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FOCUS | CULTURE | Arabie Saoudite : Viviers créatifs et rayonnement national et international

L’Arabie Saoudite se prépare pour l’échéance de 2030, date à laquelle le royaume accueillera l’Exposition universelle et entend marquer une transition importante dans son histoire. Dans ce pays où les moins de trente ans représentent près de 70% de la population, plusieurs projets et actions se mettent en place en faveur d’ouvertures culturelles et d’opportunités créatives au profit de cette tranche et de tous ceux que la culture intéresse. Cela donne lieu à des projets innovants, des partenariats en nombre et une volonté stratégique disposant de budgets conséquents. L’Arabie Saoudite dépense des millions pour réaliser ces objectifs ambitieux : ouvrir 200 musées et organiser 400 événements annuels d’ici 2030. Voici une sélection- très loin d’être exhaustive- d’événements récents, en cours et à venir.

Parfums d’Orient, une exposition hommage aux senteurs d’Arabie

C’est un voyage olfactif au fil des œuvres et des expériences que promet l’exposition Parfums d’Orient qui a pris place au Musée national de Riyad en Arabie Saoudite. Après l’institut du Monde arabe qui en est l’instigateur, cet événement a voyagé en Orient, lieu éponyme, dont les senteurs sont mises en valeur à travers près de 200 œuvres.

Entre fragrances florales et épicées, vestiges historiques en lien avec le thème ou portraits photographiques, cette exposition parcourt les preuves de l’ancrage historique de l’usage du parfum et de sa production dans les terres d’Orient.

Le visiteur découvre de lui-même les odeurs mises en avant tout au long de son parcours. Appuyant sur un bouton, il est invité à sentir les effluves de roses, de fleurs d’Oranger ou d’ambre.

Parcourant un cycle olfactif, il découvre l’évolution des senteurs au fur et à mesure des ajouts d’éléments parfumés à la base de safran ou de oud et explore l’illustration de l’importance de rituels en lien avec le parfum. Différentes cultures sont évoquées à travers des photos, des productions visuelles et manuelles, des accessoires inhérents à l’art de se parfumer.

Dans un des pavillons, des vendeurs de parfums et d’encens (qui occupent des pans entiers de commerces traditionnels) prennent la parole à travers des extraits de documentaires. Dans un autre, les hommes de la province saoudienne Jizan démontrent la symbolique des accessoires floraux dont l’usage est, chez eux, conjugué au masculin. Dans un autre espace, le visiteur découvre des réalisations à base de jasmin sambac qui reflètent un savoir-faire ancestral maniant les fleurs en vue de l’utilisation festive de leurs beautés et de leurs senteurs.

A travers cette exposition qui se produit en Arabie saoudite, sont mises en valeurs des traditions locales et des artistes s’intéressant au thème à l’honneur. C’est le cas de Reem Al-Nasser la Saoudienne qui met en avant un aspect culturel de la région du sud du pays dont elle est originaire. En effet, à Abou Arich les fleurs font partie de l’histoire et des rituels où, du jasmin d’Arabie, on fait des tenues et des accessoires pour femmes.

Illustrations de l’attachement à la manière d’être et de la symbolique de l’hospitalité, les senteurs s’hument et se font l’incarnation d’un pan social et historique des cultures d’Orient. Cette exposition qui s’est tenue en premier à l’Institut du Monde arabe à Paris voyage et fait vivre au visiteur ses pérégrinations olfactives et culturelles.

Parfums d’Orient se tient au Musée nationale d’Arabie saoudite à Riyad du 21 mai 2024 au 14 septembre 2024.

Ateliers d’écriture, l’art de dynamiser le monde de l’édition

La Commission de la littérature, de l’Edition et de la Traduction est un élément majeur de la scène culturelle en Arabie Saoudite. C’est un organe acteur dans la promotion, la régulation et la dynamique de production de livres.

Parmi les actions réalisées par cette commission, des ateliers créatifs en faveur des passionnés d’écriture. En mai, à Riyad, trois thèmes ont rassemblé des dizaines de personnes autour des sujets suivants : littérature jeunesse, littérature de voyage et traduction de contenus philosophiques. L’objectif était d’encourager ceux que l’écriture attire et de leur offrir un accompagnement qui favorise l’élan créatif.

La commission vise aussi à stimuler le secteur de l’édition en lançant des partenariats, des concours et des réflexions autour du monde du livre et de fonctionner comme un vivier stratégique pour le domaine dans lequel elle agit.

C’est cette même commission qui organise tous les ans la Foire du Livre, un événement qui connait une envergure et un essor croissants, avec un nombre d’exposants en hausse et une ouverture à l’échelle internationale.  Lors de la dernière édition à Riyad, deux pavillons internationaux avaient été consacrés à la Chine et à la France (le pavillon français a enregistré la participation de 80 éditeurs).

La commission crée ainsi une communauté d’auteurs aux côtés de ceux qui ont déjà eu accès au monde de l’édition et veille à la mise en place d’un écosystème dans le monde de l’édition fonctionnant comme une passerelle créative et culturelle.

Des agoras en nombre… quand le savoir rassemble

La scène culturelle saoudienne s’enrichie par l’ouverture de nouveaux lieux dédiés à la culture. Parmi ces projets, figure la Maison de la Culture dans la ville de Dammam qui est dirigée par la Saoudienne Najla Al Otaibi. Ce projet a été initié par la Commission des bibliothèques, organe institutionnel pour qui la modernisation sociétale est un des premiers objectifs. Cela se concrétise par des projets de réhabilitation et de création d’espaces dédiés à l’apprentissage, à l’innovation et aux loisirs didactiques. Deux espaces ont été lancés, 6 autres accueilleront le public bientôt et le lancement de 153 autres maisons de la Culture est planifiée pour les années à venir.

L’ouverture de lieux de lecture et de documentation et la réhabilitation de l’existant dans ce secteur vise à mobiliser l’élan créatif et faciliter l’accès à la culture. C’est le cas également de Amakan, un lieu conçu comme un rendez-vous avec la parole et ceux qu’elle intéresse. Des rencontres avec des personnalités actives dans plusieurs secteurs sont prévues à la manière de tables rondes dans la décontraction et la convivialité. C’est le cas également des « Discours des Librairies », des événements qui mettent le partage de différentes expertises au centre des débats publics.

Cette même approche de partage et de diffusion de la connaissance se retrouve également dans le cadre d’un événement de grande envergure : Le Congrès de la philosophie, une occasion d’échanges et partage de savoirs autour de penseurs et d’idées. Autre lieu dynamisant le secteur culturel : L’Art pur Foundation, une réalisation fédératrice qui joue le rôle de catalyseur d’énergies au profit de la conscience culturelle et artistique. Plusieurs actions sont menées par ce réseau pour promouvoir et encourager les artistes à travers des expositions et des ateliers.

Un parcours jusqu’à 2030 jalonné de projets éditoriaux et créatifs, voilà ce qui se dresse comme élément principal au niveau de la scène culturelle saoudienne.  Stimuler les esprits créatifs et les accompagner est au centre des missions de différents organes mis en place stratégiquement et bénéficiant des budgets nécessaires à leur efficacité.

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Passerelles | Rencontres littéraires | Shaikha Ali : Une Saoudienne passionnée d’expériences littéraires 

Shaikha travaille dans le secteur de la chimie dont elle est diplômée. Elle passe toutefois une bonne partie de son temps à vivre des expériences en lien avec sa passion pour le domaine littéraire. Ateliers d’écriture, foires du livre, expériences immersives et création de contenu digital… tout ce qui la rapproche du monde du livre l’enthousiasme et laisse présager d’une expérience créative imminente.   

Quel est le secret de votre attachement au domaine de la littérature ? 

Pour moi, la littérature guérit de tous les niveaux. Elle peut parfois expliquer ce que nous ne pouvons pas dire avec des mots. Les œuvres littéraires m’aident à me connaître et sont une fenêtre sur la connaissance d’autres cultures.

Vous n’avez pas fait de cette passion votre métier. Pourquoi ? 

Mon domaine de travail est complètement différent, et en contraste avec le parcours de la littérature. Je travaille dans le domaine de la fabrication de matières radioactives et je suis titulaire d’une maîtrise en chimie analytique, mais la littérature m’intéresse depuis le début de mes études, et je voulais devenir journaliste, mais le destin a fait de cet intérêt pour les livres une de mes principales occupations.

Vous avez participé à plusieurs ateliers d’écriture. Est-ce dans le but d’écrire un livre ?  

Cela est possible et beaucoup de mes amis proches s’y attendent. J’ai envie d’écrire et j’ai aussi envie d’apprendre à produire un contenu de qualité.

Dans vos écrits à venir, de quels sujets parleriez-vous ? 

Bien sûr, le premier choix est la littérature de voyage. J’ai un penchant pour ce style d’écriture car c’est un domaine littéraire pluriel qui se mélange également à d’autres comme les mémoires, l’autobiographie et les romans.

Dans le domaine de l’écriture et de la culture, quelles sont les réalisations saoudiennes dont vous êtes heureux et fière ?  

La création du ministère de la Culture a été l’une des meilleures réalisations dans mon pays. C’est un vaste organisme qui regroupe une Commission dédiée à la littéraire, à l’édition et à la traduction, une commission des bibliothèques, une commission du cinéma et une autre dédiée à la mode. Cela garantit une grande diversité culturelle et également des contributions avec un rayonnement national et international.

Quelles sont les occasions qui vous ont rapprochée du monde des livres et que vous considérez comme vos meilleures expériences ?

Mes meilleurs moments passés dans ce bel univers, je les ai vécus en allant à des salons du livre dans divers pays. Je garde en mémoire, notamment, l’expérience de la Foire internationale du livre de Sharjah aux Emirats Arabes Unis et celle de la Foire internationale du livre du Caire qui présente une occasion exceptionnelle en matière d’acquisition d’ouvrages et de rencontre avec ses écrivains préférés.

Parmi mes meilleures expériences figure aussi le programme de formation « Sois toi-même », lors duquel j’ai suivi un atelier de littérature de voyage.

J’ai pris part également à un marathon international de lecture au sein de l’organisme culturel « Ithra » et ce à la ville saoudienne Dhahran. Je rappelle d’ailleurs que les lieux qui abritent ce haut-lieu de la culture bâtiment ont été conçus par la défunte et très renommée architecte Zaha Hadid.

Et des moments exceptionnels, j’ai prévu d’en créer bientôt en suivant un atelier empreint d’introspection. Il s’agira d’un atelier intitulé « Shadow Writing », une nouveauté que j’aimerais découvrir et qui mettront en lumière des parties de moi en prélude d’un travail d’écriture reflétant qui je suis profondément.

À quels événements ou expositions espérez-vous assister un jour ?

La Foire internationale du livre de Tunis et la Foire internationale du livre de Mascate figurent en tête de liste de mes projets pour l’année prochaine.

J’envisage également de visiter les Foires internationales du livre de Londres et de Paris.

Si vous pouviez présenter en quelques mots la femme saoudienne instruite, que diriez-vous ?

Je crois profondément en la solidité des racines et de l’ancrage culturel. Ce sont des fondations qui reposent sur des bases solides. Chaque femme a désormais une petite responsabilité dans l’apprentissage et l’éducation de la génération actuelle et des prochaines générations afin qu’elles soient le meilleur exemple et bénéficient des expériences de celles qui les ont précédées dans le monde. A nous d’apprendre à ceux qui nous succéderont que l’avenir est plein d’expériences à transformer en belles opportunités.

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Interview | Poètes francophones : CHEHEM WATTA

Vous avez écrit une vingtaine d’œuvres. Qu’est-ce qui vous inspire ?

Beaucoup de choses. Au tout début, l’arrachement très jeune à mon espace nomade (provoqué par la scolarisation) fut le moteur de mon inspiration. L’évolution de mon pays, de la Corne d’Afrique et de l’Afrique en général et leurs multiples défis ont continué à m’interpeller sans cesse. Mes origines d’enfant de pasteurs nomades, issu d’un pays qui affronte son destin courageusement, sont des sources d’inspiration et d’encouragement pour écrire !

Vivre et travailler dans mon pays adossé à l’Afrique, ouvert sur l’Océan Indien et face à l’Arabie constitue une richesse et une opportunité formidables qui ne peuvent que me pousser dans les bras de l’écriture. Malgré les difficultés,  nous sommes toujours-là, debout et dignes, sur la Route du Monde ! Nous les Djiboutiens, nous ne nous sentons pas seuls au Monde : nous avons beaucoup de choses à dire, à écrire par nous-mêmes, à partager, à échanger, à dénoncer, à améliorer, etc.

Il n’y a pas que cela ! Il y a ces violences aveugles et déshumanisantes, ces guerres et conflits avec ces lots de famine et de privation, ces sécheresses récurrentes qui ravagent et déracinent la vie des milliers de femmes, d’enfants et de vieillards, qui jettent notre jeunesse sur des routes dangereuses vers des destins et des pays qu’ils croient meilleurs ; des violences contre les femmes par exemple sont autant de situations qui m’interpellent. Bien-sûr il y a cet immense réservoir de l’imaginaire nomade, la beauté des paysages sublimes de nos savanes où l’Homme a commencé à marcher ; les couchers du soleil qui flamboient à l’horizon … Oui, pour les nomades, l’horizon est la demeure des Hommes libres ! Pour un poète tout cela constitue une source d’inspiration, s’il sait écouter la respiration du monde…

Que visez-vous à travers vos écrits ?

Je n’ai pas beaucoup de prétentions. Écrire pour moi, c’est avant tout partager. Écrire est un acte individuel qui permet l’émancipation ainsi que l’ouverture sur l’Autre, sur le vaste monde ! L’écriture est un formidable moyen pour sortir de l’isolement et en même temps, instaurer un dialogue avec soi-même, un cheminement dans le silence et la solitude. Quelques fois, c’est une parole portée pour partager notre façon de voir, de penser notre propre cheminement, notre diversité culturelle et de faire résonner notre voix singulière parmi tant d’autres voix.

Nous avons dans cette Corne d’Afrique la POÉSIE – genre majeur- qui permet aux « bergers-poètes » de faire rayonner un mode de vie (certes en grande difficulté) dont les racines sont des valeurs de solidarité, de liberté, de courage, d’hospitalité et de résilience. Cette poésie est un patrimoine inestimable qu’il nous faut faire fructifier, pour mieux vivre dans un monde en transformation.

Au profit de quelle (s) problématique(s) sociale (s) et humaine (s) souhaiteriez-vous réitérer et maintenir votre engagement ?

Refuser les violences générées par la migration humaine et celles contre les femmes ; s’engager contre le rabaissement de notre dignité humaine (l’esclavage moderne) ; refuser le déclassement qui s’opère contre l’Afrique qui reste toujours dépréciée par le modèle socio-culturel, économique et politique dominant. Par exemple, lorsqu’on parle d’un pays d’Afrique, on a toujours cette formule incroyable : « c’est un des pays les plus pauvres au monde », comme si nous étions condamnés à rester pauvres ou affamés, comme s’il s’agit d’une « identité » portée comme un stigmate par tant de peuples d’Afrique et d’Asie.

Mais nos cultures et traditions doivent être questionnées et combattues lorsqu’elles justifient et continuent à pratiquer par exemple les mutilations génitales féminines et discriminent nos femmes – c’est ce que je dénonce entre autres dans mon livre ‘ Les corps sales’. J’ai écrit aussi un texte qui s’intitule « La femme qui brûle » (dans le recueil ‘Sur les Soleils de Houroud’) qui dénonce les mariages arrangés ou encore un regard illisible porté sur nos femmes. Pour refuser ces situations sociales et culturelles intolérables, beaucoup de nos jeunes filles se sont immolées par le feu. Non seulement elles mettent le feu à leurs corps mais « brûlent » ainsi ces règles sociales et culturelles « illisibles » sur la femme et son corps.

Il y a aussi la transformation drastique du mode de vie des pasteurs nomades, venant gonfler nos bidonvilles, de nos enfants jetés dans une misère sociale et culturelle intolérable dans un milieu urbain qui dérègle nos modes de vie pourtant tournés vers la solidarité, l’entraide et le partage. Ces mutations sociales abruptes peuvent être dangereuses, transforment nos identités, nous mettant à la merci de la mondialisation qui broie tout sur son passage (voir le recueil de nouvelles ‘Amours nomades’). La migration massive de la jeunesse africaine vers l’Europe reste un problème majeur car, sur ces routes qu’elle emprunte, ce sont des Africains eux-mêmes qui les humilient, les déshumanisent en les vendant comme « des pièces détachées » de l’Humanité.

Vous avez obtenu plusieurs prix dont un récompensant l’ensemble de votre œuvre. Comment vivez-vous cette reconnaissance officielle ?

C’est une bonne chose. Cette récompense me donne envie de continuer à partager mon expérience littéraire.  A travers moi, c’est mon pays qui est reconnu.

Comment définiriez-vous l’œuvre nomade autrement que par l’adjectif qu’on y associe ?

Elle puise ses racines dans l’identité des pasteurs nomades. Elle tire son essence aussi bien dans un espace géographique (par exemple le désert, la savane, etc.) que dans l’imaginaire de ce mode de vie qui se caractérise par la liberté de mouvement et l’ouverture sur le monde : source d’introspection, de dialogue avec soi-même, propice au jaillissement poétique. Mon premier recueil de poésie ‘Pèlerin d’errance’ évoque la recherche de l’eau comme une sorte de pèlerinage qui s’organise autour de « sœur-eau ».

D’autres recueils comme ‘Cahier de brouillon des poèmes du désert’ et ‘Testament du désert’ célèbrent la terre et les paysages, la marche et le silence où l’on peut puiser l’inspiration poétique à l’écoute de l’oralité. Dans ce dernier recueil, je tente de dépasser la métaphore du monde perdu et d’accepter le dérèglement des horizons nomades. Il faut dire que dans la marche qu’a expérimentée aussi le poète Arthur Rimbaud, dans ces contrées de la Corne d’Afrique, après son renoncement poétique, (voir ‘Rimbaud l’Africain, diseur de silence’) l’espace s’enfle, le temps s’allonge, le silence s’épaissit comme pour nous permettre d’accéder à une autre langue, essentiellement poétique. Mais la poésie pour nous, descendants des pasteurs nomades, ne peut servir de refuge, il faut constamment la renouveler, puisant dans nos mémoires souvent déchiquetées. Alors, il nous faudra écrire encore et encore ce chaos et instaurer des jonctions avec des peintres. C’est ce que je tente avec, entre autres, Patrick Singh dans ‘Furigraphies des mirages’ : mirages qui deviennent un territoire de poème et de peinture.

Vous avez présidé l’Association des Écrivains djiboutiens à son lancement en 1996 et ce pendant quatre ans. Quel état des lieux faites-vous, plusieurs années après, de la scène littéraire à Djibouti ?

Nous avons créé dans les années 90 un « groupe de liaison de la promotion de la littérature » d’expression française. Il regroupait des Français comme des Djiboutiens amoureux de la littérature.

Ainsi sont apparus sur la scène de la littérature des auteurs toujours présents aujourd’hui tels que Idriss Youssouf Elmi, Omar Youssouf Ali, Abdi Ismail Abdi (écrivain formidable que nous avons perdu très tôt), Choukri Osman Guedi, Aicha Mohamed Robleh, Abdi Mohamed Farah pour ne citer que ceux-là. Il faut préciser que notre grand écrivain Abdourhaman Waberi qui rayonnait à partir de la France et dont les publications avaient un grand écho dans notre pays a participé aux manifestations littéraires.

C’est dans l’effervescence des manifestations « Lire en fête » ou « Fête du livre » et la continuité de ce « Groupe de Liaison » que nous avons créé la première Association des Écrivains Djiboutiens qui regroupaient l’ensemble des écrivains ainsi que les amoureux de la littérature. On peut dire que cette association dispose d’un bilan positif car cette scène littéraire n’a fait que s’agrandir avec des jeunes écrivains qui, aujourd’hui, assurent la relève de manière dynamique et assumée.

La mise en place de l’Université de Djibouti fut bénéfique à l’essor de la littérature djiboutienne car c’est avec l’apport des chercheurs et de nouveaux auteurs talentueux que cette association s’est renouvelée, avec à sa tête, le docteur Moussa Souleiman. Il y a deux ans de cela, elle s’est donc reconstituée, participant activement à des manifestations nationales de grande envergure comme la « fête de la lecture » organisée par le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation professionnelle et « le Salon du Livre Djiboutien » du Ministère de la Jeunesse et de la Culture dont le Commissaire Général de deux éditions (2023 et 2024) n’est tout autre que le conteur djiboutien : Omar Youssouf Ali.

Ce qui change la donne pour la littérature djiboutienne est la présence des maisons d’édition djiboutiennes qui offrent des possibilités d’édition sur place tels que « Le Francolin » et « Discorama », auxquelles s’ajoute une nouvelle maison d’édition « Deeqsan » fondée par le grand écrivain djiboutien : Idriss Youssouf Elmi. Cette maison d’édition a la particularité d’éditer des livres en trois langues : Français, Somali et Afar. Il s’agit d’une offre qui change fondamentalement la donne, car sur le marché du livre les langues nationales et la traduction des œuvres font une entrée remarquable.

Votre biographie est diversifiée. On y retrouve de la poésie, du théâtre, du récit, des nouvelles et bientôt un roman… De quel genre vous sentez-vous plus proche ?

La poésie est mon genre préféré. Il faut dire que la spécificité remarquable de la littérature djiboutienne est la place de la poésie dans l’écriture de chaque auteur(e). Si tous n’écrivent pas la poésie, leurs écrits respirent la poésie ! Cela reflète l’importance de l’espace et de l’imaginaire nomades qu’elle véhicule, avec une liberté de parole et un ton qui lui sont singuliers.

Dans mes derniers livres publiés par l’excellente maison d’édition « Dumerchez » la poésie que j’écris chemine dorénavant avec un compagnon de choix : la peinture. C’est une voie fructueuse pour entretisser des liens forts avec des peintres tels que Patrick Singh, Thierry Laval et Selome Muleta.

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A lire: Quand le livre insuffle des valeurs

Conversations féminines : Un livre pour arracher sa place

Conversations féminines est un livre de Zoubida Fall édité chez Saaraba et réalisé à partir des podcasts dans lesquels elle avait pour invitées des Sénégalaises de tous bords.

L’auteure présente 17 profils féminins à travers les entretiens qu’elle a menés avec elles. On retrouve dans cette sélection : l’économiste Thiaba Camara Sy, la chercheuse Coumba Touré, la cinéaste Fatou Kandé Sengor, la styliste Oumou Sy, la journaliste Diatou cissé, l’animatrice radio et productrice Maïmouna Dembellé, la militante féministe Marie-Angélique Savané, l’auteure Fatima Faye, l’étudiante et jeune Ndeye Dieumb Tall, l’ancienne secrétaire générale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest Fatimatou Zahra Diop, l’historienne et militante Penda Mbow, la sociologue Marema Touré Thiam, l’universitaire Marame Gueye, l’actrice Marie-Madeleine Diallo et la sociologue Fatou Sow.

Chaque profil a ses spécificités mais pourrait, à travers les valeurs qu’il reflète, être impactant pour d’autres femmes.

Tel est l’objectif de l’auteure qui a choisi comme sous-titre à son ouvrage : « Des places assignées à celles arrachées ».

A travers les récits des parcours souvent laborieux de ces femmes, la productrice de podcasts a fait un livre inspirant pour de nombreuses femmes que la société conditionne dans des rôles qu’elles souhaitent dépasser.

« Je suis nostalgique d’un temps que je ne connaîtrai jamais… Et c’est la genèse même de Conversations Féminines, podcast où j’ai voulu transmettre ce que d’autres femmes comme moi ont à dire au delà de ce qu’elles montrent, et présenter de « nouveaux » modèles féminins aux générations de femmes actuelles et futures », écrit Zoubida Fall .

Mettant en avant la persévérance, la résilience et le pouvoir de l’ambition, ce livre dresse un portrait commun aux femmes que l’on y retrouve faisant de la volonté une clé de réussite pouvant faire bouger les visions sociales les plus immuables.

Veiller sur Elle : Un Goncourt pour couronner le talent de Jean-Baptiste Andrea

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andrea publié aux Editions L’Iconoclaste a obtenu le Prix Goncourt 2023.

Dans ce roman, l’auteur dresse une trame romanesque ayant pour jalons les grands événements du XXème siècle dont le fascisme. Dans une Italie qui connaît son épisode historique le plus marquant, deux âmes se rencontrent d’une manière inattendue mais sublime.

Mimo, personnage pauvre ayant de l’or entre les mains : la sculpture et Viola Orsini, héritière d’une famille aisée. L’un est un nain qui apprend son métier et aiguise son talent aux côtés d’un oncle qui le maltraite et l’autre est une aristocrate dotée d’une ambition dépassant le confort de son statut.

Des passions antagonistes prennent naissance tout au long du roman et consacrent le côté fantastique des rencontres attractives.

Jean-Baptiste Andréa n’en est pas à sa première consécration. Ses livres ont obtenu plusieurs prix dont : le Prix Fémina des lycéens et le Prix des lycéens Folio pour « Ma reine », le Prix des lecteurs Privat pour « Cent millions d’années et un jour », le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Etonnants voyageurs pour « Des diables et des saints » …

L’auteur primé est aussi scénariste et réalisateur récompensé plusieurs fois pour Dead End, film dont il est le scénariste et le coréalisateur.

Makasi : Les aventures d’un héros prometteur

Les aventures de Makasi : Un petit enfant peureux est un livre pour enfants écrit par Trycia Nyota Van Den Berg. L’auteure est économiste de formation. Elle est experte en intelligence stratégique et travaille dans le secteur diplomatique. Un univers bien loin de celui du livre vers lequel elle s’est orientée par passion pour l’écrit et par intérêt pour l’éducation.

Dans ce livre, elle a choisi de mettre en lumière la peur chez l’enfant, les blocages qu’elle génère et le bien que l’on récolte une fois celle-ci dépassée. Elle a choisi pour son héros un prénom signifiant fort et courageux, par antagonisme avec son état d’esprit initial.

En effet, le petit garçon semble, selon les situations décrites, ne pas avoir confiance en lui-même et avoir des peurs, en apparence, insurmontables. C’est en décidant d’aller à la découverte de la savane, qu’il affronte les objets de ses peurs et découvre la manière de les gérer au contact des personnages qu’il y rencontre. Un parcours initiatique s’opère dans ce livre. Il est le résultat de partages d’expériences et de travail sur soi.

Trycia Nyota Van Den Berg expose, à travers ce récit, une notion qu’elle a développée dans le cadre de son programme de coaching en neurosciences motivationnelles : le Yohali, cet art d’être soi et de savoir percevoir le monde.

L’aventure de Makasi existe également en version audio avec des incrustations musicales. C’est un ouvrage qui a été réalisé comme un projet familial : illustré par l’auteure, coécrit avec le fils, composé musicalement par le conjoint.

Compte tenu de l’engouement que connaît ce livre, l’idée d’autres aventures de Makasi fait partie des projets de Trycia Nyota Van Den Berg.

Eva, capitaine, un récit pour inspirer la détermination

Capitaine Eva championne d’Afrique est un récit de courage et de persévérance au féminin. Son auteure Marie-Alix de Putter y relate les aventures d’une fille passionnée de football et dont le talent la fait accéder au poste de capitaine de son équipe.

Confrontée à l’échec et aux doutes, celle-ci vit une remise en question. La tournure psychologique de ce récit met l’accent sur l’importance de qualités comme la persévérance et de valeurs comme la confiance en soi à développer pour réussir et pour dépasser les obstacles y compris ceux qui naissent en soi.

Cette aventure est le deuxième opus d’un focus porté sur un personnage atypique par ses choix. Eva va, en effet, à l’encontre du conventionnel et quand sa détermination à le faire est mise à mal, ses réactions deviennent une leçon pour d’autres filles qui, comme elle, sont confrontées au poids de la convention et des blocages psychologiques qu’elle génère.

L’auteure est une écrivaine et conférencière franco-camerounaise. Elle a publié d’autres ouvrages pour jeune public mettant en avant des profils africains et féminins. Elle est également investie dans des projets de nature sociale et psychologique (société civile et santé mentale).

La narration est accompagnée d’illustrations réalisées par Samuel Koffi, designer, illustrateur et directeur artistique diplômé de l’Ecole des beaux-arts d’Abidjan.

Capitaine Eva est conçu comme un récit d’aventures « qui rappelle que chaque cœur, quel que soit son genre et son âge, peut battre au rythme des rêves réalisables malgré les « malgré », d’après son auteure ».

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Aimé Césaire : « À ma mère » L’hommage originel

Biographie

Le poète Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 en Martinique d’un père fonctionnaire et d’une mère couturière.

Durant ses études à Paris au lycée Louis-Le-Grand, il a fait la rencontre de Léopold Senghor, le grand poète et homme politique sénégalais. Il a découvert, également, à travers ses rencontres estudiantines, ce que plusieurs de ses compatriotes de culture vivent comme de l’oppression culturelle visant à l’assimilation.

C’est dans ce contexte que se sont développées les idées fondatrices de la négritude, dont il est devenu l’un des chefs de file.

Également engagé en politique, Césaire a été député puis maire de Fort-de-France. Il a aussi été président du Conseil régional de la Martinique.

Aimé Césaire est à la fois poète, dramaturge et essayiste. Il a à son actif des dizaines d’œuvres, dont : 10 recueils de poèmes, 4 pièces de théâtre, 5 essais.

À ma mère

Ma mère ne s’opposait à rien
Elle était accueil
Elle était comme la lune
Qui accueille la lumière du soleil…

Ma mère souriait à la vie
Je l’ai vue sourire…
Elle apprenait avec patience à se faire à tout :
Elle tâchait de se tirer des misères
Que lui réservait l’existence…

Elle communiait aux joies.
Elle avait appris de sa mère, ma grand-mère,
Que la vie est un don,
Un don que l’on reçoit
Un don qu’il faut entretenir,
Un don qu’il faut communiquer…

Elle ne travaillait pas pour s’enrichir
Elle travaillait pour vivre…
Vivre pour elle, c’était marcher avec mon père.
Elle faisait tout pour se montrer digne de son mari…

Elle entreprenait tout
Pour se montrer digne de ses enfants…
Quand il s’agissait de rendre heureux
Elle ne calculait pas

Aimé Césaire, poète antillais 1913-2008

Dans ce poème, Césaire fait l’éloge de sa mère. Il la décrit et relate le parcours de sa vie, il l’évoque à travers ses croyances, son héritage culturel et le souvenir qu’il a gardé d’elle. Le titre choisi fait de ce poème une lettre conçue comme un hommage à la figure maternelle.

La mère, l’incarnation de la perfection

Le poème s’ouvre sur une phrase négative : « Ma mère ne s’opposait à rien ». Le poète choisit de présenter sa mère en ne se contentant pas de ses qualités et de ses actions mais en faisant part de ce qu’elle n’est pas et de ce qu’elle ne fait pas.

Deux autres phrases négatives sont utilisées : « Elle ne travaillait pas pour s’enrichir », « Elle ne calculait pas ». Tout au long des vers suivants, le poète opte pour un style argumentatif et procède à la description de sa mère et de la conception qu’elle a de la vie.

Pour cela, plusieurs figures de style sont employées. La métaphore : « Elle était accueil ». La comparaison : « Elle était comme la lune / Qui accueille la lumière du soleil… » Et l’emphase, présente à travers le recours à « tout » : « Elle apprenait avec patience à se faire à tout », « Elle faisait tout pour se montrer digne de son mari », « Elle entreprenait tout ».

Le poète recourt à des images donnant à sa mère un aspect surnaturel. Il l’assimile à un astre et la dote de caractère presque divin : « Elle était accueil ». Il alterne entre l’éloge de l’exceptionnel qu’elle porte en elle et sa manière de la percevoir au quotidien. L’affirmation « Je l’ai vue sourire » intervient à la deuxième strophe comme une preuve de l’image métaphorique qui la précède : « Ma mère souriait à la vie ».

Selon le poète, sa mère entreprenait un rapport spirituel avec la vie et ce qu’elle présente de plaisant : « Elle communiait aux joies ». Il explique l’origine de ce savoir-faire exceptionnel : l’héritage maternel. Cette capacité à entrer en communion avec le bonheur a été inculquée à la mère par sa mère à elle, comme un don exceptionnel qui se transmet d’une génération à une autre et dont l’essence est : concevoir la vie comme un don, « Un don que l’on reçoit / Un don qu’il faut entretenir, / Un don qu’il faut communiquer… ». L’existence en devient, selon cette conception familiale, un privilège qui ne se vit pas dans la passivité, mais qui s’apprécie à travers le soin qu’on y accorde et le plaisir qu’on a à le partager.

La mère, image du sacrifice et de la résilience

Outre son caractère exceptionnel, la mère du poète est décrite à travers sa capacité à dépasser les problèmes et sa manière d’appréhender son quotidien et ses relations avec sa famille.

En effet, cette mère ferait preuve de résilience face aux difficultés :

« Elle apprenait avec patience à se faire à tout : / Elle tâchait de se tirer des misères / Que lui réservait l’existence… »

Elle est également proche de sa famille et consacre son quotidien à l’entretien de sa relation avec les membres qui la composent : « Vivre pour elle, c’était marcher avec mon père. »

Toutefois, le poète relève que sa mère était fascinée par son mari et que, malgré toutes ses qualités, elle manifestait à l’égard de celui-ci une forte admiration la poussant à faire « tout pour se montrer digne » de lui et de ses enfants.

Cette manière d’appréhender sa propre existence illustre certes le dévouement de cette mère pour sa famille, mais dénote, comme le marque le poète à deux reprises, d’un sens presque excessif du sacrifice de soi.

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Festival de Namur : le Fonds Image de la francophonie au service du cinéma

Le Festival du Film francophone de Namur s’est tenu du 30 septembre au 7 octobre 2022. Y ont été primés deux films soutenus par le Fonds Image de la Francophonie : Sous les figuies d’Erige Sehiri qui a obtenu le « Bayard d’or » et Ashkal de Youssef Chebbi qui a obtenu une mention spéciale du jury.

Le film d’Erige Sehiri « Sous les figues » a obtenu le « Bayard d’or » au Festival du Film francophone de Namur dans le cadre de sa 37ème édition. Cette production récipiendaire de la plus haute distinction du festival a été soutenue par le Fonds Image de la Francophonie.

Les actions de ce film se déroulent lors de la récolte des figues. Un cadre spatio-temporel (en été/ dans les champs) propice aux rencontres et à la convivialité mais non dénué d’allusions à l’effort et à l’épuisement.

Dans ce film, Erige Sehiri livre un regard sur une jeunesse en manque de moyens et d’opportunités, à travers un exemple tunisien aisément transposable dans des sociétés autres. Malgré la présence de ses personnages dans un cadre spatial unique (mais à ciel ouvert), l’on retrouve dans ce film l’universalisme des sentiments et un regard critique et averti porté sur le monde, sa géopolitique, sa complexité, ses vicissitudes…

Le récit est peuplé d’antagonismes : grandeur d’âme et « petites vies », horizons vastes et perspectives limitées, cadre figé et pensées en mouvement… Ce film est, de ce fait, le récit de la non-aliénation, de la non-résignation, de la recherche de la splendeur dans le quotidien. Un réalisme social en transparaît et donne une note romanesque au traitement du prosaïque.

La cinéaste a fait le choix de mettre sur le devant de la scène le combat de femmes et d’hommes évoluant dans des espaces reclus. Elle a aussi fait le choix de faire incarner cette vision par des acteurs non professionnels. Cela ne fait qu’accentuer le prisme réaliste prôné par Erige Sehiri.

Ashkal est un film du réalisateur tunisien Youssef Chebbi. Les actions de ce film se déroulent dans le Tunis moderne, parmi les grandes bâtisses et les chantiers. Puisant dans les codes du polar, le rythme effréné et le suspense soutenu, le cinéaste instaure, dans son film, une atmosphère particulière. Il y fait évoluer deux détectives à la recherche de la vérité, au milieu d’un brasier humain où se consument les efforts de la classe ouvrière.

Le cinéaste dresse le portrait d’une Tunisie postrévolutionnaire dénotant avec l’image folklorique qu’en dépeignent plusieurs productions cinématographiques. Le climat y est maussade, loin des archétypes méditerranéens. Le décor est fait de béton et les personnages sont comme happés par la grandeur des bâtiments entre lesquels ils évoluent.

Cherchant la vérité au milieu du chaos urbain, les protagonistes évoluent dans un climat menaçant. La trame narrative s’ouvrant ainsi à des sujets moins anecdotiques comme l’instabilité politique et les soubresauts sociaux qui lui sont corollaires. Le fait divers n’est, dans ce film, qu’un prétexte pour aller plus loin dans l’analyse sociale et l’étude psychologique.

Passionné d’arts plastiques et notamment de photographie argentique, Youssef Chebbi a offert, à travers ce film, une technicité particulière faisant de chaque plan une nouvelle capture de la ville et de la vie qu’y mènent ses personnages. Les tons monochromes appuient les choix dramaturgiques et invitent à une lecture particulière des faits. Le réalisateur a, par ailleurs, fait le choix de donner un des premiers rôles à une danseuse, Fatma Oussaifi, dont c’était la première expérience au cinéma. Ses choix cinématographiques ont été épaulés par l’effort d’une équipe technique défiant les conditions réelles et les moyens limités pour aboutir à la vision artistique recherchée.

Le Festival du Film francophone de Namur est un rendez-vous annuel des cinéastes qui incarne la diversité francophone et se présente comme un rassemblement annuel au service de la Francophonie. Y étaient en compétition 22 longs métrages et 25 courts métrages qui ont été évalués par deux jurys : le jury Longs métrages ayant décerné les prix pour la Compétition Officielle et le jury Émile Cantillon, ayant décerné les prix de la Compétition 1ère Œuvre.

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L’aventure du tissu ndop

Le ndop est une étoffe bleu indigo avec des motifs blancs fabriquée depuis plusieurs siècles dans le nord du Cameroun. Connu pour sa méthode de production artisanale et élaborée, ce tissu noble a évolué au fil des ans, passant des plateaux volcaniques des peuples bamilékés aux grandes maisons de couture.

On lie souvent l’Afrique au wax, mais le travail des tissus a toujours été sur le continent un savoir-faire ancestral et emblématique, une des composantes essentielles du patrimoine culturel de certains peuples et pays. C’est le cas pour le tissu ndop, dans la fabrication duquel s’illustre le nord du Cameroun.

Les premières traces de cette étoffe remontent au xve siècle, et c’est au xviiie siècle qu’il a été développé. Plus parti­culièrement ce sont les Bamilékés et les Bamouns, deux peuples des hauts plateaux volcaniques de l’ouest du pays (et proches par des ancêtres communs et des pratiques similaires) qui sont connus pour leur savoir-faire et la fabrication de ce tissu très particulier. Le tissu ndop est fabriqué par la mise côte à côte de bandes de coton bleu indigo ornées de motifs blancs géométriques ou figu­ratifs (avec des représentations de plantes ou d’animaux).

Avant de voyager vers l’ouest du pays pour les travaux de surcouture et de finition, il se tisse et trouve sa couleur définitive dans le nord du Cameroun, dans la région de Garoua. Un filage à la main, pratiqué souvent en groupe, permet aux artisans de produire la première étape d’un parcours long et précis, le tissage s’effectuant ensuite sur des métiers de petite taille, avant l’ajout par les tisserands des motifs géométriques emblématiques du ndop. Ces formes sont aussi sym­boliques car elles représentent souvent la relation de l’homme avec la nature et l’au-delà.

Elles sont en cela porteuses de signification et objet de multiples interprétations. La technique la plus ancienne se faisait au moyen d’un fil de raphia que l’on positionnait en surcouture avant de teindre le tissu. Un moyen pour obtenir des motifs en blanc, une fois le fil retiré. Une méthode fastidieuse qui a été rempla­cée par une autre qui consiste en l’uti­lisation d’une matière imperméable, la cire de bougie ou une pâte faite à partir du manioc, par exemple.

Une fois le travail de surcouture achevé, l’étoffe est plongée dans une tein­ture bleu indigo. Le contraste qui se crée grâce à « la technique de la réserve » permet ainsi de laisser apparaître des motifs blancs. Il existe également une variante de ndop présentant des motifs brodés à la main.

Du sacré au tendance

Le ndop était autrefois considéré comme un produit local chargé de valeur, qui s’offrait dans le cadre d’échanges et de transactions entre peuples et entre chefs, en signe d’amitié et de paix.

Cette noble étoffe se transmettait d’une génération à l’autre dans le cadre de rites initiatiques. Seuls d’éminents membres, souvent appartenant à des sociétés secrètes, pouvaient l’arborer, les décorations et la matière du tissu, hautement symboliques, variant selon la région et la famille.

Grâce à des pratiques nouvelles et moins élaborées, il a pro­gressivement été possible de rendre le tissu ndop plus acces­sible. À côté de la forme originelle produite exclusivement à la main par des artisans confirmés, il existe un autre type dit semi-artisanal, fabriqué à base d’un tissu industriel traité ensuite artisa­nalement. Mais il existe aussi une variante entièrement industrielle. Malgré l’attachement qu’elles vouent aux formes, aux couleurs, aux motifs, ces deux versions sont perçues de manière péjorative car noyant le marché de « pâles copies ».

Au fil des années, le ndop a perdu sa valeur symbolique et son aspect sacré, mais son industrialisation a permis d’en faire une tendance connue à l’échelle internationale. Aujourd’hui, ce tissu a permis la mise en avant du patrimoine culturel camerounais, notamment grâce à des créateurs qui l’ont utilisé d’une manière innovante, tel Cédric DeBakey, qui en a fait des accessoires de mode.

Le ndop a même inspiré les plus grandes maisons de couture comme Hermès, de telle sorte que de ce tissu ancestral des Bamilékés est née une collection de foulards en soie vendus partout sur la planète.

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Les cinémas d’afrique – Un panorama de paradoxe et de créativité

Il convient, dès l’entame, de préciser qu’il n’y a pas un cinéma africain mais des Cinémas d’Afrique, tant le continent est multiple, tant son 7e art est divers.

De cette pluralité, nous avons essayé de transmettre l’essentiel, histoire de donner aux talents du continent la place qui leur revient de droit dans le paysage cinématographique international.

Oui ! Sur la scène mondiale, le cinéma africain n’est pas un figurant à la présence honorifique. Pour preuve, les dernières sélections et les récents succès à des festivals tels que la Mostra de Venise ou Cannes.

Dieudonné Hamadi, Maïmouna Doucouré, Kaouther Ben Hania, Philippe Lacôte, Ismaël El Iraki… sont les exemples d’un foisonnement cinématographique qui a su s’imposer et qui a su aussi arracher sa place sur les podiums du monde.

Les cinéastes d’Afrique tiennent aussi la vedette dans le cadre de festivals africains.

Ces rendez-vous contribuent à créer une meilleure dynamique filmique. Ils permettent des échanges d’expertises panafricains.

Ils sont aussi l’occasion, pour les publics locaux, de renouer avec le cinéma, en l’absence de réseaux de distribution en nombre. Et c’est là, en effet, une problématique ancrant une disparité en termes de moyens entre les cinéastes du continent.

Les cinéastes africains, du Nord au Sud, ont, en revanche, un point commun : des difficultés économiques qui impactent, inévitablement, la production et la diffusion.

Heureusement que derrière ces forces vives, il y a des financements et des expertises qui poussent vers le renouveau du secteur, et des savoir-faire qui se partagent dans le cadre de collaborations et décuplent les potentialités.

Les cinémas d’Afrique, c’est plus de cinquante ans de tentatives et d’affirmations, d’Ousmane Sembène et Tahar Cheriaa, à la génération nouvelle de cinéastes qui s’imposent. Les moyens ont changé, les techniques ont évolué, le produit se perfectionne, mais la passion reste intacte, pour qu’aux yeux du monde, l’Afrique brille sur grand écran. Action !

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Ces prodiges maghrébins d’une littérature fantaisie

La littérature du Maghreb a ses piliers, mais elle repose aussi sur une nouvelle génération au talent qui, ouvrage après ouvrage, s’impose. Cette nouvelle garde d’une production francophone ancrée dans un contexte géographique et culturel particuliers, innove en styles et en thématiques. Certains ont choisi un champ d’action peu exploré par leurs prédécesseurs : le fantastique, un style innovant pour un lectorat autant en mouvance que l’imaginaire de ses auteurs. Voici une sélection de jeunes écrivains d’Algérie, du Maroc et de Tunisie qui sont une partie intégrante de l’avenir de cette littérature d’Afrique du nord qui se renouvelle.

El Mehdi El Kourti : Ce jeune marocain né en 85 s’est spécialisé dans le polar ésotérique. Un style nouveau qui a valu à l’auteur passionné d’histoire et de cryptographie son titre de « Dan Brow n» marocain.

Anis Mezzaour : Auteur né en 96 en Algérie, Mezzaour est le premier écrivain à se spécialiser dans le style fantastique en Algérie. Sa trilogie romanesque publiée entre 11 ans et 20 ans lui a valu une renommée locale. Son style fluide et ses thématiques fantasques pourraient lui ouvrir les portes d’un succès à l’international.

Mohamed Harmel : Ce Tunisien né en 1982 a cette capacité de transporter ses lecteurs entre l’onirique et le réel, entre le tourbillon de l’imagination et les tourments du tréfonds. Avec une plume maniant, avec habileté, philosophie et fantasy, Harmel a su s’imposer dans le paysage culturel maghrébin comme l’un des jeunes les plus prometteurs de sa génération.

Les incontournables auteurs contemporains tunisiens

Publié dans Les Dépêches de Brazzaville

Parmi les littératures du Maghreb, il en est une qui se distingue par ses piliers contemporains : la littérature francophone de Tunisie. Inscrits dans l’histoire et dans le présent, ces écrivains font la littérature tunisienne. A travers eux, un pan de l’Afrique expose ses spécificités et ses problématiques, son savoir-faire qui se renouvelle et ses malaises qui se perpétuent.

Ali Bécheur

Il est essayiste, romancier et nouvelliste. Virtuose du mot et de l’idée il a publié d’une dizaine d’ouvrages. Becheur plonge ses lecteurs dans sa Tunisie aussi chère que volatile. Se côtoient dans ses ouvrages le mal-être culturel et le bien-être que nourrit le souvenir, parfois obsédant parfois catalyseur d’énergie. Ali Becheur magnifie la présence féminine – même quand celle-ci se fait absence. Sous sa plume le passé et ses figures, dont celle très emblématique du père, se réincarnent, défiant la mort et ressurgissant d’un passé qui, visiblement, ne meurt jamais et qui, entre les lignes de Ali Becheur, renaît.

Hélé Beji

Elle est romancière et penseuse. Ses ouvrages et sa réflexion sont marqués par les thèmes de la femme, de l’appartenance culturelle et de la colonisation. Et de colonisation, Hélé dresse un portrait pour le moins ordinaire. Le plus handicapant étant, selon sa réflexion, l’après décolonisation et l’emprise exercée par la politique ayant suivi l’indépendance sur les êtres et sur l’esprit : le parti unique, la dictature, l’absence de liberté d’expression… Autant de maux que les mots de Hélé Béji traitent, tantôt sur un mode fictionnel, tantôt avec le pragmatisme de la penseuse. La société arabe moderne avec ses problématiques sociales, politiques et culturelles se voit, par cette auteure, savamment étudiée, disséquée, sous la loupe de cette intellectuelle esthète, détentrice, depuis 2016, d’un Grand Prix de l’Académie française.

Fawzia Zouari

Le romanesque, cette écrivaine tunisienne le connait de près. C’est sa propre vie qui en est empreinte. Celle qui a grandi dans la Tunisie profonde, au milieu d’une fratrie de sept enfants, a défié le modeste destin qui lui était naturellement voué. A son actif, près d’une dizaine d’ouvrages et, depuis décembre 2016, le Prix des cinq continents de la Francophonie. Le monde de Zouari qui a fait carrière en France est fémininement peuplé de Maghrébines héroïnes qui ont, notamment, réussi en Occident. Une jolie mise en abyme aux allures autobiographiques.

Gilbert Naccache

Naccache n’est pas uniquement écrivain, il est aussi militant. C’est dans la difficulté de son parcours que l’écrivain puise la grandeur de son œuvre; dans sa vie qu’il relate, dans sa propre souffrance, dans ses espérances patriotiques. L’œuvre de Naccache, c’est sa vie qu’il revisite à travers les mots. Une vie tumultueuse d’opposant politique qui n’a pas encore baissé les armes.

Azza Filali

Cette romancière, essayiste et nouvelliste brode, sur le quotidien, fictions et personnages. Par l’alchimie de sa plume, le prosaïque s’en trouve transformé et la «Tunisianité» littérairement ré-explorée. Les problématiques auxquelles sont confrontés les personnages de Filali sont ceux de la Tunisie moderne. Philosophe et médecin, Azza Filali décompose sa société pour la recomposer à son rythme, à sa manière pour en dresser la plus fidèle des images et peut-être enfin la dompter.

 

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Qu’avons-nous fait de notre élite?

La scène culturelle tunisienne a perdu une de ses brillantes étoiles. Raja Ben Ammar, grand nom du théâtre tunisien n’est plus. On la regrette, on la pleure, on lui rend des hommages posthumes… Posthumes, c’est fou ce que ce type de démonstrations d’intérêt suscite de l’intérêt dans nos contrées.

La culture a, dans notre scène publique, l’image qu’elle a dans le budget de l’Etat: de la figuration. A tel point que l’intérêt pour elle devient occasionnel et ostentatoire.

Qu’avons-nous fait de notre élite? Nous avons attendu qu’elle meure pour la saluer. Qu’avons nous fait de nos grands? Nous les avons mis sous terre et les avons érigés en idoles. Pourquoi? Parce que la scène publique est pleine. Elle étouffe, elle suffoque à force de médiocrité télévisée et d’audiences accordées au gré de l’audimat, des sondages et des agendas politiques.

Une nouvelle élite a parasité le paysage tunisien. Une fausse élite usurpatrice, celle des plateaux télé et des réseaux. Quant à la vraie élite méritante, elle a été enterrée vivante. Sa parole a été décriée lors de nombreux passages ayant suivi la révolution. Au nom de l’idéologie, elle a été diabolisée, par moments, puis absente du système. N’y survivent que quelques figures à la pensée pouvant épouser l’idéologie et le système. C’est l’exemple du modèle bourguibien ayant été adopté (à outrance, d’ailleurs) par le marketing partisan et qui permet la mise en avant d’une élite suscitant un intérêt de conjoncture. Celle là devient star de l’audimat non pas pour l’intérêt de son oeuvre mais comme complément de projets politiques.

Quant aux cinéastes, écrivains, figures de théâtre, chanteurs, danseurs, peintres, sculpteurs et autres acteurs de la scène culturelle tunisienne, ils se meurent de désintérêt. Les projecteurs se braquent sur eux le temps d’une consécration et s’en vont ailleurs très vite.

Raja Ben Ammar comme Gannoun avant elle, comme tant d’autres éminences tunisiennes, sont les fondateurs de ce pays, d’une certaine manière et d’une manière certaine, ils ont contribué à l’édifice; édifice que d’autres poursuivent, dans la discrétion. Attali écrivait dans un récent écrit que « les nations se nourrissent des grandes polémiques culturelles qui y surgissent. Elles meurent quand ces polémiques n’existent plus, quand chacun s’y résigne à n’être plus qu’un consommateur de distraction, solitaires et juxtaposées. »

C’est ce que nous sommes en train de devenir à force de politique stérile et d’aridité orchestrée. Le débat public devrait être porté par les faiseurs d’idées. Ce sont eux les vrais chefs de file à même d’orienter, de représenter ce pays, de l’éclairer. Ce sont eux les raviveurs de pathos auxquels tout citoyen devrait s’identifier pour être tiré vers le haut. A défaut, le règne de la médiocrité et de l’opportunisme est en marche et comme il a absorbé le présent, il absorbera le passé, celui qui compose l’Histoire collective, elle-même composée des histoires d’éminentes individualités. Alors qu’avons-nous fait de notre élite?

« Les hommages rendus aux morts sont la parure des vivants », Euripide

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La La Land, ce film où le rêve a le premier rôle

Lorsque l’urbain se charge de couleurs, lorsque son stress est suppléé par l’euphorie, lorsque le bruit des klaxons laisse place à des notes de musique, vous entrez dans le monde déconcertant de La La Land*.

Un drôle d’univers qui s’appose à celui quotidien et lui oppose une perception autre des choses et de leur déroulement. Le monde devient rêvé mais aussi réfléchi, le focus large et reflet centré sur l’intérieur des êtres aussi. Des personnages dansant, chantant, aux sentiments emphatiques, au ressenti amplifié.

Dans ce monde frôlant l’onirique, deux individus se croisent, une fois, deux fois, trois fois puis cessent de se croiser pour se voir, non plus par le hasard qui fait bien ( ou mal) les choses mais par la force d’un sentiment aussi fort qu’envahissant.

Ces deux êtres que le destin met face à face sont la quintessence de deux passions: l’une est, de cinéma, faite et l’autre de jazz animée. Elle, passe des castings à profusion et rêve d’intégrer le monde fascinant du cinéma. Lui, rêve de jazz dans un monde où les goûts « évoluent » vers des sonorités autres.

La La Land est la promiscuité de ces deux rêves si clairs mais au traçage si imperceptible. Un monde chatoyant et mélodieux où l’on vit comme dans une comédie musicale, où l’on chante et danse au rythme de l’envie et des sentiments.

Ce film est l’histoire d’une rencontre mais aussi celle d’une rupture de trajets. Une séparation assumée pour que vivent les rêves de chacun et deux vies qui se distancient pour que chaque parcours atteigne sa plénitude.

Dans La La Land, nulle place aux concessions, aux demies mesures. Le rêve est sur écran et au fond des coeurs de personnages modernes et épiques à la fois, déterminés à aller jusqu’au bout de leurs projets.

Un film leçon de cinéma et leçon de vie et de survie en temps de morosité, un film où la mise en abyme retrace les différentes manières de faire du cinéma, cet art qui transporte hors du temps et hors de l’espace commun. Un film de l’hors champs, dépeignant le for intérieur et le touchant, où l’on a du mal à rentrer et dont on a du mal à sortir. La La Land, étrange et pénétrant!

Sorti cette semaine en Tunisie, La La Land, deuxième film de Damien Chazelle, n’en finit pas, depuis l’ouverture de la Mostra de Venise en septembre, de recueillir les avis élogieux. Une série de Prix aux Golden Globes 2017 ( Meilleure comédie, meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleures musique et chanson originale), 7 récompenses donc pour 7 nominations, un record historique pour ce film aux allures de « comédie musicale » nominé pour 14 catégories aux Oscars.

 

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