Tous les articles par netisse

Le mégot de trop

Suivant l’exemple de notre chef du gouvernement, j’ai décidé de ne pas me soucier des soubresauts diplomatiques, d’oublier la tournure mercantile que prend l’enseignement en Tunisie, de ne pas tenir compte de la visite de BCE à Paris, de ne pas remarquer et faire remarquer que c’est le secrétaire d’Etat aux affaires européennes qui l’a accueilli: J’ai décidé de me concentrer sur un détail. Parce qu’il faut un point de départ à toute réflexion bien ordonnée, celle-ci commencera par une anecdote qui n’est pas passée inaperçue. C’est le chef du gouvernement qui arrive à l’aéroport de Monastir et qui, entouré de plusieurs personnes l’accompagnant dans sa visite à la région du Sahel, fond en argumentaires, en jeux de main et en invectives. Le détail n’est pas de taille et pour cause, un mégot de cigarette par terre et c’est la colère de notre chef du gouvernement qui se déchaîne.

Beaucoup ont vu, dans cet épisode pour le moins insolite, une certaine exagération. « Il faut un minimum de confort pour pratiquer la vertu», écrivait Saint Thomas d’Aquin et rappelait BCE, ce matin même à Paris. Doit-on occulter les détails ou ne doit-on voir qu’eux ? Habib Essid semble ne pas avoir réfléchi longtemps avant de réagir et a l’air de privilégier la politique du détail à celle globale ne considérant que l’ensemble de nos malaises et les abordant comme un fait tant ils paraissent insurmontables. Des mois après son accession à un des plus importants postes de décision, M.Essid n’a toujours pas convaincu tous les Tunisiens de son rendement, de sa démarche, de sa position. Notre chef du gouvernement serait donc un perfectionniste, mais un perfectionniste perfectible.

Le mégot aperçu sur le sol à l’aéroport, est-il le seul « signe visible » de saleté que M. Essid a vu dans cette Tunisie qui suffoque ? Nos rues sont jalonnées de tas d’ordure dont les tailles diffèrent mais dont le rendu reste similaire : la propreté en Tunisie est mise à mal. Nous ne sommes pas les seuls à le remarquer. Le peu de touristes qui croient encore en la Tunisie, par amour ou par économie, le constatent également.

Dans nos rues, par temps de vent, c’est le bal aérien des sacs en plastique qui nous accompagne au quotidien. En temps de chaleur, ce sont les effluves nauséabonds qui effleurent notre mémoire collective dans laquelle Tunisie rimait avec jasmin. Adieu clichés, de toutes les façons, le jasmin, depuis qu’on l’a juxtaposé aux révoltions, a perdu de son parfum. Et pourquoi la voudrait-on encore verte cette Tunisie ? Cette expression désuète n’a plus lieu d’être. Verte, la couleur de notre colère à la vue de ce que le pays devient.

Etait-ce important de se soucier des rues, des fleurs, des poubelles alors que le pays était touché par un autre mal ? C’était un détail que les adeptes de la politique globale ne regardaient point. Que nos mers soient polluées et que nous courions un risque sanitaire à nous rendre à certaines plages, est un fait d’une importance mineure. Nos responsables sont pris ailleurs, alors cessons nos lamentations et concentrons-nous sur l’essentiel.

L’essentiel est de continuer à respirer alors, que l’air soit frais ou pas, c’est un luxe. Mais parce qu’il faut bien un début à tout, la réaction au sujet d’un mégot jeté à même le sol n’est pas du luxe pour celui que la misère guette. Une campagne de propreté a été lancée cette semaine, peu de temps après la fin d’une autre, aussi inefficace que ponctuelle. Cet intérêt pour la propreté occasionnelle, cette propreté qu’on célèbre comme un événement national a débuté hier par l’anecdote de Habib Essid. Cela se poursuivra pendant quelques jours, jusqu’à ce que la conscience politique et celle citoyenne s’engourdissent de nouveau.

Le détail d’hier nous a bien interpellés. On aurait bien crié à l’adresse de M.Essid, s’il avait les oreilles découvertes pour nous écouter, que nos rues sont sales et que le plus grave, c’est que nos enfants ne le voient plus, car l’habitude anesthésie leur regard. Nous aurions bien hurlé que nos arbres défeuillés sont ornés de sacs en plastique, que nos rues, tous quartiers confondus, sont assaillies par des hordes de chiens errants, qu’elles sont plongées dans le noir dès que la nuit tombe car l’électricité publique est coupée dans de nombreux quartiers de la capitale et des provinces. Nous aurions bien crié qu’on nous faisait manger de la viande d’âne, qu’on nous gavait de produits chimiques en tous genres sans qu’un contrôle sérieux ne se fasse, sans qu’une législation déterminée ne soit mise en place et ne soit appliquée auprès des industriels des produits alimentaires, des éleveurs de poulets et de poissons et des agriculteurs.

De toutes les façons cela n’est plus un détail car tout se pollue ici, même l’esprit. Un œil jeté sur les lectures proposées aux enfants tunisiens sans qu’aucun contrôle ne soit proposé suffira pour attirer l’attention sur ces détails. Il avait bien raison M.Essid de se mettre en colère. En colère, nous le sommes tous les jours et c’est le jour où nous cesserons de l’être que nous aurons compris, avec un retard fatidique, ce qu’est « un détail qui tue ».

Nous nous accrocherons donc comme M.Essid aux détails, ceux qui pourraient nous faire revivre dans un pays digne d’accueillir des étrangers, touristes et investisseurs, et de refléter véritablement la nature de ce que nous sommes. Cette importance accordée aux détails de la part d’un dirigeant fera peut-être qu’aux yeux de responsables départementaux, locaux, municipaux, les détails soient perçus autrement. Le prisme de la sanction sera utile s’il est le seul moyen d’éveiller ou de faire naître des consciences à ceux qui n’en ont plus, ils n’en seraient que plus sensibles aux détails !

Notre capacité d’occulter ce que notre « conscience » tente de dépasser

A la fois gênée et perplexe par et face à notre capacité d’occulter ce que notre « conscience » tente de dépasser.

Le souvenir de Bourguiba s’en retrouve dénué de tout scrupule quant au silence ayant accompagné et encouragé sa mise à mort, bien avant le 6 avril 2000.

Peut ainsi commencer, dans la sérénité avec soi-même, la déification du leader devenu mythe du pouvoir maîtrisé… jusqu’à ce que le peuple lâche le lâche.

Notre salut en 9 points

Il suffirait de peu pour que la Tunisie dépasse ses problèmes enlisants. Il suffirait de peu pour que soit tiré vers le haut, un pays qu’on ne sait quoi tire vers le bas. Nous n’avons de cesse de faire remarquer que la situation de la Tunisie ne va pas pour le mieux et qu’elle empire à vue d’œil. Mais qu’est ce qu’il nous faudrait pour sortir de ce fameux goulot où l’on reste coincé ? 9 points pourraient faire notre salut. En voici le détail.

– Des politiciens passionnés, passionnés oui mais par autre chose que leur propre avenir ! Le mouvement de table rase ayant fait suite à la mise à bas du régime Ben Ali a permis l’émergence d’une classe politique nouvelle. C’est la composition de cette caste dirigeante qui nous fait, en partie, défaut. Ces nouveaux arrivés comptant parmi eux des arrivistes mais aussi des parvenus nous offre, en retour de leur gloire nouvelle, un rendement indigne de leurs nouveaux postes … Il nous faut des Hommes politiques et n’est pas Homme politique qui le veut.

– Des citoyens conscients, de leurs devoirs en plus de leurs droits ! Tant que l’incivisme nous mine, nous ne pourrons pas avancer. Le constat est aussi simple que pragmatique : Nous avons besoin d’une révolution au niveau des valeurs pour dépasser notre crise qui n’est pas que politique. Notion de travail, de conscience, de correction, de respect d’autrui, de rigueur… autant d’attitudes à cultiver pour tirer le pays de son marasme ; car c’est utopiste d’espérer qu’un gouvernement de quelques dizaines de personnes puisse tirer, seul, une dizaine de millions de Tunisiens que des dizaines d’années de mauvaises habitudes empêchent d’avancer.

– Des syndicats œuvrant pour le peuple : et non contre le gouvernement ! La Tunisie compte désormais parmi ses organes de poids : l’UGTT. Une force syndicale ayant fait preuve de pouvoir réel sur le cours des événements politiques. Alors que la Tunisie connait un casting nouveau de dirigeants, le bras de fer syndicat/ pouvoir est on ne peut plus d’actualité. Le planning des grèves est long et varié : de nombreux secteurs touchés et l’impact se chiffre en dinars. Démonstration de force, oui, mais pour le citoyen et non contre lui, par répercussion.

– La fin des campagnes de propreté ! Tant que la propreté fera l’objet de campagnes nationales, nous croulerons sous les ordures. L’importance accordée aux détritus devra cesser d’être occasionnelle et d’accompagner les visites officielles en les précédant d’un jour. L’image stéréotypée mais bien belle d’une Tunisie « verte » n’est plus. C’est un fait. Nous devons travailler un minimum à faire en sorte que ne naisse pas celle d’une Tunisie tiers-mondiste où les chiens errants cohabitent avec les citoyens et où les citoyens cohabitent en paix avec la saleté environnante.

– Maintenir les acquis à défaut de pouvoir en créer d’autres : Nous n’avons plus les moyens de lancer de nouveaux grands projets. Notre infrastructure en a pris un sacré coup de vieux. A défaut d’améliorer l’infrastructure tunisienne, nous devrions essayer d’assurer la maintenance de l’existant. Routes en état déplorable, aéroports vieillissants, administrations au bord de l’écroulement… Quelle image s’en dégage de nous ? Quel effet celle-ci a-t-elle sur nous, au quotidien ? Quelle réaction en résulte de la part des investisseurs de passage sur nos terres? Le constat n’est pas bon, mais peut être changé, si volonté il y a !

– Tolérance zéro mais tolérance tout de même ! Les risques sécuritaires ne sont plus au stade de risque depuis que les menaces se sont mutées en attentats. La divergence idéologique a fait mort d’hommes. Elle a distancié un tissu social dont la cohésion n’était qu’apparente. Face à certaines manifestations d’extrémisme, la tolérance zéro devra être de mise. Toutefois, cette intransigeance dans la manière de traiter avec une différence devenue sanglante ne devra pas nous faire oublier la tolérance. La stigmatisation de l’Autre est loin d’être la solution pour cette société faisant sa crise d’adolescence.

– Un enseignement qui se veut aussi éducation. Nous ne pourrons être sauvés, sur le long terme, qu’au moyen de l’Ecole ! Nos institutions scolaires renferment la solution aux maux rongeant ce pays. Toutefois le pouvoir de l’éducation ne pourra être perceptible qu’après une réforme au niveau des programmes et une évaluation du secteur et de ses acteurs. L’école pourra ainsi assurer son rôle annexe, celui d’éduquer, d’inculquer des valeurs et de jouer un rôle que certains milieux familiaux ne jouent pas. A l’école on n’apprend pas qu’à lire, on apprend aussi à vivre, à savoir vivre.

– Un bon gouvernement et non un gouvernement de «bons ». Le rendement du gouvernement Essid est loin d’être satisfaisant. L’erreur est-elle dans la communication ou dans l’action elle-même ? La réponse est dans cette volonté de plaire et de contenter qui s’amenuise, plus elle est recherchée. Nous avons désormais plus besoin de rigueur et de force que de mollesse et de populisme. « Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement. », disait Saint-Just. A force de vouloir être notre ami, le nôtre risque de devenir la principale source de notre mal.

– Une élite respectée et méritant le respect. Comme toute société en pleine effervescence la nôtre a besoin d’initiateurs pouvant jouer le rôle de guidage quand on perd la boussole et « penser » notre mal pour mieux nous apprendre à en guérir. Nous avons besoin d’une élite, une vraie, non pas celle d’experts en tous genres que le monde virtuel a permis de propulser, mais de théoriciens pouvant vulgariser la connaissance et non tomber dans la vulgarité eux-mêmes. Cette classe d’intellectuels et de connaisseurs méritera le respect en ne cherchant pas sa propre gloire, celle qu’on obtient, en temps de buzz, d’une manière facile ; mais en cherchant ce qu’il y a de plus difficile : éclairer la foule pour la faire avancer. N’est pas chef de file celui qui ne cherchera qu’à l’éblouir.

« On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d’espérance.», disait Napoléon Bonaparte. Nous avons plus que jamais besoin de marchands d’espoirs !

Adieu Gannoun…

Alors que le monde était Bardo, dimanche 29 mars 2015, disparaissait une grande figure de la scène culturelle. Ezzeddine Gannoun, celui que le théâtre passionne, est parti loin des feux des projecteurs pendant que les regards s’étaient posés ailleurs. En effet, la marche internationale interreligieuse et populaire de dimanche a accaparé toute l’attention. Et à côté de la politique, la culture passe évidemment inaperçue.

Il fut un temps où on accusait Ben Ali et son système d’avoir marginalisé la culture et créé la diversion susceptible de mener ailleurs l’intérêt du Tunisien, vers ce qui est sans intérêt justement. Ben Ali n’est plus là, mais notre désintérêt pour la chose culturelle demeure intact. Seule une minorité fait, dans ce contexte, l’exception, aux côtés des « cultivés » du dimanche et de ceux de Facebook, manifestant un intérêt d’occasion à la culture, au rythme du buzz et du m’as-tu vu.

Le sport national qui consume à lui seul l’intérêt populaire est incontestablement la politique avec ses nouvelles stars, ses répliques fétiches, ses slogans grandiloquents, ses figurants médiatiques et ses spectateurs béats tenus en haleine par des événements sans fin et dont le point culminant est quasi hebdomadaire. Ce dénouement qu’on attend et qui ne vient pas et cette manière qu’a le politique de nous tenir par les sentiments nous empêchent de voir l’essentiel. L’accueil qui a été réservé au décès de Ezzeddine Gannoun l’a prouvé.

Celui qui a redonné vie à un bâtiment des années 30 pour y faire naître l’Espace Al Hamra est parti dans la discrétion, car nous sommes un peuple qui aime les fanfarons. Celui que le ministère de la Culture a désigné comme « une des sommités de la culture tunisienne » est parti dans la discrétion, car la culture ne dit plus grand-chose à beaucoup de monde. Car l’amour de la culture n’a pas été semé sur cette terre, nous n’y avons rien à récolter, dans la quantité du moins.

« Pratiquer » la culture comme passion ou comme profession, l’apprécier et la soutenir relève désormais du militantisme car le mouvement de foule va ailleurs. Nous sommes, ainsi, dans cette phase qui fait que ce soit la foule qui crée l’élite et non l’élite qui façonne la foule. Ce n’est donc plus (ou très peu) la culture qui théorise et éclaire mais le parcours politique qui choisit et propulse les leaders d’opinion au gré des tournures que le pays prend ou qu’on voudrait qu’il prenne.

Experts en tous genres ont investi la scène publique, élite barbante puisant sa légitimité de réseaux de circonstance, leaders d’opinion dont le seul apport ou presque se résume à quelques statuts Facebook ont suppléé, dans les esprits, les vrais esprits pensants. Cette nouvelle élite a rebuté nombre de personnes tant les idées émises ont été, très souvent, en décalage par rapport à nos priorités et à notre contexte. Ces diversions pensées ont été tellement peu argumentées et hors sujet qu’elles ont vidé la notion d’élite de son sens et de son rôle.

L’Histoire ne retiendra pas les noms de ces usurpateurs, mais, en attendant, ceux qui sont la vraie élite pensante de ce pays s’éteignent dans l’indifférence générale. L’engouement pour la culture et même le regret de ses figures emblématiques sont ainsi à la merci de cette élite de façade. Si certains noms s’étaient mobilisés sur la toile pour rendre hommage à Gannoun, des milliers de suiveurs l’auraient fait à leur tour. Mais ces leaders d’opinion étaient attirés vers un autre spectacle dimanche dernier.

Celui qui a fait des spectacles et qui a formé des générations pour, n’a donc rien à attendre du peuple et de ses chouchous, de la classe politique et de ses pantins. Aux personnes de sa trempe, c’est la Nation qui est redevable et c’est uniquement à elle de les honorer, dans la vie et quand la mort les fauche. La Nation a ses institutions qui devraient être indépendantes de la chose politique passant de main en main et de poche en poche. La Nation a de vrais représentants se concrétisant dans un état d’esprit qui considère la Tunisie, ses courants d’idées, ses figures emblématiques dans la continuité de ce qui a été construit et dans l’anticipation de ce qui doit l’être. Cette construction d’ordre culturel devrait être indépendante de la volonté politique et des caprices de ses acteurs du moment et de leurs cabotins.

La Nation est une construction idéologique qui, comme un kaléidoscope, de plusieurs couleurs est formée. La culture, de ces couleurs, en est une et, de notre kaléidoscope, cette couleur tend à s’effacer. Parce que l’Histoire d’une Nation n’est pas que politique, mais est aussi du domaine du social et de celui des idées, elle ne retiendra certainement pas tous ces noms qui monopolisent l’attention générale et dont l’apport est soluble dans l’air. Mais l’Histoire retiendra que, le 29 mars 2015, Ezzeddine Gannoun est mort. Dommage que ceux pour qui il avait consacré sa vie, n’aient pas été là pour honorer sa mort. De l’histoire, ceux-là n’avaient retenu que l’anecdote…

« Quand l’homme de guerre a fini sa besogne de héros, il rentre dans sa maison et pend son épée au clou. Il n’en va pas de même pour les penseurs. Les idées ne s’accrochent pas au clou comme les épées. Quand le philosophe, quand le poète, se repose, ses idées continuent de combattre. Elles s’en vont en liberté, comme des folles sublimes, tout briser dans les mauvaises âmes et remuer le monde », avait écrit Victor Hugo. Mille excuses à nos penseurs morts ou qui se meurent, dans ou par l’indifférence générale.

La différence devient dangereuse

La différence au niveau des idées est bénéfique mais lorsque celle-ci devient un moyen de laisser naître le terrorisme, de le faire proliférer, de le blanchir quand il agit et tue et d’aller jusqu’à mettre en doute son existence, la différence devient dangereuse.

Car elle divise, pour mieux régner, cette force désolidarise le corps qu’on compose et fait que nous avancions, avec des crédo différents, vers des buts qui ne sont, en définitive, pas les mêmes.

Nous sommes deux Tunisies

Nous sommes désormais deux Tunisies : celle qui se débat et s’enfonce et celle qui, pendant cela, continue à avancer vers un but. Deux cultures se disputent le pays, celle voulant l’islamiser ne se remarque que quand l’horreur frappe et tue. Elle est néanmoins perceptible au détour d’une discussion, lors d’un trajet en taxi, sur les ondes de certaines radios à tendance religieuse, sur les plateaux télévisés de troisième type et dans la bouche de politiciens d’un genre nouveau… Nous sommes divisés et notre division dépasse les principes de tolérance et d’acceptation de l’Autre, car elle a pris un visage funeste.

Nous ne mesurons l’ampleur de la scission qui s’est opérée au sein du tissu social tunisien que quand le terrorisme nous frappe. Ces extrémistes sont le paroxysme que peut atteindre cette différence entre des concitoyens prônant la mort comme revanche face à d’autres luttant pour que la vie se poursuive et que le pays prospère. Cela était perceptible il y a quelques années déjà, quand des extrémistes religieux d’Ansar Chariâa faisaient des démonstrations de combats sur scène, devant des milliers de conquis scandant des « Allahou akbar ». Au nom du laxisme, on avait laissé faire.

Tant d’éléments tangibles tendent à nous rappeler que la culture tunisienne n’est plus unique mais dupliquée. Qu’ils soient éducatifs, cultuels, associatifs ou politiques, plusieurs secteurs en attestent. Pendant que l’enseignement public pâtit des grèves et que des élèves sont pris en otage par leurs propres enseignants, les écoles coraniques pullulent et diffusent un message attrayant par la quiétude qui s’en dégage. Discipline, rigueur y sont les maîtres-mots alors que de l’autre côté, on rame vers la médiocrité organisée.

Même constat du côté de l’exercice du culte : près de 200 mosquées non officiellement déclarées diffusent un prêche non contrôlé. D’autres ont, officiellement, échappé au contrôle de l’Etat, voire sont sous le contrôle de radicaux y prêchant leurs idées librement et faisant parmi leurs fidèles de potentiels terroristes. La case mosquée en est devenue, dans le parcours d’un jeune « repenti », un signe alarmant. A cette mouvance, même nos symboles ont été atteints. La mosquée Ezzitouna qui échappe à l’autorité de l’Etat est passée de haut-lieu de l’Islam à l’emblème le plus frappant de ce mal qui nous a gangrénés.

Du côté des médias, la même dichotomie existe. Des radios à tendance religieuse diffusent, en toute illégalité, un discours haineux et extrémiste. Diabolisant la femme, la modernité, la Constitution voire l’Etat lui-même, ces radios que la HAICA n’a pas réussi à stopper n’en ont pas fini de polluer l’esprit de ceux qui les écoutent et de nourrir la vision d’une Tunisie voulue différente, à coup d’anachronismes et de stigmatisations. Des sites internet ont aussi permis de blanchir le terrorisme et d’exprimer des discours extrêmes. Un radicalisme structuré a ainsi pu naître et s’est nourri tous les jours de la crédulité de ses cibles.

La société civile, échine des derniers changements politiques n’a pas été épargnée. Y ont proliféré des associations aux revenus inconnus et aux fonds suspects. Le plan d’action y est social essentiellement mais la tendance religieuse s’en dégage aisément. Comme aux temps des croisades, on tente de rallier le plus grand nombre de personnes à un islam radical et pour cela, tous les moyens sont bons, tant que les failles ne sont pas comblées.
La scission évoquée plus haut prend une forme politique dans le cadre d’un discours télévisé pointant le manque de neutralité et plongeant en plein dans la propagande, voire dans le risible pathétique. Même les attentats du Bardo sont ainsi mis en doute par certains. Les personnes assassinées n’ont jamais existé et ce sont les services secrets étrangers qui ont tout préparé. C’est ce que débitent des intervenants en tous genres (mais d’un seul bord) ayant pris la liberté d’expression comme cheval de Troie pour diffuser un discours dangereux au lieu de condamner ce qui est universellement condamnable. Avancer que Daech n’existe pas alors que des victimes tombent tous les jours est une réflexion honteuse mais ô combien révélatrice du hiatus idéologique que certains politiciens nourrissent.

Ce sont toutes ces personnes qui nourrissent nos divisions, celles qui peinent à se prononcer quant à l’horreur et qui, au lieu de la dénoncer, la justifient à l’aide d’arguments en tous genres. C’est d’abord la politique voulant faire de nous une réplique du modèle turc qui nous a divisés. C’est l’argent venu d’ailleurs qui a acheté des consciences monnayables pour bâtir entre nous des murs idéologiques aussi imperceptibles que difficiles à détruire. Ce sont ceux qui ont contribué, au quotidien, à décrédibiliser l’élite tunisienne, qui ont cassé tout modèle susceptible d’agir sur les esprits qui s’égarent. La politique des étapes a fait aujourd’hui que nous nous habituions à l’horreur et que nous nous accommodions avec le discours qui l’a fait naître. En peu de temps, l’extrémisme religieux qui a été toléré par certains politiciens s’est mué en terrorisme et est sorti de la sphère des idées qu’au nom des libertés, nous nous devions d’accepter, à la sphère de l’action sur terrain et par les armes.

Le wahabisme a gagné en champ d’action grâce aux révolutions. Il a conquis de nouvelles terres et y a trouvé des adeptes en nombre. Parce que la guerre est donc menée sur notre culture, nous devons agir d’abord par les idées. Parce que la guerre prend aussi des allures de bataille sur terrains improvisées nous devons bien penser nos répliques et former nos sécuritaires pour. Parce que certains visent les jeunes, nous devons mettre la jeunesse au centre d’une réforme culturelle les intégrant et leur inculquant les valeurs de citoyenneté et de rigueur. Parce que l’éducation est notre arme de construction massive nous devons avoir la conscience de l’apport qui peut en découler et du danger qui, à travers sa déstabilisation, peut se produire.

Notre action a demeuré longtemps politique uniquement. Pendant ce temps, d’autres ont agi sur des terrains multiples et ont ratissé large. Du politique au culturel et de l’associatif au cultuel, ils ont fédéré là où les autres se dispersent. Le constat est tel que nous sommes, à ce jour, deux Tunisies, l’une justifiant l’horreur et contribuant à son épanouissement sur nos terres, même indirectement; l’autre se battant contre le mal avec des moyens qui s’amenuisent et une politique seulement politicienne sans stratégie d’action sur le long terme. Parce que le califat est une culture et que l’islamisme extrémiste est la plus pernicieuse des idéologies, nous devons aussi agir par la culture et l’idéologie pour combattre ce mal qui nous guette : la division cherchant à faire de nous ce modèle que nous ne sommes pas.

Attentat du Bardo- Fini le terrorisme des tranchées!

L’extrémisme religieux a frappé, ce mercredi 18 mars 2015, et a frappé fort. La dernière attaque terroriste est des plus sanglantes mais aussi des plus « novatrices ». Les « fous de Dieu » sont sortis des tranchées, ont quitté le Châambi et ses environs et ont atteint la capitale, son symbole le plus fort et celui de notre culture : le musée du Bardo. L’attaque était censée cibler l’Assemblée des représentants du Peuple, mais ratant leur cible, les éléments terroristes en ont trouvé une de rechange, avec un impact aussi fort. Sur internet un message a été adressé aux adeptes de la mouvance radicale, les comptes twitter de la branche islamique étant surveillés de près (du moins, par les internautes qui les dénoncent publiquement) et fermés quasi systématiquement, ensuite.

Deux jours avant, un tweet avait été publié. Il annonçait « une nouvelle heureuse qui frapperait les adeptes de la modernité et de la culture ». Le signal avait été donné et le teasing fait n’a été lu, dans son aspect annonciateur, qu’après coup (quoique ce tweet soit en contradiction avec le fait que la cible première était, selon plusieurs versions, l’ARP). Cette annonce sournoise a fait suite à une tirade rendue publique hier, sur un site de partage de documents.
Le long texte a été publié par ceux qui revendiquent l’attaque sanglante du musée du Bardo et au cours de laquelle sont mortes 21 victimes. Le texte en question est agrémenté de photos des terroristes abattus présentés, évidement en héros, de captures d’écrans illustrant le crash boursier et de versets coraniques justifiant, selon la lecture propre aux groupes islamistes en question, l’horreur commise au nom de Dieu.

Ce qui se dégage en évidence de pareille communication est que les jihadistes ne vivent plus en marge de la société. Leur clandestinité ne fait pas d’eux des êtres déconnectés de la réalité, de la modernité et de l’actualité. Dans leur texte publié hier et intitulé « une journée ordinaire », il a été relevé que les dirigeants français ont réagi avant ceux tunisiens, il a été rappelé et étayé par des graphiques la dégringolade des indices boursiers, il a repris les déclarations officielles et les différentes versions données notamment par Mohamed Ali Aroui porte-parole du MI, présenté comme « l’impie» avec toute la connotation et les déductions découlant de pareil qualificatif. Ont même été publiées, les photos des cadavres des deux terroristes, sans le tag dénotant l’exclusivité du journal tunisien qui les avait divulguées.

Avec toute la latitude que permet le monde virtuel et tout le confort qu’y représente l’anonymat, les extrémistes religieux ont gagné en force d’action mais aussi de réaction. Après l’annonce et l’euphorie, ils sont passés au stade de récit et d’analyse. L’acte d’hier a été expliqué dans les détails dans une lecture de l’intention des deux éléments pourtant neutralisés et n’ayant, a priori, pas pu livrer, aux leurs, leur version des faits. Dans ce récit, la connotation de la joie est palpable et explicite. Elle est dans les images utilisées et dans les mots.

Paradoxalement, les adeptes du mouvement radical ont été appelés à ne pas montrer leur joie publiquement et à la garder pour eux pour ne pas être repérés. En effet, pareilles manifestations d’euphorie suite à des attentats terroristes avaient fait l’objet d’arrestations et de condamnations auparavant. Indiscipline ou faute d’avoir reçu le message à temps, quelques individus sont sortis fêter dans un quartier des environs de Tunis hier ce qu’ils désignent comme « l’invasion de Tunis » à coup de feux d’artifices et de « Allahou akbar ».

Les terroristes dans un pragmatisme déconcertant ont perçu l’impact de l’ostentatoire sur leurs capacités d’agir. Ils ont dépassé les stéréotypes de nature physique à travers lesquels on les cataloguait jusque-là. Sans barbe, ni qamiss, ils se fondent dans la masse et passent inaperçus. Le texte publié hier explique en effet que les terroristes de l’attaque du Bardo avaient pris le métro et caché leurs armes à la station de bus mitoyenne au musée. Ils sont arrivés jusqu’à l’intérieur du musée sans être dérangés par un quelconque contrôle d’identité, par la moindre suspicion citoyenne.

La facilité avec laquelle l’action d’hier a été menée, l’absence d’obstacles et l’absence de réaction anticipative de la part des éléments sécuritaires a, au vu des récits des faits effectué dans le cadre du document cité plus haut, encouragé le groupe revendiquant l’attentat à poursuivre son action meurtrière. Une appréhension semblait donc les dissuader de mettre en place des actes terroristes dans la capitale. L’appréhension n’existe plus et la facilité avec laquelle l’attentat d’hier a été mené fait l’objet d’un appel à en organiser d’autres. L’énumération des types d’attentats à organiser va de l’idée d’écraser des passants sur les routes, à l’étouffement par l’oreiller, à l’empoisonnement… Les nationalités citées sont la française, la britannique, l’américaine, l’allemande… L’action terroriste semble donc vouloir aller vers l’inattendu pour choquer davantage, pour faire plus mal et pour semer la paranoïa.

« Pourquoi aller en Libye et dépenser 3000 dinars pour le djihad et le martyr ? Vous pouvez en restant à Tunis, en achetant une arme, agir en plein pays du taghout! », C’est ce qu’on peut lire dans ce manifeste extrémiste d’un nouveau genre. Cet appel explicite est d’autant plus dangereux que, s’il est suivi, l’ampleur des dégâts pourrait être importante et la capacité de réaction des autorités déstabilisée. Car la marginalité prenant les aspects du commun pourrait devenir imperceptible et, de ce fait, beaucoup plus efficiente, beaucoup plus douloureuse et beaucoup plus plurielle.

Le terrorisme anecdotique n’est plus, c’est ce qui se dégage d’une lecture de la scène tunisienne régionale et internationale. Une analyse du discours terroriste et des moyens qui le véhiculent est susceptible de le prouver, l’énumération qui va crescendo des différentes attaques meurtrières ne peut que l’attester. Nous passons de l’occasionnel au récurrent et le danger serait, dans ce triste passage, d’en arriver aussi à « l’habituel ».

Parce que nous ne devons pas nous habituer à l’horreur et que nous devons la combattre au quotidien, parce que les terroristes ont changé de cap, nous devons en changer aussi. Nous sommes en train d’avancer d’une manière symétrique, les islamistes vers leur objectif fatal et nous-mêmes vers un inconnu que l’on jalonne de discours politiques populistes et utopistes à la fois. Dans cette symétrie de la parole, de l’action et de la réaction, les islamistes deviennent de plus en plus virulents quoique la volonté d’éviter l’alarmisme avance le contraire. D’un point de vue sécuritaire et gouvernemental, nous avons besoin de nouvelles stratégies, de personnes qui assurent et non de personnes qui semblent vouloir uniquement nous rassurer. Nous avons besoin de sang neuf pour chasser « le mauvais sang » !

Habib Essid, on aurait plus pitié de lui que de nous

Annoncée trois jours auparavant, l’allocution du chef du gouvernement Habib Essid à l’adresse des Tunisiens était attendue. Mais l’attente a été suppléée par la déception, au bout de deux minutes. Celui que l’on voit, depuis son investiture, sur des photos et courtes vidéos faire du terrain a fait hier une prestation télévisée peu convaincante au vu des nombreuses réactions qui lui ont fait suite.

Un grand oral aux allures de petite lecture de texte. Telle est l’impression qui se dégage des huit minutes de télé qui ont fait 33% de taux d’audience, selon audimat.tn. Nombreux étaient les internautes et les journalistes qui ont vu cette prestation d’un mauvais œil et l’ont très vite fait savoir. Pourtant, en théorie, le discours de Habib Essid contenait tous les ingrédients pouvant en faire une réussite. On y trouvait, pêle-mêle, l’empathie, le pragmatisme, la confiance, le réalisme et l’espoir, le constat et les promesses…
Deux paradigmes essentiels pour un discours politique « appréciable » font l’ossature de ce discours politique mou : le premier est de nature morale et le deuxième se rattache plus au champ du matériel et du chiffré. En prime time, notre chef du gouvernement fraîchement installé nous a dressé une esquisse sombre de la situation du pays. En chiffres et en pourcentages, il nous a énuméré les raisons de la morosité dans laquelle le pays se débat.

En revanche, ni l’attitude, ni les mots faisant ce discours n’étaient adéquats. Car c’est sur un ton monocorde, que Habib Essid nous a évoqué des mesures urgentes et un plan de sauvetage imminent. Ramant vers la fin de son allocution, les yeux rivés sur son papier, affrontant la caméra subrepticement et à intervalle régulier (celui se chronométrant sur un clin d’œil), Habib Essid s’est voulu convaincant mais ne l’a pas été. Pouvait-on l’être avec une posture sans mouvement aucun ? Avec une constance dans le débit et dans l’intonation plus proche de la récitation que de la verve politicienne espérée.
En Habib Essid, hier, nous avons cherché la figure de leader sans la trouver et nous avons attendu l’enthousiasme du politicien sans le ressentir. Celui qui voulait nous alarmer pour mieux nous rassurer, n’a fait que nous alarmer par son manque d’assurance. L’exercice était lisse, trop lisse pour nous toucher, nous brusquer, nous convaincre.

Commençant par une pensée aux martyrs et aux blessés de la révolution à qui il a souhaité, quatre ans après, un prompt rétablissement, Habib Essid est passé d’un constat de la situation presque trop impersonnel au « Je ». Il nous a rappelé ses motivations en pareil poste et la nature du « défi » qu’il entend soulever, pour sauver la Tunisie.

Le « Je » manquait cependant d’affirmation et le jeu n’en était que plus défaillant faisant perdre la partie à celui qui voulait commencer à gagner en popularité et à marquer des points. Il a pourtant l’air gentil Habib Essid, abstraction faite de ses portefeuilles passés. Il a tellement l’air gentil qu’on aurait plus pitié de lui que de nous qui croulons dans ce pays qui sombre en médiocrité.

Pourtant, des figures politiques peu connues ont pu, en peu de temps, devenir des icônes. Avaient-elles les épaules plus solides ? Non probablement ! Peut-être avaient-elles juste le bon carnet d’adresse et le bon réseau pouvant ouvrir des portes sur le meilleur en matière de communication, de coaching et de conseil. Car à Habib Essid manquait, justement, ce je ne sais quoi qui gomme les défaillances et accentue les atouts, qui prévoit les réactions, les orchestres et provoque, quasi mathématiquement, la conviction. Ce je ne sais quoi qu’on appelle art de la persuasion, éloquence, ou maîtrise du discours oral, plus simplement, a manqué à notre chef du gouvernement.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, le grand oral de Habib n’a pas réussi à capter suffisamment pour convaincre. Son contexte était mal choisi, les regards et l’attention étant braqués ailleurs : sur Nidaa qui se décompose et sur l’affaire de la semaine (du mois voire de l’année) celle de Ben Gharbia, Herissi, El Wafi, Touil… Les projecteurs se sont braqués un court moment sur notre chef du gouvernement qui nous balbutiait, à demi-mots, un message où se mêlaient souffle froid et souffle « chaud », l’alarmisme et un espoir aux allures de fatalisme.

Le décor n’a pas suffi à Habib Essid, le bureau, la droiture, les mains sagement posées, les jambes statiques, la concentration dans la lecture, la caméra… A Habib Essid il manquait un prompteur, de la théorie et de l’exercice. Peut-être attendait-on de Habib Essid plus qu’une lecture sans bafouillage. Peut-être attendait-on plus qu’un constat. Peut-être attendait-on plus que des promesses. Au fait, que pouvons-nous attendre de lui? Personne ne pourra nous sauver, hormis nous-mêmes ou un miracle !

Un terroriste sur le divan

Le compte Twitter de « Ifriqia lel ilem », réputé proche de Daech en Libye, a annoncé la mort du terroriste tunisien Ahmed Rouissi. Le terroriste aurait été tué dans une attaque de Fajr Libya. Ahemd Rouissi n’est pas le premier tunisien à être devenu un terroriste notoire. Un grand contingent tunisien se trouve en Syrie, également et ailleurs, là où le terrorisme foisonne.

Et le terrorisme est parmi nous! C’est un constat que nous faisons au lendemain de chaque attaque sanglante. Que cela ait lieu à Paris, à Copenhague, ou au mont Châambi, c’est dans l’imminence que nous réagissons par rapport à l’horreur immédiate, malgré sa latente constance. Ce n’est pourtant pas au moyen des réactions à chaud que nous pourrons mettre à bas ce mal devenu universel. Nous ne pourrons achever la bête immonde, qu’une fois l’avoir bien connue, saisi ses points forts et ses défaillances, sa nature et celle de ses motivations.

Le terroriste est un être communicant… avec ses semblables

L’Algérie avait connu le terrorisme avant qu’il n’ait pris sa dimension technologique nouvelle, avant que Facebook ne soit utilisé pour le partage des vidéos, avant que Twitter n’existe pour les annoncer, avant que Skype ne soit l’instrument de communication des terroristes branchés et connectés. Le terrorisme qui avait frappé l’Algérie avait été étouffé, faute de moyens de communication pouvant faire du phénomène local un phénomène international. Sa perception a donc été différente de celle qu’on porte quant aux attentats « contemporains ». Le terrorisme qui a fait saigner n’a pas connu la dimension transnationale que connait le terrorisme actuel ; et la menace, on la sentait circoncite, avec un champ d’action limité géographiquement.

C’est désormais à travers les réseaux sociaux tels que Facebook et twitter que les ramifications islamistes hiérarchiquement stratégiques se tissent. C’est à travers les forums de discussion, les bases de partage de vidéos, photos et textes que les réseaux terroristes ont pu se maintenir et proliférer. C’est à travers les sites d’échanges et de discussions comme Skype que les relations sont maintenues entre des éléments éparpillés dans le monde. C’est au moyen des dernières technologies d’image que l’horreur se met en scène.

Le terrorisme n’est plus anarchique, il est structuré, réfléchi, préparé, annoncé. Dans la vidéo où on voit 21 djihadistes égorger 21 coptes, le « narrateur » lance vers la fin du « film » une menace à l’égard de l’Italie. L’effet de surprise n’en est que plus intensifié par une technique de teasing qui fait froid au dos. En Tunisie, le lancement se fait sur les réseaux sociaux où l’on annonce de bonnes nouvelles avant que ne tombent celles faisant état de frappes mortelles parmi les agents de l’ordre. Le terroriste cesse donc de progresser dans la marginalité et dans la discrétion. Il est plus présent, plus narguant, malgré tous les moyens mis au point pour le combattre.

« La réponse strictement militaire a été incapable de faire cesser les attentats terroristes », avait écrit Barthélémy Courmont, chercheur associé à l’IRIS et professeur de sciences politiques. Celui qui expose dans son livre l’approche américaine désormais plus analytique que défensive voit la force des terroristes résider en leur « capacité à affaiblir un adversaire ultra-puissant à l’aide de moyens limités transformant la guerre en une tension psychologique permanente ». Le terroriste cesse, de ce fait, d’être la personne mal intégrée, renfermée sur elle-même, échappant à sa société et en marge de ses repères. Il est présent, voire omniprésent. Il connait son adversaire qui n’est pourtant pas une personne mais une institution. Il maîtrise ses défaillances pour pouvoir bien le frapper et anticipe ses réactions pour pouvoir faire plus mal.

Le terroriste est un être épanoui… dans son cercle

« Il y a les privations, les frustrations, les sentiments d’offense, les manipulations de toutes sortes par des Etats ou des groupes, il y a la haine de soi et de l’autre. Il faut examiner chaque cas pour voir la composition particulière de cet algorithme de la violence », explique le psychanalyste tunisien, Fethi Ben Slama.

Très longtemps, le djihadiste retranché a été perçu comme un être marginalisé volontairement ou suite à un endoctrinement l’ayant fait sombrer dans l’extrémisme. Plusieurs analystes avaient fait de lui le portrait d’une personne manipulable et influençable car de faible caractère et d’un tempérament tendant plus vers la frustration que vers l’épanouissement. Pourtant, ces membres de nationalités différentes présentent une insertion optimale dans le groupe devenu microcosme et en deviennent unité à travers l’idéologie. La dispersion géographique et les différences culturelles s’estompent au profit d’une unité idéologique et de celle du but commun. Celui qui est externe au groupe verra, en ce but, une grande arnaque, celui qui en fait partie y verra un idéal à atteindre. Il sera stimulé par des plus forts que lui, hiérarchiquement et psychologiquement, car hiérarchie et guerre psychologique il y a.

Le point commun entre les jeunes endoctrinés est la perception qu’ils ont désormais du monde, une vision sans nuances, manichéenne basée sur le bon et le mauvais. Les critères sont d’une seule nature et celle-ci relève des valeurs, celles de l’islam évidemment, mais selon une lecture propre au cercle. Et c’est dans le cercle qu’on se développe désormais car le cercle rassure, quoique devenant vicieux, une fois bien imbriqués dedans. Devenant un membre du groupe, évoluant comme une partie et non plus comme individualité, les jeunes djihadistes changent de vie, de cadre et d’entourage.

Le terroriste est un être motivé… par les objectifs du groupe

David Canter, psychologue britannique de l’Université de Liverpool, avait tenté d’établir des profils psychologiques faisant de citoyens ordinaires des terroristes. Les résultats de ses entretiens avec des terroristes emprisonnés « ne correspondent en rien aux stéréotypes occidentaux dominants ». Il écrit ainsi dans les Visages du Terrorisme que « la chose la plus inquiétante concernant les terroristes est le fait qu’ils paraissent tout à fait normaux, qu’ils sont bien éduqués et qu’ils ne montrent aucune indication de maladie mentale dans leur interaction avec le monde. »

La vision stéréotypée du terroriste en devient ainsi désuète et force est de constater qu’il n’y a pas un seul type de personnalité qui prime. Une étude menée par le psychiatre expert en terrorisme Sageman a permis de démontrer que, dans un groupe de terroristes d’Al Qaïda, seul le quart n’avait pas d’emploi au moment de son départ pour le djihad. Quant au profil psychologique de l’échantillon d’une centaine de terroristes choisis, Sageman révèle qu’ils ne présentent pas de troubles psychologiques particuliers. Le psychiatre américain a même développé une thèse selon laquelle une personne asociale ne pourrait pas évoluer dans un groupe terroriste et être encline à se soumettre aux ordres.

Ce qui est commun à ces jeunes et moins jeunes partis au djihad est un contexte national particulier pour le cas de la Tunisie. Des libertés de culte exercées après des années d’oppression, un regain d’intérêt pour la foi et un endoctrinement structuré et probant, font partie des réponses qu’on pourrait apposer à une question que beaucoup se posent : pourquoi cette déviation de parcours ?

« Il y a les rétributions narcissiques, celles de devenir un héros, un chevalier de la vengeance (…) On anoblit ses pulsions agressives ou meurtrières par le radicalisme identitaire. Il y a aussi des rétributions matérielles et économiques, c’est connu, l’engagement dans le radicalisme est payé de diverses manières. », explique encore Fethi Ben Slama. Ainsi, stimulé par un certain idéal ou par ce qu’en réalisant il gagnerait, le terroriste est prêt à oublier parents et enfants, à entamer une vie de sacrifices jalonnées, à renoncer à ses repères et à en prendre d’autres. Le tout au bénéfice du groupe, de l’idéologie et de ses projets. C’est la promesse d’un au-delà meilleur qui motivera certains kamikazes, c’est le rêve de se voir entouré de Houryiates (jolies femmes qu’on retrouve dans l’au-delà) qui fera commettre les pires assassinats à d’autres. C’est l’ambition de faire régner la pensée commune qui motive le groupe, c’est une ambition plus individualisé qui motive les « singularités »formant le groupe.

Comme signe de rupture avec leur ancien mode de vie, ils troquent leur vraie identité contre des pseudonymes. Ils renoncent à leur appartenance citoyenne en renonçant aux valeurs de citoyenneté régissant la patrie et la relation à elle. C’est là un des arguments avancés par ceux qui pensent inadéquat le fait de traiter les extrémistes religieux selon le prisme de la tolérance, des droits de l’Homme et des valeurs de respect qui en découlent. « Si ces personnes ne se soumettent pas aux lois de l’Etat, pourquoi l’Etat doit-il les traiter selon ses codes ? », entend-on souvent dire. Pareilles réflexions sont susceptibles de mener le pays vers des écarts quant aux lois existantes et celles en cours de mise en place, vers des dépassements en tous genres et une remise en cause des libertés personnelles chèrement acquises, rétorquent les organismes défendant les droits de l’Homme. Une rigueur dans la manière de traiter le terroriste et de traiter avec lui doit forcément passer par une législation ferme et sans ambigüité, c’est ce que l’on préconise en réponse.

Le terroriste est un citoyen… qui n’est plus

La réinsertion de citoyens passés par la case terrorisme présente des spécificités particulières. A deux reprises, des présidents tunisiens diront explicitement la disposition du pays à réintégrer des éléments retournant du Djihad, que ceux-ci restent Tunisiens et qu’en cas de « rédemption », ils seront les bienvenus. On entendra d’autres proposer sévèrement que la nationalité tunisienne leur soit retirée. Et on verra la France mettre à exécution ce choix radical. Ces jeunes partis combattre au nom d’Allah peuvent-ils retrouver une vie normale après avoir coupé les attaches avec leur environnement naturel ? La question peut s’envisager d’un point de vue psychologique car ces individus ont vécu des situations extrêmes, ont vu la mort de près, l’ont, pour certains cas, donnée. L’idée d’une vie normale après avoir traumatisé et été traumatisé relève, selon certains praticiens, de la théorie, celle pouvant faire d’eux de véritables cas d’école nécessitant plutôt une observation régulière.

Pour le moment, et pour la majeure partie, les individus partis en Syrie ou en Iraq combattre n’en sont pas là. Ces jeunes hommes et femmes partent avec l’intention de mourir pour Dieu. La mort est inhérente à leur projet de vie nouveau, elle en est la finalité et non uniquement la fin. A partir de pareille perception de sa propre mort, un jeune endoctriné en arrive à banaliser la mort en général y compris celle des autres. C’est ainsi qu’on voit des terroristes achever sans l’ombre d’une hésitation d’autres personnes. On les voit mettre en scène pareils massacres et brandir fièrement les têtes coupées.

« Le processus de radicalisation, et pas seulement dans le cas des djihadistes, conduit à une désensibilisation progressive) l’empathie pour autrui, jusqu’à la négation de l’humanité du prochain, ce qui permet de le traiter comme un animal ou une chose », précise Dr Ben Slama. L’acte terroriste, selon le prisme à travers lequel on l’aborde, selon la réflexion et l’appartenance idéologique, est désormais apte à être interprété de deux manières : nous y verrons de la barbarie, ils y verront un acte de bravoure, une preuve extrême de l’adoration de Dieu. Plusieurs personnes ont d’ailleurs fêté, à chaque attentat, le meurtre de membres des forces de l’ordre, ceux que nous considérons comme martyrs et que les extrémistes voient comme des taghouts ennemis de Dieu.

« L’important, pour des terroristes, c’est qu’on parle d’eux. Couper une tête avec un couteau à beurre, ça fait davantage peur aux gens que de tuer quelqu’un avec un fusil », a écrit Samuel Leistedt, psychiatre et expert en terrorisme qui a écrit de nombreux articles sur les aspects comportementaux du terrorisme. Incontestablement, ce que cherche d’une manière consciente ou inconsciente un terroriste c’est ce passage de l’inutilité à une notion très relative de l’utilité. Leur but même tragique (leur propre mort) et fatal (celle des autres) devenant motivation leur donne une impression d’importance, une ascendance sur autrui, une puissance à travers la crainte suscitée. Le tout dans une mystification de l’assassinat faisant de ce qui est interdit par la religion et par la loi, un acte légitime et quasi-religieux.

Comme la découverte d’un vaccin fait l’objet d’études préliminaires approfondies, l’appréhension du phénomène terroriste s’envisage dans la durée et dans la profondeur. Les politiciens ont beau exprimer leur dénonciation de la violence, les pays voisins et amis ont beau écrire leur soutien dans des communiqués, les plateaux ont beau se tenir et tenir en haleine un téléspectateur qui au final n’en sortira avec rien, la démarche n’est certainement pas la bonne car le maillon essentiel de la chaîne demeure manquant. A-t-on abordé le terrorisme d’un point de vue analytique autre que politique ? A-t-on étudié le terrorisme comme phénomène social ? A-t-on étudié le profil terroriste d’un point de vue psychologique ? Certainement pas assez.

C’est pourtant la démarche méthodique qui pourra amener les réponses adéquates et non celles standards. Samuel Leistedt, professeur de psychiatrie légale spécialiste en terrorisme écrivait « Il n’existe pas de définition du terrorisme qui fasse l’unanimité. Mais il y a un dénominateur commun chez les terroristes: ils veulent faire passer une idée, un concept, une idéologie, de façon brutale, sur des cibles symboliques, en causant des dommages ». Tâchons de ne pas rester focalisés sur les dommages et de regarder plus loin pour pouvoir, sur le long terme, les éviter !

Liens utiles:
L’après-Ben Laden, l’ennemi sans visage, de Barthélémy Courmont, François-Bourin Editeur, Paris, 2011.

Le Vrai visage des terroristes : Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Marc Sageman
The faces of terrorism, édité par David Canter, 2010

Talbi victime du buzz

Nous avons bâti les fondements de notre culture et la modération de nos crédo sur des figures qui ont marqué notre Histoire. Haddad, Ben Achour et d’autres auront été et seront toujours les faiseurs de notre spécificité culturelle et de notre attachement au religieux sans anachronisme aucun avec l’époque et le contexte. Afin d’attaquer ces fondements et d’en imposer d’autres, on avait tenté d’attaquer ces personnalités illustres, de mettre en doute leur apport, comme la pensée novatrice d’Ibn Rochd avait été décriée par ses détracteurs. Des siècles après, et toutes proportions gardées, les représentants des idéologies « détonantes » sont encore malmenés par un courant tirant vers tout, tout sauf le débat constructif car, comme l’écrivait Goethe « tout devient inintelligible pour qui a peur des idées ».

La controverse autour de la théorie de Mohamed Talbi attestant que l’alcool n’est pas prohibé par le coran est intéressante car tout débat idéologique est salutaire. Elle a, en revanche, été abordée dans un contexte qui n’est pas le sien. Aurions-nous pu voir Paul Ricoeur exposer ses réflexions chez Patrick Sébastien ? Non ! Nous avons pourtant pu voir Mohamed Talbi aborder le point d’orgue de ses réflexions entre deux niaiseries télévisées, face à des invités d’un calibre différent du sien, avec des arguments autres que rationnels.

L’idée n’est en aucun cas d’explorer ladite théorie, de défendre celui qui l’a élaborée ou de dénigrer ceux qu’on avait placés face à lui. L’idée est de se demander comment on peut exposer notre élite à une dérive les détruisant. Car les dérives de comportements et de réflexions de Mohamed Talbi sont en relation avec son âge avancé et non avec le fond de sa pensée. Les conclusions auxquelles est arrivé notre illustre universitaire ont été traitées médiatiquement d’une manière légère dans un rapport chaud avec « l’actualité » qu’elles avaient suscitée. Elles ont été accueillies sur la place publique avec l’étonnement, l’indignation et le dénigrement allant de pair avec le traitement qui leur avait été accordé.

L’éminent penseur en est devenu la risée de tous ou presque et un mythe s’est écroulé. Avant lui, Hichem Djaït avait été critiqué pour sa prise de position télévisée au profit de Moncef Marzouki, décrié par beaucoup à l’époque. Cependant, même si pareille apparition médiatique a ébranlé, aux yeux de certains, l’image du grand penseur se mêlant de basses affaires politiques, éthiquement, il n’y avait rien, dans cette présence télévisée, de condamnable au niveau de la forme.

Pour Mohamed Talbi ce n’est pareillement pas le fond qui dérange car c’est une matière à débat, mais c’est la forme qui fait défaut. Voir le grand académicien, trois fois dans la même semaine, dans des émissions en inadéquation avec son champ de réflexion, le voir humilié à trois reprises (non pas par autrui mais par lui-même, en quelque sorte) rappelle, toutes proportions gardées également, l’image des vandales contemporains détruisant le patrimoine culturel à Mossoul. Nous sommes en train de nous évertuer à détruire nos icônes pour faire doper l’audimat.
Pour ne pas aller plus loin que l’autre rive de la Méditerranée, en France a-t-on récemment revu à la télévision s’exprimer Chirac ou Giscard ? On s’abstient de les inviter afin de préserver leur image et de respecter leur dignité. Cette décision de préserver l’image des grands hommes devenus âgés vient de leurs proches comme elle peut venir de médias ne cherchant pas le trash et ayant une déontologie se nourrissant d’une éthique sociétale, celle notamment du respect des personnes dont l’âge avancé a laissé ses marques sur l’esprit.

L’idée n’est pas d’occulter les idées récentes de Mohamed Talbi, mais de les traiter avec l’égard qui sied au grand penseur qu’il a été. En faire le buzz de la semaine au détriment de sa personne, de son image et de tout ce qu’il peut représenter dans la mosaïque culturelle de notre pays est un acte dénué d’éthique, tant de la part des médias l’ayant exposé en connaissance de cause que de la part de tous ceux qui ont fait de lui l’égérie de notre superficialité.

Il n’est point question d’exercer une ségrégation basée sur l’âge; mais qu’on ne pratique pas l’indécence d’exposer ceux qui n’ont plus l’âge d’être personnage public ! « Le vieillard perd l’une des principales prérogatives de l’homme, celle d’être jugé par ses pairs », avait écrit Goethe. Mohamed Talbi en sait quelque chose ! On est en train de faire de nos modèles des anti-modèles et l’on assiste béats et connivents à ce spectacle télévisé indécent. Mouvement de table rase en marche !

Nous sommes, désormais « presque » sans élite et, sans élite, que sommes-nous?

40 femmes et un homme à Zarzis

C’est à Zarzis que le rendez-vous a été donné pour quarante femmes les 5, 6, 7 et 8 mars 2015. Parmi elles, 23 Françaises du milieu de la presse, de la radio, de la télévision, des affaires et d’autres domaines encore. Les Tunisiennes sont aussi des figures connues et reconnues du milieu médiatique, artistique, scientifique… Les débats ont tourné autour de la femme tunisienne et des relations entre les deux pays dont sont originaires les participantes. La rencontre est aussi conçue comme une occasion de promouvoir le tourisme auprès de la France, à travers ses « décideuses ». Une visite à des régions du sud tunisien a, par ailleurs, été organisée.

Initiée par Hosni Djemmali, propriétaire du magazine Tunisie Plus et du groupe Sangho, la manifestation a été un espace d’échanges autour de sujets en relation avec la femme tunisienne. Le rôle de la Femme dans la transition démocratique en Tunisie et l’apport de celle-ci dans le travail effectué par la société civile ont été les sujets desquels ont débattu les participantes après une intervention de l’une d’elles, l’élue Bochra Bel Haj Hamida. Après Habiba Chaâbouni, généticienne Professeur en médecine et ancienne lauréate du Prix UNESCO-L’Oréal, c’est Jaouida Guiga, qui s’est exprimée. L’une des premières femmes magistrat (1972), a parlé de la déception qu’a constitué le revirement de Nidaa Tounes dans sa démarche consensuelle avec Ennahdha. Une démarche qui a déçu le million d’électrices de BCE, a-t-elle rappelé. Bochra Bel Haj Hamida a expliqué la démarche de Nidaa et a étayé sa position quant à Ennahdha qu’elle perçoit désormais comme un parti en train de changer et d’aller vers l’ouverture et le pragmatisme. Elle n’a pas manqué de faire remarquer qu’une réelle scission s’opère au sein du parti islamiste de Rached Ghannouchi entre des franges allant vers la modération et d’autres campées dans le radicalisme (des positions politiques).

En outre, la femme dans les médias a été un des sujets autour desquels s’est axée la rencontre transméditerranéenne. La parole a été accordée, dans ce contexte, à Maya Ksouri, chroniqueuse radio et télévision. Elle a évoqué la précarité du statut féminin auprès de téléspectateurs percevant les journalistes femmes selon un prisme différent de celui duquel on perçoit les journalistes hommes. « Une femme dans les médias sera critiquée non sur le fond du sujet sur lequel elle s’exprime mais sur la manière dont elle est habillée voire sur la couleur de son rouge à lèvres ». Pour certains, il est difficile d’admettre qu’on puisse être femme, féminine et intelligente à la fois. La question physique minimise ainsi la qualité de travail de la femme dans les médias, selon Mme Ksouri et les intervenantes ayant réagi à ses propos, et devient un angle pour l’attaquer sans argumenter, mais d’une manière arbitraire.

L’intervention de Business News se voulait une interrogation sur l’existence d’UNE femme tunisienne, rappelant que les divergences économiques et les disparités régionales en nourrissent d’autres, de nature idéologique, et font qu’il n’y ait pas de profil unique de femme tunisienne telle que certaines approches tendent à le présenter. A été rappelée, par ailleurs, dans le cadre de la même intervention, la menace ayant ciblé Maya Ksouri, récemment, et la volonté de certains de faire des modèles de réussite des anti-modèles. C’est une des raisons pour lesquelles des personnes ne s’identifient pas aux femmes ayant réussi médiatiquement, y compris les femmes elles-mêmes, a-t-il été noté.

Clémentine Dabadie, présidente d’une maison de production pour le cinéma a animé une partie des débats auxquels ont pris part, notamment Madeleine Bennaceur Berger, conseillère consulaire pour la circonscription Libye-Tunisie et Houria Zourgane, opérant dans le domaine du spectacle et de la communication, pour rappeler, à travers leurs propres exemples, leur attachement à la Tunisie où elles vivent et leur engagement pour que le pays réussisse sa période de transition.

Les débats ont porté également sur la Femme et sa présence sur la scène économique, un sujet abordé par Catherine Abonnenc, secrétaire générale de Business Angels un réseau réunissant une centaine de femmes qui investissent personnellement dans des start-up à potentiel et dont la présidente Agnès Fourcade était également présente. Les réponses ont été apportées par Ahlem Hachicha, spécialiste de la création d’entreprise et de l’investissement étranger et par Wafa Sfar, directrice de la supervision bancaire à la banque centrale de Tunisie qui n’ont pas manqué de rappeler le statut de bon payeur dont jouit la femme auprès des banques, la nature de sa démarche dans le cadre de l’investissement en Tunisie et de faire remarquer la présence de femmes à la tête de nombreuses entreprises et institutions, rappelant le cas de Wided Bouchmmaoui qui préside l’UTICA.

Le volet artistique a été marqué par la présence de Sihem Belkhoudja et Amina Srarfi. Les deux figures connues dans les domaines de la danse et de la musique sont revenues sur le statut de la femme artiste, sur la situation vécue par certaines depuis la révolution, sur la mise à l’écart de certains artistes et sur le manque d’encouragement notamment de nature financière pour la production artistique. Quant à Sihem Belkhoudja, elle a « bousculé » en rappelant les positions politiques de la France, notamment en ce qui concerne la Libye par le passé, les refus de visas pour les jeunes, en nombre, et d’évoquer la présence culturelle de la France en Tunisie, une présence qui, en se minimisant, pousse les jeunes vers des cultures et des pays, autres que la France.

La rencontre qui avait été ouverte par Faïza Kefi qui se présente comme « une femme libre aujourd’hui » a été close par une promesse des participantes françaises. « Nous allons faire en sorte que la prochaine édition de Femmes de Méditerranée ait lieu en France. Nous veillerons à ce que des rencontres au niveau de l’Assemblée nationale soient faites et que des députées prennent part au débat, pour que des choses changent au niveau de la législation », a lancé Christine Goguet, directrice au sein du groupe Amaury (Le Parisien, l’Equipe…) dont la présidente, Marie-Odile Amaury, faisait partie de l’assistance.

Ont également été abordés, en marge des discussions «officielles », des échanges autour du secteur du tourisme et d’autres sujets en rapport avec la destination Tunisie, avec, du côté tunisien, Leyla Chihi, épouse de l’ambassadeur de Tunisie en France et Sophie Bouchard (française native de Tunisie), ancienne fonctionnaire des Nations Unies. Du côté français, on notait la présence de Françoise Baverez, présidente des Hôtels Regina, Raphaël et Majestic à Paris, Julie Leclerc, animatrice à Europe 1, Karina Hocine Bellanger, directrice aux éditions Lattès, Brigitte Boucher journaliste et présentatrice sur LCP et Carole Bellemare, Nadia Le Brun et Djenane Kareh, respectivement rédactrices en chef au journal Le Figaro et aux magazines La Parisienne et Clés.

Femmes de Méditerranée est voulu par son initiateur Hosni Djemmali et Dalila Bouker, la coorganisatrice de l’événement, comme une démarche visant à rapprocher des femmes des deux rives et à tisser un réseau pouvant être plus efficace que les promesses politiques. Au vu de l’enthousiasme et de la passion manifestés, des deux bords, le pari semble être gagné.