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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Moncef Marzouki, le meilleur du pire

Trois ans de Moncef Marzouki : le bilan est sans appel. Les bourdes du président tunisien, répertoriées dans des articles de presse, rappelées dans des interviews et déclarations diverses, transcrites dans des livres, en sont devenues de l’ordre de l’anthologique. Dans la tradition des articles de fin d’année listant les pires et les meilleurs, voici une liste non exhaustive, cela va sans dire, des bourdes royales d’un président candidat à sa propre succession :

Meilleure réplique : Incontestablement, sa théorie de la chaussure et des chaussettes aura été un des moments forts de la République et un des plus grands fous rires qu’a connus le Tunisien, pendant ces trois ans de perles. Un réquisitoire sur l’inégalité sociale se basant sur la parabole de la chaussure et des chaussettes et raisonnant autour de la question fatidique : « Lequel de ces accessoires acheter en priorité » ! Marzouki a beau simplifier, ses idées dépassent, des fois, l’entendement et surpassent les vannes des meilleurs des humoristes.

Meilleur costume :
Le choix est difficile ! Nous avons longuement hésité entre le burnous, la kachabia ou le chapeau de paille. Des costumes traditionnels faisant notre patrimoine culturel, mais qui ont été instrumentalisés à des fins politiques et populistes. Comme François Hollande, Moncef Marzouki cherchait à être un président normal, il aura été le plus extravagant de tous (après François Hollande en costume Kazakh, évidemment).

Meilleur accessoire : La cravate. Blacklistée par le président sortant qui s’était visiblement promis de ne jamais en mettre, Marzouki en portera pourtant dimanche dernier lors d’un meeting populaire. Une jeune fille est montée sur scène et lui en a mis une autour du cou. C’est le début d’une trêve entre ce candidat à la présidentielle et le bout de tissu qui rapporterait des voix (la phrase est évidemment de lui).

Meilleure tragédie : Jouée, par procuration, par son responsable de campagne Adnène Mansar. Elle pourrait viser l’électorat d’Ennahdha ayant connu les geôles de Ben Ali et pouvant faire la différence dans l’urne en ce scrutin qu’on dit serré. M.Mansar présent sur un plateau a, ainsi, fondu en larmes, mais à sec. Se remémorant un souvenir proche avec sa fille, il n’a pas pu retenir ses larmes. « Papa, allons-nous revenir en prison ? » l’aurait-elle interrogé. Emouvant en effet, sauf que, de la prison, Mansar n’en a jamais fait !

Meilleure comédie :
« On nous a volé les graines ! Que ferons-nous en cas de guerre pour nourrir notre peuple ? Nous devons retrouver les graines ! ». Non ce n’est pas une réplique tirée d’une pièce de théâtre surréaliste. C’est une réplique surréaliste comme seul Moncef Marzouki sait en faire. Celui qui improvisait les discours, en avait produit des répliques allant tout droit dans les annales.

Meilleur but : Lors d’un match joué dans l’après-midi du 14 décembre on aura vu un Moncef Marzouki sportif et débordant d’énergie narguant son adversaire politique BCE critiqué par ses détracteurs pour son âge avancé. Toutefois, perdu sur le terrain comme un gosse ayant perdu ses parents, il prend le ballon à pleines mains et marque. Ses coéquipiers sont fiers de lui. Peut-être avaient-ils perdu leurs lunettes ! (vidéo)

Meilleure imitation :
faire le chat en plein meeting : Fait! N’avait-il pas imité aussi Ben Ali, à merveille, sur un plateau télévisé? Moncef Marzouki, président de tous les défis, même les plus ridicules !

Meilleur moyen de régner : Diviser ! Moncef Marzouki a commencé cette démarche dès son discours d’investiture prononcé à l’Assemblée nationale. A travers une volonté affichée d’unir, le président Marzouki n’a fait que marquer une scission qu’il continue trois ans après à confirmer. La clé de son discours étant l’expression d’une dichotomie entre « nous » et « eux », les bourgeois et le peuple, les révolutionnaires et les sbires, les voilées et les « séfirates » (termes désignant les femmes non voilées)… La stigmatisation, rien de mieux pour diviser et grignoter un semblant de popularité réconfortante.

Pire silence :
il y en a incontestablement plus d’un. Nous aura marqués le silence du droit de l’hommiste Moncef Marzouki quand des manifestants ont été tirés à la chevrotine et agressés un certain 9 avril. Quant à sa passivité face à l’extradition du libyen Baghdadi Mahmoudi qui s’était réfugié en Tunisie, nul besoin de la rappeler, ce fait a marqué l’entrée de Moncef Marzouki dans l’Histoire, par sa plus petite porte.

Pire caprice : Démettre le gouverneur de la Banque centrale de ses fonctions alors que le pays était en pleine convulsion économique, Moncef Marzouki l’a fait ! Derrière ce limogeage, une raison toute banale : rendre à Hamadi Jebali la monnaie de sa pièce. Non informé par l’extradition de Baghdadi Mahmoudi, Moncef Marzouki a pris cette décision fort contestée, unilatéralement, en réplique à ce qu’il avait alors vécu comme un affront, dira-t-on donc.

Pire mensonge :
« Je n’ai jamais porté plainte contre un journaliste ! ». Les faits sont pourtant là et Business News en connait quelque chose. Notre confrère Zouhair El Jiss aussi. Les plaintes que Moncef Marzouki ne porte pas, le sont par ses acolytes ou au nom de la présidence de la République. Son capital sympathie est-il préservé pour autant ? Possible… Encore faut-il qu’il lui en ait resté un peu!

Pire justification : Garder, en prison, un Tunisien incarcéré pour ses idées afin de garantir sa sécurité. Fait assumé par Moncef Marzouki qui l’a déclaré lors d’une conférence tenue dans le cadre du Conseil des Relations étrangères américain. Jabeur Mejri, emprisonné pour avoir partagé des caricatures du prophète sur son profil Facebook, ne pouvait donc être libéré, selon la logique présidentielle, car il y avait beaucoup de salafistes violents en Tunisie. Sacré raisonnement !

Pire contradiction : Celui qui critique les médias de la honte, ceux n’ayant pas critiqué Ben Ali, s’est entouré en toute béatitude, de pseudo-journalistes rédacteurs vantant ses mérites à longueur d’articles quasi publicitaires. Quant à ceux qui le critiquent, ils seront attaqués, dénigrés, diabolisés par Marzouki et ses admirateurs. Sauf que le problème avec les adeptes de Moncef Marzouki qui critiquent ceux qui le critiquent et les assimilent, par raccourci, à des laudateurs de BCE, c’est qu’ils semblent ne pas voir qu’ils sont devenus « plus laudateurs que les pires laudateurs de Ben Ali »!

Pire argument de com
: Pour sa campagne à la présidentielle, Marzouki a utilisé à deux reprises voire plus des enfants. Mêler l’image d’enfants à la politique n’est-ce pas trop facile comme argument de com ? C’est surtout très juvénile, comme technique de vente ! Nous l’avons vu hier fêter, chez elle, l’anniversaire d’une fillette. « La gamine de trois ans l’a elle-même invité! Pouvait-il refuser ? », répliqueront probablement ses souteneurs. La page de Moncef Marzouki partagera des photos de la fête familiale, des ballons et des chapeaux de couleur. Mais la question est « y avait-il un clown à l’anniversaire ? »

Pire insulte : « J’apprendrai à votre président à saluer », nous a lancé un cheikh du Golfe. Traité de goujat, Marzouki avait pourtant souri ! Ca doit être drôle d’être le François Pignon de quelqu’un ! Jubilatoire doit être donc le fait de l’être pour des millions de Tunisiens, tellement jubilatoire qu’on y prend goût et qu’on voudrait que cela recommence… pas pour une année, pas pour trois mais pour cinq! Merci, président, nous avons assez ri !

Se voulant président normal, Moncef Marzouki est tombé à plusieurs reprises dans le grotesque. Il en est devenu la risée de son propre peuple. De ce peuple, nous n’occulterons, cependant, pas ceux qui ne voient en les déboires de leur candidat favori qu’un apprentissage difficile de l’exercice du pouvoir. Un exercice ne pouvant être évalué qu’à la suite de 5 ans de plus, à la tête de la Tunisie. La majorité dira le 21 décembre 2014 si elle accepte d’être le cobaye de ce médecin à la reconversion improbable mais qui nous aura, en revanche, bien fait rire. De ses meilleures bourdes, n’avait-on pas tiré les meilleures blagues ? Tirons donc notre chapeau, à celui qui tirera, probablement, sa révérence dans 5 jours!

*Traiter le meilleur du pire du président sortant n’entend en aucun cas qu’il y ait éloge sous-jacent de son adversaire politique. Nous ne dirons pas, que de celui-ci, il n’y a eu que du meilleur, mais que celui-ci se place, pour beaucoup de personnes non emportées par la ferveur partisane, comme le meilleur choix du pire. Face à ce dilemme, souhaitons « bon vote » (surtout pour les moins convaincus par l’un et l’autre candidats) et que le meilleur gagne !

ARP : Nos nouvelles stars, en 5 catégories

Ce 2 décembre 2014 marquera, à coup sûr, l’histoire tunisienne car, en ce jour, a débuté l’ARP, cette assemblée des représentants du peuple qui siègera au Bardo, 5 ans durant. Ce matin, sous l’hémicycle du Bardo, l’émotion était plus que palpable. Elle coulait sur les visages de nos figures politiques et prenait des formes plus étouffées dans les gorges serrées de certains présents. La représentativité prend avec cette assemblée une dimension « nominative » explicite. 217 représentants du peuple seront notre voix pour dire non ou pour acquiescer, pour débattre ou pour contrer, mais, nous l’espérons, pas pour faire les pitres !

Ne cherchons pas, parmi les nouveaux élus, la Ben Toumia citant ses poésies en pleine plénière, ne nous dispersons pas à chercher de trouver, parmi eux, l’équivalent d’un Brahim Gassas qui, comme un titan en cage, hurlait des sornettes, n’essayons pas de trouver, entre eux, l’alter ego d’un député se disputant avec une autre, pour un cahier qu’il lui aurait volé. L’extravagance de ces anciens élus et d’autres n’a surement rien d’égal ! Loin de toute stigmatisation superficielle et probablement tendancieuse, il en existe, en revanche, une autre. En voici une première esquisse :

– Les prem’s : Hommes d’affaires réputés, femmes d’affaires fortunées, jeunes débutants en politique… Qu’ils viennent du nord, du sud, de l’est, de l’ouest ou même d’outre les frontières, ils sont ravis d’être là ! Ils balbutieront à leur première intervention peut-être, leur trac sera visible au premier direct, mais ils auront un capital sympathie, jusqu’à la première prise de position qui dérange, ou jusqu’à l’absence de prise de position attendue. Parmi eux figurent, surement, des premiers, des seconds ou même des troisièmes noms rajoutés, des fois, sur les listes électorales pour des raisons autres que la compétence. Les prem’s, il y en a qui brilleront par leurs qualités, il y en a qui brilleront par leur manque de pertinence, il y en a, certainement, qui ne brilleront que par leur absence !

– Les redoublants blasés : Ces heureux redoublants ont été élus de nouveau et auront connu les deux assemblées : celle constituante et celle représentante du peuple. Ces élus d’un autre genre connaissent le décor et son envers. Ils connaissent la prise de parole, son art et son travers, ils connaissent les angles de prises des caméras de l’hémicycle filmant leurs moindres gestes et les réactions des internautes qui en découlent. Ils connaissent les lobbys et leur utilité pour se faire une idée sur ce qui se passe au-delà du Bardo. Ils connaissent beaucoup de choses mais sont surement vexés quand on ne les reconnaît pas et quand leurs noms sont écorchés par des nouveaux ne les connaissant pas. Comme des redoublants au fond de la classe, ils observent. Entre eux, les relations ne sont pas à refaire. Mais avec les nouveaux venus, tout est encore jouable, pour une alliance, un bloc, un déménagement parlementaire et idéologique ou plus si affinités !

– Les vieux amis : Un Ali rappelant à un autre le casse-croute mangé, à deux, sous un arbre en prison ! On l’aura vu, en ce jour inaugural, où étaient, l’un face à l’autre au Bardo, Ali Ben Salem, doyen des militants tunisiens et Ali Laârayedh, ancien islamiste emprisonné à perpétuité. Ces élus, vieux amis, ont retrouvé, dans ce moment d’émotion contagieuse, des souvenirs des années de braise où ils combattaient pour la même cause. Des retrouvailles émouvantes entre vieux opposants qui marquent le passage historique que nous connaissons et qui rappellent la légitimité acquise, en cette période d’après-transition politique, par ceux qui étaient actifs politiquement quand cela était un réel acte de bravoure. Entre ces vieux amis, les divergences idéologiques se manifesteront, certainement, un jour ou l’autre. Ces choses-là nous n’y penserons pas aujourd’hui, la beauté du moment dépasse les tensions, même celles latentes.

– Les nouveaux ennemis : Parce que les causes des uns et des autres diffèrent désormais, il y avait aussi, au Bardo, aujourd’hui, les nouveaux ennemis ; ceux que les divergences des buts rebutent les uns des autres. Pour les reconnaître, il suffit de les voir. Leur seul regard en dit long sur tout ce que, les uns pour les autres, ils ont sur le cœur. Ils sont peu à l’aise, cherchent la moindre occasion pour s’opposer à ceux qui les dérangent. Ils seront certainement l’os coincé au niveau de la gorge et peuvent désormais être perçus comme les caciques de l’ancien régime (pas l’ancien de Ben Ali, mais l’ancien de la Troïka). Nos nouveaux azlem voient déjà mauve ! Mauve ecchymose d’un échec un peu trop brutal.

– Les révolutionnaires, les vrais : Ils incarnent véritablement la révolution et ils ont dû attendre trois ans de ballotage voire de marginalisation pour être là où ils seront pendant 5 ans. Ils sont les figures illustres des mouvements protestataires et les chefs de file de courants d’idées ayant fait déchoir deux régimes celui du président Ben Ali et celui de la Troïka. Ils sont l’expression d’une page qui se tourne. Pourvu que leur rendement soit à la hauteur de l’image que, d’eux, nous avons !

Exit les Ligues de protection de la Révolution et ses noms tristement célèbres, la révolution a retrouvé ses vrais défenseurs et la Nation leur a été reconnaissante pour tous les sacrifices que pour elle ils ont concédés. La scène politique n’en sera que plus épurée et l’Histoire mettra en marge ceux qui n’ont fait que la salir. Exit aussi le révolutionnisme revanchard qui prend la forme d’un discours haineux divisant, en deux, les Tunisiens.

Le casting de nos nouvelles stars semble, en somme, réussi. Ces élus seront notre image sur écran et sur les plateaux, pendant cinq ans. Ils représenteront nos idées, nos aspirations et nos différences. Pourvu qu’ils sachent cohabiter et être habités, dans leur mission à venir, par nous, ce peuple dont ils seront, nous l’espérons, les dignes représentants.

Comment lire l’écart entre Marzouki et BCE ?

La surprise a été fuitée puis annoncée, hier au lendemain du 23 novembre électoral. Dans les deux camps gagnants et face à cette surprise, chacun a opté pour une interprétation de l’annonce de l’ISIE à venir comme une avance inattendue pour son candidat. Les estimations données par les instituts de sondages allaient donc être revues à la baisse ou à la hausse, cela dépend de la lecture et de celui qui la fait.

On jubile du côté des CPR et de ses amis. On est moins euphoriques du côté des partisans de Nidaa. Les résultats préliminaires de l’ISIE confirment la tendance, le classement et la poursuite de la sélection dans le cadre d’un 2ème tour. Ils révéleront cependant, selon ce qu’ont avancé certains dirigeants de l’Instance électorale, que cela se joue à moins de 10% d’écart, entre les deux adversaires. L’écart entre BCE et Marzouki est d’environ 6 points, saura-t-on plus tard.

Pareil résultat ne révélera pas que Moncef Marzouki est plus soutenu qu’il ne semblait être, mais prouvera que l’autre camp ne s’était pas réellement mobilisé autour du candidat de Nidaa. Il implique aussi que l’on doit réfléchir à la manière de récupérer l’électorat des autres candidats à la présidentielle, les charmer, les convaincre et les gagner dans son camp, pas dans la totalité évidemment, mais en partie, à coup sûr.

« Nous ne nous adressons pas à un troupeau, pour les diriger là où on voudrait qu’ils avancent », a déclaré hier un dirigeant du Front populaire sur un plateau télévisé. Certains autres candidats à la présidentielle ont, eux, exprimé explicitement leur soutien à BCE. Mais eux, ne sont pas le Front, cette force politique qui a fait, lors des législatives, le poids et qui pourrait désormais être un contrepoids important. Contrepoids, il y en a qui accepteront probablement de l’être pour l’un et l’autre rival à la conquête de Carthage. Mais contrepoids, accepte-t-on de l’être pour quelle contrepartie ?

Les parties pouvant être intéressées par une relation gagnant-gagnant, ne sont pas celles qui pourraient faire gagner grand-chose pour BCE comme pour Marzouki. Ceux qui pourraient changer la donne, c’est le clan de Slim Riahi, ou celui du Front populaire. Parmi l’électorat du candidat de l’UPL, le nombre de personnes ayant eu vent de son programme politique et en ayant été convaincus ne doit pas être très important. On vote Slim Riahi pour Slim Riahi, pas pour ses beaux yeux mais pour les moyens qu’il met pour charmer ceux pouvant l’être. Dans cet électorat, il y aura à grignoter probablement, mais à grignoter par un candidat du deuxième tour comme par l’autre, car loin des idées, ce sont d’autres facteurs qui rentreront en pareil jeu.

Quant à la conquête des électeurs du Front populaire, cela est moins gagné. Outre les personnes nouvellement conquises par le romantisme et le charisme de Hamma Hammami et qui ont fait de lui le troisième gagnant de la présidentielle, il y a une autre frange d’électeurs moins facile à convaincre. Ces Jabhistes endurcis, le sont, par le passé de leur fraction politique, par sa relation avec le pouvoir en place, par les pertes humaines qu’il a connues en les personnes de Chokri Belaïd, de Mohamed Brahmi et de Mohamed Belmufti. Ils le sont par une pensée politique et une vision économique loin d’être celle de Moncef Marzouki ou de Béji Caïd Essebsi. Même un appel au vote en faveur d’un candidat ou d’un autre de la part d’un de leurs leaders, ne pourrait convaincre un Jabhiste convaincu de donner sa voix à l’un ou l’autre candidat au second tour.

Quant aux abstentionnistes, la marge d’entre eux à convaincre est limitée. Une restriction procédurale mise en place par l’ISIE empêche, en effet ceux qui n’étaient pas intéressés par la politique au moment des inscriptions pour les élections ne peuvent plus changer d’avis et être récupérés par un candidat ou par un autre.

Face à pareille situation, face à la faiblesse récente et provoquée de certaines parties politiques et de leur pouvoir d’influence, face à de nouveaux concurrents soit un peu trop monnayables soit un peu trop convaincus, la stratégie doit, incontestablement, être autre. S’il y a conquête d’un électorat nouveau, elle se jouera parmi les récalcitrants à la chose politique, ces abstentionnistes en nombre qui se sont inscrits sur les listes électorales, mais qui n’ont pas voté pour une quelconque raison. Il faut désormais travailler son discours de manière à attirer, vers soi, ces milliers de Tunisiens. Il faut trouver un vecteur pour leur parler et un support adéquat pouvant les atteindre et les toucher. Il faudra ramener du nouveau dans les discours télévisés et retravailler argumentaires et contre-argumentaires de manière à être le plus percutant, c’est là le nerf de la guerre !

Peu après la fermeture des centres de vote et l’annonce de la tendance électorale par trois instituts de sondage tunisiens, Moncef Marzouki a appelé, sur twitter, Béji Caïd Essebsi à un duel télévisé. Une demande à l’allure chevaleresque et presque moyenâgeuse en superficialité, mais une confrontation moderne et en application dans d’autres démocraties (nous le sommes désormais !). Un face à face sur écran pourrait révéler aux yeux de l’électeur-spectateur les défaillances d’un candidat, la force de la réflexion de l’autre. Cela pourrait être un moyen pour les plus sceptiques de se faire une idée et de faire un choix. Mais l’écart entre les deux candidats étant plutôt faible, pareille confrontation pourrait avoir des répercussions désastreuses, vue autrement. Un talent d’orateur altéré par une campagne présidentielle éprouvante, une nervosité pouvant être provoquée par une réplique mal venue mais bien réfléchie, un oubli, un argumentaire peu travaillé et une anticipation difficile à prévoir et c’est quelques « unités » pour cent de perdues ! Trop risqué !

Face à un écart assez serré, aucun des deux candidats ne pourra avancer confortablement vers le second tour. Le parcours vers cette date non encore fixée sera houleux pour Marzouki comme pour BCE car chacun, par camps interposés, en déballera des casseroles pour l’autre! Chacun prêchera, en revanche, des conquis et ne fera que dépenser son énergie pour un effort ne pouvant pas être rentable en termes d’électeurs. Réconfortés dans leurs pensées révolutionnistes d’un côté et nationalistes bourguibistes de l’autre, les pro-Marzouki et les pro-BCE ne sont pas à charmer ni à « détourner ». C’est ailleurs qu’il faudra regarder, pour être vu, à travers le bon prisme, par ceux que la politique ne regarde pas !

Interview Béji Caïd Essebsi : C’est grâce à mon âge que j’y arriverai !

C’est avec Béji Caïd Essebsi que nous avons effectué la dernière interview d’une série, accordée à Business News par différents candidats à la présidentielle. Le candidat de Nidaa Tounes nous a reçu à l’hôtel Paris. Entouré de quelques membres de sa cellule communication, Béji Caïd Essebsi, dans l’ambiance feutrée de sa suite au Lac, a répondu à nos questions. Interview.

A votre candidature on opposait le facteur âge, à votre campagne on oppose le facteur « taghaouel » (omnipotence). Que répondez-vous aux deux contre-arguments qu’on oppose à votre présence sur la scène politique?

Je n’ai pas commencé ma vie politique quand j’ai annoncé mon intention de me présenter à la présidentielle, mais depuis les années 50. Ce n’est pas au hasard que j’ai choisi pour Nidaa, à son lancement, le logo « La patrie avant le parti ». A mon âge, on ne peut pas mentir. Nous sommes ici pour servir la Tunisie. Vous savez pourquoi ? Parce que nous ne savons rien faire d’autre ! Ce n’est pas à mon âge que je vais appliquer le « taghaouel ». On ne devient pas ainsi à cet âge. On l’est ou on ne l’est pas et mon parcours politique est témoin que je ne le suis guère.

J’ai quitté la scène politique, pendant 20 ans. J’avais vu qu’avec Ben Ali, je ne pouvais pas agir ; je me suis alors retiré. Depuis 1991, j’ai fait d’autres choses et j’ai réussi. Quand on a fait appel à moi parce que le pays était en crise très profonde. J’ai accepté mais seulement pour 4 mois. Cela avait été prolongé à cause des élections et j’ai quitté, ensuite, sans que la loi ne m’y oblige. Nous avons mis en place un décret pour convoquer le corps électoral afin de rédiger une Constitution dans une période d’un an c’était cela la matrice du gouvernement en place à l’époque. Nous n’avions aucune obligation de céder notre place à d’autres. J’ai cependant estimé qu’ayant pris un engagement public de quitter, une fois les élections mises en place, élections auxquelles j’avais fixé la date, le jour même de mon départ j’avais exprimé ma décision de me retirer. J’avais rencontré Hamadi Jebali, j’ai même donné une réception pour accueillir les arrivants. C’est bien celui qu’on accuse de « taghaouel » ? J’aurais pu à l’époque les mettre tous en marge et continuer là où j’étais. Ceci dit, je savais ce que je faisais et ce choix n’a pas été fait par inexpérience. Ce n’est pas maintenant que je vais devenir omnipotent alors que nous sommes sur la voie de l’élection, c’est-à-dire le verdict du peuple ; verdict à respecter, évidemment.

Il faut dire que le peuple nous a donné une primauté et non une majorité. Et notre peuple n’est pas bête, comme certains le pensent. Il est sage et fin. Il nous a donné 17 sièges pour que nous mettions en place le nouveau gouvernement et pour que nous menions le pays ; mais pas seuls ! Il a donné à Ennahdha 69 places. Je vous précise et le message est intelligible : Ces places ont été accordées à Ghannouchi parce que c’est lui qui a fait la campagne d’Ennahdha, comme moi, j’ai fait la campagne de Nidaa Tounes. J’ai tenu 10 meetings et chaque meeting a fait 10.000 présents voire plus. C’est cela donc le message ! Nous ne pouvons faire preuve d’omnipotence et ceux qui le disent n’ont pas compris ou ne sont pas à la hauteur.
Pour ma part, j’étais régi par plusieurs contraintes et, actuellement, il ne m’en reste que deux : nous avons la Constitution et je m’appliquerai à faire respecter la légalité et nous avons le verdict du peuple que je ne manquerai jamais d’honorer. Si le peuple me demande de quitter la scène et de rentrer chez moi, je déclarerai, volontiers, que je retournerai chez moi rempli de joie.

Le « taghaouel » est dans la tête de ceux que nous avons choisis pour un an et qui en sont restés trois et cela est un complot contre la légalité. Ensuite nous les avons choisis pour rédiger la Constitution et ils ont fini par dire : non, nous voulons gouverner. Ca c’est l’omnipotence ! Ils avaient mal dirigé le pays parce qu’ils ne sont pas prêts pour cela et quand le peuple leur a rappelé cette vérité, il était dans son droit de leur attribuer un zéro pour leur copie. Ils ont eu entre zéro et un siège. Suis-je derrière cela ? Vont-ils dire que les élections sont truquées ? Ils ne veulent pas accepter le verdict du peuple, et c’est cela l’omnipotence ! L’un a dit que le peuple va regretter ses choix et l’autre a déclaré avoir peur pour l’avenir de la Tunisie. Pourquoi n’a-t-il pas eu peur pour la Tunisie, justement, depuis trois ans, alors qu’il se targuait de commander seul ? Le « taghouel » est dans la tête de ceux qui ne croient pas en la Tunisie ; car la Tunisie n’admet pas pareille pratique. Je suis peut-être un « ghoul » mais dans le bon sens. La Tunisie ne supporte pas l’omnipotence et celui qui s’en croit capable, qu’il sache qu’il ne tiendra pas.

Le candidat Marzouki est-il à craindre ?

Bien entendu, il est à craindre. Parce qu’il fout la pagaille ! Il est en train d’inviter des Salafistes, des membres des LPR, des extrémistes religieux. Vous nous imaginez avec un « zigomar », ministre de la Justice et untel devenir ministre de l’Intérieur ? Réfléchissons un instant qui sont les figures marquantes aux côtés de Marzouki ? Ces bandits vont diriger la Tunisie ?
Parce que je connais l’histoire de mon pays j’avais déclaré, une fois, que la révolution n’est qu’un moment dans l’Histoire de la Tunisie. Comme un arbre « 4 saisons » : il produit des fruits différents mais qui se nourrissent tous du même tronc. Si on coupe une des branches, l’arbre peut mourir, ses fruits comme ses feuilles. Si on coupe la révolution, ce moment important de l’Histoire de la Tunisie, elle pourrait prendre fin et mourir. C’est ce que fait Moncef Marzouki. Il hypothèque son avenir, enfin lui, il n’en a pas, mais hypothèque plutôt l’avenir de la Tunisie.

Ennahdha ne vous a pas soutenu pour les prochaines élections. De quel œil voyez-vous ce choix d’Ennahdha?

Tous les Nahdhaouis soutiennent Moncef Marzouki. Il ne peut pas passer ainsi de 11% à 22% ! Je suis sûr qu’il y a une dichotomie (remarquez que je parle de dichotomie et non pas de rupture) entre la direction d’Ennahdha et ses cadres : Ghannouchi et son cercle, et ils ne sont pas nombreux, ont compris qu’il fallait rester éloignés de ce type de prise de position. Le reste n’a pas compris les impératifs de la conjoncture actuelle. Ils sont pour la plupart avec Moncef Marzouki. Ils pensent qu’ils ont fait le bon choix mais ils se trompent. Le seul à avoir tout compris c’est Rached Ghannouchi. Même si celui-ci aurait dû voter pour lui-même, mais lui ne vote en réalité pour personne. Parce qu’il a compris qu’ils avaient fait une erreur capitale en prenant les rênes du pouvoir le 23 octobre et ont enchaîné, ainsi, les erreurs.
Mais les islamistes n’ont pas vraiment perdu les élections. Ils ont même capitalisé leurs gains faits par le passé et se sont mis en position d’attente, ayant compris que le moment n’était pas propice à une deuxième épreuve de pouvoir. Les grandes positions d’attente, quand elles sont menées par des personnes ayant une longueur d’avance sur les autres, sont toujours mal comprises. Ghannouchi n’a pas été suivi par ses troupes et ça sera le grand malheur d’Ennahdha, parce qu’ils se sont attachés à des illusions extérieures et à des doctrines dépassées. C’est valable pour les Islamistes comme pour certains partis de Gauche. Le Communisme est dépassé et il reste pourtant en vie dans la tête de certains qui y croient comme mode de gouverner. Diviser, cependant, la pauvreté n’est pas une idée judicieuse, car nous en avons tellement que nous serons tous servis.

En cas de victoire à la présidentielle, qui présidera Nidaa ? Est-ce Taïeb Baccouche jusqu’au congrès (prévu pour le 17 février, nous dit-on) ?

Pour moi, les personnes importent peu. En ce qui concerne l’organisation interne de Nidaa, il y aura un Congrès aux alentours de cette date. J’estime que le parti n’est pas une fin en soi et d’ailleurs j’ai structuré ce parti, dès le départ, sur des bases à la solidité desquelles personne n’avait cru à l’époque. Les syndicalistes, quoiqu’ils soient ancrés dans leur archaïsme, les Destouriens aussi, d’ailleurs, comptent parmi eux des génies qui, comme Farhat Hached, sont assez visionnaires pour voir que leur réflexions et leur actions n’ont pas d’avenir si elles ne s’inscrivent pas dans la continuité de l’intérêt de la Nation, en tenant compte des nécessités de chaque époque. Nous avons dans Nidaa des gens de Gauche que j’ai avertis, dès le départ, que pour rencontrer les gens de droite, il faut qu’ils aillent davantage vers le Centre. Et nous avons pris aussi des indépendants parmi nous.

C’était ma conception dès le départ ; certains n’y avaient pas cru, mais ils ont fini par être convaincus. Quand nous avons eu, au sein de Nidaa, des voix dissidentes, je demandais à ce qu’on opte pour le silence au lieu des affrontements. Certains pouvaient y voir un signe de faiblesse, mais cela s’inscrivait dans une perspective d’avenir. Nous avons ainsi pu créer un parti qui rassemble au lieu d’en avoir une quinzaine (et chacun de ceux qui ont rallié Nidaa pouvait aisément en créer), ce qui nous aurait ramenés vers une situation de rupture.
Ce parti peut-il changer, quand je ne serai pas là ? Si je ne pensais qu’au parti, j’aurais préféré ne pas être élu président, mais je pense à la Tunisie. J’espère toutefois être encore présent pour que soit tenu le Congrès de Nidaa et, à partir de là, se dégagera une direction cohérente parce que la direction actuelle ne l’est aucunement. En effet, le composite de Nidaa est varié, comme je l’ai expliqué, avec une représentativité maximale de différentes franges politiques.

Oui, mais actuellement, vous gouvernez seul le parti, qu’en sera-t-il après votre départ ?
Ceci est faux ! Jamais je n’ai gouverné seul, ni même laissé Bourguiba gouverner seul. Je l’avais toujours averti en cas d’écart par rapport à cela et c’est pour cette raison qu’il me respectait. Je le conseillais sans lui dicter un comportement. Il y en a qui, en conseillant quelqu’un, s’obstinent pour que leur conseil soit suivi à la lettre. Quant à moi, quand j’ai une consigne je la dis poliment mais efficacement. Pour Nidaa, je ne me fais pas de soucis. Je participerai à ce congrès pour maintenir cet élan, parce que les résultats sont importants.
Je dirai à ceux qui étaient réfractaires à certains choix, vous n’étiez pas d’accord, voilà que vous êtes au pouvoir ! Mais gardez-le et essayez de le faire progresser ! Parce que si nous agissons pour nous-mêmes et que nous composons un gouvernement à partir de nous-mêmes, jamais nous ne pourrons garantir la survie de notre mouvement. Pour tout cela, il faut une force de caractère et il faut aussi une vision tenant compte de l’intérêt général. Il y a quelques-uns qui réfléchissent dans ce sens, dans ce parti que je préside pendant deux ans. Beaucoup de personnes essaient de nous rejoindre, mais derrière cette requête il y a, dans bien des cas, un profit escompté. Ces profils-là ne nous intéressent pas. Nidaa est dans une meilleure santé qu’on le dit. Sa continuité, au cas où je sois élu président, n’est pas une affaire facile, mais je vais m’y employer.

Nidaa a gagné une certaine aisance dans le cadre des législatives. Ne pensez-vous pas qu’une victoire, également à la présidentielle, sera une épreuve de taille pour un parti jeune et dont la structuration est encore en cours?

Ceci est vrai. Si nous allons vers le pouvoir pour notre satisfaction personnelle, ceci arrivera. Mais si nous exerçons le pouvoir dans l’intérêt de la Tunisie, ça n’arrivera pas. Quant à Ennahdha, comme je vous l’ai déjà précisé (et suivez mon regard !), j’ai deux contraintes : le respect de la Constitution et le respect de la décision du peuple et le peuple ne m’a pas donné une majorité absolue. J’ai toujours dit que, même avec une majorité absolue je ne gouvernerai pas tout seul. Ca ne serait pas dans l’intérêt de Nidaa Tounes, ni dans l’intérêt de la Tunisie.

Votre porte est, donc, ouverte ?

Il faut savoir à qui d’abord ! Ma porte est ouverte à des personnes, mais pas à des partis, car les partis ne raisonnent pas de la même manière que moi. En revanche, il se trouve surement dans tous les partis, des personnes qui ont une vision pour l’avenir de leur pays. Je ne crois pas aux idéologies, ni à la rigidité des appartenances. Je suis l’élève de Habib Bourguiba (et non son héritier). Je suis le produit de son école. Alors comme lui, choisissons la politique des étapes. Je suis partisan de cette politique, pas celle de « l’étapisme » dont parlent certains penseurs français, c’est un même processus qui se répète et où, à chaque étape, nous préparons celle qui va suivre. Si on estime que l’étape à laquelle on parvient est une fin en soi, c’est qu’on n’a rien compris à la politique de Bourguiba.
Pour le moment, personne n’a intérêt à cristalliser les situations. Il faut que l’on se dise que nous vivons ensemble et tenir, de ce fait, compte de la diversité. Ceci ne veut en aucun cas dire que nous partagerons tout. Comme le dit le dicton arabe « C’est à la taille de la couverture que l’on tend les jambes ». Quoiqu’il en soit, nous n’irons pas vers des situations conflictuelles. Ca n’est ni dans leur intérêt ni dans le nôtre. Face à une porte qui grince, il y en a qui graissent à outrance et il y en a qui huilent goutte après goutte. Je suis de ces derniers, croyant à la modération dans les démarches pour trouver de réelles solutions.

Vous êtes assez populaire et la popularité revêt, des fois, des formes non maîtrisées de la communication. Ne craignez-vous pas les laudateurs et leur effet sur votre image ?

Toutes les images se ternissent par le temps. Je ne vais donc pas être téméraire face à cela. J’écoute les avis contraires comme ceux des laudateurs. Et de ces derniers, nous trouverons toujours. Mais ceci n’est pas important, quand on est imprégné du destin de son pays, comme je l’ai été au début de ma carrière politique, par accident, et comme je le suis, désormais, par choix. J’ai commencé par gagner une bataille contre moi-même et, à partir de là, j’ai compris qu’envers les autres, il fallait être compréhensif et admettre les différences de chacun. J’écoute tout le monde et je n’ai pas de rancune pour celui qui m’attaque, comme pour celui qui me glorifie, car je pense que les deux ont un effet néfaste. J’ai viré ma cuti, comme on dit !

Votre parti communique souvent sur des rencontres que vous faîtes avec nombre d’ambassadeurs. Pourquoi ces rencontres et pourquoi vous et pas d’autres candidats?

Les gens s’inquiètent pour l’avenir de la Tunisie. Ils me demandent mon avis à tout hasard. Celui qui me dit qu’il me voit déjà président pour justifier sa visite, je ne le croirai pas. Je sais aussi résister aux compliments. Si je réglais ma politique sur l’avis des gens qui me visitent…
Il n’y a pas une personne qui demande de me rencontrer et que je refoule. Autour de moi, on me dit, souvent, que je perds, ainsi, mon temps, mais qu’importe ! L’intérêt se trouve des fois là où on est persuadé qu’il n’y en a point. J’ai profité de l’expérience de tous. J’ai reçu des délégations diplomatiques, avant même que je ne me présente à l’élection présidentielle. Ces visites peuvent sembler, en cette période, nombreuses, mais c’est surtout parce que mon planning chargé m’impose des fois de les grouper. Je les reçois les unes après les autres, une demi heure chacune. Et quelque part, ça m’a servi, car, en cette période où on me donne souvent pour mort ou malade, ça sert à quelque chose d’être vu.

La Libye, la Syrie et l’Égypte, comment voyez-vous nos relations avec ces pays qui connaissent des changements politiques plus ou moins houleux ?

La Tunisie est un petit pays dont la situation géographique a des particularités. C’est un pays qui n’est pas sorti du sous-développement, ni même de la période coloniale à vrai dire ! En France, on nous traite encore comme des colonisés. Nous ne pouvons, de ce fait, pas faire preuve d’une politique de grande puissance. Il faut tenir compte de tous ces facteurs, savoir où mettre les pieds et ne pas agir comme M. Obama ou M. Poutine, alors qu’eux-mêmes ils tiennent compte de cette délicatesse. Oui, la Tunisie a 3 mille ans d’histoire, mais l’Egypte, par exemple, en a 5 mille. Elle est un grand pays, dispose d’une situation géographique importante et d’un peuple grand, en nombre. Nous n’allons, tout de même, pas imposer une certaine politique à l’Egypte. Nous devons revoir notre politique étrangère. En ce moment, personne ne nous écoute plus ! Est-ce parce que nous avons fait une révolution que l’on va s’insurger sur tout ?

Nous devons avoir de bonnes relations avec tous les pays. Je ne sais pas comment vont évoluer nos relations avec la Syrie, mais renvoyer l’ambassadeur syrien était une erreur monumentale. On ne déclare pas comme ça un ambassadeur persona non grata s’il n’a pas porté atteinte à votre pays. C’est peut-être pour des raisons idéologiques que cette décision avait été prise, en tenant uniquement compte de l’idée des droits de l’Homme. Mais qu’on applique déjà les droits de l’Homme chez nous avant de sanctionner, à ce titre, les autres pays.

Quant à la Libye, je peux vous dire qu’elle est un pays vital pour la Tunisie. Nous l’avons beaucoup aidée, pendant sa révolution. Il y en a qui disent que c’est, à cause de la Libye, que des armes ont été rentrées en Tunisie, illicitement. Mais ce sont, là, des paroles de pauvres diables ! Notre attitude par rapport à la Libye dans le cadre de l’aide que nous lui avons fournie a été stratégique et nous sommes, à coup sûr, pour quelque chose dans la réussite de son parcours. Sans nous, peut-être que la Libye aurait été encore en guerre. Mais en ce moment, les choses sont compliquées, il n’y a plus d’Etat en Libye, mais des groupements et des groupements armés ! On me reproche d’avoir permis que des armes parviennent en Libye, mais ce pays a, en matière d’armes, de quoi libérer l’Afrique.

Quoiqu’il en soit, nous ne devons pas nous immiscer dans les affaires libyennes, car cela nous amènerait à défendre une partie au détriment d’une autre. Nous pouvons ainsi nuire aux relations avec le seul pays constituant notre bouffée d’air sur le plan économique. Il y en a qui dénoncent la contrebande. Mais cela fait vivre la Tunisie. Même Ben Ali n’avait pas touché à ce « secteur ». Si, par une politique mal inspirée, nous nous mêlions des affaires libyennes, nous perdrons ce pays et nous y perdrons beaucoup. Des Libyens viennent me voir pour me demander de l’aide encore, je leur réponds toujours que je ne peux les aider que par ma non-ingérence. Dans le cadre d’un programme régional complet, la Tunisie ne serait pas absente évidemment.

Vous président, quelle sera la destination de votre première visite officielle à l’étranger ? (Pays arabe et pays occidental)

Je ne pense pas venir à la tête de l’Etat pour commencer par voyager. Je vais d’abord résoudre les problèmes que nous avons ici. Auparavant, d’autres nécessités imposaient pareils voyages, mais, pour la proche période à venir, on commencera par rester en Tunisie. Si des gens viennent nous voir, on leur rendra évidemment la visite. Quand j’étais premier ministre provisoire j’ai appliqué cette symbolique de la première visite. Mehdi Jomâa m’a demandé conseil, puis a fait la même chose que moi, en se rendant d’abord en Algérie. En parlant de Mehdi Jomâa, j’échange beaucoup avec lui et cet homme, je pense que s’il n’existait pas, il aurait fallu l’inventer. Il est arrivé dans des circonstances extrêmement difficiles. Je n’avais pas voté pour lui. Mais il est venu me voir et quand nous avions discuté, j’ai trouvé en lui un homme de bonne volonté. Pour le juger, on doit tenir compte des difficultés avec lesquelles il part et des limites qui lui sont imparties.

Si vous êtes élu président, voyez-vous Mehdi Jomâa dans votre équipe?

Je ne vois personne, je ne suis pas voyant et les qualités de visionnaires s’appliquent uniquement à la stratégie. La première personne que Mehdi Jomâa a rencontrée, c’était moi. Il est venu me voir à mon domicile, je l’avais conseillé et il a profité de mes conseils. Je l’ai toujours soutenu et je le soutiens encore. Beaucoup peuvent figurer dans mon équipe, parce que mon équipe est celle de la Tunisie. Car il n’y a pas d’équipe valable pour une durée indéterminée, je dirais que, dans l’équipe du moment nécessaire à la Tunisie, tout le monde peut figurer !

26 concurrents, quel regard portez-vous sur leurs « personnages », leurs idées et leurs candidatures?

Que Dieu soit avec eux tous ! Il y en a qui sont venus me voir dans le cadre de visites de courtoisie. Ils étaient venus m’informer de leur intention de se porter candidats. Je leur demandais les raisons d’un tel choix et ils me répondaient avoir une valeur ajoutée à ramener à la Tunisie. Je les ai donc encouragés à aller de l’avant. Il n’y en a pas un que j’ai dissuadé. Mustapha Kamel Nabli, Mondher Zenaïdi, Abderrahim Zouari, je les ai rencontrés et je les ai encouragés et, même après, je n’ai jamais demandé à un candidat de se désister, bien au contraire. Mais il y a, parmi les candidats à la présidentielle, ceux qui ne sont pas conscients des impératifs de la conjoncture actuelle.
Si c’est pour être président, tout le monde peut alors candidater. La présidence est une étape pour faire évoluer les choses. Pour arriver à cet objectif, il faut être conscient qu’on ne peut pas le faire tout seul et qu’il faut mobiliser le maximum de bonne volonté pour faire sortir la Tunisie de l’ornière dans laquelle elle se trouve. Je ne vais pas critiquer les autres candidats, surtout que nous sommes, désormais, des concurrents. Je laisse à chacun sa chance et j’estime que le peuple est suffisamment averti pour faire le bon choix. Il vaut mieux faire confiance à son peuple que de faire confiance à Madame Soleil !

On vous décrit déjà comme un président qui exercera une omnipotence écrasante. Une fois à Carthage quel type de président vous voyez-vous être?

L’omnipotence est le propre du parti unique. Moi, je me suis depuis longtemps détaché de l’idée du parti unique. Je vais faire l’impossible pour réunir tous les Tunisiens et offrir à chacun une ouverture pour qu’à travers ses potentialités, il œuvre pour son pays. Je ne m’en sortirai pas en étant un tyran. J’étais le meilleur en mathématiques, je sais calculer, Bourguiba, le pauvre, ne savait pas compter, mais moi je sais calculer ! C’est une idée « congénitale », il faut faire appel aux potentialités de chacun : chacun en a, il suffit de savoir les dénicher. Une personne autre que moi ne pourrait pas le faire, mais moi je pourrai. C’est peut-être à cause de mon âge, voire grâce à mon âge que j’y arriverai !

Interview réalisée par Nizar Bahloul et Inès Oueslati

La politique du noir ou blanc

Après une semaine d’attaques, de contre-attaques et de rentre-dedans, voici venu le temps des retraits. Dans la journée d’hier, il y en a eu deux. Les semaines précédentes il y en eut deux aussi. Hached, Nabli, Zouari et Hamdi quittent la course. 23 autres la poursuivent, dans un rythme désormais haletant, vers Carthage. Cependant, tous les candidats à la présidentielle ne sont pas logés à la même enseigne. En cette dernière semaine d’avant-vote, il y en a qui sont à bout de souffle et d’autres qui respirent déjà à pleins poumons la réussite pressentie. Parmi les candidats il y en a aussi qui disent être délaissés par les médias au profit d’autres, pointant, d’une manière répétitive, ce qu’ils désignent comme étant la « bipolarisation ».

En effet, malgré le nombre important de candidats et de partis, nous assistons en Tunisie à un bipartisme opposant le CPR et son candidat qui s’en dit pourtant indépendant et Nidaa Tounes et son candidat Béji Caïd Essebsi. Et il y en a qui s’indignent contre la primauté affichée dans les deux camps. Le bipartisme est pourtant d’usage dans différents pays ayant pignon sur rue en matière de démocratie. On évoque des tendances qui se dessinent, on évoque les performances de l’un et de l’autre candidats, on pointe la présence médiatique des deux camps. Et on crie à la bipolarisation qui met en valeur deux candidatures aux dépens de 21 autres dont chacun voudrait être l’alternative à deux choix se présentant, d’eux-mêmes, comme antonymiques.

A voir de près ce qui caractérise l’un et l’autre camps, il est aisé de voir que Béji Caïd Essebsi ne se cache pas d’avoir conçu Nidaa comme une alternative à ce qui aurait pu être appelé à l’époque « Al Taghaouel », celui d’une créature unique à trois têtes appelée la Troïka. Moncef Marzouki, à son tour, ne se cache pas – voire se targue- d’être celui qui pourra sauver le pays de l’omnipotence d’un parti pouvant, en cas de victoire à la présidentielle, gouverner la Tunisie seul.

La conception bipolaire de la scène politique n’est donc pas chose nouvelle ; elle trouve ses racines dans l’essence même des parties adversaires, dans leurs discours l’un à l’autre opposés, dans le vocabulaire choisi pour se confronter, dans l’état d’esprit manifesté (ou refoulé) et dans l’attitude qui les accompagne.
La bipolarisation sur laquelle reviennent de nombreux candidats se disant lésés n’est pourtant pas le propre de l’élection présidentielle et de la campagne intense qui la précède. Elle remonte aussi à l’élection législative et opposait alors, dans un face à face représenté comme décisif pour le pays, les islamistes et le parti « laïc », celui qui peut combattre une gouvernance de la Tunisie basée sur le religieux et ses adeptes au discours bien travaillé.

Nous avions alors assisté à une bipolarisation de nature idéologique opposant aux dogmes politico-religieux, l’idée d’un parti s’en détachant et promettant ainsi à la Tunisie de la faire fuir de l’islamisme. Cet islamisme combattu est celui qui galope vers différentes régions arabes ayant été secouées par des soubresauts politiques. Ce duel a pris, aux yeux des citoyens-électeurs, des proportions telles que les appels de Nidaa au vote utile ont trouvé écho le jour où un choix a dû être fait parmi les démocrates pour combattre l’islamisme comme mode de gouvernance politique. En remportant les législatives, Nidaa n’avait pas gagné des voix parmi l’électorat d’Ennahdha ou du CPR, mais parmi celui de partis qui lui sont proches idéologiquement.

Dans sa version actuelle, la bipolarisation n’est pas idéologique. Elle relève de l’ordre des « valeurs ». L’on oppose alors le discours de la révolution à celui des caciques du régime, le risque d’omnipotence à la garantie de la démocratie qu’on attache évidemment à soi. On oppose l’honnêteté à la corruption, les qualités de démocrates à celles d’une potentielle tyrannie. Des arguments de campagne face auxquels BCE réplique, dans ses interviews et lors des meetings qu’il tient.

Pourtant la scène politique et le chemin vers Carthage sont caractérisés par une diversité que tout observateur non amnésique peut qualifier de salutaire. Des profils différents, des parcours, des fois, opposés d’opposants et d’anciens du pouvoir déchu, des passés variés et une panoplie de desseins d’avenirs meilleurs proposés selon la pensée de chacun. Pourtant, le schéma se réduit à une bande de RCDistes et une foule de révolutionnaires, aux yeux de Marzouki et son clan. Il se résume à l’image recherchée d’une Tunisie prestigieuse en opposition à celle qui se ringardise, selon BCE et ses défenseurs. Et derrière chaque groupe, se crée une constellation d’adjudants. Inconnus sortis de l’anonymat pour l’occasion, extrémistes, personnalités politiques, partis et pourquoi pas anciens candidats affichent leur soutien à leur cheval de course et misent, garanties à l’appui, sur sa victoire.

On accuse les médias d’avoir orchestré de tels raccourcis en mettant des candidats à la présidentielle en marge et en en privilégient la candidature de deux, uniquement. Mais cette politique bipolaire trouve son origine dans la perception qu’a le potentiel électeur d’une Tunisie tiraillée entre deux politiques, l’une essayée l’autre promise, d’une Tunisie à cheval entre deux époques et se dirigeant, enfin, vers une destination finale, après une, provisoire, ayant assez duré. Le vote utile est désormais pour Marzouki, selon Marzouki et les siens. Il est pour BCE, selon BCE et les siens. C’est le 23 novembre que nous saurons laquelle des deux parties pèsera le plus, en termes de bulletins dans l’urne. Bon vote à tous !

Ces 5 mots pour nous charmer !

Campagne oblige, les politiciens, en l’occurrence les candidats à la présidentielle, leurs équipes et leurs laudateurs s’évertuent à la recherche d’une identité accrocheuse susceptible de leur apporter l’intérêt des électeurs potentiels. La campagne se basant sur l’image a aussi, pour support, le verbe. Des mots sont ainsi utilisés comme accroches. Détournés de leurs sens premiers et reprenant vie dans un contexte différent, ils servent à appâter ceux auxquels le marketing politique de base s’adresse. Ci-dessous une liste, non exhaustive, des mots que nos politiciens ambitieux nous destinent.

Taghaouel : Pouvait-on passer outre ce mot dont usent et abusent les dirigeants d’hier, désormais opposants aujourd’hui ? Le terme arabe désignant l’omnipotence est utilisé pour faire peur essentiellement aux citoyens qui pourraient voter pour Nidaa Tounes, parti vainqueur lors des législatives. Outrageusement péjoratif, taghaouel connote la monstruosité sémantique première, faisant, du parti, de ses adeptes et de son chef, des ogres menaçant la démocratie. Taghaouel, Moncef Marzouki l’a utilisé, à plusieurs reprises lors d’un de ses premiers discours de campagne, puis le mot a été utilisé par de nombreux politiciens issus de partis que les électeurs ont écartés lors du dernier vote. Quand bien même cela serait vrai, l’utilisation à profusion de ce mot chargé en images commence à jouer le rôle inverse de celui recherché. Se substituant à la notion de vote utile développée lors des législatives, taghaouel devenu contre-slogan est le signe de la reconnaissance de l’Autre comme une force menaçante et de la limite de son propre pouvoir de persuasion. Original tout de même, mais original un temps, devient très vite hors mode !

Taghout : Quand les premiers salafistes, pullulant depuis quelques années en Tunisie, ont utilisé ce terme, il a fallu lui trouver une définition en adéquation avec le contexte « moderne » (relativement moderne, je vous le concède) dans lequel nous évoluons. Taghout, c’est ainsi que les extrémistes religieux qualifient les forces de l’ordre. Politiciens, militaires, cadres et agents sécuritaires sont perçus comme des oppresseurs mécréants. Jusque-là, rien de transcendant ! Sauf que mot que l’on croyait réservé aux acolytes de Abou Iyadh a repris vie dans la bouche de Moncef Marzouki. Dans un discours prononcé hier à Msaken, celui-ci a fait un fâcheux raccourci, puisant dans le jargon salafiste, la superposition entre Nidaa et le RCD et la transformation des deux en… ( tenez-vous bien !) « Taghout ». Le candidat Moncef Marzouki semble omettre qu’il est aussi président de la République. Charmer l’électorat islamiste, est une stratégie que la pratique de la politique comme moyen d’arriver à ses fins pourrait admettre. Cela dépasse l’entendement quand celui-ci est le chef suprême des armées et qu’il est, de ce fait, le garant du prestige de ses troupes contre les atteintes physiques comme verbales. De l’ennemi je ferai ma muse et pourquoi pas mon ami ! Charmante, l’inspiration!

Thawra : Le mot semble être oublié. Ses valeurs aussi. Depuis la mise en place de gouvernements postrévolutionnaires, dignité et vérité, même institutionnalisés, demeurent au stade de notions. Le chômage continue à battre son plein, dans nos régions reculées comme dans nos villes, et la pauvreté, s’accentuant, rend l’écart, entre nos classes sociales, de plus en plus flagrant. Et pourtant, nos politiciens candidats ont redonné vie à la révolution et à tous les termes qui en découlent pour y puiser un semblant d’électorat. On semble, en revanche oublier un détail de taille : le terme est usité et vidé de sens. Il fait partie de cette langue de bois tintant dans les oreilles de ceux qui l’entendent. La révolution spontanée n’a pas besoin de défenseurs. Ceux qui se sont proclamés comme ses défenseurs se sont avérés être des voyous nuisant à la république, à ses symboles et à ses valeurs. La langue de bois est l’apanage des langues de vipères qui s’ignorent !

Zaweli :
Le mot désigne ceux qui sont frappés par un fléau chronique : la pauvreté ! Difficile d’en sortir, mais facile de l’attraper. Cette classe des plus démunies devient soudainement, en période de campagne électorale, la chouchoute des politiciens. Ceux qu’ils voient, en temps normal, passer dans des cortèges de véhicules blindés tombent soudainement en amour devant leur pauvreté profonde, sont atteints d’un attendrissement ostentatoire face à leurs situations difficiles. Eux qui ne les voient habituellement que dans un écran dans les JT, deviennent l’égérie de ces candidats à la présidentielle. Des égéries, à la recherche desquelles on part en vadrouille, à la rencontre desquelles on va au fin fond des campagnes, chez qui on s’invite et qu’on serre en accolades hypocrites et, de surcroît, perçues comme telles. « Froid aux yeux », un politicien ne connait évidemment pas ça !

Tawafok : Désignant consensus, le dérivé a été utilisé dans toutes ses variantes comme moyen potentiel de contrer la potentielle hégémonie du parti vainqueur aux législatives. L’entente devient donc une arme pour attaquer son adversaire et en perd de sa noblesse unificatrice. A ceux qui avaient essayé d’être un contrepoids quant à la Troïka au pouvoir, on rappelait qu’ils ne représentaient que trop peu les Tunisiens et on les qualifiaient, par le passé de « 0, ». Ces partis « vaincus » devenus à leur tour « 0, », voire 0 tout court, essaient désormais de se réunir autour d’une idée commune, celle d’être une opposition forte face à un choix électoral difficile à admettre. Se reconvertir n’est visiblement pas chose aisée, pour un opposant qui a goûté au pouvoir !

Bon courage à nous autres électeurs ! Nous sommes la cible favorite de 27 « Tontons flingueurs », par le verbe, 27 tireurs d’élites ayant déjà raté le coche, des tireurs d’élites populistes qui disent ne nous vouloir que du bien. Mon œil !

Ingérence médiatique: Le crash des mauvais esprits

Ils nous appellent « ce grand peuple », ils nous présentent comme un pays exemplaire, ils voient en nous un précurseur en matière de démocratie, ils se disent nos amis et pourtant, ils ne nous connaissent pas ou préfèrent garder de nous l’idée qu’ils ont déjà.

En ces temps d’élections, de transition politique dans le cadre de la transition démocratique, nombreux sont ceux qui prennent la Tunisie pour un champ de démonstration d’idées. Des journalistes, des prédicateurs, des intellectuels se déchaînent, souvent virtuellement, et commentent l’exemple tunisien. Que la Tunisie devienne un cas d’école en matière de démocratie ne peut que nous ravir. Cependant, le hic est que l’analyse politique produite et proposée manque souvent de profondeur. Elle est, dans bien des cas, tendancieuse. L’étiquette qu’on nous colle est, dans la plupart des cas, fausse. Le regard qu’on pose sur nous est, en majorité, réducteur.
En cette veille de campagne pour la présidentielle, ce qui a marqué les esprits et accaparé l’attention, à la fin de la semaine écoulée, aura été la venue en Tunisie de Bernard-Henri Lévy, ce philosophe français à la « production intellectuelle » un peu trop politisée et à la réflexion politique un peu trop incursive.

Par ailleurs, ce qui a marqué le début de la semaine, c’est une vidéo de Wajdi Ghonim insultant les Tunisiens et leurs démocrates. Une vidéo commentée par l’ambassadeur d’Egypte qui a appelé la société civile tunisienne à attaquer en justice son compatriote controversé.
A suivi un texte du journaliste d’Al Jazeera tentant d’influencer le vote des Tunisiens pour la présidentielle. Et le tout avait été précédé d’un documentaire diffusé sur la même chaîne qatarie qui proposait de nouveaux coupables du meurtre de Chokri Belaïd. Ces détectives bénévoles, ces analystes volontaires, pourquoi exercent-ils leur gymnastique de neurones oisives en nous prenant pour support ? D’un autre côté, pourquoi devenons-nous sceptiques quant aux analyses nous parvenant de part et d’autres et surtout d’outre nos frontières ?
Pour celui qui voudrait chercher des bribes de réponses, il faudra se pencher sur l’ensemble de l’œuvre de ces médias qui voient de nous plus que nous n’en savons nous-mêmes et qui pourtant ne nous montrent qu’à travers un prisme bien choisi. Le combat de la Tunisie pour la démocratie, on le réduira, à escient, en combat à valeur quasi théologique, l’exemple de la querelle idéologique et identitaire on l’illustrera par l’exemple d’Amina l’ex Femen devenue égérie de la femme tunisienne et de son combat pour les libertés. La victoire de Nidaa Tounes on la présentera comme un retour des caciques de Ben Ali par rapport aux islamistes et à leurs acolytes, présentés, eux, comme les révolutionnaires.

De l’autre côté, vers le Golfe précisément, on nous montre comme ces effrontés affrontant même le religieux dans sa version politique intouchable. On nous présente comme un peuple tiraillé entre le laïc qui est en nous et le musulman qui nous veut du bien. On s’immisce dans nos choix, on empiète sur le travail de nos institutions gouvernementales et on rouvre des dossiers non pas pour nous aider à trouver des solutions mais pour nous ramener d’autres problèmes. Du premier bord comme du deuxième, nous viendront des leçons et nous reviendront de mauvaises images de nous-mêmes. Des pseudo-enquêtes menées, des enquêtes exclusives diffusées, des tribunes ouvertes à un clan et des commentaires que l’on bloque dès lors qu’un son de cloche dérangeant parvient.

Ces pays que nous connaissons bien, trop bien des fois ne nous connaissent-ils pas ou s’acharnent-ils à ne pas nous connaître ? Le regard de l’étranger n’a-t-il pas été, d’avant nos changements politiques relativement récents, étranger à nos vraies problématiques ? Rares étaient, en effet, les voix (médiatiques, politiques et intellectuelles) qui se sont haussées quand le peuple tunisien luttait pour un brin de liberté. Les voix que l’on entend donc désormais, profiteraient-elles d’une faiblesse dans le système ? L’Etat et sa représentativité ne font-ils donc plus reculer les mauvaises langues, les mauvaises plumes, et les « mauvais esprits » ? Peut-être devient-on « poreux » pour certains médias, quand notre président est contributeur d’un journal en ligne. N’est-ce pas une porte ouverte à l’ingérence indirecte, à l’intérêt orienté, aux visites occultes ? Que la Tunisie devienne, par sa position de pionnière en matière de révolution, un champ de réflexion, un objet d’analyse et un espace de débat pourrait être salutaire. Cependant, un « open sky » sans tour de contrôle augmente le risque de crash. Heureusement qu’un aiguillage minimal est assuré par certaines parties pour contrecarrer les plumes malsaines, dénoncer les desseins des enquêtes incursives et faire crasher les mauvais esprits.

Les raisons de l’échec des démocrates

Les élections législatives ont eu lieu il y a deux jours et nous sommes encore à mi-chemin, entre les pronostics scientifiques (sondages rendus publics par SIGMA et 3C le soir du 26 octobre 2014) et des résultats définitifs. Cependant, la victoire de Nidaa ne relève plus de la spéculation, comme ne l’est pas également la défaite de partis connus, écartés du pouvoir par les urnes. Al Joumhouri, Al Massar, l’Alliance démocratique, représentent ces formations politiques démocratiques que la démocratie même a battues. Décryptage d’une défaite annoncée.

La politique tunisienne, pour qui veut l’analyser, est à l’image des Tunisiens, de leurs psychologies de peuple qui se cherche, de leurs attentes insatisfaites par d’autres, de leur mémoire d’électeurs souvent courte et aussi de leurs craintes. Celui qui a compris ceci a tout compris pour passer à l’étape suivante. Celui qui se sera attaché uniquement à ses idées, à l’idéologie de son parti ou à ses propres idéaux n’ira plus loin que la simple tentative. Le récent scrutin l’a démontré.

L’UPT (Union pour la Tunisie), voulue comme moyen de ralliement des tendances démocratiques a engendré la perte du parti Al Massar. Ce parti à l’ancrage historique certain a, en effet, pâti, lors des dernières élections, de ses propres choix. Son changement de noms l’ayant fait passer d’Attajdid à Al Massar et d’Al Massar à l’UPT a été un moyen de dispersion pour un électorat ayant soutenu ce parti et ses représentants en nombre lors des élections de 2011.

A cela s’ajoute le « vote utile », notion brandie par Nidaa et ses acolytes afin de s’attirer les électeurs appréhendant la victoire de l’islamiste pour les cinq années à venir. Après avoir participé à la mise en place de l’UPT, après en être sorti, après avoir fait le choix de s’afficher pour les législatives avec son propre nom et son propre logo, Nidaa Tounes, comme nombre de ses partisans, a appelé au vote utile. Cela a réduit le débat politique et l’enjeu électoral à une rivalité entre la Tunisie moderne et la Tunisie islamiste. Le modernisme de Nidaa aura utilisé l’image de Bourguiba, figure de proue de l’ouverture sociale, pour asseoir son image de sauveur. Il aura su aussi adresser au Tunisien hésitant encore un message fort et approprié par rapport à ses attentes. Cet électorat frileux a, probablement, été récupéré dans la base électorale de partis ayant le progressisme en commun avec Nidaa Tounes, parti créé en 2012.

La défaite des partis démocrates tunisiens n’est pas le fruit d’une sanction. En majorité, les Tunisiens sont satisfaits du rendement d’un Samir Taïeb, d’une Maya Jeribi ou d’un Mohamed Hamdi. Loin d’eux donc l’idée de les sanctionner au moyen d’une voix de moins dans l’urne. Ceux-là comme beaucoup d’autres auront été battus pour n’avoir pas usé des règles du jeu appropriés et de la communication appropriée qui n’est pas à adapter à l’électeur dans l’absolu mais à l’électeur à l’instant T. Beaucoup sont donc passés à côté de la victoire pour avoir fait les mauvais choix ou pour avoir pâti des bons choix des autres. C’est le jeu politique, diront certains observateurs !

Dans le camp des perdants se situent aussi Al Joumhouri, parti historique, et l’Alliance démocratique, parti jeune, qui ont une cible électorale similaire. Hormis leurs bases militantes, peu de citoyens ont opté pour ces deux partis. Leur poids a, probablement, été faussé à leur propres yeux par la présence médiatique et par les sorties publiques de leurs dirigeants. Les deux ont en commun une restructuration à faire, dans les prochains jours, une révision de leurs dirigeants et une adaptation de leurs messages. Cela n’est possible qu’au moyen d’une proximité réelle avec ces électeurs perdus qu’il faudra de nouveau reconquérir pour se maintenir sur la place et se préparer aux scrutins à venir. Le leader d’Al Joumhouri et celui de l’Alliance démocratique ont choisi de se présenter à l’élection présidentielle qui se joue en novembre prochain. Ils sauront ainsi mesurer l’écart, si écart il y a, entre la popularité du parti et celle plus ciblée de leurs personnes.

Par ailleurs, la défaite du camp démocratique, on ne l’inflige pas uniquement à la ruse de Nidaa, au vote utile, à la dispersion de l’identité ou à la nature des dirigeants. Faute de moyens conséquents, ces partis n’ont pas fait dans l’ostentatoire (meetings et autres outils de propagande) comme démonstration de force. Ils avaient misé, à tort, sur une base électorale qui s’est avérée être fortement versatile, attirée par le premier cri de sirènes.

Leur défaite on l’attache donc, en partie, à l’argent politique. Ainsi, l’arrivée, sur la scène politique, d’un certain UPL, parti présidé par le controversé Slim Riahi, est selon de nombreux analystes et dirigeants politiques, le signe du poids de l’argent sur le scrutin. Que ce parti, récemment créé, puisse réussir là où des partis historiques ont échoué est un signe de défaite encore plus grave. Cette montée de l’UPL est, en effet, importante pour la période à venir, celle où vont se préparer les alliances susceptibles de mettre en place la majorité au sein du parlement et du pouvoir décisionnel qui en découle. L’UPL et Nidaa Tounes ou l’UPL et Ennahdha ? La réponse viendra dans les jours à venir. Ce parti d’un genre nouveau rappelle dans sa montée celle d’un autre parti aussi insolite que lui, en l’occurrence Tayyar Al Mahabba, d’un Hachmi Hamdi qui n’aura jamais foulé le sol tunisien et qui aura dirigé, via Skype, des élus de la Nation appartenant à sa mouvance.

A cause d’écarts dans la manière de faire la politique et d’écarts dans les moyens pour en faire, des partis politiques et des personnalités nationales méritantes ne nous représenteront pas à l’Assemblée nationale en constitution. En revanche, nous serons représentés par d’autres, que, dans bien des cas, nous ne connaissons même pas. Espérons que ceux qui ont brandi le vote utile comme solution binaire pour un schéma politique bien plus complexe, aient choisi les bons candidats. Ceux-là seront dans les jours qui viennent nos porte-voix, pourvu donc qu’ils nous soient vraiment utiles.

Voici les 9 mots qui ne sont plus d’usage

La tendance politique tunisienne commence à prendre forme et les pronostics d’hier sont presque fait avéré. Deux pôles antagonistes se disputent donc le pays, selon la vision simpliste de la scène politique. Une lecture plus approfondie nous permettra d’aller au-delà des victoires et de voir dans la débâcle de partis à l’enracinement idéologique certain une forme décevante des choix citoyens et une ruse politique qui a payé. Sont donc périmées la stigmatisation faisant, des « vainqueurs d’aujourd’hui», les anciens du régime déchu et celle faisant, des « révolutionnistes » chassés par les urnes, les porte-paroles du peuple et les garants de la révolution. Tout un lexique à revoir afin de remettre au goût du jour des termes qui sont, depuis le 26 octobre 2014, anachroniques. Voici une liste non exhaustive d’un vocabulaire qui aura atteint sa date de péremption bien vite.

– Azlem : Ce mot désignait péjorativement les anciens de Ben Ali, ses collaborateurs, ses sympathisants, les amis des sympathisants et les médias qui ne dénigraient pas tout ce beau monde. Il a servi de moyen de dénigrer ses adversaires politiques, ceux qu’aucune loi n’exclut en théorie et en pratique « éthique ». Dès lors que sont réhabilités par les urnes et par les sorties publiques ces marginalisés d’après-révolution de la dignité, dès lors que la justice les a blanchis, ce terme est hors d’usage ! Les « azlem » sont désormais d’un autre genre. Ils sont ces anciens de l’ancien régime pas celui de Ben Ali, mais celui de ses successeurs. Ceux qui se sont acharnés à faire l’éloge de leurs leaders même quand le peuple a commencé à les honnir. Ceux qui étaient déconnectés des citoyens et faisant semblant de parler en leurs noms, tout en faisant semblant de ne pas voir leur insatisfaction. Ces laudateurs aveuglés par le pouvoir dont ils sont les parasites, son prestige et ses avantages « collatéraux », sont désormais aux yeux de la majorité « parlante » les nouveaux azlem.– Moutou bi ghaydhikom : une expression entendue de la bouche de plusieurs hommes politiques qui ont accédé au pouvoir après les élections de 2011. Elle signifie littéralement : « Mourrez de votre haine » et a été brandi comme un moyen de dénigrement annihilant tout argumentaire de ceux qui ont critiqué le pouvoir. L’expression pourra être exploitée afin de faire taire ceux que les urnes acculeront au silence postélectoral. Toutefois, personne n’usera de cette expression, car les effets de la haine de l’Autre sont désormais chose connue de tous.

– Char3eyete essandouk : argument démocratique dont ont usé et abusé les « dirigeants partisans » d’avant le dernier changement politique. Signifiant littéralement « la légitimité de l’urne », cette expression a servi, pendant trois ans, à faire taire toute tentative de critique. Elle a permis d’isoler de leurs propres électeurs, ceux qui avaient été propulsés au pouvoir puis en ont été éjectés. La légitimité de l’urne fera taire les nouveaux azlem et leurs acolytes nouvellement déchus.

– Fouloul : Un terme singulier dont la forme au singulier demeure, trois ans après, inconnue. Il désigne un groupe de personnes appartenant à un régime achevé. Un terme qui s’oppose de par sa signification aux révolutionnaires, statut souvent usurpé par des personnes en quête de statut. Les « révolutionnistes » d’hier, ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont milité pour faire écho à leurs slogans virtuels sont désormais les nouveaux foulouls. On devrait les remercier d’avoir fait exister de nouveau ce terme bâtard, car quand bien même les gens nouvellement au pouvoir auraient cherché, ils n’auraient pas trouvé meilleur terme savant pour signifier la stigmatisation de l’Autre.

– Ennidham el bé’ed : Ce mot a permis de désigner le régime déchu. Néanmoins, le régime déchu, n’est pas uniquement celui d’après janvier 2011, mais aussi celui d’après octobre 2014. L’aspect péjoratif de la désignation est le signe de l’absence d’éthique dans la concurrence politique, celle qui tente de faire voir d’un mauvais œil les perdants et de pervertir la démocratie au profit de son équilibre psychologique lourdement atteint par la rogne et la revanche.

– Himayete ethawra
: veut dire en deux mots protection de la révolution. Rien de plus facile pour s’imposer que de se mettre au profit de notions, celles-là ne bénéficiant d’aucun droit de réponse mais se découvrant, toutefois, de nombreux porte-paroles. Au nom de la « protection de la révolution », plusieurs voix se sont haussées contre toute idée réfractaire aux leurs et au nom du peuple beaucoup ont construit des slogans aujourd’hui vides de sens. Le peuple a, en effet, annulé, par la « légitimité de l’urne » citée plus haut, la procuration (qui s’est révélée fictive) brandie sur les plateaux et sur Facebook par des politiciens au discours populeux. Ceux-là peuvent, dorénavant, dormir tranquilles : le peuple a choisi d’élire ceux qui sont les icônes de la révolution et du sacrifice comme Adnene Hajji et Mbarka Brahmi.

– I3lem el 3ar
: néologisme de composition aujourd’hui anachronique désignant, jusque récemment, les médias qui ont critiqué le pouvoir de la Troïka (voir définition plus bas). A ces médias dits de la honte on rappellera, en guise d’instrument de chantage, leurs collaborations prétendues avec le régime de Ben Ali. Cependant, dans le mode lèche-botte électronique et porte-voix papier, de nouveaux instruments ont vu le jour après la révolution. En effet, certains médias nouvellement créés ont servi d’outil de propagande partisane. Leurs financements sont aussi occultes que leurs lignes éditoriales. La seule chose qui y est évidente est la manière dont s’ingénient certains pour se mettre au service de l’éphémère en croyant à tort qu’il pouvait durer.

– Le mauve : couleur emblématique du régime de Ben Ali, bannie dans toute la Tunisie après la révolution, car rattachée dans l’inconscient commun au « régime déchu ». Cette couleur a retrouvé sa réhabilitation le 26 octobre, en tant que couleur d’une « encre électorale » emblématique, paradoxalement, d’un nouveau changement.

– Troïka : terme francophone arabisé pour l’usage de trois fractions politiques hétéroclites ayant commandé la Tunisie pendant près de trois ans. Ce terme ne sortira effectivement d’usage qu’après la formation des alliances politiques, dans les prochains jours, un fait tout aussi important que les élections et leurs résultats car pouvant remettre au goût du jour le dégoût éprouvé à la montée des politiciens sortants.

Les néologismes de Gassas, de Ben Toumia et autres députés à l’imagination fluctuante et aux lexiques particuliers n’ont pas été abordés car au vu des listes préfabriquées à la va-vite et à la « te fâche pas tu y es », ce corpus de mots, d’idées et de perles est forcément amené à s’enrichir.

Article repris par Courrier international http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/19/le-lexique-de-la-campagne-presidentielle

Législatives – Un pouvoir politique qui change de bord !

En cette soirée de vote pour les législatives, ça baigne dans le flou total et, pourtant, certains partis affichent un moral de vainqueurs. Les taux d’affluence annoncés par l’ISIE invitent à l’optimisme, si on met de côté la part de chacun dans le pourcentage des votants. Près de 60% des inscrits ont accompli leur devoir national. Environ 30% des citoyens tunisiens en âge de voter sont partis aux urnes affirmer leurs choix pour les années à venir. Ces choix sont-ils à l’image des derniers sondages? Les prochaines heures nous le confirmeront.
Ennahdha comme Nidaa, partis donnés pour les grands rivaux de ces élections ont organisé, à une demi heure d’intervalle, des conférences de presse dans lesquelles a été affiché l’optimiste de l’un et l’autre bord. Acte punissable par la loi selon l’ISIE que celui d’afficher ainsi sa joie révélatrice d’une certaine tendance avant que les choses ne soient définitivement et officiellement scellées. Bluff, penseront certains observateurs avisés.
Quoique l’article 70 du code électoral interdise la publication de tout sondage le jour du silence électoral et ce jusqu’à la fermeture du dernier bureau de vote, deux chaînes de télévision bien suivies ont diffusé deux sondages établis à la sortie des urnes. Aucun des politiciens présents sur les plateaux ne réagira quant à cet écart par rapport à la règle. Ils réagiront, cependant, par rapport à des chiffres qui leur sont favorables, selon leurs propres estimations.
Plus tard dans la soirée, Sigma Conseil diffusera sur Al Hiwar Ettounsi ses premiers sondages représentatifs de la tendance nationale ne comptabilisant pas les résultats des Tunisiens votant à l’étranger : Nidaa serait donné pour gagnant avec 81 sièges (37%), arrive derrière le parti de Rached Ghannouchi, Ennahdha avec 58 sièges (26%), le Front populaire vient ensuite avec 16 sièges (5,4%), l’UPL avec 13 (4,8%) et Afek avec 8 (2,8%). Sur la Wataniya, la même tendance se confirme avec un sondage 3C avec 37,7% pour Nidaa, 22,6% pour Ennahdha, 12% pour l’UPL, 7% pour le Front populaire et 5,7% pour les partis destouriens.
Le top 5 des partis en tête des sondages est ainsi dévoilé. Sont révélés aussi les partis arrivant en queue de peloton comme Ettakattol, le CPR, alliés d’Ennahdha à la Troïka. Un renversement de la tendance par rapport à 2011, révélateur de l’insatisfaction des Tunisiens par rapport au rendement des partis qu’ils avaient propulsés au pouvoir.

Le schéma politique connaîtra, si on se tient à ces chiffres anticipatoires, une scène politique avec une tendance majoritaire en totale rupture avec les premières élections d’après-révolution. Cette tendance nouvelle se crée au moyen d’un parti qualifié de « miracle », créé en 2012 et s’imposant comme un catalyseur rassemblant plusieurs bords unis autour d’une vision dite moderniste par opposition à celle d’Ennahdha. Certains analystes verront en cette montée de Nidaa Tounes une régression de l’islamisme politique qui pourrait être mise en relation avec un contexte géopolitique qui tend vers un changement visant à écarter les islamistes de la sphère du pouvoir.

Un parti se remarque parmi les partis historiques et les autres forts par leurs composantes variées : l’UPL, parti de Slim Riahi occupant les premières places. Ce parti qu’on qualifie d’électoral en a écarté d’autres avec une base idéologique à l’ancrage bien affirmé. Des partis comme Al Massar reconverti en UPT pour les besoins de ces élections, Al Joumhouri ou encore Afek se verront ainsi en arrière-plan ou totalement absents de l’image qui se profile du paysage politique tunisien.

Les sondages rendus publics, en début de soirée en ce 26 octobre, ont été réalisés à la sortie des urnes. Voulus comme représentatifs du vote des Tunisiens au moyen d’un échantillon d’environ 5.000 personnes, ces sondages ont provoqué une effervescence parmi les Tunisiens et, dans certains quartiers, des klaxons de joie se feront entendre. Ces chiffres ont, paradoxalement, provoqué le courroux de certaines parties ne croyant pas en ces données qui anticipent les résultats.

Les quartiers généraux des partis où se sont rassemblés les dirigeants et les membres actifs vivent ce soir au rythme des résultats de sondage et des premiers retours des bureaux de vote après dépouillement.
Présent au QG de l’UPT, Samir Taïeb déplorera le poids de l’argent sur ce scrutin. Des moyens marquant une disparité importante entre les différents partis, rendant difficile la survie de certains ou plus visible le peu d’effort des autres. Au QG de l’UPL, on est optimiste quant aux résultats, plus optimistes que les sondages plaçant ce parti en tête d’affiche. « Nous estimons que notre vraie place est la deuxième dans le cadre de ces législatives », déclarera un dirigeant de l’UPL, parti du controversé Slim Riahi. Au QG de Nidaa Tounes, Taïeb Baccouche avancera que son parti, donné pour premier des sondages, serait bien loin devant le parti islamiste, plus loin que ce qu’indiquent le sondage SIGMA, selon les chiffres qui leur sont parvenus. « Un écart avec Ennahdha avoisinant les 40%, selon la tendance actuelle », déclarera le leader de Nidaa. Ces chiffres sont aussi contestés par Ali Laârayedh qui avancera que son parti est gagnant sur près de 700 bureaux et mettra en doute la fiabilité de ces sondages. C’est aussi le cas de Imed Daïmi dirigeant du parti présidentiel CPR et de Tarak Kahlaoui se voyant en meilleures positions que celles où les placent les sondages.

Nombreux sont donc les partis croyant en leurs chances de gagner un maximum de sièges. Croyant fort en leur potentielle victoire, mettant en doute les sondages ou les relativisant en leur propre faveur. Nombreux seront, à coup sûr, les partis qui crieront à la fraude électorale et au vu du nombre de défaillances constatées dans le travail de l’ISIE, celle-ci se place d’ores et déjà en position de faiblesse. Cependant, seuls les résultats finaux qu’annoncera celle-ci pourront nous confirmer la réelle tendance et le bord vers lequel ira la Tunisie, durant les cinq prochaines années. Pouvoir et opposition sont en train de changer. Les forces politiques d’hier ne seront, probablement, pas celles de demain !

Crédit photo : Hassan Ammar/AP/SIPA

Un dimanche électoral presqu’ordinaire !

Plus que quelques minutes pour aller aux urnes et faire un choix entre 27 candidats dont 4 sont seulement présents sur le papier. En ce dimanche 23 novembre 2014, la Tunisie vit au rythme de l’élection présidentielle. Une date déterminante qui permettra de mettre un nom, en deux temps éventuellement, sur un poste visiblement très convoité : président de la République. Qu’en est-il de ce dimanche peu ordinaire ?

Il règne sur nos villes, aujourd’hui, une ambiance particulière. Pas aussi emprunte d’euphorie que l’a été, environ un mois plus tôt, le 26 octobre, jour des élections législatives. Pas aussi marquée d’enthousiasme comme on aurait imaginé qu’elle soit.
Dans les rues, les grandes affiches des présidents potentiels ont été suppléées par des marques en tout genre : yaourt, détergents et autres dérivés de poulets trônent, désormais, à la place des candidats qui s’affichaient à nos yeux d’électeurs sur des pancartes géantes.

L’ambiance est celle d’un dimanche habituel où chacun vaque à ses habitudes entre le café du quartier et le marché de la semaine. Ne peinera pourtant pas celui qui voudrait faire le tour des bureaux de vote comme l’ont fait de nombreux journalistes mobilisés, en ce jour de vote, pour le travail de terrain. Dans chaque quartier aux alentours duquel se trouve une école, un lycée ou un collège transformé pour l’occasion en bureau de vote, il apercevra un groupe, une famille, un parent accompagné de son enfant ou une personne âgée se rendant aux urnes.

Dans leurs véhicules quelques citoyens ont accroché des drapeaux de la Tunisie et de leurs voitures on entend le son de chansons patriotiques diffusées sur nos stations radio. Exhorter le citoyen à aller aux urnes, tel semble être le maître-mot pour nos confrères animateurs. L’encouragement prend la forme de témoignages de citoyens n’ayant pas pu voter pour une quelconque raison, d’autres ayant bravé les circonstances pour ne pas se priver de pareil devoir et d’appels insistants à participer d’une manière active à ce jour de scrutin.

Aux abords des établissements scolaires réquisitionnés pour le devoir citoyen l’ambiance est solennelle. Agents des forces de l’ordre veillent sur les bâtisses vers lesquels les électeurs affluent en nombres plus ou moins importants. Nos journalistes ayant fait le tour de certains centres de vote ont remarqué l’amabilité de certains militaires prenant même la pose devant nos appareils et de l’agressivité d’autres veillant à ce que personne ne se gare dans le périmètre proche d’un centre de vote. « Nous sommes ici depuis tôt le matin, debout, en plein soleil, soyez indulgents envers nous », nous lâche un agent.

Excuses acceptées, direction l’intérieur d’un centre de vote, celui de la cité Riadh Al Andalous, quartier résidentiel de la capitale. A 14 heures, les taux de participation avoisinaient la moitié et l’affluence des personnes âgées est bien plus importante que celle des jeunes, nous dit-on. « Nous faisons pareil qu’aux législatives », nous précise un responsable de centre de vote qui nous assure être enthousiaste pour le reste de la journée.

A l’école Al Wafa de Raoued, nous avons croisé deux responsables de l’IRIE qui nous ont évoqué une moyenne régionale tendant vers le bas en comparaison avec le scrutin passé. On nous relèvera aussi une infraction en relation avec un électeur ayant garé, juste devant le centre de vote, sa voiture où était accrochée la photo d’un candidat à la présidentielle. « Nous avons fait part de cela à l’ISIE », nous précisera-t-on.

A l’école Sahnoun de la Cité Al Ghazela, pas de files d’attente mais un afflux à rythme moyen, quasi-constant, et un nombre d’électeurs se situant aux alentours de la moyenne des inscrits. Pareil à l’école primaire Menzah 7 où on nous a justifié le nombre limité d’électeurs au centre, au moment de notre visite, par le fait que ça soit l’heure du déjeuner. On nous y indique une moyenne de 100 votants par tranche de deux heures.

Dans les différents bureaux de vote auxquels nous nous sommes rendus, il y avait peu ou pas d’observateurs. Nous verrons quelques-uns d’entre eux déjeuner sur un des pupitres posés anarchiquement dans la cour. Nous en croiserons d’autres en train de fumer et certains arrivant au loin avec un déjeuner à la main. « Tout se passe pour le mieux et il n’y a aucun débordement ni litige », nous rassurera-t-on.
Peu de candidats sont, par ailleurs, représentés par des observateurs veillant au bon déroulement du scrutin. Seulement quatre le sont au vu de notre tournée. On surveille, on se surveille, mais on sympathise aussi et c’est dans ce contexte que nous croiserons l’observateur de « Bajbouj » et celle de « Zakzouki » (comme ils se sont présentés) échanger dans une ambiance charmante.

En Tunisie aujourd’hui, l’enthousiasme ne plane pas dans l’air, mais le cœur y est pour ceux qui se sont rendus aux urnes. Enfants convoitant le mauve électoral, adultes cherchant la manière de s’en débarrasser, et une vie qui continue au rythme dominical habituel pour d’autres. Tous les yeux seront, en revanche, braqués, dès ce soir, sur les résultats de ce scrutin historique !

Vote utile, fut-il pour les autres !

Quelques jours nous séparent du scrutin à venir et, faute de sondages publics, on tâtonne et on avance à vue. On erre entre les éventualités, en espérant que les siens gagnent. C’est de la sorte que cela se passe dans l’un et l’autre camp, si deux camps il y a. Mais des camps, il y en a, incontestablement, davantage. Pour influencer le vote, quelques partis ont investi le terrain, mais partiellement, favorisant des quartiers à d’autres, ciblant les défavorisés pour certains, les fiefs conquis par l’adversaire pour d’autres.

Mais la bataille entre partis candidats aux législatives est surtout ailleurs, ces derniers jours : elle est sur les réseaux sociaux et aussi sur nos écrans, à la fois virtuelle et télévisée. Chamailleries entre Nidaa et ses acolytes de la veille, guerre déclarée entre les barons de la télévision et le baron de la politique, un animateur français qui nargue tout un peuple via un statut Facebook… Est-ce que ce monde est sérieux ?

Le choc et l’onde de choc provoquée après coup se traduiront, en termes de spectacle politique, en buzz et en invitations annexes. Slim Riahi se fera inviter ainsi que sa représentante sur une chaîne où il n’est pas qu’invité. Moncef Marzouki se fera offrir deux heures d’antenne, une semaine après la diffusion de l’émission consacrée à la Tunisie sur M6. Un bain de foule télévisé pour le président sortant-entrant qui s’est vu gratifier, par les siens, d’acclamations sur les réseaux, sous formes de commentaires fanatiques sur Facebook et même en bas de nos articles le concernant.

Quand l’animateur rappellera à M.Marzouki son passage controversé dans l’Enquête exclusive de M6 et l’impact que cela pourrait avoir sur une partie de ses adversaires politiques, celui-ci rétorquera, tout bonnement « C’est bien fait pour eux ! ». Et lorsque Youssef Seddik, présent sur le même plateau, commence à aborder des points peu glorieux du parcours présidentiel, au lieu de répondre, M.Marzouki lui rappellera qu’il est son ami et qu’il n’a pas été invité pour l’enfoncer. Une synthétisation quasi théâtrale propose donc du champ politique une vision dichotomique simple. Elle répartit les composantes de la scène et de ses acteurs en adjuvants, d’un côté, et ennemis, de l’autre. Elle oppose les révolutionnaires aux RCDistes. Elle confronte les forces du mal aux forces du bien, les vertueux aux voleurs, les francophones aux nationalistes arabisants…. Et ça vous prône l’unité !

Quand il s’était agi de s’unir, même nos démocrates ont choisi la dispersion. Avec quelle confiance n’auraient-ils pas été aux urnes, nos progressistes, s’ils avaient opté pour un camp rassemblé ! Au lieu de cela ils auront choisi de prétendre sauver la Tunisie individuellement, chacun selon sa réflexion, chacun selon sa structuration. Si ça s’était arrêté à cela, ça aurait été, hormis le risque certain, de bonne guerre. Mais nous assistons, depuis quelques jours, à une division entre ce clan qui se proclame d’être du même bord. Et ça crie au vote utile, pour soi évidemment, d’une part et au scandale de l’autre.

Qu’est-ce que le vote utile ? Le vote l’est par définition, car s’abstenir d’aller aux urnes serait inapproprié si nous prenions en considération l’importance de la période par laquelle passe le pays et l’impact de ces choix sur la trajectoire qui se profilera pour lui. Le slogan « voter utile » amènerait ainsi à dire qu’il est des votes qui ne le sont pas. Nous revoilà revenus à la dichotomie adjuvants/ ennemis, camp du bien contre celui du mal, les sauveurs de la nation contre ceux qui amèneront sa perte, le vote utile contre le vote inutile. Mais nous savons tous qu’il n’y a pas que deux bords en Tunisie et que le vote sera représentatif de cela.

Le paysage politique tunisien n’est plus celui de 2011. Il est plus compliqué qu’une schématisation mettant les islamistes and co d’une part et les démocrates de l’autre. Ainsi, ces élections auront certes un impact important sur notre avenir, mais l’impact le plus important proviendra des alliances qui s’annonceront ensuite. Pour cela, les guerres d’avant-vote n’augurent rien de bon.

Parce qu’ils ne veulent pas de cette binarité dans la géométrie politique, beaucoup voteront « ailleurs », un vote loin d’être futile, mais un vote sanctionnant cette bipolarité inquiétante car rappelant, à bien des égards, le schéma de la veille, celui qui mettait, face à un parti aux proportions monstrueuses, une opposition vidée de sa quintessence car éparpillée et hétéroclite. Alors, comme a été interdit l’usage du drapeau dans la campagne électorale, on aurait dû interdire l’usage du nationalisme, de la peur pour la Tunisie et de l’image du sauveur unique. Et cette interdiction ne profitera qu’à ceux qui en seront privés car ce sont eux qui pourraient être sanctionnés par les urnes. Paradoxalement, le discours voulu rassurant de certaines parties fait quelque peu peur.

Alors pour toi, électeur au carrefour de choix bien difficiles à faire, il ne reste plus que quelques jours pour supporter les spots télévisés des apprentis-potentiels députés, plus que quelques jours avant le silence électoral, plus que quelques jours pour voter, et plus qu’une semaine pour connaître les résultats. En prenant la route lundi prochain, ton réflexe sera d’allumer la radio, car, pour toi qui n’as pas pu attendre les résultats la veille, le vote fatidique, il n’en paraîtra rien sur ton chemin : les mêmes bouchons, les mêmes conducteurs malpolis, le même agent de police dépassé qui stoppe la file d’où tu viens juste au moment où c’est à ton tour de passer, les mêmes klaxons stressants, les mêmes feux en panne depuis des lustres et les mêmes tas d’ordures que rien ne fera bouger ! « Tiens, tiens, mon vote n’a pas été utile ? » Tu te poses la question et pour te rassurer tu attends Hana Soltani qui annoncera, dans son bulletin d’information, les fameux résultats de la veille.

Tu fermeras les yeux un moment, tu penseras au vote inutile, celui qui amènerait, comme on t’a appris, l’autre camp au pouvoir. Ennahdha/CPR à l’attaque, Slim Riahi aux arrières-postes. Une configuration étrange, mais aussi loufoque que celle devenue réelle et associant des révolutionnistes revanchards, des gauchistes « tendance » et des islamistes modérés. Tu y penseras et tu rouvriras les yeux. La file de voitures devant toi n’aura pas bougé d’un index. Tu regarderas ton index encore d’encre barbouillé, tu mettras le volume à fond et tu bloqueras ta respiration : Hana Soltani est là !

Tu crieras de joie, intérieurement, de peur que tes enfants ne te posent des questions auxquelles tu ne veux pas répondre. Tu es content mais tu as peur de devoir dire que leur avenir sera à coup sûr meilleur, que tu as voté pour que leur futur soit plus beau et leurs libertés garanties. Tu as peur qu’on t’ait menti et tu as peur de faire des promesses que d’autres ne tiendront pas. Alors tu crieras de joie, mais intérieurement, car une bataille de gagnée n’est pas une victoire absolue et que la vigilance est nécessaire, surtout quand le gagnant est de ton propre camp !