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Rêve(s) de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi: L’onirique ou le cauchemar du réel

La pièce Rêve(s) pensée par Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi (en Scénario et dramaturgie), et produite par Familia Productions, s’impose comme une expérience théâtrale d’une rare intensité. Plus qu’une comédie noire, Rêve(s) est une descente de 120 minutes — au sens propre comme au figuré — dans les strates obscures de l’âme humaine et dans les contradictions qui l’habitent.

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La pièce met en scène le trivial, pour mieux révéler l’horreur. Celle qui ne surgit pas toujours dans le fracas, mais s’installe dans les interstices du quotidien. Celle avec laquelle on cohabite sans le savoir, parce qu’elle est enfouie, reléguée au sous-sol de nos consciences. L’espace souterrain qui sert de décor, nommé d’une manière volontairement prosaïque, devient alors une métaphore puissante : un lieu d’enfouissement, de relégation, où l’on dissimule ce que l’on ne veut pas voir — et parfois ceux que l’on ne veut pas reconnaître comme semblables.

Rêve interroge frontalement le racisme et, au-delà, la mécanique de la déshumanisation. À partir du moment où l’autre est désigné comme différent, il devient possible de le réduire, de le nier, de lui faire mal — jusqu’à l’extrême — sans que la conscience ne s’en offusque vraiment. La pièce montre comment cette banalisation s’opère, insidieusement et témoigne des contradictions les plus discrètes et les plus abjectes. Elle met le spectateur face à une question dérangeante : jusqu’où sommes-nous capables d’aller lorsque l’autre cesse, dans notre regard, d’être notre égal ?

La prouesse des acteurs dote cette réflexion d’une grande puissance. Jalila Baccar livre, en effet, une performance vertigineuse. Elle oscille entre deux personnages, deux âges, deux expériences de vie. Mais plus encore, elle navigue entre deux rapports au monde, deux manières d’être en relation. Cette oscillation constante trouble les repères et souligne la porosité des identités. Nous ne sommes pas faits d’un seul bloc : nous sommes des contradictions.

Face à elle, Jamal Madani incarne un personnage révélateur. À la manière d’un papier carbone, sa présence fait apparaître et dévoile. Dès qu’il entre en scène, les masques tombent. Les autres personnages se révèlent dans une pluralité émotionnelle et caractérielle saisissante. On est au-delà de la simple duplicité de l’être : Rêve(s) donne à voir la multitude de soi contenue en une seule personne. Les personnages ne sont ni tout à fait coupables, ni tout à fait innocents ; ils sont traversés par des forces contradictoires, par des failles, par des violences héritées ou intériorisées.

La mise en tension permanente entre banalité du décor et extrême des actes crée un malaise fécond. Le spectateur est pris à témoin, presque complice malgré lui. Il ne peut se réfugier dans une distance confortable : ce qui se joue sur scène est une potentialité humaine universelle.

En choisissant d’intituler la pièce Rêve(s), les auteurs introduisent une ironie troublante. Car ce qui se déploie sous nos yeux tient davantage du cauchemar éveillé. Rêve(s) nous rappelle, avec lucidité, que l’horreur peut aussi habiter nos sous-sols intérieurs — et qu’il nous appartient d’en ouvrir la porte et d’affronter la vérité.

 

Matisse au Grand Palais: L’exaltation ultime

L’exposition Matisse réunit au Grand Palais, du 24 mars au 26 juillet 2026, plus de 300 œuvres de l’artiste et met à l’honneur la période 1941-1954, les dernières années de sa vie. Une séquence décisive, marquée par une liberté créatrice renouvelée.

Peintures, dessins, gouaches découpées, livres illustrés, textiles et vitraux retracent l’ampleur de ses choix artistiques et la cohérence d’un parcours toujours en mouvement. Après avoir exploré le pointillisme, le fauvisme et l’abstraction, Matisse enrichit son univers de nouvelles techniques et affirme, dans ces années tardives, une dimension résolument pluridisciplinaire.

À près de 80 ans, l’artiste réinvente son art. Avec la gouache découpée, il inaugure un langage d’une audace et d’une simplicité saisissantes : la couleur, découpée puis assemblée, devient matière et architecture de l’espace.

Parmi les pièces exposées, certaines planches de Jazz — initialement envisagé sous le titre Le Cirque — révèlent son attention au mouvement et au rythme des corps. Cette énergie ludique dialogue avec de grandes compositions comme Acanthes, L’Escargot ou Mémoire d’Océanie, où la découpe atteint une ampleur monumentale et une intensité chromatique magistrale.

Le parcours met également en lumière les jalons essentiels de cette période : la série des Intérieurs de Vence, les Thèmes et variations, les dessins à l’encre et au pinceau, les panneaux monumentaux de La Gerbe, ainsi que les grandes figures en gouaches découpées — La Tristesse du roi, Zulma, La Danseuse créole et les célèbres Nus bleus.

Motifs floraux et végétaux, acrobates, baigneuses composent un monde libre et lumineux. Cette exposition offre ainsi l’occasion rare de voir l’âme de Matisse rassemblée en un même lieu, dans l’élan vibrant de ses dernières années.

Ubūr de Souffle collectif: Quand Zar et Gnawa se rencontrent

À la Fondation Cartier pour l’art contemporain, la plateforme de production et de création, Souffle collectif, a inauguré du 26 au 28 mars 2026 une lecture inédite des patrimoines culturels et musicaux : celle d’en présenter la richesse en les associant. La rencontre entre le Zar égyptien et les traditions Gnawa a donné au spectacle Ubūr une densité presque rituelle.

Plus qu’un face-à-face, la représentation, pensée par Julien Colardelle, directeur artistique et initiateur de Souffle Collectif, s’inscrit dans un espace de circulation des héritages, où les traditions ne sont pas figées en archives mais activées comme des forces vivantes dont la rencontre déploie la puissance.

Incantations dans deux dialectes qui se croisent rarement, rythmes aux histoires et aux caractéristiques très distinctes : Zar et Gnawa s’unissent harmonieusement et créent l’émotion. Les musicalités se complètent, et les artisans de ces mémoires sonores font cohabiter leurs mondes le temps d’une représentation.

Le Zar s’enracine ici dans la présence de l’ensemble Mazaher, au Caire, l’une des dernières formations à perpétuer ce rituel de possession et de guérison en Égypte. Héritières d’une tradition transmise par les femmes, ses interprètes portent une mémoire musicale ancienne, issue des circulations entre Afrique de l’Est et vallée du Nil. Le Zar y survit comme un langage de transe, fait de répétitions, d’incantations et de rythmes destinés à dialoguer avec l’invisible.

Le Zar arrive d’abord comme une tension. Une montée lente. Quelque chose de contenu, traversé par l’invisible, où le corps devient réceptacle autant que déclencheur, où la prière se fait chant et invite l’esprit comme le corps à entrer en transe.

En face, ou plutôt avec, les Gnawa apportent une autre pulsation. Plus rythmée, plus tellurique, mais tout aussi tournée vers une introspection cultuelle. Le guembri trace une ligne musicale continue, tandis que la voix de Hind Ennaira habite l’espace. En chœur, la puissance s’en trouve décuplée. Les sonorités portées par Mehdi Chaïb ajoutent une densité supplémentaire à un exercice de style habité par la grandeur de la tradition.

À cette architecture sonore s’ajoute le travail de Nancy Mounir, compositrice égyptienne, dont la présence agit comme un point de liaison entre les strates musicales, entre mémoire et réécriture contemporaine des héritages.

Dans ce dialogue, rien ne s’affronte. Tout se superpose. Souffle collectif dépasse ici l’idée même de fusion en proposant une cohabitation de deux manières d’occuper le corps et de dire le sacré en musique. Le spectacle fait vibrer les différences et parvient à en accorder les élans.

Une architecture exigeante mais d’une grande humilité met en scène ces savoir-faire et sublime les mémoires dans un passage entre mondes. Dans l’espace de la Fondation, tout cela prend une ampleur particulière. Un public au plus près des artistes, une scénographie circulaire autour d’un tapis rond et rougeoyant, tissé à la main à Ouarzazate par d’habiles artisanes marocaines. Le public n’est pas seulement témoin, il devient cercle de résonance.

Et quand tout s’arrête, il reste une impression particulière. Celle d’avoir traversé une puissance qui dépasse le spectacle lui-même : deux vents contraires qui, le temps d’un instant, se sont accordés.

 

Lee Miller, derrière l’objectif et dans l’Histoire  

 

L’exposition Lee Miller est présentée au Musée d’Art Moderne de Paris jusqu’au 2 août 2026. Cet hommage à la photographe est organisé grâce à l’initiative de la Tate Britain, avec le soutien de l’Art Institute of Chicago.

Lee Miller, un nom qui a marqué l’histoire de la photographie, mais plusieurs parcours et une identité multiple. Modèle, photographe, reporter de guerre, égérie féminine, figure féministe, Lee Miller a connu la photographie comme support commercial autant que comme espace artistique et humaniste.

Elle a été aux premières lignes du surréalisme photographique et a retranscrit, en images, une réalité plus profonde, immortalisant le furtif ou captant l’expression d’un regard ou la beauté d’une gestuelle. Elle a sublimé le réel en y apposant des touches qui l’étoffent et l’offrent à des lectures diverses, mais a su aussi le dénuder et le présenter dans ce qu’il a de plus brut.

Une collection en frise historique illustrée

Les œuvres de Miller ne se regardent pas, elles s’observent en frise historique dense, faite de marges rares et de paradoxes. L’artiste ne transpose pas seulement des émotions, elle en créée.

Son courage devient héroïque lorsqu’elle choisit d’être reporter de guerre accréditée par l’armée américaine, dans les décombres du conflit et les coulisses, peu documentées à l’époque, de l’après-nazisme. Elle capte des fragments de vérités historiques et d’atrocités humaines.

Elle a reproduit, tel un observateur à la loupe, des détails que l’Histoire ne raconte pas avec autant de précision. Ses photos font partie des archives visuelles d’exception d’un monde en ruines, moralement et matériellement.

Le regard des soldats allemands captifs, ce qui reste des déportés, les trains de l’horreur les corps meurtris… Des dizaines de photos des camps libérés sont envoyées à Vogue, avec cette mention : « Je veux que vous croyiez que c’est vrai ». Elle donne ainsi à voir l’indicible.

Optant pour l’originalité des prismes, Miller propose du sordide une lecture très personnelle. Elle voit la maison de Hitler en feu; elle en fait de ce moment un témoignage historique.

Dans une autre prise, elle montrer l’intime, en théâtralise l’approche et propose des photos dans la baignoire du dictateur. Dans cette salle de bain, Miller est à la fois modèle et photographe, dans une dualité artistique aux côtés de son ami David E. Scherman.

Des rencontres

Le parcours de Lee Miller est jalonné de rencontres qui composent une véritable scène artistique et littéraire. Elle ne s’accapare pas le premier rôle : elle met en lumière ceux qu’elle photographie dans une proximité rare.

On y voit Charlie Chaplin, tête illuminée comme portant un lustre ; Magritte avec son chien ; Colette dont le regard est captivée par une boule magique, qui se détourne de la feuille mais n’en lâche pas la plume, Jean Cocteau en figure sculpturale devant un mur annoté et dessiné…

Joseph Cornell, la tête en bateau à voile, devient figure surréelle sous l’objectif de Miller. Jean Dubuffet et Georges Limbour, adoptent une posture presque enfantine, les mains posées sur une fenêtre. Picasso apparaît dans des moments plus intimes, notamment avec Antony Penrose, le fils de Miller…

Quant à Man Ray, il occupe une place à part. Il fut son premier maître, celui qui l’a initiée au surréalisme et à la photographie. Il la consacre comme modèle, capte d’elle la grâce, l’illustre presque picturalement dans la Dormeuse et la met sous cloche de verre à ses côtés. Il participe à la construire dans cet univers artistique où elle finit par affirmer sa propre voix.

Un parcours de voyages

Le regard de la photographe s’est aussi nourri de voyages dans plusieurs pays, comme la Roumanie, la Pologne… On y voit des costumes d’époque, des regards hagards, des vies marquées par la dureté du temps.

L’album de voyage est plus poétique à Londres, plus tragique à Saint-Malo, plus symbolique en Alsace, dépaysant en Egypte. Ce pays devient un ancrage important.  Elle y épouse l’homme d’affaire égyptien Aziz Eloui Bey,  et reste attentive au quotidien d’une population moins nantie. Elle photographie la pénibilité des métiers, la beauté fragile du paysage, la vétusté du quotidien, mais aussi une grandeur discrète (d’une pyramide, elle ne montre que l’ombre se posant sur la ville). De ses déplacements dans les villes égyptiennes, ressortent des clichés chargés de symboliques pris à Siwa, à Ain Sokhna, Wadi Natrun, Sohag, Assiout… Le regard n’est pas celui d’un voyageur conventionnel mais d’une exploratrice curieuse de profondeurs et d’authenticités.

Miller fait partie des femmes qui ont marqué leur époque, et plus encore. Elle accompagne son temps avec un regard vif et généreux. Voir une exposition consacrée à Lee Miller, c’est parcourir autrement des pans entiers du XXème siècle.Du mannequinat au journalisme photo, du surréalisme à la guerre, du glamour au sordide, elle traverse les mondes sans jamais perdre sa singularité. Elle a documenté l’Histoire et, derrière son objectif, s’y est imposée comme une figure majeure de son art.

« C’était bien avant le mouvement de libération des femmes et je me sentais comme une brigade à moi toute seule »