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Tunisie- Révolution, 5 ans, oui mais…

Révolution, cinq ans après, l’euphorie immédiate à ce qui a changé la Tunisie politiquement et socialement est passée. Eteinte à force de désenchantements, on la rallume, lors de cérémonies et de marches, le 14 janvier de chaque année. Récupérée politiquement, la date du soubresaut tunisien qui continue de secouer le pays se célèbre certes, mais sur un mode sceptique. Qu’a-t-on changé ? Vers où allons-nous ? Révolution, oui, mais…

             – Enfin une démocratie ! Nous avons un président élu, des députés qui nous représentent. Nous avons une Constitution toute neuve, tellement neuve qu’elle aurait presque besoin d’être rôdée. Nous sommes en démocratie mais nous n’avons pas encore commencé à relire autrement nos lois et à les mettre à jour. En cinq ans, beaucoup d’incohérences ont été constatées, à cause de l’inconstitutionnalité de notre cadre législatif. Un système à dépoussiérer pour que cessent les injustices au nom de lois anachroniques.

            – Enfin la pluralité ! Nous avons des partis par dizaines, nous qui n’en avions qu’un, prépondérant, écrasant, omniscient. Nos partis fertiles en paroles et en promesses se sont toutefois écrasés au premier tournant électoral. Notre pluralité est stérilité de propositions, de débats, de changements. Que sont devenus, Al Joumhouri, le Front populaire ou Ettakattol ? Seuls en restent des slogans quasi commerciaux, des logos traduisant leurs déchéances et un brin de chauvinisme de ceux qui s’y sont trop mouillé la chemise pour avouer, tel un mea culpa, leurs erreurs de parcours. Plus de cent partis et une scène politique sans consistance efficace.

            – Enfin écouté l’appel à la dignité ! Ceux qui ont crié, au nom de la dignité, leur colère ont eu gain de cause. Enfin, pas tout à fait. Et pour cause, un taux de croissance inapte à résorber le chômage. Et un taux de chômage trop élevés pour voir se réaliser les rêves d’une jeunesse qui peine à s’épanouir. Rester digne en étant dans le besoin, rester digne en devant tendre la main pour vivre, un exercice difficile auquel s’adonnent, à contrecœur, beaucoup de Tunisiens. Rester digne face à l’indigne inégalité sociale, ce mal qui s’amplifie, plus on s’éloigne des grandes villes. Cinq ans après, le développement régional est encore au stade de notion abstraite que les discours politiques ont vidée de toute substance.

            – Enfin nos différences assumées ! Fini le temps où on devait se cacher pour faire ses prières et ranger, dans les tiroirs de fond, ses lectures d’extrême-gauche. Nous vivons plus aisément nos différences. Toutefois, uniformisés,avant,au nom d’une politique refusant la différence, nous sommes,aujourd’hui, divisés mais au nom de l’idéologie. Laïque, islamiste, salafiste, moderniste, obscurantiste… Autant d’adjectifs traduisant l’appartenance idéologique et devenant insultes, dans certains contextes. Prétextes à une dichotomie, dans le cadre d’une société dont les contours se redessinent, des fois, dans une intolérance pouvant se muer en violence.

             – Enfin la liberté d’expression! Des journalistes aux plumes libres, des orateurs aux langues déliées, des esprits déchargés du poids de la censure et de l’autocensure. La vie est belle et tout le monde veille au grain. Toutefois, une forme de pression persiste et l’impact du politique via ses lobbies et ses figures fortes se maintient en place mais autrement. Des procès contre des journalistes, il y en a eu, malgré la marge de liberté acquise et exploitée au quotidien. Un bras de fer régulier entre l’oppression latente et la soif de liberté.

Cinq ans de révolution et des réserves résumées à cinq polyvalences. Nous n’en demeurons pas moins chanceux de pouvoir vivre pareille transition, un regard soulagé tourné vers le passé et un autre un peu plus inquiet scrutant l’avenir.  « Sois le changement que tu veux pour le monde » disait Gandhi. Soyons celui apte à redresser cette Tunisie que cinq ans de changement n’ont pas permis encore de revoir fleurir entièrement.

 

Nidaa Tounes, une catachrèse et un regret

Nidaa, il n’en reste qu’une catachrèse faisant survivre, au-delà du parti parti en poussière, un nom apposé comme un appel dans le vide. L’appel en écho d’un parti qui n’est plus ressemblant au projet politique initial pour qui plus d’un million d’électeurs ont voté. Nidaa n’est plus. Il n’est plus, aux yeux de beaucoup de ceux qui l’ont vu naître. Pourtant, Nidaa n’est pas arrivé au pouvoir seulement par la force de persuasion de ses dirigeants, mais surtout par la mobilisation de plusieurs Tunisiens qui ont pratiqué un propagandisme gratuit, au nom de la patrie et de la duplication du modèle bourguibien. Ceux-là avaient vu le parti de Béji Caïd Essebsi comme l’unique alternative pouvant réanimer le pays après le règne de la Troïka.

Nidaa qui s’offrait alors comme la solution n’aura, toutefois, pas permis à la Tunisie de sortir de la crise, car en crise lui-même. Il a incarné le parti démocrate par essence pour qui il fallait voter utilement, si dudit camp on se disait, mais s’est avéré être une pure imposture en termes de gestion et de structuration. Nidaa qui déçoit au niveau de l’application démocratique à l’échelle de sa propre organisation peut-il encore avoir la confiance de ceux qui l’ont propulsé ? Le parti au pouvoir a perdu, après ce weekend mouvementé, plusieurs élus, plusieurs dirigeants et plusieurs personnes de sa base électorale et de ses fidèles porte-voix.

Nidaa Tounes on le pensait fendillé, le voilà qui s’effrite complètement. Parti aux identités multiples, il se décompose, comme éreinté par l’exercice du pouvoir. De deux camps pro Hafedh Caïd Sebsi et pro Mohsen Marzouk, la scission du parti au pouvoir devient une véritable cassure mettant en péril l’avenir de ce parti, dans sa conception première. La guerre des egos a été l’ultime épreuve pour le parti de Beji Caïd Essebsi. Une fois arrivé au pouvoir, le parti qu’on pensait être le plus fort du pays s’avère être un cheval de Troie ayant juste permis à certains d’atteindre les hautes sphères de l’exécutif. Et une fois parvenus, les desseins ont changé, le but n’étant plus le pouvoir sur l’échelle nationale mais à l’intérieur même du parti, le meilleur propulseur pour les étapes à venir.

Et pour les étapes à venir il faudra composer avec un Nidaa dirigé par le fils du président de la République, un directeur exécutif aux compétences politiques fortement mises en doute. Un « fils de » qui n’a pas fait profil bas pour dissiper les conflits qu’a suscités son ascension mais qui a tenu tête pour parvenir au sommet de Nidaa. Hafedh Caïd Essebsi a été appuyé par ceux qui se sont ralliés à sa tendance et par son propre père. Le fondateur du parti a, en effet, joué son rôle de père faisant fi des restrictions que son poste de président de la République imposait. Un président de tous les Tunisiens redevenant, le temps d’un congrès, porteur d’un message partisan explicite et d’un autre tacite : je suis proche de Nidaa encore, je suis du côté de mon propre fils et je cautionne sa démarche.

Le congrès national venait résoudre les problèmes d’un parti qui s’offre, depuis des semaines, en spectacle. Le temps d’un weekend, les retrouvailles des Nidaïstes ont fini par les séparer définitivement. Des démissions en nombre et ceux qui avaient eu des doutes quant à la plausibilité de leur départ, ont été réconfortés dans leur position. Un congrès qui a exclu quelques-unes des composantes importantes du parti et un parti avec une nouvelle structure mise en place sans élections. Consensuellement, dira-t-on, c’est consensuellement que Hafedh Caïd Essebsi sera nommé au sommet d’un Nidaa en ruine.

Allant dans le sens du consensus, Nidaa offrira la vedette, lors de son congrès, à Rached Ghannouchi, celui qu’il s’était promis de combattre au nom de l’utilité du vote. Le leader islamiste a été accueilli chaleureusement. Acclamé par ceux que l’habitude d’applaudir ne laisse plus réfléchir quand il faut taper des mains et quand il faut battre des pieds. Applaudi, Rached Ghannouchi, qui se faisait traiter, à chaque manifestation des Nidaïstes, d’assassin. Applaudi, Rached Ghannouchi, et sa métaphore des deux ailes. La Tunisie, le dirigeant d’Ennahdha la représente comme un oiseau dont Nidaa est une aile et son parti islamiste l’autre. Dualité nécessaire pour que le pays prenne son envol ou bipolarité politique faisant s’envoler les rêves d’un camp démocrate que l’on voulait fort ? Nidaa Tounes, je l’ai enterré, a conclu aujourd’hui Bochra Bel Haj Hamida. Constat amer pour un pays en proie à l’hypocrisie politique et l’avidité du pouvoir, un mal amnésique qui frappe ceux qui parviennent et dont la contagion atteint ceux qui les entoure. Nidaa Tounes, une catachrèse,  un nom désormais sans substance et un choix électoral au goût de regret.

 

 

 

 

Essid- Remaniement en trompe-l’oeil

Le remaniement ministériel annoncé par Habib Essid depuis le mois de novembre a été, enfin, annoncé, mercredi 6 janvier 2016. Du changement dans le gouvernement, surtout à la tête des ministères régaliens, suppression des secrétariats d’Etat, des départs, des arrivées et des remplacements. Du sang neuf dans la sphère de l’exécutif. Enfin !  La Tunisie en avait besoin. Le terrorisme passé par là, il y a un mois environ, et la crise politique qui a scindé le parti au pouvoir imposaient qu’il y ait du nouveau…  même avec de l’ancien.

Toutefois, le gouvernement Essid, dans sa version remaniée est, depuis l’annonce, au centre de polémiques multiples. A chaque ministre son lot de réserves, à chaque réserve son lot d’a priori. Nidaa, Ugtt, opinion publique ont opposé leur veto par rapport à un gouvernement loin de s’imposer à l’unanimité. Refus général du remaniement pour absence de stratégie visible ou refus opposé à telle ou telle arrivée de ministre ou tel ou tel départ d’un autre. La copie remise ne plait pas à tous. Compte-t-on la revoir ? On attendra, à coup sûr, de voir si l’avis de la foule aura imprégné suffisamment les élus de l’ARP pour qu’une volte-face, même partielle, s’opère.

Prévisible, en effet ! Prévisible qu’un parcours rapide de la tendance générale sur les réseaux sociaux fasse avancer des réserves à certains députés. « Halte au sionisme, la case Tel Aviv dérange pour untel », « Son prédécesseur était finalement devenu bon ministre », pour un autre, « Un escroc à la tête d’un ministère, que nenni ! »… Et plus encore, si absence d’affinité. Et l’affinité manquera inévitablement, pour des raisons idéologiques et surtout partisanes, dans le cadre d’un potentiel gouvernement ouvertement politique.

Souvenons-nous du vote de confiance au gouvernement Jomâa en janvier 2014 et l’accueil réservé à la première version du gouvernement Essid, début 2015. Les élus ça peut se montrer féroces ; aussi féroces que les internautes. Essid devrait se méfier ! Néanmoins, nos chers représentants partent dans cette confrontation avec un sérieux manquement. Leur séance plénière est anticonstitutionnelle, d’après un spécialiste de renom.

Le constitutionnaliste Kais Saïed a, en effet, révélé que le règlement intérieur de l’ARP est tout bonnement en contradiction avec la Constitution. Oui, rien que cela ! La bénédiction de l’ARP, le gouvernement remanié n’en avait guère besoin. Une étape inutile, en somme, car seule la mise en place d’un gouvernement nécessite un vote de confiance, l’ajout et le changement  ne le nécessitent point. On apprendra, également, à la suite de cette lecture critique, que Habib Essid devait annoncer d’abord le remaniement lors d’un Conseil des ministres avant de s’empresser de le faire devant les caméras. On saura aussi qu’il n’avait pas, d’un point de vue constitutionnel, à faire disparaitre les secrétariats d’Etat.

Un élu sortant nouvellement porte-parole du gouvernement commentera les remarques de Kaïs Saied comme suit : va pour l’inconstitutionnalité ; il s’agit du premier usage que nous faisons de la Constitution, n’est-ce pas normal qu’on y décèle des lacunes ? Non, Monsieur Chouket, désolée, normal, ça ne l’est pas ! Service après-vente des Constitutions, à l’aide ! Ca grince à l’ARP.

Le gouvernement récemment reformé ira donc, pour rien, chercher la bénédiction de l’ARP et subir les foudres de quelques-uns de ses locataires, lundi 11 janvier 2016. Les ministres pourront ensuite prendre place dans leurs bureaux respectifs. Il leur faudra après se montrer, se faire connaitre et s’imposer. Mais avant cela, tels des bleus, il leur faudra découvrir, étudier, apprendre, se documenter… avant d’affronter une opinion publique aux aguets et un contexte aussi difficile que menaçant.

A la trappe, ceux qui maitrisaient enfin leur portefeuille ! C’est comme cela que ça se passe quand on ne cherche qu’à satisfaire le public au lieu de se concentrer sur l’essentiel. La performance des uns et des autres importe peu, le temps qu’un nouveau ministre mettra pour maîtriser enfin ses troupes et son dossier, on l’oublie. L’essentiel c’est le show ! Et le peuple aime le spectaculaire ! Ca émoustille les plus sceptiques et rend fanfarons les plus endoctrinés au nom de la démocratie naissante.

Une des composantes du spectaculaire est d’essayer de plaire. Et c’est assurément la raison principale de ce remue-ménage stratégique. Réconforter le public et conforter les partis au pouvoir dans leurs positions de force, voilà qui est fait. Cherchait-on l’efficience ? Visait-on à améliorer les performances du gouvernement par ces temps difficiles. Ca viendra, accessoirement. Ce n’est pas plus mal qu’en cours de route, l’image de Habib Essid reluise, que son capital sympathie pas très élevé ne soit pas définitivement entamé, que la politique entière du pays soit dans un nouvel élan mieux perçue de tous, le temps d’un renouveau.

Et puis le ménage de l’hiver s’était bien fait attendre. A tel point qu’on pensait la crise à Nidaa plus importante qu’une promesse d’un imminent changement. Et puis il est arrivé, le remaniement, au moment où le parti au pouvoir a complètement implosé, en deux… que dis-je, trois… que dis-je, quatre parties. Bien tombée l’annonce du remaniement, pile le jour où Mohsen Marzouk a annoncé la création de son parti. Il s’appelle comment déjà, son parti ? Oublié ! Voilà ! Ca a aussi servi à cela l’annonce anticipée d’un remaniement trop lent,  trop empressé et finalement anticonstitutionnel.

 

 

 

Interview – Inès Oueslati : La liberté ne se gagne pas par la peur

Inès Oueslati est rédactrice en chef de la radio tunisienne ExpressFM. Un après l’attaque de Charlie Hebdo, elle revient pour Courrier international sur les conditions d’exercice du métier de journaliste dans son pays.

Votre métier a-t-il changé après les attentats du 7 janvier ? J’exerce mon métier de journaliste un peu comme on s’adonne à une passion : en ne le percevant que par l’élan créatif. Ce sont des attentats comme ceux du triste 7 janvier 2015 qui nous rappellent que l’on peut mourir pour ses idées, pour ses écrits, pour ses dessins. Ce sont aussi des faits pareils qui me rappellent, au quotidien, que la bataille pour les libertés ne se gagne pas par la peur, mais par la constance dans les idées et dans la manière de les exprimer.

Comment éviter l’autocensure ? C’est tentant car c’est un choix de facilité. Et les sources d’autocensure peuvent être multiples. Je pourrais par exemple éviter d’évoquer l’extrémisme et les radicaux qui vivent et tuent parmi nous. Je pourrais aussi éviter de critiquer les islamistes au pouvoir afin de ne pas être taxée de moderniste ennemie de l’islam. Je pourrais encore éviter de tacler le parti moderniste au pouvoir pour ne pas être taxée d’islamiste refoulée. Ou alors ne pas traiter les sujets épineux pour ne pas avoir affaire à la justice en cas de problème. Personnellement, je n’ai jamais choisi les voies les plus simples. Parce que la noblesse de notre métier se gagne en ces temps durs.

Comment échapper au piège des lois liberticides ? J’ai été journaliste dans un média électronique et je suis désormais free-lance et rédactrice en chef d’une radio. A chaque statut correspond une marge de liberté que j’explore chaque fois dans sa totalité. En cas d’abus, un décret-loi (115 – 116) régit les affaires des journalistes, un texte perfectible certes, mais qui reste un moyen de reconnaître qu’un journaliste n’est pas un criminel. Mon appartenance à un corps de métier puissant par ses structures (Syndicat national des journalistes tunisiens) et par ses composantes (solidarité entre les journalistes) est aussi une garantie contre les abus. J’ai par ailleurs la chance de ne pas avoir eu à plier ma plume pour la faire obéir au régime de Ben Ali. Je n’ai pas eu à la déplier, après la révolution, pour faire croire que je ne l’ai pas rangée sous le régime de Ben Ali. J’ai la chance d’exercer mon métier dans un contexte national propice à la liberté d’expression. Et face au contexte international difficile compte tenu de la montée du terrorisme, je suis de ceux qui croient que l’obscurantisme ne se combat que par la lumière.

Propos recueillis par Hoda Saliby

Le 2015 tunisien, en 15 dates

2015, une année qui prend fin. Une année ponctuée d’événements pour une Tunisie qui continue, depuis 5 ans, à se muer en démocratie. Une année particulière pour un peuple qui a vécu le pire et qui aspire au meilleur. 2015, en 15 dates*, pour ceux qui de 2015 voudront se rappeler de l’essentiel.

 

Béji Caïd Essebsi à Carthage :

C’est le 31 décembre 2014 que la passation de pouvoir a lieu au Palais de Carthage entre un Moncef Marzouki sortant et un BCE fraîchement élu. 1 731 529 voix ont permis au dirigeant de Nidaa Tounes d’accéder à la magistrature suprême en incarnant l’anti-islamisme politique en période électorale. L’alternative que BCE avait représentée s’est avérée être, après la victoire, un simple calcul politique et le slogan du vote utile (pour que les voix des démocrates ne s’éparpillent pas), une ruse d’avant-vote. Une fois au pouvoir, c’est avec les islamistes que Béji Caïd Essebsi s’alliera. Les raisons de ce mariage « de raison » et d’ambitions sont connues de tous, mais ne sont toujours ni compréhensibles ni acceptables pour de nombreux déçus.

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Gouvernement Essid, du mou et des remous :

La première copie remise par Habib Essid publiquement le 23 janvier 2015 a été abandonnée au profit d’une deuxième proposée le 3 févier. Après de longues tractations, des pourparlers, des négociations officieuses, il a été décidé d’inclure Afek, UPL et Ennahdha dans l’exercice du pouvoir. Cette décision qui n’a pas plu à tous les pro Nidaa a donné suite à deux versions de gouvernement. Il aura fallu trois mois, après les législatives, pour attribuer les portefeuilles et ajuster les responsabilités selon les partis politiques concernés. Un gouvernement Essid né dans la douleur et qui a encore du mal à faire peau neuve ; le remaniement annoncé depuis longtemps se fait encore attendre.

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Attentat du Bardo, le tourisme assassiné :

Le 18 mars 2015, le musée du Bardo, ce palais beylical retraçant l’Histoire de la Tunisie rentre de nouveau dans l’Histoire, mais d’une manière tragique. Vingt-qautre morts et 45 blessés, lors d’une attaque terroriste revendiquée par « l’Etat islamique ». Le 29 mars 2015, une marche contre le terrorisme est organisée. Plusieurs officiels étrangers ont pris part à cette manifestation de soutien à une Tunisie endeuillée à la suite d’un acte terroriste ayant visé le tourisme, un secteur vital qui a, depuis, du mal à reprendre vie.

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La réconciliation entre projet politique et projet de loi :

Le 20 mars 2015, lors d’un discours prononcé pendant la cérémonie célébrant l’Indépendance tunisienne, Béji Caïd Essebsi a effleuré l ‘idée qui sera, par la suite, au centre d’une polémique nationale et internationale. La réconciliation du passé et de l’avenir pour garantir «  le droit de tous et ouvrir la voie à la contribution sérieuse à l’édification nationale grâce à la levée de tous les obstacles devant les hommes d’affaires ». Le président de la République réitérera à plusieurs reprises son attachement à ce qui est encore un projet de loi. Il insistera, à chaque occurrence, sur sa constitutionnalité et sur sa concordance avec l’esprit transitionnel qui caractérise la Tunisie d’après-révolution. A la demande de l’Instance de la Vérité et de la Dignité, la Commission de Venise rendra son avis consultatif à ce sujet. Un avis qui a fait l’objet de deux interprétations opposées : constitutionnelle ou anticonstitutionnelle, la réconciliation économique ne fait toujours pas l’unanimité. Par ailleurs, quatre des lois rejetées, le 23 décembre 2015, par l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois ont trait au projet de loi en question.

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Ettaliani, la littérature tunisienne connue et reconnue:

Le premier roman de Chokri Mabkhout a été primé le 6 mai 2015 à Abou Dhabi. L’universitaire tunisien décroche ainsi le prix de meilleur roman arabe de l’année 2015. Ettaliani était en lice, parmi 180 autres ouvrages d’auteurs venant de 15 pays. Une consécration internationale pour la littérature tunisienne moderne et une reconnaissance pour ses faiseurs à une époque où seul le politique s’impose en vedette.

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Mohsen Marzouk en N.1 aux Etats-Unis :

C’est la seule image marquante du voyage de BCE aux Etats-Unis : Mohsen Marzouk signant, le 20 mai 2015, un mémorandum d’entente avec le secrétaire d’Etat américain, John Kerry ; le président de la République, seul, en arrière-plan. La mise en avant de celui qu’on présentait jusque-là comme le fils spirituel de Béji Caïd Essebsi a dérangé. Sa symbolique et sa plausibilité juridique ont été pointées du doigt par les spécialistes et par les néophytes. Pourquoi Marzouk et pas l’homologue tunisien de John Kerry ? Pourquoi avoir mis le président de la République dans une posture pareille ? Un événement qui n’est pas passé inaperçu et qui aura marqué, pour ce ministre – conseiller, l’apogée et le point de chute de sa carrière aux côtés de Béji Caïd Essebsi à Carthage.

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Accident de train à El Fahs, le prix de la nonchalance :

Une collision entre un camion et un train, le 16 juin 2015, dans le gouvernorat de Zaghouan, fait 18 morts et 100 blessés, le tout mis sur le compte d’une faute humaine. La SNCFT, comme le ministère du Transport, ayant écarté la possibilité d’erreur de leur part ou de défaillance au niveau de l’équipement de sécurité à l’endroit de l’accident. Pas de démission ni de limogeages, après cet accident resté sans suites. Paix aux âmes de ceux que la bêtise humaine aura tués.

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Attentat de Sousse, un impact international :

Plage d’El Kantaoui, un 26 juin 2015. Un terroriste arrive tranquillement sur la plage, kalachnikov au bras et fait 38 morts et 39 blessés. Pas de Tunisiens parmi les personnes décédées, le terrorisme ayant exclusivement visé les touristes présents au tristement célèbre Hôtel Imperial. Cet attentat auquel ont fait suite de nombreuses réactions internationales de soutien a été le coup de grâce donné par les djihadistes au tourisme tunisien.

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Rien ne va plus à l’IVD :

Zouhair Makhlouf, vice-président de l’Instance Vérité et Dignité a adressé une lettre à Mohamed Ennaceur, président de l’ARP, le 25 août 2015. Il y a exposé des fautes graves qu’il impute à Sihem Ben Sedrine, présidence controversée de ladite instance. Une dénonciation qui vaut à l’ancien activiste une éviction de son poste à l’IVD. Il sera réhabilité par jugement du Tribunal administratif, puis évincé de nouveau pour les mêmes raisons, à savoir violation du droit de réserve. La querelle Makhlouf- Ben Sedrine n’est pas une affaire personnelle, elle est la partie visible du malaise que provoque cette instance constitutionnelle devenue, par l’action de sa présidente, source de conflits au lieu d’être un organe de consensus.

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Mosquée Ellakhmi, point d’orgue d’une querelle politico-religieuse :

Depuis le 15 septembre 2015, date du limogeage par le ministre des Affaires religieuses de Ridha Jaouadi, la mosquée Ellakhmi où ce dernier officie est au centre d’une polémique nationale. La récupération des mosquées échappant au contrôle de l’Etat ne s’est pas passée dans le calme en ce qui concerne cette grande mosquée de Sfax. Alors que les lieux de culte semblent avoir joué un rôle important dans l’endoctrinement et l’embrigadement de jeunes pour des fins djihadistes, la mise à l’écart de certains imams s’imposait comme une évidence. Une décision qui n’a pas été du goût d’un certain Ridha Jaouadi dont la réputation est pourtant entachée par une affaire de mauvaise gestion, ni de celui de ses acolytes, ni même du goût de certains politiciens. Ennahdha, s’était, dans ce cadre, positionnée comme un parti d’opposition alors que la décision officielle l’impliquait directement en tant que parti au pouvoir. Deux nominations en remplacement de l’imam Jaouadi ont été refusées par les prieurs. La troisième semble susciter moins d’équivoques. Il s’agit de Abdel Aziz Loukil qu’on dit être un ancien cadre du parti islamiste.

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Moez Ben Gharbia, une vidéo et des aveux qui ne viennent pas:

L’animateur-vedette et propriétaire d’une nouvelle chaîne de télévision a diffusé le 4 novembre 2015 une vidéo dans laquelle il promet de livrer, d’une manière imminente, un secret important. Il aurait eu, selon ses propos, accès à des informations graves au sujet des assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi. Moez Ben Gharbia parti se réfugier en Suisse serait, selon ses propres dires, menacé de mort. Les propos de Moez Ben Gharbia n’ont pas laissé indifférents les Tunisiens qui n’ont toujours pas mis la main sur les coupables des meurtres des deux hommes politiques. Pourtant, une fois rentré en Tunisie, Ben Gharbia sera écouté par la police, et n’aura rien dévoilé, se cachant derrière un état dépressif.

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Mabrouk Soltani décapité à 16 ans :

Le jeune berger soupçonné par des groupes terroristes d’avoir collaboré avec les autorités a été kidnappé puis décapité le 13 novembre 2015. Le corps de la jeune victime a été retrouvé par sa propre famille au lendemain du drame. Quant à sa tête, elle a été livrée à sa famille par le biais de son cousin qui avait été également kidnappé. Un réquisitoire télévisé mettant en vedette un autre cousin, Nessim Soltani, en l’occurrence, aura permis de mettre l’accent sur la misère sociale dans les villes défavorisée de Tunisie. Un drame qui a éveillé, momentanément, certaines consciences.

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Le bus de la Garde présidentielle :

Le 24 novembre, une explosion à l’avenue Mohammed V fait 12 morts parmi les membres de la garde présidentielle qui s’apprêtaient à partir, en bus, vers le Palais de Carthage. Cette attaque terroriste quia frappé un symbole de la République à des centaines de mètres du ministère de l’Intérieur visait à mettre à mal l’autorité et à mettre en doute sa capacité à être le garant de la sécurité des Tunisiens étant elle-même atteinte. Depuis cet attentat, les forces sécuritaires ont multiplié les arrestations d’éléments djihadistes, les démantèlements de cellules terroristes et la mise en échec d’attentats planifiés.

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Nidaa Tounès en crise ; le pouvoir est une dure épreuve:

S’il fallait dater, d’une manière précise, le début de la fin de Nidaa dans sa version originelle, on citera la date du 1er novembre 2015. C’est en effet, en ce jour, que des violences ont lieu dans un hôtel de Hammamet, en prémices d’une guerre intestine entre deux clans rivaux issus de la même fratrie politique. Les adeptes de Hafedh Caïd Essebsi et ceux de Mohsen Marzouk ont scindé le parti au pouvoir en deux voire en 3 clans. Le mélange hétéroclite qu’est Nidaa n’aura pas su durer au-delà des élections et à l’approche d’autres enjeux électoraux et politiques. Malgré le rafistolage présidentiel, malgré le comité des 13 chargé de réconcilier les deux clans et d’arbitrer dans le cadre de ce litige, malgré la pression des Nidaïstes qui tiennent à ne pas voir leur parti se diviser, la rupture est annoncée et consommée entre Mohsen Marzouk et le clan du fils Caïd Essebsi. Trop dangereux, trop ambitieux, trop pressé, le secrétaire général démissionnaire de Nidaa Tounès a choisi une voie autre. Il n’en demeure pas moins surveillé de très près.

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La Tunisie prix Nobel de la Paix :

L’annonce a surpris puis rendu fiers l’ensemble des Tunisiens ou presque… Le prestigieux prix a mis sur les devants de la scène internationale l’effort du quartette dans le cadre du Dialogue national. Pour avoir assuré la transition politique en période difficile d’une manière non violente, Wided Bouchamaoui, Houcine Abassi, Ahmed Mahfoudh et Abdessatar Ben Moussa ont été primés, lors d’une cérémonie qui a eu lieu le 10 décembre 2015. A Oslo, les centrales ouvrières et syndicale étaient côte à côte alors que les négociations autour des augmentations salariales dans le secteur privé prenaient une tournure conflictuelle. Une querelle quasi personnelle qui ne prendra peut-être fin, d’une manière consensuelle, que lundi 28 décembre 2015. A retenti, lors de la cérémonie d’Oslo, 5 ans après, la voix d’une Amel Mathlouthi symbolisant, pour beaucoup, la révolution tunisienne par son hymne chanté a cappella à l’avenue Bourguiba en janvier 2011.

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2015, une année qui prend fin. Une année au rythme de la République qui se renouvelle dans la difficulté et dans la joie. Que l’année 2016 vous apporte succès et satisfactions et soit pour la Tunisie, celle de la délivrance!

* Le choix des faits relatés dans cette rétrospective est subjectif et non exhaustif. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La victoire du FN, un crime contre la République

Dans la soirée du 6 décembre, la France a penché amplement vers la droite. Une droite extrême connue pour ses positions dénuées de nuances hormis à l’approche des échéances électorales. Les positions du Front National sur les dossiers importants secouant la France n’ont pas changé. Qu’il ait à sa tête Marine Le Pen ou Jean-Marie Le Pen, le parti d’extrême droite est un parti dont les idées matrices se nourrissent de la haine de l’Autre et de son refus, un parti qui a de la République une vision restreinte et non plurielle, un parti qui a troqué les valeurs universelles contre des slogans ségrégationnistes. Les idées FN sont connues de tous. Le parti qui ne faisait que des chiffres très bas lors des scrutins et qui ne s’attirait que des critiques négatives lors des sorties publiques de ses dirigeants a pourtant été le grand gagnant des dernières Régionales.

Il fut un temps où afficher son accord avec les idées du Front national était quasi honteux. Le parti étant basé sur une idéologie aussi particulière que connue de tous, être FN  était un choix politique plus dissimulé que public. La haine du parti haineux était quant à elle annoncée même médiatiquement. Banni ou presque des plateaux, le parti des Le Pen a été écarté, mis en marge de l’échiquier politique de père en fille. Seuls les scandales avaient le droit de paraître aux premières places d’une politique française télévisée, faiseuse d’audimat et génératrice de popularité. A l’extrême droite, les portes étaient donc fermées. Nul ne s’en cachait et tant pis pour la pluralité politique et pour la liberté des idées, quand il s’agira de ceux qui passent outre les valeurs communes d’une France éclairée et colorée.

Désormais, c’est avec ce parti dénigré la veille que la France devra composer à l’avenir. Une fausse note au sein de l’harmonie républicaine qu’il faudra assumer tant bien que mal. Cette victoire de l’extrême droite a un amer goût de défaite générale pour la gauche comme pour la droite. Le laxisme de la Gauche, sa gestion peu appréciée du pays, l’aspect mou caractérisant l’action politique ont généré la faillite d’une politique modérée à l’ancrage idéologique référentiel et populaire. Les positions très tranchées de la droite ont cherché, quant à elles, à contrebalancer avec celles du camp opposé. La droite a donc préparé le terrain pour une radicalisation de la perception de la politique. On n’attend, de ce fait, plus du politique d’être garant des libertés mais d’être le frein légal à cette liberté. Trop de questions étaient restées en suspens, la gauche comme la droite n’ayant pas réussi à y répondre clairement d’une manière claire et efficace. La nature n’aime pas la vide!

C’est que les attentats du 13 novembre sont passés par là. Le traumatisme d’après-attaque est ainsi, en partie, responsable de ce revirement politique et idéologique du pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Une réponse facile à un mal-être persistant. C’est donc le FN qui a comblé, par sa xénophobie, la peur de l’Autre, c’est la promesse d’autoritarisme qui a été la réponse à la crainte du lendemain, c’est l’extrême qui a répondu au scepticisme par rapport à la politique de la diversité. Le populisme a le vent en poupe, surtout en politique. La politique des slogans est celle qui agit le plus sur les esprits les plus crédules. Et ce sont les plus crédules qui font pencher les balances quand la voix de la raison se perd.

Ce qui est intéressant, à ce stade, à observer ce n’est, donc, pas la manière dont le FN a évolué pour arriver à ce à quoi il est arrivé un certain 6 décembre 2015, mais la manière dont l’électorat français s’est détaché de ses principes historiques pour échoir vers une droite extrême. Abstentionnisme, faillite de la classe politique au pouvoir, frappes terroristes… autant de facteurs ayant motivé ce crime contre la République. En gros, le FN n a pas changé, c’est la France qui n’est plus la même. «On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles». Ceux qui voudraient contredire ce que Montesquieu avait prédit doivent le faire dimanche prochain. Un second tour pour se racheter, pour ceux dont la passivité a coûté très cher à la France!

Attentat de Tunis- 12 morts, pas de deuil mais des décisions

Mardi 25 novembre 2015, la Tunisie a connu un des actes terroristes les plus importants de son Histoire, son histoire récente avec l’obscurantisme et le radicalisme sanglant. 12 morts parmi la sécurité présidentielle. Un attentat qui a eu lieu en plein centre ville de Tunis, non loin du ministère de l’Intérieur. A 17 heures, un bus explose. Les témoins sur place décrivent une détonation, un nuage de fumée, deux coups de feu en l’air (tirés par des militaires présents sur les lieux et ayant accouru pour sécuriser la zone) puis le silence. Depuis, on parle beaucoup, à la télévision, à la radio, dans les journaux, lords des réunions et des conseils ; on parle de mesures à adopter et d’une stratégie nouvelle pour combattre l’ennemi. Nos dirigeants se sont enfin réveillés !

Quelques heures après l’attentat, le président Béji Caïd Essebsi a annoncé dans un discours télévisé l’Etat d’Urgence et le couvre-feu. Deux procédures visant à captiver des personnes suspectées. Plusieurs perquisitions ont été,  faites de nuit, dès le premier soir. Et au lendemain de l’attaque terroriste qui a visé la sécurité présidentielle, le Conseil supérieur de la sécurité nationale s’est réuni. Une série de mesures a été prise. La rigueur veut suppléer le laxisme qui a permis au fléau terroriste de s’installer dans ce pays connu, par le passé, pour sa modernité, sa modération et sa tolérance. Toutefois, les 13 décisions annoncées ont fait l’objet de nombreuses critiques.

Parmi les décisions émises par le Conseil de Sécurité au lendemain de l’attaque, celle de déclarer la guerre au terrorisme, de  réactiver la loi anti-terroriste, de fermer les profils en relation avec le djihadisme sur les réseaux sociaux, de brouiller certains sites extrémistes, d’activer la stratégie nationale pour lutter contre le terrorisme, d’appliquer la loi anti-terroriste, de créer 6000 emplois dans l’armée et la police et d’intégrer dans des corps sécuritaires spécifiques les habitants des régions limitrophes des montagnes occupées par les terroristes.

Ces décisions que l’on attendait en réplique à un acte qui a touché la majorité des Tunisiens ont été jugées insuffisantes. S’apprête-t-on à peine à lutter contre le terrorisme ? Etonnant ! N’a-t-il pas déjà frappé ? N’a-t-il pas déjà fait mal, à une famille, à tout un peuple, à tout le pays. Bardo, Sousse, Kasserine… Et c’est juste maintenant qu’on annonce la guerre au terrorisme et qu’on s’apprête, décision à l’appui, à mettre en application une loi anti-terroriste votée et publiée dans le Journal Officiel ? Oui, étonnant ! Mais du coup, on s’étonne moins quand on apprend que le terrorisme n’a cessé de sévir depuis ces dernières années.

Il fallait des décisions ! Et tant pis pour le voisin libyen que nos politiciens caressaient jusque-là dans des discours prônant quasiment l’impunité à leur égard en cas de problèmes causés sur le territoire tunisien ! La frontière avec la Libye sera fermée et la situation réglementaire des étrangers résidant en Tunisie sera réactualisée. Il faut des décisions ! On se mettra à collaborer avec les autres pays et on fera face aux djihadistes qui tenteront de revenir en Tunisie. Ne leur a-t-on pas annoncé qu’ils pouvaient rentrés chez eux, s’ils opteraient pour un changement de parcours, eux nos enfants et ceux de ce pays ?

Trop peu, trop tard ! Mais ce pays meurtri doit rester debout. Le combat de la Tunisie ne s’achèvera pas avec des mesures prises à chaud et accueillies froidement. On propose des solutions conjoncturelles alors que c’est le structurel qui pourrait amener de vraies solutions dans la durée. Y a-t-il eu une réelle volonté de mettre à bas le terrorisme depuis qu’il a commencé à frapper et à tuer ? Y a-t-il eu une réelle stratégie globale mise en place pour y faire face ? La configuration actuelle du gouvernement tunisien est, à ces questions, une réponse. Le ministère de la Défense est codirigé avec celui de la Justice par un même ministre, ancien universitaire. Les politiciens sont occupés à gérer leurs querelles politiques, le parti au pouvoir se disloque et étale publiquement ses conflits, les islamistes se refont une jeunesse et lissent leur discours en attendant de prochaines étapes politiques.

Entretemps le radicalisme prolifère et le système judiciaire n’a pas les moyens de mettre les potentiels terroristes derrière les barreaux. Le système sécuritaire n’a pas encore prévu de les maintenir sous surveillance, alors que tous s’indignent contre le fait que les extrémistes suspectés soient vite relâchés dans la nature. Dur à trouver, l’équilibre entre la rigueur et les droits de l’Homme que l’on voudrait obstinément préservés pour les avoir vus bafoués trop longtemps Entretemps, les islamistes pullulent dans les montagnes. Ils terrorisent les habitants des zones avoisinantes. Ils pillent et décapitent et leur force de frappe est de plus en plus perceptible.

« Mon fils protégeait la présidence de la République, mais la République ne l’a pas protégé ! Mon fils luttait pour la Tunisie, mais la Tunisie les a laissés le tuer ! », c’est ce qu’a déclaré la mère d’un des membres sécuritaires dont la vie s’est arrêtée un certain mardi 24 novembre. Une mère endeuillée qui en veut à un pays qui n’a pas su veiller sur ses enfants. Un pays qui a annoncé la couleur avec  des décisions à demi-teintes et qui a choisi de bannir le noir et d’annoncer, à la place du deuil, le défi.

 

 

 

 

Tunisie, le défi quotidien

Il est 17 heures à Tunis, l’heure à laquelle on sort des bureaux, on récupère ses enfants, on fait ses courses, on rentre chez soi. Il est 17heures ; les routes sont pleines, les rues aussi, le centre de Tunis bat au rythme des Journées cinématographiques de Carthage. Et soudain,  une fumée noire envahit la ville et brouille les esprits. Une détonation. Puis le silence. La vie s’arrête…  Pour 13 agents sécuritaires et non des moindres, ceux de la sécurité présidentielle, en l’occurrence.

 

Le terrorisme a quitté le maquis. Il ne frappe plus dans les endroits reculés. Il ne cible plus les pays qui ont vu naître le radicalisme religieux. Il vise le cœur du monde et tire sur la vie. Beyrouth, Paris, Bamaco, Tunis. La loi des séries s’est tragiquement vérifiée. Rien de surprenant malgré l’ampleur des dégâts. Cela se vérifie, désormais, à chaque attaque : le terrorisme atteint sa dimension internationale. Nous en avons une des filiales les plus actives. Des terroristes potentiels, la Tunisie en a tellement, qu’elle en exporte. Entre la Syrie, l’Irak, la Libye et toutes ces contrées où l’Etat Islamique s’est implanté, on s’échange les terroristes et tout ce qui pourrait les faire vivre et leur permettrait d’agrandir leur étendue.

 

Et le terrorisme prospère, en effet. Il recrute. Il s’est défini des fins et travaillent pour. Il met les moyens pour arriver à ses fins.  A chaque pas fait, à chaque attentat, il gagne du terrain. Si ce n’est d’une manière territoriale, c’est sur un plan psychologique qu’il gagne en puissance. Il est visible. Ses frappes font de plus en plus mal. On fait dans le spectaculaire et on associe au maximum le pathos pour que le but soit atteint. Plus on pleure, plus ils rient, c’est cela en somme.

 

Et soyons pragmatiques, cela est bien parti pour durer. Les déclarations réconfortantes de nos dirigeants que ce soit en France, au Mali ou en Tunisie n’y pourront rien factuellement. Nos experts du dimanche non plus. Notre persistance à faire de la vie notre slogan alors qu’ils ont fait de la mort le leur, n’y pourra rien non plus. Le terrorisme a gangréné le monde comme il a gangréné des esprits qu’il a fini par posséder. Le terrorisme suceur de sang n’est pas encore assouvi et notre force de réaction n’est pas encore à la taille de sa force de frappe, effective et potentielle.

 

En réalité, notre force de frappe est à l’image de nos capacités d’anticipation : très en-deça de ce qui pourrait faire changer les choses. Nous avons, nous, pays frappés de plein fouet par le terrorisme, fait ce qui était possible pour contrer ce fléau. Nous avons usé de tous les moyens locaux en œuvre suceptibles d’y faire face. Nos armées, nos policiers, nos analystes ont fait en long et en large le tour de la question, sous ses différentes coutures. Concrètement, la liste des morts s’allonge. Nous nous consolons en les désignant comme des martyrs. Nous nous rassurons en déclarant sur les plateaux notre union nationale. Nous oublions malheureusement trop vite notre engagement de la veille et sombrons, dès que les larmes sèchent, dans notre quotidien d’amnésiques. Nos politiques s’expriment et agissent au rythme de leurs ambitions personnelles. Leur non-action surfe d’une vague de populisme à une autre. Leurs discours battent au rythme des échéances électorales. Pourtant l’opportunisme politique n’a plus sa place dans cette configuration du politique guerrier et non du politique bon-communicateur uniquement.

 

Nous sommes en guerre. Hollande l’a dit. Béji Caïd Essebsi l’a dit aussi. Nous le disons, régulièrement. Nous sommes en guerre et notre ennemi nous nargue à chaque frappe. Il frappe de plus en plus fort ; commence à cibler autrement. Ses frappes sont calculées, étudiées, organisées à la minute près. Au cœur de Tunis, à quelques dizaines de mètres du ministère de l’Intérieur, il est capable de faire des dizaines de morts. Parmi nos cadres sécuritaires, il frappe et est capable d’en choisir ceux emblématiques de notre République, de sa quasi sacralité et de sa puissance garante de celle de tout le pays. Le terrorisme veut avoir notre peau et il ne l’aura pas ! Visés en plein cœur nous demeurons en vie, comme l’âme du jeune berger veillant de loin sur son troupeau.

 

25 novembre. Lendemain de l’attaque meurtrière. La vie reprend à Tunis. Les JCC affichent complet. Les rues sont aussi embouteillées que d’habitude. La course à la sortie des bureaux a repris. Les esprits sont aussi embrouillés. Lucides, mais optimistes. Tristes mais bon vivants. La mémoire des morts au fond de chacun de nous est vive comme le souvenir de la veille. Comme celui de toutes les attaques passées et de ceux morts pour rien. 12 martyrs de plus.  Dans cette liste de noms qui s’allonge, chaque ligne est une vie qui prend fin. Chaque fin est le début d’une vie différente pour un pays qui apprend à vivre son deuil sur le mode du défi quotidien.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les cinq assassins de Mabrouk Soltani

Mabrouk Soltani a été tué par des terroristes, quelque part en Tunisie. Il avait 16 ans et n’a pas été achevé une seule fois. Ceux-ci ont fait de lui la victime commune de tout un système:

 

– Tué par ceux qui l’ont envoyé dans la gueule du loup:

Le jeune berger n’a pas voulu céder son troupeau de chèvres aux terroristes. C’est la version première qu’on aura des raisons qui ont fait que le jeune Soltani soit décapité. Selon la version moins épique qui se répandra ensuite, le mineur jouait le rôle d’indicateur pour le compte des forces sécuritaires. Son troupeau n’était donc qu’un prétexte pour ratisser d’une manière autre les montagnes investies par les terroristes. Comme Mabrouk, trois autres bergers ont été assassinés.

-Tué par celui qui n’a défendu sa dignité  que pour régler ses propres comptes:

La tête de la jeune victime envoyée par les terroristes à sa propre famille a fait l objet d’un spectacle désolant dans le cadre du Journal Télévisé de la chaîne nationale. Le rédacteur en chef du JT a été licencié. Le PDG de la chaîne  le sera, également, peu de temps après. Les sorties médiatiques de celui-ci évoqueront ensuite un scénario selon lequel l’incident lié à la mort de Mabrouk Soltani n’était qu’un prétexte pour le mettre à la porte. Le dirigeant en question aurait refusé de se plier aux demandes d’une présidence de la République qui aurait tenté de faire de lui un organe de propagande. Pauvre Mabrouk, ta misère a été instrumentalisée. Ta mort aussi!

– Tué par celui qui, au moyen de sa mort, dopera son audimat:

Depuis l’annonce de la mort du jeune Mabrouk, de nombreux journalistes ont invité sur leurs plateaux des membres endeuillés de sa famille. Rien de mieux que de vraies larmes pour appâter les téléspectateurs. Rien de mieux que le voyeurisme pour doper son audimat. Les cousins, le frère et même la mère ont été appelés en renfort pour nous faire sombrer, nous, nos journalistes et nos médias dans une bassesse inouïe. Pauvre Mabrouk de ta mort, ils nourriront leurs égos en quête de fausse réussite.

– Tué par sa propre mère:

La mère éplorée de Mabrouk était présente ce soir sur nos écrans. Elle a évoqué les officiels et leurs manquements à son égard, à la demande de l’animateur qui a fait d’elle de la matière pour son spectacle. « Je n ai rien eu, ni couvertures, ni de l argent », déclarera, naïvement, la mère à qui le besoin a fait oublier qu’on n’échange pas la tête de son fils contre des couvertures et un chèque. Pauvre mère vous êtes plus à plaindre qu’à blâmer.

-Tué par ceux qui partageront la video de son exécution:

Les terroristes ont rendu publique, ce soir, l’enregistrement de la décapitation du jeune berger et l’interrogatoire qui l’a précédée. Ceux qui partageront cette vidéo sont la preuve vivante de notre voyeurisme morbide. Pauvre Mabrouk, tu mourras de nouveau à chaque fois qu’un dégénéré partagera la vidéo de ton exécution.

 

Mabrouk, ta mort n’a pas arrêté le flux de médiocrité qui a fait oublier à certains que la vie humaine se respecte autrement que par les moyens d’en tirer profit après qu’elle soit fauchée. La pauvreté des tiens n’a pas empêché les âmes basses de chercher également du profit dans la détresse et dans le malheur d’autrui. Mais ne t’en fais pas, le pire dénuement est celui des âmes rapaces. Toute autre pauvreté, à cela comparée, est noblesse d’âme. Autrement Mabrouk, tes assassins ont fait de toi un martyr, nous avons fait de toi une chair à canon… un canon tourné vers nous-mêmes.

 

Le terrorisme vise le coeur du monde

L’horreur a encore frappé, hier, vendredi 13 novembre 2015. Plusieurs fusillades quasi simultanées, dans les 10 et 11 ème arrondissements de Paris. Des explosions aux abords d’un stade de France occupé par 70 000 spectateurs au moins. Une prise d’otage sanglante au Bataclan où se tenait un concert de rock. 128 victimes au total et des dizaines de blessés. Un plan de contre-attaque a été mis en place par une cellule de crise présidée par François Hollande et des dispositifs nombreux seront mis en place dès aujourd’hui en France pour combattre les fous de Dieu.

 

L’obscurantisme a frappé la ville des Lumières, en pleine soirée, dans des rues animées et a ciblé des citoyens. Dernier acte similaire en date à Paris, l’attaque de Charlie Hebdo. Toutefois, l’attaque d’hier a démontré que les terroristes ont voulu frapper une cible autre et sont passés des victimes symboliques donc peu nombreuses à un plan plus large et plus meurtrier. L’impie qu’on tue n’était donc plus celui qu’on perçoit comme ennemi de l’Islam pour son art ou ses prises de position mais tout citoyen que le hasard a placé sur le lieu de l’attaque, en ce triste soir.

 

Dans une interview accordée à Paris Match en septembre 2015, Marc Trévidic, ancien dirigeant du Pôle judiciaire anti-terroriste, déclarait que la France est «  devenue l’ennemi  numéro un de l’Etat Islamique. ». Ce qui fait d’elle « la cible principale d’une armée de terroristes aux moyens illimités ». La France est, en effet, en guerre contre Daech, aussi bien en Syrie qu’en Irak. Une guerre qui l’oppose à près de 30 000 combattants au total. Une guerre asymétrique car l’ennemi n’est pas toujours visible et repérable. Une poignée d’individus pouvant ainsi tuer des centaines de personnes, comme cela a été le cas hier. Quand un pays est donc dans la ligne de mire d’un système, cela crée un déséquilibre dans la force d’action et dans la capacité d’anticipation. Et dans cette configuration, même la contre-attaque n’est pas possible.

 

Les terroristes ont lancé, hier, un message fort à l’adresse de la France. Ils ont frappé dans le même quartier que celui où a eu lieu, il y a quelques mois à peine, l’attaque de Charlie Hebdo. Le but étant probablement de démontrer que malgré les mesures prises depuis, ils ont pu réitérer leurs frappes. Le même arrondissement a été pour la seconde fois, le théâtre d’actes meurtriers qui ont secoué le monde entier. Plusieurs attaques de surcroît, comme pour dire « On peut encore frapper et on peut frapper plus fort ! ». Les terroristes ont même visé un endroit assez proche de celui où se trouvait le président de la République, en l’occurrence aux abords du Stade de France.

 

L’Etat Islamique a démontré hier en attaquant en France et en faisant une centaine de morts qu’il n’est ni un phénomène réduit à un pays, ni à une région. Il s’agit d’un fléau international qui a puisé sa puissance mondiale, dans son étendue virtuelle et via des moyens de communication sophistiqués. Son déracinement sera long et sanglant. Il ne pourra être que le résultat d’un effort international et d’une réelle volonté de tous. Les victimes du terrorisme ont été nombreuses hier. Du jeune berger tunisien de 16 ans décapité pendant qu’il amenait ses bêtes au pâturage au jeune parisien assistant à un concert de rock au Bataclan. Les deux ont été achevés par une force abjecte ayant la terreur comme finalité et comme moyen. Paix aux âmes de ceux qui continuent à nourrir nos terres de leur sang. De nos hymnes nationaux, ils seront désormais les emblèmes.

Nouvelle ère nouvelle en vue

En quittant l’ère Ben Ali, la Tunisie aspirait à une ère meilleure. Puis est venue la Troïka et son lot de déceptions engendrées par une gestion peu concluante du pays. En quittant l’ère de la Troïka, la Tunisie a aspiré à une ère meilleure. Et puis est revenue l’ère de Ben Ali, sans Ben Ali, mais avec des événements nous rappelant que nous sommes toujours en faillite morale et politique. La victoire des démocrates vécue sur un mode euphorique les premiers temps est désormais perçue comme une arnaque. Le parti ayant accédé au pouvoir en est, par le biais de ses déboires actuels, le premier acteur. Le constat est consternant et les remous dépassent la sphère partisane pour atteindre la présidence de la République également.

 

La scission au sein de Nidaa est une richesse, déclarait, à peu près dans ces mots, un des dirigeants dudit parti, Faouzi Elloumi en l’occurrence, ce midi sur les ondes de Mosaïque Fm. Deux blocs à l’assemblée pour un même parti ça serait positif, selon sa théorie. En réalité et au-delà du discours excessivement maquillé, ce qui se passe à Nidaa n’augure rien de bon. Au delà de l’aspect constitutionnel de la suite que prendront les événements. C’est une balle de plus que le camp des démocrates aura offerte à Ennahdha. Le parti islamiste y gagne en priorité dans le cadre des commissions. Il y gagne en supériorité numérique et en terme d’autorité dans le cadre du choix d’un potentiel nouveau gouvernement (une série de conditions à cela, une série d’arguments prouvant le contraire aussi, mais le fait est là !). Au final, les pseudo démocrates que des millions de votes anti-islamistes essentiellement ont amenés au pouvoir ont engendré l’échec de leur propre camp.

 

Derrière cette « fissure », une guerre de clans qui n’est pas sans rappeler la fin de règne d’un Ben Ali, déconnecté pendant que sa famille frustrait tous les Tunisiens. Et la Tunisie qui pensait en avoir fini avec la famille régnante, « les fils de » et « les gendres de » se retrouve en plein conflit autour de la filiation justement. L’autorité en héritage, c’est en effet, ce contre quoi les élus qui se sont retirés du bloc parlementaire de Nidaa disent lutter. Hafedh Caïd Essebsi, fils de son père président, serait donc une des premières raisons d’un conflit qui prend des proportions importantes. L’ambition du fils est entrain de malmener l’édifice construit par le père. Père qui ne réagit pas ou trop peu.Etre président de la République, ça impose des réserves qu’on outrepasse seulement quand on en a envie. Autrement, ils font un bon prétexte pour maintenir le statu quo.

 

Pour essayer de calmer les tensions rien de mieux qu’une dose de langue de bois et d’amitié parmi les médias. Le peuple y est habitué et ça a marché 23 ans durant. Des discours en arabe littéraire (peu soigné), une panoplie d’adjectifs mélioratifs pour repeindre en couleurs un réel plus noir que blanc et un portrait idéal pour un pays qui tombe dans la trivialité. C’est ce que nous offrent les dirigeants du pays : des tranquillisants à la place du curatif. Et quand l’effet n’est plus celui escompté, que la patience du « patient » atteint ses limites, que le traitement ne fonctionne plus et que l’esprit critique se manifeste de nouveau, les méthodes changent. Les membres dissidents du parti deviennent des traitres, leur rébellion une offense à la patrie et ceux qui les soutiennent des dupes qui n’ont rien compris. Il est vrai que ce qui se passe est incompréhensible, car dépassant l’entendement.

 

Pour couronner la série de conflits, le dernier litige en date est l’incident provoqué par la présidence de la République, hier, dans le cadre de la transmission télévisée des festivités relatives au Prix Nobel de la Paix. La télévision publique mise à l’écart, Nessma mise en avant. Cela n’a pas plu qu’une chaîne privée ait la main sur ce qui devait revenir à la Télévision nationale. Simple maladresse ou cadeau fait à ladite chaîne et à son propriétaire proche du président de la République ? Pas de réponse hormis un communiqué de presse de Carthage jetant plus de flou qu’il n’en dissipe.

 

Des clans au niveau des partis, des clans parmi les médias, des clans parmi nos décideurs. Nous n’en avons pas fini de subir les conflits de nos dirigeants capables de se damner pour nous commander. Nous sommes un peuple exceptionnel, en effet, un peuple que les politiciens adorent duper, faisant miroiter, chacun, l’image d’un avenir meilleur que ce qui précède. Derrière ces images de façade, un amateurisme que les premières épreuves mettent à nu. Le Prix Nobel de la Paix n’y pourra rien, nous sommes en guerre contre la médiocrité.

La Grèce, la Tunisie et l’Europe – La générosité utile

L’année 2015 aura été celle du salut recherché, pour la Grèce et pour la Tunisie. Deux pays de la Méditerranée dont les difficultés financières sont quasi similaires, malgré un contexte politique différent dans l’un et l’autre pays. Bouée de sauvetage à ces deux pays tentant de cesser de sombrer : l’Europe et ses institutions financières pouvant faire basculer des balances économiques chancelantes. Bouée de sauvetage, oui, mais à des degrés très divergents. Pourtant, aides, dons et prêts pourraient constituer une alternative de choix pour les pays de l’Union européenne. Topo.

Août 2015, l’Allemagne a validé le troisième plan d’aide à la Grèce, lors d’un vote au Bundestag. Grâce au déblocage d’une tranche d’aide de 23 milliards d’euros, la Grèce a pu honorer un premier paiement à la BCE et rembourser des arriérés au FMI. Le déblocage d’une première tranche d’aide à la Grèce et la validation par le Mécanisme européen de stabilité du «programme pour la Grèce», autant de signaux forts de la part de l’Europe afin d’amener le pays qui sombre vers une issue plus sure. Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, avait alors évoqué « un accord ouvrant des perspectives à l’économie grecque et lui fournissant une base pour une croissance soutenable».

D’un point de vue plus « moral » et moins chiffrable, Alexis Tsipras avait sollicité l’implication plus directe dans l’issue voulue à la crise grecque. Dans une lettre adressée au président du Parlement européen Martin Shulz, il avait sollicité la « seule institution européenne investie d’un mandat populaire direct» de devenir un cinquième acteur du quartet des créanciers et lui avait demandé d’être partie prenante dans le cadre de «l’évaluation de la mise en place de l’accord». La difficulté du dossier grec a eu les conséquences que nous avons suivies récemment. Les vents politiques ont tourné, mais les déboires économiques et l’aide de l’Europe au pays voisin en difficulté sont on ne peut plus d’actualité.

Pas très loin de la Grèce, de l’autre côté de la Méditerranée, un autre pays va mal. Les circonstances sont différentes et les raisons ayant engendré lesdites difficultés aussi. Toutefois, le malaise tunisien qui va crescendo et l’aide demandée, promise ou concédée demeure un facteur commun indéniable avec la grèce. Pourtant la Tunisie, ce pays ne mettant pas en péril l’entité européenne et sa cohésion éponyme, ne bénéficie pas des montants faisant l’arrangement des institutions européennes avec la Grèce dont la banqueroute est connue de tous.

L’aide européenne directe à la Tunisie avoisinerait les 186 millions d’euros en 2015. Celle cumulée à la transition démocratique en Tunisie atteint un total cumulé de 800 M€, fin 2015. Quant à la Banque européenne d’Investissement, elle a contribué au financement de plusieurs projets de développement en Tunisie au cours des dernières années. Le montant total avoisinait les 290 millions d’euros en 2014. L’institution financière en question avait alors annoncé, à plusieurs reprises, sa disposition à hausser le niveau des financements, pour qu’il atteigne les 300 millions d’euros. L’aide de la BEI se rattache au secteur social, aux énergies renouvelables et au financement des PME ainsi qu’aux institutions éducatives et celles de formation.

Par ailleurs, 60 % des montants versés par l’Europe sont injectés, chaque année dans le budget de l’État. Ils sont utilisés pour rétablir l’équilibre des comptes publics. Le paiement des salaires des fonctionnaires, étant la première dépense à combler. D’autres sommes permettent la mise en place de différents programmes pilotés par la Commission européenne en collaboration avec des associations tunisiennes ou internationales installées en Tunisie.

Une approche comparative même rapide permet de mesurer l’écart entre l’implication de l’Europe dans la résolution de la difficulté grecque et de celle de la Tunisie. Il est vrai que le premier argument justifiant « l’investissement » européen dans le dossier grec est l’appartenance de ce pays en crise à l’Europe. Le deuxième est incontestablement l’impact d’une telle crise sur les pays de l’Union européenne et sur leur stabilité financière. Toutefois, la Tunisie, pays voisin de l’autre rive, est un allié de longue date. Un partenaire de choix pour un marché européen qui a intérêt à s’étendre.

Les accords conclus avec l’Europe, les différentes facilités dont bénéficient les investisseurs européens, le potentiel que représente la Tunisie qui se reconstruit pourraient être un argument en faveur d’un « plan de sauvetage » plus accru en faveur du pays fleuron des printemps arabes. L’argent injecté n’en sera que plus utile car mis à profit, d’une manière indirecte, pour un pays au potentiel important. Nombreux sont, en effet, les domaines où les compétences et le savoir – faire européens pourraient être utiles et rentables à la fois. L’Europe pourrait donner d’une main et reprendre de l’autre. C’est cela la générosité utile.

Consulter la source: Tunisie Plus Octobre 2015