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Affaire Bouneb, journaliste dans une prison à ciel ouvert au Qatar

Mahmoud Bouneb est l’ancien directeur exécutif d’Al Jazeeera children et de Baraem, des chaînes spécialisées qu’il a dirigées depuis 1999. Mahmoud Bouneb est surtout un citoyen tunisien, otage d’une injustice, victime de la justice qatarie qui le prive, depuis deux ans et demi, de son droit au voyage. Séquestré loin de son pays, Mahmoud Bouneb est en attente de la suite de son procès prévue pour le 4 juin 2014. Ce sera la 10ème étape judiciaire d’un journaliste dont le sort est entre les mains de la justice depuis septembre 2011.

Quand l’affaire de Mahmoud Bouneb a été rendue publique, l’intérêt qui s’y portait se faisait rare. Seuls quelques syndicats dont le Syndicat national des Journalistes tunisiens et quelques militants des droits de l’Homme dont Saïda Garrach et Abdessattar Ben Moussa ont dénoncé l’injustice subie par ce citoyen tunisien jugé pour mauvaise gestion des chaînes pour enfants du groupe Al Jazeera.

Le premier motif de l’affaire, au centre de laquelle s’est trouvé Mahmoud Bouneb, était en relation avec une «dilapidation de biens publics». Mais une enquête officielle de la Cour des comptes qatarie et un audit d’Ernst & Young ont innocenté l’ancien directeur. «Ici, tout est fondé sur la décision arbitraire des cheikhs. Il est inutile de chercher une autre logique», a commenté, à un journal suisse, le Tunisien Fayçal Hassaïri, ex-producteur exécutif de la chaîne qui l’a d’ailleurs quittée.

Malgré une relation harmonieuse avec le Qatar, la Tunisie n’avait pas, jusque-là, évoqué ledit dossier, malgré plusieurs demandes émises de la part de ceux qui ont été sensibles au dossier et qui ont exhorté les officiels tunisiens à agir. Peut-être ne fallait-il pas importuner ce nouvel ami de la Tunisie ? Peut-être pouvions-nous, au mieux, lui demander une faveur ? Celle d’examiner de près le dossier d’un citoyen tunisien bloqué, deux années durant loin de son pays.

A la veille du procès du 28 mai 2014, 9 ème dans la série de supplices que connaît le journaliste, le bureau nouvellement élu du SNJT a organisé une conférence de presse, pour ranimer l’intérêt pour le dossier Bouneb, évoqué, auparavant par l’ancienne présidente du syndicat Néjiba Hamrouni. Celle-ci avait annoncé, en date du 7 décembre 2012, la décision de mettre en place un comité de soutien composé de journalistes et d’avocats. Elle avait aussi, dans le cadre d’une déclaration accordée à Shems Fm, indiqué que l’ambassadeur qatari avait tenu pour responsables le gouvernement et ambassadeur tunisiens au Qatar qui seraient ainsi derrière la lenteur que connaît le dossier.

En Février 2014, Aymen Rezgui membre du bureau du SNJT a relevé le manquement duquel serait coupable la Tunisie à travers ses officiels, ses différents gouvernements et sa diplomatie dans le cadre de la gestion du dossier Bouneb avec le Qatar. Au début du mois d’avril et alors que l’Emir du Qatar était en visite en Tunisie, Mahmoud Bouneb est intervenu sur la chaîne Tounessna et a pointé du doigt « une nonchalance quant à la souffrance » du citoyen tunisien qu’il est.

Privé de son salaire et de sa couverture sociale, Mahmoud Bouneb a vu son procès ralenti par des démarches tortueuses. Le but était, selon lui, de rallonger la procédure et de faire durer son supplice. Sa famille a lancé, plus d’une fois, des appels aux officiels tunisiens et aux autorités qataries, pour que soit accéléré le traitement de son affaire afin qu’il puisse regagner la Tunisie au plus vite.

La mobilisation tunisienne a commencé à prendre forme, suite à la médiatisation de l’injustice subie par Mahmoud Bouneb, l’engagement de la société civile à travers des organismes comme la Ligue des Droits de l’Homme envers sa cause et l’appel à l’action lancé par plusieurs personnes dont des députés à l’ANC.

L’UGTT, le comité de soutien et d’autres parties ont porté le dossier à Mehdi Jomâa, chef du gouvernement. Mehdi Jomâa a été supplié par Mahmoud Bouneb sur Nessma Tv en février d’agir en sa faveur, il a été exhorté à œuvrer pour le déblocage du dossier par l’UGTT. Abdessattar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme a déclaré en marge d’un sit-in organisé par le Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse, en février 2014, que le Quartet a présenté au chef du gouvernement, le dossier du journaliste pour qu’il soit informé de tous les détails qui lui sont relatifs.

Cependant, la visite de Mehdi Jomâa au Qatar, le 17 mars 2014, dans le cadre d’une tournée aux pays du Golfe ne semble pas avoir débloqué la situation. Suite à ladite tournée, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères, a annoncé, lors de la conférence de presse qu’il a tenue le 22 mars 2014, que l’affaire du journaliste Mahmoud Bouneb, poursuivi en justice au Qatar, n’a pas été évoquée au cours des entretiens. «Ce qui ne signifie pas que cela ne bénéficie pas d’un suivi attentif», a-t-il justifié.

En l’occurrence, le président de la République, Moncef Marzouki, lors de sa dernière visite à Doha en 2013, était intervenu en faveur de l’ancien directeur exécutif d’Al Jazeera. Il a, également, évoqué le dossier avec le prince Tamim lors de sa visite en Tunisie. Celui-ci s’était engagé pour qu’une solution soit trouvée rapidement afin que M. Bouneb puisse rentrer en Tunisie au plus vite. C’est ce qu’avait précisé Adnene Mansar, porte-parole de la présidence de la République, lors d’une conférence de presse tenue le 5 avril 2014.

Les députés de l’ANC ont, à leur tour, manifesté un intérêt pour le dossier du journaliste tunisien. Le comité des droits et des libertés au sein de l’ANC et les présidents de bloc ont, en date du 28 mars 2014, appelé la diplomatie tunisienne à agir au profit d’un procès équitable.

Présent sur le plateau d’Ettounsiya le 12 avril 2014, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères, a précisé que des représentants de l’ambassade tunisienne ont assisté à tous les procès, afin de soutenir le journaliste tunisien.

Mahmoud Bouneb a fait ses preuves en Suisse, aux Pays Bas, au Canada et même au Qatar, avant que sa réussite professionnelle ne prenne une tournure cauchemardesque. Journaliste soutenu par toute la profession, représentée par son syndicat et par ses différents organes de presse, il demeure en attente d’un déblocage qui tarde à s’enclencher. Malgré les différentes démarches et en dépit de toutes les campagnes de soutien, le calvaire de Bouneb n’a toujours pas pris fin. Le procès du 4 juin en sera peut-être une date marquante ; du moins, on l’espère.

Tunisie- L’islam fait peur?

La nature musulmane du Tunisien ne présentait aucun doute quant à sa sincérité, à son authenticité et à son aspect inébranlable. C’était sans compter l’arrivée de la révolution, une révolution sans leader qui a mis à mal les valeurs d’une société pour les remplacer par celles d’autres. L’islam de nos ancêtres n’est plus, celui de nos descendants pourrait faire peur.

La révolution tunisienne, a, certes, offert un air de liberté dont on avait perdu le goût, 23 ans durant, mais elle a aussi engendré une dégradation désolante au niveau des valeurs morales.
Tolérance quant à la différence, modération au niveau de la pratique religieuse, attachement aux cultes et ouverture d’esprit, des valeurs qui faisaient la richesse culturelle et cultuelle du Tunisien. La « renaissance » postrévolutionnaire a concrétisé, cependant, l’apogée d’une certaine décadence morale poussant des Tunisiens à tuer leurs compatriotes au nom de la religion, à s’attacher aux valeurs partisanes aux dépens d’une patrie qui flétrit de jour en jour et à se détacher de sa propre culture au profit d’un état d’esprit et d’une manière d’être loin d’être les nôtres.

L’arrivée au pouvoir des islamistes a entrainé inévitablement un islamisme politique qui a entrainé à son tour un islamisme culturel des plus rebutants.
L’islam fait peur. La formulation hésite entre interrogation et affirmation. Venant d’un regard extérieur et perçue en tant qu’affirmation, cette idée serait considérée comme un préjugé à tendance discriminatoire. Provenant d’une vision autocritique, même de nature interrogative, l’idée et celui qui l’aurait formulée seront qualifiés du triptyque stéréotypé : « francophone, maçonnique, mécréant ».

L’islam fait peur non pas pour ce qu’il représente, mais par ceux qui le représentent. Un extrémisme cultuel qui, perçu par le prisme de la tolérance pourrait être un signe bénéfique de diversité, mais qui se transforme en une forme de terrorisme culturel, dès lors qu’il manifeste une obligation de soumission d’autrui à des préceptes non partagés de tous. Obliger une fillette à se voiler en fait partie, incarcérer une personne qui s’oppose à la notion de religion en fait partie, pousser vers la haine des chiites, des sunnites modérés, des athées, des agnostiques en provoquant les amalgames en fait partie, inévitablement.

Pour beaucoup et pas uniquement pour les occidentaux, l’islam s’est rattaché à une forme de terrorisme, voire à une expression extrémiste pouvant engendrer meurtres, guerres civiles, attaques sanglantes… au nom de la religion.

Pour beaucoup l’islam se rattache à ses nouveaux gourous et autres cheiks prônant une pratique rigoureuse et diffusant des idées saugrenues.

Pour beaucoup l’islam s’est rattaché aux nouveaux représentants de Dieu sur la scène politique, ceux-là mêmes qui ont manipulé leurs électeurs, qui ont instrumentalisé l’islam et ses valeurs et qui se sont servis dans les caisses de l’Etat non pas pour faire du bien autour d’eux, comme le préconise l’islam, mais pour se faire du bien.

Le contrat politique a été rompu par bon nombre de Tunisiens que l’islamisme politique a manipulés. Le contrat social est en voie de rupture, car la rigueur dans la pratique et les mœurs (refus de la mixité dans le cadre familial élargi, refus de célébrer des fêtes religieuses selon les rites tunisiens ancestraux…) se transforme en rigidité, refroidit la ferveur des uns et accentue la frilosité des autres.

Pas étonnant que la montée du Front National en France et de courants d’extrême droite généralement, dans des pays européens s’opère alors que le débat entre identité nationale et identité culturelle refait surface et que face au refus de se mélanger aux autres, les autres manifestent du refus à notre égard.

Une dualité qui a poussé bon nombre de Tunisiens à fuir la religion, ses pratiques, ses dogmes et ses diktats. Beaucoup n’ont pas fait le ramadan passé, beaucoup se disent déterminés à ne pas fêter l’Aïd El Kébir à venir. Beaucoup ont perdu la foi et ne s’en cachent plus. Des pages Facebook de « Tunisiens irréligieux » ou de Tunisiens nouvellement convertis au christianisme l’attestent. Un épiphénomène certes non représentatif, mais fort révélateur du malaise que connaissent nos crédos, du besoin spirituel que la période de crise a fait naître et que le désenchantement a anéanti et d’une dialectique problématique entre assimilation et distanciation rendant difficile la notion d’appartenance à la religion, quand il devient impossible de se reconnaître dans ses porte-voix et dans les dogmes qu’ils diffusent.

« Le terme islamophobie a été créé précisément pour permettre à ceux qui ne veulent pas voir de rester aveugles« , écrivait Michèle Tribalat, démographe et spécialiste de l’islam, dans son livre Assimilation : la fin du modèle français.
Le nouveau modèle social tunisien est en cours d’élaboration, mais une élaboration laborieuse qui a gommé beaucoup de qualités inhérentes à notre société tant sur le plan culturel que religieux, poussant la société vers une polarisation, volontairement schématisée par certains, par une forme de manichéisme effrayante. Une dichotomie qui n’attire plus « les bons » vers « les mauvais », les moins pratiquants vers ceux qui le sont davantage, mais qui pousse chacune des tendances vers l’autre extrême et vers la perte des valeurs communes. Une tendance qui pourrait être corrigée par la présence d’un modèle consensuel fédérateur de cohésion pour que ne s’altère pas le modèle que nous lèguerons à nos enfants et pour que cesse la victimisation au profit d’une remise en question susceptible d’agir sur le long terme.

Une autre jeune fille violée par des policiers !

Une fille a été violée par des policiers. Oui, cela a un air de déjà lu. Non, cela ne concerne pas la Tunisienne Meriem, défendue par des dizaines de militants des droits de l’Homme et soutenue par des centaines de citoyens, au moins. Les faits ne se sont pas déroulés à la banlieue tunisienne de Aïn Zaghouan, mais à Paris, au 36 quai des Orfèvres, exactement.

Le scénario rappelle à s’y méprendre les faits de la série policière éponyme. Dans la nuit du 23 avril, Emily S., une touriste canadienne, a quitté la bâtisse historique de l’Ile de la Cité en pleurs. Quatre policiers de la Brigade de Recherche et d’Intervention l’auraient violée dans les bureaux de la prestigieuse institution. Très vite l’affaire s’ébruite. On évoque le consentement tacite de la fille qui a accompagné les policiers du bar d’en face à leurs bureaux. On évoque son comportement au même bar, depuis quelques jours. Comme justifié, ce qui pourrait être un crime devient plus banal.
Des extraits dévoilés du procès-verbal relatif à l’affaire font état d’un intérêt pour la personnalité de la plaignante, un intérêt qui pourrait être qualifié de bien orienté. Evoquant une sexualité très libre, ledit PV dresse un portrait de la jeune fille violée en en faisant une sorte d’«élément à la décharge des prévenus accusés de viol », lit-on dans l’Express. Un procès verbal qui n’est pas sans rappeler un procès moral fait à la violée tunisienne Meriem qui a été, un certain temps, accusée d’avoir eu une attitude contraire aux bonnes mœurs. Cette accusation portée à la jeune Tunisienne violée a été un point crucial dans l’internationalisation de son affaire. Sensibles à l’injustice qu’elle a subie, militants, avocats et journalistes français s’intéresseront, de très près, à son dossier.

La jeune tunisienne a pu, à peine l’affaire bouclée, partir vivre en France. Elle a pu bénéficier du soutien d’un avocat français, de l’appui d’associations françaises de renom et d’une prise de relais médiatique, afin de présenter l’horreur vécue par une femme arabe outre-Méditerranée. Meriem se fera éditer un livre en France dans lequel elle évoquera ce qu’elle a vécu. Sur les plateaux français on s’indignera de ce que peut être le fait d’être abusée par ceux qui sont censés être les garants de la sécurité de tous. On criera à l’horreur quant au fait de se retrouver quelque peu salie alors qu’on est une victime.

La France vit, depuis quelques jours, des faits similaires qui se sont déroulés, de surcroît, au sein même d’un établissement réputé pour sa rigueur. La touriste canadienne Emily S. est repartie dans son pays, quelques jours après avoir été écoutée par la police. Pour elle, point de plateaux, point de livre pour l’instant, pas de carte de séjour proposée, pas d’associations de renom pour la soutenir et très peu d’émoi autour de son affaire, hormis quelques articles et reportages laconiques dans les JT.
Le soutien à la fille violée par des policiers français viendra peut-être des militants tunisiens des droits de l’Homme. Des avocats tunisiens s’empareront, qui sait, du dossier. Notre journaliste national, Naoufel Ouertani, invitera, peut-être, la violée, comme l’ont fait des journalistes français pour notre violée à nous, devenue, depuis, la leur. Des maisons d’édition tunisiennes inviteront, peut-être, Emily S. à écrire un livre. Le droit de séjour sur nos terres lui sera peut-être accordé… Non ! L’affaire restera en France, sa gestion ne dépassera pas les frontières de l’Hexagone.

Meriem Ben Mohamed, comme Amina Sbouï, a trouvé refuge en France. Une France qui met sur les devants de sa scène médiatique les limites de notre système social et judiciaire quant à l’exercice des libertés et les abus qui sont constatés dans ce contexte. Une France qui a pourtant, comme nous, ses propres travers. Pourquoi les militants des droits de l’Homme sont-ils sélectifs dans leur militantisme, intéressés, comme exclusivement, par les affaires des autres ? Des questions se posent, à voir de près les financements autour de certaines ONG, à voir l’intérêt accru pour certains dossiers médiatisés et prenant une dimension internationale, à voir des principes qui deviennent un fonds de commerce.

La France a été frappée par un mal similaire au nôtre, celui d’une délinquance policière. Même si le viol ne serait pas avéré, il se suffirait, comme preuve, du fait d’avoir introduit une étrangère sur le lieu de travail. Ce n’est pas l’unique mal similaire au nôtre que vit la France. La France connaît la crise, la France connaît la présidence contestée, la France connaît le mal-être journalistique, la France connaît les lourdeurs administratives, la France reconnaît les limites de ses députés. Et à ces limites, une solution a été, partiellement, trouvée : des élus iront faire des stages en entreprise pour mieux légiférer, a-t-on décidé il y a quelques jours. Au lieu d’importer nos dérives, en voilà une initiative que la France devrait nous exporter ! Cependant, elle serait dure à appliquer ; car, pour certains de nos élus, un stage ne suffira pas, toute une éducation est à refaire…

Rencontre avec Néji Bghouri, de nouveau président du Syndicat national des Journalistes tunisiens

Néji Bghouri a été élu, dimanche 19 avril 2014, président du Syndicat national des Journalistes tunisiens. Sept représentants de sa liste « L’Union de la Profession » seront parmi les neuf membres constituant le bureau exécutif dudit syndicat. A Business News, Néji Bghouri a accordé cette interview dans laquelle il revient sur le putsch l’ayant destitué, par le passé, de la présidence du même syndicat, sur  sa position quant à la HAICA et sur sa vision de la représentativité d’un secteur en pleine mutation.

La présidence du SNJT, une expérience que vous avez connue  et qui s’est terminée d’une manière peu commune. Comment évaluez-vous ce passage assez court par une fonction qui était visiblement très délicate ?

J’avais été élu, en 2008, premier président du Syndicat des journalistes. Il y avait alors beaucoup de problèmes avec les gouvernants. Le conflit avait atteint son paroxysme quand on est venu au SNJT nous proposer de publier un communiqué dans lequel on soutiendrait la représentation de Ben Ali pour les élections de 2014. Dans le bureau élargi, la majorité était favorable et une minorité s’y était opposée. Je faisais partie de cette minorité-là. J’avais alors exercé mon rôle d’une manière non-démocratique et j’avais bien fait de le faire. En réponse à cette requête, j’avais, à l’époque, publié un communiqué dans lequel j’annonçais que nous n’allions pas soutenir Ben Ali, car nous sommes une profession libre et indépendante.

Les choses avaient alors empiré, au point que, peu de temps après, il y a eu un putsch. Le 15 août 2009, exactement, et le bureau entier avait ainsi été destitué. Ce putsch était une suite à cette décision, mais aussi au rapport du 3 mai 2009 dans lequel nous avions fait un bilan pour le secteur et où étaient répertoriées toutes les difficultés qu’il connaissait. On y avait accusé le pouvoir et le clan des Trabelsi d’être une entrave à notre travail en tentant de mettre mainmise sur le secteur (le cas Assabah en était un exemple). Tout ceci avait suscité la colère du pouvoir qui avait décidé, alors, de nous destituer. Une pétition de retrait de confiance avait été lancée, une pression a été faite sur des membres du bureau pour les pousser à démissionner, un congrès extraordinaire avait été tenu et d’autres personnes avaient pris notre place.

Quelles leçons avez-vous tirées de ce bref passage par la présidence du SNJT que vous présidez désormais ?

Le SNJT, je l’ai d’abord intégré en étant jeune journaliste. Dans les vingtaines de mon âge je suis passé par cet enthousiasme par lequel passent certains confrères, en ce moment, dans leur manière de raisonner pour le secteur de la presse. J’avais attrapé le virus du métier de journaliste. J’avais renoncé pour cela à beaucoup de choses importantes et j’ai fait beaucoup de sacrifices. J’ai ainsi appris que s’enthousiasmer ne suffit pas et qu’il faut avoir une vision claire et convaincante. L’expérience est très importante pour la gestion du syndicat des journalistes et celle que j’ai acquise à ce poste m’aidera. Que l’on se trompe, que l’on se soit corrigé, que l’on ait essayé est, en effet, très bénéfique.
Nous devons travailler de telle sorte que les portes s’ouvrent devant nous, le jour où nous sommes contraints de frapper dessus. Le syndicat des journalistes ne peut avancer seul, en étant attaqué de part et d’autre. C’est pourquoi nous devons choisir nos alliés. Nous ne devons pas être en situation de conflit avec les patrons de presse, car on peut avoir à négocier avec eux concernant certains dossiers et il faut privilégier dans ces contextes le consensus aux conflits.

Comment pensez-vous qu’il est possible d’aider le journaliste dans sa lutte quotidienne pour l’information et pour la préservation de ses droits ?

Un journaliste qui peut aspirer à un apport de qualité est un journaliste qui jouit de ses droits, qui est payé décemment et qui travaille dans de bonnes conditions. Les journalistes jouent un rôle important dans la société, ce sont des cadres dans ce pays et ils ont un prestige qui doit refléter la grandeur de ce rôle. Ceci ne peut être fait dans des entreprises en mauvaise santé financière et, dans le bon intérêt des journalistes, les entreprises médiatiques doivent être florissantes. Je suis pour que l’on soutienne les entreprises pour l’obtention de la publicité publique, mais j’exige que celles-ci s’engagent à améliorer la situation des journalistes selon certaines conventions.

Je n’irai pas jusqu’à exiger que les revenus de la publicité soient partagés en partie avec les journalistes. Mais je pense que des parties de  revenus pourraient être versées à des caisses de solidarité qui seront utilisées en cas de besoin par des journalistes en difficulté. Certains journalistes vivent, en effet, dans une situation de précarité extrême, n’arrivant même pas à se soigner en cas de besoin, en l’absence d’une couverture sociale. C’est pourquoi la solidarité doit être de rigueur entre les différents corps de métier. Sans renoncer à nos droits et à notre indépendance, nous devons œuvrer pour le bien du secteur en collaboration avec ses différents acteurs.

Comment voyez-vous le travail du SNJT dans l’avenir ?

La liberté de la presse pour laquelle nous bataillons quotidiennement, n’est pas un acquis qui profite aux journalistes uniquement. C’est un droit et non un luxe, un atout vital pour notre secteur et qui profite à toute la société. S’il n’y a pas de liberté de presse, le politicien ne peut pas faire parvenir son message d’une manière correcte. Le journalisme est, en effet, l’espace réel où se concrétise la réalité politique. La société civile doit donc percevoir l’importance du soutien qu’elle doit apporter au SNJT dans sa lutte pour la défense de la liberté de la presse et pour sa garantie dans notre pays.

Beaucoup de candidats ont évoqué l’évolution du syndicat vers une union des journalistes. Une telle ambition passe par une loi afin que les journalistes aient un droit de regard sur la profession et sur l’accès à elle, à travers notamment l’octroi des cartes de presse et la publicité. Comment aspirer à faire passer un projet aussi ambitieux comme l’union nationale des journalistes, sans qu’il n’y ait de consensus avec les patrons de presse qui auraient compris au préalable que leur intérêt est d’être de notre côté? Sans un syndicat fort et bénéficiant d’une bonne réputation auprès de la société civile, comment pouvons-nous mettre en place un lobbying pour faire passer, aux yeux de l’Assemblée nationale, une loi aussi importante pour le secteur? Oui, nous sommes tous d’accord pour le diagnostic que l’on fait pour le secteur. Oui, le syndicat est affaibli, oui le syndicat a fait perdre des opportunités aux journalistes, oui la situation du secteur est très fragile, oui la liberté d’expression est menacée, en attestent les attaques qu’a subies le secteur sous les gouvernements Laârayedh et Jebali. Cela relève d’un constat des faits, d’un diagnostic autour duquel nous sommes unanimes, mais quelles sont les solutions ? A mon avis, sans un bureau syndical fort et mûr, un bureau où chaque action est bien étudiée, nous n’y arriverons pas.

Vous aviez été membre de l’Instance nationale de régulation de l’Information et de la Communication. Comment évaluez-vous cette expérience et le rendement de cette instance ?

Le 18 janvier, soit quatre jour après le départ de Ben Ali, près de 200 journalistes se sont réunis au SNJT et ont réclamé le retour du bureau exécutif que je présidais. J’avais alors repris les commandes d’une manière officieuse avec un message clair : je suis contre la chasse aux sorcières. J’ai entière connaissance de l’oppression qu’ont connue certains collègues, je sais que le pouvoir savait comment dompter certains d’entre eux. L’essentiel, selon moi, à ce moment-là, était de prouver, dans la période qui suivait, que l’on était libre et qu’on ne se soumettrai plus devant personne. J’avais, alors, été contacté par le gouvernement Ghannouchi, aux commandes du pays à l’époque, pour réfléchir à des solutions pour le secteur. Certains futurs ministres m’avaient interrogé quant à l’intérêt d’avoir un ministère ou un secrétariat d’Etat de l’Information. Nous avions exprimé notre refus des deux alternatives car nous sommes, foncièrement, opposés à la soumission du secteur au pouvoir exécutif, le journalisme étant lui-même un pouvoir et non des moindres.

A l’époque, nous avions débattu aussi avec certains partis de l’opposition comme le PDP et Ettajdid et nous les avions convaincus de notre position. A mon avis, cette décision de refuser la mise en place d’un ministère en charge de l’Information était un pas important pour le secteur.
Comme alternative, nous avions proposé une instance indépendante. Celle-ci avait été mise en place, mais avec beaucoup de précipitation. Ses lacunes ont été une des raisons pour lesquelles je l’ai quittée après y avoir été membre. Mais je pense, tout de même, que l’INRIC a fait un bon travail en préparant, à travers l’article 116, la mise en place de la HAICA.

Aujourd’hui, la HAICA existe. Les cahiers de charge qu’elle a mis en place ont été publiés dans le JORT et beaucoup critiquent sa manière de faire. Quel regard portez-vous sur cette instance de régulation très contestée par les gens du métier?

J’estime qu’il est mieux d’avoir une instance indépendante comme la HAICA pour réguler le secteur, plutôt qu’un ministère. Si nous dépendions d’un ministère, précisément sous les gouvernements Laârayedh ou Jebali, ça aurait été une catastrophe pour la presse tunisienne. Que nous ne soyons pas dépendants du pouvoir exécutif, que nous dépendions d’une instance indépendante est donc bénéfique, quelles que soient les réserves que j’ai concernant les travaux de cette instance. Je sais que les propriétaires de chaînes de radio ne sont pas satisfaits quant aux cahiers des charges mis en place par la HAICA et je pense qu’ils ont le droit d’émettre leurs avis. J’estime qu’un dialogue aurait dû être lancé avec les parties concernées avant la publication desdits cahiers des charges dans le journal officiel. Un compromis aurait pu être trouvé pour que tous soient satisfaits. Notre but n’est pas de changer une force répressive par une autre.

L’instance de régulation telle que la HAICA est apte, à mon sens, à préserver la presse de certaines pratiques qui sont susceptibles de mettre à mal les valeurs de l’Etat en relation avec les droits de l’Homme, avec les statuts de la femme, de l’enfance. Notre secteur, nous devons le préserver de l’argent politique, de l’oppression, de l’intimidation, des abus qui viendraient du pouvoir exécutif et des dérives de certaines milices. Le pouvoir est en passe de changer de main et nous devons donc travailler pour rester à l’abri de toute immixtion de sa part dans notre travail. La bataille pour une presse libre et sans pression n’est donc pas finie et nous devons la mener ensemble, la HAICA, comme les patrons de presse. La HAICA doit, de ce fait, travailler en harmonie avec les différentes parties. Son poids n’en serait que plus grand et son pouvoir de régulation plus efficace.

Vous représentez désormais les journalistes tunisiens, mais la représentativité totale existe-t-elle, dans un secteur qui a épousé, par la création de certains médias au contenu bien orienté, les mouvances politiques et idéologiques ?

Oui, il y a de nouveaux titres et beaucoup de nouveaux médias qui naissent. Leurs orientations sont différentes et je trouve que cela est à percevoir comme un avantage. Un de nos objectifs est d’avoir un secteur varié et prospère. Je trouve, par ailleurs, qu’il n’y a aucun problème à ce qu’un organe de presse ait une tendance quelconque, qu’il soit de gauche ou de droite. Partout dans le monde, il y a de telles divergences dans le traitement de la matière. Le lecteur, comme l’auditeur ou le téléspectateur, peuvent trouver ce qui les intéresse dans cette variété, mieux que dans un contenu uniforme. A une époque, on avait peur de ces différences. Nous devons désormais les considérer comme un moyen d’enrichissement, un potentiel de construction et non de destruction. Cependant, des normes devraient être mises en place, car, même dans un pays démocratique où la liberté est déjà acquise, il y a une règle à respecter, c’est le travail pour un journalisme de qualité. Que le média soit public ou privé, nous rendons un service au citoyen et ce service est très délicat.

Nous façonnons l’opinion publique, nous fabriquons une culture, il est donc primordial qu’il y ait régulation et surtout autorégulation. Une charte déontologique est une garantie, dans ce sens, d’un lien de confiance avec le lecteur et d’une relation saine au sein d’une même entreprise. Cette pratique, déjà entamée par certains médias, devra se poursuivre, car c’est la première base d’un journalisme de qualité. Nous sommes des intermédiaires entre le pouvoir et le peuple, c’est pour cela que des règles doivent être mises. Mais je  veux qu’il n’y ait ni exagération ni abus, car l’instance de régulation ne doit pas se transformer en oppresseur.

L’avenir du secteur journalistique et le rendement à venir de son syndicat, comment les voyez-vous ?

Nous avons constaté, dans la période passée, que des médias ont appelé au djihad, d’autres ont encouragé au meurtre, certains ont motivé la violence et d’autres l’ont justifiée. J’estime, dans ce contexte, que nous devons profiter de la liberté de l’après-Ben Ali, sans pour autant aller vers les dérives de cette liberté.

Notre but à tous est la réforme du secteur pour la mise en place d’un produit journalistique de qualité qui respecte la culture de ce peuple, qui respecte les droits de l’Homme et le civisme atteint par ce pays. Toute prétention mise à part, nous sommes une élite, nous sommes la crème de la société, son intelligentsia et nous devons être le reflet de cette société avec toutes ses diversités et sa richesse d’idées. Nous voulons unifier le secteur car, avant de demander le soutien de nos alliés, nous devons résoudre les problèmes régnant entre nous-mêmes. L’image du journaliste ne peut être façonnée et préservée que par un syndicat ouvert à tous, fort et bénéficiant de l’approbation de tout le secteur.

Profession: Journalistes tunisiens

Se tient en cette fin de semaine, le 3ème Congrès du Syndicat national des Journalistes tunisiens. Un événement qui se déroulera sur deux jours, en l’occurrence les 19 et 20 avril 2014, et lors duquel sera élu le nouveau bureau exécutif du SNJT. L’orientation que prendra son instance syndicale représentative est déterminante pour l’image d’un secteur à la fois critiqué et vénéré et qui vit, comme tant d’autres, une véritable mutation. Les chiffres l’attestent, le journalisme en Tunisie s’oriente vers la qualité. Des outils de régulation ont été mis en place afin d’accompagner ce secteur au rendement perfectible. Objectif sur un secteur sensible, à la veille d’un événement qui marquera le corps de métier pendant trois ans.

Le journalisme en chiffres :

Bien que souvent malmené par ceux qui ont tenté de mettre dessus mainmise, le journalisme connaît, depuis quelques années, une évolution certaine. Celle-ci se mesure en chiffres et se laisse évaluer par l’impact  acquis par ce secteur depuis les grands événements politiques qui ont marqué le pays. Le journalisme en Tunisie, à l’image d’un schéma social prônant la parité homme-femme, compte 52% de femmes journalistes. Il est aussi un secteur dont les acteurs sont à 65% âgés de moins de quarante ans.

En 2005, 80% des journalistes avaient un niveau bac+2. Dans une volonté, parfois contestée, d’aller davantage vers la qualité en embauchant des diplômés universitaires, le SNJT avait en 2008, mis en place un critère selon lequel n’est considéré comme journaliste qu’un titulaire d’une maîtrise. C’est une des raisons qui font qu’en 2011, seuls 3% des journalistes n’ont pas le Bac et plus de 80 % sont titulaires d’une maîtrise voire plus. De ce fait, 97 % des détenteurs de la carte de presse sont des maîtrisards.

Parmi les journalistes affiliés au SNJT, seulement 5% exercent dans la presse électronique, un secteur pourtant en expansion. Certains dirigeants syndicaux expliquent cela par le fait que bien que le nombre de sites d’information soit en augmentation constante, le nombre de ceux exerçant d’une manière légale et dans le respect des salariés et des structures normatives les protégeant, est peu conséquent. En revanche, 75% de ces affiliés au SNJT sont des journalistes qui exercent dans le secteur public, travaillant dans des structures telles que la TAP, les radios et télévisions nationales et des journaux comme La Presse ou encore Essahafa. Par ailleurs, 85% des journalistes affiliés au syndicat des journalistes bénéficient d’une couverture sociale, 60% d’entre eux gagnent plus de 900 dinars et 4% travaillent pour un salaire inférieur à 300 dinars. Constatés en 2011, ces pourcentages ont, en majorité, été actualisés en 2013, lors de la mise en place du bureau exécutif actuel et qui cèdera sa place officiellement d’ici le début de la semaine prochaine.

Un secteur mis à mal :

Le journalisme en Tunisie cherche sa place tout en poursuivant son rendement dans une ambiance politique qui a souvent tenté de le marginaliser, de mettre en doute son apport et ses méthodes et de dénigrer certaines de ses compétences, dans des visées politiques et idéologiques. De nombreux cas de violence contres les journalistes ont été constatés, durant les dernières années, des actions en justice ont été intentées contre certains d’entre eux, ciblant souvent ceux qui sont les plus virulents contre le système politique en place à l’époque. Une pression certaine avait été exercée contre le secteur  et ses acteurs et certains journalistes disposent, encore à ce jour, de protection rapprochée mise en place par le ministère de l’Intérieur qui a évalué, donc, que leur vie est mise en péril.

Le journalisme en Tunisie pâtit de guerres intestines et d’une chasse aux sorcières qui ralentit l’évolution de ce secteur où certains ont été instrumentalisés politiquement par le passé. Le « révolutionnisme », régnant sur un plan vaste en cette période politique charnière, connaît des répercussions sur le domaine journalistique. Certains y sont ainsi adeptes d’un mouvement de table rase visant à écarter ceux qui, selon eux, ont collaboré avec l’ancien régime. D’autres sont plus favorables à l’instauration d’une harmonie visant à réaliser l’unité d’un secteur qui ne peut être fort que dans le respect régnant entre ses différentes composantes.

C’est une des raisons pour lesquelles Néji Bghouri, ancien président du SNJT et candidat pour la présidence dans le cadre des élections imminentes, a opté pour l’appellation significative « L’Union de la profession » pour sa liste électorale. «  Afin d’être fort et d’avoir l’impact que requiert la conjoncture par laquelle nous passons, le secteur et sa représentation syndicale, d’une manière particulière, doivent être unis et solidaires », a précisé celui-ci. Un impératif que rappelle aussi Saïda Hammami, en tête de la liste « Pour le service et la dignité des journalistes ».

La dernière période d’exercice du bureau partant du syndicat des journalistes a, en effet, été marquée par des querelles étalées publiquement ou via les réseaux. Elles visaient des journalistes, des médias et des structures représentatives autres. « Le SNJT ne peut travailler en s’isolant des autres structures représentatives dont l’UGTT, le syndicat des Dirigeants des Médias et la Fédération tunisienne des Directeurs de Journaux. Sans pour autant renoncer à nos droits, nous avons besoin de travailler en coordination avec ces structures», précise Néji Bghouri. Celui-ci rappelle, en guise d’exemple, les deux grèves générales ayant marqué le secteur et qui n’ont pu être réussies que grâce à l’accord des chefs d’entreprise, selon lui. Un consensus est donc à trouver entre les différentes structures syndicales actives dans le secteur journalistique, y compris celles patronales, afin de dépasser le climat conflictuel actuel régnant entre certaines structures représentatives.

Vers le perfectionnement de la profession :

Quatrième pouvoir dans une scène locale où le pouvoir se dispute désormais entre les différents protagonistes y travaillant, le journalisme, comme d’autres corps de métier, est en train de réaliser certains changements importants. Parmi eux, la régulation, un moyen en cours d’application servant à garantir un respect de la déontologie et des normes professionnelles. Ainsi, peu après la révolution et dès les premiers jours du gouvernement Ghannouchi, avait été consulté un certain nombre de journalistes pour la mise en place des travaux de l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC). Un organe provisoire qui visait à effectuer une analyse du secteur et à tenter de trouver des solutions à ses lacunes. C’est en effet, l’INRIC qui a contribué à mettre la pierre angulaire au projet de régulation de plus grande envergure qu’est la Haute Autorité indépendante pour la Communication audiovisuelle (HAICA), à travers son travail sur l’article 116. « Nous avions lors de la consultation qui avait été faite, exprimé notre refus de soumettre le secteur à un organe gouvernemental ministériel car le journalisme est un pouvoir à part entière qui n’a pas besoin de passer par le pouvoir exécutif pour se concrétiser », précise Néji Bghouri qui était aussi ancien membre de l’INRIC. L’instance indépendante, malgré les nombreuses réserves exprimées à son égard et les critiques qui ont visé son mode d’action, demeure une réalisation importante pour le secteur médiatique. Toutes réserves mises à part, la HAICA est en marche de réguler le secteur. La difficulté qu’elle rencontre est due au fait que nous manquons d’expérience dans la régulation, précisent certains observateurs.

Le secteur journalistique a, dans bien des cas, épousé les différentes mouvances politiques, voire idéologiques qui marquent le pays. C’est ainsi qu’aux organes de presse de propagande d’avant la révolution ont succédé d’autres, souvent perçus comme le vecteur d’un message politique, idéologique ou partisan. Une diversité perçue comme parasitant un secteur qui se reconsolide, par certains, et comme un signe salutaire, par d’autres. « Le syndicat des journalistes se doit de représenter tous ceux qui travaillent dans le respect des règles, quelles que soient leurs lignes d’action et leur ancrage idéologique », précise Néji Bghouri. Pour Saïda Hammami, en tête de la liste concurrente, il est primordial d’aider le journaliste à retrouver l’unification de son domaine d’activité et à mettre en place une structure syndicale apte à défendre ses droits, qu’il travaille dans le secteur public ou privé, qu’il soit journaliste photographe ou journaliste correspondant.

 « Nous agissons dans un domaine délicat et nous façonnons l’opinion publique. Nous devons, en l’occurrence, faire primer l’autorégulation avant de nous soumettre à la régulation », précise Néji Bghouri. Conscientes de cet impératif, certaines structures médiatiques ont mis en place un système de charte déontologique afin de sensibiliser leurs journalistes à l’importance de la qualité dans le cadre du travail dans ce secteur délicat. Le respect de certaines règles devient, dès lors, le gage d’une qualité d’information meilleure. « Cette pratique devrait se généraliser », précise Néji Bghouri qui ajoute que « l’instauration de bases de travail est primordiale car nous sommes, à titre d’exemple, confrontés à des problèmes en relation avec le domaine politique, comme la publicité politique et la propagande ».

Le secteur du journalisme est en train de se reconstruire. Tout en amenant ses différents acteurs au respect de la déontologie qui lui est propre, il doit se préserver contre les mauvaises pratiques qui pourraient entraver son fonctionnement et entacher sa relation avec le public.Des impératifs qui sont consolidés par la mise en place d’une structure représentative à l’image du poids dont dispose le secteur, une structure forte et influente. A la veille du congrès, les espoirs sont aussi importants que les projets qui attendent le nouveau bureau exécutif qui y sera élu. Bonne chance à tous nos confrères candidats !

Adresse : Boulevard 9 avril

9 avril 1938, voilà une date qui en dit long pour moi et qui, pourtant, il y a quelques années, ne me disait pas grand-chose. Une date qui n’a correspondu pour moi, pendant bien longtemps, qu’à une adresse, celle du boulevard où j’ai grandi, de l’université qui s’y trouve et où j’ai étudié et enseigné. Une date dont la symbolique ne m’était pas transcendante, car des martyrs, je n’ai connu que ce que les cours d’Histoire nous enseignaient. Hormis cela, la fête des martyrs était, pour moi et pour beaucoup de concitoyens, un simple jour férié.

Quelques années ont passé, les temps ont changé et moi visiblement avec et comme moi je pense que beaucoup ont changé aussi. Le chemin vers la libération a été pour la Tunisie jonché de corps tombés pour la patrie, celui de la résistance a été baigné de sang de ceux qui se sont donnés en offrande pour avoir en retour un fruit dont ils ne profiteront des honneurs qu’à titre posthume. Le chemin vers la liberté entrepris depuis trois ans a été, à son tour, sanglant, à une époque où tel scénario semblait peu probable pour une Tunisie jusque-là pacifique et résignée.

Les premiers martyrs d’après-révolution étaient ceux tombés en janvier 2011. D’eux on dira qu’ils étaient, en grande partie, venus saccager les structures étatiques et piller les commerces. De leurs assassins on parlera comme d’un mirage… Snipers venus d’on ne sait où et volatilisés aussitôt le calme revenu. Ils demeureront, dans la mémoire collective endeuillée par des dizaines de décès, comme une image brouillée, mais pourtant vraie, celle d’une « main rouge » ayant criblé de balles des corps de civils.

S’en est suivie une série douloureuse de morts aux corps mutilés un soir de Ramadan qui restera longtemps gravé dans les esprits. Des jeunes soldats avaient été tués lors d’une embuscade au Chaâambi. Nous avions alors été confrontés, ébahis devant nos écrans, à l’essence même du fait de tomber en martyr. La connotation du sacrifice apparaissait dans le meurtre de ces jeunes défenseurs de la nation, dans toute sa splendeur mais aussi dans toute l’horreur qu’un tel crime pouvait atteindre.

Les Nagdh, Ben Mufti et Brahmi, ont allongé de leurs noms la liste des martyrs des temps nouveaux marquant l’histoire de la Tunisie. Morts pour une cause qui n’en est pas une et pour des raisons encore floues, ces martyrs hanteront nos consciences. Ils ont payé un lourd tribut pour que la scène politique puisse connaître ses récentes mutations. Ils ont payé, à travers le chaos ayant engendré leurs décès, le prix du calme certes précaire, mais confortable, que nous connaissons aujourd’hui.

Martyrs, voilà un mot qui n’est plus pour beaucoup de Tunisiens une simple notion. De l’état de théorie, il est passé, pour nous, au stade de douloureuse réalité. Une réalité quotidienne que j’affronte, pour ma part, tous les matins ou presque, en croisant les filles du martyr Chokri Belaïd. Dans un sentiment où se mêlent honte et culpabilité, je ne peux à la vue de ces nouvelles « pupilles de la nation » que détourner le regard, en songeant à ces Tunisiens tombés pour nous et à leurs enfants devenus orphelins pour que les nôtres aient un meilleur avenir. Une occasion quotidienne de songer à la quintessence du mot patrie, à la notion de sacrifice un certain 9 avril et aux sens dont est chargé ce boulevard éponyme que je porterai désormais sur un mode plus conscient dans le cœur.

Caricature, viol : Même tarif !

Lorsque l’affaire du viol d’une jeune fille par des policiers s’est ébruitée, suite aux faits ayant eu lieu dans la nuit du 3 au 4 septembre 2012, l’indignation générale était de mise. Evidemment, tout ce qui a trait au viol demeure quelque peu tabou dans notre société, mais, compte tenu de l’appartenance des violeurs à un corps de métier de nature très spécifique, l’affaire a dépassé « les basses voies » pour devenir une affaire d’ordre public. Un acte criminel aurait donc été commis sur une citoyenne par ceux qui devraient être les garants de la sécurité des citoyens.

Cela intervient mal, à une période où l’on tente de dépasser le mal-être caractérisant la relation avec les forces de l’ordre, une relation teintée de crainte et de ressentiment vis-à-vis de ceux qui étaient le bras musclé de l’oppresseur, sa main forte et sa cravache. La réconciliation avec le peuple a été consommée, aussitôt enterrés les morts que la révolution a faits, aussitôt le calme revenu et aussitôt immergé un nouvel ennemi commun, aussi fort et aussi zélé en besogne, mais d’un zèle d’une nature bien particulière.

Evitons de généraliser ! Les agents des forces de l’ordre ne sont pas tous à juger de la même manière. Aux oubliettes les agents corrompus, les agents harceleurs, les agents collaborant avec des voleurs, les agents violeurs…

Le procès de Mariem a duré près de deux ans et le dossier des deux policiers qui l’ont violée a été clos hier 31 mars 2014. Le verdict est tombé : 7 ans de prison pour les policiers violeurs. Une peine qui en dit long et qui n’est pas sans rappeler un verdict similaire, tombé il y a de cela un peu plus d’un an et resté dans les annales des injustices avérées. 7 ans de prison ! Tel était le verdict ciblant Jabeur Mejri, jeune cheminot, ayant partagé sur Facebook et dans sa page, dont l’audience ne dépassait pas les 50 personnes, une photo faisant fi du sacré.

Quoiqu’amnistié, puis libéré depuis, il s’agit, pour beaucoup, de 7 ans de trop. 7 ans de trop peu, selon beaucoup, pour ces violeurs qui ont aussi touché au sacré ! Un sacré en relation avec le rapport de confiance entre citoyen et garants de l’ordre. Un sacré en relation avec la nature d’un métier dont l’uniforme et les insignes résument à eux seuls la relation avec la patrie et la noblesse du service qu’on est censé lui rendre. Un sacré en relation avec l’honneur que notre société place souvent bien bas, aussitôt terni. Mais surtout un sacré en relation avec l’intégrité physique de tout un chacun et avec toute atteinte la profanant.

« Je pense que ce verdict ne tire pas la conséquence du crime qu’il prétend réprimer. Depuis le départ, Meriem à été accusée d’avoir permis ce crime, en ne répondant pas à cette contrainte par la violence », nous révèle l’avocat Martin Pradel qui a défendu Mariem aux côtés de Radhia Nasraoui. « Cette circonstance a été débattue à l’audience. La Cour reconnaît le viol, mais condamne les policiers à des peines qui correspondent à cette circonstance, qui aurait donc atténué, semble-t-il, leur culpabilité », précise Maître Pradel.

Qualifié de clément par certains, le verdict est jugé trop sévère par l’avocat des accusés Fathi Laâyouni. Celui-ci a annoncé en effet sa décision de faire appel car, selon lui, les juges n’étaient pas neutres. Maître Laâyouni a, pendant l’audience d’hier, basé son réquisitoire sur des avances que la coupable aurait faites et sur son activité sexuelle qu’il a qualifiée «d’intense ». Hormis le fait de mettre ainsi en doute un rapport médical attestant visiblement du contraire, Me Laâyouni a, dans de tels propos, minimisé un acte criminel des plus odieux. Sur la base d’un tel argumentaire, il tend à le banaliser et à rendre quelque peu coupable celle qui l’a subi.

Le statut de victime, voilà ce qu’attend, en partie, celui qui se sent sali par une injustice. Ce statut a été accordé à Mariem hier, quoique le jugement ait été qualifié par certains comme non conforme à l’article 227, condamnant à la peine de mort celui qui viole en usant de violence ou de menace.
« Coupable d’avoir été violée », c’est ainsi que s’intitule le livre écrit par Meriem Ben Mahmoud et reprenant son histoire. Coupable d’avoir été violée, elle ne l’est plus juridiquement ou presque. Elle le restera cependant aux yeux d’une société qui incombe souvent aux femmes le mal qui leur arrive.

Mariem s’est installée, depuis quelques mois, en France, tout comme son fiancé. Elle trouvera du réconfort, si ce n’est plus, dans une société française solidaire qui lui accordera ses grâces (édition de livre, titre de séjour et présence médiatique), en attendant que soit récupéré un autre dossier chaud d’une société se débattant contre ses syndromes destructeurs. « Un endroit où je ne serai que victime », a-t-elle écrit en évoquant son séjour français. Une restriction de taille, une restriction qui dit tout, et pourtant…

Coachs du troisième type ou l’art de faire marcher sur la braise

Plus d’une occurrence, cette semaine, m’a confrontée à une nouvelle réalité du marché du travail et du bien-être : le coaching, nouveau créneau tendance visant à sortir le meilleur de chacun. Le meilleur de chacun étant, dans bien des cas, son argent…
Puisant son fondement dans le courant occidental New Age qui accorde une importance majeure à la spiritualité, le coaching est à la mode depuis quelques années. Il a fait son apparition en Tunisie, sous des revers peu communs.
Usant de la PNL (Programmation neuro-linguistique) et de ses outils de perception de l’Autre et de soi, de nombreux mentors ont investi ce champ d’action juteux en Tunisie. Le sérieux des uns et des autres modèles présents sur la place n’est pas constant et la fiabilité de certains est mise en doute par beaucoup.

Tarak Souidene, est un de ces formateurs. D’apparence, il s’agit d’un quinquagénaire barbu, de Aguel et de jellaba vêtu, puisqu’il s’agit d’un cheikh koweïtien qui s’est fait un nom grâce à ses interventions radiophoniques et télévisées. C’est aussi un formateur spécialisé en Développement personnel et non des moindres. A en croire tout ce qui se dit sur internet, il serait l’auteur de plus de 70 ouvrages jugés par ses adeptes comme travaux de référence en matière de coaching managérial et sociétal, mais pour lesquels une plainte a été déposée contre lui pour plagiat. Tarak Souidene est aussi l’auteur d’une dizaine de vidéos intitulées « La fin de la vie » et où le cheikh évoque, dans les détails, la mort et l’au-delà, vus d’un point de vue religieux . La prochaine formation de Tarak Souidene en Tunisie se tiendra fin mars/début avril et sera consacrée aux questions suivantes : travailler son charisme, travailler son éloquence, gérer une équipe…

Lors de ces séances octroyées pour un montant avoisinant les 600 dinars, l’ombre religieuse est à peine perceptible, mais rôde tout de même sur le discours employé. Un discours pragmatique et bien étudié mais dans lequel sont insérés des hadith du prophète et quelques versets coraniques.
En Tunisie, c’est le centre canadien de développement personnel qui organise les formations de Tarak Souidene et d’autres intervenants dont l’égyptien Mostafa Aboussoud.

De l’avis d’un expert, ce qu’offrent ces formations c’est une simple introduction à la PNL enrobée, en revanche, d’un « charlatanisme pernicieux » tirant profit de la faiblesse de certaines personnes souvent au carrefour de leur vie ou en proie au vide. Dotés d’un pouvoir de persuasion certain et d’une grande capacité d’emprise sur autrui, ces mentors d’un genre nouveau mêlent, dans une logique déconcertante, le profane et le religieux, jonglant entre les bases de la PNL et celles des prédicateurs religieux connus via les chaînes télévisées arabes.
« Il s’agit de coachs version Nilesat » nous révèle un formateur connu de la place. Ces gens-là usent d’un volet religieux et d’un autre financier, d’après lui. Le discours utilisé, les arguments avancés et les exemples donnés lors des cours dispensés par cette lignée de formateurs ont une tendance religieuse implicite mais effective.

Utilisant le nom et la renommée du pionnier en la matière, Brahim Al Féki, décédé en 2012, les nouveaux spécialistes du coaching gèrent un commerce juteux. Leur emprise sur leurs disciples peut atteindre des dimensions importantes. Ces percepteurs agissent, au moyen d’un discours persuasif incrusté d’évocations à caractère religieux, un moyen d’endoctrinement, visant des cibles multiples, face auxquelles le discours s’adapte, nous dit-on. Ils en deviennent des défenseurs zélés de ces « gourous » capables de les faire marcher sur la braise, en amadouant leur scepticisme et en transcendant le fond de leur pensée, semble-t-il (voir vidéo).

Face à cette tendance venue d’Egypte et où El Féki, Ahmed Koddouss et d’autres ont fait leur renommée, appuyés par d’autres noms de pays du golfe, les coachs d’une tendance dite plus progressiste s’adressent, quant à eux, à un autre public, en l’occurrence des salariés en quête de perfectionnement dans la majorité des cas. Ahmed Koddouss avait déclaré sur la chaîne religieuse Ezzitouna qu’il ambitionnait de s’adresser aux jeunes au sein des universités tunisiennes. Un projet serait en cours dans ce sens, avait-il alors déclaré. Jusqu’où ira « le coaching version Nilesat » et où s’arrêtera le laisser-aller qui le laisserait conquérir, là où ils sont, nos jeunes les plus vulnérables ?

A travers cette forme de coaching, ces formateurs qui en fabriquent d’autres, diplômes à la main, en trois séances de cours, arrivent à marier le moderne et le traditionnel. Leur message se base sur les dernières théories en date en matière de coaching et leur discours est ficelé pour un effet garanti sur son récepteur. Du marketing à l’état pur et des effets de persuasion sans équivoque qui rappellent que la cible est faible tant que celui qui la vise a les clés pour l’amadouer.

En Tunisie, une centaine d’immolation depuis la Révolution, des rêves qui prennent feu

Comme se condamnant au bûcher, des jeunes Tunisiens s’immolent par le feu dans un ultime signe de désespoir. Le 13 mars aux alentours de 8 heures, alors que Tunis se réveillait et s’apprêtait à accueillir, sans grand enthousiasme, le nouveau gouvernement formé après un tumulte général que l’on croyait incessant, Adel Khazri, originaire du Nord ouest s’est immolé par le feu.

Enième acte suicidaire qui s’est déroulé devant le théâtre municipal de Tunis, illustration de la tragédie que vivent les tunisiens depuis que la première flamme est née, cet acte a secoué tout un peuple. Mais la secousse n ‘aura duré que quelques minutes. Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes ont partagé cyniquement la photo illustrant cet acte de désespoir. Mais la vie a vite repris le dessus et les intérêts se sont focalisés sur d’autres sujets.

Le 15 mars, alors qu’on a enterrait Adel Khazri dans une ambiance contestataire pour le moins tendue, 4 autres Tunisiens ont mis le feu à leurs corps. Plus d ‘une centaine de cas similaires se sont produits depuis février 2011.

Le choix du feu :

Des personnes à la fleur de l’âge choisissent ce sort macabre et le choix du feu n’est pas anodin. Ces jeunes suicidaires n’ont pas opté pour une mort sereine, pour un suicide « discret ». Ils ont choisi de mourir en public, au milieu de la foule comme pour se donner en spectacle ; une tragédie épique où le héros se bat contre la misère, où il se bat jusqu’à en mourir. S’immoler par le feu est un acte masochiste qui en dit long sur la perception qu’a le suicidaire de lui-même. Il s’agit d’une perception ou d’une appréciation qui va crescendo : on déteste sa vie, on déteste la vie et on finit par se détester jusqu’à vouloir se faire du mal et en finir.

Le désespoir inhérent à cet acte de pyromanie, recèle une forme de contestation. En effet, volontairement ostentatoire, cette mort dans les flammes se veut un message aux gouvernants, un signe fort qui en dit long sur la situation sociale de la classe défavorisée et d’une jeunesse à l’abandon. La révolution tunisienne s’est essentiellement nourrie du feu qui a dévoré le corps de feu Bouazizi, devenu symbole d’une classe ouvrière meurtrie. C’est cet acte tristement précurseur qui fait que des jeunes tunisiens en proie au désespoir optent pour cette mort plutôt que pour une autre. Il est possible qu’au-delà du désespoir, ces suicidaires croient en l’espoir de faire changer les décideurs, de provoquer un sursaut auprès de leurs compatriotes et d’enclencher un changement. Comme se donnant en offrande à des dieux qui semblent s‘être rangés d’autres côtés que le leurs, ces jeunes au cœur meurtri et aux corps en flamme en finissent avec une vie trop dure pour eux, mais nous lèguent en retour un lourd testament, un testament lourd de culpabilité.

La culpabilisation

Acte final d’une tragédie dont le héros, voire l’anti-héros se bat contre un sort qui l’accable, le suicide tel que nombre de Tunisiens le pratiquent désormais, c’est à dire en s’immolant se passe généralement en public. Ce choix de ne pas mourir dans la discrétion vise à provoquer le pathos au moyen d’un spectacle à la fois choquant et touchant. Assister à ce type de suicide revient à se retrouver témoin de l’injustice générale et du désespoir qui en résulte. C’est se retrouver témoin de l’impuissance du suicidaire et de sa propre impuissance, se sentant coupable d’avoir réussi là où beaucoup d’autres échouent jusqu’à en mourir.

Cependant, la dimension cathartique telle que le suicidaire la conçoit n’est plus au rendez-vous comme elle l’a été lors du sursaut général qu’a connu le Tunisien un certain janvier 2011. En effet, le phénomène s’étant proliféré a connu depuis une banalisation qui l’a vidé de son sens, de ses visées et de sa dimension symbolique.

Alors quand circule une information annonçant que 100 policiers, en contestation à leur licenciement, auraient décidé de tenter un suicide collectif mardi 19 mars devant le ministère de l’Intérieur, les Tunisiens n’en pleurent pas, mais rient.

Toutefois, en Tunisie, on rit jaune depuis un moment, car le désenchantement est croissant, que la situation est exaspérante et que, quelque soit la classe sociale, la déprime est ambiante et généralisée

Il fût un temps où en Tunisie, d’un corps en flamme naissait une révolution. Aujourd’hui, c’est de la révolution que naît le feu. Les cœurs en flamme, on assiste impuissants à des rêves qui prennent feu.

De Ouertani à Toumia, les filières de la mort implosent

Il y a quelques jours, était présent sur le plateau d’Ettounseya un terroriste présumé de retour en Tunisie après une expérience sanguinolente en Syrie. Le passage a été très remarqué, l’animateur de la chaîne a été entendu par les forces de l’ordre et le terroriste en question a été arrêté.

Bien que mis en doute, le témoignage du dénommé Abou Qoussaï est riche en détails. Il amène, dans une grande précision, de nombreux éclaircissements quant à la vie au quotidien dans cette Syrie mutilée par les guerres intestines. La dislocation interne que connaît le tissu social syrien a été en toute évidence accentuée par des parasites venus d’ailleurs, accourus de Libye, du Mali et de Tunisie. Partis en nombre, beaucoup de nos jeunes ont cru en la sacralité d’un combat qui s’est avéré être pour beaucoup une manipulation de taille, au profit d’un projet occulte dont les visées ne sont pas encore évidentes, mais dont les retombées sont incontestablement dévastatrices.

Le témoignage apporté sur le plateau de Naoufel Ouertani a eu des retombées d’un point de vue légal. La teneur de ses propos sera étudiée et évaluée par les forces de l’ordre, seules habilitées, à en déterminer la plausibilité. En revanche, ceux qui ont crié à la manipulation orchestrée par l’animateur de l’émission ont été nombreux. D’un seul camp ils arrivent et vers un unique but ils convergent : le témoignage n’a rien d’authentique et les médias de la honte se confirment comme tels.

Le site électronique Al Sada réputé pour sa proximité avec la Troïka, le journal Al Dhamir, connu pour sa tendance islamiste, des pages Facebook au contenu bien orienté, des figures de la scène politique à la pensée partisane prononcée et « au parti bien pris » ont accablé Naoufel Ouertani, l’accusant d’être « un menteur, un manipulateur agissant dans le but d’instaurer un climat de discorde dans le pays ».

A parcourir de près les journaux islamistes, on se rend compte aisément de l’ampleur de la manipulation subie par ceux qui les lisent. Les calomnies dont ils accablent continuellement leurs confrères, les leitmotivs tels que « médias de la honte », « presse de propagande » seraient aisément reproductibles pour les désigner eux-mêmes, pour illustrer leur zèle vis-à-vis de l’islamisme et de ceux qui le représentent politiquement.

L’affaire du frère de la célèbre élue d’Ennahdha, Sonia Ben Toumia, en est l’illustration. Bruitée suite à un communiqué du Syndicat de la sûreté républicaine rendu public le 15 mars, l’implication du frère de l’élue dans l’endoctrinement, la préparation et les départs de jeunes vers la Syrie a été confirmée par Mohamed Ali Aroui, porte-parole du ministère de l’Intérieur. L’élue avait qualifié de violente et d’injustifiée la descente policière effectuée quelques jours auparavant à Menzel Nour à Monastir. Son frère y était impliqué, voilà donc ce qui explique cela. Sonia Ben Toumia niera cette implication en bloc d’après le journal Al Dhamir. Son frère est en Libye et non en Syrie, précisera-t-elle dans une déclaration rapportée, sans grande précision, dans un article dudit journal.

Non loin de Monastir où aurait sévi le frère Ben Toumia qu’on dit aussi proche de Hamadi Jebali, et dans ce même contexte, a été arrêté, hier, à Sousse, le propriétaire d’un « restaurant islamique » dans le cadre d’une affaire liée au jihad. Le concept du restaurant en question avait été jugé insolite par bon nombre de médias. Insolite, il l’est assurément, puisque, derrière l’idéologie mise au service de la gastronomie, il y a une gestion secrète de fonds aboutissant au financement du terrorisme. Derrière ce projet, il y a des intervenants, de l’argent et une idée, tout comme derrière bon nombre d’organismes à tendance islamiste confirmée tels que les associations, les écoles et beaucoup d’autres projets réalisés à une période de laxisme et crus souvent sur parole, avec pour seul gage, la bonne foi, la foi islamique, ostentatoire de préférence.

Tous les «intervenants » cités dans cette chronique sont impliqués d’une manière ou d’une autre dans ce phénomène qu’est le Jihad ; un phénomène qui commence à mûrir et dont les fruits empoisonnés tomberont sur les têtes de ceux qui les ont laissé pousser. Médias de la honte, politiciens, commerçants de la nouvelle heure, sont des islamistes de longue date, dans bien des cas. Un réseau diversifié, éclaté en apparence puis reconsolidé à l’orée de l’ère nouvelle des libertés. Mettant à bas un système pourri, le Tunisien en a érigé un nouveau, plus chauvin et non moins barbant.

Filles de joie et autres corps mis à nu

Aux portes de l’ANC, des prostituées de Sousse ont manifesté, aujourd’hui mardi 11 mars, afin de réclamer que soit ouverte de nouveau la maison close où elles exerçaient leurs activités. Ces travailleuses du sexe se sont affichées sur la scène publique s’affranchissant ainsi des dogmes sociaux les mettant en marge et du regard souvent irrespectueux posé par certains sur elles. Elles ont clamé leur droit au travail en toute légalité, puisqu’elles possèdent pour cela des autorisations légales et l’aval du voisinage. Une situation insolite certes, mais fort courageuse pour un pays arabe qu’on dit en proie à l’islamisme.

Nous saurons certainement dans les jours qui viennent ce qu’il adviendra de ces revendications, si elles seront accueillies par un avis favorable et si les prostituées de Sousse retrouveront leurs clients.
En revanche, ce que nous pouvons en tirer comme conclusion d’emblée, c’est que la situation des droits de la femme ne sont pas celles que certaines en dressent.

Oui être une fille de joie ne doit pas être joyeux au quotidien. Oui le plus vieux des métiers est un des métiers les plus difficiles à exercer. Oui en arriver à utiliser son corps pour vivre est pour le moins désolant. Cependant, et en matière de libertés individuelles ceci est en adéquation avec les slogans prônés par beaucoup : « Mon corps m’appartient », scandait Amina, ex Femen qui s’est illustrée en posant seins nus sur la toile. Ces prostituées semblent à leur tour s’inscrire dans ce même mode de militantisme. Alors pour qui manifestait Amina, le 8 mars, en s’exhibant dans une nudité intégrale aux abords du musée du Louvre à Paris ?

Peut-être pensait-elle combattre pour des jeunes de son âge en proie au conservatisme ? Pourtant ce qu’on a vu le samedi sur Ettounseya tend à dire le contraire. Une jeune femme présente sur le plateau de Naoufel Ouertani a réclamé haut et fort son droit de consommer le cannabis sans la crainte d’une quelconque sanction. Elle a dit son courage par rapport à l’expérience de la prison, a défié le système social voyant d’un mauvais œil la consommation et a avancé qu’elle est consommatrice et qu’elle n’arrêtera jamais de l’être.

Emancipée la Tunisienne l’est assurément. A outrance selon certains, juste comme le requiert le contexte penseront d’autres. Mais de toute évidence, la femme tunisienne a placé depuis bien longtemps son combat au-delà de son corps et plus dans la sphère des idées et de la détermination à les concrétiser.
La femme a été réduite à une image de propagande pour le système déchu. Elle ne sera résolument pas une image de propagande pour un système espéré par d’autres. Son corps ne sera pas instrumentalisé pour des causes la desservant au final car la nudité affichée ne sert aucune idée hormis celle de l’absence de moyens de les transmettre. Grâce à de nombreuses actions associatives et aux initiatives individuelles, le combat féminin en Tunisie n’aura pas pour vecteur le corps de celle qui crie pour ne pas être considérée comme un objet. Des actions telles que celle entreprise par la jeune Amina, tendent davantage à faire dérailler la Tunisienne du parcours qu’elle a pris depuis la révolution, depuis sa présence massive dans les manifestations, depuis sa participation sur la scène publique en tant qu’acteur de choix, depuis son implication dans les actions en relation avec la société civile…

Le travail en Tunisie sur les affaires de la femme relève davantage de la consolidation et de la préservation. Il faut donc veiller de près à ce que cela ne mette pas en péril des acquis pour quoi d’autres ont combattu à cause d’un mode de combat qui n’est pas en adéquation avec la conjoncture.

La femme tunisienne dans l’ensemble est affranchie de la morale conservatrice. C’est une évidence ! Les cas persistants de sévices contre la femme, en matière d’imposition d’une certaine pensée, sont à traiter d’une manière autre, autre qu’une représentation biaisée et rebutante du modernisme. Le combat pour les droits de la femme ne date pas du 8 mars 2014. Il a commencé avec une présence remarquée dans l’Histoire de ce pays de Didon et d’Al Kahina, par la pensée avant-gardiste de Tahar Haddad et de Bourguiba, et par l’action encore inégalée de Aziza Othmana et de B’chira Ben M’rad.

Traduction en anglais dans Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/07/httpwwwbusinessnewscomtntunisie–la-repression-qui-g.html

Ton corps nu ne me représente pas!

Samedi 8 mars, l’événement est internationalement célébré : Fête internationale de la Femme. En Tunisie, cette journée a été fêtée comme il se doit, voire davantage. C’est que, depuis l’avènement de la crise politique, l’installation de la difficulté économique et les dernières mutations sociales qu’elles ont générées, les fêtes se célèbrent, en Tunisie, d’une manière plus euphorique et surtout plus emphatique. Ceci est révélateur certes, mais incontestablement bénéfique. Sur la toile, à coup de photos et de posts en tous genres, on chantait les louanges de la Tunisienne. Dans les rues, quelques événements ont eu lieu pour rendre hommage à son courage et à sa participation active dans le paysage politique et dans la détermination de l’esquisse qui s’en dresse.

A Paris, au même moment, une jeune tunisienne, drapeau à la main, a fêté, à sa manière, cette journée emblématique. Elle s’est mise à nu aux abords du musée du Louvre. C’est ainsi qu’elle entend combattre pour que soient préservés les droits de la femme.

Pour en être une, pour en approcher une multitude au quotidien, des plus émancipées aux plus conservatrices, je peux affirmer que le combat de Amina n’engage qu’elle. Devenue au moyen de son corps, une figure médiatique, Amina pourrait orienter d’un point de vue idéologique et politique l’opinion publique vers des extrêmes qui ne sont évidemment pas les bons. Un tel acte pourrait en effet, conforter certains dans leur penchant vers l’islamisme, puisqu’en rechange, telle est l’image qui nous est offerte du modernisme. Son acte pourrait être exploité par les adeptes des mouvances islamistes pour envenimer le climat social comme l’ont été la diffusion de Persépolis (un film d’animation qui a donné corps à Dieu) ou encore la projection du film de Nadya El Féni, ni Dieu ni maître. Deux événements ayant marqué un revirement majeur dans le cadre des choix électoraux et des débats idéologiques, à la veille des élections ayant érigé les islamistes à la tête du pays.

Pour moi, femme tunisienne, ceci me parle à plus d’un égard. Amina entendait-elle me défendre ? De qui ? De quoi ? Combattait-elle pour moi ? Je ne lui ai pourtant rien demandé ! Son combat prend-il la bonne forme ? Le militantisme a des visages divers, il a désormais des corps aussi !

En se dénudant, Amina ne m’a guère défendue. Elle n’a aucunement combattu pour moi. Son militantisme est une forme d’insulte au militantisme de la femme tunisienne, à son parcours vers l’émancipation, à sa conquête de l’espace public, à ses droits, à son action…

En se dénudant, Amina a offert l’image d’une femme objet. Elle a instrumentalisé son corps au profit d’une cause sommairement définie. Elle a instrumentalisé son identité, amenant la problématique de la femme tunisienne vers des optiques en inadéquation avec la réalité.

Pourtant avec Amina, j’ai plusieurs points en commun : je suis une femme. Je suis une Tunisienne. Je suis jeune (ou je veux bien le croire). J’ai connu comme Amina ce départ de Tunis vers Paris. Mais je connais aussi le retour de Paris vers Tunis. Et je crois que toute la différence entre Amina et moi est là.

De retour en Tunisie après douze ans en France. Après un bout de carrière dans l’édition, quelques contrats d’auteur, un DEA, un brouillon de thèse, deux enfants et le projet d’un livre, me revoilà en Tunisie. Les islamistes ne me font pas peur. Leur pensée je me dois de la respecter au nom de la tolérance, tant qu’elle ne mènera pas à la ruine mon pays. Le radicalisme, j’en vois les sévices sur écran. J’en fais des brèves et des chroniques et on applaudit mon courage. La violence, je ne l’ai jamais croisée sauf sur les réseaux où, derrière des pseudonymes, on me dit souvent que mon journal dérange, que mes articles dérangent, que je dérange. Et pourtant, je m’épanouis dans ce pays. Je m’épanouis parce que je produis une pensée et qu’avec ma pensée j’affronte l’obscurantisme qui nous guette.

Au profit de mon pays, j’ai mis ma présence et ma pensée. Au profit de la Tunisie, Amina a choisi de mettre son corps et son absence. Le combat d’Amina est peut-être louable pour la bonne volonté qui l’anime. Cependant, en matière de cause et de manière, il demeure discutable. Mon corps m’appartient, scande-t-elle souvent. Le mien aussi, qu’elle se rassure.