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Jabeur Mejri : Détournement de fonds pour une affaire qui dérange

Jabeur Mejri n’est plus à présenter. Il a défrayé la chronique depuis qu’il a été emprisonné pour avoir partagé une caricature du Prophète sur Facebook. Son nom s’est affiché en grandes lettres, dans les médias étrangers, depuis qu’il a été condamné à 7 ans et demi de prison. Jabeur est, en Tunisie, le premier prisonnier d’opinion depuis l’avènement de la « révolution de la dignité ».
Pour beaucoup son cas pose problème. Comment ose-t-on aller jusque-là ? N’ya-t-il donc pas de limite à la liberté d’expression ? N’est-ce pas indécent de le défendre ? Des questions qui se posent et qui souvent s’imposent comme réponses, à celui qui ose braver l’équilibre religieux ou à celui qui ose défendre ceux qui le menacent.

Mercredi 19 février 2014, le porte-parole de la présidence de la République, Adnane Mansar, est intervenu sur Shems Fm. Il a annoncé, au passage et entre autres informations, la signature d’une grâce présidentielle visant à mettre fin à l’emprisonnement de Jabeur. Cependant, contre toute attente, une nouvelle pour le moins inattendue a mis fin à l’euphorie générale : Jabeur Mejri fait l’objet d’un mandat de dépôt depuis le 24 janvier 2014.

Il s’agit d’une affaire qui remonte à juillet 2011 et qui concernerait une plainte déposée pour « détournement de fonds » en relation avec l’emploi qu’occupait Jabeur Mejri au sein de la SNCFT. A Business News, son avocat, en l’occurrence Maître Msellmi, a dénoncé la nature abusive d’une telle décision. « Il s’agit d’un dossier vide de preuves, ne contenant que quelques présomptions simples qui ne requièrent pas un mandat de dépôt ». « Mon plaignant aurait pu se présenter en état de liberté », a-t-il ajouté. Une demande de relaxation a été déposée par l’avocat de Jabeur Mejri. Le juge n’a toujours pas statué dans le cadre de cette affaire annexe qui entrave la mise en application de la grâce et la libération effective de Jabeur Mejri.

Et parce que la présidence de la République a depuis un moment opté pour le réseau social comme principal vecteur de communication, Adnane Mansar, son porte-parole, a écrit le 20 février, sur son profil, que le jour de la signature de la grâce, l’affaire de détournement de fonds a refait surface (alors qu’elle était passée inaperçue jusque-là). Mansar a, par ailleurs, précisé que le président Marzouki a le droit de consulter qui il veut, dans le cadre de l’émission de la grâce. Il fait ainsi une allusion directe au fait qu’il a lui-même révélé et selon lequel le président a consulté des cheikhs de la Zitouna avant de prendre sa décision.

Jabeur Mejri aurait ainsi remis une lettre d’excuse à Hechmi Jegham, président de la Haute instance des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, qui lui a rendu visite le 20 janvier 2014 à la prison. Ce nom n’est pas inconnu à ceux qui ont suivi l’affaire Jabeur Mejri. En effet, lors d’une visite à la prison de Mahdia initiée par la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), le 21 janvier 2014, Jabeur avait informé les avocats et les représentants de la société civile partis le voir qu’il a reçu de la visite la veille. C’est Hechmi Jegham qui lui aurait fait signer un certain papier. Pour Jabeur, et selon l’explication de son visiteur, il s’agissait d’une lettre de remerciements pour le gouvernement suédois qui a bien voulu l’accueillir dès sa sortie imminente de prison. Cependant, aux médias qui l’avaient interrogé, Hechmi Jegham s’était rétracté, a tout nié en bloc et a mis cette visite à Jabeur sur le compte de ce qu’il avait appelé « les ragots facebookiens ».

Quelques semaines après, point de départ en Suède pour Jabeur, point d’asile politique, mais on évoque une lettre d’excuses qui aurait été remise à M. Jegham et qui aurait permis à Moncef Marzouki de signer la grâce avec l’approbation d’une « congrégation religieuse ».

Il s’agit, en évidence, d’un fait nouveau en Tunisie. Certes la Zitouna est réputée pour la qualité de son enseignement théologique, certes les érudits qui y siègent sont, d’une certaine manière, vénérés pour leur attachement relativement modéré aux principes islamiques, mais il n’est pas coutume en Tunisie de les mêler aux affaires judiciaires. Une première presqu’anticonstitutionnelle faisant de la chariâa une force de législation et de consultation. La présidence qui a ainsi fait preuve d’un mélange de genres surprenant, déclare, par ailleurs, que « le président de la République ne peut aucunement dépasser la loi et intervenir dans ce qui a trait à la justice, ni émettre la grâce dans le cadre d’une affaire qui n’a pas l’autorité de la chose jugée ».

Pour Martin Pradel, avocat aux barreaux de Paris et membre de la Fédération internationale des Droits de l’Homme, « quand le président de la République demande l’approbation d’un corps intermédiaire, aussi respectable soit-il, pour prendre une décision de grâce que sa propre conscience lui impose – du moins est-ce ce qu’il a dit- il abandonne les prérogatives qui lui ont été confiées en application des règles démocratiques dont il devrait être le gardien scrupuleux ».
Maître Pradel qui suit l’affaire Jabeur Mejri de près, depuis des mois, a ajouté à Business news: « Cette annonce d’une consultation des Cheikhs par le président Marzouki pour formaliser la grâce de Jabeur est très dommageable pour la Tunisie. Elle pose une question très grave dans un Etat démocratique, car la Constitution ne donne pas au président de la République le pouvoir de transmettre ses propres pouvoirs à un autre que lui-même ».

Au mois de septembre 2013, Moncef Marzouki s’était dit choqué par rapport à la peine à laquelle est condamné Jabeur Mejri, lors d’une conférence qu’il a donnée aux Etats-Unis. Il avait alors avancé que compte tenu de l’aspect conservateur de la société tunisienne, maintenir ce prisonnier d’opinion sous les verrous visait à le protéger. Selon Maître Pradel, « à l’injustice s’ajoute la torture inhumaine qui consiste à faire savoir à ce prisonnier que sa détention n’est ni justifiée ni justifiable, mais que pour son bien ou parce qu’il faudrait attendre, il reste privé de sa famille, de ses amis, et des libertés qui font que la vie vaut d’être vécue ».

Tout en relevant que « ces événements posent la question du mépris que les institutions ont pour elles-mêmes », Me Pradel, a ajouté : « j’ai une pensée pour le prisonnier d’opinion, Jabeur Mejri, qui vit un véritable enfer, puisqu’il est chaque jour promis à une liberté qui ne lui est jamais donnée. Depuis deux ans et demi, il est détenu pour la seule raison de son opinion.».

Contacté par Business News, Abdessattar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne des Droits de l’homme, s’est abstenu de donner son avis quant à l’avancement ou plutôt au statu quo que connaît le dossier de Jabeur Mejri. Pour lui, on ne peut se prononcer et prendre position sans avoir une réelle connaissance de ce qu’on reproche à Mejri. Cependant, en vue des éléments fournis par Maître Msellmi, Me Ben Moussa n’a pas manqué de relever, qu’en présence d’un pareil ressort, l’aspect abusif serait indéniable.

Lotfi Azzouz, directeur de la section tunisienne d’Amnesty international, a déclaré à Business News : « Nous sommes maintenant devant deux affaires différentes. La première concerne la liberté d’expression et la deuxième affaire du droit commun».
Le bureau central d’Amnesty international à Londres publiera dans les prochains jours un communiqué. Il s’agit d’un des organismes ayant œuvré en faveur de Jabeur Mejri. Ainsi, depuis des mois et afin de ne pas laisser en pâture ce jeune Tunisien dont le crime semble être bien particulier, plusieurs campagnes de soutien ont été lancées à l’échelle nationale et internationale. La Fédération internationale des Droits de l’Homme, des activistes et des militants, des écrivains, des dessinateurs et des artistes de tous bords se sont mobilisés pour ce prisonnier devenu cause.

Pour beaucoup Jabeur Mejri est devenu emblème de cette lutte que doivent mener les Tunisiens pour la sauvegarde des libertés intellectuelles et la mise en application de la liberté de croyance constitutionnalisée depuis peu. Cependant, ce dossier est devenu cause pour certains et fonds de commerce pour d’autres. La multitude des campagnes lancées n’a toujours pas été efficiente d’une manière définitive afin de clore ce dossier qui ternit, selon plusieurs observateurs, l’étoffe de droit de l’hommiste que vêtait Moncef Marzouki, des années durant, avant d’arriver à la tête de la République.

Violette Daguerre, présidente de la Ligue arabe des Droits de l’Homme, connaît bien Moncef Marzouki d’avant l’accession au pouvoir. Elle a précisé à Business News que, mis à part le cas de Jabeur Mejri, plusieurs autres sont à aborder de près. « De retour de la prison de Mornaguia, je rentre avec plusieurs dossiers relatifs à la situation des libertés en Tunisie », a-t-elle précisé.

En accordant sa grâce à Jabeur Mejri, après des mois de supplice et de supplication, Moncef Marzouki a su se débarrasser de ce dossier devenu encombrant et le vider de sa substance. Dorénavant, la société civile devra mettre en suspens son soutien et le combat mené par les organismes étrangers n’aura plus lieu d’être. Jabeur Mejri, n’est plus prisonnier d’opinion, il est désormais prisonnier tout court. Et parce que les affaires se traitent au cas par cas et que rarement le problème d’origine est abordé de front, les regards se braqueront, à la première occasion, sur d’autres dossiers. On en fera des icônes et des emblèmes d’un mal-être idéologique trop profond pour être traité de la sorte.

Prostitution médiatique, ce mal qui ronge nos chaînes télévisées

La semaine écoulée a, quelque peu, été marquée par les échos relatifs à une émission télévisée qui a mis sur le devant de la scène le terrorisme, qui en a occulté les aléas et qui l’a représenté d’une manière empathique allant jusqu’à frôler l’indécence par rapport à ce pays encore ébranlé à vif par ce fléau.

En cette semaine qui commence, en mettant en vedette Abdelhakim Belhaj, c’est au tour d’une autre chaîne, de frôler l’indécence envers un autre pays encore ébranlé par le banditisme politique.

Alors que le pays foisonne en actualité, suite aux récents événements sanglants de Jendouba, que les attentes des Tunisiens sont grandes quant à ces médias encore rangés dans le camp des démocrates, la programmation de Nessma Tv, à une heure de grande écoute, en a étonné plus d’un.

Cela s’apparentait de près à un reportage de commande, au contenu intrusif tant il est accessoire et orienté. La chaîne a voulu « vivre avec la Libye les trois ans écoulés depuis le début de sa révolution, dans un désir de confirmer son appartenance maghrébine », c’est ce qu’a annoncé le journaliste en présentant cet interlude libyen qui n’a pas été au goût de tous.

Une équipe de la chaîne a, en effet, fait le voyage pour interviewer, entre autres personnes, Abdelhakim Belhaj. Ce nom est connu des Tunisiens pour avoir été évoqué par Taïeb Laguili, dirigeant de l’IRVA, dans le cadre de l’assassinat de Chokri Belaïd. Il a, en outre été évoqué, lors d’une information concernant un voyage en Libye qu’auraient effectué des journalistes, des avocats et des militants, aux frais de M. Belhaj, afin de s’enquérir de la situation libyenne.

Cependant, sur Nessma, malgré une actualité en relation avec le terrorisme encore fraîche et une actualité en relation avec l’approche médiatique encore pestiférante, l’on a fait le choix de présenter Abdelhakim Belhaj en grand seigneur et en illustre figure politique de la scène libyenne. « Comment passer de celui qui a porté l’arme et s’est allié à Al Qaïda pour se situer sur la place politique à celui qui fait de la politique : le peuple doit mûrir dans ce sens », c’est ce qu’a dit littéralement, un des invités dans ce reportage diffusé hier.

Cela n’est pas sans rappeler certains acteurs de la scène politique tunisienne dont les actes de nature terroriste ont porté atteinte à la Tunisie entière à la fin des années 80 et qui reviennent aujourd’hui en politique tels des révolutionnaires au combat patriotique indéniable. Cependant, pour se blanchir et pour réintégrer l’arène politique et médiatique, certains n’ont visiblement pas lésiné sur les moyens.

Des chaînes de télévision nous ont chanté, à tue-tête, les louanges du gouvernement et de ses composantes partisanes. Des journaux ont fait le parti pris de se positionner en tant que défenseurs des islamistes ou des CPRistes hier encore au pouvoir. D’autres ont carrément fait le choix, moyennant une enveloppe bien garnie, d’être les souteneurs de personnalités politiques peu populaires.

Tel est le cas de Mokdad Mejri, ce journaliste qui ne s’est pas caché d’avoir perçu une certaine somme de la part de Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi et accessoirement, ancien ministre des Affaires étrangères et ce pour les besoins d’un travail médiatique sur commande.
Alors qu’ils se débattaient contre les affres de la dictature, le poids du contrôle et les tributs de la censure, nos médias sont désormais face à un spectre nouveau, celui de leurs propres travers, de l’avidité du gain et de la tentation quant à la corruption.

L’importance qu’a le paysage médiatique dans le cadre de l’esquisse sociale et politique de cette Tunisie qui s’affine, n’est plus à prouver. Cependant, le secteur demeure ébranlé par des querelles internes entre structures syndicales et structures patronales (voir notre article), une absence d’éthique chez certains et de morale chez les autres. Nos leaders d’opinion, nos politiciens, nos médias et nos journalistes poursuivent, en clair, la même quête, celle de se connaître à défaut de connaître ceux qu’ils représentent.

Vivre avec une garde rapprochée, ces opposants que l’on surveille de près

Dimanche au soir, Sofiène Ben Farhat, journaliste réputé pour ses critiques lancinantes et ses propos effrontés, a été violemment agressé. Son tort est d’être sorti sans la garde que le ministère de l’Intérieur a mise à sa disposition. Une agression de trop qui remet au goût du jour le malaise sécuritaire et qui amène à se poser plusieurs questions relativement à cette protection rapprochée dont jouissent de nombreuses personnalités tunisiennes.
Interviews de ces Tunisiens au quotidien très particulier !


Bochra Belhaj Hmida

Bochra Belhaj Hmida est une avocate, une militante et une féministe proche, par ailleurs, du parti Nidaa Tounes. Ses prises de position la placent parmi les opposants notoires, adulés par certains et décriés par d’autres. Suite à des menaces la ciblant, elle est sous surveillance rapprochée. Son garde du corps l’accompagne lors de toutes ses sorties ou presque.

Sofiène Ben Farhat a été agressé à un moment de dissidence et alors qu’il était sorti sans son garde du corps. Et vous, êtes-vous plus disciplinée quand il s’agit de votre sécurité ?

– C’est certainement plus sécurisant d’avoir un garde du corps quand on sait qu’on est sérieusement menacé même si je suis loin d’être paranoïaque. Personnellement, je n’ai pas demandé à avoir une garde et je ne l’aurais jamais demandée, donc je me débrouille de temps en temps pour sortir seule en lui faisant croire que je ne compte pas sortir. Mais il se rend compte et quand je discute au téléphone (et j’oublie souvent qu’il m’entend) il insiste pour m’accompagner.

Alors que sous Ben Ali, les opposants étaient suivis secrètement par des agents du ministère de l’Intérieur, certains sont aujourd’hui suivis mais ouvertement et de leur plein gré. Cette protection rapprochée, ne la vivez-vous pas comme une manière de vous épier au quotidien ?

– Justement, je suis tellement habituée à l’écoute téléphonique et à la surveillance du temps de l’ancien régime que j’ai acquis de vrais réflexes « sécuritaires ». D’ailleurs les agents le constatent très vite et je m’arrange très bien pour protéger ma vie privée et ma vie publique. Un jour en réagissant à une série de questions, j’ai répliqué : « ah non, c’est carrément comme sous l’ancien régime, vous savez trop de choses sur nous ! ». Mon garde a répondu : « La différence c’est qu’avant, nous vous surveillions pour rapporter à nos supérieurs et, maintenant, nous le faisons pour vous protéger ».

– Cette situation, vous la voyez continuer jusqu’à quand ?

– Quand je réalise que la lutte contre le terrorisme va prendre encore du temps en plus de ce que cela coûte à mon pays, je me demande jusqu’à quand cette garde va continuer et j’espère que cela ne durera pas longtemps !

Taïeb Laguili

Dirigeant au sein de l’Irva, Taïeb Laguili poursuit, depuis un an, son enquête sur le meurtre de Chokri Belaïd. Dans sa quête de la réalité, il gêne ceux qui voudraient la dissimuler et est de ce fait en danger. Il bénéficie d’une garde rapprochée depuis septembre 2013.

Comment arrivez-vous à gérer vos enquêtes, avec l’aspect confidentiel qu’elles revêtent, en étant accompagné d une personne rattachée au ministère de l’Intérieur?

– Je n’ai rien à cacher. Je gère mes rendez-vous normalement. Par contre, cette nouvelle situation limite ma liberté du fait que je ne peux plus me déplacer sans précautions. J’ai donc cessé d’aller à certains endroits, par exemple.

– Sachant que vous disposez de dossiers assez délicats, comment gérez-vous la relation avec les gardes?

Chez ces agents du ministère de l’Intérieur, je découvre beaucoup de professionnalisme. Je crois qu’ils sont tenus de rédiger un rapport après chaque journée. En plus, ils travaillent dans des conditions très difficiles.

– Au quotidien, est-ce contraignant de disposer d’un garde du corps ?

Il y a, à ce jour, 150 personnes placées sous protection et les services gérant ceci ne disposent que de 3 voitures. Parfois, ceci cause du retard. Cela m’oblige à attendre si mon garde n’a pas trouvé de voiture pour le ramener chez moi. Mon quotidien ne dépend donc pas de moi-même mais de cette personne qui m’accompagne partout ou presque.

Sofiène Ben Hamida

Journaliste et analyste politique, Sofiène Ben Hamida est sous garde rapprochée depuis juin 2013. Il continue à exercer son métier, à porter un regard critique sur l’actualité et à proposer des réflexions pointues, malgré la menace qui pèse sur sa personne.

Etre garde de Sofiène Ben Hamida est-ce un métier pénible ou une partie de plaisir ?

– C’est toujours une contrainte d’être sous protection rapprochée. Moi qui ai vécu par intermittence ceci sous Ben Ali, cette expérience me rappelle des souvenirs désagréables. Certes, j’ai affaire à des personnes d’une grande discipline et d’un professionnalisme certain, mais cela demeure incommodant de vivre sous certaines contraintes.

Quelle relation avez-vous avec ces personnes qui vous accompagnent au quotidien ?

Les personnes qui assurent ma garde sont dotées d’un grand sens de la discrétion. Je n’en demeure pas moins discret quant à mon intimité. J’ai dû, à titre d’exemple, renoncer à certaines activités, afin de préserver ma vie privée. Car être suivi constamment et de près n’est pas toujours chose aisée.

– Vous avez désormais une relation particulière avec le ministère de l’Intérieur : il assure votre sécurité et vous le surveillez, d’une certaine manière, de près en tant que journaliste et analyste politique.

En effet, il faut, à mon sens, garder une certaine lucidité qui permet de bénéficier de cette faveur que le ministère de l’Intérieur nous accorde et de continuer à être pleinement journaliste et analyste politique indépendant. Il ne faut, en aucun cas, être désarçonné par cette sorte de faveur que l’on nous accorde (quoique cela soit du rôle de l’Etat d’assurer la sécurité du citoyen). Ceci dit, cette garde rapprochée, je n’en suis pas obnubilé. Elle ne m’empêche aucunement de poursuivre mon travail, de critiquer, quand il le faut, les instances gouvernementales tout comme les organisations terroristes et les islamistes radicaux. La menace quant à ma sécurité n’a jamais été, pour moi, un argument de haine contre eux.

Cette garde vous a été accordée à la suite de menaces vous visant. Aujourd’hui vous sentez-vous moins menacé ?

Oui, la menace persiste. En revanche, la menace ne plane pas que sur ma personne. Une femme est décédée à cause de son mari qui manipulait secrètement une bombe dans son domicile. Ces gens-là représentent donc une menace même pour les leurs. Ils sont une menace pour la Tunisie entière ! Certes ma sécurité dépend du ministère de l’Intérieur, mais la menace qui me vise n’est en aucun cas plus importante que celle qui pèse sur tout le peuple tunisien.

Olfa Youssef

Enseignante universitaire et écrivain, Olfa Youssef dérange, selon certains, par sa réflexion libérée et sa parole franche. Elle est sous surveillance rapprochée depuis le 4 août 2013.

Votre profession d’enseignante universitaire, implique des exigences particulières. Comment cela se passe-t-il au quotidien dans le cadre de la gestion de la protection dont vous disposez ?

Evidemment que cela est contraignant d’être surveillée de près ! Cependant, on s’habitue à cette présence quasi quotidienne, on fait avec et on s’adapte. Des liens d’amitié se tissent avec ces personnes qui veillent sur notre sécurité.

– La présence d’une tierce personne et les consignes sécuritaires qui vous sont imposées impactent-elle votre quotidien de mère ?

En tant que mère, j’essaie en effet de minimiser les risques pour mes enfants tout en veillant à vêtir cette contrainte sécuritaire d’une certaine dimension ludique et d’en dédramatiser le ressenti. Cela complique, d’une certaine manière, la logistique au quotidien. Je ne peux, de ce fait, pas organiser des weekends à l’hôtel, certaines sorties avec mes enfants ou des voyages. Car pour voyager, je dois d’abord consulter le ministère de l’Intérieur. Pour les besoins du lancement de mon nouveau livre, j’aurai à voyager dans les prochains jours, mais j’ignore encore comment seront gérés les impératifs de la garde.

– Disposer d’une garde est un des aléas de la réussite. D’un regard distant, certains y voient un privilège, réellement beaucoup le perçoivent comme une limite à la liberté d’expression. Et vous, cette garde rapprochée, vous la percevez de quelle manière ?

Ma vie d’écrivain et de philosophe m’amène à porter, sur cette menace dont on me protège, un regard autre. Je vois ceci d’un prisme spirituel qui fait qu’à travers la présence de la mort potentielle dans le quotidien, on en arrive à être dans la vie d’une manière plus intense. Non ce n’est pas un privilège que d’avoir un garde du corps ! Ces personnes qui assurent notre sécurité accomplissent un travail pénible et fatigant et le tout coûte assez cher au pays. C’est affligeant qu’en Tunisie, on en soit arrivé là ! Nous espérons que les lendemains seront meilleurs.

Depuis les différentes agressions ayant ciblé des personnages publics, le ministère de l’Intérieur assure désormais et de près la sécurité de ceux qui sont susceptibles d’être visés par la violence et qui ont reçu des menaces mettant en péril leur sécurité. Journalistes à la langue déliée, militants, leaders politiques, figurent sur la liste des personnalités à protéger. Aucune personne appartenant à la Troïka n’a jusqu’ici été ciblée par une quelconque violence verbale ou physique soit elle. Les personnes disposant à ce jour de protection rapprochée viennent de domaines d’activités divers. Cependant, un point en commun les lie: l’appartenance à l’opposition. Cette appartenance est devenue quelque peu anachronique depuis le dernier changement gouvernemental. Espérons que d’ici peu, le soit également le fait d’être menacé pour ses idées!

A celui qui ose l’indécence télévisée

Dimanche 9 février, et sur la chaîne Ettounsiya, l’émission « A celui qui ose », a fait débat. On y a vu le père d’un présumé terroriste revenir sur les événements de Raoued où celui-ci a trouvé la mort. On y a vu des invités d’une même mouvance idéologique ou presque parler du terrorisme qui secoue la Tunisie, mais autrement. On y a vu un Khamis Mejri présenter Ben Laden comme un héros et un animateur tombant dans la sensiblerie. Tout ceci a créé une polémique qui continue à agiter l’opinion publique et la scène médiatique.

Une pétition a été lancée sur les réseaux afin d’arrêter l’émission en question. Indignés, des citoyens y ont vu une banalisation du terrorisme et une sorte d’apologie du crime. Au nom des familles des martyrs, la sœur de Socrate Cherni, (victime d’un acte terroriste à Sidi Ali Ben Aoun) est intervenue sur un plateau de Nessma TV pour dire sa colère quant à de pareilles pratiques. «Ceci est une insulte pour la mémoire de nos martyrs », a-t-elle précisé. (Pour voir la vidéo cliquer ici)

Mongi Khadhraoui, secrétaire général du Syndicat des journalistes tunisiens, s’est exprimé ce matin sur mosaïque Fm pour revenir sur ce que certains désignent comme une bavure journalistique. Décrié par ses confrères, l’animateur de l’émission contestée (qui a, par ailleurs, présenté des excuses, aujourd’hui sur Shems Fm) ne pourra pas être sanctionné par le syndicat parce qu’il n’y est pas adhérent, a précisé M. Khadhraoui.

Cependant, le SNJT n’avait pas hésité, en la personne de sa présidente, Néjiba Hamrouni, à réagir vivement et d’une manière officielle quand une autre bavure a eu lieu sur les plateaux de la même chaîne et dans le cadre d’une autre émission qui a été arrêtée depuis, en l’occurrence Attassiâa Massaane.

L’effervescence autour de l’émission du dimanche a été à l’origine d’un appel émis par certains afin de boycotter la chaîne dont l’orientation semble avoir changé au gré de son propriétaire. Mongi Khadhraoui a, en effet, été catégorique quant à cela : Slim Riahi détenteur de la fréquence sur laquelle émet la chaîne est présent dans les choix qui s’y opèrent.

Il est sur le plan de la scène médiatique, des chaînes dont la tendance générale est orientée. Pro CPR, pro Troïka, pro Ennahdha, leur ligne éditoriale est perceptible pour le commun des téléspectateurs.
Cependant, ces chaînes ont le mérite d’être fidèles à elles-mêmes. Quand on y voit une analyse simpliste présentant un attentat terroriste ayant coûté la vie à des agents des forces de l’ordre comme une tentative de leur part de chercher des trésors, cela agace un peu, mais s’explique…(Pour voir la vidéo cliquer ici)

En revanche, que l’on se rende compte qu’une des chaînes de télévision les plus regardées en Tunisie est en train de tomber dans ce simplisme qui n’en n’est pas un et de duper ceux qui la suivent en les orientant vers un mécanisme de pensée déviant de la norme, cela devient plus dangereux.

Tout au long de son émission, l’animateur de l’émission du dimanche a tenu un discours à tendance moralisante faisant référence à un paradigme suscitant l’empathie. Tout un champ lexical des sentiments a été mis à contribution pour susciter la pitié du téléspectateur quant à la douleur du père du terroriste. Il en est arrivé à hésiter, dans la terminologie, entre terroriste et martyr lorsque l’on évoquait Kamel Gadhgadhi, mort dans les événements de Raoued dans une maison où auraient été trouvés des ceintures d’explosifs, des armes et 600 kilos de TNT.

Sous l’impact de l’intrusion du politique dans le champ médiatique, certaines chaînes de télévision ont été, dès les lendemains de la révolution, vers la manipulation de la population. Elles ont été le vecteur d’un alarmisme qui ambitionnait de déstabiliser la mouvance contestataire. Aujourd’hui que d’autres problématiques se posent, d’autres chaînes vont vers une tendance aussi perverse, celle d’orienter aussi les téléspectateurs.

Cette orientation prend des allures diverses et a un impact certain sur le cheminement des événements politiques. La diffusion de Persepolis, film d’animation donnant corps à Dieu, sur la chaîne de télévision Nessma, avait suscité une vive polémique et a été déterminante, d’une certaine manière et d’un point de vue électoral.

Par ailleurs, nous constatons, à travers quelques chaînes de télévision, la banalisation d’autres phénomènes tels que la prostitution, l’inceste, et tant d’autres sujets hier relégués à la case « tabou » et aujourd’hui exposés à outrance et selon un mode de traitement banalisant et presque naïf. Que des chaînes s’immiscent dans le politique par le biais du social n’est pas étonnant quand nous voyons de près d’où proviennent les capitaux les finançant et quand nous voyons de près le profil de ceux qui sont à leurs têtes et de ceux qui se mettent à leur pied.

Nous avons assisté, dimanche 9 février, d’une manière passive mais volontaire et au nom de la démocratie, à l’apologie du crime justifié, à la starification des meurtriers et à la banalisation du terrorisme. Cela reste en rapport avec une tendance faussement moralisatrice tirant vers deux antipodes : deux formes de radicalisme de la pensée qui normalisent avec un certain extrémisme religieux et un autre extrémisme libertaire en inadéquation avec les principes majeurs de notre schéma sociétal.

Une preuve de plus que notre crise est surtout une crise de valeurs et que c’est dans le débat idéologique idéalement stérile que se nourrissent le schisme social et le hiatus politique.

Visite à Jabeur Mejri pour voir s’il est bien en sécurité dans sa prison (vidéos)

En ce mardi 21 janvier 2014, une délégation s’est dirigée vers Mahdia, ville où est emprisonné Jabeur Mejri, jeune tunisien condamné à une peine de 7 ans et demi, pour trouble à l’ordre public et atteinte aux bonnes mœurs. Le tort premier de Jabeur est d’avoir publié sur son profil social Facebook des caricatures du Prophète. Autour de Jabeur Mejri, plusieurs organisations internationales se sont mobilisées via leurs délégations nationales et des représentants des structures-mères.

Cette visite initiée par la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) vise à soutenir ce jeune condamné à la peine maximale, car, selon eux, cette sanction démesurée revêt une dimension politique.
En effet, selon un des membres du comité de défense, à savoir Maître Mselmi, « l’affaire a été maniée par rapport à l’opinion publique, elle-même dominée par la pensée islamiste aux commandes ». « Nous avons demandé la libération de mon client à plusieurs reprises », précise Bochra Belhaj Hmida. « Aucune écoute n’a été perçue de la part des officiels dont Moncef Marzouki, président de la République au grand parcours de militant des droits de l’Homme », ajoute-t-elle.
Antoine Bernard, directeur général de la FIDH, nous dévoile qu’à l’issue de cette visite à Jabeur Mejri, une annonce de taille sera faite. Celle de l’internationalisation de l’affaire, auprès de l’ONU notamment.
Cependant, si tout se déroule comme annoncé par la suite, rien de cela ne se passera.


Arrivés devant le portail de la prison de Mahdia, les journalistes pourtant partis avec l’idée de rencontrer Jabeur, de le questionner sur son état et ses attentes. Ils se sont heurtés à un refus d’accéder à l’intérieur de la prison. Seules quelques personnes ont pu entrer. Souhayr belhassan, ancienne présidente de la FIDH, Mokhtar Trifi, ancien président de la Ligue des droits de l’Homme, et la délégation française ayant fait le déplacement resteront à l’extérieur. Près d’une heure d’attente après, nous parvient une nouvelle inattendue. Elle sera annoncée par Karim Lahidji, actuel président de la FIDH : Jabeur Mejri partira éventuellement en Suède.

En effet, Hechmi Jegham, représentant la Haute Commission des Droits de l’Homme, a pu voir Jabeur Mejri hier, 20 janvier 2014. Il serait affaibli moralement et il aurait lui-même la volonté de quitter la Tunisie. M. Jegham aurait informé Mejri que le gouvernement l’appelle à quitter la Tunisie vers « un pays démocratique » et le choix s’est porté sur la Suède. Une proposition qui laisse sous-entendre une grâce présidentielle imminente. Une grâce appréciée, mais fortement contestée.
Au sein de ceux qui ont milité pour l’affaire Mejri, les avis sont partagés. Certains sont contents quant à la possibilité de libération dont les desseins commencent à s’éclaircir. D’autres parlent d’exil, d’asile politique, de libération conditionnée.
Pour Yosra Frawes, déléguée du bureau de la FIDH Tunisie, le combat continue. Jabeur Mejri est une des expressions de l’injustice aux allures politisées. Il y en a d’autres pour qui le combat continuera, nous assurent certains militants.
Le passeport de Jabeur Mejri ainsi que des photos de lui ont été remis à Mokhtar Trifi, de la part de sa sœur. Cette procédure d’immigration « particulière » prendrait donc effet dans les prochains jours.

Moncef Marzouki avait déclaré qu’il gardait Jabeur Mejri en prison dans le but de le protéger. Le voilà désormais expatrié pour les mêmes raisons ou presque. Dans cette affaire, Moncef Marzouki semble choisir le même schéma que Zine El Abidine Ben Ali avec Marzouki lui-même et Ghannouchi : il les sort de prison à condition qu’ils quittent le pays. Certains diront que les pressions internationales, celles d’Amnesty et de la FIDH, pour ne citer qu’elles, ont eu gain de cause quant à l’entêtement du président. D’autres diront qu’il cherche à éliminer un dossier dont l’impact affectera ses ambitions électoralistes.
Jabeur Mejri sera peut-être libéré dans les prochains jours, cependant l’optimisme demeure incertain pour les membres de la délégation. « Des promesses de la sorte avaient eu lieu auparavant et elles n’ont pas été tenues », nous confie Bochra Bel Haj Hmida.
Antoine Bertrand ajoute qu’il s’agit, quelque peu, d’un « exil volontaire ». Cependant, on ne peut maintenir Jabeur en prison par principe, lui qui aspire à une libération dans les plus brefs délais.

Il y aurait une manipulation qui s’opère pour que cette éventualité de départ ne soit pas divulguée et pour que la destination de Jabeur ne soit pas connue. Cependant, faute de coordination ou par précipitation, l’information a circulé. Elle a même été annoncée aux journalistes, vidéos à l’appui. Cependant, la délégation ayant rendu visite à Jabeur Mejri demeure sceptique quant à l’issue de l’affaire tant que rien d’officiel n’a été annoncé.
Face à la certitude d’une libération, l’optimisme est, à ce jour, incertain. Un Tunisien serait acculé à quitter son pays. Sa libération aurait été monnayée au prix de son départ. Il est aisé, dans ce cas-là, d’être libre, libre, mais dans l’exil.

Jabeur Mejri : Une victoire au goût de défaite

A bord d’un bus qui se dirige vers Mahdia me voilà embarquée. Un bus allant à la prison de la ville, prison où croupit depuis des mois, Jabeur Mejri dont le nom est devenu illustre depuis ses derniers déboires qui ne finissent pas. Le procès de Mejri qui a écopé de 7 ans et demi de prison a agité la société civile et la société tout court.

A bord du bus, je lis Cristal de Gilbert Naccache. Cet ancien perspectiviste rapporte dans son livre son expérience de la prison qu’il a connue onze ans durant et qu’il a quittée en 79.
Plongée dans la description que fait Naccache de l’expérience carcérale, je pense fortement à ce jeune Tunisien en prison pour ses idées qui vont à l’encontre de celles de la majorité. Son partage d’une caricature du prophète a été jugé offensant et perturbateur de la quiétude sociale.

De quelle quiétude parlons-nous ? De quels troubles est-il question quand les dessins en question n’ont presque pas été vus. Qu’en est-il de cet élu qui a brandi des caricatures du prophète en pleine Assemblée nationale constituante. « Offensantes », elles l’étaient bien, elles l’étaient au point de faire tomber en plein émoi le député Aymen Zouaghi qui avait éclaté en sanglots en les voyant.

Jabeur, ce Tunisien aujourd’hui en prison, est un des jeunes qui ont cru en la liberté postrévolutionnaire, en la possibilité d’un changement, en l’abolition de la pensée unique et de la répression étouffante. Son désenchantement a été bien houleux ! Son expérience en prison le prouve.

Son délit est celui d’appartenir aux forces « extrêmes laïques », telles que définies par Marzouki, un des extrêmes que connaît la Tunisie en ce moment, mais pas le seul. Des extrêmes de nature autre nous tirent ailleurs et la polarisation opère au profit d’une direction imposée et pourtant inconnue de beaucoup.

Aux abords des années 70, Naccache a transmis son message comme dans une bouteille dans l’eau, sur du papier à cigarettes. Aux abords d’une révolution contestée, la voix de Mejri nous parvient de prison grâce à cette société civile qui se mobilise pour lui. Pour lui, ils ont fait le voyage et pour sa cause ils se sont consacrés.
A bord du bus vers la prison de Mahdia, jeunes et moins jeunes ont pris place, figures internationales de la scène des Droits de l’Hommes, figures médiatiques, militants connus et moins connus seront le relais d’une voix qu’on étouffe pour mieux la protéger. C’est ainsi que l’a décidé le président de la République, un certain défenseur des Droits de l’Homme.
On nous parle en route de l’article 6 qui est l’objet de négociations houleuses à l’ANC. Apostasie, droit de conscience, criminalisation, libertés, vers où va la Tunisie avec cette constituante qui dresse son nouveau portrait. Que de problématiques maniées avec aisance pour nous faire dévier de l’essentiel, pour nous ramener vers l’essentiel qui n’est tel que pour certains, ceux qui visent les élections à venir, qui s’échauffent et dont les échauffements donnent froid au dos.

Naccache- Mejri sont le reflet de deux expériences de la prison, leurs parcours ne sont pas identiques, mais se ressemblent à bien des égards. Deux époques, deux types de tyrannie, deux parcours en prison et une Tunisie, une Tunisie dont l’Histoire continue à s’écrire au prix fort, celui de la liberté.

Fin de la visite, nous voilà à bord du bus de nouveau, en partance de Mahdia. Règne une ambiance d’optimisme amer. Jabeur partira vivre en Suède. Telle est sa volonté appuyée par un désir gouvernemental parvenant des officiels mais de biais. Un Tunisien quittera la prison ! N’est-ce pas une victoire ? Un Tunisien quittera la Tunisie pour sa liberté, n’est-ce pas une vraie défaite ?!

Tunisie- L’islam fait peur?

La nature musulmane du Tunisien ne présentait aucun doute quant à sa sincérité, à son authenticité et à son aspect inébranlable. C’était sans compter l’arrivée de la révolution, une révolution sans leader qui a mis à mal les valeurs d’une société pour les remplacer par celles d’autres. L’islam de nos ancêtres n’est plus, celui de nos descendants pourrait faire peur.

La révolution tunisienne, a certes offert un air de liberté dont on avait perdu le goût, 23 ans durant, mais elle a aussi engendré une dégradation désolante au niveau des valeurs morales.
Tolérance quant à la différence, modération au niveau de la pratique religieuse, attachement aux cultes et ouverture d’esprit, des valeurs qui faisaient la richesse culturelle et cultuelle du Tunisien. La « renaissance » postrévolutionnaire a concrétisé, cependant, l’apogée d’une certaine décadence morale poussant des Tunisiens à tuer leurs compatriotes au nom de la religion, à s’attacher aux valeurs partisanes aux dépens d’une patrie qui flétrit de jour en jour et à se détacher de sa propre culture au profit d’un état d’esprit et d’une manière d’être loin d’être les nôtres.

L’arrivée au pouvoir des islamistes a entrainé inévitablement un islamisme politique qui a entrainé à son tour un islamisme culturel des plus rebutants.
L’islam fait peur. La formulation hésite entre interrogation et affirmation. Venant d’un regard extérieur et perçue en tant qu’affirmation, cette idée serait considérée comme un préjugé à tendance discriminatoire. Provenant d’une vision autocritique, même de nature interrogative, l’idée et celui qui l’aurait formulée seront qualifiés du triptyque stéréotypé : « francophone, maçonnique, mécréant ».

L’islam fait peur non pas pour ce qu’il représente, mais par ceux qui le représentent. Un extrémisme cultuel qui, perçu par le prisme de la tolérance pourrait être un signe bénéfique de diversité, mais qui se transforme en une forme de terrorisme culturel, dès lors qu’il manifeste une obligation de soumission d’autrui à des préceptes non partagés de tous. Obliger une fillette à se voiler en fait partie, incarcérer une personne qui s’oppose à la notion de religion en fait partie, pousser vers la haine des shiites, des sunnites modérés, des athées, des agnostiques en provoquant les amalgames en fait partie, inévitablement.

Pour beaucoup et pas uniquement pour les occidentaux, l’islam s’est rattaché à une forme de terrorisme, voire à une expression extrémiste pouvant engendrer meurtres, guerres civiles, attaques sanglantes… au nom de la religion.

Pour beaucoup l’islam se rattache à ses nouveaux gourous et autres cheiks prônant une pratique rigoureuse et diffusant des idées saugrenues.

Pour beaucoup l’islam s’est rattaché aux nouveaux représentants de Dieu sur la scène politique, ceux-là mêmes qui ont manipulé leurs électeurs, qui ont instrumentalisé l’islam et ses valeurs et qui se sont servis dans les caisses de l’Etat non pas pour faire du bien autour d’eux, comme le préconise l’islam, mais pour se faire du bien.

Le contrat politique a été rompu par bon nombre de Tunisiens que l’islamisme politique a manipulés. Le contrat social est en voie de rupture, car la rigueur dans la pratique et les mœurs (refus de la mixité dans le cadre familial élargi, refus de célébrer des fêtes religieuses selon les rites tunisiens ancestraux…) se transforme en rigidité, refroidit la ferveur des uns et accentue la frilosité des autres.

Pas étonnant que la montée du Front National en France et de courants d’extrême droite généralement, dans des pays européens s’opère alors que le débat entre identité nationale et identité culturelle refait surface et que face au refus de se mélanger aux autres, les autres manifestent du refus à notre égard.

Une dualité qui a poussé bon nombre de Tunisiens à fuir la religion, ses pratiques, ses dogmes et ses diktats. Beaucoup n’ont pas fait le ramadan passé, beaucoup se disent déterminés à ne pas fêter l’Aïd El Kébir à venir. Beaucoup ont perdu la foi et ne s’en cachent plus. Des pages Facebook de « Tunisiens irréligieux » ou de Tunisiens nouvellement convertis au christianisme l’attestent. Un épiphénomène certes non représentatif, mais fort révélateur du malaise que connaissent nos crédos, du besoin spirituel que la période de crise a fait naître et que le désenchantement a anéanti et d’une dialectique problématique entre assimilation et distanciation rendant difficile la notion d’appartenance à la religion, quand il devient impossible de se reconnaître dans ses porte-voix et dans les dogmes qu’ils diffusent.

« Le terme islamophobie a été créé précisément pour permettre à ceux qui ne veulent pas voir de rester aveugles« , écrivait Michèle Tribalat, démographe et spécialiste de l’islam, dans son livre Assimilation : la fin du modèle français.
Le nouveau modèle social tunisien est en cours d’élaboration, mais une élaboration laborieuse qui a gommé beaucoup de qualités inhérentes à notre société tant sur le plan culturel que religieux, poussant la société vers une polarisation, volontairement schématisée par certains, par une forme de manichéisme effrayante. Une dichotomie qui n’attire plus « les bons » vers « les mauvais », les moins pratiquants vers ceux qui le sont davantage, mais qui pousse chacune des tendances vers l’autre extrême et vers la perte des valeurs communes. Une tendance qui pourrait être corrigée par la présence d’un modèle consensuel fédérateur de cohésion pour que ne s’altère pas le modèle que nous lèguerons à nos enfants et pour que cesse la victimisation au profit d’une remise en question susceptible d’agir sur le long terme.

Jihad ennikah : Sexe, mensonge et religion

Jihad ennikah est un terme qui nous était inconnu, qu’on a découvert avec les premiers signes de liberté et qui a fini par se répandre d’une manière inquiétante. Cependant, la situation a dépassé, depuis peu, l’inquiétude face à un phénomène qu’il était difficile de cerner pour devenir un véritable fléau que l’on ne cache plus, même à l’échelle officielle.

Dans le Coran, nombreuses sont les allusions à la sexualité. Il s’agit de versets ayant certainement pour finalité première de réglementer la vie humaine, de jalonner les pratiques quotidiennes et de mettre en place un système de récompense et de sanctions afin d’instaurer un code pour distinguer le bien du mal. Un manichéisme très particulier qui profite désormais à de nouveaux commerçants du sexe, prônant l’islam radical et pratiquant, quasiment la débauche.

Le terme Jihad ennikah a fait une rentrée progressive en Tunisie. Le jihad en lui-même était un phénomène nouveau et dont l’ampleur n’a cessé de grandir depuis les soubresauts que connaît la scène politique syrienne. Jihad ennikah est une variante de ce jihad, une sorte de don de soi pour une cause rattachée au divin, mais un don au propre et non au figuré. Il s’agit en effet d’offrir son corps aux combattants pour des ébats sexuels capables de les aider à être plus efficaces sur le terrain. Alors que les pratiques sexuelles hors mariage sont bannies par « la réglementation religieuse », le jihad par le sexe s’est rattaché bizarrement à l’islam radical, censé être le plus proche du texte saint et des pratiques prophétiques.

Où puisent certaines femmes et jeunes filles cette forme pervertie du don de soi pour Dieu ? Il est à préciser que des femmes ont, en réponse à certains préceptes, rigoureusement stigmatisants, opté pour une dissimulation totale de leurs corps et une occultation du paraître, à travers un voile intégral. Perçu par certains comme une manière de se gommer de la société, le voile intégral, dissimulant jusqu’aux yeux de la femme derrière une étoffe noire, est une façon de dire et d’accepter que la femme se résume à un corps, à un tour de taille, à un bout de bras, de doigt, à un regard et que, de ce fait, la femme est un objet sexuel qu’il est préférable de cacher pour ne pas inciter l’Autre.

Au nom d’une certaine lecture du Coran, ces femmes ont commencé à se percevoir comme objet, objet de séduction, d’incitation et d’invitation au péché. Une manière d’accepter aussi , pour certaines, que l’on puisse réduire, encore une fois, l’entité féminine à un objet de désir, de plaisir et à un corps à offrir en pâture à des inconnus pour qui le manque d’activité sexuelle risque d’impacter le rendement au combat.

Alors que le don de soi chez les hommes et les femmes cherchant une bénédiction divine était d’ordre moral et spirituel, il est en train de connaître une phase inquiétante, passant par le sexe et par le sang. Dans les sociétés musulmanes les plus conservatrices, des cheikhs établissent un ordre social fondé sur des fatwas, sorte de règlement intérieur prenant pour base une certaine lecture du Coran. Cependant, ces mêmes cheikhs qui interdisent aux femmes de conduire et qui proscrivent la mixité ne cessent de sortir des fatwas de toutes sortes, des idées saugrenues pour certains, par le biais de pages facebook, de tweets et de vidéos.

Parmi les sujets abordés figurent très souvent des « problématiques » d’ordre sexuel. Beaucoup se souviennent d’une fatwa suggérant de donner le sein à son collègue de bureau pour que la proximité physique ne soit pas considérée comme un péché et qu’un rapport de « filiation » s’instaure entre les deux. Plus récemment, une fatwa a suscité la polémique, puisqu’on y voit un cheikh, devant un parterre masculin concentré, présenter l’au-delà où chaque homme aurait 70 femmes, où chacune des femmes en aurait 70 autres et où les ébats sexuels dureraient 70 ans chacun.

Une drôle de vision du paradis présenté comme une orgie sexuelle et où la femme est réduite à un objet de plaisir. Ces mêmes émetteurs de fatwas auraient, selon certains, encouragé au jihad sous toutes ses formes dans le but de glorifier l’islam. Et beaucoup de jeunes ont répondu à cet appel, amadoués par une cause ou appâtés par une récompense divine dans l’au-delà.
En Tunisie, le ministre de l’Intérieur a confirmé, jeudi 19 septembre, au siège de l’Assemblée nationale constituante, que des Tunisiennes partent en Syrie pour pratiquer cette nouvelle forme de jihad, qu’elles passeraient entre les mains d’hommes par dizaines et qu’elles revenaient engrossées par centaines.

L’information a fait le tour de la presse internationale et a confirmé un phénomène qu’on abordait comme une rumeur. Le ministère de la Femme a même publié un communiqué, vendredi 20 septembre, pour condamner cette pratique. Trop tard penseront certains.
Cependant, du côté des salafistes, du moins ceux qui s’affichent sur la toile, les choses sont perçues d’un prisme tout autre. Une contre-information relayée par les dirigeants des combats en Syrie dément l’existence de cette forme de jihad et plus particulièrement la présence de Tunisiennes en Syrie dans cette optique. Jihad Ennikah serait, selon eux, une manière de salir les sunnites et une manœuvre provenant des chiîtes et des pro-Bachar El Asad. Un conflit qui dépasse la Tunisie, mais dont les répliques touchent en profondeur sa société.

Quelle que soit la vérité relative à ce fait ou à ce mensonge, il est clair que les Tunisiens sont encore l’objet d’une manipulation. Cela s’opère du côté officiel ou du côté de ceux que celui-ci a, volontairement, marginalisé au nom de la liberté. Au moyen de cette manipulation, nos jeunes sont partis par milliers, non pas pour donner leur corps en offrande, mais leurs âmes également. Au moyen de l’autre, c’est tout un pays qui est donné en offrande.

En Tunisie, une centaine d’immolation depuis la Révolution, des rêves qui prennent feu

Comme se condamnant au bûcher, des jeunes Tunisiens s’immolent par le feu dans un ultime signe de désespoir.Le 13 mars aux alentours de 8 heures, alors que Tunis se réveillait et s’apprêtait à accueillir, sans grand enthousiasme, le nouveau gouvernement formé après un tumulte général que l’on croyait incessant, Adel Khazri, originaire du Nord ouest s’est immolé par le feu.

 Enième acte suicidaire qui s’est déroulé devant le théâtre municipal de Tunis, illustration de la tragédie que vivent les tunisiens depuis que la première flamme est née, cet acte a secoué tout un peuple. Mais la secousse n ‘aura duré que quelques minutes. Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes ont partagé cyniquement la photo illustrant cet acte de désespoir. Mais la vie a vite repris le dessus et les intérêts se sont focalisés sur d’autres sujets.

 Le 15 mars, alors qu’on a enterrait Adel Khazri dans une ambiance contestataire pour le moins tendue, 4 autres Tunisiens ont mis le feu à leurs corps. Plus d ‘une centaine de cas similaires se sont produits depuis février 2011.

 Le choix du feu :

 Des personnes à la fleur de l’âge choisissent ce sort macabre et le choix du feu n’est pas anodin. Ces jeunes suicidaires n’ont pas opté pour une mort sereine, pour un suicide « discret ». Ils ont choisi de mourir en public, au milieu de la foule comme pour se donner en spectacle ; une tragédie épique où le héros se bat contre la misère, où il se bat jusqu’à en mourir. S’immoler par le feu est un acte masochiste qui en dit long sur la perception qu’a le suicidaire de lui-même. Il s’agit d’une perception ou d’une appréciation qui va crescendo : on déteste sa vie, on déteste la vie et on finit par se détester jusqu’à vouloir se faire du mal et en finir.

 Le désespoir inhérent à cet acte de pyromanie, recèle une forme de contestation. En effet, volontairement ostentatoire, cette mort dans les flammes se veut un message aux gouvernants, un signe fort qui en dit long sur la situation sociale de la classe défavorisée et d’une jeunesse à l’abandon. La révolution tunisienne s’est essentiellement nourrie du feu qui a dévoré le corps de feu Bouazizi, devenu symbole d’une classe ouvrière meurtrie. C’est cet acte tristement précurseur qui fait que des jeunes tunisiens en proie au désespoir optent pour cette mort plutôt que pour une autre. Il est possible qu’au-delà du désespoir, ces suicidaires croient en l’espoir de faire changer les décideurs, de provoquer un sursaut auprès de leurs compatriotes et d’enclencher un changement. Comme se donnant en offrande à des dieux qui semblent s‘être rangés d’autres côtés que le leurs, ces jeunes au cœur meurtri et aux corps en flamme en finissent avec une vie trop dure pour eux, mais nous lèguent en retour un lourd testament, un testament lourd de culpabilité.

 La culpabilisation

 Acte final d’une tragédie dont le héros, voire l’anti-héros se bat contre un sort qui l’accable, le suicide tel que nombre de Tunisiens le pratiquent désormais, c’est à dire en s’immolant se passe généralement en public. Ce choix de ne pas mourir dans la discrétion vise à provoquer le pathos au moyen d’un spectacle à la fois choquant et touchant. Assister à ce type de suicide revient à se retrouver témoin de l’injustice générale et du désespoir qui en résulte. C’est se retrouver témoin de l’impuissance du suicidaire et de sa propre impuissance, se sentant coupable d’avoir réussi là où beaucoup d’autres échouent jusqu’à en mourir.

Cependant, la dimension cathartique telle que le suicidaire la conçoit n’est plus au rendez-vous comme elle l’a été lors du sursaut général qu’a connu le Tunisien un certain janvier 2011. En effet, le phénomène s’étant proliféré a connu depuis une banalisation qui l’a vidé de son sens, de ses visées et de sa dimension symbolique.

Alors quand circule une information annonçant que 100 policiers, en contestation à leur licenciement, auraient décidé de tenter un suicide collectif mardi 19 mars devant le ministère de l’Intérieur, les Tunisiens n’en pleurent pas, mais rient.

Toutefois, en Tunisie, on rit jaune depuis un moment, car le désenchantement est croissant, que la situation est exaspérante et que, quelque soit la classe sociale, la déprime est ambiante et généralisée

 Il fût un temps où en Tunisie, d’un corps en flamme naissait une révolution. Aujourd’hui, c’est de la révolution que naît le feu. Les cœurs en flamme, on assiste impuissants à des rêves qui prennent feu.

Journée des droits des femmes : en Tunisie, le combat est quotidien, pas occasionnel

La journée internationale des droits des femmes a été instaurée en 1977 par les Nations unies. Elle constitue depuis une journée marquée par un hommage aux femmes, à leurs mérites et à leur existence tout court.
Nombreuses sont les personnes qui se disent opposées à une telle célébration. Dans l’institution d’une fête pour la femme, beaucoup voient une forme de ségrégation exercée à l’encontre de celles-mêmes qu’on semble glorifier. Raison est de se poser la question quant à la mise en place d’une célébration basée sur le sexe et non sur une qualité, un accomplissement ou un événement historique. Raison est de se demander pourquoi il n’existe point de fête en l’honneur des hommes.

Il est des Tunisiennes dont c’est la fête tous les jours

Toutes les femmes se valent-elles ? sont-elles toutes dignes d’une telle distinction à la fois élogieuse et ségrégative. En Tunisie, un des rares pays arabes où la femme jouit d’un statut de privilégiée relativement aux pays voisins, la journée de la femme se fête doublement puisque s’y fêtent la journée internationale des droits des femmes le 8 mars et la fête de la femme le 13 août.

Cependant, il est des Tunisiennes dont c’est la fête tous les jours. En Tunisie, une grande importance est accordée à l’apparat. Et dans ce même contexte la femme tunisienne dispose d’un ministère à elle seule, le ministère des Affaires de la femme. Ceci est loin de nous rappeler l’aspect ségrégatif déjà abordé et la question du pourquoi un ministère pour la femme et pas pour l’homme, parce que le ministère de la femme est un ministère d’apparat. Ayant distribué les portefeuilles ministériels comme on distribuerait des valises remplies de billets, c’est-à-dire par complaisance et non selon les critères de compétences, le gouvernement tunisien post-révolutionnaire a nommé une personne dont les agissements à la tête du ministère de la Femme ont été dénigrés de tous.

L’instrumentalisation de la femme et la politisation de ces problématiques étaient pratiquées bien avant la révolution. Cependant, en cette période charnière que connaît le pays, les Tunisiens auraient été rassurés de voir ce ministère se donner comme cheval de bataille la défense des acquis de la femme. Comme rien n’a été accompli, ils auraient été soulagés, hommes et femmes, de voir ce ministère disparaître afin de soulager la bourse de l’État et par conséquent celle du citoyen en minimisant les charges qu’un tel ministère induit.

Batailles intellectuelles dont la femme est l’enjeu et la cible

En Tunisie, comme dans d’autres pays où les islamistes ont fait leur « coming-back », l’enjeu révolutionnaire n’est pas que politique. Il est aussi et surtout d’ordre social car la passation de pouvoir ne s’est pas faite entre gauche et droite, mais entre libéraux et ultra-conservateurs (non dans le sens économique, mais dans le sens social et au niveau des mœurs, de l’état d’esprit et de la manière d’être). La société tunisienne connaît donc en ces temps troubles une sorte de gestation qui a pour finalité de faire naître un nouveau modèle social différent de celui que la Tunisie connaît depuis des siècles.

Ces changements ont pour cible la famille dans ses différentes composantes : femme, homme et enfants. Un bras de fer s’est mis en place entre la société civile à tendance moderniste et le conservatisme du pouvoir en place. Cependant, la société civile tunisienne repose essentiellement sur un fond humain et sur une conscience quasi collective, alors que les arborescences des tendances religieuses semblent disposer de fonds financiers importants.

On investit donc dans des écoles coraniques pour femmes, dans des associations prônant le Hijab et même dans des structures visant à éduquer sexuellement les jeunes mariées selon les normes religieuses. Dans cette bataille intellectuelle teintée de nuances spirituelles dont la femme est à la fois l’enjeu et la cible, on rivalise d’efforts pour charmer la femme par des attitudes tantôt rassurantes tantôt alarmistes quant à la préservation de ses acquis dans cette société en transition.

Au-delà de la liberté acquise, la femme s’est retrouvée aliénée

En cette journée des droits des femmes, journée où on glorifiera les modèles féminins de réussite, d’une certaine réussite, il serait plus légitime de glorifier les femmes combattantes malmenées par les politiques économiques en place, par une société qui les a asservies au profit de l’homme, qu’il soit père, frère ou mari.

Dans cette société ayant démocratisé le travail des femmes, l’émancipation de celles-ci a eu un visage autre que celui escompté. Nombreux sont les cas surtout parmi les classes sociales les plus défavorisées de femmes qui s’en vont travailler dans les champs, en tant qu’ouvrières d’usine ou aides ménagères, alors que leurs maris, frères ou fils passent la journée dans le café du village, attendant la paye de madame pour vivre et faire vivre leurs enfants.

Au-delà de la liberté acquise, la femme s’est donc retrouvée aliénée, asservie à cause de son propre modèle salvateur au profit de l’homme. L’important est que la femme ne soit pas qu’une image emblème de telle tendance politique ou tel modèle culturel. Le combat est quotidien et non occasionnel. Il est collectif et individuel. Cette journée du 8 mars devrait donc nous rappeler à tous que les acquis se méritent, que la liberté ne s’octroie pas par un accord présidentiel, que les droits ne sont pas qu’une affaire de législation. Tout cela se mérite, se réclame et s’arrache même, mais ne se fête pas, car rien n’est gagné, du moins au-delà de la Méditerranée.

Publié dans Le Plus Nouvel Obs le 8 mars 2013 (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/796374-journee-des-droits-des-femmes-en-tunisie-le-combat-est-quotidien-pas-occasionnel.html)

Tunisie – Harlem Shake, et que ça saute !

Depuis samedi 23 février, un débat s’est installé suite à la mise en ligne d’une vidéo dans laquelle les élèves du lycée Imam Moslem situé à El Menzah I se mettaient en scène dansant la danse du moment le « Harlem Shake » dans des tenues que certains jugeront immorales.
Notons que ce type de vidéos qui fait actuellement le buzz sur internet se définit par une danse loufoque dans un accoutrement excentrique aux rythmes d’un morceau de musique électronique portant le même nom.

Depuis, tout Tunis est secoué au rythme de cette danse folle. Dès le lundi 25 février, plusieurs sites commerciaux ont suivi la vague diffusant la musique caractéristique de la danse en question. Des hackers ont même été jusqu’à reproduire des pages substituts des sites officiels du ministère de l’Education, notamment, faisant bouger écran et image au son de la « Harlem Shake ».
Le ministre de l’Education, Abdellatif Abid, a été le premier à se positionner quant à une action juvénile devenue depuis phénomène.

En effet, M. Abid, s’exprimant, dans un premier temps sur les ondes de Mosaïque Fm, s’est indigné de tels agissements et s’était dit déterminé à ouvrir une enquête sur les faits qu’il a qualifiés d’immoraux. La directrice du lycée n’aurait, selon lui, pas demandé d’autorisation ni à l’inspection régionale dont dépend l’établissement, ni au ministère de tutelle.
Peu de temps après, nombreux ont été ceux qui ont répliqué via les réseaux sociaux pour contester l’attitude répressive du ministre.
S’insurgeant contre ses propos menaçants, beaucoup ont diffusé d’autres vidéos de la même danse tournées dans d’autres lycées tunisiens ou alors dans des établissements universitaires.
L’effet boule de neige est bel et bien enclenché et les choses prennent très vite de l’ampleur suscitant les réactions de personnages publics et politiques.

Dans leur majorité, les avis vont dans le même sens, condamnant l’attitude du ministre, contestant les menaces de répression et menaçant de danser de plus belle (un événement Harlem Shake est même lancé pour le 5 mars devant le ministère de l’Education).
Nombreux ont été ceux qui se sont indignés quant à la réaction jugée excessive du ministre de l’Education, contre sa manière d’exercer son autorité et contre les démarches qu’il s’est dit déterminé à prendre à l’encontre de la directrice du lycée Imam Moslem.
En réaction, même les élèves de ce lycée ont décidé de ne pas aller en cours aujourd’hui afin de soutenir à leur manière la directrice jugée responsable d’un tel débordement.

La réaction du ministre a été considérée comme excessive et disproportionnée. Ses propos diffusés sur Facebook et tournés dans un café ont été perçus comme étant une expression de la médiocrité ambiante. Alors, au nom de la liberté et du refus du conservatisme qui s’installe, nombreuses figures de la place publique ont manifesté leur soutien à l’égard de ces expressions dites « artistiques » et festives.

Cependant, les avis oscillent parce que dans cette affaire, il ne s’agit aucunement de politique, d’opposition ni d’islamisme…
Lassaâd Yaâcoubi, secrétaire général du Syndicat de l’Enseignement secondaire, a, en effet, livré sa position quant à cette vidéo dans une interview accordée lundi 25 février, à Assabah news. Il s’est en effet dit indigné par les agissements de ces jeunes et a jugé cette vidéo dépravante et recelant des allusions implicites à l’homosexualité.

Que des lycéens dansent en petite tenue dans la cour d’un lycée est réprimable quelles que soient le contexte politique et les litiges partisans.
Le ministre, mis à part son appartenance politique et celle du gouvernement dont il fait partie, avait amplement le droit d’exercer son autorité, puisque l’établissement dépend de lui et puisque cette vidéo est loin d’être la seule enregistrée dans un établissement scolaire ; d’autres ont été tournées mais d’une manière moins extravagante.

Les différends politiques ne doivent aucunement diviser la Tunisie et creuser le fossé jusque dans ses pratiques artistiques et ses valeurs sociales de base.
Toutes les formes d’excès sont à réprimer. Le ministre aurait dû se manifester, en l’occurrence, lorsque des salafistes ont investi un lycée pour remplacer le drapeau tunisien par la bannière noire qui leur est caractéristique. Il aurait dû le faire, mais il ne l’avait pas fait. Alors est-ce une raison pour qu’il ne réprime pas d’autres formes d’excès ?
De tels incidents peuvent sembler, de prime abord, sans grande importance. Néanmoins, ils prennent des proportions outrancières quand on en fait un cheval de bataille pour défendre l’Art, pour défendre la liberté d’expression et pour s’opposer à l’islamisme montant. Car ce cheval de bataille est loin d’être le bon.
Notre société quoique moderniste à bien des égards ne tolère pas certaines formes d’excès et quand bien même elle les tolérerait, le cadre dans lequel elle se déroule est un facteur majeur. Le respect des institutions éducatives est une notion importante, mais elle n’est pas qu’une notion.

La peur de voir s’installer le conservatisme religieux, la crainte de voir les islamistes s’installer et installer avec eux des valeurs religieuses radicales qui changeraient le schéma social tunisien ne doivent, en aucun cas, nous amener vers des excès d’un tout autre genre. Nous nous devons d’éviter d’aller vers les extrêmes dans l’un et l’autre sens car plus nous irons vers ce type de polarisation, plus le fossé se creusera entre les deux tendances. Et pendant qu’on se divisera, d’autres règneront.

Traduction en anglais dans Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/culture/2013/02/tunisia-harlem-shake.html

Tunisie – SOS, notre patrimoine en danger !

Il y a près de huit mois, le feu a embrasé le mausolée de Saïda Manoubia, haut lieu du patrimoine culturel tunisien. Semant la terreur auprès des résidents des lieux et suscitant une colère froide auprès d’une société civile déjà en ébullition, cet acte criminel, quoique condamné par tous ou presque, a été renouvelé, au grand dam de tous les Tunisiens.

Pourquoi les mausolées ?

Une véritable folie incendiaire a frappé plusieurs sites du patrimoine tunisien, depuis quelque temps. Elle a emporté, sur son passage, de nombreux symboles de la pensée commune et de véritables joyaux architecturaux tel que le mausolée de Sidi Bou Saïd, classé patrimoine mondial par l’Unesco et incendié le 12 janvier 2013.
A chaque acte de ce genre que ce soit une tentative d’incendie, un incendie ou un saccage, les responsables semblent être les mêmes, ils seraient salafistes de crédos et surtout d’apparence.

Ces salafistes, vrais ou pseudos, s’érigent en défenseurs zélés des valeurs de la religion musulmane. Cependant, leurs attaques des mausolées sont des actes lâches et en opposition totale avec les valeurs de l’Islam voire avec toute valeur humaine.

D’abord, les mausolées sont des sanctuaires réservés à de hautes figures des études islamiques, à savoir des personnes, ayant consacré leurs vies à servir l’Islam en l’analysant, en transmettant ses valeurs et en en appliquant la noblesse autour d’eux.

Ensuite, il est à préciser que l’attachement des Tunisiens pour les mausolées de ces saints dont l’œuvre a été transmise d’une génération à une autre ne relève pas du polythéisme (shirk), contrairement à ce que certains islamistes fanatiques veulent faire croire.
Sortes de « Resto du cœur » nationaux, les mausolées sont les vecteurs d’une entraide sociale dans une société qui, au détriment d’une certaine modernité, engouffre certains dans le besoin et fait oublier à d’autres la notion du don (de soi, de son temps, de ses biens). Ce rôle est donc joué par et dans certains mausolées au moyen d’actes de bienfaisance de tout genre.

Ainsi et dans un attachement réel aux valeurs de notre religion, nos jeunes zélés auraient mieux fait d’user du dialogue et de la parole pour expliquer leur théorie aux quelques personnes qui manifestent une vénération excessive pour les saints de leurs régions.

Quelle est la position de la société civile et du réseau associatif et spécialisé ?

Cette violence excessive a été condamnée par certains partis politiques, par la société civile mais aussi par de nombreuses associations œuvrant dans le champ du patrimoine et des courants soufis.
L’Unesco a, en effet, condamné l’incendie de Saïda Manoubia et de Sidi Bou Saïd. « Porter atteinte aux lieux de la mémoire populaire et de l’histoire de la Tunisie, c’est commettre un crime contre le peuple tunisien qui s’est toujours distingué, au cours de son histoire, par sa tolérance et son respect de la diversité des croyances et des pratiques spirituelles », avait déclaré Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, dans un communiqué datant du 21 octobre.
L’Institut national du patrimoine, condamnant à son tour ces actes, semble être déterminé à défendre ces lieux. Dans un communiqué, le Syndicat des chercheurs de l’Institut national du patrimoine (INP) avance que la profanation des mausolées « constitue un tournant dangereux portant atteinte au patrimoine civilisationnel et culturel de la Tunisie ».

L’Union des confréries soufies de Tunisie a, pour sa part, manifesté son mécontentement quant aux attaques perpétrées contre les mausolées en Tunisie. Selon son vice-président, Mohamed Omrane, 38 mausolées auraient été profanés pendant les derniers huit mois.
Accusant au passage les adeptes du courant wahhabite d’être derrière ces profanations, l’Union avait déjà, depuis quelques mois, insisté sur la nécessité de protéger les mausolées de telles agressions.

Quelles sont les mesures prises par l’Etat ?

Précisant que les attaques sur les mausolées répondent à une démarche planifiée, le ministre de la Culture a annoncé, samedi 26 janvier sur les ondes de Mosaïques Fm, qu’une « stratégie d’urgence » sera mise en place afin de coordonner les efforts de son ministère de tutelle et ceux du ministère des Affaires religieuses dans le but de faire face aux actes de violence contre les mausolées.

Sur le plateau de l’émission « 9 heures du soir » du jeudi 24 janvier, sur la chaîne Ettounissia, le représentant du ministère des Affaires religieuses avait, quant à lui, précisé que la garantie de la sécurité des mausolées ne relève pas du ressort du département qu’il représente mais fait partie des prérogatives du ministère de l’Intérieur.

Par ailleurs, l’incendie qui a touché le mausolée de Sidi Bou Saïd a suscité de nombreuses réactions auprès de la classe politique. La présidence de la République, avait, en l’occurrence, en date du samedi 12 janvier, condamné cet acte, le qualifiant de « criminel » et le décrivant comme une tentative de déstabilisation. La présidence avait exhorté les forces de l’ordre et le ministère de l’Intérieur à œuvrer pour combattre ce genre de violence et à tenter de mettre la main sur les commanditaires de ces actes.

Le ministère de l’Intérieur avait condamné, dimanche 13 janvier 2013, en la personne d’Ali Laârayedh, ministre de l’Intérieur, la destruction du mausolée de Sidi Bou Saïd. Il a appelé les citoyens à tenter de protéger les mausolées.

Près de 38 actes de profanations et seulement 5 détenus (suspectés d’avoir exécuté l’incendie qui a touché Saïda Manoubia). Ce sont, du moins, les seules arrestations autour desquelles le ministère de l’Intérieur a communiqué. Et c’est trop peu…

On tente de nous ôter un pan de notre patrimoine culturel, de gommer à coups de feu et de flammes une partie de notre mémoire collective. On détruit des emblèmes et non des moindres, de notre architecture et de notre histoire nationale. Pendant ce temps, nos figures politiques les plus influentes et les plus illustres du moment s’ingénient à condamner, dans un vocabulaire figé daté d’un autre temps, des actes perpétrés par une frange de la population qui s’est marginalisée d’elle-même, marginalisant aux passages des us et coutumes vieux de siècles.

L’Etat serait-il incapable de se protéger de violences qui sont de nature, à terme, à le déstabiliser lui-même et remettre en cause son rendement ? Outre la force de condamner verbalement et via des communiqués, nos politiciens au pouvoir ont-ils la force d’être les garants de notre sécurité et de celle de nos biens communs ?

A noter que 38 mausolées ont été profanés en huit mois. Le bilan est lourd en chiffres, en symboliques et en interrogations.
De Sidi Bouzid à Sidi Bou Saïd, le pays s’embrase, les responsables condamnent et les commanditaires courent toujours.

Voici une liste non exhaustive des actes de profanation dont les mausolées ont fait l’objet :

– le mausolée de Sidi El Kacem, à El Kef, incendié en avril 2012
– le mausolée de Sidi Assila, au Bardo, a été détruit en avril 2012
– le mausolée de Sidi El Mouhareb, à Monastir, a été incendié en mai 2012
– le mausolée de Sidi Yacoub, dans la commune de Zlitna, à Tataouine, a été détruit en mai 2012
– un mausolée soufi, à Kairouan, a été détruit en août 2012
– le mausolée de Sidi Abdallah El-Ghribi, à Sidi Bou Zid, a été détruit en août 2012
– le mausolée de Sidi Abdelkader El-Jilani, à Menzel Bouzelfa, détruit en septembre 2012
– le mausolée de Saïda Aïcha Manoubia, à La Manouba, incendié mardi 16 octobre 2012
– le mausolée Sidi Ali Ben Salem à El Hamma incendié le 23 décembre
-Le mausolée Sidi Mohamed El Ghouth à Douz incendié le 24 décembre
– le mausolée de Sidi Ali Hachani, situé à Menzel Abderrahmane, incendié le 1er janvier 2013
– le mausolée de Sidi Abdelaziz El Mahdi, situé à La Marsa (banlieue nord de Tunis), incendié le jeudi 10 janvier
– le mausolée de Sidi Bou Saïd El Béji, à Sidi Bou Saïd, incendié le 12 janvier 2012
– le mausolée Sidi Ouerfelli à Akouda a été incendié le 23 janvier
Et d’autres encore, à Skhira, Monastir, Djerba, Mahdia, Maharès…

Traduction en anglais dans Al Monitor  http://www.al-monitor.com/pulse/culture/2013/01/attacks-target-tunisian-heritage-sites.html