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L’aïd. Encore une occasion pour nos politiciens pour aller « se faire voir » à côté d’ enfants en détresse

Encore une occasion pour donner des cadeaux devant les flashs et pour faire dans la sensiblerie, le temps d’un épisode populiste très préparé.

Aucun respect pour ces enfants, pour leurs droits et pour le droit à l’image de mineurs.

Tout est bon pour parvenir: de la stratégie on fera de la spontanéité, de l’arrivisme on fera de la philanthropie et du plus faible un bon tremplin.

Jomâa, Marzouk, Ghannouchi et la nuit du destin

Trois photos partagées ces derniers jours traduisent, à elles seules, l’avenir politique tunisien. Mehdi Jomâa au marché, Mohsen Marzouk au mausolée de Sidi Sahbi et Rached Ghannouchi à la mosquée Zitouna. Une mise à exécution des ABC de la com’ dupliquée de trois manières différentes, c’est ce qu’on aura vu, à travers ces clichés. Trois protagonistes, donc, et non des moindres : le premier a été chef de gouvernement et aspirerait encore à un poste à la tête de la Tunisie. Le deuxième est perçu comme « le » candidat potentiel à la magistrature suprême. Le dernier est le chef d’un des mouvements politiques les plus influents en Tunisie. Celui qui peut faire basculer la balance vers l’une ou l’autre partie.

Sur les réseaux, les internautes ont partagé en masse la photo de Mehdi Jomâa achetant des pommes de terre. Pensait-on qu’un homme politique devenait un surhomme à la fin de sa mission ? Plusieurs Nidaïstes ont critiqué ladite photo prétextant y déceler une mise en scène maladroite. A-t-on vite oublié, par ici, que la communication politique est un véritable jeu d’acteur ? Ceux-là mêmes qui critiquent l’aspect travaillé de la spontanéité affichée de Mehdi Jomâa, en savent pourtant quelque chose sur l’art de faire comme si, en période préélectorale. On aura, du moins, appris que la mauvaise foi se fait, au besoin, désigner comme de la perspicacité et que nos propres travers ne sont pas beaux à voir, dès lors que c’est l’adversaire qui s’en empare.

C’est donc tout sourire, en short et tee-shirt, que notre ancien chef du gouvernement et potentiel futur président s’en est allé acheter des patates. Quoi de plus prosaïque ? Quoi de plus parlant ? Première brique d’une image qui prendra, petit à petit, forme, cette scène immortalisée et très partagée laissera, en les électeurs potentiels, l’impression d’un dirigeant simple, humain et semblable à eux. Un politicien est, avant tout, un homme et un homme en qui on se reconnaît. La stratégie est définie et le jeu ne fait que commencer. Celui qui fait encore cavalier seul est déjà l’un des hommes politiques en qui les Tunisiens ont le plus confiance (45,9% selon un sondage Sigma datant de mars 2015). La tendance est affichée et il part en position de probable gagnant. C’est peut-être pour cela qu’il dérange. Bon vent, Monsieur Jomâa !

Du côté de Nidaa Tounes, l’affaire est toute autre ! On évoquera la loyauté aux Etats-Unis de Mohsen Marzouk qui en est le secrétaire général et le probable candidat à la présidentielle. Sa photo lors de la diffusion de l’hymne national américain à l’ambassade des Etats-Unis en Tunisie fera jaser ceux qui y verront un signe explicite envers le pays de l’Oncle Sam. Une autre photo contrebalancera cet effet négatif. C’est celle d’un Mohsen Marzouk lisant quelques versets coraniques à un mausolée de Kairouan.

Que l’âme de Sidi Sahbi soit avec lui ! C’est ce que chercherait le potentiel futur président de Tunisie ? Un de nos plus grands militaires n’avait-il pas dit, lors d’une interview attendue à l’époque, que la Tunisie est préservée, grâce à ses saints ? Tellement tordu comme idée qu’à l’oral, on m’aurait à coup sûr, comprise autrement ! Quoiqu’il en soit, Mohsen Marzouk a bien compris cette aberration et a mis cela à exécution. Le prototype d’électeur le plus puissant en Tunisie n’étant pas celui qui se croit futé et qui passe son temps à scruter et à critiquer, en bon politicien, il aura compris que le message est à adresser ailleurs que dans cette bulle. A cette cible plus large, choisie stratégiquement et non par affinité idéologique, il est nécessaire de s’adresser régulièrement et avec les codes propres à elle, évidemment. C’est un peu ce que nous appelons, communément, populisme.

Plus d’antipodes donc dans cette politique tunisienne qui balançait, il n’y a pas longtemps de cela, entre laïcs et islamiques. Plus d’extrêmes, que des choix divers dans la communication et dans les messages. Mais le tout se complique, quand la cible de ces stratégies de communication n’est plus le peuple, ni la populace, mais la pseudo élite récalcitrante. C’est le cas de Rached Ghannouchi, lors de la prière avec le président de la République à la mosquée Zitouna, la nuit du Destin, celle que nos politiciens célèbrent comme on célèbre une circoncision, avec la famille élargie. Tous en habits traditionnels. On se croirait presque à un concours de « jebba ». La blanche, la beige, la marron, la rayée, la grise, la bleutée et le costume ! Cherchez l’intrus ! Il est bien visible : le seul à n’avoir pas respecté le « dress code » du concours du plus prestigieux homme politique en traditionnel tunisien !

Ah l’horreur ! Notre cheikh national était hier le plus moderne de tous, plus que Mohsen Marzouk et sa chemise Mc Gregor et sa prétendue Rolex (Nous ne l’avons pas vue de près, mais peut-être que celui qui en est connaisseur, un certain Nicolas Sarkozy de passage en Tunisie cette semaine, pourra-t-il attester que Monsieur Marzouk a bien réussi sa vie). Nous disions donc que M. Ghannouchi était plus moderne que les modernes. Ni marché, ni mausolée, ni conventionnalisme ! De l’air frais du côté du dirigeant d’Ennahdha, un air revigorant faisant du cheikh un sieur, un véritable rival politique jeune, « beau » (j’ai toujours cru en la relativité des choses et des êtres) et moderne. Que l’on soit cavalier seul, coéquipier caché ou déclaré, il est celui auquel s’allier est gage de réussite (car la réussite est quantitative et non qualitative, les expériences électorales récentes nous l’ont appris).

Trois photos ont marqué l’actualité ces derniers jours. Pas l’actualité bavarde, mais celle moins explicite et plus symbolique. Nos « people » d’un genre nouveau aiment les photos et les photos ça s’aime, énormément, sur les réseaux sociaux. Vecteurs d’une communication politique, elles visent à constituer l’image escomptée de ceux qui voudraient nous voir voter pour eux. Comme on lit l’avenir dans les cartes, on pourrait lire, dans ces clichés, l’avenir politique tunisien et ses prochaines échéances décisives : Mehdi Jomâa et Mohsen Marzouk qui rivalisent dans l’art de vouloir plaire au peuple et Rached Ghannouchi, celui qui voudrait tellement faire croire qu’il a changé. Cela ne pourra l’aider qu’à convaincre enfin ses détracteurs de longue date. Ses nouveaux amis et ses prochains alliés ont compris que le cheikh, en « djebba », en costume, barbu ou rasé de près, est utile pour une accession au pouvoir. Son positionnement pour l’un ou l’autre candidat aura un poids certain. Même MBJ l’avait compris à l’époque. Le Cheikh est la clé politique d’une Tunisie, tellement ambivalente que les camps et les idées se mélangent à souhait. Au diable, l’idéologie et les promesses ! En politique, il faut de l’image et une façade qu’on aura peinte au goût du jour.

On prie, on fait les courses, on se modernise. Chacun avance, comme il peut et comme son équipe le veut, vers des élections importantes qui détermineront le destin de la Tunisie et confirmeront la prédominance d’une alliance internationale particulière, selon le profil du candidat. Que le meilleur gagne ! Le meilleur futur président, non pas le meilleur acteur. Oui, tout se joue déjà et les vertus de la nuit du destin pourraient bien se poursuivre. Politiciens, cabotins, figurants, à vos flashs !

Ce que nous devenons et ce que nous pensons être

Point de départ à cette chronique une vidéo qui n’a pas uniquement fait le buzz sur les réseaux sociaux mais qui a provoqué un véritable tollé au niveau officiel, du côté du Sénégal. On y voit le second de l’ambassadeur sénégalais en train d’être malmené par des policiers à l’aéroport Tunis Carthage. On y entend le diplomate étranger tenter de faire savoir qui il est. Peu importe la nature de son poste, pareil comportement « n’est pas digne d’un être humain, à plus forte raison d’un diplomate », comme l’a déclaré l’ambassadeur du Sénégal en Tunisie, Khady Tall Diagne à l’agence de presse de son pays.

Point de chute après ce rappel des faits, une question fatidique : « Quelle image dégageons-nous ? ». Il est des fois important de se poser cette question à l’échelle individuelle. A l’échelle collective voire nationale, une réponse pourrait nous permettre de nous situer parmi les peuples en dynamique constante, ceux qui émergent, ceux qui stagnent ou ceux qui vivent une régression affligeante.

Ne faisons pas dans l’hypocrisie ! Nous sommes un pays reconnu en matière de racisme. Des faits nombreux, dans ce sens, l’attestent. Qu’ils aient été notifiés ou vécus sur un plan individuel et perçus, de ce fait, sur un mode anecdotique n’y change rien. En Tunisie, le racisme est une affaire culturelle placée sous différentes étiquettes. « Je ne suis pas raciste, mais… ». Que de fois nous avons entendu cette phrase suivie des justifications les plus alambiquées. Refoulant donc nos tares, reniant notre appartenance et la réduisant au champ exclusivement géographique nous essayons d’avance, de nous en sortir et de nous trouver des alliés.

Acte isolé répliqueront les adeptes des offensives à toute critique dérangeante. Cet écart vient, toutefois, confirmer une série qui s’allonge et qui en se prolongeant, une fois de plus, vient confirmer, à son tour, notre position africaine inconfortable. Ce continent que nous pensions surplomber, à différents égards, nous sommes à sa trainée, dépassés par le Maroc et autres pays ayant, économiquement, fait leurs preuves. Nous ne gardons que notre arrogance comme garde-fou d’apparence pour réconforter le prestige de celui qui a peur de perdre son prestige. Concrètement, nous sommes un pays dont l’économie est menacée, dont la stabilité est menacée, dont l’Etat est menacé. Un constat peu glorieux qu’accentueront nos bavures diplomatiquement intolérables et notre isolement par rapport à des pays pouvant être de vrais amis.

La position officielle ne peut rien changer dans l’appréciation générale qu’a un peuple d’un autre. Les signatures de conventions non plus. Encore moins les accolades fausses des politiciens. Tout cet effort d’amitié feinte à bon escient peut être entaché par un déplorable écart de comportement. Selon la version donnée des faits, les policiers filmés en flagrant délit d’excessivité et au lieu de protéger le client d’un taximan véreux, ont cautionné, d’une manière musclée, le comportement de celui qui demandait plus que son compteur n’affichait.

Des justifications officielles tenteront de faire dépasser cet incident et il le sera. Nous sommes pourtant nombreux à savoir que pour nos commerçants et taximen, « rouler » un étranger n’est pas assimilé à du vol, que le racisme sévit au fond de plusieurs de nos compatriotes, que nos policiers n’ont toujours pas appris à maîtriser leur comportement sanguin et à n’être que professionnels quand, au fond, ils sont violents, agressifs ou aigris. Peut-être devons-nous réapprendre à être professionnels, à nous imposer une rigueur dans le comportement et à être conscients que chacun est responsable de l’image collective du pays, en ces temps où notre image est à reconstruire. Si chacun le faisait, la Tunisie avancerait beaucoup.

La vidéo du diplomate étranger tabassé, violenté et trainé par des agents de l’ordre parmi la foule n’est pas qu’anecdotique, elle reflète nos vices profonds. En attendant et malgré les efforts officiels et ceux individuels de certains leaders d’opinion, l’image que l’on pourrait percevoir de nous est en inadéquation avec ce que nous pensons être, avec ce que nous voulons être et avec ce que nous pourrions devenir. A défaut d’avoir un « meneur » exemplaire à suivre, une loi à craindre et une image de laquelle on se soucie et qu’en se canalisant on tenterait de préserver, nous sommes nombreux sur les réseaux à manifester notre soutien à ces invités que nous malmenons, de différentes manières, sur nos terres.

Mes excuses, du pays de Bourguiba, au pays de Senghor. L’amitié francophone et africaine et notre image nationale à l’international ont été mises à rude épreuve. Sachez, tout de même, qu’en Tunisie, nous ne sommes pas tous des malhonnêtes, nous ne sommes pas tous racistes, nous ne sommes pas tous violents, mais nous sommes nombreux à essayer de faire avancer ce pays. Et il avancera !

Sommes-nous protégés ?

Il y a quelques semaines, lors d’un déjeuner organisé en l’honneur du sauvetage du tourisme tunisien, le journaliste français Laurent Joffrin m’avait posé une question à laquelle je n’avais pas hésité à répondre par la négative. « N’avez-vous pas peur ? »
« Pas plus que vous journalistes français après la tuerie de Charlie Hebdo », avais-je alors répliqué, remplie d’un orgueil patriotiquement justifié. « Oui, mais êtes-vous protégés ? Nous, depuis l’attaque, sommes protégés, au quotidien », a rétorqué l’éditorialiste français. Faute de réponse positive, j’avais préféré changer de sujet.
Cette bribe d’un échange sur fond de menace terroriste mondiale m’est revenue à l’esprit après l’attentat de la semaine dernière à Sousse. « Sommes-nous protégés ? » J’hésiterai, désormais, avant de répondre.

Un témoignage au lendemain du drame de l’Imperial Marhaba a permis d’en savoir davantage sur les dessous de cette attaque sanglante. Selon un Tunisien présent sur les lieux du « crime », les forces de l’ordre auraient eu peur d’intervenir. Une vidéo est venue illustrer ces propos que Mohamed Ali Laroui, porte parole du ministère de l’Intérieur, aurait volontiers démentis. On y entendait des personnes appeler les agents de l’ordre à intervenir en leur présentant l’argument pour : « Venez, venez, il n’a plus de cartouches ! ».

Les médias étrangers n’ont pas manqué de saluer le courage de nos concitoyens présents sur le lieu du drame. Ils ont été nombreux à assaillir le terroriste et à essayer de protéger les touristes ciblés par cet extrémiste en pleine démonstration de sauvagerie. 39 tués et probablement deux fois plus de coups tirés. Des dizaines de minutes écoulées avant que l’assaillant ne soit achevé. Il avait eu le temps de finir sa mission, de faire un tour dans tout l’hôtel et d’en ressortir. Sans dérangement aucun, hormis l’intervention de quelques « civils » courageux.

Les ministres de l’Intérieur de la France, de l’Allemagne et de la Grande Bretagne étaient présents hier en Tunisie pour un hommage aux victimes et pour un soutien à la Tunisie. Il a été annoncé que des agents britanniques enquêteront sur le dossier. Le but est d’amener une réponse aux familles britanniques endeuillées par la mort d’un proche dans cet événement tragique. Une réponse pour faire un deuil, c’est important, c’est primordial. La famille de Chokri Belaïd en sait quelque chose. C’est la raison pour laquelle plus de deux ans après, elle mène encore un combat politique, judiciaire et au niveau de l’opinion publique. Son dernier épisode en date s’est déroulé ce matin au tribunal de Tunis.

Des morts par dizaines, c’est le bilan des actes terroristes qu’a connus la Tunisie depuis sa révolution. Agents de l’ordre, hommes politiques, étrangers, ils ont été la victime d’un fléau international. A leurs familles, on doit probablement encore une réponse. Cette même réponse que chercheront à trouver les agents britanniques. Cette réponse qu’a amenée le témoignage du Tunisien présent au moment de la tuerie. La réponse que laisse entendre la voix d’u maçon jetant des briques sur le tueur à partir d’une terrasse. La réponse que donne la voix criant aux « autorités » : Venez il n’a plus de cartouches !

La réponse est incontestablement celle que j’aurais pu donner à Laurent Joffrin un jour à Sidi Bousaïd. La dignité affichée faisait cette inconscience feinte. Le danger, nous le voyions tous venir. A chaque entrée d’un centre commercial où des agents de sécurité ne regardent même pas dans les sacs qu’ils sont censés fouiller. A chaque portique de sécurité installé qui sonne sans que l’agent parfois au téléphone au moment de votre passage ne s’inquiète. A chaque anecdote que vous rapporte votre entourage concernant l’absence de surveillance à l’entrée d’églises, d’événements nationaux, de ministères et même des Palais de Carthage ou de la Kasbah.

Sommes-nous protégés ? NON ! Même si quelque part nous le sommes par les terroristes eux-mêmes. Ce qui nous protège c’est un brin de scrupules ridicule ne faisant décider nos pieux meurtriers à tirer sur la gâchette que face à l’impie. Ce qui nous sauvera c’est le fait de n’être ni touristes, ni agents des forces de l’ordre. Autrement, personne n’est à l’abri ! Surtout pas ces touristes que nous avions invités à venir en Tunisie, d’une manière insistante, au moyen de campagnes publicitaires tous supports, sans avoir rien prévu pour les protéger.

Le président de la République, Béji Caïd Essebsi, a déclaré ce matin au micro d’ElKabbach sur Europe 1 que nous avons été surpris pas une attaque sur une plage et que la concentration de notre action sécuritaire devait commencer le 1er juillet. Pouvons-nous encore parler de surprise dans un pays qui a été frappé trois étés de suite et qui demeure impuissant devant une bande de bandits retranchés à la montagne ? Le dernier homme politique à avoir parlé de surprise fait encore l’objet de blagues en tous genres, c’était Ali Laârayedh qui en parlant de l’attaque de l’ambassade américaine avait déclaré qu’alors qu’on les attendait par devant, les assaillants étaient venus par derrière. Depuis, un nouveau gouvernement a pris place, un nouveau parti a pris les choses en main et un nouveau ministre de l’Intérieur règne à l’Avenue Bourguiba.

L’argument « surprise » est tristement hilarant. Un dispositif sécuritaire bien défini aurait pu être mis en place, calqué en miniature même sur le plan vigipirate français par exemple. Dans le cahier de charges régissant le secteur hôtelier l’installation de caméras de surveillance aurait pu être obligatoire. Embaucher des agents de sécurité en nombre concordant avec la taille de l’hôtel et sa capacité d’accueil aurait pu être imposé. Mettre en place un dispositif d’urgence pouvant permettre aux employés d’alerter au plus vite la police et pouvant permettre à la police de réagir et d’intervenir dans des délais courts, auraient été un minimum à prévoir… Une réflexion s’impose, à coup sûr ! Et pour réfléchir, il faudrait d’abord se débarrasser de l’argumentaire fataliste et de celui faussement rassurant.

Dans une interview accordée à l’Express, Michael Béchir Ayari, expert de l’International Crisis Group pour la Tunisie, a déclaré que « Aujourd’hui, il n’y a tout simplement pas de politique publique sécuritaire ; les services de sécurité sont désorganisés, dénués de stratégie ». Une assertion que viennent confirmer les témoignages des personnes présentes à l’Impérial Marhaba le jour du drame et tous les dysfonctionnements relevés ou qui le seront dans les prochains jours. Entretemps des décisions ont été prises. Un volet d’entre elles concerne le ministère de l’Intérieur et un deuxième se rattache au secteur touristique. Fermeture de mosquées, serrage de boulons au niveau de certaines associations religieuses, possibilité de dissolution du parti Ettahrir… Trop tard trop peu, a-t-on répliqué en chœur à la suite des annonces faites par le chef du gouvernement Habib Essid. Annulation de la taxe d’entrée, réduction du taux de TVA de 12% à 8%, report du remboursement des prêts pour les années 2015 et 2016… Trop couteux, trop décalé, lit-on au lendemain de la conférence de presse de Selma Elloumi, ministre du Tourisme.

39 morts, encore, 39 « pourquoi » dits en anglais essentiellement. Près de onze millions de Tunisiens abasourdis, quelques dizaines d’hommes politiques surpris. Et aucune réponse qui puisse satisfaire, convaincre et permettre de faire le deuil. J’aurais toutefois pour ma part une réponse claire, pragmatique mais diplomatiquement incorrecte à la question « Etes vous protégés ? », « Non, nous ne le sommes pas ! ».

Nous ne pouvons encore l’être car le terrorisme devenu phénomène mené par des individualités n’a pas de limites pouvant situer géographiquement l’ennemi et cibler en fonction l’action. Nous ne sommes pas protégés tant que nos services de renseignement resteront hésitants entre les notions de démocratie qu’on essaie de mettre en place et les résidus de tyrannie qu’on essaie de gommer. Nous ne sommes pas protégés tant que nos collaborations avec les services de renseignement étrangers relèvent du protocolaire et que l’action réelle se limite aux clichés pris et aux mains serrés devant les caméras. Nous ne sommes pas protégés tant que des agents de l’ordre ne prendront pas au sérieux les menaces et géreront mal les alertes leur parvenant. Nous ne serons pas protégés tant qu’on dérogera aux consignes sécuritaires à la tête du client ou à la valeur de la petite monnaie filée. Nous ne serons pas en sécurité tant qu’il y aura du laxisme dans ce pays.

Alors oui nous ne sommes pas protégés mais nous n’avons pas peur. Nous sommes remplis de courage pour affronter ce qui vient, décidés à aller de l’avant malgré la difficulté, convaincus que la première chose à faire est de réveiller ces gouvernants censés veiller sur nous et que nous devons rester debout pour faire face aux ennemis, celui connu et celui qui se cache. Comme c’était le cas la semaine passée dans un hôtel de Sousse, nous serons debout pour leur faire bloc. Et dans cette bataille loin d’être surprenante, nous ne céderons pas, nous ne céderons sur rien, même pas sur nos états d’âme!

Ettaliani, un livre au goût des épopées modernes

Ettaliani, un livre au goût des épopées modernes, focalisé sur l’être et ses propres dédales, dressant, à partir des failles du personnage central, l’esquisse de toute une société et partant de l’anecdote pour reconstruire l’Histoire.

Mabkhout a été le psychanalyste d’une génération méconnue, l’historien explorant ce que les autres n’ont fait qu’effleurer, le documentaliste attentif aux détails et le faiseur de « Madeleines de Proust » bien tunisiennes.

Un roman pourvu de goûts et de senteurs, de harqous, de henna, d’encens et de souek.

Un livre multisensoriel, au goût d’une Tunisie qui mue, au toucher de satin, aux allures d’une dentelle fine qui caresse et qui transperce, un livre au parfum de Lella jneyna.

Le héros de Süskind est dépassé : ici, on a su captiver l’odeur et en présenter une quintessence foisonnante, de vie, de vécu et de nostalgie pragmatique.

La télévision commerciale est notre miroir

C’est au mois de ramadan que les chaînes tunisiennes se surpassent pour réaliser les taux d’audience les plus élevés. Productions audiovisuelles en nombre, feuilletons, émissions de divertissement, et produits en tous genres sont servis en ce mois du jeûne. Une surdose qui, outre l’aspect gavant, en dit long sur nous-mêmes.

Ce qui est censé être virtuel est un concentré de réalisme déconcertant. Il reflète dans un mimétisme parfait la situation du pays, ses passages politiques récents et ses maux les plus profonds. Vous voulez fuir la réalité à travers le petit écran ? Evitez les chaines tunisiennes. Vous avez envie de zoomer sur les travers de notre société, nos scénaristes en mal d’imagination vont vous rassasier.

Désormais, et sans que cela ne soit mentionné à l’écran, il faudra éviter de regarder en famille les émissions que diffusent nos chaines locales. Une quintessence de violence, d’obscénité linguistique et de comportements décalés est servie tous les soirs. Point de volonté d’occulter ce que notre société recèle comme travers. Mais l’une des vertus de la télévision est aussi de divertir et non d’être un simple miroir prenant pour base des trames virtuelles pour refléter ce que nous avons de plus laid.

Les émissions de téléréalité avaient banalisé des phénomènes sociaux lancinants, les ont exposés à un public familial pas forcément aguerri et les ont traités si mal qu’aucun bien ne s’en est dégagé. C’est au tour des productions télévisées fictives de prendre le relais. On y voit pêle-mêle, le terrorisme, la dépravation morale, le banditisme, la violence en tous genres, le tout sur fond de fictions un peu trop réalistes.

Les fictions en perdent de leur caractère premier faisant d’eux un moyen de fuir le réel. Ils en perdent de leur rôle cathartique car le réel, à force de lasser, ne touche plus mais exaspère ou laisse de glace quant aux malheurs les plus forts. Ce qu’attend un téléspectateur d’une fiction en temps de crise c’est l’offre d’un ailleurs attrayant car fictif. Ici, la règle a été inversée et c’est la réalité qui s’affiche à l’écran, un peu trop crue, un peu trop prosaïque.

Nous avons banalisé nos maux jusqu’à en faire un produit télévisé. Les politiciens sont devenus des stars du petit écran, les bandits sont devenus des héros et les vrais héros ont disparu. Notre télévision reflète fidèlement notre image et, en suivant en masse, les Tunisiens ont cautionné une production qui ne leur sied pourtant pas. Cette réalité étalée peut-elle avoir la vertu de nous faire voir autrement ce que, par habitude, nous n’apercevons plus ?

En théorie, cela pourrait être vrai. Mais ce qui est déplorable est de voir nos sociologues, nos psychologues, nos universitaires et nos chercheurs en les deux matières laisser leur place vide, en cette période délicate. Le relais est assuré autrement et avec une approche approximative tombant dans la banalisation. Nos maux sont commercialisés et nos malheurs emballés sont mis à la vente par les moins inspirés.

Ce qui est, toutefois, le plus frappant, ce n’est pas le traitement que font nos producteurs télé de nos phénomènes sociaux les moins beaux. C’est le fait que nous en ayons autant et qu’aucune autorité ne bouge pour faire changer les choses. On expliquera en plein prime time comment rouler un joint. On diffusera crument la violence physique. On bousculera les valeurs morales. Et on fera du commercial avec ce qui est pathologique.

Loin de jouer leur rôle de locomotive tirant ailleurs que vers le prosaïque un peuple englué dans ses propres malheurs et ses propres défauts, nos faiseurs de culture s’enfoncent dans le réel et en font une matière première unique. Les taux d’audience élevés les réconforteront dans leur choix et démentiront leurs détracteurs. La schizophrénie télévisée fera qu’on suive avec une fidélité quasi religieuse ce qu’on critique et qu’on apprécie quotidiennement ce qu’on dit honnir.

La dictature commence quand un gouvernant n’attache plus d’importance à l’avis de la quasi majorité

La dictature commence quand un gouvernant n’attache plus d’importance à l’avis de la quasi majorité et quand ce qu’elle pense semble importer peu lorsqu’il s’agit pour lui de faire ce qu’il veut faire ou ce qu’on voudrait qu’il fasse.

On ne s’improvise pas dictateur, on le devient, graduellement, à chaque rupture avec son peuple et à chaque « Allez vous faire voir » qu’on lui renvoie!

Nous mourons des dizaines de fois par jour, en Tunisie

Il y a une semaine en Géorgie, des pluies torrentielles ont libéré les animaux du zoo de la capitale. Fauves, hippopotames, crocodile, ours et autres animaux plus ou moins dangereux rôdaient au milieu des habitations. La population a été appelée à la vigilance et les bêtes ont été mises en cages ou exterminées. Il fallait limiter les dégâts et protéger les habitants. Il y a 24 heures en Tunisie, des extrémistes religieux ont sévi à Sidi Bouzid puis à Ghardimaou. Des courses-poursuites ont eu lieu et la population a tenté d’attraper un des sauvages descendus des montagnes voisines.

Entre le triste et insolite fait-divers de Géorgie et l’acte terroriste sanglant de Tunisie, il y a une sacrée différence : l’Etat a réussi à répertorier les animaux. Entre le fait-divers de Géorgie et l’acte terroriste de Tunisie, il y a une sacrée ressemblance : le zoo à ciel ouvert.

En trois ans, le terrorisme a étendu ses tentacules en Tunisie. La bête immonde couvée en temps de dictature s’est épanouie, en ces temps de laxisme démocratiquement justifié. Le pays n’en pourra, d’ici peu, plus survivre à cette infestation qui se répercute, de facto, sur l’état de ses secteurs vitaux et qui menace sa stabilité. Et pourtant on a laissé faire ! Pas la peine de chercher à qui profite le crime. Il faudra, pour trouver la réponse, aller chercher bien loin, dans un contexte régional et international à son tour contaminé.

Et en Tunisie, nous ne savons plus où donner de la tête, tant les événements se succèdent, à une vitesse surréaliste. Trois attaques en une journée dans différentes villes tunisiennes, des membres des forces sécuritaires ont encore payé de leurs vies l’amateurisme politique ayant gouverné en période de transition. C’est que la Tunisie paye, en ces moments difficiles, l’idéalisme d’après-révolution. Un idéalisme qui a propulsé, dans les sphères du pouvoir, ceux qui ne pratiquaient que l’opposition dans la clandestinité. Et entre ces deux mondes, un gap énorme. Un gap dont les résultats sont, aujourd’hui, perceptibles à l’œil nu et de très loin. Le terrorisme est un état d’esprit, c’est celui qui fait notre nonchalance face à l’horreur et produit notre défaitisme niaiseux face à ce qui n’est plus qu’une menace. Le terrorisme est un état d’esprit, un « état d’esprit politique » peut le vaincre ou le faire fluctuer. Faute d’esprit, et faute d’une politique adéquate, des apprentis gouvernants ont ouvert les cages et ont, au nom de leur vision de la démocratie, laissé la bête s’échapper. Le loup est dans la bergerie !

Incontrôlable ! La situation l’est aujourd’hui et, à moins d’un miracle ou d’une réelle volonté politique doublée d’un sacré savoir-faire, la Tunisie continuera à sombrer. Car de ces espèces animales rôdant parmi nous, il en est une autre moins agressive et pourtant aussi menaçante : les bêtes politiques (pas de second degré, évidemment). Le laisser-aller gangrène ce pays qui semble sombrer, sans résistance, dans une léthargie totale : saleté ambiante, infrastructure vieillissante, acquis mal entretenus, administrations défaillantes et gouvernants défaillants. C’est dur à encaisser, mais il est temps d’arrêter de faire comme celui qui accusait toujours les miroirs d’être faux.

Tout ce cirque à ciel ouvert a engendré, ce matin même, la mort d’une vingtaine de personnes dans un accident de train. C’est la faute au camion qui lui a entravé la route. Non c’est la faute de ceux qui n’ont pas pensé à installer les signalisations nécessaires pour éviter ce type d’accidents. Des passages à niveau inexistants, des feux de croisement hors-service au niveau des voies de métro, des fils électriques pendants, des trous béants à même la chaussée. C’est perçu comme étant des détails pour des dirigeants cloîtrés dans leurs bureaux bien au frais. « Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile », n’est-ce pas là le comble de la laideur. Ce sont ces détails qui ont endeuillé une vingtaine de familles, en cette triste mi-juin.

Par où commencer, bon sang, pour achever les bêtes qui rôdent dans ce beau pays ? La tâche est tellement rude qu’on aurait presqu’envie de leur offrir à tous, classe politique comprise, des séances de psychanalyse. Ça serait à coup sûr le seul moyen de soigner les narcissiques refoulés, de guérir les sauvages qui s’ignorent, d’offrir un brin de lucidité aux moins éclairés , d’exorciser les fous de Dieu et de calmer l’ambition dévorante des arrivistes qui ne pensent qu’à arriver, justement. Au divan tous et qu’on en finisse de trainer ces boulets !

La Tunisie est devenue de la matière profuse, pour les journaux télévisés internationaux. On en parle, partout. Après la Géorgie ou avant, ce n’est pas important. La Tunisie, ce pays qui regorge de terroristes actifs et potentiels, selon une étude du Monde, a cessé d’être, depuis longtemps déjà, l’exemplaire pays révolutionnaire. Elle est devenue le contre-exemple. Celui par lequel on pourrait apprendre que la démocratie dépourvue de rigueur peut mener un pays à sa perte et faire de ses habitants des proies faciles pour des bêtes en tous genres.

Les infos récentes font état d’une situation de plus en plus maîtrisée en Géorgie. En cage les animaux ! En Tunisie, le danger court encore ! Honte à cette classe politique ! Même Jean de La Fontaine aurait du mal à vous classifier ! « La nature de l’homme veut qu’il soit un animal social et politique, vivant en collectivité », écrivait Saint-Thomas d’Aquin. Nous vivons, désormais, en ces temps où se pavanent animaux asociaux et médiocres politiques. Paix aux âmes de ceux qui en paient les frais.

Le terrorisme est un état d’esprit

Le terrorisme est un état d’esprit, c’est celui qui fait notre nonchalance face à l’horreur et produit notre défaitisme niaiseux face à ce qui n’est plus qu’une menace.

Le terrorisme est un état d’esprit, un « état d’esprit politique » peut le vaincre ou le faire fluctuer.

Aide-toi, le G7 t’aidera

Notre gouvernant et ses satellites s’en sont allés en Bavière, cette semaine. Ils en serreront des mains, en prendront des photos, en débiteront des verbiages et en écouteront des promesses. « Où est le kérosène ? », commentera, d’une manière aigre, l’ancien conseiller de l’ancien président. « Où est Taïeb Baccouche ?», commentera-t-il, peu après. L’aspect peu utile d’un pareil voyage, l’absence pour la deuxième fois lors d’un séjour important -à l’étranger justement- du ministre des Affaires étrangères sont de moindre importance, compte tenu des belles prises qui y auront été faites. Magnifiques clichés devant une montagne aussi brumeuse que notre vision de citoyens haletants.
Et nous haletons, matin et soir, derrière une actualité surréaliste car toute notre actualité rentre dans la case « insolite ». Pour peu que disparaisse, comme par enchantement, l’effet anesthésiant de l’habitude, on verra clairement que nous pataugeons en plein délire anarchique.

Instituteurs en grève ! Les élèves tunisiens, ceux du public uniquement, ne passeront pas leurs examens de fin d’année. Le bizutage du ministre nidaïste de l’Education devient un peu lourd. Qu’on l’arrête, de grâce, ça ne fait plus rire personne ! Les photos circulant sur la toile d’un ministre dépassé n’intéressent que ceux que la rivalité partisane a aveuglés. L’image des enseignants pitoyables se confirme, mais autrement. Certains parmi eux en voudront aux journalistes de n’avoir pas défendu leur cause. Une rancune musclée qui a fait ressortir le côté voyou de ceux qui sont censés incarner et inculquer de nobles valeurs à leurs élèves. Quant aux élèves et à leurs parents, quoique pouvant constituer une véritable force de contrepoids, ils continueront à être le maillon faible de la chaîne ; broyés au milieu d’une force syndicale et d’une force officielle, dans une bataille qui met à mal le « marché du savoir ».

Car le savoir est devenu une « marchandise » qu’on a du mal à offrir, qu’on vend dans le cadre du marché parallèle et florissant des cours particuliers et qu’on monnaye dans les enchères des grèves et des revendications syndicales. Non, je ne donnerai de mon savoir à vos enfants que quand j’aurai eu ce que je demande : plus d’argent et tant pis pour la dignité. Et puis la dignité, depuis qu’on en a fait un slogan révolutionnaire, elle est matérielle ou n’est pas !

Pour être digne, il faut donc réclamer plus ! C’est la vision qui ressort de la plupart des mouvements sociaux qui fleurissent ça et là en Tunisie, en cet été qui débute lourdement. Pour être en harmonie avec la définition nationale de la dignité, on réclamera plus, dans quelques villes du sud, à coup d’anarchie en tous genres, de postes de police en feu et de véhicules incendiés. Peu importe le contexte national chancelant. Qu’importe si Daech est à nos portes et si la Libye est contagieuse. A chacun son mal et le nôtre est aussi endémique. Il s’étend du nord au sud et il mine le pays de l’intérieur, des tripes de cette Tunisie vidée ou faussement garnie. Ce qu’elle est laide la dignité mercantile qui fait tâche au milieu de l’espoir de voir ce pays s’en sortir !

Pétrole. Elèves. Elèves, vous êtes notre pétrole. L’assemblage n’est pas de moi, mais il est le fruit du génie de la com’ qui fait dire à Béji Caïd Essebsi des répliques « buzzante », pouvant alimenter les réseaux et créer, artificiellement, un effet subversif. On répond aux maux par les mots et on soigne les apparences, alors que la laideur intérieure ressort de partout. Peut-être avons-nous besoin de rigueur pour nous en sortir ? Peut-être avons-nous besoin d’une autorité bien incarnée pour dépasser la crise ? Peut-être est-il temps d’évaluer la crise pour aller de l’avant ? Point de salut par les gouvernants, ils sont occupés à construire leur propre avenir, je l’ai déjà écrit je sais. Point de salut par l’élite, on ne peut tout de même pas changer le monde à travers des statuts Facebook ! Non, mais laissons ce beau monde somnoler ! Pour nous tirer vers le haut, il faudrait qu’il arrête lui-même de creuser.

Au G7, après les accolades et une photo de groupe où l’on voyait fièrement le drapeau national flotter en Allemagne, Béji Caïd Essebsi s’est exprimé, en nos noms. Au nom de tous les Tunisiens dignes, il a demandé, solennellement, aux puissances mondiales réunies, de l’aide, pour que notre transition démocratique réussisse. En voilà une bonne cause ! Une dignité ça se vend, mais une dignité ça s’achète aussi. Le président de la République a réclamé de l’aide. On verra si elle viendra ou si la demande n’en fera que plus nous enfoncer dans le pathétique. Que pouvait-il faire de plus pour nourrir toutes ces bouches ouvertes et ces ventres vides ? Que pouvait-il faire pour nous trainer et nous faire avancer ? Monsieur le Président, la tâche n’est pas aisée, on vous le concède. Alors aidons-nous d’abord, et le G7 nous aidera ! « La seule vraie dignité de l’homme est sa faculté de se mépriser », écrivait un penseur américain. Avec toute l’inconscience qui nous mine, nous sommes sur le point de découvrir enfin la seule vraie dignité.

Violeurs et pédophiles : les stars du buzz

La saison estivale s’ouvre, en Tunisie, sur des cas de viols en nombre. Hier, on évoquait un garçon de 10 ans qui a été la victime d’un professeur pervers. Aujourd’hui, on parle de 4 fillettes qui ont été abusées par un enseignant. Harcèlements, attouchements et viols sur mineurs, un crime qui se répète à un rythme effrayant. Avons-nous entrepris la bonne approche pour éradiquer ces crimes contre l’enfance ? Ou ne les a-t-on appréhendés qu’à travers le prisme polémique ?

C’est souvent au rythme des buzz sur les réseaux sociaux qu’on s’informe, qu’on informe, qu’on s’indigne et qu’on demande réparation à un préjudice dépassant l’entendement. Qu’il y ait un cas isolé de violences sexuelles sur mineur est un fait divers désolant. Qu’il y en ait plusieurs en peu de temps est une réelle problématique. Ce que l’on perçoit encore comme un épiphénomène est un phénomène dont la gravité va crescendo, au rythme du traitement superficiel dont elle fait l’objet et de l’accueil officiel artificiel qui lui est consacré.

Les chiffres pouvant certifier d’une manière formelle les cas de dépassements sur mineurs demeurent méconnus. Deux raisons à cela : la première c’est une certaine opacité découlant du fait que rendre public des études, y compris sur des sites internet, soit jugé accessoire. La seconde est la pudeur sociale faisant que pareilles expériences soient encore vécues comme honteuses, à garder dans la sphère de l’intime, personnel et familial.

Que pareils cas soient évoqués médiatiquement est salutaire dans la mesure où cela fasse perdre à un phénomène social lourd l’aspect tabou qu’il revêt. Toutefois le non-dit peut gagner en dangerosité en devenant public. L’approche psychanalytique est indispensable du côté de la victime comme de celui du coupable. L’approche sociologique aussi. L’approche « politique », également. Dans un pays où la femme et l’enfant disposent d’un ministère qui leur est attitré, l’intervenant que l’on s’attend à entendre en premier, c’est justement le ministère de la Femme. Et quand celui-ci ne réagit pas ou réagit trop tard, cela en dit long sur la nonchalance ou l’intérêt conditionné et, de ce fait, occasionnel qu’on accorde à des problèmes majeurs.

Violer un enfant est un crime. Un crime dont les intervenants essentiels ne sont pas uniquement la police et la justice. Nombreux sont ceux qui ne sont pas inquiétés en attendant que la justice tranche en leur défaveur ou en leur faveur, qui ne se soucient de rien en attendant qu’un enfant ait le courage de dénoncer ce qu’il a subi, qui mènent une vie paisible en attendant que des parents aient l’audace de dire ce qui leur a été confié. La transition entre le volet policier et celui concernant la préservation des potentielles victimes est assurée par le délégué à l’enfance, d’une manière générale. Mais qu’en est-il de la réinsertion sociale des « pervers » ayant sévi au moins une fois ?

D’une manière générale aussi ils sont lâchés dans la nature et ils ne sont inquiétés qu’une fois repérés de nouveau. Car exclure de son établissement un enseignant potentiellement montré du doigt ou désigné par les autorités comme coupable n’est pas suffisant, il faudrait peut-être réfléchir à une sanction autre. L’idée d’exclure momentanément de la société un violeur n’exclut pas le fait qu’il récidive dès sa sortie. Dans une coordination entre les différents intervenants et influents en ce qui concerne pareils dérapages, il serait peut-être utile de penser à assurer un suivi, une surveillance régulière, une thérapie obligatoire pour éviter que le nombre de victimes ne s’accroisse.

La solution qui peut être radicale pour éradiquer ce mal consiste aussi dans notre capacité à bannir l’hypocrisie sociale, celle qui nous fait dire que tout va bien dans le meilleur des mondes, qui tente de maquiller vulgairement les travers de notre société et d’occulter tout écart jugé immoral. Le jour où l’hypocrisie qui nous permet de nous leurrer nous-mêmes sera dépassée, nous pourrons combattre efficacement nos fléaux et essayer de remédier à ce qui est dommageable pour autrui. Sinon la frustration fera de nous des monstres et le silence pudique n’en sera que plus incitatif.

Pour moins que des viols à répétition sur des mineurs par des personnels enseignants, nous avons assisté à des cercles de réflexions, des délégations, des commissions, des cellules de crise et des réunions officielles. Afin de limiter les dégâts et de rendre justice aux enfants et aux parents frappés par un tel drame, peut-être est-ce utile de réfléchir à une stratégie de traitement conjointe abordant les cas repérés d’une manière globale et penser aux victimes et à l’aide qui pourrait leur être procurée. Le viol d’un enfant doit cesser de n’être qu’un article de presse attirant les lecteurs et un statut Facebook suscitant les j’aime et je déteste. Ce qui touche à nos enfants est une affaire nationale et c’est à la nation de faire respecter la morale quand celle-ci n’est plus connue ou reste méconnue à certains. Cela se passe, dans le premier maillon de la chaîne, qu’est l’école. Mais au fait, comment va l’école, en Tunisie ? Ah oui, même pas de devoirs de fin d’années, nos enseignants sont en grève ! Pour rappeler la notion de morale, il faudra les oublier…