Ubūr de Souffle collectif: Quand Zar et Gnawa se rencontrent

À la Fondation Cartier pour l’art contemporain, la plateforme de production et de création, Souffle collectif, a inauguré du 26 au 28 mars 2026 une lecture inédite des patrimoines culturels et musicaux : celle d’en présenter la richesse en les associant. La rencontre entre le Zar égyptien et les traditions Gnawa a donné au spectacle Ubūr une densité presque rituelle.

Plus qu’un face-à-face, la représentation, pensée par Julien Colardelle, directeur artistique et initiateur de Souffle Collectif, s’inscrit dans un espace de circulation des héritages, où les traditions ne sont pas figées en archives mais activées comme des forces vivantes dont la rencontre déploie la puissance.

Incantations dans deux dialectes qui se croisent rarement, rythmes aux histoires et aux caractéristiques très distinctes : Zar et Gnawa s’unissent harmonieusement et créent l’émotion. Les musicalités se complètent, et les artisans de ces mémoires sonores font cohabiter leurs mondes le temps d’une représentation.

Le Zar s’enracine ici dans la présence de l’ensemble Mazaher, au Caire, l’une des dernières formations à perpétuer ce rituel de possession et de guérison en Égypte. Héritières d’une tradition transmise par les femmes, ses interprètes portent une mémoire musicale ancienne, issue des circulations entre Afrique de l’Est et vallée du Nil. Le Zar y survit comme un langage de transe, fait de répétitions, d’incantations et de rythmes destinés à dialoguer avec l’invisible.

Le Zar arrive d’abord comme une tension. Une montée lente. Quelque chose de contenu, traversé par l’invisible, où le corps devient réceptacle autant que déclencheur, où la prière se fait chant et invite l’esprit comme le corps à entrer en transe.

En face, ou plutôt avec, les Gnawa apportent une autre pulsation. Plus rythmée, plus tellurique, mais tout aussi tournée vers une introspection cultuelle. Le guembri trace une ligne musicale continue, tandis que la voix de Hind Ennaira habite l’espace. En chœur, la puissance s’en trouve décuplée. Les sonorités portées par Mehdi Chaïb ajoutent une densité supplémentaire à un exercice de style habité par la grandeur de la tradition.

À cette architecture sonore s’ajoute le travail de Nancy Mounir, compositrice égyptienne, dont la présence agit comme un point de liaison entre les strates musicales, entre mémoire et réécriture contemporaine des héritages.

Dans ce dialogue, rien ne s’affronte. Tout se superpose. Souffle collectif dépasse ici l’idée même de fusion en proposant une cohabitation de deux manières d’occuper le corps et de dire le sacré en musique. Le spectacle fait vibrer les différences et parvient à en accorder les élans.

Une architecture exigeante mais d’une grande humilité met en scène ces savoir-faire et sublime les mémoires dans un passage entre mondes. Dans l’espace de la Fondation, tout cela prend une ampleur particulière. Un public au plus près des artistes, une scénographie circulaire autour d’un tapis rond et rougeoyant, tissé à la main à Ouarzazate par d’habiles artisanes marocaines. Le public n’est pas seulement témoin, il devient cercle de résonance.

Et quand tout s’arrête, il reste une impression particulière. Celle d’avoir traversé une puissance qui dépasse le spectacle lui-même : deux vents contraires qui, le temps d’un instant, se sont accordés.

 

A propos inesoueslati

Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit