Archives du mot-clé Théâtre

Le dernier cèdre du Liban: Histoire d’un héritage compliqué

Le dernier cèdre du Liban, une pièce d’Aïda Asgharzadeh mise en scène par Nikola Carton, portée notamment par Magali Genoud, Maëlis Adalle et Azeddine Benamara, est présentée par STAM PROD en coréalisation avec le Théâtre de l’Œuvre.

Deux vies se déroulent sur scène dans une discontinuité touchante. Dans deux cadres spatio-temporels dressés en trame de fond, mère et fille s’affrontent symboliquement entre reproches et explications indirectes.

La pièce éclaire le spectateur sur des conjonctures sociales et politiques qui impactent les trajectoires de deux femmes, à deux époques différentes.

Eva est une jeune pensionnaire, très en colère, du Centre d’Éducation Fermé pour mineurs de Mont-de-Marsan, abandonnée à la naissance. Convoquée chez le notaire, elle reçoit son héritage : des dizaines de microcassettes et un dictaphone. Elle y découvre la voix de sa mère, elle qui ne connaît rien de ses parents.

Au fil des heures d’écoute, elle apprend des détails saisissants et parcourt l’Histoire à travers l’évocation de la guerre du Liban, du discours d’Yasser Arafat à l’ONU, de la chute du mur de Berlin…

Eva découvre le parcours professionnel et personnel d’une reporter de guerre qui n’a pas su être mère.
La question de l’appartenance traverse toute la pièce dans une douleur contenue, faite de sanglots étouffés et de colère maîtrisée au rythme des enregistrements écoutés.
La voix de la mère surgit comme un espace suspendu, venu d’un ailleurs tout aussi chaotique.

Les émotions restent contenues mais profondément bouleversantes dans leur lutte avec la dignité. Deux vies s’affrontent, s’expliquent et s’apaisent au fils des récits.

Rêve(s) de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi: L’onirique ou le cauchemar du réel

La pièce Rêve(s) pensée par Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi (en Scénario et dramaturgie), et produite par Familia Productions, s’impose comme une expérience théâtrale d’une rare intensité. Plus qu’une comédie noire, Rêve(s) est une descente de 120 minutes — au sens propre comme au figuré — dans les strates obscures de l’âme humaine et dans les contradictions qui l’habitent.

Screenshot

La pièce met en scène le trivial, pour mieux révéler l’horreur. Celle qui ne surgit pas toujours dans le fracas, mais s’installe dans les interstices du quotidien. Celle avec laquelle on cohabite sans le savoir, parce qu’elle est enfouie, reléguée au sous-sol de nos consciences. L’espace souterrain qui sert de décor, nommé d’une manière volontairement prosaïque, devient alors une métaphore puissante : un lieu d’enfouissement, de relégation, où l’on dissimule ce que l’on ne veut pas voir — et parfois ceux que l’on ne veut pas reconnaître comme semblables.

Rêve interroge frontalement le racisme et, au-delà, la mécanique de la déshumanisation. À partir du moment où l’autre est désigné comme différent, il devient possible de le réduire, de le nier, de lui faire mal — jusqu’à l’extrême — sans que la conscience ne s’en offusque vraiment. La pièce montre comment cette banalisation s’opère, insidieusement et témoigne des contradictions les plus discrètes et les plus abjectes. Elle met le spectateur face à une question dérangeante : jusqu’où sommes-nous capables d’aller lorsque l’autre cesse, dans notre regard, d’être notre égal ?

La prouesse des acteurs dote cette réflexion d’une grande puissance. Jalila Baccar livre, en effet, une performance vertigineuse. Elle oscille entre deux personnages, deux âges, deux expériences de vie. Mais plus encore, elle navigue entre deux rapports au monde, deux manières d’être en relation. Cette oscillation constante trouble les repères et souligne la porosité des identités. Nous ne sommes pas faits d’un seul bloc : nous sommes des contradictions.

Face à elle, Jamal Madani incarne un personnage révélateur. À la manière d’un papier carbone, sa présence fait apparaître et dévoile. Dès qu’il entre en scène, les masques tombent. Les autres personnages se révèlent dans une pluralité émotionnelle et caractérielle saisissante. On est au-delà de la simple duplicité de l’être : Rêve(s) donne à voir la multitude de soi contenue en une seule personne. Les personnages ne sont ni tout à fait coupables, ni tout à fait innocents ; ils sont traversés par des forces contradictoires, par des failles, par des violences héritées ou intériorisées.

La mise en tension permanente entre banalité du décor et extrême des actes crée un malaise fécond. Le spectateur est pris à témoin, presque complice malgré lui. Il ne peut se réfugier dans une distance confortable : ce qui se joue sur scène est une potentialité humaine universelle.

En choisissant d’intituler la pièce Rêve(s), les auteurs introduisent une ironie troublante. Car ce qui se déploie sous nos yeux tient davantage du cauchemar éveillé. Rêve(s) nous rappelle, avec lucidité, que l’horreur peut aussi habiter nos sous-sols intérieurs — et qu’il nous appartient d’en ouvrir la porte et d’affronter la vérité.

 

Le théâtre immersif : Des cadres insolites et des découvertes participatives

Le théâtre immersif revient sur la scène comme une forme d’expression artistique qui connait un grand engouement. Alliant le jeu d’acteurs et l’expérience participative du spectateur, c’est un modèle qui se vit d’une manière active et promet un théâtre différent. Voici une sélection de trois productions différentes mais ayant pour points communs : l’interactivité et le cadre scénique insolite.

Norma

L’aventure commence, dès que l’on achète ses places pour cette production du collectif Big Drama. On découvre alors les lieux où les faits se dérouleront et on reçoit une invitation personnelle pour des obsèques d’un genre nouveau. Arrivé sur les lieux indiqués, à peine remis de la surprise que ce choix provoque, on se retrouve au centre du drame « familial », assis autour d’une table fouillant dans les archives de la défunte (avec ceux qui ont payé pour la formule des initiés). Les obsèques se poursuivent à un autre étage, au milieu du public qui se mêle dans la convivialité aux acteurs. Et puis débutent les préparatifs de la cérémonie et l’on découvre les personnages à travers leurs souvenirs, leurs échanges et leurs apartés. On les accompagne dans leurs sphères privées et le hasard mène les spectateurs, par groupe, dans l’espace privé de chacun. A ceux qui en manifestent la volonté, sont attribués des rôles lors du déroulé des obsèques. Entre humour et tournures dramatiques en lien avec les orphelins recueillis et élevés par la défunte, la musique et le chant donnent à la représentation son cachet de comédie musicale. Dans Norma, le mélange de genres est bien calibré et le spectateur vit, à travers leur agencement, une immersion au niveau des actions et des émotions.

Norma s’est vu décerner le Prix de la Scénographie lors de la cérémonie des Trophées de la Comédie musicale 2024. Big Drama n’en est pas à son premier essai. La troupe a plusieurs titres à son actif dont des pièces immersives transformées en format digital et de nombreuses réalisations privées réalisées sur demande. Le slogan de cette compagnie spécialisée dans la conception et la production de spectacles immersifs est : « Entrez dans l’histoire ».

Le Cabaret Rive gauche

Les Sculpteurs de rêves sont des créateurs d’univers où se mêlent théâtralité et immersion. Trois de leurs créations se produisent en même temps dans différents lieux en France. La compagnie dispose d’un portfolio de plus de vingt productions. Parmi celles aux tonalités historiques figure le Cabaret rive gauche qui se produit au sous-sol du Musée Maillol à Paris.

Plongé dans un cadre temporel propre aux années cinquante, le spectateur vit une soirée dans un lieu de divertissement de l’époque. Il y côtoie Prévert, Boris Vian, et vit les débuts sur scène de la chanteuse Barbara.

Plus qu’un spectateur assis sur le siège correspondant à la catégorie pour laquelle il a payé, il est, ici, un des clients des lieux et dispose même de quoi payer sa consommation selon la logique de l’époque. A chaque spectateur est remise, à l’entrée, une note indiquant son nouveau profil. Il se retrouve alors dans la peau d’une personnalité de l’époque disposant des détails qui lui permettent d’interagir avec la troupe et les autres spectateurs.

Danse, musique et allusions diverses au contexte culturel des années cinquante font partie du voyage dans le temps que propose cette pièce.

L’aventure de ce regroupement créatif a commencé en 2013 quand des jeunes de 15 ans, passionnés de théâtre et de jeux décident de tenter l’expérience de rassembler cent personnes autour d’une création conçue comme un grand jeu de rôles. Ce rêve, une fois réalisé, aboutit à une expérience entrepreneuriale qui a évolué pendant 10 ans vers une formule complète incluant l’encadrement des comédiens et la création d’œuvres originales pour le grand public et à la demande.

Vive les mariés

Cette production théâtrale emmène le spectateur dans une expérience immersive festive : un mariage au déroulé mouvementé. Le spectateur est ici un invité du clan de la famille de la mariée ou de celle du mari. Il prend place à table, une fois accueilli par l’organisatrice du mariage et informé, par elle, de son lien de parenté avec le couple à l’honneur.

En allant voir Vive les mariés, on vit pleinement le jeu d’acteurs dans un cadre insolite : un restaurant parisien. Tout en profitant du menu, le spectateur assiste à des rebondissements, à la manière de Feydeau, et les actions se succèdent comme des révélations éclairant les « convives » sur leurs voisins de table.

Inspiré d’Un fil à la patte, ce vaudeville revisité est une occasion de profiter doublement du jeu d’interprétation en appréciant celui des comédiens et en explorant les potentialités du sien. Le spectateur peut être amené à réaliser des missions d’animation et de transitions. Son implication est rendue plus agréable grâce aux comédiens et à leurs capacités d’improvisation.

Une fois que « le rideau » est tombé, les comédiens reviennent dans la salle, débarrassés de leurs costumes festifs et la soirée se poursuit sur le même ton agréable et convivial, non pas avec les mariés et leurs proches mais avec de jeunes acteurs de talent.

Big immersive production est une famille créative qui a choisi l’originalité comme créneau. Leur production Aubergames, conçue comme un concept mêlant sports, jeu et théâtralité, avaient accueilli le public, en 2023, dans un parc à Aubervilliers investi comme un cadre olympien.

Télécharger PDF

9 novembre 1944 : Parcours initiatique du personnage et début d’un parcours littéraire pour l’autrice

9 novembre 1944, l’intitulé de ce roman est une date et le choix n’est pas anodin. Cela installe le décor et l’intrigue dans un cadre spatio-temporel marqué par la guerre et ses répercussions sociales et morales.

Le récit suit le parcours d’un jeune soldat allemand et dresse le portrait psychologique en mutation du personnage. Au fil de ses expériences, des conflits qu’elles engendrent et des voies qu’elles lui font prendre, le héros, Christoph mène un quotidien ressemblant à un parcours initiatique.

Juliette Pelletier dresse une trame dramatique jalonnée de faits historiques et de pérégrinations émotionnelles. Elle esquisse les traits essentiels des relations humaines lors d’une période historique difficile. Les valeurs sont explorées d’une manière contextualisée et l’introspection amène à une réflexion sur le devoir, l’amitié, le courage, l’ambition et d’autres notions dont l’importance est intemporelle mais la perception et l’usage peuvent différer selon les époques.

9 novembre 1944 est un ouvrage où l’imaginaire a pour base un socle historique et des faits réels et où le développement suit le quotidien d’un personnage qui évolue psychologiquement au rythme des épreuves.

Juliette Pelletier est une lycéenne pour qui ce roman est un premier pas dans le monde de la littérature.

Télécharger PDF

 

 

Qu’avons-nous fait de notre élite?

La scène culturelle tunisienne a perdu une de ses brillantes étoiles. Raja Ben Ammar, grand nom du théâtre tunisien n’est plus. On la regrette, on la pleure, on lui rend des hommages posthumes… Posthumes, c’est fou ce que ce type de démonstrations d’intérêt suscite de l’intérêt dans nos contrées.

La culture a, dans notre scène publique, l’image qu’elle a dans le budget de l’Etat: de la figuration. A tel point que l’intérêt pour elle devient occasionnel et ostentatoire.

Qu’avons-nous fait de notre élite? Nous avons attendu qu’elle meure pour la saluer. Qu’avons nous fait de nos grands? Nous les avons mis sous terre et les avons érigés en idoles. Pourquoi? Parce que la scène publique est pleine. Elle étouffe, elle suffoque à force de médiocrité télévisée et d’audiences accordées au gré de l’audimat, des sondages et des agendas politiques.

Une nouvelle élite a parasité le paysage tunisien. Une fausse élite usurpatrice, celle des plateaux télé et des réseaux. Quant à la vraie élite méritante, elle a été enterrée vivante. Sa parole a été décriée lors de nombreux passages ayant suivi la révolution. Au nom de l’idéologie, elle a été diabolisée, par moments, puis absente du système. N’y survivent que quelques figures à la pensée pouvant épouser l’idéologie et le système. C’est l’exemple du modèle bourguibien ayant été adopté (à outrance, d’ailleurs) par le marketing partisan et qui permet la mise en avant d’une élite suscitant un intérêt de conjoncture. Celle là devient star de l’audimat non pas pour l’intérêt de son oeuvre mais comme complément de projets politiques.

Quant aux cinéastes, écrivains, figures de théâtre, chanteurs, danseurs, peintres, sculpteurs et autres acteurs de la scène culturelle tunisienne, ils se meurent de désintérêt. Les projecteurs se braquent sur eux le temps d’une consécration et s’en vont ailleurs très vite.

Raja Ben Ammar comme Gannoun avant elle, comme tant d’autres éminences tunisiennes, sont les fondateurs de ce pays, d’une certaine manière et d’une manière certaine, ils ont contribué à l’édifice; édifice que d’autres poursuivent, dans la discrétion. Attali écrivait dans un récent écrit que « les nations se nourrissent des grandes polémiques culturelles qui y surgissent. Elles meurent quand ces polémiques n’existent plus, quand chacun s’y résigne à n’être plus qu’un consommateur de distraction, solitaires et juxtaposées. »

C’est ce que nous sommes en train de devenir à force de politique stérile et d’aridité orchestrée. Le débat public devrait être porté par les faiseurs d’idées. Ce sont eux les vrais chefs de file à même d’orienter, de représenter ce pays, de l’éclairer. Ce sont eux les raviveurs de pathos auxquels tout citoyen devrait s’identifier pour être tiré vers le haut. A défaut, le règne de la médiocrité et de l’opportunisme est en marche et comme il a absorbé le présent, il absorbera le passé, celui qui compose l’Histoire collective, elle-même composée des histoires d’éminentes individualités. Alors qu’avons-nous fait de notre élite?

« Les hommages rendus aux morts sont la parure des vivants », Euripide

Pour consulter la source, cliquer ici.

L’horreur est encore plus frappante quand elle est raisonnée, préparée et argumentée

L’horreur est encore plus frappante quand elle est raisonnée, préparée et argumentée.

Elle dépasse l’entendement, quand elle théâtralise la cruauté.

Elle frôle avec l’indécence, quand, dans la manière de la percevoir, elle est banalisée.

Elle dévie de la réalité vers la fiction; de la fiction vers la science-fiction, tant elle flirte avec le sur-réel.

En cherchant le divin et la conformité à ses préceptes, on est allé vers le mimétisme faussement réfléchi de ce divin (qui est aussi châtiment).

C’est ainsi que se décèle la part de bestial que recèle l’humain muté en inhumain par la recherche du divin qui définitivement n’est pas en lui.