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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Quand le ramadan accentue nos défauts, nous sommes encore loin de l’avenir

Le mois de Ramadan est à son début. 30 jours de vie au ralenti pour une Tunisie qui n’a toujours pas trouvé son rythme de croisière.

Côté administrations, c’est un laisser-aller aussi habituel que dangereux qui prime.

Fonctionnaires absents ou en retard, service mou et rendement frôlant le zéro pour cent. Kamel Ayadi n’y pourra rien. La paresse en pareille saison est régulière et la conscience citoyenne, notion à l’intensité occasionnelle.

Les paroles du ministre de la Fonction publique, de la gouvernance et de la lutte contre la corruption ne seront qu’un tour de communication verbale plus ou moins bien assuré, les mauvaises habitudes ont l’ancrage bien profond.

Du côté des banques, c’est vers 12H45 que le travail s’arrête. Le labeur de nos banquiers se résume à une moyenne de 5 heures par jour au maximum. Après cela le service s’arrête. Soit près de 5 heures avant la rupture du Jeûne; n’est-ce pas abusé? Le temps de faire un tour au marché, une sieste, une pause télé plus longue, elle, que la journée de travail.

Tunis en mode Ramadan, c’est des routes vides le matin et désertiques l’après-midi. Drôle de parenthèse hors du temps pour un pays qui tente de se relever dans la douleur. Le dinar est à son taux le plus bas. Les signaux économiques sont au rouge. La relance est pénible. Le tunnel est long et le bout invisible encore. Et pourtant la Tunisie s’offre des vacances « pieuses ».

C’est vrai qu’il nous faut prier pour nous en sortir!

Même en politique, le flou est dramatique. Un appel à un gouvernement d’union nationale lancé par le président de la République et un brouhaha en écho. Entre ceux qui se voient déjà à la tête de ce gouvernement, ceux qui veulent parasiter le message, ceux qui ne l’ont pas compris et ceux qui l’applaudissent, le Tunisien est on ne peut plus blasé. Au diable, les politiciens et vive la télé!

Tel est le slogan de la conjoncture! A vos écrans, vite partez! C’est la course à qui regardera le plus de feuilletons télévisés. C’est haletant, dégoûté, dépité qu’on le retrouve le soir, ce Tunisien-téléspectateur-internaute, accessoirement citoyen.

Il crie sa rage sur les réseaux sociaux contre des émissions qu’il regardera, religieusement, trente jours durant. Il pleure les millions de dinars déboursés pour une production télévisée très en-deça des standards minimaux. Il râle, il insulte, il jure ses grands dieux qu’il ne se laissera plus piéger et il reviendra à sa télécommande, entre deux posts Facebook, regarder la médiocrité… pour la dénoncer ensuite.

Médiocrité quand tu nous tiens! Et elle nous tient! Elle s’accroche à nous comme à elle nous nous accrochons. Nous en sommes gavés régulièrement, persuadés pourtant que nous méritons mieux.

Mais dans la logique des choses faisant qu’en l’absence de créativité, le prosaïque devienne la norme, nos écrans ne font que nous renvoyer notre propre image. La violence verbale, la goujaterie, l’incivisme et toutes les autres tares sociales, c’est un diagnostic triste mais bien à nous.

Notre situation économique alarmante, elle est à l’image de notre paresse collective, de notre conscience endormie, de notre zèle dans l’absence de zèle. Notre politique chancelante, elle est à l’image de nos choix.

Qu’avons-nous d’autre à faire à part prier que cela s’arrête, et nous dire que nous sommes en 1437 (année de l’hégire). Nous aurons l’impression d’être plus dans l’ère du temps, un certain temps…pas celui de l’avenir, indubitablement.

 

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BCE – Essid: De la « Nation gâteau » à la « Nation couffin »

Après la parabole de la Nation gâteau dont les morceaux se partagent entre alliés au pouvoir, voici venue l’image de la Nation couffin dont on se charge tous, citoyens comme gouvernants, de porter l’anse. La Tunisie devient ce lourd fardeau que nous devons tous assumer pour pouvoir poursuivre tant bien que mal la marche vers un avenir brumeux.

Beji Caïd Essebsi l’a dit dans son interview télévisée du 2 juin 2016. L’heure est au pragmatisme. Oui, Monsieur le Président, nous l’avons compris. Bien avant!

La prochaine période sera celle des changements. Le président de la République a évoqué la possibilité de mettre en place un gouvernement d’union nationale, un potentiel départ de Habib Essid et un nouvel échiquier politique donc.

Le chef du gouvernement se dira ce matin prêt à toute éventualité susceptible d’être bénéfique pour le pays. Rendez-vous est pris entre les deux hommes lundi prochain. L’ordre du jour est déjà bien évident: redistribution de cartes en vue d’une nouvelle manche.

L’éventualité qu’avait avancée à son tour le troisième chef tunisien, président de l’Assemblée es Représentants du peuple est une démarche visant à créer un gouvernement consensuel.

Tel que décrite par Mohamed Ennaceur, la configuration nouvelle devrait inclure l’Union générale des Travailleurs tunisiens (UGTT) et l’Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (UTICA). Le tout complété par une représentativité des partis déjà au pouvoir et de ceux dits d’opposition. Opposition? Que deviendra-t-elle dans ce melting-pot politique?

Il est vrai qu’un syndicat au pouvoir cela est tellement original que l’on aurait presque envie de voir.

Si ce n’est cette peur de faire subir à un pays qui chancelle un essai clinique dont il se passe bien. Centrale patronale et centrale syndicale alliées aux commandes du pays, cela est un moyen d’essayer de calmer les tensions sociales elles-mêmes génératrices de malaises économiques aigus.

Mais peut-on avancer en démocratie sans contre-pouvoir? Quelles seront les composantes de l’opposition dans pareil schéma? Certes l’exécutif avancera sans encombre, mais vers où?

Changer de gouvernement voudra dire changer de données de base et changer de données de base donne l’impression que la trajectoire est loin d’être déterminée. Encore une période de remue-ménage, de partage de sièges, de jeu de chaise musicale, d’installation, de cartons faits et d’autres défaits, d’affinités avec les dossiers pour une maîtrise de portefeuille tout juste atteinte par les ministres actuels.

Il faut dire que les indicateurs sont au rouge, toujours au rouge, a-t-on presque envie de dire pour signifier que cela n’a pas changé récemment. Il faut dire que le climat social est nettement plus stable qu’il y a quelques temps.

Il faut dire que certains ministres sont désormais performants et qu’ils y ont gagné même en popularité comme le disent les sondages. Il faut dire que le terrorisme n’a pas sévi depuis un moment et que des réussites sécuritaires ont été réalisées. Alors pourquoi du changement maintenant?

C’est du côté de la politique que ça tangue. La fissure au sein de Nidaa qui a du mal à être rafistolée n’en a pas fini de mettre à mal l’édifice d’après élections. Le parti au pouvoir n’a plus sa vigueur de la veille.

Ce déséquilibre tangible à l’échelle de l’Assemblée a, inévitablement, ses répercussions sur l’exécutif. Le malaise parmi les partis au pouvoir, la querelle Nida UPL, les positions en dehors de la bulle de Afek Tounes, l’échéance élective à venir, en l’occurrence les municipales de 2017, autant de réponses probables à la question du pourquoi qui pourrait tarauder celui qui observe et qui ne comprend pas.

La réponse est politique pour une question quasi vitale, non pas pour un parti, mais pour tout un pays. La réponse est un peu trop politique pour faire le consensus espéré car la politique des stratèges est une maladresse quand l’enjeu est la survie.

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». Nous sommes bien dans la logique de Jean Monnet.

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Néjiba Hamrouni: Le repos de la guerrière

L’information a été annoncée, hier, en fin de soirée.

Néjiba Hamrouni est décédée le 29 mai 2016, des suites d’une longue maladie. Un dernier combat pour celle qui a consacré sa vie à la lutte pour la liberté de la presse.

L’ancienne présidente du Syndicat National des Journalistes Tunisiens a surtout œuvré pour que le pouvoir n’interfère pas dans le cadre du journalisme, ni comme outil de répression et de pression, ni comme moyen de corruption et d’amadouement.

Néjiba Hamrouni est de ces femmes qui ne sont pas rares en Tunisie, femmes qui croient en une cause et qui se battent pour, malgré tout.

Malgré la pression du pouvoir en place avant la révolution, malgré la haine vouée et ostentatoire des caciques du régime déchu après, malgré les moqueries en relation avec la couleur de sa peau, malgré sa maladie, Néjiba Hamrouni a été comme on la surnomme la lionne d’un secteur que certains avaient intérêt à mettre en cage.

La « Kahina du journalisme », comme l’a surnommé notre confrère du journal La Presse, Abdel Aziz Hali, Madame Liberté de la presse, comme l’a surnommée Frida Dahmani notre consœur de Jeune Afrique, la Doyenne, comme l’appelaient ses collègues, a fait de sa vie une bataille pour son corps de métier.

Un dernier hommage lui a été rendu aujourd’hui au SNJT, lors d’une oraison funèbre chargée d’émotions et de fierté, pour elle, pour nous.

Le corps de Néjiba Hamrouni a trôné dans la salle de réunion du Syndicat des Journalistes, son portrait a été accroché de nouveau aux côtés de celui de Néji Bghouri, actuel président dudit syndicat.

Elle qui avait écrit récemment qu’en se rendant dans les locaux de l’Avenue des Etats Unis, elle avait constaté que son portrait n’y était plus, parmi ceux des différentes figures du journalisme tunisien, ce qu’elle aurait était fière de savoir que c’est en grande famille que les journalistes tunisiens lui ont dit adieu.

Forte est cette image de la famille Hamrouni et de la famille de la presse réunies dans une même salle. Autour du cercueil, mère, sœurs, tantes et en face les journalistes, ses amis, les membres du bureau du SNJT et Néji Bghouri.

Politiques, figures de la société civile, journalistes, techniciens, animateurs, écrivains, ils étaient nombreux à attendre leur tour puis à passer présenter des condoléances aux deux familles de la défunte.

Image forte car elle symbolisait l’union de la presse tunisienne dans ces circonstances tristes et exceptionnelles. Elle symbolisait la force d’un corps de métier qui se reconstruit dans la douleur depuis la révolution. Elle symbolisait l’unité d’un secteur que les différences des-uns et des autres ont fait éclater, à coups de « qui est plus révolutionnaire que l’autre? » et « qui est plus à cheval par rapport à la déontologie que ses confrères? ».

Abstraction faite de ce que les-uns reprochaient aux autres et de ce que certains ont reproché à Néjiba Hamrouni dans le cadre de son mandat de quatre ans à la tête du SNJT, ils étaient nombreux à saluer la battante qu’elle a été. Ils étaient nombreux autour de l’ambulance dans laquelle le cercueil a été transporté vers le cimetière d’Al Batan, à la Manouba, non loin de Tunis.

Partie sous les applaudissements, Néjiba Hamrouni a quitté pour la dernière fois, l’Avenue des Etats-Unis où a retenti, ce midi, une voix féminine qui parlait en boucle de la défunte, de son parcours et de sa personne.

A l’intérieur des locaux, des caméras, des appareils photos, des saluts discrets et des échanges de regards chargés d’émotions, des gorges nouées et les pleurs des membres du SNJT qui l’ont connue de près. Les larmes d’une femme du personnel d’entretien, en tablier bleu et fichu sur la tête, étaient des plus transcendantes, des plus sincères et des moins intéressées.

Paix à l’âme de celle qui a fait de sa vie une guerre pour Nous.

Pensées dépitées pour les trois femmes de kasserine déchiquetées par une mine au mont Sammema alors qu’elles partaient chercher du romarin un certain lundi de mai.

 

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Ennahdha, ce pot de fer de la politique tunisienne

Enfin clos le congrès d’Ennahdha, le dixième, celui qui survient après des décennies de vie commune entre la Tunisie et la pensée politico-islamique, décennies houleuses et une relation plus stable désormais.

Un congrès en grande pompe, donc, comme pour célébrer les cinq ans d’activisme politique public, après des décennies de clandestinité, d’exil et de traque.

Ce parti qui, au sein de ses structures, a noué avec la démocratie est, à l’échelle nationale, de plus en plus solide.

Son congrès, on en parlait longtemps avant et on en parlera longtemps après. Il faut dire que la rigueur politique, en Tunisie, c’est assez rare. La rigueur partisane, on ne l’a connue que par excès de zèle ou abus d’autorité.

La discipline du parti islamiste au pouvoir, l’organisation de ses adeptes, les échéances importantes réglées comme du papier à musique, cela surprend et laisse perplexe. A en faire envier les partisans frustrés des partis dits démocrates, qui peinent à s’identifier à ceux qui sont censés les représenter politiquement!

Si cela n’est pas voulu comme une démonstration de force, ça l’aura été, en définitive.

Le parti islamiste qui se veut désormais civil a offert à ses fidèles, aux officiels, aux concurrents politiques accessoirement alliés, aux Tunisiens et même à l’étranger qui scrute l’islam politique de près, un spectacle grandiloquent qui en dit long sur ses capacités et surtout sur son potentiel.

Le parti sorti gagnant des dernières élections et qui avait pris Ennahdha pour allié au pouvoir en perdrait presque sa primauté, en matière de communication et d’image. Presque? Gardons cela relatif, peut-être aurait-on droit à un sursaut même furtif.

La dialectique Ennahdha et Nidaa, le gagnant et le perdant, le conservateur et le progressiste, l’islamiste et le bourguibiste, enfin réconciliés autour du trophée Tunisie n’est pas sans rappeler la fable de La Fontaine et sa morale ô combien instructive et prédicative:

Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces Pots.

Nidaa s’est réuni aussi ce weekend, à Tabarka, sans spectacle et sans spectateurs, non pas autour d’un leader mais d’un éventuel futur leader, en l’occurrence Youssef Chahed ministre des Affaires Locales.

A l’ordre du jour, entre autres, les élections municipales.

Prévue pour 2017, cette échéance élective est hautement politique et sera déterminante pour l’avenir des partis sur le court terme et pour les carrières des uns et des autres sur le long terme.

Rached Ghannouchi président de la République à l’avenir, une fois son parti bénéficiant d’une assise légitime, une fois sa perception comme figure consensuelle admise, une fois Ennahdha devenu parti national et non islamiste, une fois le bleu emblématique changé en rouge.

Nidaa à deux têtes n’y pourra plus rien. Stratégie politique et amateurisme politique obligent.

Les observateurs l’auront, toutefois, compris, pour Ennahdha ce ne sont pas les carrières qui importent mais le groupe et la pensée collective. Tous oeuvrent pour ce but commun.

Que le meilleur gagne la partie, c’est cela le jeu démocratique. Que le gagnant épargne la patrie, c’est cela la noblesse du jeu.

Les petits pots dans les grands, le parti de Rached Ghannouchi fait peau neuve pour affronter un avenir politique plus ambitieux qu’il ne l’a jamais été.

Le rêve du parti sorti de la clandestinité et désormais sous les feux des projecteurs est on ne peut plus réalisable.

La figure de son leader reconduit à la tête du parti a gagné- et on travaillera encore à la faire gagner- en crédibilité dans l’objectif d’un jour J.

La mutation est en marche au sein d’Ennahdha, comme à sa marge, dans les structures inhérentes au parti comme face à la masse.

Une masse électorale faite d’opposants de plus en plus sans teneur, de sceptiques sans alternatives et de conquis que l’on continue à prêcher comme pour les rassurer sur l’avenir du parti sur lequel ils ont depuis longtemps misé.

Il n’en demeure pas moins qu’Ennahdha version 2.0 n’est pas tout à fait réconcilié avec son avenir, du moins celui qu’il vise- ou dit viser.

Le parti qui se veut démocrate par sa manière de se gérer et d’appréhender son propre leadership a réélu à sa tête Rached Ghannouchi avec un taux de 75%. Point de changement majeur donc.

Le chef reconduit reste la figure phare de ce parti qui s’offre un lifting très partiel.

Pas de montée en puissance des femmes d’Ennahdha (10% environ des membres de Majles Choura), pas dans les structures décisionnelles, mais juste disposées, dans le sens de la parité, en avant-boutique.

Quant aux jeunes, ces chevilles ouvrières, qui constituent l’avenir et seront l’essence de la réelle mutation à venir, ils ne sont toujours pas très visibles à l’échelle nationale ou trop peu.

Leurs aînés, les militants d’avant-révolution, n’ont pas encore tout dit et l’ouvrage décennal, ils en sont encore les maîtres et les garants.

Tant que la scène politique nationale est en chantier, le travail stratégique est encore de mise et les cartes à jouer encore à l’abri des regards. La mise est importante et l’enjeu l’est encore plus.

Ennahdha l’a bien compris et travaille en fourmilière pour. D’autres ne font que bourdonner.

Egaux en héritage: Rêve altruiste ou manœuvre politique?

Voilà qu’en Tunisie, le débat se tourne de nouveau vers une problématique qui risque d’être de taille: l’égalité en héritage. Un projet de loi déposé par le député indépendant Mehdi Ben Gharbia fait déjà débat parmi les politiciens et divise au niveau de l’opinion publique.

Fustigée par certaines personnalités politiques, la démarche de Mehdi Ben Gharbia est loin de faire l’unanimité.

En attestent la prise de position de la députée du parti islamiste Ennahdha Yamina Zoghlami jugeant que la femme a d’autres priorités et la volte-face du Front populairedont certains leaders figurent parmi les 27 signataires et pour qui l’heure n’est pas à pareils débats.

Il faut dire que la situation tunisienne est bien délicate et que ce projet pâtit déjà d’un problème de leadership en la personne de celui qui le porte, en l’occurrence Mehdi ben Gharbia. L’absence de background féministe, éclairé de celui-ci, son passage de jeunesse par Ennahdha, l’absence d’assise partisane portant la démarche de cet indépendant font que l’initiative laisse sceptiques quelques-uns. On regarde alors du côté de l’agenda, on est dubitatif par rapport à la volonté première de cette initiative, on est suspicieux par rapport à son initiateur.

Pourtant la démarche de Mehdi Ben Gharbia n’est plus sienne tout à fait, elle est désormais portée par ses signataires dont certains étaient présents à ses côtés à la conférence de presse tenue le lundi 9 mai 2016, comme à l’événement de pré-annonce qui s’est tenu la veille. Un choix stratégique a fait rallier, à ce projet, des députés de plus d’un parti, tous en l’occurrence ou presque, Ennahdha manquant à l’appel.

Et c’est vers Ennahdha, en effet, que les regards se tournent. Le parti qui organise son Congrès dans quelques semaines aurait prévu, à l’ordre du jour, une réflexion autour de son orientation première. L’aspect religieux serait, ainsi, en passe de se muter en aspect civil. Le parti islamiste s’en trouvera ainsi détaché de sa tendance principale et une prise de position de caractère idéologique serait déterminante pour confirmer ou infirmer pareil changement. Si le parti de Rached Ghannouchi s’oppose à l’égalité en héritage en avançant l’argument coranique sa démarche sera décrédibilisée. S’il approuve la proposition en question il sortira grandi et en matière de communication cela sera la confirmation d’un statut nouveau à l’égard duquel beaucoup demeurent fortement sceptiques.

L’aspect idéologique que recèle la question qui, à nous, désormais, se pose augure donc d’une série de débats, d’une polémique pluridimensionnelle et d’une crainte dans un contexte où les grandes échéances ont été ponctuées par des questions d’ordre idéologique ayant abouti à une scission entre clans: les dits laïcs (dans un détournement étymologique très local faisant d’eux, presque, des mécréants) et les conservateurs (dans un rapport au texte religieux oscillant entre l’appui et le déni).

Nous sommes, en effet, dans le pays des paradoxes. Une société matriarcale et machiste à la fois où le débat déjà jugé hors-contexte sera attaqué par des non-pratiquants qui prendront l’argument religieux comme base de leur conservatisme. Le sujet purement législatif, son aspect politique, sa base féministe, sa visée « droit de l’hommiste » sont déjà confrontés à une querelle religieuse à laquelle le Mufti de la République a été le premier à prendre part. « le Coran est clair là dessus » et celui-ci ne laissait « aucune place à l’interprétation » car « la volonté de Dieu ne peut être changée », a affirmé Othmane Battikh dans une déclaration radiophonique.

L’argumentaire religieux auquel fait face ce projet pourtant de nature hautement sociétale fera dévier le débat vers un aspect déjà connu et qui a créé une distanciation par rapport à une certaine élite tunisienne, celle des universitaires spécialisés, d’une frange de la société civile et des constitutionnalistes qui essaient de proposer une lecture nouvelle à certaines dispositions, de participer à la séparation entre l’Etat et la religion et d’appréhender, autrement que par le prisme rigoriste, le texte saint et sa mise en pratique quotidienne.

L’égalité en héritage ne concernera pas que l’élite qui le portera, elle n’exclura pas la femme rurale, elle ne sera pas que le projet des femmes. C’est, en effet, un projet dont les retombées seront aussi économiques, un projet qui créera du nouveau dans le cadre de l’accession à la propriété souvent majoritairement masculine, de la détention de capital potentiellement propice à la création d’entreprises, de l’émancipation financière surtout dans les zones rurales où l’on a encore du mal à réclamer son héritage même quand celui-ci est exploité injustement par les frères.

Le projet de Mehdi Ben Gharbia est celui de toute une société. Il est un des projets de vie de certaines féministes, il est le bébé longtemps porté par l’Association tunisienne des Femmes démocrates, il est l’œuvre d’universitaires de renommée. Mais il n’est pas le projet d’une élite dite « laïque » et mené contre la religion et ses codes.

C’est d’ailleurs un projet de réforme qui n’est pas que tunisien. Pareille réflexion a déjà été amorcée au Maroc et en Iran. Car la société n’est pas figée et sa dynamique constante, une réflexion dans ce sens pourrait être envisagée.

Toutefois, il serait utile que l’aspect politique s’estompe, que la querelle religieuse soit freinée au profit d’une vision plus pragmatique, que les bénéfices individuels pouvant découler de l’initiative soient occultés au nom d’une démarche collective plus globale pour que la vision ne soit pas biaisée et le projet ne soit pas récupéré.

Passera, passera pas. Le débat risque d’être long et houleux. Nous avons jusqu’à la rentrée pour lancer les paris, croiser les doigts ou serrer les dents.

 

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Si ce message te parvient c’est qu’ils n’avaient pas tout faux ceux qui disaient que les grands ne meurent pas

6 avril 2000, on enterrait Bourguiba.
6 avril 2016, on enterre Sghaier Ouled Ahmed.

Si ce message te parvient c’est qu’ils n’avaient pas tout faux ceux qui disaient que les grands ne meurent pas, que les artistes ne meurent jamais, que les poètes étaient immortels.

Moi, cette femme et demie que tu as vantée, moi cette Tunisienne que tu as chantée, moi ce vers exceptionnel que tu as composé, te charge, en ce jour triste, pour nous, délivrant, pour toi, de transmettre ce message à un autre grand qui, le même jour que toi, avait repris racine dans cette terre de Tunisie.

Sghaïer, dis-lui qu’il a combattu seul pour la Tunisie et que nous combattons tous pour elle, désormais. Pour sa liberté conquise puis perdue, pour ces statuts promulgués et mis à mal, pour son entité que l’on souhaite garder indemne, malgré tous les changements.

Dis-lui Sghaïer, que nous avons changé. Qu’il y a 16 ans, nous étions quelques centaines, quand il fallait lui rendre un dernier hommage, et que nous sommes des milliers, aujourd’hui, à lui faire honneur. Dis-lui que nous avons dépassé ses défauts, réalisé l’ampleur de ses paroles, compris, quelques décennies après, ses discours, fait abstraction de ses tics et réalisé enfin qui il était et quel projet de société ce visionnaire nous avait préparé.

Avise-le que le marketing politique a fait de son nom des produits dérivés partisans, que la politique l’a réintégré, dans sa logique de réhabilitation intéressée, comme fonds de commerce. Même sa statue déplacée retrouvera le centre de Tunis, prochainement. Moyennant quelques milliers de dinars, cette générosité posthume fera des émules et les émules feront des fans du bourguibisme revisité.

Raconte-lui Sghaïer comment nous avons pris les choses en main et comment nous essayons de ne pas perdre cela de vue. C’est bien qu’il sache que nous avons connu enfin la démocratie et que nous nous tuons pour qu’elle ne nous lâche pas. Nous nous tuons, non par l’image mais en vrai ! Des Tunisiens meurent encore pour que ce pays recouvre la liberté et que le drapeau reste rouge et ne se noircit pas. Relate-lui nos martyrs, nos deuils, nos couvre-feux. Nos sit-in, nos manifestations, nos slogans. Dis-lui les épreuves et les leçons, les promesses, les trahisons et la détermination. Dis-lui le peuple uni et l’apprentissage de la différence, les erreurs commises, les fautes de parcours et le parcours qui n’en finit pas de nous épuiser.

Récite-lui un de tes textes, il saura que nous savons désormais apprécier le patriotisme, le vrai. Qu’il ne se confond plus avec l’hypocrisie, l’arrivisme politique et les éloges qui maquillaient en mauve le rouge et réduisait la patrie à un unique parti. Récite-lui la femme, les réussites, Nobel, Habiba et Hédi. Le cinéma, la culture, les prix… Dis-lui nos victoires et ne lui parle pas de nos prochains combats. On attendra de les avoir gagnés, pour lui en faire état.

Sghaïer, n’oublie pas de lui dire que nous sommes, aujourd’hui, 12 millions ou presque à aimer la poésie, à savourer plus que jamais ta poésie. A bénir tes images et à brandir ton image dans un Jellaz rempli. Un vers truffé de style, que cette terre de Tunisie où tu seras enterré, où il a été enterré. Cette terre fertile, vous en êtes le fruit et la graine. Nous enterrons des talents et il en poussera d’autres, différents à chaque fois mais tout aussi étonnants. Des talents qui feront que se perpétuent, par nous, le respect pour les grands et que soit revisité, à travers eux, le sens de la Nation.

Hommage à lui, le père renié puis adopté de nouveau, à toi Sghaïer, le vers, et à Adel, la voix (animateur radio enterré le même jour).

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Zeyneb Farhat, une vie de passionnée

Sirotant un thé vert à la menthe, écoutant la cantatrice libanaise Tania Salah et s’extasiant sur le texte de Mahmoud Derouich, Zeyneb Farhat, femme de théâtre et militante tunisienne, s’attable très souvent dans le hall de son espace, Elteatro, et observe la vie qui l’anime.

Celle qui dit être venue au théâtre par le hasard du parcours se voyait interprète dans sa jeunesse. Elle rêvait de voyages, de cultures différentes et de découverte de l’Autre. C’est pourtant vers une carrière journalistique que sera orientée, momentanément, la jeune rêveuse.

Du prestigieux lycée de la rue du Pacha à l’Institut de Presse, donc. S’ensuivent des missions pour des médias américains, au bureau régional de VIS NEWS  et NBC, puis en freelance pour le Heralt Tribune et Reuters.  « C’était l’époque où la Tunisie intéressait pour l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) qui avait son bureau principal et pour la Ligue arabe qui y siégeait. Avec le départ de ces deux institutions la Tunisie a commencé à moins intéresser », lance-t-elle.

 

Zeyneb Farhat appréhende aussi bien la nostalgie que l’avenir avec le même regard qui brille. Elle n’est pas de ces Tunisiens qui regrettent, dans l’inaction présente, un passé qui aurait été celui de toutes les gloires pour leur pays. Elle n’est pas de ceux dont l’optimisme niais ne voit pas les défis qui attendent ses compatriotes et qui, selon elle, devrait les animer. « Défi », quand le mot revient dans sa bouche, il s’accompagne d’un sourire de revanche, celui qui en dit long sur les épreuves affrontées et les succès cumulés pour celle qui avoue « adorer les commencements, les lancements et les débuts ».

 

Présente au lancement d’El Teatro, il y a trente ans, elle a vu le pays changer, le spectateur muer, la révolution opérer. « Fille de Tunis », elle est de cette génération qu’elle qualifie de chanceuse, qui a connu le centre ville la nuit, sans l’insécurité, et la médina le jour, sans le harcèlement.  «  Ce que me rapportent, désormais, des jeunes filles qui viennent dans la salle ne ressemble pas à la ville où moi-même j’avais grandi ».

Au premier rang des militants s’étant opposés à la première version de la Constitution tunisienne jugée liberticide, en juin 2013, Zeyneb Farhat affiche une grande fierté quand il s’agit d’en commenter la dernière version. « Nous nous sommes mobilisés pour ce pays, pour les jeunes qui y grandiront. Nous leur avons dressé les bases, à eux de poursuivre l’édifice », c’est ce qu’elle dit avancer à chaque jeune qui lui renvoie du négativisme quant à la destinée de la Tunisie. « Maintenant, il faudra revoir nos lois et les rehausser à la hauteur de cette Constitution », ne maque-t-elle pas de noter.

 

Les problématiques féministes, elle les porte à cœur. Membre de l’Association tunisienne des Femmes démocrates, elle a été de tous les combats, mutant, en projets artistiques, les problématiques majeures évoquées par l’ATFD. Racisme, violence à l’égard des femmes, héritage… , à El Teatro, elle a décliné cela en conférences, et productions théâtrales et cinématographiques.

 

Elle qui se remémore encore la victoire d’une bande de jeunes ayant signé une pétition au café de l’hôtel International du Centre ville pour que restent ouverts les cafés pendant le Ramadan, se dit très attachée aux droits, aux lois, aux libertés. « Bourguiba avait intimé à Mzali cette année-là de rouvrir les cafés, nous avions permis de faire changer les choses et c’est pour cela que je refuse cette manière non esthétique et irrespectueuse avec laquelle on dissimule maintenant les devantures des restaurants restant ouverts, presqu’en cachette, quand c’est le ramadan ».

 

Malgré sa conscience des enjeux de la conjoncture par laquelle passe le pays, Zeyneb Farhat garde sa détermination entière pour être de tous les combats en lesquels elle a foi. Et cela ne l’empêche pas de vivre pleinement son rôle de maîtresse de maison. « A un islamiste qui m’avait dit à une rencontre « restez chez vous et occupez-vous de votre foyer », j’avais répondu que, comme je sais être personnage public, je sais faire tout ce que m’ont appris mes mères ».

 

Car des mères, Zeyneb Farhat s’enorgueillit d’en avoir deux (mère et belle mère), tout en déplorant le fait qu’elle n’ait pas connu son père, mort alors qu’elle était trop jeune. Et quand elle se souvient de la vie qu’elle menait au domicile familial à Bab Souika entre ses 9 frères et sœurs dont ne demeurent vivants que six, ses réminiscences s’apparentent à un film de Boughdir. « Nous allions de notre quartier populaire de la capitale au Belvédère, à pied. En meneuses de troupes, les deux mamans en sefseri (voile blanc), et aux chœurs, nous tous, deux à deux, mains dans la main, chantant sur un air commun « un kilomètre à pied ça use, ça use… ».

C’est cela la possession de la rue !  Notre destination de sortie était le grand caoutchouc de ce parc de Tunis. Nous disposions des nappes et nous installions pour jouer, les deux mamans nous surveillant assises à son ombre, sefsaris baissés au niveau des épaules. Et quand venait l’heure de partir, nous refaisions le trajet à l’envers vers notre domicile où nous passions directement au bain, grande kasâa où on nous frottait avant de nous mettre au lit ».

C’est cela la madeleine de Proust de Zeyneb Farhat, qui sait savourer aussi bien les plaisirs passés que l’instant présent, et qui en parle avec la même fougue.

 

Sa jeunesse, elle la synthétise en noms, en références, en dates aux souvenirs rarement personnel mais souvent collectifs car liés à une histoire de partage. « Je suis de ceux qui ont vu Mahmoud Derwich en live, en 1978, à la salle Ibn Rachiq et de ceux qui ont vu naître leur amour pour le 7 ème art au Ciné Club de la même salle de l’avenue de Paris », déclare Zeyneb Farhat. Elle se souvient encore de la nature de son engagement et de la ténacité qui l’a accompagné quand il s’était agi, lors de la première saison artistique de son espace, de faire venir en Tunisie la troupe d’Al Qods dirigée à l’époque par François Abou Salem. Et elle parle avec le même enthousiasme quand il s’agit de dire son « bonheur de travailler avec des jeunes et de voir éclater des talents ».

 

Celle qui se décrit comme une bonne gestionnaire, explique que toute femme gérant son foyer l’est, en définitive. « Elle l’est pour son art d’avoir toujours une table garnie pour sa famille, pour celui qui fait que les siens ne manquent de rien. Je me demande encore, à ce titre, comment faisaient mes deux mères pour avoir fait notre bonheur à tous, seulement avec la pension de mon père ».

Quant à elle, « arrivée, dans ce monde, sans références », elle se dit reconnaissante à son frère et son compagnon de l’avoir soutenue dans les premiers moments. Rigoureuse et pointilleuse sur les détails pouvant générer des conflits, elle dit gérer, d’une manière contractuelle, même ses relations professionnelles avec ses frères, Raja et Oussema, respectivement homme de théâtre et musicien.

 

Et quand elle parle de musique, c’est sur une note extasiée qu’elle le fait. Chaque nom qu’elle cite pour dire son amour de la chanson arabe comme pour celle occidentale est ponctué d’un silence emphatique donnant à Leila Mourad, à Abdelwahab, à Claude François, à Jimmy Cliff, à Naema, Oulaya, Jacques Brel et Habbouba, l’importance qu’ils ont sur la scène musicale et dans son cœur de mélomane.

 

Dans son espace théâtral viennent tous les jours des jeunes par dizaines se former aux arts de la scène, mais aussi à celui d’être spectateur « cela s’apprend, en effet. Comme l’acteur se prépare dans sa loge, celui qui vient voir une pièce doit faire de même. Un va- et- vient esthétique doit les réunir», explique Zeyneb Farhat. Et ils sont près de 250 personnes à se former tous les ans à El Teatro Studio, atelier qui se tient dans l’espace éponyme et dont la garante des lieux parle avec beaucoup de fierté.  « J’interdis l’accès à la salle d’El Teatro à ceux qui feraient la négligence d’y venir habillés en jogging », indique la maîtresse des lieux avant d’expliquer que « c’est une histoire de dialectique du beau que l’on doit envoyer pour en recevoir en retour ».

 

Autant de fierté quand elle évoque, également, son projet du moment : l’association « Zanoobya ». Le nom en dit long sur cette proximité avec la figure historique du même nom. «  J’ai décidé d’aider les écolières des zones rurales, celles qui peinent à se rendre à leurs écoles situées à des kilomètres de leurs domiciles». Car Zayneb Farhat se dit hostile à toutes les injustices avec un degré de sensibilité plus intense quand il s’agit des femmes.

 

Elle perçoit le théâtre, cet art qui se définit, par essence, par le jeu et les rôles, comme « un des arts de scène vivants où il n’est pas permis de faire le rusé, parce que ce qui s’y propose sur scène, en émotions, est tout de suite capté par les spectateurs». A ses deux  filles qui n’ont pas développé la même passion pour le théâtre, Zeyneb Farhat se dit, tout de même, fière d’avoir appris « l’essentiel ». Ce qui la résume et accompagne son parcours de femme, de femme de théâtre et de militante, « les plus belles valeurs universelles : ne pas mentir, ne pas mépriser, ne pas céder devant les apparences. Le tout porté par le culte du doute et par la passion».

 

 

 

 

 

 

 

Courrier international. Vu de Tunisie. “Soyons unis jusque dans notre colère !”

Je venais de finir un article où j’évoquais la décapitation [par des djihadistes, le 13 novembre] d’un jeune berger de 16 ans à Sidi Bouzid, quand la nouvelle est tombée. L’horreur avait donc frappé, le même jour, nos deux pays. Les “fous de Dieu” ont désormais le bras long. Ils agissent des fins fonds des campagnes tunisiennes jusqu’au cœur de la ville des Lumières. Leur terrorisme est passé à la vitesse supérieure. Il ne frappe plus des symboles, mais de simples citoyens. Il ne choisit pas une cible unique, mais multiplie les attaques. Il défie toutes nos stratégies sécuritaires et tous nos discours rassurants. Les terroristes nous narguent et cela ne peut qu’éveiller notre colère.
Cette nébuleuse qui s’étend d’une manière internationale menace la stabilité de nos pays, sème la terreur parmi nos enfants et nous habitue à l’horreur. Elle nourrit perfidement les amalgames et parasite l’harmonie selon laquelle nous devrions vivre notre diversité.

Nous sommes la cible d’un même mal ! Nos nationalités importent peu, nos religions importent peu !

Elle ouvre la voie au radicalisme et mène nos pays vers un rigorisme dangereux et vers le refus de l’altérité. La nébuleuse terroriste veut nous changer jusqu’à nous posséder. Toutefois, son action abjecte, au nom d’une idéologie immonde, nous rappelle qu’au delà de toute stigmatisation, nous vivons tous le même calvaire. Nous sommes la cible d’un même mal ! Nos nationalités importent peu, nos religions importent peu !

Dans cette guerre que nous avons à mener contre l’obscurantisme, c’est l’humain qui prime sur l’appartenance restreinte. Et pour honorer la mémoire de tous ces humains morts sans raison, ne donnons pas au terrorisme la chance de nous diviser. Soyons solidaires dans notre tristesse. Soyons solidaires jusque dans notre colère !

 

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Laudateurs de BCE, taisez-vous!

En parcourant mon fil d’actualité, je suis tombée, il y a quelques jours, sur une phrase qui m’a interpellée. «Le prochain combat, c’est la chasse au culte de la personnalité.», ai-je lu. La phrase m’a rappelé des photos que j’ai croisées sur le net et où on voyait des partisans de Nidaa brandissant le logo du parti aux côtés de personnes démunies ou malades, comme pour signifier une victoire en terres nouvellement conquises. Des photos qui, à leur tour, m’ont renvoyée vers le grotesque d’une autre où on voit une dame habillée d’une robe aux couleurs dudit parti et ornée de transcriptions glorifiant le nouveau sauveur de la Tunisie. Le tout circulant exclusivement sur les murs des détracteurs et volontairement bannies de ceux des Nidaïens qui, malgré l’appartenance commune, voudraient ne pas voir les aléas de la culture partisane qu’ils avaient eux-mêmes cultivée. Des photos d’un genre revisité qui, s’ajoutant à celles où l’on voit des portraits de BCE accrochés dans les locaux de Nidaa et même dans une administration, nous rappellent cette habitude fâcheuse que nous avions à l’époque de Ben Ali et de Bourguiba. Celle du culte démonstratif voué au chef, une habitude bannie après que le peuple se soit insurgé contre son système politique et se soit rebellé contre la figure quasi patriarcale d’un président dont l’omniprésence est devenue une voix vers l’omnipotence.

Béji Caïd Essebsi, BCE, Bajbouj… Plusieurs dérivés pour désigner celui qui est depuis lundi 22 décembre notre président. Celui qui a convaincu la majorité est devenu le lieu de cristallisation de l’espoir de s’en sortir manifesté par des Tunisiens que la chose politique a blasés. BCE en est devenu un héros susceptible de vaincre les rigoristes, les extrémistes, les affamés de pouvoir, même ceux refoulés ou qui s’ignorent comme tels. BCE, capable de faire revenir Bourguiba et de faire oublier Ben Ali et Marzouki réunis. Bajbouj celui aimé, adoré, adulé, vénéré, respecté par les jeunes et les moins jeunes, par les politiciens et les néophytes, par les opportunistes et par les plus désintéressés. Chacun sa raison pour apprécier BCE et chacun ses raisons pour le faire savoir.

En politique, il n’y a pas de place à l’affectif pourtant et il est mieux, quand tendresse, il y a, de séparer l’affect et la politique « publique ». La limite est en effet infime entre admirateur et laudateur, entre soutien et souteneur et le « lèche-bottisme », de ce fait, fort aisé. Apprécier l’opposant politique et sa défiance, encourager le président de parti et sa revanche, saluer le candidat et sa bravoure, applaudir la victoire du président qu’il devient, voilà ce que nous vivons désormais dans notre pays qui s’est trouvé récemment un chef. Cependant, pour qui sait que, dans ce pays, les mauvaises habitudes ont la dent dure et qu’un président déchu y a même déclaré qu’on lui avait brouillé la vue, pour justifier son aveuglement quant à la réalité qu’il ne voyait pas, mieux vaut, d’ores et déjà, crier gare à la tendance laudatrice qui pourrait naître chez quelques-uns, se confirmer chez certains et refaire surface chez d’autres.

Pareilles réflexions dérangent à coup sûr car déstabilisant ceux qui s’inscrivent dans cette tendance parce qu’elle les sert ou parce qu’ils pensent qu’elle pourra le faire. Elles dérangent ceux qui mélangent, dans le confort de la non-réflexion, patriotisme et culte de la personne dirigeante, elle dérange ceux qui n’aiment pas entendre ce que pensent les autres et qui adorent entendre ce qu’ils pensent penser (alors qu’en réalité, ils ne pensent presque pas). Ceux-là ont tendance à diaboliser toute idée perçue comme dissidente aussi logique soit-elle.

Quant aux autres, les plus lucides, les plus pragmatiques, ils disposent d’un discernement leur permettant de voir les nuances surtout celles basées sur l’adaptation de la réaction par rapport à la circonstance et de l’attitude par rapport au statut. Servir de laudateur pour BCE opposant à la Troïka avait une noble fin. Servir de laudateur à BCE devenu président ne pourra désormais que le desservir. L’attitude excessivement flatteuse de celui qui est devenu le chef de tous les Tunisiens rappellera l’image d’un passé politique que certains détracteurs attachent à mauvais escient à BCE. Faire du neuf avec du vieux, cela doit être possible dans ce pays que le parcours démocratique n’a pas effrayé.

Ceux qui ont donc soutenu corps et âme BCE doivent dorénavant faire preuve de modération, un vrai exercice de style voire un rôle de composition pour certaines personnes cherchant un schéma patriarcal dans celui politique en construction. BCE n’est plus le centre de son propre cercle, il est le centre de cette Tunisie qui sort grandie d’un parcours électoral applaudi partout dans le monde. BCE est désormais le président de tous les Tunisiens, ceux qui l’ont élu et ceux qui n’avaient pas coché de case pour qu’il soit là où il sera dans quelques jours.

Le cercle de BCE et celui convexe ayant été formé dans la spontanéité pour la bonne cause et pour celle bonne aussi mais plus calculée et intéressée, tous doivent trouver pour BCE un mode de soutien et d’encouragement autre que le culte voué ostentatoirement à sa personne. On évitera ainsi que le cercle ne se resserre trop autour de ce président. Celui qui jouit en évidence d’une popularité certaine gardera ainsi intact voire en progression son capital sympathie et le préservera de l’excessivité passionnelle de ceux qui le bénissent matin et soir et qui doivent me maudire à l’heure qu’il est.

Lors de l’interview qu’il avait accordée à Business News et à ma question « Que pensez-vous de l’effet des laudateurs sur votre image ? », BCE avait répondu qu’il craignait, de la même manière, les laudateurs et les détracteurs. Alors, avis aux adeptes la pensée laudatrice vous savez ce qu’il vous reste à faire : aimez BCE, mais en silence, ici on cultive la démocratie. La fleur rare a l’air de s’épanouir sous nos cieux, de la mesure dans le verbe et dans le geste sont donc vivement recommandés! Ceux qui ont fêté la victoire de BCE y ont surtout vu une page qui se tourne, faisons donc que soit respecté le sens de la lecture et la théorie de l’évolution voulant que soit capable de discernement celui qui est aveuglé par la passion politique et que cesse d’être diabolisé celui qui à la mesure l’appelle.

A lire également : Interview Béji Caïd Essebsi : C’est grâce à mon âge que j’y arriverai !

Lettre à Socrate

Voilà des mois que vous nous avez quittés, victime d’un terrorisme sanglant ayant endeuillé notre pays. Vous qui, ravis à la fleur de l’âge, embaumez le jasmin, vous avez été à la révolution son plus fort prix et à la démocratie sa plus chère leçon. Pour que le peuple apprenne à choisir et donne en cela l’exemple, vous avez été le tribut lourd consenti en sacrifice.

Socrate, je m’adresse à l’emblème que vous êtes devenu car, au-delà de vous-mêmes vous incarnez désormais une mosaïque de visages de jeunes tombés comme vous en proie à la bêtise humaine. Morts par dizaines à coup de balles et de mines, vous avez été vengés ce dimanche 21 décembre.

La majorité de vos compatriotes qui vous portent désormais dans le cœur ont écarté du pouvoir celui sous le régime duquel le terrorisme a pu se répandre, s’étendre et atteindre la Tunisie dans ce qu’elle a de plus cher : Vous, sa jeunesse. Ces Tunisiens qui vous ont vus partir, un à un, sur leurs écrans, n’avaient rien pu faire pour que cessent les pertes. Eux qui n’étaient jusque-là capables que de quelques pensées émues accompagnant la tragédie qu’en vous perdant ils vivaient, ils ont cessé d’être passifs en votant dimanche pour une alternative qui fera ses preuves prochainement.

A la tête de cette Tunisie dont vous avez été l’offrande, ce peuple a choisi de désigner le candidat le moins jeune d’une liste longue d’une vingtaine de noms. Car loin de voter pour une personne, la majorité a désigné un mode de vie, une vision et une dimension de la politique dépassant le politique vers le social dans une alchimie de conséquences avec le salut national. Pour vous, ceux-là ont choisi une vision unificatrice, loin de celle qui en disant privilégier les minorités les plus extrémistes, leur a permis de vous stigmatiser, de vous viser et de vous abattre.

Parce que tout va de pair, y compris le deuil et la joie, même nationaux, la Tunisie vit, en ces jours exceptionnels, la fin d’une étape et le début d’une autre. Nous dépassons ainsi les limites largement atteintes d’un régime politique pour en entamer un nouveau. Une étape qui a permis de prouver que la présidence d’un pays en mutation n’est pas aisée, que bon opposant et bon dirigeant, ne sont pas corollaires et qu’entre les idéaux et leur mise à exécution il y a un gap. Ce gap dépasse les ambitions personnelles et celle partisane car il peut s’avérer fatal, quand le hiatus est grand entre la grandeur de la tâche et les petits calculs égocentrés.

Parce qu’il ne s’agit justement pas de personnes ni d’égo, la majorité de la majorité n’a voué de culte qu’à un schéma pouvant la sortir de l’embrouille où, seule, elle s’était mise, un certain octobre 2011. Ecarter les islamistes and co de la sphère décisionnelle, ne pas les occulter comme variante composant la société tunisienne et sa scène politique, et choisir une voie nouvelle en faisant abstraction de critères de choix qui auraient pu être éliminatoires, la majorité l’a fait !

Vous avez été, Socrate, comme nos autres martyrs, l’objet d’un pragmatisme qui mènera le pays vers une nouvelle étape. Vous, la perte de la Tunisie devenus sa plus grande gloire, vous avez été présents dans les esprits quand il s’est agi de cocher une case et de glisser un bulletin.

Les Tunisiens n’ont pas choisi celui qui vous vengera parce que pareil dessein est désormais dépassé, mais ils ont choisi d’éliminer celui qui regardait ailleurs quand on vous achevait un à un. C’est en soi une vengeance, Socrate, une vengeance qui ne sera effective qu’avec une promesse ferme que le pays ne tombera pas si bas, que des martyrs ne tomberont plus par dizaines pour des causes qui ne sont incontestablement pas les bonnes, que l’effort se concentrera sur nous, cercle élargi et non sur celui restreint de la complaisance.

Si tout cela est réalisé, nous serons vengés de vous, martyrs de cette Nation. Vous les frères, fils, maris et pères, vous le jasmin de cette terre qui de pourpre l’avez arrosée, vous l’illustration d’un hymne dont plus que jamais nous avons compris le sens, vous son rythme et sa quintessence, nous vous entendons, d’ici, entonner « Nous mourrons, nous mourrons, pour que vive la patrie ! » et la partie vivra.

Tunisie. Essebsi élu président : c’est l’avènement d’une période nouvelle pour notre pays

La Tunisie a vécu, cette journée du dimanche 21 décembre, le dernier volet d’un parcours électoral commencé au mois d’octobre. La présidentielle ayant confronté, dans un premier temps, plus d’une vingtaine de candidats, a abouti au duel hier, entre Béji Caïd Essebsi et Mohamed Moncef Marzouki. C’est celui qu’on appelle, par raccourci,BCE qui a remporté le scrutin, selon les sondages réalisés à la sortie des urnes par trois sociétés de la place.

Une rechute du parcours démocratique ?

55,5% vs 45,5%. Tel serait le résultat de ce qu’on désigne déjà comme la première élection démocratique dans un pays arabe.

Pourtant, ce qui est vécu par la majorité comme une victoire est perçu par l’opinion publique internationale et représenté par les médias étrangers comme une rechute du parcours démocratique et comme un retour, forcément pathologique, vers le régime Ben Ali et ses sbires.

C’est que la vision réductrice et binaire du parcours tunisien avait opposé, dès la réussite d’Ennahdha en 2011, l’islamisme politique à la vision laïque (souvent représentée péjorativement par les plus extrémistes qui effectuaient un amalgame dangereux entre laïque et mécréant). Le politique et l’idéologique se sont donc entremêlés donnant, par dérivation, une fois les pions mélangés de nouveau, naissance à un enchevêtrement autre, opposant « révolutionnistes » et anti-révolutionnaires.

Une scission pragmatiques/rigoristes

La réussite du camps démocratique représenté par Nidaa Tounes aux élections législatives et la cohabitation pour l’instant harmonieuse entre Ennahdha et le parti de BCE, place désormais les islamistes tunisiens non plus du côté de leur ami Marzouki et de la Troïka ayant commandé la Tunisie pendant 3 ans, mais du côté de BCE, en théorie.

Ce qui est valable sur le plan théorique n’a, en revanche, pas été prouvé sur le plan pratique. En effet, le parti Ennahdha réputé pour la discipline quasi-religieuse de ses disciples, quoique n’ayant pas de candidat à la présidentielle, a vécu, pendant la dernière élection, une épreuve de taille.

Celle-ci a abouti à une expression dissidente inhabituelle au sein de ce parti, à la démission d’un dirigeant et ancien chef de gouvernement, en l’occurrence Hamadi Jebali, et à une scission pragmatiques/rigoristes, au sein du parti de Rached Ghannouchi.

La même vision binaire a donc placé la Tunisie au centre d’une querelle opposant les révolutionnaires et les figures du retour de la dictature.

Le discours de Marzouki n’a pas rassemblé les Tunisiens

Moncef Marzouki a ainsi été présenté comme le candidat représentant le dernier bastion des garants de la révolution et de ses valeurs, non pas sur la base de son passé récent à la tête du pays mais sur la base de son passé désormais lointain de défenseur des droits de l’Homme.

Malgré le vote en masse des islamistes en sa faveur, malgré son discours tranché et tranchant, malgré un positionnement binaire l’ayant placé dans la case de l’alternative au retour à la dictature, Moncef Marzouki a perdu l’élection présidentielle. Sa défaite n’est pas celle de la révolution, comme la victoire de BCE n’est pas celle de la dictature contre laquelle le peuple s’était insurgé.

Si Moncef Marzouki a perdu, c’est parce que la majorité qui s’est exprimée à travers des bulletins dans l’urne n’a pas été satisfaite de son rendement à la présidence de la République pendant trois ans, c’est parce que son retranchement politique a dérangé, c’est parce que son discours n’a pas été rassembleur mais divisant les Tunisiens et parce que les valeurs qu’il dit incarner n’ont pas été présentes dans son discours et sa campagne.

La majorité des Tunisiens, même les plus indécis d’entre eux a, au vu des résultats préliminaires, refusé de s’aligner derrière un président sortant et candidat à sa propre succession ayant comme soutien celui d’extrémistes en tous genres ; un président ayant focalisé sa campagne non pas autour des idées mais autour de l’âge de l’adversaire moqué publiquement et même à travers des affiches, un président dont l’équipe a l’air d’avoir du mal à admettre la défaite et dont le discours aux allures menaçantes évoque, allusivement, guerre civile et soulèvement populaire.

La victoire d’une majorité de Tunisiens

Quant à Béji Caïd Essebsi, sa victoire est celle d’une majorité de Tunisiens ayant envie de voir le pays changer de bord, de tourner la page difficile d’une politique laxiste avec ceux qui prônent l’extrémisme comme mode de pensée et de communication.

Ces Tunisiens ont fêté hier soir devant le QG de Nidaa Tounes et dans plusieurs villes, non pas la victoire de BCE, mais l’avènement d’une période nouvelle. Une ère nouvelle s’annonce donc en Tunisie à laquelle BCE devra se démarquer de la « nouvelle ère » qui désignait en Tunisie d’une manière méliorative et surtout laudatrice le régime Ben Ali.

Choisi par la majorité, il doit aussi réussir à être le président écouté et respecté de la « minorité », dans une harmonie de discours et d’actions difficile à trouver mais certainement bénéfique dans ce pays que guettent, d’un côté, la dictature et, de l’autre, l’extrémisme. Au vu de la scène politique internationale et des dénouements souvent tragiques qu’a vécus l’épisode révolutionnaire dans certains pays arabes, certains penseront que cela est difficile.

Mais difficile n’est pas Tunisien!

Présidentielle- Je te vaincrai, à coup de com !

Débutée il y a une vingtaine de jours, la campagne pour le deuxième tour de la présidentielle a été le lieu d’affrontements indirects entre deux candidats, deux équipes d’adeptes et deux rhétoriques différentes. Prenant pour supports l’image, la parole ou plus prosaïquement des affiches publicitaires, les campagnes de Moncef Marzouki et de Béji Caïd Essebsi se sont voulues touchantes, incisives, « rassemblantes » et même ressemblantes. Topo de deux stratégies cherchant le chemin de Carthage !


La communication par l’image :

Là où il ira, ou presque, Moncef Marzouki se fera offrir un cadeau alors qu’il est en pleine tribune. Un cadeau qui, d’une ville à l’autre ne diffèrera pas. Il s’agira à chaque fois d’un costume traditionnel typique de la ville visitée ou de la région où elle se situe. Kachabya, Wazra, Chech, Lahfa, il aura tout accepté de porter face à une foule conquise.

Pareils accoutrements, au-delà de la moquerie qu’ils suscitent sur internet (non pas pour ce qu’ils sont puisqu’ils représentent notre patrimoine) ont une relation directe avec la communication, prenant pour support l’image. En effet, cela permet à Moncef Marzouki d’afficher une simplicité inhabituelle pour un président et de faire preuve d’un ancrage régional qui, même ne durant que le temps d’une photo, marque les esprits. « Je suis comme vous ! », « Je fais partie de votre groupe », « je peux donc vous représenter », voilà le message que recèle un acte en apparence spontané, risible pour beaucoup et marquant, incontestablement, pour ceux à qui il est adressé.

Moncef Marzouki répond aussi par le paraître à ses détracteurs qui le tancent souvent sur son refus de porter la cravate, en mettant cela en relation avec le charisme et le prestige présidentiels dont il se trouve en conséquent, aux yeux de certains, dénué. A un meeting, celui d’El Menzah précisément, il portera enfin la cravate. L’accessoire lui a été offert, alors qu’il est sur scène, par une jeune fille de l’assistance. Un présent, fruit d’une mise en scène bien étudiée ou d’un acte spontané venu d’une fan ayant bravé le cordon sécuritaire pour aller jusqu’à la scène ? Qu’importe ! La mosaïque est presque complète et Moncef Marzouki aura brodé autour d’images par dizaines. Pour un président se détachant du paraître, Moncef Marzouki a été le candidat ayant le plus travaillé autour de l’image qu’il dégage.

Quant à BCE, il n’aura pas fait un grand effort de ce côté, hormis le fait d’avoir adopté un style un peu plus décontracté que celui qui lui est habituel le jour de sa rencontre avec des jeunes au théâtre « L’Etoile du Nord ». On l’aura vu on ne peut plus conventionnel, en costume, à tous ses déplacements. Incarnant ainsi l’image qu’on voudrait qu’il ait, lui que certains disent ambitionner de voir récupérer le « prestige perdu de l’Etat ». Ce prestige passant aux yeux de beaucoup par le paraître. « Je peux vous représenter parce que je suis comme vous », pourrait-on déduire du paraître d’un BCE presqu’ordinairement représenté. Une image qui parle à ceux qui sont sensibles à son conformisme vestimentaire et à son respect des codes en la matière.

BCE n’hésitera cependant pas, tout en restant dans le conventionnel, à faire de l’original dans la copie, celle d’un leader dont il adopte idées, lunettes et autres accessoires.
« Je suis un second Bourguiba, je suis un leader, je suis le sauveur de la Tunisie », pourrait-on déduire d’une opération de communication prenant l’apparence comme un vecteur permettant de toucher la cible, celle du potentiel électeur.


La communication par le discours :

Il est un autre moyen aussi direct que le paraître pouvant créer un contact avec l’électorat. Il s’agit du discours qui prend une forme verbale et non parlée par moments, à travers une attitude, une manière d’être, un geste, une initiative…
De nos deux candidats à la présidentielle, dans ce contexte, nous retiendrons deux paradigmes prépondérants et perçus d’une manière différente d’une part et de l’autre. Ainsi, du côté de Moncef Marzouki, nous verrons, à profusion, dans le discours employé, deux thématiques centrales : la révolution et ses hommes, l’ancien régime et ses azlems (sbires). Aux yeux des pro-Marzouki et dans le discours de leur candidat, leur camp est celui des garants des valeurs de renouveau pour le pays affrontant ceux qui incarnent, selon eux toujours, un régime représenté péjorativement et tentant d’effectuer son retour à travers Nidaa et son candidat.

Le « valeureux » Moncef Marzouki se présente, à cet égard, dans une image chevaleresque, comme celui qui appelle, via Twitter certes, mais dans un style quasi moyenâgeux, son concurrent politique à un duel, usant d’un langage choisi puisé dans ce même registre de langue.
Quant à BCE, son discours sera basé sur des répliques se voulant rassurantes, répétées comme des leitmotivs que percevra ainsi celui qui aura suivi ses différentes interventions radiophoniques et télévisées. BCE rassurera essentiellement par rapport à l’avenir du pays en rappelant, par moments, les trois années de la Troïka et en promettant une rupture par rapport aux dérives les ayant marquées.

Béji Caïd Essebsi aura aussi marqué les esprits par une spontanéité verbale ne semblant pas être maîtrisée (positivement ou négativement, cela dépend de ceux qui le réceptionnent). Plusieurs écarts de langage ont caractérisé les interventions publiques de BCE, tant dans des mots familiers que dans des allusions décalées en relation avec son âge et son état de santé.

Son discours à la veille du silence électoral, à l’avenue Bourguiba, a été plus frontal. BCE y a tancé son concurrent en évoquant, dans une mise en abyme bien ciblée, sa campagne et celle de Moncef Marzouki, tournée vers une critique basée sur le mensonge, a-t-il lancé.

Nous le verrons, ainsi, chercher, par l’attitude, une conciliation avec l’islam tunisien réputé pour sa modération, en rencontrant des imams. Nous le verrons aussi se rendre au mausolée de Sidi Bel Hassen, comme pour rappeler l’image des mausolées brulés en nombre par les extrémistes en la suppléant par une image d’attachement et de vénération envers le patrimoine tunisien.

BCE s’est aussi fait entourer de certaines figures emblématiques, voulues comme moyen de véhiculer des messages bien orientés. Nous avons ainsi vu, à ses côtés, Basma Khalfaoui, veuve de feu Chokri Belaïd qui incarne un front du Front populaire et la sœur de feu Socrate Cherni présente comme pour rendre hommage aux martyrs tunisiens. Sur la scène de l’avenue Bourguiba à l’événement clôturant la campagne, était aussi présent le chanteur de rap Kafon qui incarne, dans cette campagne, la jeunesse qu’on cherche à attirer vers ce candidat à qui on reproche surtout l’âge avancé.


Les visites de terrain :

Les visites de terrain auront, quant à elles, été le lieu de mise en avant de la popularité. Les deux candidats se sont offerts des bains de foule, ont serré des mains par milliers et se sont laissés embrasser, chérir, aduler…

Nombreuses d’une part et de l’autre, les rencontres avec la population sont le moyen le plus direct de parvenir à sa cible. Encore faut-il qu’il n’y ait pas mise en scène, choix de figurants, populisme excessif et rebutant. Pour ce qui est de Moncef Marzouki, il a parcouru le pays du nord au sud. Confronté à un accueil plutôt repoussant dans certaines régions, il a poursuivi son planning en allant à la rencontre de ceux qui le soutiennent dans les villes les plus reculées de la Tunisie.

Béji Caïd Essebsi a, quant à lui, effectué des visites plus ciblées : les villes côtières à travers une visite aux marins de Bizerte, le sud à travers une visite à Tozeur, les quartiers populaires à travers la Cité Hlel, le Tunis profond à travers Bab Souika, le nord ouest à travers le Kef, le centre ouest, désigné comme le berceau de la révolution à travers Kasserine. Autant de visites marquées par des moments clés, savamment étudiés au préalable par les « pro de la com » mis au service du candidat de Nidaa. On le verra ainsi se rendre, dans un geste symbolique, au domicile de Socrate Cherni, martyr tombé en proie au terrorisme et à l’extrémisme religieux. Nous le verrons à l’écoute des marins dans la région de Bizerte, pleurer d’émotion en voyant la pauvreté à Bab Souika, s’assoir dans un café à la Cité Hlel et devant une foule attentive dans une palmeraie à Tozeur.

Sorties symboliques évitant toute dispersion, un discours direct dénué de langage spécialisé et voulu accessible à la majorité des électeurs potentiels sont donc les points d’orgue de la communication de BCE. En atteste, l’émission questions-réponses ayant été diffusée les soirs du jeudi et du mercredi avec les deux candidats. A défaut du traditionnel duel voulu par Moncef Marzouki, refusé par le candidat de Nidaa, nous avons pu voir les deux candidats, avec un jour d’écart, répondre aux mêmes questions. Ce qui en est ressorti, c’est un BCE laconique et un Moncef Marzouki prolixe et un débat ayant duré 50 minutes pour ce dernier et 20 minutes de moins pour le premier.

Du côté de Nidaa on y verra un discours percutant en opposition à celui dispersé de Moncef Marzouki, et du côté des adeptes de celui-ci on y verra un manque de connaissance en la gestion présidentielle d’un pays.

Le point d’orgue de la campagne de Nidaa aura été un événement d’envergure qui a eu lieu à l’avenue Bourguiba, à la veille du silence électoral. Un rassemblement qui s’est voulu festif, symbolique et aux allures de victoire unificatrice. La tribune a été, en effet, investie par des leaders politiques représentant des partis et des parties soutenant le candidat de Nidaa Tounes.

La campagne d’affichage :

Cela fait plus d’un mois, soit depuis le début de la campagne pour le premier tour de la présidentielle, que la politique s’affiche à coup de posters géants sur les murs de différentes villes tunisiennes. Slogans à l’appui, des candidats à la présidentielle ont essayé de se faire connaître et de se faire remarquer. Les deux candidats restés en lice n’ont pas dérogé à la règle.

Moncef Marzouki a débuté la campagne, par des affiches faisant le tour des murs Facebook de ses fans et de ses pages officielles et portant un slogan plagié à l’ancien président ivoirien Gbagbo. « Nous gagnons ou nous gagnons», lisait-on, dans un premier temps, sur ces affiches de celui qui ne semble voir qu’une éventualité positive à son projet, occultant volontairement toute possibilité de défaite. De quoi revigorer ses troupes et les rassurer à travers une attitude assurée. Ensuite, ce slogan s’est voulu plus large et plus englobant, à travers un autre moins tourné vers soi : « La Tunisie vaincra ! », pouvait-on lire sur des affiches où trônait un Moncef Marzouki souriant devant un fond mi-noir mi-blanc, aussi dichotomique et peu nuancé que celui de la vision politique du fondateur du CPR.

La dernière ligne droite avant le silence électoral a été marquée par un affichage urbain voulu agressif et provocant à l’égard de l’adversaire, en parodiant ses répliques et en plagiant la charte graphique de sa campagne. Nous verrons ainsi une campagne de Moncef Marzouki jouant sur des mots rappelant que celui-ci est docteur, faisant remarquer que, quand il avance la réplique « elle n’est qu’une femme » (à l’égard d’une dirigeante d’Ennahdha), BCE insulte nos mères, et l’appelant à accepter le duel, comme on appelle un adversaire à venir se battre.

La campagne du président candidat à sa propre succession prend, ainsi, une tournure cynique, et tournée exclusivement, ou presque, à l’adversaire et non à soi. Cette démarche a pris pour base l’allusion à l’âge du candidat adversaire, comme le montre une affiche accrochée en l’après-midi du 18 décembre 2014. Une affiche qui a suscité la polémique même parmi les adeptes de Moncef Marzouki, car perçue comme étant contraire aux valeurs de respect d’autrui et comme un dénigrement d’une personne à cause de son âge.

Ces allusions qui, en termes de réceptivité, divisent, sont en décalage avec les valeurs de civisme et de respect prônées par le candidat Marzouki. La campagne de Moncef Marzouki prend donc, en cette dernière ligne droite avant le jour J, une tournure défensive et invective, dépassant les valeurs pour aller vers un prosaïsme inhabituel en matière de communication politique. Sur la dernière affiche évoquée plus haut, on voit ainsi un smiley tirant la langue. La politique des langues tirées remplace celle des discours de fond qui, à couteaux tirés, sont aptes d’éclairer l’électeur potentiel vers le meilleur des choix à faire.

Du côté de BCE, la campagne pour le second tour de la présidentielle avait surfé, à ses débuts, sur une vague d’attaques indirectes qui, à coup d’affiches géantes, rappelaient le parcours du provisoire qu’incarne Moncef Marzouki. Une série d’affiches avaient été placardées sur les murs de Tunis rappelant que la pauvreté est provisoire, comme le chômage, l’ignorance, le terrorisme et la chevrotine. Un jeu percutant sur le sens de provisoire rattaché dans les esprits à Moncef Marzouki président de la Tunisie pour une durée déterminée et sur l’image de morts, de blessés, de personnes vulnérables présentées comme les victimes du « provisoire » à remplacer et dans la durée !

La campagne de BCE a pris, ensuite, des allures unificatrices basées sur un affichage de mots en arabe dialectal faisant référence aux valeurs quasi universelles de travail, d’études, d’amour de son prochain, appelant à ce que vive la mélia ( tenue féminine traditionnelle), comme le palmier ( logo du parti Nidaa), la mer, ou la presse… Un champ lexical large et varié a été exploré au profit d’une campagne aux couleurs diverses non attachées à celles distinctives du parti de BCE, en l’occurrence le rouge et le blanc du drapeau national. Cette campagne se voulait optimiste diffusant un message positif parlant à tous les esprits, au-delà des distinctions politiques et idéologiques. A elle s’étaient ajoutées des affiches plus directes, mettant en valeur un BCE « président de la République ». Ce qui est encore une éventualité est presque présenté, à travers ces affiches, comme un fait.

Dans un pays qui apprend encore la démocratie, la campagne pour la présidentielle nous a rappelés à plusieurs occurrences que nous en apprenons aussi les valeurs, celles de respect de l’adversité et de l’intelligence de l’électorat. La campagne dont les effets, sur le court terme, ont suscité, parfois, la polémique, n’aura peut-être pas un grand effet sur le moyen terme, soit le 21 décembre. Chaque candidat n’ayant, vraisemblablement, prêché que des conquis, suscitant uniquement l’extase de ses propres troupes. Les résultats du scrutin nous diront si, parmi les indécis, il y en aura qui ont été sensibles à la campagne d’un candidat ou d’un autre, au-delà des consignes de vote directes et indirectes ou des choix imposés par alliance.

Lieu de concrétisation de valeurs ou d’absence de valeurs, expression d’un savoir-faire savant ou appris sur le tas, la communication politique est désormais un domaine porteur dans ce pays apprenant la diversité. Pourvu que l’apprentissage atteigne, un jour, les sommets de la maîtrise de la communication politique, sans toucher le fond en matière d’éthique envers l’adversaire et de respect pour les électeurs que nous sommes !