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L’illusion de la robe et du prestige de l’Etat

Trois ans qu’on nous fait pleurer le prestige de l’Etat, qu’on nous fait maudire la Troïka et qu’on tourne au ridicule ses ministres et présidents. Trois ans après, où en sommes-nous quant au ridicule ? En plein dedans ! Où est le prestige de l’Etat ? Encore très loin ! On en culpabiliserait presque d’avoir décrié les têtes de turcs d’hier et d’avoir cru que le prestige de l’Etat pouvait être cultivé sur nos terres.

Ce week-end, l’attention du citoyen était portée sur la robe changeant de couleur au gré d’une illusion d’optique difficilement intelligible. Et des illusions d’optique, nous en voyons au quotidien. Car, ici, tout a changé, sans que rien ne change, même pas notre perception désormais habituée à la médiocrité. De nouveaux ministres, de nouveaux députés, de nouveaux présidents (à Carthage, au Bardo et à la Kasbah) et pourtant à regarder longuement on verrait presque se confondre sur l’image de tout ce beau monde, celle de ceux moqués hier. Marzouki, Ben Jaâfar and co, vous voilà vengés ! Prestige de l’Etat, où es-tu ?

Troïka par troïka, ANC par ARP, des technocrates par des partisans. Nous avons fait du nouveau sans en faire. Comme tous les hivers que la Tunisie a connus, nous nous sommes souvenus, mais un peu tard, que notre infrastructure est défaillante. Nous avons partagé les photos de villes inondées, nous avons compati avec les désastres d’autrui, virtuellement, et puis nous oublieront, jusqu’au prochain hiver, que notre infrastructure demeure misérable et le demeurera probablement encore au vu des personnes à la tête du pays et de leur incapacité à faire des miracles. On évoquera le fameux Oued Mejerda et ses crues imminentes, comme on évoque le monstre du Loch Ness : sans rationalité aucune !

Et à quoi bon chercher la rationalité là où elle n’est point ? Cela est aussi valable pour les grèves qui éclatent de partout. Difficile d’ailleurs de savoir si pareilles protestations sont un signe de vitalité louable car relevant du droit de chacun ou de faillite latente car mettant à mal le devoir de chacun vis-à-vis de tous. Car dans ce portrait de famille proche de celui de la famille Adams, les syndicats cherchent encore leur place au premier rang. Et pour l’arracher, rien de mieux qu’une démonstration de force, une grève, des grèves et des négociations qui n’aboutissent pas, tant le timing est mal choisi et les réclamations nombreuses. Prestige de l’Etat, m’entends-tu ?

Pourtant, Salem Labiadh and co sont bien loin. Nous avons à la tête du ministère de l’Enseignement un Nidaïste pur jus. Pauvre Néji Jalloul ! Il a beau avoir mis une cravate et être passé du militant expansif au ministre canalisé, rien n’y fait ! Les enseignants lui tiendront tête et leur syndicat n’en aura que faire des menaces et des tractations d’un ministre à l’autorité rudement mise à l’épreuve. Difficile de se positionner du côté des enseignants ou contre eux , seule nous intéresse l’image de déliquescence qu’ils participeront activement à créer. Prestige de l’Etat, les vois-tu ?

Et pendant qu’à Bab Bnet, on rame, les autres ministres, leur chef compris, font leur tournée. Un politicien, ça aime les bains de foule filmés, les poignées de main molles, les visites inopinées bien organisées, les déclarations pompeuses et creuses et les doléances qu’on entend sans écouter. Nos ministres ne font que du terrain ou presque, ça nous rappellerait les bons d’essence d’une certaine Sihem Badi. Ils doivent en parcourir des kilomètres ! En revanche, pour leur dernière sortie, nos ministres prendront l’avion militaire, c’est plus sympathique pour les photos de groupe qu’on n’oubliera pas de prendre et de faire publier. Miroir, mon beau miroir qui est le plus beau gouvernement ? C’est celui qui fait des kilomètres en faisant du surplace !

Et pour couronner le misérable prestige de l’Etat déjà bien achevé, rien de mieux que 100 camions de contrebande défiant les autorités et rentrant, de force, sur notre territoire national. Cent, cinquante ou même un ! Arrêtés quelques kilomètres plus loin ou pas, transportant des marchandises sans importance ou des cartouches par millions… Les versions sont nombreuses, mais l’effet est le même : nous sommes comme un corps sans défense que les épreuves ont affaibli. Prestige de l’Etat, nous reconnais-tu?

Et alors que nous sombrons en pleine chronicité, nos politiciens restent centrés sur eux-mêmes (comme d’habitude, enfin !). Ce week-end, chez Nidaa, on déjeunait, à l’invitation de Hafedh Caïd Essebsi, en réfléchissant aux moyens de se réunir autour du parti et de ses valeurs. Trop tard, l’épreuve du pouvoir est passée par là ! Chez Ennahdha, on repensait la structure dirigeante du parti et la succession de Rached Ghannouchi. Ingénieux, l’épreuve du pouvoir est passée par là ; mais autrement !

Car pendant que tous s’enlisent y compris la République, la seule partie fonctionnant en électron libre, loin du magnétisme tirant vers le bas, est Ennahdha. Le parti islamiste s’offre même une seconde jeunesse, à l’image de la mue des serpents. Une nouvelle peau pour la période qui s’annonce, une nouvelle tête pour l’après-Ghannouchi qui a déclaré, à demi-mots, sa décision de se retirer de la direction de son parti. On comprendra, à demi-teinte, que Hammadi Jebali assurera la succession. Nidaa avancera donc main dans la main avec un parti devenu partenaire et qui n’est ni tout à fait le même ni tout à fait un autre ; il règne ici comme un air de rêve étrange et très pénétrant.

Comme nous regardons la robe passer du blanc au bleu et du doré au noir, regardons bien autour de nous et nous découvrirons une des plus fortes illusions d’optique : nous verrons des sans-culottes, des politiciens en culottes courtes et des soutanes en arrière-plan. Nous verrons tout, tout sauf le prestige de l’Etat qu’on nous avait promis !

Je suis Samir El Wafi !

Nous avons des chaînes télévisées qui font tout pour nous séduire. Des émissions pour nous charmer. Des animateurs qui ne travaillent que pour nous attirer. Que demande le peuple ? Oui, que demande le peuple, « ce peuple de téléspectateurs » qui regarde, consomme et dénigre ? Focus sur l’hypocrisie du téléspectateur ingrat.

Samir El Wafi, souffre-douleur de facebookers difficiles, est l’illustration même de nos paradoxes. Animant une émission controversée, il est, toutes les semaines ou presque, regardé, en masse, et critiqué, en masse. Celui qui fait les plus forts taux d’audience en Tunisie est celui qui, des journalistes, est le plus dénigré. A celui-ci on rappellera, à chaque émission et longtemps après en attendant la suivante, qu’il n’est pas journaliste, qu’il n’a pas le niveau pédagogique requis, qu’il rabaisse le niveau des Tunisiens et qu’il est ce que l’audiovisuel présente de plus vil.
La dernière émission de Samir El Wafi, avec pour invité un neveu de l’ancienne première dame, reflète bien l’image de notre hypocrisie grandiloquente et creuse à la fois. Un taux d’audience record, un buzz gagnant, un teasing efficace et pourtant notre animateur maudit n’en finira pas de s’attirer les foudres de détracteurs déchaînés. Samir El Wafi a bien cerné le « client » tunisien, a bien trouvé son point faible et en a fait son point fort. Le choix de ses invités l’atteste.

A voir de près les taux d’audience, Samir El Wafi n’est pas le seul à avoir compris le paradoxe tunisien et à l’avoir exploité. D’autres émissions à tendance polémiste surfent sur la même vague qui fait que nous regardions ce que nous disons détester, que nous soyons fidèles aux contenus que nous disons honnir. Plus les téléspectateurs dénigrent, plus ils regardent, plus c’est décrit comme bas plus ça tire vers le haut en termes de statistiques. Nous faisons le bonheur de ces malheureux animateurs qu’on fustige au quotidien.

Avec des concepts volés, des émissions créées en mode copier-coller et du plagiat affiché, nos stars de l’écran ont trouvé la formule gagnante. Nous faisons dans la contrebande en tout, y compris sous les feux des projecteurs. On reprend les mêmes recettes, on les adapte à notre sauce et nous voilà servis, gavés de cette farce que ceux qui ont vu naître refusent désormais de se farcir.

Sous d’autres cieux, devant d’autres caméras et derrière d’autres écrans, « y a que la vérité qui compte » a été arrêtée, depuis 2006. Faute d’audience, l’émission trash, comme beaucoup d autres, n’attirant pas assez de téléspectateurs, a disparu des grilles. En revanche, ici, le trash attire. Plus ça râle, plus ça suit assidument le sensationnel. Plus ça suit, plus le sensationnel se normalise. Instinct voyeuriste du plus étrange des peuples. Bataille et Fontaine auraient, ici, fait fortune!

Toutes les semaines, on nous offre, aux mêmes jours et à la même heure, du déballage, plein l’écran. On nous sert pédophilie, meurtres, viols, prostitution, inceste… On nous bouscule, on nous choque, on nous brusque. Mais on nous avise, on nous prévient et on ne nous surprend pas. Appâté par des teasings comme lui disant « par ici l’audimat ! », le téléspectateur fonce, tête baissée, et regarde timidement mais religieusement ce que la télé peut offrir de plus banal. Le malheur des uns fait ainsi le bonheur des autres.

En somme, nous faisons des monstres de la télé et nous les voyons comme des monstres, nous faisons leur succès, la pérennité de leur business model, la survie de leurs chaînes et nous les percevons comme les pires produits télévisuels. Nous fustigeons les faiseurs de programmes en les accusant de nuire au goût général, de rabaisser le niveau et d’aller trop loin dans la bassesse et nous continuons presque de manière honteuse à les regarder assidument.

Quant à ceux qui réclament de la culture en prime time, ils zapperont devant la première émission dans le genre et trouveront rabat-joie la programmation télévisée desdites chaînes. Se jeter sur Samir El Wafi, sur Naoufel Ouertani sur les Alaa et Abderrazak Chebbi, les enchaîner dans la médiocrité et se déchaîner sur eux ensuite ; voilà le loisir préféré des téléspectateurs ingrats!

Les politiciens avaient réussi à nous couper de la patrie

Il fut un temps où les politiciens avaient réussi à nous couper de la patrie, des chants patriotiques, de l’enthousiasme des manifs… Il fut un temps où on s’était réconciliés avec.

Et puis d’autres politiciens ont réussi à nous en couper de nouveau.

Insipide la manif anti-terrorisme, insipides les slogans, insipide l’amour de la patrie et le désir de la préserver quand il deviennent des alibis pour les pires compromissions.

Je plains les Nidaïstes

Je plains les Nidaïstes: demain ils ne pourront pas scander « ya ghannouhi ya saffeh », ni « Lemra ettounseya mahich mehrezia ».

Adieu leitmotive chéris, adieu fonds de commerce adoré… la résignation par opportunisme a des travers qui vous travestiraient les plus virils des politiciens!

Ce qui nous lie à nous-mêmes

Ce qui nous lie à nous-mêmes est la quintessence même de ce pays: ce je ne sais quoi qu’il a, qui fait qu’on le dénigre quand on y est et qu’on l’idolâtre une fois ailleurs.

Un rapport quasi affectif avec ce petit pays qui fait que nous gravitions autour, que nous en tirions une lumière pouvant éblouir même quand on s’en éloigne et faisant que l’on s’éteigne quand on s’en éloigne trop.

Une lumière que l’habitude empêche certains de voir et qui est pourtant là! Nous sommes tous l’ombre de cette lumière.

Nous serons à jamais liés, dans notre même trajectoire, vers et autour d’elle.

Les dents de la mer

Une mer rouge sang, un fond de musique épique et une voix menaçante. Tous les ingrédients d’un thriller américain y sont et pourtant ce n’est pas une fiction. La dernière vidéo des djihadistes pousse encore à l’extrême ce qui l’était déjà : l’expression de l’horreur atteint son paroxysme et le dépasse, à chaque production audiovisuelle du groupe islamiste dit Daech. Leur mise en scène de l’horreur a des allures de fiction et pourtant elle semble être bien réelle.

Il fut un temps où la fiction tentait de s’approcher au mieux de la réalité. Il est un temps où la réalité atteint la fiction et la dépasse. C’est le cas des vidéos de décapitations, d’égorgements et de mise en feu de personnes considérées comme des ennemis de l’Islam frappées par le courroux des djihadistes. L’image d’une mer prenant une couleur rouge sang renvoie, dans un certain imaginaire collectif, à la scène d’un film culte. Ce film était le summum de l’effroyable, à une période où l’horreur n’était que fiction et l’inhumain encore latent. La référence est presque du même registre que celui que pareilles vidéos tentent de mimer : le cinéma. Désormais la réalité dépasse l’imaginaire et la créativité mise au service du choquant dépasse l’entendement. Gérard Genette avait défini la métalepse (diégétique et extra-diégétique) comme des sortes de parenthèses de réalité au sein de la fiction, le contraire est désormais en train de prendre forme et c’est la réalité volontairement théâtralisée qui puise dans le fictionnel ses références, ses images et ses techniques pour mieux nous frapper.

Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies permettent ainsi d’agrandir l’onde de choc, de mieux diffuser la peur et de cibler plus loin que sa portée réelle. Ainsi, ce qui est présenté comme réel dépasse, dans la volonté de le théâtraliser, la vraisemblance, percute les limites, s’en dégage et déconcerte. Certaines personnes adeptes des théories de complots verront en les vidéos de Daech une œuvre de « science-fiction », une simple mise en scène n’ayant pas pour bases de vraies exécutions et utilisant des techniques de cinémas pour obtenir un simulacre crédible. D’autres verront le danger tellement réel qu’elles s’en sentent menacées, le voient tellement menaçant qu’elles l’imaginent déjà à nos portes.

L’âme humaine semble en effet si peu compter dans ces images qu’on voit et qu’on partage sans discernement qu’elle en arrive à des tiraillements extrêmes. Entre le pathos et la raison, elle oscille, entre le scepticisme et la peur, entre le courage et l’incrédulité… Face au sadisme qui s’affiche sur des petits écrans d’un genre nouveau (smartphones et ordinateurs), nous vivons, en termes de réceptivité, ce qu’il y a de plus extrême. Et nous sommes devenus tellement habitués à l’horreur que notre inconscient la banalise, malgré notre conscience de sa gravité.

Face à ces films où l’attention est bien portée à l’image, au cadre, aux costumes, à la parole, aux gestes et même aux silences, notre réaction nous étonnera nous-mêmes. Nous verrons défiler ces images et nous passerons à autre chose. Notre imaginaire a été, en effet, pollué par une réalité le dépassant. Nous en trouverions niais les Dents de la mer, si on le visionnait de nouveau. Nous sommes devenus des monstres, à trop voir des monstres. Et puis nous sommes devenus en l’espace de quelques semaines Charlie, puis Ahmed, puis Chaïma, puis Yoav, puis Razen, puis Muadh, nous nous sommes proclamés, juifs, coptes et Egyptiens.

A chaque horreur, nous crions notre soutien aux victimes d’une manière si entière et tellement superficielle que notre soutien déjà virtuel se vide de sens. Nous voyons tellement l’humain aller vers le bestial que notre humanisme en prend un sacré coup. La réalité dépasse tellement la fiction que nous en avons du mal à réagir en fonction de ces faits dont nous avons du mal à définir la nature. Hormis nos problèmes nationaux, nous voilà face à un mal-être aux dimensions internationales, universelles remettant en cause les latences bestiales de la nature humaine, remettant en question notre capacité à demeurer humain face l’inhumain, mettant à l’épreuve l’implication de l’individu dans la collectivité, et confirmant en nous, la notion d’appartenance au groupe en l’occurrence celui des victimes, non pas celles battues, abattues mais celles devenues emblèmes tragiques de l’expression de l’horreur. L’on crierait presque « Nous sommes tout sauf Daech » !

Difficile d’être un enfant en Tunisie

Voilà trois ans que la politique a envahi nos vies, meublé, à outrance, nos quotidiens et fait oublier l’essentiel à beaucoup d’entres nous. L’essentiel, il n’est pas du côté des ministères régaliens, de celui des partis, ni dans les discours politiques creux sur fond d’idéologie. L’essentiel est dans le social et dans le social, le psychologique est intrinsèque.

Nous sommes en Tunisie, un des rares pays à avoir un ministère spécialement dédié à la Femme et à l’enfance. Le premier volet de ce portefeuille est, tout en étant de nature stigmatisante, une forme de lutte contre le sexisme et pour la préservation d’acquis féminins constamment menacés. Le deuxième volet est en relation avec l’Enfant. Ce Tunisien d’une nature particulière a vu ses droits garantis par la loi, mais les voit, souvent, bafoués par son proche entourage.

Des crimes en tous genres atteignent les enfants. Ils faisaient l’objet de rubriques faits-divers que nous ne lisions que dans certains quotidiens arabophones. Ils sont désormais l’objet de spectacles télévisés quotidiens, appâts pour téléspectateurs voyeurs, faiseurs d’audimats et de recettes publicitaires. Viols, incestes, suicides, meurtres, fugues, kidnapping, défenestration. Nous voilà face à une frange de Tunisiens protégés par les lois, démunis face à la cruauté sociale et à l’horreur familiale et scolaire.
Après la génération de jeunes désintéressés, celle des jeunes engagés puis désenchantés, nous sommes en train de voir grandir celle d’une jeunesse meurtrie et démoralisée. Ce qui pousse UN enfant à se suicider, peut être anecdotique, ce qui en pousse plus d’un au suicide devient phénomène. Point de cas isolés dans ce qui devient régulier. Les crimes contre l’enfance, qu’ils soient actes provenant d’autrui ou actes dont l’enfant est la cible et l’auteur, sont à l’image de notre société tuméfiée par les tensions.

Sans une réforme ciblant l’humain, sans la conscience que nos problèmes et leurs solutions ne sont pas que dans les emprunts nationaux et les alliances politiques, il n’est point de salut durable pour une société que des tensions en nombre font muter. Notre crise est surtout une crise de valeurs et notre société, à bien des égards, est en train d’évoluer du meilleur vers le pire et non le contraire.

Nos paradoxes font que, dans certains milieux, l’on privilégie son enfant et l’on fasse un esclave de celui des autres. C’est une des raisons ayant mené une jeune aide-ménagère au suicide, la semaine dernière. Nos paradoxes font qu’un enfant soit violé dans un environnement en apparence conservateur. Nos paradoxes font que la modernité, dans ses aspects tangibles (internet, usage de réseaux sociaux…), arrive à certains villages où l’on reste rattaché, pourtant, à des légendes d’un autre temps. N’a-t-on pas tué et mutilé un enfant de cinq ans en croyant pouvoir ainsi découvrir un trésor ? Le verdict tombé hier dans le cadre de cette affaire datant de cinq ans est voulu rédhibitoire : peine de mort pour l’ensemble des accusés. L’Etat, à travers ses structures, tente de donner en exemple et de dissuader, au moyen d’un jugement extrême. L’Etat devient, en effet, le seul garant quand des citoyens mineurs sont l’objet d’injustices provenant de l’environnement familial.

Quant aux disjonctions sociales, le fait de les relever peut relever du populisme, mais il est toujours utile de ne pas y être insensible par l’effet de l’habitude. C’est l’Etat, à travers ses projets de « remise à niveau » et de développement régional, qui doit veiller à réussir, un jour, à mettre à bas l’écart entre les enfants. C’est à lui de faire que soient, un jour, presqu’égaux des petits Tunisiens travaillant dans une tente plantée dans la cour d’une école devenue insalubre et d’autres travaillant dans des classes chauffées l’hiver et climatisées quand l’été s’annonce. Cependant, lutter pour que cessent les violences à l’égard des enfants ne relève pas uniquement de l’effort des politiques. Quand bien même il peut être un de leurs éléments de discours, le combat mené pour la protection de l’enfance s’envisage au niveau des microcosmes où l’enfant évolue : celui familial, scolaire et proche de son cadre de vie.

Que de champs d’action à envisager et que d’études sociologiques et psychologiques à élaborer ! Celles-ci seront plus pertinentes que les enquêtes policières menées après coup. Sur le long terme, elles seront plus efficaces que les sanctions sévères ciblant les criminels avérés. L’idée n’est pas de faire naître une génération d’assistés, mais d’assister une génération en plein mal-être et dont le malaise est à l’image du nôtre, silencieux et viscéral. « Daffini », « ghattini », « wassalni », mêmes suffixes pour différents intitulés d’actions provenant d’une société civile ne sachant par où commencer un chantier où son rôle n’est pas de bâtir mais d’assister. Elles ont beau être bien intentionnées de la part des bénévoles et bien pensées, sur le plan marketing, de la part de certaines sociétés, les campagnes en « ini » ne pourront pas grand-chose face à des fléaux dépassant, en dangerosité, la pauvreté dont ils sont, des fois, corollaires.

Ces enfants cartes postales étalés sur Facebook aux lendemains de campagnes de dons ont besoin de plus que d’un cartable et de quelques paquets de biscuits. Ils ont besoin d’un environnement social sain pour grandir et d’un égard pour leurs personnes pour s’épanouir. Cet effort à envisager dans la sphère des valeurs est une des urgences à traiter pour que le mal ponctuel se résorbe dans les années à venir. Le salut de la Tunisie n’est pas que dans la politique, il est aussi dans le regard particulier que peut porter le politique sur le social.

Nous voyons mourir nos héros

Nous faisons d’eux des symboles. Les politiciens les récupèrent. Ils font d’eux des slogans. Nous suivons le mouvement.

Le mouvement s’arrête. Nous voyons mourir, de nouveau, nos héros devenus martyrs, puis symboles puis slogans, d’une politique sans éthique et d’un peuple engagé au gré des tendances.

Sois peuple et tais-toi !

Des secrétaires d’Etat et des ministres par dizaines, un chef de gouvernement prêt à tout refaire pour plaire à tout le monde et des projets de pouvoir enfin réalisés ! Nous pouvons désormais nous taire, pour laisser Essid et son équipe travailler. Quoiqu’il en soit, les voix dissidentes ne leur parviendront même pas, car, quand on est politicien et qu’on arrive à son but ultime, le peuple devient inutile. On est là pour le commander et il croit être là pour qu’on l’écoute. Et puis que veut dire « opposition », quand tous les partis ou presque sont au pouvoir ? Dans la configuration de la V2 du gouvernement Essid, le poids des personnes hors pouvoir est réduit, en nombre d’élus et en pouvoir réel. Le pouvoir a, en effet, attiré, vers son centre de gravité, plus d’un parti, plus de deux, plus de trois ; plus d’un leader, plus d’un dirigeant de parti, plus d’un opportuniste, plus d’un arriviste et au moins un laudateur…

Nous nous retrouvons ainsi dénués d’une opposition de taille assez conséquente pour être redoutée et d’un poids assez lourd pour être déterminant. Nos opposants à l’ARP seront issus du CPR, du Courant démocratique et du Front populaire. Ils seront épaulés, dans leur vain rôle, par quelques indépendants. Car ils sont, par le biais de leur partis d’attache, partie prenante dans le pouvoir exécutif, des députés, en nombre non négligeable, ne pourront pas faire le contrepoids dans la sphère législative. Seule une poignée d’élus pourra, si le besoin se présente et il se présentera, s’opposer aux décisions de ce gouvernement issu du sein même de Nidaa Tounes.

Nombreuses sont les personnes qui voient, en pareille démarche, un esprit positif qui permettra d’accroître le rythme de croisière de la République qui se reconstruit, de ne pas ralentir les réformes et d’amener le pays, dans la célérité, vers l’avenir meilleur promis par Nidaa Tounes. Mais y a-t-il un projet concret de réforme ? Pouvons-nous espérer l’avenir meilleur et croire encore en les promesses d’un parti et de leaders ayant déjà fait le contraire de ce qu’ils ont promis ? La réponse est oui, parce qu’il est facile de berner celui qui l’a déjà été plusieurs fois. Les engagements publics pris par les Nidaïstes, comme avant eux les takattoliens, de ne pas s’allier à Ennahdha ont été suppléés par le désenchantement d’après-alliances. Le désenchantement a été, quant à lui, suppléé par une attitude d’hostilité, puis par une nonchalance refroidissant tout citoyen conscient quant à la chose politique et le reléguant aux rangs des opposants puissants seulement par une critique en réalité vaine. Nous n’en sommes pas là, les pro-Nidaa trompés et les électeurs trahis sont encore à la phase dégoût. Mais l’Histoire a bien pardonné aux adeptes du vitriol. Elle pardonnera donc bien aux menteurs, aux opportunistes et aux arrivistes !

Quant à ceux qui ont permis aux politiciens affairistes d’avoir, du gâteau, une part, deux, trois, ils auront été bien utiles, comme leur vote l’a aussi été. Tout est relatif, en effet, y compris la notion d’utilité. Utile à qui, à quoi ? Certainement pas à sa propre personne ; assurément pas à sa propre vision. Mais pour ces ministres de demain, vous avez été bien utiles ! En revanche, ils ne vous en remercieront pas et votre revanche, vous ne pourrez la prendre que dans cinq ans, si vous ne l’avez pas oubliée d’ici là. Les promesses aussi ça s’oublie ! N’avait-on pas promis de venger les martyrs, de trouver les assassins de Belaïd et de Brahmi, de combattre l’islamisme politique qui les a indirectement achevés ?

Oui. Mais c’était avant que l’on parle de consensus et de fraternité, de la nécessité de cohabiter, avant les dialogues, les rencontres et les tractations. Et puis les martyrs sont bien vengés ! Ils ont un secrétariat d’Etat qu’ils se partageront avec les blessés de la révolution. Et d’ici trois jours, on commémorera tous ensemble le décès de Chokri Belaïd, les accusateurs aux côtés des accusés. Ce qu’elle est belle cette alliance ! Elle en révèle des incohérences chez certains politiciens beaux parleurs et grandes gueules!

Mais soyons positifs ! Nous avons un gouvernement « melting-pot », d’un panache original, un gouvernement hétéroclite et sans pareil. Les conflits ? Il n’y en aura pas, sauf sur les plateaux télévisés, éventuellement. Ce qui n’est pas mal en soit, car il nous faut du spectacle dans cette morosité pesante. Ailleurs que sur les plateaux, chaque parti sera occupé à mordiller, dans son coin, l’os qu’on lui a offert en échange de son acquiescement le jour J.

Soyons positifs, Nidaa pourra travailler tranquillement à notre bien-être, après avoir pourri la vie à ses prédécesseurs pour des erreurs qu’il commence, soit dit en passant, lui-même à faire.

Soyons positifs, Ennahdha n’est pas un allié. Il a juste un ministère et deux secrétariats d’Etat. Il aura peut-être une société nationale à diriger et une ambassade à gérer. Il n’est pas allié mais il n’est pas opposant non plus, compte tenu de la nature même de l’opposition qui veut que ne soit pas considéré comme tel celui qui est dans le pouvoir aussi.

Soyons positifs, nous avons des ministres au calibre certain. Si ce n’est dans leur domaine d’activité à venir, au moins dans un autre domaine d’activité qui rapporte gros : le baratin politique (oui, c’est un pléonasme assumé) ! Nous avons des laudateurs experts, des visionnaires ayant vu que le CV ça se retouche en fonction du ministère consenti, des professionnels qui ont du flair dans le choix du parti à racoler et de la position à y prendre. Quand on a ce profil, la nature du portefeuille et son adéquation avec le parcours devient sans importance.

Soyons positifs, non seulement, nous avons un président mais également un clone de ce président qui a été nommé par ce président lui-même et qui aura la lourde tâche de le représenter. Le ridicule ne nous a pas tués jusque-là, alors on se tait et on avance !

Soyons positifs, il y a bien des indépendants dans le prochain gouvernement et des ministres, potentiels partisans, mais compétents et intègres. Eux, pourvu que le jeu du pouvoir et le plaisir qu’on y prend ne les mute pas en bêtes politiques sans scrupules (oui, c’est un oxymore assumé).

Ennahdha et Nidaa au pouvoir, Afek et l’UPL aussi : nous voilà face à une majorité gouvernementale issue de notre propre choix électoral mais en la composition de laquelle de nombreuses personnes ont du mal à se projeter. Un désenchantement qui rappelle celui d’après 2011 ayant abouti à la ruine de deux partis bien partis pourtant, à l’époque, pour fédérer, en l’occurrence Ettakattol et CPR. Nidaa voulu comme alternative- sans s’en avérer être une- a su, lui, affaiblir ses adversaires, dans sa route rapide vers la case pouvoir, en puisant, en eux, cadres et électorat de circonstance. Arrivé à une taille faisant de lui le rival de son ennemi d’hier, Nidaa a fini par vouloir amadouer le monstre pour le combat duquel il se disait né. Mais aux côtés de ce pot de fer, les pots de terre seront nombreux à voir leur destin se révéler aussi misérable que leurs desseins. « Ne nous associons qu’avec nos égaux » disait la morale de Jean de La Fontaine. Nos jeunes partis, grandis seulement par la volonté populaire, ne l’ont toujours pas compris.