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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Le made in Africa de la balle de coton à la haute couture

En Afrique, l’exploitation du coton et le déploiement du secteur textile ne favorisent pas, comme il le faudrait, l’émergence du « fabriqué en Afrique ». Pourtant, de la récolte au tissage et à la confection, maîtriser la filière constitue un rêve à la portée du continent. 

Considéré comme l’or blanc de l’Afrique, le coton est une des richesses de plusieurs pays du continent. C’est au Bénin et au Mali que la production cotonnière atteint les chiffres les plus importants. Au Mali, la culture du coton occupe plus de 650 000 hectares et fait travailler plus de 162 000 personnes. La saison a lieu entre mai et octobre pour la production et octobre à fin mars pour la récolte. Le coton rapporte au Mali plus de 20 % de ses recettes d’exportation et représente plus de 15 % du PIB national. Le secteur du coton fait vivre environ 5 millions de Maliens.

Mais ce secteur est en crise à l’échelle internationale, et ses performances ont été impactées négativement par un fléchissement mondial de la demande. Le Mali a ainsi connu une baisse de la production, et les surfaces consacrées au coton ont diminué de plus de moitié. La crise du coton est directement liée à celle due à la pandémie ainsi qu’à la baisse des chiffres du secteur textile au niveau international. Autre baisse impactantee, celle du cours du pétrole, qui a favorisé l’intérêt pour les fibres synthétiques. Au Mali, le stock d’invendus s’est ainsi élevé à 400 000 balles de coton. Sans évoquer le fait que l’annonce de la diminution du prix d’achat garanti par l’État a poussé de nombreux producteurs maliens à opter pour d’autres cultures.

Avec une production de plus de 700 000 tonnes par an, plus élevée que celle du Mali depuis 2018, un autre pays s’impose dans la car­tographie africaine du coton : le Bénin. Cette ascension a pu se faire grâce à un nombre de décisions visant à encourager et protéger les producteurs mais aussi grâce à l’industrialisation du secteur. Cela est passé aussi par l’amélioration des routes et la réhabilitation des chemins ruraux afin de désenclaver les bassins de production et de faciliter le transport des marchandises. Par ailleurs, au Bénin, le mon­tant du prix d’achat est fixé à un taux plus élevé qu’ailleurs en Afrique. Avec pour résultat d’encourager les producteurs et de maintenir le pays à sa place de leader africain malgré le contexte de crise.

Le rôle économique de ce secteur est important surtout en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale où le coton fait vivre une population rurale et améliore le revenu de nombreux pays, notamment le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, qui se positionnent eux aussi comme des acteurs majeurs de la filière du coton en Afrique et dans le monde.

Le textile africain à l’ombre du géant chinois

Le coton participe à la hausse des recettes d’exportation de plusieurs pays. Mais la filière représente aussi un manque à gagner important, compte tenu du faible pourcentage de coton transformé sur place par rapport à celui exporté brut. En effet, seule l’industrie textile est susceptible de dynamiser la relation entre la production de coton et les potentialités des grands marchés de la confection. À défaut, le coton africain devient principalement une marchandise d’export alors qu’il pourrait habiller la population du continent.

Le paradoxe suit son cours : les marchés africains sont ainsi inondés de tissus provenant de Chine, souvent des copies d’origine africaine. Favorisés par des prix attractifs, ces marchandises suppléent les produits du continent et ralentissent la fabrication locale jusqu’à l’étouffer.

Le géant chinois, qui a longtemps accompagné le secteur textile en Afrique subsaharienne, multiplie depuis quelques années les investissements dans le secteur de la transformation du coton et de la confection sur le continent, ce qui a donné naissance à de nombreuses usines, notamment dans des pays comme la Tanzanie et surtout l’Éthiopie, devenue un nouvel eldorado pour certaines marques en quête de main-d’oeuvre qualifiée à bas coûts.

Des dizaines de projets de parcs textiles ont ainsi été lancés en partenariat avec la Chine. Cela a certes permis de stimuler le marché économique africain, mais de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la situation et les conditions de travail des ouvriers locaux que cachent ces nouvelles infrastructures.

Malgré toutes les critiques, ce nouveau hub textile de l’Afrique a pu grâce à ce type de partenariats instaurer et imposer le made in Ethiopia. Une revanche sûrement pour une population africaine en quête de reconnaissance dans un domaine qu’elle a longtemps maîtrisé et affectionné : l’étoffe et la mode. 

Privilégier les produits locaux

La production textile est ancrée dans de nombreuses cultures d’Afrique, le savoir-faire existant depuis des décennies, la matière première présente en quantité. Mais le made in Africa peine à décoller à l’international et a du mal à trouver sa place localement.

En dehors de la problématique chinoise, le textile africain est en effet concurrencé par le marché des vêtements de seconde main provenant d’Europe et des États-Unis, moins coûteux que lorsqu’il s’agit de s’habiller en coton africain. Au fil des années, ce secteur informel étrangle de plus en plus celui du textile en Afrique.

Afin de permettre à l’Afrique de rayonner par ses propres créations et sa propre production, plusieurs experts appellent à préserver et à encourager le secteur. Les consommateurs sont incités à privilégier les produits locaux malgré la rude concurrence des prix avec les produits d’importation, pour que l’Afrique qui habille le monde par son coton, cesse de s’habiller exclusivement en made in China ou en friperie !

Les designers sont également invités à préserver les techniques ancestrales et à mettre en avant l’authenticité du patrimoine africain. De nombreux créateurs ont commencé, dans ce contexte, à lutter contre la forme stéréotypée de la mode ethnique et à valoriser un passé créatif régional souvent méconnu.

Des expériences comme celle d’Aïssa Dione permettent de mesurer la hauteur du potentiel africain en termes de création textile. Cela fait plus de vingt-cinq ans que cette Sénégalaise devenue pionnière en la matière a décidé de faire connaître les tissages mandjaques, ori­ginaires de Casamance, de Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Faisant tra­vailler des tisserands locaux, elle a pu associer le savoir-faire ancestral et le patrimoine local au luxe et à la mode internationale. Ses collabo­rations avec des maisons de renom comme Hermès, Lacroix, Féraud, sont la preuve de la plausibilité de ce combat mené par elle comme par beaucoup d’autres Africains en faveur du 100 % made in Africa.

PORTRAIT

SALAH BARKA, ENTRE ANTICONFORMISME ET AVANT-GARDISME 

Créateur tunisien passionné par le style ethnique, Salah Barka a lancé grâce à des associations inhabituelles le style arabo-africain, donnant lieu à des collections imprégnées d’originalité mais aussi d’authenticité.

Mais tout n’a pas été simple pour cet autodidacte qui a d’abord fait ses gammes dans le mannequinat. C’est là qu’il côtoie les créateurs et découvre de près un univers pour lequel il se passionne. Mais apprendre les bases du métier a un coût, que peut difficilement se permettre ce cadet d’une famille de neuf frères et soeurs… Il a alors intégré le métier par une autre voie, tout aussi formatrice : le cinéma. Encouragé par de grands stylistes à se lancer, il crée ses propres vêtements et finit par se faire remarquer au point d’être recruté comme assistant-costumier. Une nouvelle étape pour Salah Barka, qui a pu lancer sa propre griffe en s’inspirant de grands créateurs comme Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaulthier ou Vivienne Weswood. Mais son originalité, il la puise en empruntant aux traditions vestimentaires tunisiennes, en allant chercher des détails dans de multiples cultures, qu’elles soient phéniciennes, berbères ou africaines. Il s’intéresse aux modes de vie de différentes ethnies et civilisations, navigue dans les coutumes et traditions et en crée une mode qu’il définit comme « ethnique chic ».

Son métissage des genres fait de lui un alchimiste des couleurs et des matières, plein d’audace et de subtilité. Il aime la mode joyeuse, libérée du carcan social et de « l’effet de séries » imposé par la tendance. Il crée un style non genré pour des hommes qui travaillent leur apparence, tout en ne cachant pas sa préférence pour le « gay style », bien plus ouvert selon lui que ce qu’il nomme le « look vitrine ».

Adepte du « zéro déchet »

À mi-chemin entre l’anticonformisme et l’avant-gardisme, Salah Barka a une touche visible et reconnaissable. Il lance les pantalons unisexes, les vestes pour hommes avec des détails féminins, marie le traditionnel saroual tunisien avec son univers plus éclectique. C’est aussi un adepte du « zéro déchet », qui opte pour la récup’ et déclare préférer les vêtements usés aux neufs. Il aime transformer, patiner, teindre, faire vieillir les matières travaillées et chiner dans les friperies tissus et accessoires auxquels offrir une nouvelle vie.

Fluide, aérien et respectueux de l’environnement, le style de Salah Barka plaît par son aspect épuré au niveau des coupes et des matières mais aussi, bien sûr, par sa forte empreinte africaine. Ses créations ont d’ailleurs été présentées en Afrique lors de divers évènements spécialisés.

Que dire encore de Salah Barka ? Que c’est un homme de principes et de valeurs. On l’a vu dans un documentaire pointant le racisme, ce mal sournois qui ronge la société. C’est aussi un fervent défenseur de la cause homosexuelle, qui milite contre la stigmatisation de la communauté LGBT et les privations de droits que celle-ci subit souvent. Enfin, il prend fait et cause pour les luttes féministes. Pour lui la femme africaine combattante, avec son élégance, son allure ronde ou filiforme, est la muse qui inspire l’homme ethno-chic.

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L’aventure du tissu ndop

Le ndop est une étoffe bleu indigo avec des motifs blancs fabriquée depuis plusieurs siècles dans le nord du Cameroun. Connu pour sa méthode de production artisanale et élaborée, ce tissu noble a évolué au fil des ans, passant des plateaux volcaniques des peuples bamilékés aux grandes maisons de couture.

On lie souvent l’Afrique au wax, mais le travail des tissus a toujours été sur le continent un savoir-faire ancestral et emblématique, une des composantes essentielles du patrimoine culturel de certains peuples et pays. C’est le cas pour le tissu ndop, dans la fabrication duquel s’illustre le nord du Cameroun.

Les premières traces de cette étoffe remontent au xve siècle, et c’est au xviiie siècle qu’il a été développé. Plus parti­culièrement ce sont les Bamilékés et les Bamouns, deux peuples des hauts plateaux volcaniques de l’ouest du pays (et proches par des ancêtres communs et des pratiques similaires) qui sont connus pour leur savoir-faire et la fabrication de ce tissu très particulier. Le tissu ndop est fabriqué par la mise côte à côte de bandes de coton bleu indigo ornées de motifs blancs géométriques ou figu­ratifs (avec des représentations de plantes ou d’animaux).

Avant de voyager vers l’ouest du pays pour les travaux de surcouture et de finition, il se tisse et trouve sa couleur définitive dans le nord du Cameroun, dans la région de Garoua. Un filage à la main, pratiqué souvent en groupe, permet aux artisans de produire la première étape d’un parcours long et précis, le tissage s’effectuant ensuite sur des métiers de petite taille, avant l’ajout par les tisserands des motifs géométriques emblématiques du ndop. Ces formes sont aussi sym­boliques car elles représentent souvent la relation de l’homme avec la nature et l’au-delà.

Elles sont en cela porteuses de signification et objet de multiples interprétations. La technique la plus ancienne se faisait au moyen d’un fil de raphia que l’on positionnait en surcouture avant de teindre le tissu. Un moyen pour obtenir des motifs en blanc, une fois le fil retiré. Une méthode fastidieuse qui a été rempla­cée par une autre qui consiste en l’uti­lisation d’une matière imperméable, la cire de bougie ou une pâte faite à partir du manioc, par exemple.

Une fois le travail de surcouture achevé, l’étoffe est plongée dans une tein­ture bleu indigo. Le contraste qui se crée grâce à « la technique de la réserve » permet ainsi de laisser apparaître des motifs blancs. Il existe également une variante de ndop présentant des motifs brodés à la main.

Du sacré au tendance

Le ndop était autrefois considéré comme un produit local chargé de valeur, qui s’offrait dans le cadre d’échanges et de transactions entre peuples et entre chefs, en signe d’amitié et de paix.

Cette noble étoffe se transmettait d’une génération à l’autre dans le cadre de rites initiatiques. Seuls d’éminents membres, souvent appartenant à des sociétés secrètes, pouvaient l’arborer, les décorations et la matière du tissu, hautement symboliques, variant selon la région et la famille.

Grâce à des pratiques nouvelles et moins élaborées, il a pro­gressivement été possible de rendre le tissu ndop plus acces­sible. À côté de la forme originelle produite exclusivement à la main par des artisans confirmés, il existe un autre type dit semi-artisanal, fabriqué à base d’un tissu industriel traité ensuite artisa­nalement. Mais il existe aussi une variante entièrement industrielle. Malgré l’attachement qu’elles vouent aux formes, aux couleurs, aux motifs, ces deux versions sont perçues de manière péjorative car noyant le marché de « pâles copies ».

Au fil des années, le ndop a perdu sa valeur symbolique et son aspect sacré, mais son industrialisation a permis d’en faire une tendance connue à l’échelle internationale. Aujourd’hui, ce tissu a permis la mise en avant du patrimoine culturel camerounais, notamment grâce à des créateurs qui l’ont utilisé d’une manière innovante, tel Cédric DeBakey, qui en a fait des accessoires de mode.

Le ndop a même inspiré les plus grandes maisons de couture comme Hermès, de telle sorte que de ce tissu ancestral des Bamilékés est née une collection de foulards en soie vendus partout sur la planète.

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L’artisto, le théâtre dans le quartier

L’Artisto est un espace culturel tunisien qui propose des cours de théâtre pour des professionnels et des amateurs. Implanté dans un quartier populaire de la capitale tunisienne, il est devenu, depuis son ouverture en 2010, un lieu d’apprentissage et d’épanouissement. 

Pour Ghazi Zaghbani, acteur, metteur en scène et directeur des lieux, l’Artisto a été créé pour répondre à un besoin crucial de la scène culturelle tunisienne : le manque d’espaces destinés à la culture. En effet, la Tunisie a connu, dans les dernières années, la fermeture de plusieurs Maisons des jeunes qui constituaient, jusque-là, un espace culturel gratuit au sein de villes et de quartiers où les loisirs manquent cruellement. Dès son ouverture, non loin du centre-ville de Tunis, L’Artisto a commencé à assurer des cours à titre gracieux pour les enfants et les jeunes du quartier. Il a aussi attiré une communauté hétéroclite qui vient pour se former au théâtre à des tarifs très symboliques. « Au début, nous ne suscitions pas trop l’intérêt. Nous avons commencé avec deux ateliers seulement. Actuellement, il y en a 120 », se réjouit Ghazi Zaghbani. Les ateliers en question se veulent un lieu de rencontres culturelles riches en créativité et en relations humaines et en pouvoir d’introspection. Certains viennent pour apprendre à mieux communiquer, pour perfectionner leur manière d’être et de se tenir, pour savoir comment gérer leur stress, être plus performants professionnellement ou moins intimidés dans leur vie personnelle et au quotidien.

Le théâtre au profit de l’épanouissement

À L’Artisto – « théâtre vivant, lieu intimiste doté d’une âme qui vibre au rythme des spectacles, des ateliers, des formations théâtrales et des créations qu’il accueille », comme il se présente sur le site de l’établissement –, le credo est l’épanouissement artistique, et le public qui s’y intéresse est un public large et diversifié. « Nous accueillons des enfants, à partir de 5 ans, des adolescents, des adultes… ici chacun a sa place », explique son directeur. Les élèves adultes viennent ainsi de secteurs professionnels différents. Fonctionnaires, médecins, avocats ou journalistes se dirigent vers les ateliers de L’Artisto, en quête de divertissement, mais aussi d’un état de « déconnexion ».

« Je viens ici pour oublier la fatigue de ma journée », explique Rim, qui suit les cours de théâtre depuis un an. Deux heures par semaine, c’est le temps que certains apprenants s’offrent pour « penser à autre chose », « faire une activité différente » par rapport à leur métier, pour « sortir de la logique de la vie qu’ils mènent » ou de leur métier. Cela se fait au moyen de jeux dramatiques, d’ateliers de création qui permettent d’explorer ses propres capacités artistiques et de sortir de l’ordinaire pour aller vers l’imaginaire.

« Beaucoup de nos élèves sont au départ très introvertis, s’arrêtent à leurs propres limites, des limites qui n’existent que dans leurs têtes et se découvrent par la suite en découvrant tout ce dont ils sont capables », relève Ghazi avec fierté. Avec le théâtre, on apprend selon lui, au fil des exercices, à appréhender la vie autrement.

Le théâtre au profit des professionnels de demain

Mais, à L’Artisto, on vient aussi pour des cours à vocation professionnelle et non uniquement pour le divertissement. Ce lieu de rencontres culturelles est aussi un lieu d’apprentissage du métier d’acteur. Il s’agit du premier cours diplômant privé, précise le fondateur des lieux.

« Nous avons estimé que deux heures par semaine, c’était insuffisant pour ceux qui veulent se spécialiser, poursuit Ghazi Zaghbani. Ceux qui viennent pour des objectifs professionnels disposent donc de cours plus intensifs afin de les rendre prêts, à la fin de leur formation, à exercer le métier d’acteur. Nous avons lancé la première formation professionnelle privée en la matière. » Une quinzaine de personnes ayant suivi des cours intensifs et approfondis, au rythme de trois séances de quatre heures par semaine, constitueront donc la première promotion de l’Atelier de l’Acteur et pourront se retrouver sur les planches dès décembre 2021.La francophonie dans le texte

Mais L’Artisto est surtout cet espace de jeu, de rôles où l’on se découvre acteur, amateur ou professionnel, au fil de situations imaginées et de textes de qualité. Pour le directeur artistique des lieux, il est important de faire jouer aux apprenants des textes qu’ils écrivent eux-mêmes, en groupe ou individuellement, mais aussi de les mettre en situation au moyen de textes théâtraux connus traduits du français vers le dialecte tunisien ou joués dans leur langue d’origine.

« Nous souhaitons être un espace où la passion s’affirme, naît, s’épanouit, où on rencontre des gens qui partagent le même intérêt pour le théâtre, où on se rencontre avec un soi-même qui était jusque-là caché, conclut Ghazi Zaghbani, bien décidé à transmettre sa passion et à mettre son savoir-faire en matière de jeu et de direction d’acteurs au profit du plus grand nombre. J’aime aller dans les régions, explorer les profondeurs de la société tunisienne et aller au plus près des potentielles capacités, découvrir des talents en latence qui n’attendent qu’à être découverts. » 

Encadré

Ghazi Zaghbani s’est produit lui-même sur la scène de son théâtre de poche à plusieurs reprises. Il a joué des textes comme La Cantatrice chauve ou La Leçon, d’Eugène Ionesco, Les Bancs de Jean Genet… Il a aussi joué une adaptation de La Solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, Deal (pièce coproduite par L’Artisto et la troupe française Les Yeux de l’Inconnu) où il est, sur scène, aux côtés d’un acteur français (l’un s’exprimant en arabe et l’autre en français).

L’Artisto a aussi produit La Fuite, une pièce déclinée également en film dans laquelle Zaghbani joue le rôle du terroriste en fuite qui se retrouve en quasi-huis clos avec une fille de joie.

Pour en savoir plus : http://www.lartisto.net

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 Quand les enfants découvrent les arts africains

Les éditions Retz ont eu la bonne idée de proposer une déclinaison de leur manuel éducatif d’initiation aux arts plastiques Tout l’art du monde dans le cadre de la Saison Africa2020, mettant en avant des artistes du continent africain pour ainsi rapprocher le jeune public de leur univers créatif. Découverte. 

 Tout l’art du monde est un ensemble d’ouvrages des Édi­tions Retz qui propose, pour les élèves des trois sections de maternelle, une proximité inclusive avec la création artistique. Autour d’activités imaginées en lien avec des oeuvres diverses, ces outils pédagogiques mettent les élèves en situation d’immer­sion, à travers le décryptage, la lecture et la stimulation artistique guidée. C’est dans le cadre de la Saison Africa2020 qu’a été pensé l’opus de la collection consacrée aux arts d’Afrique, un ouvrage distribué gratuitement dans les écoles maternelles françaises et acces­sibles également en version numérique sur le site de l’éditeur. Il s’agit de situa­tions et de réflexions liées à sept projets d’arts plastiques de sept artistes africains contemporains. Différents ateliers sont proposés pour mettre à l’honneur les capacités créatives d’Afrique et les rendre accessibles au niveau scolaire. Cet ouvrage mène les élèves sur les pas de créateurs d’obédiences artistiques dif­férentes : photographie (Malick Sidibé), dessin (Julie Mehretu), peinture (Saïd Atek), sculpture (El Anatsui), perlage (Beya Gille Gacha), architec­ture (Bodys Isek Kingelez) et design (Vincent Niamien) sont ainsi proposés comme champs d’exploration.

Éducation au regard et travail langagier

Tout au long des trente-trois pages qui constituent cette édition spé­ciale, s’éveille la curiosité chez l’élève et se développe une ouverture culturelle sur le monde, africain en l’occurrence. Les apprenants sont ainsi accompagnés sur le chemin de la découverte et finissent par s’approprier l’univers artistique exploré, en devenant eux-mêmes créateurs. L’ap­port pédagogique des activités a été réfléchi et étudié, et les situations propo­sées ont été testées en classe. Guidé dans le cadre d’une pratique artistique inédite et spécifique, l’élève s’exerce à la lecture d’oeuvres et à l’appropriation du langage. Il dispose, dans ce parcours d’initiation, d’une palette d’artistes riche et d’oeuvres connues et moins connues d’époques et de techniques différentes. La spécificité africaine a été mise en avant afin d’accompagner, sur le volet de l’ac­cessibilité aux arts multiples du conti­nent, la Saison Africa2020. Ce projet panafricain et pluridisciplinaire est centré sur l’innovation dans les arts, les sciences et l’entrepreneuriat, en mettant l’accent sur l’éducation et la transmission des connaissances à la jeunesse. Ce manuel de Tout l’art du monde ne pouvait donc mieux valoriser l’universalité de l’art africain en le plaçant ainsi à portée des enfants.

EN SAVOIR PLUS

 

 

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Mobilité et inclusion, Faire bouger la francophonie

En ces temps de crise sanitaire, la situation des femmes est mise à mal dans de nombreux pays, notamment en Afrique. Travaillant souvent dans le secteur informel, elles n’ont aucune garantie de stabilité financière. Inévitablement, ces difficultés se répercutent à la fois dans le contexte familial, où leur position de pilier du foyer est menacée, et dans le tissu social, où elles se retrouvent fragilisées. C’est dans ce cadre qu’a été créé le fonds de l’Organisation internationale de la Francophonie intitulé La Francophonie avec Elles, qui vient au soutien des femmes durement impactées par la pandémie, et auquel chaque citoyen peut apporter son écot.

Autre création en faveur des femmes et plus précisément de l’égalité : la plateforme collaborative RELIEFH, mise en place par l’OIF pour donner accès à des ressources éducatives libres et un ensemble de bonnes pratiques en la matière.

Car en cette période troublée, l’éducation est une autre valeur refuge qu’il est crucial de ne pas négliger. Il faut prendre la mesure des enjeux de l’enseignement pour désenclaver des régions isolées et illuminer les esprits, pour transmettre le savoir à ceux qui y ont le moins accès, faute de moyens. C’est le but du programme de mobilité des enseignants qui a débuté au Rwanda et devrait s’étendre à tout l’espace francophone.

Autant de ressources humaines, matérielles et éducatives en faveur de la jeunesse, et notamment des femmes et des filles. Autant de projets qui, par leur vision humaniste, par les valeurs inclusives et collaboratives qu’ils portent, font plus que jamais bouger la francophonie.

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24 heures… et plus, pour le Liban

Ils étaient nombreux à exprimer leur solidarité envers le Liban les 24, 25 et 26 septembre à l’Institut du monde arabe, à Paris.

Plus de soixante artistes et intellectuels sur scène dans le cadre des « 24H pour le Liban », un évènement de soutien pour ce pays où l’horreur a frappé le 4 août. L’explosion qui y a été enregistrée a secoué la population internationale et remué les douleurs d’un peuple qui a longtemps vécu au rythme des conflits et des guerres civiles.

Dépassant tous les clivages, des artistes se sont réunis autour de ce projet à la fois social et culturel. Au programme, des concerts et des performances artistiques mais aussi des témoignages d’activistes et de membres de la société civile libanaise qui ont proposé une réflexion sur l’identité libanaise en temps de crise, sur les espérances et le cri de colère que chacun pourrait lancer pour se libérer du poids du désastre.

L’évènement était aussi l’occasion de présenter des prestations artistiques inédites comme le clip devenu viral de la chanson de Michelle et Noel Keserwany, « Romance politique ». La première vivant actuellement à Paris et la seconde au Liban, les deux sœurs ont bravé les interdits et la censure pour présenter une critique décapante de la réalité libanaise.

En ouverture et en clôture de cette manifestation de solidarité, le publc a eu droit à une prestation du dramaturge libanais Wajdi Mouawad qui a décrit l’explosion, dans une tribune publiée au Monde, comme « une monstruosité […] une tragédie dont on n’a pas trouvé de mots pour la raconter. »

« 24H pour le Liban » a été l’occasion de mettre des mots sur cette douleur innommable, de transformer la colère en vague de soutien et de changer, par l’alchimie de l’art, la distance en une chaleureuse proximité.

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Les élections tunisiennes à l’ère du Big Data: Laboratoire démocratique 2.0?

Internet a changé nos vies. Qui d’entre nous ne l’a pas constaté? Internet a changé nos démocraties voilà un constat que nous commençons à peine à faire.

Ceux qui ont utilisé les moyens technologiques à des fins électorales l’ont, eux, compris avant les autres.

En Tunisie et alors que le premier tour des élections présidentielles vient de s’achever, il demeure de nombreuses interrogations quant aux résultats. En vue des législatives imminentes, il est intéressant de réfléchir à des réponses en lien avec un contexte international ayant connu l’influence du big data dans les enjeux décisionnels.

A regarder de près la scène politique tunisienne, l’on se rend compte de l’émergence d’une nouvelle classe politique, une catégorie nouvelle, peu connue. Cette nouvelle catégorie de « politiciens » est étonnante par l’inadéquation entre son action politique minimaliste et les résultats des urnes en sa faveur, déconcertante par son absence sur le terrain et par sa présence en tête des sondages, inquiétante par le décalage entre l’opacité de son mode opératoire et la clarté qu’impose l’exercice politique aux yeux de citoyens composant avec un passé politique révoltant.

Les présidentielles qui se sont tenues le 15 septembre 2019, en Tunisie, ont vu la montée de deux phénomènes considérés, jusque-là, dans le cadre de l’adversité, comme des épiphénomènes. En l’absence d’un parti les soutenant, sans structure ni hiérarchie, ni ramification régionale, en l’absence d’un passé politique ou d’actions militantes, sans engagement aucun à une cause précise, ces deux candidates étaient, aux yeux du commun  des Tunisiens, face à des figures politiques connues et des structures partisanes ayant pignon sur rue, les erreurs des sondages les donnant, depuis plus de six mois, pour favoris.

Certes Nabil Karoui (ayant obtenu 15,6% des voix) a misé sur l’action sociale (son association de bienfaisance) et la propagande médiatique( à travers sa chaîne de télévision) pour gagner en popularité, mais il n’est pas parti de rien en termes d’image. Il a juste fallu amplifier sa renommée d’une manière stratégique et apposer à l’étiquette des affaires celle de l’engagement social au profit de la classe démunie. Un ciblage artisanal, en somme, mais qui tient compte d’une nouvelle donne:

Le clivage en Tunisie n’est plus idéologique, mais social, il ne se rattache plus aux idées, mais au quotidien, à la subsistance.

Pourtant, en Tunisie, de nombreux partis, hommes politiques et leaders d’opinion continuent aujourd’hui à évoquer une opposition progressistes/ islamistes. Cela est très loin de la réalité et ceux qui ne l’ont pas compris se sont vus pénalisé lors des dernières élections. La cartographie politique a changé et le clivage aussi. L’on peut même pousser la réflexion: la différenciation des tendances politiques gauche droite est amenée, elle aussi, à être revue, compte tenu du désir de renouveau insufflé par les urnes dans de nombreux pays.

Pour revenir au contexte tunisien, baignant en plein anachronisme, lesdits progressistes s’étaient avancés vers la date fatidique du 15 septembre, en s’entretuant et se sont vus au final dépassés de loin ( avec 18,4%)par un enseignant universitaire à peine connu pour ses interventions de spécialiste en Droit constitutionnel dans le cadre du journal télévisé de la chaîne nationale. Elément de renommée: sa voix monocorde et son intonation très particulière. Sans programme politique clair, sans présence outre-mesure sur le terrain, sans présence médiatique, sans discours politique transcendant, sans vision globale pour l’avenir de la gestion du pays,  Kais Said a remporté le premier tour, loin devant ses concurrents.

Kais Said est un réel phénomène, un cas d’école, le contre-exemple pour l’archaïsme politique, peut-être le prototype pour « la politique de l’avenir ».

On peut réussir sans grosse machine (apparente), sans capacités humaines (visibles), sans grandes tournées électorales (réelles), sans serrer des mains et taper sur les épaules. Kais Said est un OVNI politique, un OPNI , il est la preuve que la légitimité et la renommée ne vont pas forcément de pair et que les modes de fonctionnement de l’action politique classique peuvent s’avérer inefficaces.

Les législatives verront probablement la montée d’un autre OPNI, Ich Tounsi, mouvement qui se différencie, substantiellement, des partis et qui semble gagner du terrain, avec l’assurance de celui qui maîtrise les données menant au résultat escompté.

Alors que la date du 2ème tour avance à grands pas vers une opinion publique encore déconcertée, l’accointance de certaines parties politiques avec des entreprises étrangères fait polémique. Ont en effet, fait surface, des documents attestant d’une collaboration entre les candidats Karoui et l’initiatrice du projet Ich Tounsi et le parti Ennahdha avec des sociétés américaines opérant dans le secteur du marketing de l’image et du lobbying. Le savoir-faire étranger en matière de marketing électoral ne serait donc pas si lointain des candidats à la présidentielle…

Les parties n’ayant pas eu recours à pareils services n’ont peut-être pas échoué par manque de compétence mais pour non équité dans la pratique de la chose politique.

Pratiques politiques classiques face aux pratiques innovantes, l’archaïque face au 2.0…

Le monde a connu des victoires politiques surprenantes bien avant la Tunisie. Cela avait fait l’actualité lorsque des affaires d’utilisation de données avaient été dévoilées au grand jour. Le big data, les données collectées, ont rendu plus facile l’accès aux citoyens internautes. Potentiels électeurs sont désormais identifiés, le discours vers eux est plus direct, mieux ciblé, quasi personnalisé. En plein dans le mille, et c’est bien plus efficace qu’une tournée préélectorale dans le marché du village. Il suffit de taper sur Google Cambridge Analytica, de scruter les changements politiques dans le monde… On remarquer la montée souvent inattendue de forces nouvelles, dudit antisystème.

On remarquera que l’antisystème ne s’oppose clairement plus au système dans son essence, mais essentiellement à sa conception et à son mode d’action.

L’action politique efficiente a-t-elle connu une grande mutation? Ceci n’est pas de l’ordre du complotisme, ni de la spéculation. De nombreuses sociétés de par le monde proposent aujourd’hui leur service, à celui qui veut l’acheter, pour faire gagner des électeurs comme on fait gagner à une entreprise des clients. Marketing politique innovant ou détournement de la démocratie? Cela est incontestablement une menace pour les pays concernés quand les candidats aux scrutins y ayant recours ne sont pas les meilleurs décideurs de demain. Trump, phénomène politique, en exemple. Le Brexit en cas pratique. L’Inde en spécimen de taille. Les victoires surprenantes et les opinions publiques à la ramasse, en résultat.

La Tunisie sera-t-elle, quant à elle, le premier laboratoire arabe de la démocratie 2.0?

 

 

Les cinémas d’afrique – Un panorama de paradoxe et de créativité

Il convient, dès l’entame, de préciser qu’il n’y a pas un cinéma africain mais des Cinémas d’Afrique, tant le continent est multiple, tant son 7e art est divers.

De cette pluralité, nous avons essayé de transmettre l’essentiel, histoire de donner aux talents du continent la place qui leur revient de droit dans le paysage cinématographique international.

Oui ! Sur la scène mondiale, le cinéma africain n’est pas un figurant à la présence honorifique. Pour preuve, les dernières sélections et les récents succès à des festivals tels que la Mostra de Venise ou Cannes.

Dieudonné Hamadi, Maïmouna Doucouré, Kaouther Ben Hania, Philippe Lacôte, Ismaël El Iraki… sont les exemples d’un foisonnement cinématographique qui a su s’imposer et qui a su aussi arracher sa place sur les podiums du monde.

Les cinéastes d’Afrique tiennent aussi la vedette dans le cadre de festivals africains.

Ces rendez-vous contribuent à créer une meilleure dynamique filmique. Ils permettent des échanges d’expertises panafricains.

Ils sont aussi l’occasion, pour les publics locaux, de renouer avec le cinéma, en l’absence de réseaux de distribution en nombre. Et c’est là, en effet, une problématique ancrant une disparité en termes de moyens entre les cinéastes du continent.

Les cinéastes africains, du Nord au Sud, ont, en revanche, un point commun : des difficultés économiques qui impactent, inévitablement, la production et la diffusion.

Heureusement que derrière ces forces vives, il y a des financements et des expertises qui poussent vers le renouveau du secteur, et des savoir-faire qui se partagent dans le cadre de collaborations et décuplent les potentialités.

Les cinémas d’Afrique, c’est plus de cinquante ans de tentatives et d’affirmations, d’Ousmane Sembène et Tahar Cheriaa, à la génération nouvelle de cinéastes qui s’imposent. Les moyens ont changé, les techniques ont évolué, le produit se perfectionne, mais la passion reste intacte, pour qu’aux yeux du monde, l’Afrique brille sur grand écran. Action !

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Aminata Diop, ambassadrice de l’afrique créative

Installée entre et Paris et Marseille, la Sénégalaise Aminata Diop-Johnson fonde, en 2017, l’Agence culturelle africaine (ACA). Consciente que l’Afrique n’occupe pas, au sein des manifestations culturelles, une place à la hauteur de ses talents, elle décide de travailler à offrir plus de visibilité aux artistes africains.

Pourquoi vous être investie en faveur de la culture d’Afrique et plus particulièrement du cinéma africain ?

Aminata Diop-Johnson : Je dis souvent que je suis devenue entrepreneuse par hasard et que je me suis découvert une âme d’entrepreneuse. Tout a commencé par une belle rencontre en 2010 avec une femme formidable, Bénédicte de Capèle, directrice de l’ADIAC (Agence d’information de l’Afrique centrale) et qui m’a demandé de les accompagner dans leur volonté de promouvoir les auteurs de l’Afrique centrale. C’est ainsi que nous avons créé ensemble l’espace Livres et Auteurs du Bassin du Congo et que nous avons donné de la visibilité à la littérature africaine, de 2010 à 2016, au Salon du Livre de Paris. C’est ensuite en 2017 que j’ai décidé de fédérer plusieurs pays africains autour d’un même projet et au sein d’un même espace en créant le Pavillon des Lettres d’Afrique.

Par ailleurs, parce que l’Afrique est riche dans sa diversité culturelle, l’ACA répond également à la demande de sa jeunesse en élargissant son champ d’action aux autres industries culturelles et créatives, dont le cinéma. Je dois reconnaître que j’ai eu une chance extraordinaire qu’un film sénégalais Atlantique de Mati Diop (film accompagné par l’OIF) fasse partie de la sélection officielle du Festival de Cannes l’année où j’ai décidé de lancer avec le soutien de TV5Monde, un Pavillon Africain porté par le Sénégal à Cannes.

Cela a permis au Pavillon d’avoir une grande visibilité en 2019, et de reconduire sa présence en 2020 sous une forme numérique.

Que pensez-vous de la présence du cinéma africain à l’international, notamment dans les festivals ?

S’il n’y a pas beaucoup de films dans les festivals de cinéma internationaux, c’est parce qu’il y a un problème de financements. Les cinéastes africains n’ont pas les plateformes et les structures adéquates (du type Unifrance, Wallonie Bruxelles image, German films, etc.) pour fédérer des professionnels sur des festivals internationaux et leur permettre de lever des fonds pour faire des films de portée internationale. L’un des objectifs de l’ACA est d’offrir aux professionnels africains un lieu de rencontres où ils peuvent travailler sur le financement des films, la recherche de partenariats et de coproductions. C’est aussi un lieu où les gouvernements peuvent présenter leurs initiatives en faveur du cinéma.

Le Programme TCA (Talentueuses Caméras d’Afrique) lancé en 2019 par l’ACA dans le cadre du Festival de Cannes, permet par exemple aux cinéastes sélectionnés de bénéficier d’un programme de rencontres spécifiques et d’ateliers de formation avec des experts.

Nous les accompagnons ainsi sur la promotion et la compréhension des mécanismes du cinéma et de la coproduction. Grâce aux sélections 2019 et 2020, douze projets francophones et anglophones ont été valorisés.

Vous êtes en contact avec de nombreux cinéastes du continent. Quels sont les requêtes et les souhaits qui reviennent le plus souvent ?

Ce qui revient souvent ce sont les difficultés qu’ont les cinéastes pour se faire financer. Nous avons, d’ailleurs, récemment travaillé sur le sujet à travers deux panels : l’un avec le Centre national du cinéma (CNC) intitulé « Nouvelles opportunités de financement pour les réalisateurs et producteurs des pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) » et l’autre en partenariat avec SENTOO, qui concerne la promotion des coproductions Sud-Sud.

L’autre écueil qui revient, c’est l’accès à la formation dans les domaines de l’écriture de scénario, de la production et de la réalisation.

Beaucoup de jeunes professionnels n’ont pas accès à des ateliers de formation. Mais je tiens à saluer le travail d’incubateurs tels que Ouaga Film Lab ou Up Courts-Métrages et Forum Média Centre au Sénégal. On assiste aussi aujourd’hui à l’éclosion de nouvelles initiatives comme SENTOO, un programme de coopération Sud-Sud dédié à la coproduction entre les pays d’Afrique subsaharienne et les pays d’Afrique du Nord.

Au niveau institutionnel, est-on suffisamment conscient de l’importance de la représentativité artistique pour le rayonnement du continent ?

À l’instar de « Livres et Auteurs du Bassin du Congo » qui a été porté par le Congo, le Pavillon des Lettres d’Afrique a été porté par la Côte d’Ivoire, et le Pavillon des Cinémas d’Afrique par le Sénégal.

L’implication de ces 3 pays et la présence d’autres nations à leurs côtés démontrent que les gouvernements africains ont conscience aujourd’hui que la culture est un vecteur important de développement économique. Encore une fois, l’impact médiatique mondial de la sélection du film de Mati Diop à Cannes montre l’importance de la culture et, en l’occurrence, du cinéma pour le rayonnement d’un pays.

Quel est votre prochain challenge en matière de cinéma africain ?

Notre expérience du Marché du film en ligne a été formidable et riche d’enseignements cela nous a permis de faire participer des personnes qu’on n’aurait jamais eues en présentiel. Nous avons réuni, notamment, des intervenants et des participants des cinq régions géographiques de l’Afrique que nous aurions eu du mal à rassembler pour des raisons de visas et de budget.

Nous travaillons avec nos partenaires à la création d’une formule hybride de notre Pavillon pour maintenir une version numérique.

L’idée étant de continuer à informer un maximum de professionnels et d’offrir aux institutions la meilleure plateforme de promotion possible. Nous souhaitons poursuivre notre collaboration avec les grands festivals internationaux tels que Berlin, Venise, Toronto, Locarno, sans oublier les festivals francophones comme Angoulême, Namur, Annecy, etc. Et cela va de soi, les grands rendez- vous africains comme le Fespaco, Écrans Noirs, Recidak et Dakar Court.

Citation :

« Parce que l’Afrique est riche dans sa diversité, l’Agence culturelle africaine répond à la demande de sa jeunesse en élargissant son champ d’action aux autres industries culturelles et créatives, dont le cinéma »

 

« Le Programme TCA (Talentueuses Caméras d’Afrique) lancé en 2019 par l’ACA dans le cadre du Festival de Cannes, permet aux cinéastes sélectionnés de bénéficier d’un programme de rencontres spécifiques et d’ateliers de formation »

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l’OIF, un accompagnement pour la création

Plus de 30 ans que l’Organisation internationale de la Francophonie est aux côtés des cinémas d’Afrique, accompagnant un secteur en pleine mutation grâce notamment à son fonds Image de la Francophonie. Souad Houssein, spécialiste de programme Cinéma à l’OIF, apporte sa lecture de ces trois décennies remplies de changements, d’essais et de succès. Entretien. 

Quels sont les traits marquants de plus de 30 ans de soutien du cinéma africain par le Fonds image de la Francophonie ?

J’ai pu observer trois différentes phases dans l’évolution de l’aide au cinéma d’Afrique francophone depuis la création du Fonds Image de l’OIF en 1988. Dans la première phase qui a duré jusqu’en 2006, le cinéma africain francophone dépendait fortement de financements publics bilatéraux et multilatéraux provenant essentiellement du Nord. La seconde phase s’est caractérisée par une certaine érosion de ces financements.

Mais les cinéastes africains se sont adaptés et, en saisissant les possibilités offertes par les technologies du numérique, se sont mis à réaliser leurs films avec de petits budgets. Enfin, la troisième phase est marquée par la multiplication et la diversification des partenaires. Certains États africains ont mis en place des fonds nationaux d’aide à la production. Des partenaires privés se sont intéressés au financement et à la distribution des films africains.

Ce partenariat public/privé a ouvert des nouvelles perspectives au cinéma africain qui attendent d’être mieux explorées.

Le cinéma africain tend-il vers l’universel ? Gagnerait-il à rester identitaire ?

Contrairement à une certaine idée reçue, le cinéma africain ne s’est pas réfugié ou enfermé dans l’affirmation identitaire ou le particularisme culturel. À travers des faits sociaux et des récits africains, il aspire comme tous les cinémas à l’universel, qu’il aborde à partir de son ancrage africain. On dit, d’ailleurs, que « l’universel, c’est le local moins les murs ». D’ailleurs, des films comme Finyé de Souleymane

Cissé (1982), pour ne citer que celui-là, ont eu un succès international non pas parce qu’ils étaient spécifiquement africains mais qu’ils traitaient de thèmes qui pouvaient intéresser le monde entier.

Peut-on parler de renouveau du cinéma africain francophone ?

Oui, car celui-ci s’est déployé ces dernières années à la faveur de l’entrée en scène de partenaires privés internationaux, avec une prise de conscience des États. Ainsi, la production cinématographique des pays d’Afrique francophone est mieux financée, mieux exposée, mieux diffusée et accède progressivement à un marché international. Stabilisé financièrement et plus diversifié dans son contenu, le cinéma africain francophone augmente numériquement et qualitativement – vu, aussi, le nombre de dossiers soumis chaque année au fonds Image de la Francophonie. De même, la cadence de production s’est accélérée : d’un film tous les 5 ou 7 ans, on est passé à 2 ou 3 années. On constate également une africanisation des postes techniques et artistiques.

Quels sont les déclencheurs et les caractéristiques de ce renouveau ?

Grâce aux nouveaux moyens de distribution des films à travers les plateformes numériques, le cinéma africain dispose d’un véritable allié qui lui ouvre un pont direct avec le monde. Ce renouveau est marqué par une large féminisation dans le cinéma africain, ce qui constitue un atout majeur, notamment pour le sortir des stéréotypes. Elles y occupent une place de choix et sont actives à tous les maillons de la chaîne, comme réalisatrices, actrices, maquilleuses, monteuses, mais aussi productrices et directrices de festivals. Les réalisateurs africains, certes moins fortunés, s’appliquent aussi à témoigner de leur temps en multipliant les documentaires.

Ce genre a de beaux jours devant lui, il éduque et incite le public à la prise de conscience citoyenne en donnant un point de vue « interne » à des problématiques autrefois traités par des réalisateurs étrangers.

Quels sont les prochains défis du cinéma africain ?

En tenant compte de l’évolution du paysage et du contexte technologique actuel, les cinémas d’Afrique ont un défi à relever. Les cinéastes africains, conscients de la nécessité de reconquérir leur public, souhaitent rompre avec le « misérabilisme » dans le traitement des scénarios qui avait éloigné le cinéma africain de son public. Par ailleurs, la jeunesse africaine, de plus en plus éduquée et connectée, attend un cinéma qui puisse lui renvoyer une image plus positive de son continent et lui offrir des héros auxquels elle peut s’identifier.

Plus encore, les jeunes Africains attendent que ce cinéma nouveau combatte les préjugés sur l’Afrique, renforce leur confiance et estime de soi, et illustre les contributions significatives des peuples africains au progrès général de l’humanité.

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Karoui en tête des sondages: Un cadeau pour Youssef Chahed

Le sondage Sigma du mois de juin a désarçonné. Et pour cause, plus de 50% des voix semblent favoriser des candidats contestés par l’opinion publique: Abir Moussi, pour son parcours idéologique certes constant mais présentant un peu trop d’accointances avec le régime Ben Ali. Le juriste Kais Saïd, pour l’aspect infondé de sa présence sur la scène politique. L’homme d’affaires Nabil Karoui, pour son action de propagande télévisée pré-électorale.

Si on s’en tient aux arguments de ladite opinion publique qui s’élève contre ce sondage, aux élections à venir, la Tunisie tanguera entre la passéiste, l’usurpateur et le machiavélique.

Topo alarmant, incontestablement! Mais…

Pareil sondage ne peut se lire sans une approche comparative. Pas seulement par rapport à des expériences électorales étrangères mais aussi par rapport à la propre expérience tunisienne, aussi limitée soit-elle.

Revenons à l’élection de 2014, à quelques mois avant celle-ci, au sondage Sigma de J- 6 mois. Celui-ci donnait, pour gagnant, Mehdi Jomaa, avec plus de 30% avant Beji Caid Essebsi qui arrivait 2ème des intentions de vote avec 6% en moins. Nous savons tous que, 6 mois plus tard et quelques manoeuvres politiques ensuite, la tendance s’est inversée au profit de l’actuel président de la République.

En France, six mois avant l’élection d’Emmanuel Macron (avec plus de 66% de voix, au 2ème tour et 24 au premier), les sondages donnaient, pour gagnant, François Fillion, avec plus de 30% pour l’un contre près de 13% pour l’autre.

En 2016, aux Etats-Unis, les sondages avaient donné, pour gagnante, Hillay Clinton contre le fortement contesté Trump. La suite, nous la connaissons tous.

Que de renversements de tendances!

Ceci ne peut que nous rappeler  que les sondages ont cet avantage de changer la réalité du terrain qu’ils sont censés, en amont, représenter. Plus ils choquent, plus ils sont susceptibles de contrecarrer  leurs propres prémonitions.

Déboussolés, bon nombre de  Tunisiens ont découvert, ce 12 juin 2019, une nouvelle cartographie politique et ne se sont pas reconnus dans la direction vers laquelle tire la majorité.

Quelle est donc cette majorité locomotive de l’avenir de la Tunisie et vers quel avenir traîne-t-elle le pays? Selon ce que semble révéler le sondage précité, « il s’agit de votants issus des régions reculées du pays et de personnes ayant un niveau d’instruction limité ». Stigmatisant? oui, surement!

Toutefois, cela démontre les conséquences du décalage existant entre le discours politique et ceux pour lesquels il se prédestine, entre l’action politique centralisée et les frustrations d’une grande frange de la population pas si spectatrice qu’elle ne le parait.

Cela semble avoir échappé à certains politiciens, mais cela n’a pas échappé à quelqu’un comme Nabil Karoui.

Idéologie versus cartographie socio-économique:

Lors des précédentes élections, c’est dans la dichotomie idéologique que l’on a puisé un fonds électoral gagné par crainte et non par conviction. Soucieux tantôt d’écarter les islamistes et tantôt d’éloigner, de la sphère décisionnelle, l’état d’esprit de Marzouki, les Tunisiens ont été nombreux à voter BCE et Nidaa.

A ce stade, l’argument idéologique semble être passé de date et de l’eau a coulé sous les ponts, réhabilitant certains des proscrits d’hier. En l’absence de réels programmes politiques et de vraies solutions et face à un Tunisien à bout de souffle et en attente d’une sortie de crise imminente, elles sont nombreuses les figures politiques qui peinent à trouver un nouveau fonds de commerce idéologique à présenter comme appât.

Cela Nabil Karoui l’a, indéniablement, compris. Son interlocuteur: Le « zaweli », ce pauvre Tunisien martyrisé dont on chante les louanges avant chaque échéance électorale et à chaque fois que flanche la côte de popularité des décideurs. La crise économique a fait de ce zaweli une icône représentant une multitude de personnes issues de la classe défavorisée qui suffoque et de celle moyenne qui peine à émerger. C’est à lui et rien qu’à lui que l’ambitieux homme d’affaires s’est adressé, des mois durant.  Ca en fait des votants!

Pour transmettre son message, Nabil Karoui n’a pas envahi les plateaux, lui et ses acolytes, n’a pas rempli des salles lors de rencontres et de congrès, n’a même pas lancé de parti -encore… Un canal a suffi: la chaîne de télévision dont il est le fondateur.

Fin avril, la Haute Autorité indépendante de la Communication audiovisuelle ( Haica) somme Karoui d’arrêter la diffusion de sa chaîne. Celui-ci crie au scandale, victime, selon ses dires, d’un complot contre lui, contre ses projets…  contre les zwewla dont il fera, depuis ce jour, partie intégrante. Le statut de la victime tombait à pic et il convient bien au « père des zwewla de Tunisie » qui, des mois durant a procédé à des distributions de denrées alimentaires, de repas chauds et de nécessaires de survie.

Et le gagnant est…

Il serait, à ce stade, biaisé de dire que celui-ci ne peut pas se présenter aux élections et la manoeuvre visant la mise en place d’une loi sur mesure pour l’en écarter ne sied pas à la Tunisie démocrate à laquelle tout un pays aspire.

Il conviendrait mieux d’étudier les choix dont on s’offusque, car il n’y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et il n’y a de plus désespéré que les votes sanctions que le vote par dépit. C’est le vide politique qui est à l’origine des choix électoraux les plus inattendus et la nature n’aimant pas le vide,  celui-ci ne profite qu’aux choix « contre nature ».

Dans ce contexte interloqué, le grand gagnant serait Youssef Chahed, à qui on aura présenté, ce 12 juin, son argument de campagne majeur: être le candidat de l’anti-usurpation, le candidat du critiqué mais rassurant « establishment »… un peu comme BCE avait choisi l’argument faisant de lui l’alternative des anti-islamistes. Joli coup de com’ pour lequel BCE doit beaucoup aux conseils de Nabil Karoui…

Quant au favori des sondages, en as de la communication, il n’a surement pas encore dévoilé toutes ses cartes.

 

 

Interview- Aziz Mebark (AfricInvest): L’optimisme au profit de l’Afrique

Le Tunisien Aziz Mebarek est un des acteurs du private equity, depuis plus de 25 ans. Il est à  la tête d’AfricInvest, un fonds transcontinental qui génère de la croissance pour le continent africain et pour ceux qui s’y intéressent. Interview 

Pouvez-vous nous présenter l’activité d AfricInvest et son mode de fonctionnement?

Nous sommes un investisseur en capital opérant sur le continent africain en private equity,  c’est-à-dire en intervention dans le capital d’entreprises privées non cotées. Nous renforçons les fonds propres des entreprises privées sur le continent pour essayer d’accélérer leur croissance. Nous intervenons, essentiellement, dans des entreprises qui sont bien placées dans leurs pays, pour en faire des acteurs régionaux panafricains ou même des acteurs qui vont au delà des frontières de l’Afrique. C’est le coeur de notre stratégie: investissement en capital pour faire, des entreprises partenaires, des leaders régionaux. En accompagnant, nous n’achetons pas d’entreprises mais nous reprenons une part minoritaire du capital. Quant à nos critères, nous regardons surtout la viabilité des plans de développement, l’état du marché, les ressources humaines qui vont devoir mettre cela en oeuvre…

Opérer dans des places économiques différentes nécessite une connaissance de la réalité des marchés et une forte capacité d’anticipation. Comment avez-vous développé cette expertise ?

Nous nous inscrivons dans le cadre d’une connaissance fine des secteurs dans lesquels nous intervenons afin d’y apporter une valeur ajoutée. Nous n’allons donc pas vers des secteurs dans lesquels nous n’avons pas de connaissances.

Nous n’avons, par exemple, pas investi dans les mines ou les industries extractives, non pas parce qu’elles sont inintéressantes mais parce que nous n’avons pas l’expertise nécessaire. Les choses se font donc par itérations successives . Notre croissance a toujours été une croissance organique. Nous avons toujours pris notre temps pour aller vers des segments nouveaux et vers des pays nouveaux, pour avoir du personnel local susceptible de s’ arrimer à un attelage qui grandit.

Qu’est ce qui vous a ramené vers l’Afrique?

Nous avons commencé notre activité dans des environnements que nous connaissions, c’est-à-dire l’Afrique du nord à travers la Tunisie, l’Algérie, le Maroc. Notre développement s’est fait de manière concentrique par rapport à ce que nous connaissions le plus. Ensuite, nous avons agrandi le cercle car être local, lie fatalement, nos capacités de grandir à nos frontières. En anticipant les besoins des entreprises de notre portefeuille implantées dans nos géographies historiques, nous sommes allés vers d’autres pays. En nous y installant, de nouveaux besoins se sont révélés et  nous sommes devenus locaux dans ces géographies nouvelles. Ce développement s’est opéré sur les 25 dernières années, au moyen d’une certaine anticipation, de l’analyse des évolutions et en se donnant les moyens de mettre en place une stratégie gagnante.

A votre actif 25 ans d’expérience dans le domaine du capital-investissement, quels ont été les marqueurs importants de l’évolution du marché des affaires en Afrique?

Le point le plus important, c’est la gouvernance qui s’est nettement améliorée. Il y a aussi l’émergence d’un secteur privé, l’écosystème qui entoure le monde des entreprises, notamment la logistique: les dessertes maritimes et aériennes… L’infrastructure primaire s’est améliorée et il y a plus de zones industrielles, plus d’infrastructures au niveau électrique… Nous disposons aussi de plus de ressources humaines de qualité.

Je pense qu’aujourd’hui, l’Afrique est encore un continent en devenir mais, au cours des vingt dernières années, il y a eu une remontée de talents exceptionnels dans les différents pays. En Tunisie par exemple, on continue à se plaindre de l’éducation mais, réellement, on continue à trouver des personnes d’un talent exceptionnel dans tous les domaines.

C’est ce qui permet à des activités comme les nôtres d’émerger et, à plus d’entreprises, de naître et d’exister. Ce qui ne s’est, en revanche pas fait dans les vingt dernières années (mais il y a un mouvement qui va désormais dans ce sens) c’est la progression de l’entrepreneuriat. Nous commençons, en effet, à entrevoir l’émergence d’un certain nombre de hubs entrepreneuriaux en Afrique notamment anglophone (le Cap a été précurseur, Nairobi, Lagos, le Caire… d’autres pays comme la Tunisie, le Maroc, le Sénégal sont en train d’émerger). Ce mouvement est à encourager et ce sont les politiques publiques qui doivent continuer à pousser dans ce sens. Nous essayons, quant à nous, d’apporter notre contribution à  cet écosystème entrepreneurial par des actions à but non lucratif, et en mettant en place des instruments qui peuvent accompagner les startups émergentes.

Vous êtes un acteur de l’économie internationale mais la Tunisie reste au centre de vos activités. Pourquoi ce choix?

C’est d’abord un choix de coeur. Mais, c’est aussi là que tout a démarré. La Tunisie  fait partie de la géographie que nous avons jugée pertinente pour nous. C’est un pays à gros potentiel qui est passé par une courbe en J prononcée et qui peut avoir un avenir brillant. Donc oui, la Tunisie fait partie de notre zone d’intervention et le continuera.

Vous représentez l’économie africaine auprès des acteurs majeurs de l’économie européenne. Quelles spécificités mettez-vous en avant? Lesquelles auriez-vous préféré ne pas occulter… ou ne pas avoir à avouer?

J’interagis avec plusieurs acteurs économiques africains et européens qui commencent à s’intéresser, de manière sérieuse, au continent africain. Ce que j’essaie de faire pour être honnête avec moi-même et avec les autres, c’est d’être factuel. Je n’ai jamais survendu les environnements dans lesquels j’opère. En revanche, j’ai toujours considéré, selon ce que j’espère être une analyse objective, que le continent africain est très prometteur et qu’il a un très fort potentiel. Quand je fais une analyse, je ne mens jamais par omission.  Toutefois, je suis de nature optimiste et je pense que nos actions à tous ont un grand apport, quand elles se conjuguent. On peut ainsi capitaliser sur ce qui est positif. Mais il y a toujours des points négatifs à ne pas occulter.

Qu’est-ce qui est donc perfectible, à votre sens?         

Le continent doit rattraper son retard, en matière d’infrastructure. Les choses s’améliorent mais cela reste insuffisant, en ce qui concerne la  santé et l’éducation. C’est également le cas pour la gouvernance. On peut voir ça comme un élément négatif ou comme un potentiel à saisir. Par contre, si on veut appréhender les défis, il faut les prendre de manière organisée, pays par pays, car ce ne sont pas des questions  à considérer d’un point de vue global.

Toutefois, s’il fallait trouver un point commun entre nos différentes problématiques, je pense que ce sera le brain drain des nos concitoyens qui quittent leurs pays, parce qu’ils n’ont plus beaucoup d’espoir. C’est un des sujets par rapport auxquels on ne peut pas démissionner. Même si on considère qu’on est en situation d’échec aujourd’hui, on ne doit pas abandonner nos enfants et les générations qui arrivent et les laisser en rade. En ce qui me concerne, c’est ma principale préoccupation aujourd’hui: faire en sorte que nos jeunes se projettent dans leurs pays, y vivent tout en étant ouverts au monde et regardent l’avenir avec optimisme.

En Tunisie, nous connaissons la problématique des diplômés qui n’arrivent pas à trouver un emploi, ce qui crée l’exode des cerveaux. A côté de cela, nous voyons que la Tunisie peut être une plateforme extraordinaire pour un ensemble de métiers et faire en sorte que ces différentes personnes qui sont chassées par les cabinets internationaux  puissent  être intégrées dans des aventures entrepreneuriales dans leurs pays et peuvent, à partir de leurs pays, conquérir le monde. J’en suis absolument convaincu. Comment y parvenir, c’est autre chose. Ce n’est pas facile mais je pense qu’il y a tous les ingrédients pour que ce que nous considérons comme des difficultés devienne des opportunités.

AfricInvest dispose de 10 bureaux dont 7 en Afrique. Quelle est la stratégie derrière ce développement international?

Nous sommes à Paris, Nairobi,  Tunis, Casablanca,  Alger, le  Caire, le  Lagos et Abidjan pour couvrir les différentes régions qui entourent ces pays. Bientôt, nous démarrons nos activités en Afrique du Sud.

Nous cherchons à avoir une couverture panafricaine, à partir de hubs qui nous permettent de rayonner sur les sous-région qui entourent les pays en question. A Abidjan, nous sommes bien positionnés pour intervenir dans la zone UEMOA et en Afrique centrale . A partir du Nigeria, nous travaillons au Ghana, au Liberia… Nous avons, aujourd’hui, un maillage relativement fin qui nous permet d’avoir une couverture pertinente du continent. Nous avons déployé nos fonds dans plus de 25 pays d’Afrique. En ayant mis en en place cette stratégie de proximité et d’acteur local dans ces différentes géographies, nous avons créé un maillage qui nous permet de baser nos investissements sur une connaissance fine des environnements dans lesquels nous intervenons. AfricInvest grandit donc de manière cohérente en apportant une connaissance fine des nouvelles géographies ou des nouveaux secteurs d’activité dans lesquels nous opérons. Pour ce faire, il faut progresser, développer, évaluer pour corriger et continuer ainsi à se développer. Ce n’est pas une stratégie mais c’est la mise en oeuvre d’une stratégie: être panafricain.

Comment envisagez-vous l’avenir d’AfricInvest?

Je pense que nous avons aujourd’hui une présence panafricaine pertinente et solide, mais nous ne sommes pas positionnés sur l’ensemble de la chaîne des valeurs des investissements. Nous envisageons de démarrer, en 2019, une initiative de venture, c’est à dire de nous rapprocher des porteurs de projets à contenu technologique. Nous pourrons ainsi investir dans un segment dans lequel nous n’étions pas présents, parce qu’il était très difficile de lever des fonds s’intéressant à ce secteur. Nous avons fait beaucoup de travail pédagogique pour amener de grands bailleurs de fonds à nous accompagner sur cette initiative. Nous avons, depuis deux ans, lancé une équipe qui a travaillé d’arrache-pied pour monter une structure qui j’espère verra le jour en 2019. Ca c’est un objectif immédiat, mais je suis, par rapport à l’avenir proche, relativement serein.

Par ailleurs, nous avons démarré une initiative de présence en France et quand je vois ce que nous avons fait durant les deux dernières années, depuis cette implantation, je pense que ça a été pertinent et que nous allons continuer sur cette voie. Nous avons été les premiers à prendre ce positionnement en faisant le lien entre différents continents et l’Afrique et ce segment sera suivi, je l’espère, par d’autres collègues, parce que c’est un segment qui mériterait d’être renforcé.

Dans les ventures, d’ailleurs, il y a des liens très étroits entre plusieurs géographies en Afrique et la Silicon Valley et j’espère qu’on arrivera aussi à intéresser la Silicon Valley au segment venture en Afrique du nord (qui reste un peu francophone). A l’avenir, nous continuerons à être un acteur panafricain, mais en élargissant les horizons et en faisant en sorte d’intéresser d’autres géographies à ce qui se passe sur le continent. On s’inscrit dans cette dynamique et on est un acteur parmi tant d’autres dans cette démarche. 

Vous faites partie des acteurs économiques importants du continent mais on sait peu de choses sur vous. Pourquoi ce choix de la discrétion?

Ce qui est utile, c’est ce que nous sommes en train de faire. C’est ma philosophie: être utile et apporter une réelle contribution. Ce qui importe, c’est l’action.