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Le terrorisme n’a pas de pays, la tolérance non plus

Alors qu’une marche de solidarité se prépare en France, quelques jours après les attentats sanglants ayant visé le journal satirique Charlie hebdo, les avis en Tunisie divergent quant à un positionnement clair par rapport aux faits. Entre le soutien et les justifications, oscillent les avis. « Je suis Charlie », « Je suis Ahmed », « Je suis Chourabi » ou Nadhir… la solidarité virtuelle fleurit et en dit long sur des polémiques fluctuantes se nourrissant de conflits idéologiques et politiques.

C’est le cas de la polémique ayant commencé hier suite à une information selon laquelle Netanyahou serait parmi les personnalités qui viendront défiler à Paris lors de la grande marche prévue pour ce dimanche 11 janvier 2015. Que Mehdi Jomâa y participe ne plait pas à beaucoup. L’accueil est d’autant plus virulent parmi ceux qui se positionnent foncièrement contre Charlie. La position hostile quant à un journal ayant défié nos interdits religieux prime au regard de ceux-là sur la position hostile à la violence. S’y ajoute l’argument politique « panarabique » pour révéler nos différences et parfois nos contradictions.

Mehdi Jomâa n’a pas à soutenir un journal qui a personnifié et caricaturé le prophète. Il n’a pas à marcher aux côté d’Israël quels que soit la finalité et le message à faire passer. La bataille semble donc être entre les convictions formelles et celles avec a priori. Elle est l’expression d’une divergence entre ceux qui sont foncièrement contre la violence et qui font de ce fait abstraction des différents a priori et entre ceux pour qui les a priori priment. « Oui je suis contre la violence mais je suis d’abord contre ceux qui portent atteinte à mes convictions », « oui je suis contre la violence, mais je ne défilerai jamais aux côtés des Israéliens »… Voilà ce que nous entendons autour de nous et lisons sur la toile.

Rappelons, par ailleurs, que parmi les victimes des attentats ayant eu lieu en France, il y avait des Tunisiens. Celui dont on parle le plus depuis hier est Yoav Hattab. Il s’agit d’un jeune tunisien âgé de 21 ans parti en France récemment. Des photos de Yoav ont circulé depuis l’annonce de son assassinat dans un hypermarché casher de la porte Vincennes. On le voit porter le drapeau de la Tunisie ou brandir fièrement l’index après avoir voté. Pour certains, Yoav est avant tout Tunisien. Pour d’autres, il est avant tout juif. Mais au-delà de la primauté du religieux ou de l’appartenance culturelle et géographique sur l’identité, il faut rappeler que c’est un Tunisien qui a été assassiné ce jeudi 10 janvier. Ce Tunisien a été là où il était au mauvais moment. Un acte anodin du quotidien lui a été fatal. Il a été victime du hasard mais surtout de son appartenance. Car Yoav n’a pas été assassiné par hasard, mais vraisemblablement, parce qu’il est juif, le lieu de l’attaque n’est certainement pas anodin et le choix du timing (un vendredi) non plus.

Le terrorisme a ciblé en cette semaine sanglante les « mécréants », la police qu’on désigne dans les milieux islamistes comme étant le « taghout » et les juifs. Ce choix est représentatif de la stigmatisation de certaines personnes dans la logique extrémiste qui voit, en eux, ses ennemis à abattre. Dans cette logique affrontant à coup de balles et de couteau la différence qui dérange, les extrémistes tentent en cette période politique instable de s’imposer, de conquérir une place et de gagner, par la force, une légitimité.

Installés dans le chaos libyen, au Mali ou au Yémen, les extrémistes religieux essaient de faire passer un message au monde entier afin de dire leur puissance et l’étendue de leur action. Du Châambi, à la Syrie, au Mali, au Yémen et même à Paris, ils agissent dans une harmonie déconcertante et leur action est le reflet effarant de réseaux installés et non visibles dans le monde digital et virtuel et dans celui réel et international.

Les extrémistes sont parmi nous. Leurs attaques et leurs communiqués en font état. Ils savaient à quelle heure se tenait la réunion de rédaction d’un journal satirique à Paris et savaient tout de Sofiene Chourabi ou du moins ce qui les intéresse. Dans un communiqué publié sur un site rattaché au mouvement islamiste au Maghreb, on lisait en réponse aux photos évoquant l’assassinat potentiel des deux otages tunisiens en Libye, une anecdote selon laquelle Sofiene Chourabi aurait bu du vin pendant le ramadan, qu’il se serait positionné du côté de Nadia Fani quand le film de celle-ci a suscité la polémique et qu’il a soutenu également la chaîne Nessma qualifiée d’être celle de la mécréance.

Ceux qui nous épient ont donc une marge d’avance sur ceux qu’ils visent. Loin d’être coupés du monde, ils sont ces citoyens qui estiment que la République ne les représente pas car trop éloignée de leurs idéologies voire de leurs idéaux. « Liberté, égalité, fraternité », « Liberté, dignité, justice, ordre » : autant de devises qui ne parlent aucunement aux fondamentalistes dont le seul crédo est de lutter pour l’islam et pour la mise en place d’une politique qui s’en inspire directement.

Tout ce qui diverge est ennemi, tout ce qui est autre est futile. Telle est la perception des fondamentalistes et de ceux qui font primer l’affront sur la violence qui se dit réponse à lui. Alors quand d’autres scandent « Je suis Charlie » et quand certains programment une manifestation en l’honneur d’un Tunisien juif mort sous les balles, ceux-là ne sont pas touchés par la cause et ne peuvent se sentir concernés par le soutien qui en découle. Loin de rassembler, la violence extrême a révélé de nombreuses scissions. Des lectures différentes pour un même fait et des réactions antagoniques quant à ce qui aurait pu être lu sans équivoque. Le constat ne doit pas être uniquement affligeant, il doit surtout être lu en profondeur et appréhendé d’un point de vue social et par le prisme politique. L’harmonie même dans la divergence est elle encore à la portée ? Une réponse est nécessaire pour pouvoir avancer.

Charlie préfère mourir debout

Houellebecq l’avait prédit : les islamistes sont à Paris ! Non pas à l’Elysée comme écrit, dans le roman polémique du célèbre écrivain français, mais à la rue Richard Lenoir, là où siège le journal satirique Charlie Hebdo. Ce mercredi 7 janvier aura été une date tristement marquante comme l’avaient été d’autres, aussi sanglantes, témoignant, à leurs tours, du paroxysme de la bêtise humaine. A 11h30, cette bêtise humaine a donc frappé dans une petite rue du 11e arrondissement parisien à l’arme lourde et a fait douze morts et de nombreux blessés. Le bilan est lourd, aussi lourd que l’impact qu’il a eu en France et ailleurs.

Charlie Hebdo, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un journal satirique qui s’est attiré la foudre des islamistes depuis quelques années déjà. En 2006, le journal est la cible de menaces sérieuses. Son local et certains journalistes avaient alors été mis sous protection. Pour cause, une Une qui a suscité de vives critiques. On y voyait une caricature du prophète qui se cache les yeux et dit : « C’est dur d’être aimé par des cons. » Charb avait surement vu juste !

Le 2 novembre 2011, le siège de Charlie Hebdo est la cible d’un incendie d’origine criminelle. L’attaque qui n’a pas engendré de pertes humaines avait visé l’ancien siège du journal au 62, boulevard Davout, dans le 20e arrondissement de Paris. Elle avait pour cause un dessin mettant en scène le prophète. Dans un parallèle qui n’était visiblement pas du goût de tous, le journal avait fait allusion à la victoire des islamistes en Tunisie après la révolution.

Charlie hebdo est ensuite piraté à deux reprises en 2011 puis en 2012. « Soyez maudits par Dieu ! Nous serons votre malédiction sur le cyberespace ! » avaient inscrit les hackers qui avaient remplacé la page d’accueil par une photo de La Mecque et des versets du Coran. Puis par un message en anglais et en turc disant : « Des dessins dégoûtants et honteux en prétextant la liberté d’expression ».

Par ailleurs, l’un des caricaturistes phares de l’hebdo, Stéphane Charbonnier, alias Charb, figurait parmi la liste des 11 personnalités à abattre. Une liste préparée par Al-Qaïda sous le titre « Wanted dead or alive for crime against Islam » et publiée dans la revue anglophone du groupe islamiste.

Charb, Cabu, Wolinski et d’autres de leurs confrères ont payé, en ce 7 janvier, le prix le plus fort de la liberté d’expression : leurs vies. Les 3 personnes ayant attaqué le siège du journal ont été filmées, à leur sortie, criant que le prophète est vengé et lançant des « allahou akbar ». En même temps, leurs tirs en rafales, en pleine rue, ont ciblé des policiers dont deux sont décédés.

Après avoir été secouée par des débats idéologiques en relation avec l’acceptation de l’Autre et la place de l’islam dans ce pays où les musulmans se comptent par millions, la France connaît désormais les travers de l’islam : l’intégrisme et le fondamentalisme. Tout en ne puisant rien dans les fondements de cette religion réputée pour être celle du pardon et de la tolérance, ces fous de Dieu justifient leur barbarie par une réaction vengeresse. Ils réagissent à la transgression résidant dans le fait de donner corps au prophète à travers un dessin et de le vouloir satirique de surcroît.

Hier encore était à la une de la plupart des journaux français le livre de Michel Houellebecq sorti seulement aujourd’hui en librairie. Ce roman qui met en scène la victoire des islamistes et leur accession au pouvoir en France a suscité la polémique même avant sa sortie. Aujourd’hui, suite à l’attaque de Charlie Hebdo, l’écrivain a été mis sous protection de la police et la maison d’édition, Flammarion, qui publie son livre controversé a fait évacuer ses locaux d’Odéon à Paris, selon une source policière contactée par le Nouvel Observateur.

Dans ce pays où il est on ne peut plus d’actualité, le débat autour de l’identité trouve sa plus forte expression dans le schéma politique incarné par le duel entre les idées de gauche au pouvoir et celle de l’extrême droite le convoitant. La France qui lutte encore sur le plan idéologique et politique contre la diabolisation de l’Autre, contre sa marginalisation et sa stigmatisation se trouve donc confrontée à l’horreur, en proie à l’Autre dans toute sa laideur. Avait-on raison de le diaboliser cet Autre et de dire qu’il est à craindre, devait-on mieux tenter de le connaître pour savoir l’accepter, ne devait-on pas l’accepter pour mieux le respecter ? Ces questions sont à même de se poser en France et ailleurs. La nouvelle tragique a, en effet, choqué et attristé de nombreuses personnes suscitant une vague de solidarité dépassant les frontières de l’hexagone.

Loin des déclarations de soutien officielles, c’est à travers toute la blogosphère que l’horreur face à l’horreur est dite. Communiqués en nombre, déclarations gouvernementales, tweets, et autres témoignages de tristesse ont envahi la toile. Le terrorisme que l’on ne voyait que sur écran, dans cette Europe qui l’étudie, l’analyse et le scrute via ses services secrets a frappé de plein fouet aujourd’hui. N’avaient donc pas tout vu juste ceux qui pensaient que l’intégrisme était le lot des pays s’acheminant encore vers la démocratie. Tel est le cas de cette Tunisie, jusqu’à récemment secouée par les soubresauts révolutionnaires.

Le terrorisme a, aujourd’hui, agi et a fait des morts dans un pays où la démocratie est installée depuis longtemps, un pays à l’armée puissante, à la police aguerrie et à la réaction vive face à la menace. Le plan Vigipirate, déjà en place, sera renforcé. Sa version « alerte attentats » est plus spectaculaire, selon de nombreux témoignages et le déploiement spectaculaire est voulu préventif et effectif.

En attendant, les meurtriers courent toujours, la menace est encore là et de nombreux sièges de journaux font l’objet de protections particulières, la cible étant la liberté d’expression. Au nom de ce droit de dire sa pensée aussi dérangeante soit-elle, des journalistes et caricaturistes de renom sont aujourd’hui morts par balles. Ils ne sont pas morts en Afghanistan ou à Peshawar au Pakistan mais dans leurs bureaux, à Paris, dans leur pays, celui qui leur garantit le droit à l’expression libre et qui ne les réprime qu’à travers la loi.

La France a perdu, en ce jour triste et rageant à la fois, des chroniqueurs, des dessinateurs, des journalistes. Elle a perdu l’esprit de fête qui planait encore dans ses rues et qui dessinait un sourire d’occasion sur les visages les plus moroses. La France a perdu Charb, Cabu, Wolinski et s’est enfoncé dans ce que l’altérité a de plus sanglant. La querelle politique entre extrémisme de droite, nationalisme et autres manières détournées pour dire le refus de l’Autre et les politiques défendant les libertés et luttant pour le respect de la différence n’en sera que plus rude. Aussi rude que la lutte contre les amalgames et les raccourcis voyant dans l’islam, l’intégrisme et dans le musulman un potentiel terroriste.

12 personnes sont mortes aujourd’hui à cause de la loi du plus faible, celui tuant pour ne pas entendre ce qui dérange ses convictions. Ils s’ajouteront aux 77 journalistes et collaborateurs assassinés rien qu’en 2014 (chiffres de RSF). Les affres de la pensée radicale frappent essentiellement ceux qui la déstabilisent. Quant à la liberté d’expression, on ne l’achève pas en achevant un journaliste, on ne l’extermine pas en en tuant douze. « C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux. », avait déclaré au Monde Stéphane Charbonnier, alias Charb, dessinateur et également directeur de la publication de Charlie Hebdo. Avec ses autres collaborateurs, il est mort aujourd’hui, comme un vaillant combattant, son arme à ses côtés : une plume satirique devenue tragiquement historique.

Lettre à Socrate

Voilà des mois que vous nous avez quittés, victime d’un terrorisme sanglant ayant endeuillé notre pays. Vous qui, ravis à la fleur de l’âge, embaumez le jasmin, vous avez été à la révolution son plus fort prix et à la démocratie sa plus chère leçon. Pour que le peuple apprenne à choisir et donne en cela l’exemple, vous avez été le tribut lourd consenti en sacrifice.

Socrate, je m’adresse à l’emblème que vous êtes devenu car, au-delà de vous-mêmes vous incarnez désormais une mosaïque de visages de jeunes tombés comme vous en proie à la bêtise humaine. Morts par dizaines à coup de balles et de mines, vous avez été vengés ce dimanche 21 décembre.

La majorité de vos compatriotes qui vous portent désormais dans le cœur ont écarté du pouvoir celui sous le régime duquel le terrorisme a pu se répandre, s’étendre et atteindre la Tunisie dans ce qu’elle a de plus cher : Vous, sa jeunesse. Ces Tunisiens qui vous ont vus partir, un à un, sur leurs écrans, n’avaient rien pu faire pour que cessent les pertes. Eux qui n’étaient jusque-là capables que de quelques pensées émues accompagnant la tragédie qu’en vous perdant ils vivaient, ils ont cessé d’être passifs en votant dimanche pour une alternative qui fera ses preuves prochainement.

A la tête de cette Tunisie dont vous avez été l’offrande, ce peuple a choisi de désigner le candidat le moins jeune d’une liste longue d’une vingtaine de noms. Car loin de voter pour une personne, la majorité a désigné un mode de vie, une vision et une dimension de la politique dépassant le politique vers le social dans une alchimie de conséquences avec le salut national. Pour vous, ceux-là ont choisi une vision unificatrice, loin de celle qui en disant privilégier les minorités les plus extrémistes, leur a permis de vous stigmatiser, de vous viser et de vous abattre.

Parce que tout va de pair, y compris le deuil et la joie, même nationaux, la Tunisie vit, en ces jours exceptionnels, la fin d’une étape et le début d’une autre. Nous dépassons ainsi les limites largement atteintes d’un régime politique pour en entamer un nouveau. Une étape qui a permis de prouver que la présidence d’un pays en mutation n’est pas aisée, que bon opposant et bon dirigeant, ne sont pas corollaires et qu’entre les idéaux et leur mise à exécution il y a un gap. Ce gap dépasse les ambitions personnelles et celle partisane car il peut s’avérer fatal, quand le hiatus est grand entre la grandeur de la tâche et les petits calculs égocentrés.

Parce qu’il ne s’agit justement pas de personnes ni d’égo, la majorité de la majorité n’a voué de culte qu’à un schéma pouvant la sortir de l’embrouille où, seule, elle s’était mise, un certain octobre 2011. Ecarter les islamistes and co de la sphère décisionnelle, ne pas les occulter comme variante composant la société tunisienne et sa scène politique, et choisir une voie nouvelle en faisant abstraction de critères de choix qui auraient pu être éliminatoires, la majorité l’a fait !

Vous avez été, Socrate, comme nos autres martyrs, l’objet d’un pragmatisme qui mènera le pays vers une nouvelle étape. Vous, la perte de la Tunisie devenus sa plus grande gloire, vous avez été présents dans les esprits quand il s’est agi de cocher une case et de glisser un bulletin.

Les Tunisiens n’ont pas choisi celui qui vous vengera parce que pareil dessein est désormais dépassé, mais ils ont choisi d’éliminer celui qui regardait ailleurs quand on vous achevait un à un. C’est en soi une vengeance, Socrate, une vengeance qui ne sera effective qu’avec une promesse ferme que le pays ne tombera pas si bas, que des martyrs ne tomberont plus par dizaines pour des causes qui ne sont incontestablement pas les bonnes, que l’effort se concentrera sur nous, cercle élargi et non sur celui restreint de la complaisance.

Si tout cela est réalisé, nous serons vengés de vous, martyrs de cette Nation. Vous les frères, fils, maris et pères, vous le jasmin de cette terre qui de pourpre l’avez arrosée, vous l’illustration d’un hymne dont plus que jamais nous avons compris le sens, vous son rythme et sa quintessence, nous vous entendons, d’ici, entonner « Nous mourrons, nous mourrons, pour que vive la patrie ! » et la partie vivra.

Ingérence médiatique: Le crash des mauvais esprits

Ils nous appellent « ce grand peuple », ils nous présentent comme un pays exemplaire, ils voient en nous un précurseur en matière de démocratie, ils se disent nos amis et pourtant, ils ne nous connaissent pas ou préfèrent garder de nous l’idée qu’ils ont déjà.

En ces temps d’élections, de transition politique dans le cadre de la transition démocratique, nombreux sont ceux qui prennent la Tunisie pour un champ de démonstration d’idées. Des journalistes, des prédicateurs, des intellectuels se déchaînent, souvent virtuellement, et commentent l’exemple tunisien. Que la Tunisie devienne un cas d’école en matière de démocratie ne peut que nous ravir. Cependant, le hic est que l’analyse politique produite et proposée manque souvent de profondeur. Elle est, dans bien des cas, tendancieuse. L’étiquette qu’on nous colle est, dans la plupart des cas, fausse. Le regard qu’on pose sur nous est, en majorité, réducteur.
En cette veille de campagne pour la présidentielle, ce qui a marqué les esprits et accaparé l’attention, à la fin de la semaine écoulée, aura été la venue en Tunisie de Bernard-Henri Lévy, ce philosophe français à la « production intellectuelle » un peu trop politisée et à la réflexion politique un peu trop incursive.

Par ailleurs, ce qui a marqué le début de la semaine, c’est une vidéo de Wajdi Ghonim insultant les Tunisiens et leurs démocrates. Une vidéo commentée par l’ambassadeur d’Egypte qui a appelé la société civile tunisienne à attaquer en justice son compatriote controversé.
A suivi un texte du journaliste d’Al Jazeera tentant d’influencer le vote des Tunisiens pour la présidentielle. Et le tout avait été précédé d’un documentaire diffusé sur la même chaîne qatarie qui proposait de nouveaux coupables du meurtre de Chokri Belaïd. Ces détectives bénévoles, ces analystes volontaires, pourquoi exercent-ils leur gymnastique de neurones oisives en nous prenant pour support ? D’un autre côté, pourquoi devenons-nous sceptiques quant aux analyses nous parvenant de part et d’autres et surtout d’outre nos frontières ?
Pour celui qui voudrait chercher des bribes de réponses, il faudra se pencher sur l’ensemble de l’œuvre de ces médias qui voient de nous plus que nous n’en savons nous-mêmes et qui pourtant ne nous montrent qu’à travers un prisme bien choisi. Le combat de la Tunisie pour la démocratie, on le réduira, à escient, en combat à valeur quasi théologique, l’exemple de la querelle idéologique et identitaire on l’illustrera par l’exemple d’Amina l’ex Femen devenue égérie de la femme tunisienne et de son combat pour les libertés. La victoire de Nidaa Tounes on la présentera comme un retour des caciques de Ben Ali par rapport aux islamistes et à leurs acolytes, présentés, eux, comme les révolutionnaires.

De l’autre côté, vers le Golfe précisément, on nous montre comme ces effrontés affrontant même le religieux dans sa version politique intouchable. On nous présente comme un peuple tiraillé entre le laïc qui est en nous et le musulman qui nous veut du bien. On s’immisce dans nos choix, on empiète sur le travail de nos institutions gouvernementales et on rouvre des dossiers non pas pour nous aider à trouver des solutions mais pour nous ramener d’autres problèmes. Du premier bord comme du deuxième, nous viendront des leçons et nous reviendront de mauvaises images de nous-mêmes. Des pseudo-enquêtes menées, des enquêtes exclusives diffusées, des tribunes ouvertes à un clan et des commentaires que l’on bloque dès lors qu’un son de cloche dérangeant parvient.

Ces pays que nous connaissons bien, trop bien des fois ne nous connaissent-ils pas ou s’acharnent-ils à ne pas nous connaître ? Le regard de l’étranger n’a-t-il pas été, d’avant nos changements politiques relativement récents, étranger à nos vraies problématiques ? Rares étaient, en effet, les voix (médiatiques, politiques et intellectuelles) qui se sont haussées quand le peuple tunisien luttait pour un brin de liberté. Les voix que l’on entend donc désormais, profiteraient-elles d’une faiblesse dans le système ? L’Etat et sa représentativité ne font-ils donc plus reculer les mauvaises langues, les mauvaises plumes, et les « mauvais esprits » ? Peut-être devient-on « poreux » pour certains médias, quand notre président est contributeur d’un journal en ligne. N’est-ce pas une porte ouverte à l’ingérence indirecte, à l’intérêt orienté, aux visites occultes ? Que la Tunisie devienne, par sa position de pionnière en matière de révolution, un champ de réflexion, un objet d’analyse et un espace de débat pourrait être salutaire. Cependant, un « open sky » sans tour de contrôle augmente le risque de crash. Heureusement qu’un aiguillage minimal est assuré par certaines parties pour contrecarrer les plumes malsaines, dénoncer les desseins des enquêtes incursives et faire crasher les mauvais esprits.

Moi aussi, j’ai regardé l’enquête destructive, sur M6

Depuis dimanche soir on ne parle presque que de M6 et de l’émission qui y a été consacrée à la Tunisie. L’enquête exclusive de Bernard de la Villardière a été très suivie. Elle a été précédée par un teasing efficace, tenant en haleine un Tunisien qui n’en sait que trop peu sur son Histoire politique proche. On nous avait promis de révéler des secrets, de montrer les dessous cachés des palais présidentiels, de dévoiler enfin les magouilles financières tournant autour de Ben Ali et des siens… On nous avait promis des scoops. Et du scoop, il n’y en eut point !

L’effervescence de l’avant-diffusion a été suppléée, aussitôt que l’émission a commencé, par une effervescence différente. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les indignés. Car tout au long de son parcours houleux sur la voie d’une démocratie semblant des fois déjà tracée, la Tunisie a connu nombre d’événements qui auraient mérité l’intérêt des médias français, ce pays voisin ayant une certaine influence et dont les différents organes de presse ont, ici, un public assidu. Que l’intérêt se porte sur la Tunisie, à la veille de ses élections législatives et présidentielle, a, donc, laissé perplexes. Cet intérêt conjoncturel ne peut, aux yeux de nombreux observateurs, être le fruit du hasard. Mais d’autres diront que l’émission avait commencé à être faite en janvier, que sa programmation à deux semaines des législatives n’était que pure coïncidence.

On a donc pensé à un reportage payé par notre présidence de la République. La deuxième partie du reportage ayant sorti en vedette le président tunisien Moncef Marzouki dont a été dressé le portrait d’un homme atypique « car ne portant pas la cravate », détaché du faste présidentiel comme « d’un décor de théâtre » et vivant son séjour au palais de la présidence comme « un séjour en pensionnat ». De Moncef Marzouki on n’évoquera, même pas à demi-mots, la moindre critique, la plus subtile controverse, la plus fine réplique en réaction à des attaques ciblant ce qu’il désigne comme « les extrémistes laïcs », dans un pays où l’islamisme virulent a déjà fait des morts… De lui comme d’Ennahdha on ne dira que du bien, faisant ainsi, dans un manichéisme simpliste, de la Troïka ayant été aux commandes de la Tunisie après la révolution, l’antithèse de la dictature et de ses hommes de main auxquels l’émission devait être consacrée.

Des progressistes on verra un bar, quelques femmes et un bébé et on ne retiendra qu’un « degré zéro » dans les affirmations et dans les questions : A la cliente d’un bar, on demandera où se trouve le mari. A une artiste, on demandera si elle n’est pas interpelée par les garçons car elle ne porte pas le voile, à une militante on demandera si on ne la dérange pas non plus parce qu’elle ne se couvre pas la tête. Les réponses étaient tout aussi niaises et décalées par rapport à notre réalité. Sur ce qui manque actuellement à la Femme tunisienne, on répliquera : la liberté sexuelle. Par rapport au port du voile et à l’augmentation du nombre de femmes l’ayant choisi, on répondra que c’est un phénomène en marche active à travers les hommes qui y obligent leurs sœurs et épouses. Que de généralités, que d’exceptions par le biais de certains intervenants devenues règles générales !

Ce qui a été contesté ce n’est pas que le fait d’avoir traité avec égard certaines composantes influentes de la classe politique tunisienne comme Mehrezia Laâbidi ou Moncef Marzouki, mais de les avoir traités avec un égard quelque peu exagéré. Occultant totalement leurs déboires, ne faisant pas du tout état de tout ce qu’on leur reproche, ne daignant même pas rappeler qu’entre la dictature et l’après-dictature, il n’y a pas de héros, mais des tentatives, souvent échouées, d’en être. On a reproché, à certains esprits critiques, la critique même du produit télévisé diffusé sur M6. Des cris au scandale venant de ceux-là mêmes qui reprochent au journalisme tunisien de ne pas aller davantage vers l’investigation. Or, mise à part la traque de Belhassan Trabelsi, tout ce qui a été diffusé ne semble pas avoir fait l’objet du moindre effort dans le traitement de l’information : tout ce qui a été avancé par les intervenants a été pris pour argent comptant ! Des fausses données ont mêmes été remarquées. Evoquant les citoyens sortis chasser Ben Ali un certain 14 janvier, on diffusera, parmi les vidéos illustrant les propos de la voix off, une vidéo filmée lors de la manifestation ayant suivi l’assassinat de Chokri Belaïd, ce politicien mort par balles non pas sous la dictature, mais à « l’ère nouvelle ».

Si l’argument considérant cette enquête exclusive comme une commande a été mis en avant, c’est que Bernard de La Villardière, en Tunisie, n’est pas de ces journalistes-producteurs qu’on ne voit qu’à l’écran. En effet, son nom avait été vu dans le Livre noir, cet ouvrage publié par la présidence de la République et répertoriant les journalistes ayant collaboré à la propagande de Ben Ali. Ce livre controversé, car portant atteinte à l’honneur et à la réputation de ceux qui y ont été listés répertorie ceux qui auraient été payés pour écrire des articles élogieux pour Ben Ali, faire des reportages « sympathiques » sur la Tunisie, vanter le pouvoir du président déchu…

Le Livre noir avait-il vu juste en ce qui concerne De La Villardière ? Le numéro d’Enquête exclusive de ce dimanche était-il un publi-reportage ? Sa diffusion correspond-elle à un agenda politique en relation avec la campagne électorale ? Ou le tout était-il pur hasard? Qu’importe ! Le coup est parti ! Et au vu des réactions et de l’audience en nombre, l’impact semble être atteint : les avis divergents et ô combien tranchés, d’un côté comme de l’autre, l’attestent. Et, comme une plaie encore mal cicatrisée, la scission entre les Tunisiens refait surface. Adoptée déjà par Moncef Marzouki dès son investiture, lors d’un discours qui demeure encore controversé, cette volonté de diviser les Tunisiens va outre les lois en vigueur : lois régissant la campagne électorale, travaux de l’ANC ayant abouti à la non-exclusion de parties qui ont collaboré avec Ben Ali du processus électoral en marche, éthique imposant le respect de ses adversaires politiques et celle imposant la consécration de l’unité dans la gestion du pays, à une époque difficile par nature.

Alors que la dictature y était bien installée, très peu étaient ceux qui se sont intéressés à la Tunisie, qu’ils soient politiciens, dirigeants politiques ou journalistes étrangers. Comme elle a fait l’objet d’un fonds de commerce pour certains pseudo-militants, comme elle est la vague sur laquelle continuent à surfer, trois ans après, les adeptes du « révolutionnisme » revanchard, la dictature est, aujourd’hui, encore bonne à évoquer. Car elle ramène du chiffre, car elle concrétiserait l’influence sur un parcours démocratique incertain, car elle rapporterait gros, tout comme cela était le cas sous le règne de dictateurs… pareil mais autrement !

Mon bébé chinois

Ils sont 69 à se disputer un siège ! Un siège à l’ANC vaut cher, en marketing politique, en argent investi et en bulletins dans l’urne. 69 de toutes parts venus, de droite, de gauche, d’en haut et d’en bas, en avant toutes ! Un siège vaut cher en popularité pour certains, en puissance pour beaucoup, en revenus pour quelques autres. Ils sont issus de tous les bords politiques, des partis, de leurs coalitions, de leurs agents, anciens ministres, sportifs, chanteurs, hommes d’affaires… tous se concurrencent pour un jeu de chaises musicales où seuls eux jubilent. Quant au reste du peuple, le plus concerné par la chose, il serre les poings, en attendant que la politique devienne moins folle, que le politique s’assagisse et retrouve la raison, celle qui ferait primer la patrie au dessus de l’ambition, de l’ego et du projet purement partisan.
En tête de liste l’on placera sa meilleure façade, son candidat le plus éloquent, le plus virulent sur les plateaux, le moins grillé publiquement, le plus fort en promesses, le plus crédible en mensonges, le plus riche et le plus généreux. Rude est la concurrence et dur est le choix ! Pour l’électeur l’on simplifiera l’affaire : il faut voter pour le vélo, pour la paire de lunettes, pour l’ampoule, pour le palmier, pour l’œillet… nous prend-on pour des abrutis ? Le sommes-nous, un peu? Les prochains scrutins le diront. En attendant et en l’absence de sondages susceptibles d’aiguiller les plus avertis et d’influencer les plus crédules, la question qu’on se pose est incontestablement : pour qui voter ?

Pour qui voter quand on ne se reconnaît pas dans l’ancien député qui a trop parlé pour ne rien faire au final? Est-ce raisonnable de refaire confiance à ceux qui ont échoué, quoiqu’ayant finalisé la constitution ? Voter donc pour qu’un élu sortant-entrant continue à nourrir ses projets de carrière politique de l’argent du contribuable et s’attendre à ce qu’il réussisse là où il a lui-même échoué ?
Pour qui voter quand on ne se reconnaît pas dans les anciens ministres ? Ils n’ont rien fait de concret à part percevoir des salaires en se faisant passer pour des spécialistes indépendants. Ils se sont avérés être des taupes dans un système qui les avait cru sur parole et ils reviennent publiquement en politique sous des houlettes partisanes.

Pour qui voter quand on ne se reconnaît pas dans les novices en politique ? Oui, nous avions élu des novices en 2011 mais des novices, nous l’étions aussi et nos choix d’hier ne peuvent plus être ceux de demain. Tout populisme mis à part, le rendement d’un Kassas ou d’une Toumia nous aura définitivement prouvé que la politique n’est pas donnée à tout le monde, quand bien même M. Tout le monde serait-il bien disposé à en faire son gagne-pain.

Pour qui voter quand on ne se reconnaît pas dans ces nouveaux néophytes d’un autre type ? Ces hommes d’affaires que l’on sort du chapeau, à qui l’on fait les poches et dont on lècherait les bottes pour les faire apparaître en tête d’affiche ou en remplacement de têtes d’affiche refoulées. Politiciens en herbe aux nerfs d’acier, ces « infiltreurs » du système proposent un jeu gagnant-gagnant : oui, à ce niveau, l’apport pour l’économie est plus susceptible de venir de ceux qui connaissent bien les besoins de ce secteur, mais ceux qui en connaissent les rouages sont les plus à même de tirer un maximum de profit indirectement en devenant législateurs, juges et parties.

Pour qui voter, bon sang pour qui voter ? Pour Ennahdha qui a tout de même eu sa chance en matière de majorité? Pour Nidaa qui prône le patriotisme et qui a tout de même préféré faire cavalier seul ? Pour l’UPT dont le nom n’augure rien de bon et qui a le mérite après tout d’avoir prôné l’unité face à un projet opposé au sien ? Pour Wafa ou pour le CPR qui sont encore incapables de passer outre le passé, encore en plein « délire » de vengeance, trois ans après? Voter pour ces petits partis qui rêvent de devenir grands ou pour ces grands qui se sont avérés être trop petits ?Trop petits pour mériter nos votes, trop petits pour la Tunisie.

Oui mais pour qui voter ? Le vote de 2011, nous avait confrontés à une part de nous-mêmes que nous ne connaissions que trop peu. Comme si l’on avait accouché d’un bébé chinois, beaucoup avaient du mal à se projeter dans un législateur barbu ou prenant sa légitimité de Skype. Les élections de 2014, nous montreront que, trois ans après, un second essai dans l’exercice concret de la démocratie peut faire naître un bébé à la « race » inattendue… car le fruit d’un accouplement contre-nature, du Tunisien avec la diversité.

Tunisie – Du tourisme de masse au coup de massue

Un des principaux atouts économiques tunisiens, en l’occurrence le tourisme, pâtit depuis les changements politiques des dernières années d’une instabilité politique qui dure et d’un facteur terrorisme qui s’installe. L’image stéréotypée et de carte postale qui attirait des étrangers en quête de dépaysement n’est plus suffisante pour convaincre les plus réticents quant à la destination Tunisie. Tous les moyens sont bons pour réanimer un secteur qui souffre.
Amel Karboul, ministre du Tourisme, fraîchement débarquée de l’étranger, tentera comme elle pourra de faire monter les chiffres. Mais concrètement, les faits sont là : nous avons besoin de plus que cela pour que le secteur revive et reprenne sa position d’actant, vitale pour l’économie tunisienne.

Pour sauver le tourisme en Tunisie, la ministre du Tourisme en est devenue selon ses propres techniques l’égérie. A partir de sa personne elle a tenté, durant plusieurs mois, d’en donner une image luisante susceptible d’attirer les étrangers et de leur donner une idée positive sur notre pays.
Elle multipliera les apparitions sur les réseaux sociaux et, à coup de Selfies publiés sur Instagram, elle tentera de séduire les plus récalcitrants. Présente elle-même dans un spot destiné aux potentiels vacanciers canadiens, ou encore lors de salons professionnels en Allemagne et en Angleterre, elle sera vue et revue sur la toile. Elle s’affichera pieds nus à la plage, lors d’un déplacement officiel à Sousse ou en habits traditionnels, lors de la visite d’une entreprise dépendant de son secteur à Mahdia. Que de décalages jouant en faveur de la médiatisation de ses différents déplacements !
Les chiffres n’équivalent, cependant, aucunement à l’énergie débordante de la ministre ni à ses estimations. Selon les dernières statistiques, les recettes touristiques se chiffrent pour l’année en cours et, pour un décompte allant jusqu’au mois de juin, à environ 1.353,6 millions de dinars. Les nuitées globales sont de l’ordre des 11.001.583, les arrivées aux frontières s’élèvent quant à elles, à 2.656.002 personnes. Entre 2013 et 2014, point de grande différence si ce n’est quelques baisses au niveau des nuitées globales.
Au mois de juin, la ministre du Tourisme a déclaré qu’elle a revu à la baisse son estimation pour la saison estivale et que le chiffre de 7 millions de touristes qu’elle avait avancé était un chiffre « débile», qu’elle a utilisé « pour jouer le jeu, mais sans conviction. ». Le mensonge est avoué. Cela dégage quelque peu la ministre de la responsabilité de l’échec relatif marquant le gap entre ce qui a été annoncé et ce qui était potentiellement réalisable. Cela permet aussi de comprendre que, pour la réanimation d’un secteur qui souffre, l’image luisante d’une ministre décomplexée ne suffisait pas.
La stratégie adoptée au ministère du tourisme, c’est la stratégie « 3+1 » a indiqué Amel Karboul dans une conférence de presse. « Le 3 étant l’image, la qualité et la diversification et le +1 c’est la gouvernance derrière ». Pour ce qui est de l’image, son effet s’est avéré bien limité. Pour ce qui est de la qualité, notre réputation en la matière nous surpasse. Djerba était, avant que l’état de l’île ne se détériore, l’emblème de la douceur de la vie à la tunisienne. La situation environnementale y a atteint des proportions graves : une délégation gouvernementale tentera d’y trouver des solutions, la société civile ne les acceptera pas et l’île, comme son image auprès des touristes et tour operateurs, en pâtira forcément.

Ailleurs qu’à Djerba, et dans de nombreux sites balnéaires, les tarifs affichés demeurent plus chers que ceux pratiqués dans d’autres pays. Pourtant, nous avons depuis bientôt trois ans, une infrastructure se détériorant par manque d’entretien. Nous avons une qualité de service souffrant incontestablement des difficultés financières et de la pression quotidienne. Cela met, des fois, le touriste face à une agressivité qui demeure pour lui inexpliquée, une volonté gauchement cachée de l’arnaquer ou une insistance dans le contact frôlant le harcèlement. La destination Tunisie a de la concurrence et la compétitivité au niveau des prix est loin d’être la seule arme pour reconquérir l’arène.

En plus du terrorisme qui sévit en Tunisie et de l’image négative que cela donne désormais à notre pays, des faits divers pathétiques impactent négativement un secteur dont le mal-être devient chronique : Un tour opérateur assurant le nettoyage des rues, des touristes allemands ramassant les ordures des touristes russes bloqués à Enfidha sans un hôtel pour loger…
Pour remédier à ce manque à gagner, on tentera alors de séduire nos voisins algériens, de les attirer et de les choyer. L’ONTT organise, depuis le 4 août, et jusqu’en décembre 2014, une opération de bienvenue au profit des touristes algériens. En leur facilitant l’accès via les postes frontières et en leur proposant un accueil personnalisé au niveau des aéroports algérien et tunisien, la Tunisie vise à combler son déficit à travers le tourisme limitrophe.
Les Libyens assurent, quant à eux, le nombre d’entrées suffisantes pour rassurer ceux que les chiffres du tourisme en baisse pourraient inquiéter. Cependant, s’agit-il de tourisme, quand les Libyens arrivant en Tunisie s’installent dans la durée, louent des maisons « au noir » et scolarisent leurs enfants dans des écoles en Tunisie ? Il s’agit plutôt d’une forme nouvelle d’immigration face à laquelle le législateur n’a pas encore statué exhaustivement et dont les chiffres seront utilisés pour faire comme si les entrées en Tunisie étaient rassurantes.

Deux millions de touristes sont attendus pour les mois de juillet et d’août, c’est ce qu’a annoncé Amel Karboul lors du 1er weekend du mois d’août, dans le cadre d’une visite de travail à Mahdia . Plus qu’une vingtaine de jours pour que les spéculations de la ministre se réalisent, en espérant que celle-ci ne se rétracte pas, quelque temps après, pour parler de « chiffres débiles ».

Lors d’une interview accordée à une agence de presse allemande, la ministre du Tourisme a appelé les touristes à ne pas se rendre « au mont Châambi qui ne fait pas partie des sites touristiques ». Mise en garde utile ou ultime futilité d’une ministre qui ne maîtrise pas son portefeuille, selon certains acteurs du secteur. « Manifestement, notre ministère semble réduire sa mission à communiquer des objectifs qu’aucune action sérieuse ne vient conforter. Comme si l’efficacité se mesurait au nombre d’apparitions médiatiques et non pas au nombre de décisions en faveur du secteur. Notre ministère semble avoir renoncé à l’essentiel pour se contenter du superflu », lisait-on dans un communiqué publié par la Fédération tunisienne de l’Hôtellerie, en juin 2014.
Depuis, quoique la ministre parle, désormais, d’une orientation vers un tourisme de qualité, le constat demeure désolant : saleté ambiante que la campagne de propreté d’un mois n’a su combattre, détérioration des services et de l’infrastructure notamment aux aéroports et aux ports tunisiens, outre le climat de menace qui règne depuis les derniers attentats.
Cette image est également ternie par les nombreuses grèves. En effet, la dernière en date est celle de l’aéroport de Djerba-Zarzis, qui a débuté hier 14 août 2014 et devait se poursuivre les 15 et 16. Face à ces grèves à répétition, Amel Karboul déplore une situation aux conséquences négatives et prône un « dialogue constructif » entre administration et grévistes. De l’autre côté, le ministre du Transport se montre plus ferme et annonce des sanctions contre les grévistes. Cette grève a finalement été reportée par les syndicats à la fin du mois courant en attendant la tenue de nouvelles réunions.

« Les actions du ministère du Tourisme auront des résultats sur le long terme », déclarera récemment Amel Karboul sur Jawhara Fm. Mme Karboul n’a pas de baguette magique, diront ses acolytes. La société civile tunisienne en est, en revanche, une pour la Tunisie. Le combat des Djerbiens pour la propreté de leur île, les campagnes de nettoyage organisées dans certaines villes, l’initiative artistique ayant orné de fresques les murs de Djerba, sont l’exemple parlant de l’action qui se veut efficace et qui recèle, en son aspect engagé, l’espoir de lendemains meilleurs pour ce pays et pour ses secteurs vitaux comme le tourisme. N’en déplaise à certains hôteliers qui n’appréciant guère les locaux, selon les connaisseurs du secteur, c’est le Tunisien qui sauvera en grande partie la saison touristique 2014, au vu des taux de remplissage qui marqueront ce mois d’août.

Tunisie- La répression qui galope vers nous

Le choc des récents attentats passé, les différents protagonistes de la scène nationale ont commencé à retrouver leurs habitudes d’après révolution ainsi que celles du système d’avant révolution. Frictions entre partis, chamailleries sur les plateaux, guerres intestines au sein du ministère de l’Intérieur, accusations et réactions au ministère de la Défense sont de mise. Une image peu luisante que reflète le tissu hétéroclite censé nous représenter. Une image en inadéquation totale avec le souhait d’unité affiché, celui là même qui pourrait constituer, en partie, un rempart contre le terrorisme. Désormais la machine judiciaire se remet en marche pour réprimer celui dont la voix dérange. Retour assuré d’une machinerie en robe noire apte à faire taire celui qui oserait dire haut ce que d’autres pensent ou disent autrement.

Diviser pour mieux régner, le but est en partie atteint. Que le ministère de l’Intérieur soit infiltré est grave, mais est aussi chose connue. Plusieurs personnes proches des structures dudit ministère, ou en faisant partie, en ont fait part. Ceci n’est pas sans rappeler une vidéo fuitée où l’on entendait  le leader islamiste Rached Ghannouchi, lors d’une réunion interne à son mouvement, expliquer à ses acolytes que seule l’armée n’est pas encore « garantie ». Le reste était donc, depuis des mois, acquis à une cause inconnue, celle d’un parti islamiste dit modéré ayant été jusqu’à récemment aux reines du pouvoir.

Du ministère de l’Intérieur, les voix des dissidents sont surtout celles des représentants des syndicats. Ce sont les Walid Zarrouk, Issam Dardouri et Sahbi Jouini qui ont dévoilé, à plus d’une reprise sur les plateaux, ces vérités qu’on nous cacherait. Présent sur le plateau de Nessma Tv le vendredi 18 juillet 2014, Issam Dardouri est allé jusqu’à exhorter vivement les autorités à le convoquer et à supplier le procureur de la République de lancer une procédure pour l’écouter. Parce que des choses à dire, M. Dardouri en a ras le cœur, il va jusqu’à divulguer sur un plateau de télévision des noms de cadres sécuritaires faisant partie de la liste de ceux qui ont infiltré l’administration tunisienne et occupé des postes à fort pouvoir décisionnel. Nous ne saurons pas si Issam Dardouri sera écouté par la justice. Nous saurons en revanche que Sahbi Jouini s’étant exprimé, sur le plateau d’Ettounsiya quelques heures après, le sera.

« Nous étions informés de l’opération de Henchir Tella, dans les moindres détails depuis le 10 juillet et ces détails nous en avons fait part au ministère de la Défense », a avancé M. Jouini, représentant du syndicat de base des forces de l’ordre. Cette phrase a rapidement fait polémique. La réaction du ministère de la Défense a été quasi-immédiate et sur ce même plateau, le porte-parole du ministère de la Défense a réagi pour démentir. Dès le lendemain, c’est Ghazi Jeribi, ministre de la Défense, qui fera de même, au micro de Mosaïque Fm. Non seulement il démentira mais il annoncera aussi l’intention du ministère de la Défense de porter plainte contre M. Jouini.

Les propos de ce représentant de syndicat sont en effet dangereux, dans la mesure où dans sa révélation, l’accusation est explicite. Le ministère l’Intérieur comme celui de la Défense auraient mal géré l’information qui leur serait parvenue et ceci suppose qu’il y ait eu, soit incompétence soit absence de volonté d’agir. Les deux suppositions devraient être prises au sérieux et faire l’objet d’enquêtes pour évaluer la véracité des propos et pour trouver les responsables au cas où les pistes révélées s’avéreraient vraies. Le ministre de l’Intérieur n’avait-il pas, à son tour, évoqué des informations qui sont parvenues à son ministère concernant de potentielles menaces terroristes ? De tels faits ne seraient pas une première en matière de mauvaise gestion, involontaire ou à mauvais escient, des informations parvenues de la part des services de renseignements tunisiens ou étrangers. Ne s’est-il pas avéré, après le meurtre de Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013, que le ministère de l’Intérieur avait aussi eu vent du triste fait, avant qu’il n’ait lieu ? Pourquoi est-ce Sahbi Jouini alors qui passera devant la justice ? Quoique le ministère de la Défense soit dans son droit de faire convoquer devant la justice celui qui l’accuse, il est évident qu’une crainte persiste quant à l’assimilation de telles actions en justice à l’intimidation, cet art de faire taire les voix dissidentes et celles qui en disent trop, par une manière civilisée, non violente et surtout légale.

La présidence de la République a publié dans la soirée même qui a connu les propos controversés de M. Jouini, un communiqué s’inscrivant dans cette même lignée de pervertissement, voire d’instrumentalisation de l’appareil judiciaire.
L’auteur de ce communiqué semble oublier qu’il allait être publié au nom de la République tunisienne et non au nom d’un parti ou d’une personne aussi haut placée soit-elle. On y lit que la présidence de la République condamne « les déclarations  provenant de parties connues pour leurs idées et intentions putschistes, pour la position d’ennemie qu’elles affichent quant au parcours électoral, pour leur volonté, par le passé, de faire dissoudre des institutions pour lesquelles le peuple a voté et pour leur appel au désordre et au chaos. Ces parties qui n’ont pas hésité à profiter d’événements tragiques pour leurs ambitions politiciennes limitées et pour tromper l’opinion publique ».
Les parties évoquées par ce communiqué regorgeant d’adjectifs péjoratifs et d’allusions ne sont pas désignées explicitement. Tout ce que l’on sait d’elles, c’est qu’elles ont un avis qui dérange, qui dérange tellement que l’on évitera de les écouter, d’envisager autrement ce qui est dit qu’à travers la machine judiciaire. Dans le communiqué en question, la présidence de la République exhorte le Parquet comme la HAICA à agir dans ce sens, pour faire cesser de parler les voix qui dérangent, en mettant en marche les capacités de répression particulières à chacune d’elles.

La justice, Sihem Ben Sedrine, présidente de l’Instance Vérité et Dignité, y a recouru pour des articles de presse l’évoquant, parus dans Business News. Un procès qui connaîtra, ce mardi même, le deuxième épisode d’un feuilleton judiciaire de mauvais goût ayant pour protagonistes la « politicienne » militante et la presse. Nos confrères du journal Akher Khabar ont à leur tour comparu devant la justice, il y a de cela une semaine, suite à un article épinglant le parti islamiste Ennahdha. Point de manichéisme niais, ni de bon ou de méchant dans ces affaires, mais une sorte de mainmise que l’on tente de mettre sur la liberté d’expression par le biais de la justice. Ceux que les procès, les robes noires et les tribunaux rebutent hésiteront à dire, dorénavant, ce qu’ils pensent. Quant aux autres, les plus effrontés, on tentera de leur faire payer,  en frais d’avocats et en intimidations « légales », le prix de la vérité dite ou écrite.

Au nom du prestige de l’Etat et de l’égo personnel ou collectif qui en seraient menacés, les voix dissidentes seront dans quelques temps étouffées, si l’appareil judiciaire en arrivait à épouser le mode de réflexion de nos dirigeants politiques. Se remettra ainsi en place, le duel déjà connu entre la liberté d’expression et la répression argumentée, mais forcément outrageuse par définition. Une chose est sûre et elle devrait être évidente pour nos preneurs de décisions : tant que la probabilité d’infiltration est sérieusement là, toute voix dite dissidente est à écouter, tous les propos avancés sont à étudier. Quant à la justice, elle devra rester l’ultime recours pour chercher la vérité et non pas pour réprimer celui qui l’a dite.

Quand la bière coule à flot

La production télévisuelle en Tunisie peine à décoller en matière de profusion, de qualité et d’intérêt des téléspectateurs. C’est que le Tunisien est davantage orienté vers les productions étrangères devenues gages d’un dépaysement en adéquation avec ses attentes et d’une qualité à la hauteur de ce qu’il aimerait voir à l’écran. Le mois de Ramadan est cependant, cette période où l’on s’intéresse, avec assiduité, à la production tunisienne en matière de feuilletons et autres produits divertissants.

Cette année est celle où le Tunisien est d’autant plus confronté aux paradoxes inhérents à sa manière d’être : détester ce qu’il voit et ne pas arrêter de regarder, critiquer tout en continuant à consommer. Le cas se répète, tous les soirs, depuis 15 jours et se poursuivra, à coup sûr, pendant la quinzaine de soirées à venir. Le feuilleton d’Ettounsiya en est devenu l’illustration, tant l’accueil qui lui est réservé est cassant et les taux d’audiences dont il bénéficie fracassants. Le programme le plus regardé de nos chaînes ne divise pas ; il fait presque l’unanimité quant à l’appréciation de scènes jugées « over », d’un discours flirtant avec la vulgarité, de problématiques dont le traitement est mimétique jusqu’à la banalisation…

Tous les soirs le Tunisiens s’oublient, le temps d’un feuilleton devant leurs écrans. Tous les soirs, les Tunisiens se défoulent ensuite sur Facebook pour dire leur gêne, leur désapprobation, leur refus de ce produit qu’on leur fait consommer régulièrement. Pourtant un bouton les sépare, une télécommande leur permettrait de zapper, diront beaucoup. S’opposant, désormais farouchement, à la censure, réfractaire, depuis l’avènement des libertés en Tunisie, à toute forme d’autocensure, les « faiseurs d’audience » ont visiblement compris ce qu’attend inconsciemment le Tunisien : ce qu’il abhorre, ce qu’il refuse de voir et ce qu’il aimerait qu’on camoufle plutôt que de dévoiler.

L’argument qu’avancent nos commerçants de l’image, c’est que ces productions suivies et tout de même controversées ne font que représenter la réalité de notre société, celle qu’on cache souvent, celle dont on se cache habituellement, par crainte d’être offensé par sa vraie nature, par ses propres paradoxes et par ses extrêmes. Ces paradoxes sont incarnés par leurs « vrais protagonistes » dans des émissions de téléréalité ayant déjà brusqué hebdomadairement les mœurs discrètes et conservatrices. Ils sont représentés, dans des productions télévisées et dans un cadre fictionnel, par des acteurs de séries B, faiseurs de rêves, par leur apparence, pour des minettes de 13 ans.

Sans aller vers des détails aussi prosaïques qu’agaçants, vers la représentation grossière de la réalité, sans rappeler que la mimésis a sa propre noblesse de traitement, il est utile de rappeler que la liberté répond aussi à une codification. Celle conventionnelle étant, dans le contexte évoqué, volontairement mise à mal, celle réglementaire l’est d’autant plus que les règles doivent être revues et leur mise en application suivie de près.

L’alcool à l’écran, un des points ayant étonné nombre de personnes, ces derniers jours. En ce mois saint où les boissons alcoolisées cessent même de s’exhiber dans les commerces, les canettes de bière se tassent par dizaines sur nos écrans, tous les soirs, pendant de longues minutes. En France comme dans beaucoup d’autres pays, la publicité pour l’alcool est interdite. Dans ses Dispositions spécifiques aux services de télévision , le CSA précise que « toute propagande ou publicité, directe ou indirecte, en faveur de boissons alcooliques est interdite à l’antenne des services de télévision ».

Le texte indique aussi qu’« est illicite le message publicitaire faisant apparaître, même furtivement, des bouteilles d’alcool identifiées ou identifiables ».
La HAICA est-elle donc prête à agir, dans ce contexte, pour qu’il y ait enfin des règles à respecter, pour que celles-ci soient mises en application et que soit codifié un secteur qui, au nom de la liberté lui échappe ? Le téléspectateur, fidélisé par son intérêt pour les productions nationales, pourra, peut-être ainsi, par elle, être tiré vers le meilleur et non pas rabaissé vers cette réalité caricaturée qui vient de lui et qu’on lui renvoie en retour creux, vers ce pire qui ne lui est certes pas inconnu, mais dont il serait temps qu’on le détache. Notre mal est identifié, vous pouvez dorénavant passer à autre chose ; merci à ceux qui s’en mettent plein les poches tous les soirs en revenus publicitaires!

Amina Sbouï, seins nus sur la toile, tondue en place publique

Amina Sbouï a été tondue en place publique, lisait-on dans la presse française hier 7 juillet. L’ex Femen, devenue célèbre pour s’être montrée seins nus sur les réseaux, a pu mobiliser, à partir d’un statut publié sur son profil Facebook, l’opinion publique internationale. Sans aller vers des comparaisons qui pourraient être taxées de démagogiques par les adeptes du militantisme 2.0 et de l’héroïsme virtuel, sans rappeler la mort la semaine même d’un jeune palestinien, brûlé vif, les faits avancés par Amina sont d’une gravité extrême, d’une gravité extrême s’ils s’avèrent vrais.

A 5 heures du matin, Amina aurait été sortie de force du métro. A la place de Clichy, elle a été violentée par un groupe de jeunes auxquels elle a promis de redevenir une vraie musulmane. Elle a été agressée, a failli être violée et ses sourcils ont été tondus. A en croire le scénario d’Amina, c’est un Paris tout autre qu’on s’imagine. Un Paris où le métro fonctionnerait jusqu’à 5 heures du matin. Un Paris où l’on peut agresser, tenter de violer, raser une jeune fille sans une égratignure, en toute tranquillité à une place de Clichy comme vidée pour le tournage de la pire des séries B. Après l’horreur qu’elle aurait vécue, Amina serait repartie chez elle. Jusqu’au lendemain, elle n’a pas porté plainte.
Martin Pradel, avocat d’Amina, a affirmé à Business News que celle-ci rentrait à cinq heures du matin de l’hôpital Bichat où elle a été pour une foulure à la cheville. Amina n’a cependant pas consulté parce que les urgences étaient débordées. 5 heures, ce serait l’horaire mentionné sur son bulletin de sortie de l’hôpital et non l’heure à laquelle elle retournait chez elle en métro ; d’où la confusion dont parle son avocat.

Amina dit peut-être vrai. Auquel cas ce qu’elle relate est très grave. Grave, car cela implique qu’en France, ce type d’agressions opérées par des « salafistes » est possible et échappe à toute punition. Cela est grave car décrivant un climat d’insécurité alarmant, en plein Paris. Amina dresse de la France un portrait s’approchant davantage de l’Afghanistan que de la ville des Lumières, une France en proie à l’obscurantisme et à ses maîtres de main. C’est pourtant cette même France qui a accueilli Amina après sa sortie de prison. Cette France où elle a été conviée sur les plateaux pour parler de cette Tunisie devenue trop rigide pour elle. Cette France où elle a pu écrire un livre pour relater son parcours militant d’un genre nouveau.

Amina dit peut-être faux. Elle nuit ainsi à l’image de ce pays où elle a trouvé refuge. Elle implique dans son mensonge un réseau de personnes qui l’ont crue et soutenue, un réseau composé d’avocats, de journalistes, d’activistes en tous genres, en Tunisie et outre Méditerranée. Si Amina dit faux, le fait-elle par désœuvrement, parce que l’intérêt autour de sa personne se fait désormais rare et que, de personnage sulfureux mais public, elle était en train de sombrer dans l’anonymat ? Le fait-elle pour trainer la Tunisie de nouveau dans des problématiques d’ordre idéologique qui tombent souvent mal, alors que le pays s’apprête à affronter ce qui pourrait être synthétisé en un duel politique entre démocrates et islamistes?

Tout débat idéologique est d’intérêt dans cette Tunisie qui bouillonne depuis trois ans et qui vit, telle une adolescente de 19 ans qui se cherche, une crise de valeurs, la malmenant d’un extrême à l’autre. Sauf que le débat est initié non pas pour des sujets de fond, mais pour des faits divers, au centre desquels sont ceux qui deviennent prosaïquement des icônes. Amina serait donc en marche de redevenir symbole non pas par l’Action, certes contestable, mais à travers la victimisation. Stigmatisant la femme dans une position de faiblesse, accentuant la crise entre les extrêmes « laïques et religieux », ce fait divers est susceptible de relancer le débat « conjoncturel » entre modernité et islamisme, dans cette Tunisie qui continue, tant bien que mal, son parcours mouvementé sur le chemin de la différence.

Le bonheur estival n’a pas de prix!

L’été est là et ceux qui ne se sont toujours pas organisés pour les vacances sont en pleine effervescence, car le mois d’août sera chaud, en température et en termes de disponibilités. Après le mois de Ramadan que les Tunisiens préfèrent en majorité passer en famille et chez eux, beaucoup partiront ailleurs, dans des structures hôtelières ou dans des locations. Deux options s’offrent parmi quelques autres, deux options de plus en plus prisées.

Vacances obligent, le Tunisien, bon vivant de nature, arrange en cette première période de l’été ses projets de villégiature pour le mois d’août notamment. Autant rester en Tunisie plutôt que de partir en voyage diront beaucoup de ceux pour qui pareil choix se présente. Autant soutenir notre tourisme pâtissant d’une conjoncture difficile et ramener, par la voie locale, l’élan partiellement salvateur pour la saison et pour des structures hôtelières en manque de clients étrangers.

Un tour par les agences de voyage ayant pignon sur rue et un tour virtuel sur leurs sites de réservation suffisent pour refroidir le potentiel client local. L’effort pour encourager les locaux à venir dans les hôtels est quasi absent. Les prix défiant toute concurrence offerts à la clientèle étrangère sous forme de packages ne se pratiquent pas ici, même pas d’une manière approximative. Au sein des hôtels, l’on vous dira, à demi-mot, que le Tunisien est mauvais client, qu’il consomme beaucoup plus que les autres, qu’il n’est pas soigneux, pas assez organisé pour faire la queue devant un buffet au restaurant, trop égoïste pour penser à ceux qui passeront derrière lui quand il remplit son assiette. L’on préfère donc rester sélectif en filtrant par le prix, garant pour certaines structures d’une image de marque.

L’image de marque, pilier important pour des hôtels ayant choisi le luxe comme créneau et ayant bataillé dans la guerre aux étoiles pour en obtenir les quatre ou les cinq en normes locales- évidemment- pour s’afficher parmi les grands et pour bien porter le nom de sa chaîne internationale. Manque de clients, manque d’entretien régulier ; de l’intérieur, il est aisé de remarquer que l’image de marque, pour beaucoup de grands hôtels de Tunisie est largement atteinte. Piscine au fond crasseux dans un 5 étoiles, fourmis sur la terrasse et dans la chambre dans un hôtel classé meilleur de tous en Tunisie, service d’amateurs dans des structures de renommée. Nos hôteliers n’ont visiblement pas encore compris que le luxe ne se mesure pas à la quantité de marbre d’Italie couvrant leurs sols mais à la propreté, à l’attention, à la qualité de l’accueil et des prestations.

De l’image de marque découle le prix : un rapport de cause à effet évident pour l’hôtelier, obsolète pour le client, une fois le séjour passé. Les tarifs affichés se comptent en milliers de dinars pour une semaine de vacances. Lorsque l’on chiffre le tout pour une famille de quatre personnes, la note passe du simple au quadruple. Pour un 4 étoiles en normes locales le prix d’une semaine, pour un couple et deux enfants, peuvent atteindre les 4.000 dinars en demi-pension. Un prix important pour une famille concédé quand cela est possible pour pouvoir profiter de la plage, de la piscine et de quelques services sommaires et, dans bien des cas, insatisfaisants.

Pour ne pas payer les 4.000 dinars, prix d’un séjour dans un hôtel correct, certains Tunisiens opteront pour un plan voyage vers des destinations comme la Turquie ou l’Espagne pour qui des tours opérateurs proposent des séjours billets inclus à des prix raisonnables et avoisinant ceux d’une semaine dans un hôtel de Tunisie (1350 dinars le prix d’un séjour – billet d’avion compris- pour la Turquie, par exemple). D’autres Tunisiens se retourneront vers une destination moins « dépaysante », vers des maisons de location dans les villes balnéaires.

Et là aussi le client regardant au niveau de la qualité peine à trouver ce qu’il recherche. Des visites rapides mettent le client potentiel devant la réalité de ce marché anarchique : logements étroits et parfois insalubres, meubles de piètre qualité, annonces non conformes à la réalité… ou alors passer par des intermédiaires rassemblant un certain nombre d’annonces sur une ville et offrant une série de locations moyennant commissions. Une autre alternative s’offre depuis quelques années au Tunisien, jusque-là habitué à scruter les annonces dans le journal du dimanche, celle des sites d’annonces et de ceux de certaines agences immobilières proposant, depuis peu, une rubrique locations estivales.

Et là, la bataille des prix semble s’être achevée mettant à bas le moral de celui qui croit pouvoir se sortir indemne de sa quête du Graal. On vous annonce clairement les prix, de prime abord, et souvent selon une grille préfixée avant même les visites : 3.000 dinars pour une villa sans piscine, 4.000 dinars pour une villa avec piscine. Une précision suffit pour achever un chef de famille pas assez fortuné pour posséder une maison secondaire : les prix sont pour la semaine et non pour le mois. Du simple au quadruple, encore une fois, pour celui qui pensait pouvoir profiter plus longtemps qu’une semaine en demi pension et qui croyait faire une concession en renonçant à un séjour dans un hôtel tunisien.

Reste pour le Tunisien moyen et qui cherche pourtant à passer de bonnes vacances le choix de passer à l’hôtel le temps d’une journée, d’un déjeuner et d’une baignade. Mais il y sera accueilli par un portier ayant de l’accueil une notion oscillant selon la marque de voiture qui arrive et un écriteau mentionnant que l’accès est interdit aux non résidents. Le Tunisien, même au portefeuille moyennement garni, ne peut accéder aisément à un hôtel par ces journées caniculaires. Sans sortir de son portefeuille la carte de visite nécessaire pour faire ouvrir les portes du paradis d’un jour, sans retirer ses économies d’une année et son capital patience effrité par un quotidien de citadin blasé, ne lui reste donc que l’option bien tunisienne et bien charmante aussi de chercher dans son arbre généalogique une sœur, un frère ou, un cousin chez qui squatter le temps de quelques moments de bonheur estival.

Bonnes vacances à tous !

Eya, 13 ans, brûlée vive !

Brûlée vive ! La formule rappelle, de prime abord, le supplice vécu par des jeunes filles au Pakistan, en Inde et dans d’autres contrées lointaines, en proie à un antiféminisme des plus lancinants. Brûlée vive ! C’est en Tunisie que la formule s’affiche, en titre, dans quelques journaux, balbutiée banalement par quelques citoyens encore sensibles à l’horreur devenue, pour d’autres, un simple fait divers.Cela a eu lieu le vendredi 28 mai, à la Cité Ibn Khaldoun à Tunis. Eya avait 13 ans. Elle était une jeune fille ordinaire, avant que son père en décide autrement. Pour l’avoir croisée retournant du collège en compagnie d’un garçon, celui-ci l’a aspergée d’essence et a mis le feu à son corps, à sa vie, à la sienne aussi certainement. La fille a été admise au Centre de Traumatologie et de grands brûlés de Ben Arous. Brûlée au 4 ème degré, elle n’a pas survécu à l’acte fatal d’un père aujourd’hui en prison.

Comment peut-on arriver à commettre une telle horreur ? Comment un père peut-il commettre une telle horreur ? L’acte est incontestablement criminel, tout lien de filiation mis à part. Cet acte se passe en étapes et ne se produit pas d’une manière accidentelle, suite à un accès de violence. Dans sa folie meurtrière, le père de Eya, n’a peut-être pas mesuré l’issue de son geste. Il voulait sûrement infliger à sa fille un châtiment extrême. Mais le décalage résidant entre l’acte à punir et la nature du châtiment est incommensurable.

En Tunisie, la mixité est pratiquée depuis longtemps. Filles et garçons se côtoient sans distinction, sur les bancs de l’école et devant les établissements scolaires, dans une normalité des plus ordinaires. Pourtant un 28 mai 2014, la présence d’un ami aux côtés de sa fille a fait qu’un père de famille aille vers un point de non retour. L’attitude du père est en rupture avec le quotidien de Eya et de la plupart des jeunes de son âge. On y lit le refus d’un schéma social modéré et la prolifération d’une pensée radicale.

Sans aller vers des connotations sexuelles, l’image de la fille est corrompue dans certains esprits, rétrogradée au rang de personnes à maintenir sous contrôle car vulnérable et potentielle proie. Protéger jusqu’à étouffer, punir jusqu’à brûler, châtier jusqu’à tuer. Des dérives d’une éducation prenant pour diktats des dogmes religieux bornés et des postulats sociaux anachroniques. Une stigmatisation de la femme s’explique à travers un acte qui n’aurait pas visé un garçon, mais qui cible une fille, en ce qu’elle incarne, dans la vision conservatrice de certains, l’honneur de la famille et l’image qui s’en répand.

Mourir pour un honneur faussement bafoué. N’est-ce pas d’un autre temps ? Brûlée vive, en voilà par contre, un acte de notre temps. Quand Bouazizi est mort, succombant aux brulures qu’a engendrées son immolation par le feu, tout un pays a changé de bord (du moins en apparence, pour les plus sceptiques par rapport à la thèse). Cependant, beaucoup d’actes similaires ont suivi. Optant pour la même démarche suicidaire, des jeunes et moins jeunes ont, en guise de contestation, mis le feu à leurs corps. Cela a secoué les esprits, un certain temps, puis est tombé dans la banalité des faits divers. Une banalisation de l’immolation s’est opérée dans la société tunisienne pourtant réputée pour son ouverture et sa modération.

Quel que soit le mode opératoire, car c’est bien d’un crime qu’il s’agit, Eya est une jeune tunisienne qui a perdu la vie dans des conditions atroces. Que le criminel soit son père ne fait que rendre plus grave l’acte qui lui a été fatal. Eya est la victime d’une société qui stigmatise la femme, qui lui incombe la lourde tâche de maintenir sauf l’honneur familial. Cependant, pareils cas nous amènent à réfléchir à ce qu’est désormais l’honneur. Se situe-t-il entre les mains d’une fillette de 13 ans qui a perdu l’âme ou entre celles meurtrières d’un père de famille qui n’en a point ? Eya morte devra nous rappeler, en revanche, que le chemin pour la libération de la femme est encore long et que les dogmes qui l’aliènent peuvent même lui coûter la vie.