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Youssef Chahed et le rajeunissement de l’État: Les quadras n’ont pas de baguette magique

Son nom a commencé à circuler deux jours avant qu’il ne soit cité officiellement dans une cérémonie consacrée à son investiture. Youssef Chahed a été chargé par le président de la République de former un nouveau gouvernement en remplacement de celui de Habib Essid acculé au départ.

Point de surprise pour ceux qui croyaient en la possibilité de voir un désaccord autour du jeune agronome de 41 ans, point de manœuvre bloquante de la part de l’UGTT, point de stratège de la part de Béji Caïd Essebsi. Sa stratégie aura été de ne pas en avoir une.

Et c’est sans difficulté particulière que Youssef Chahed aura fait son ascension politique. De militant politique à médiateur (dans le cadre des désaccords au sein de Nidaa où il a été chargé de résorber le conflit), de ministre des Affaires locales à chef du gouvernement.

On l’aura très peu vu à l’œuvre, Youssef Chahed! Deux missions « publiques », quelques sorties médiatiques et très peu de bons résultats visibles. Nidaa ayant explosé malgré ses tentatives de réconciliation; les Affaires locales, un portefeuille dont la priorité, en l’occurrence, la décentralisation a été, selon certains, utilisée pour servir la période pré électorale.

Pourtant, l’on a envie de lui faire confiance, ce plus jeune chef de gouvernement de Tunisie. Sa virginité politique fait de lui un bon chef dont les projets ne seront pas parasités par une idéologie et dont les actions ne seront pas dictées par les ambitions d’un parti (car le sien est à l’état de décomposition).

Du moins, on l’espère! On l’espère reconnaissant au président de la République de l’avoir nommé à tel poste, juste l’espace d’une passation. Une fois à l’oeuvre, on l’espère chef lui-même, et nom l’ombre d’un autre chef.

Le maintien en poste ou le limogeage de personnes nommées par son prédécesseur et contestées par le président de la République sera, pour certains observateurs, un éventuel indice de son indépendance quant aux coulisses de Carthage ou de sa dépendance, en matière de décisions, de ce qui s’y dit.

Mais malgré le scepticisme quant à son profil, sa première intervention publique du mercredi 3 août a été bien accueillie dans l’ensemble. Lacunaire et générale, elle a satisfait des citoyens-observateurs lassés par la langue de bois, les discours interminables et les éloges de leur intelligence rimant comme une insulte à celle-ci, tant rendus insignifiants par leur redondance.

Plan de communication en marche: Youssef Chahed a désactivé son compte Facebook où certains journalistes ont été lui chercher des failles passées. Il a créé un compte Twitter via lequel il a commencé à communiquer. Le digital en marche, et le reste de l’action à suivre, dans des délais constitutionnellement réglementés.

Le challenge est important. Il est historique. Youssef Chahed fait désormais partie d’une lignée, celle de 16 hommes ayant occupé ce poste avant lui, Nouira, Mzali, Jebali, Jomâa…. Une série de 16 noms dont l’observation montre que la Tunisie a changé et que le poste jadis occupé par des profils politiciens est désormais accessible à des profils autres. Accessible aux technocrates, aux chefs d’entreprise, à la jeunesse; le rêve n’est plus impossible. Il suffit que le politique le veuille. Et il l’a voulu.

Les quelques remous quant à son âge, sa parenté (niée) par alliance au réseau familial du président de la République, son « antécédent » professionnel (à prouver) dans les sphères des Etats-Unis, ne l’auront pas fait dévier de sa trajectoire. Droit vers le Palais du Bey, Youssef Chahed composera dans les prochains jours son équipe, celle avec laquelle il devra composer pour la prochaine période.

Défini déjà son plan de route, en 5 points essentiels, et ratifié par plusieurs parties signataires de l’Accord de Carthage. Une difficulté de moins pour sa mission. Béji Caïd Essebsi, ayant initié pareil plan d’action, n’aura laissé à Youssef Chahed que la difficulté de l’action. Celle des tergiversations et des blocages ayant été un obstacle d’enlevé par anticipation.

L’enjeu est important. Il faudra d’abord, gagner en popularité, sans être populiste. Etre influent sans être influencé lui-même. Dire la vérité sans brusquer. Et exécuter sans trop attendre. Il faudra au nouveau chef du gouvernement comprendre que le prestige de l’Etat ne réside pas en son âge ni en son nom mais en la capacité de serrer les maillons d’une chaîne desserrés par un ensemble de hiérarchies défaillantes. Il lui faudra ré-instituer l’hiérarchie et responsabiliser, à tous les niveaux, ses tenants.

Lourdes tâches pour un chef en période de transition chronique. Lourdes tâches mais un atout majeur: un peuple qui a envie de s’en sortir, malgré les difficultés. Lourdes tâches et, pour le taux d’inflation qui monte et le taux de croissance en pente basse, point de baguette magique hormis la force du travail qu’il faudra insuffler, du nord au sud, du maillon le plus faible de la boucle à celui le plus fort. Car peu importent les hommes et leur âge, le salut ne peut venir que de nous-mêmes.

 

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Départ de Habib Essid: Et si c’était un mauvais choix?

Depuis que Béji Caid Essebsi a lancé la bombe du gouvernement d’union nationale à former urgemment, on ne cesse d’en parler: partira, partira pas. Habib Essid sur un siège éjectable, certes, mais bien accroché à son siège, tant les coups lui viennent de partout.

Habib Essid vit, ces derniers jours à la Kasbah, les aléas d’un gouvernement politique partisan. Lâché par ses propres ministres, il découvre la politique des stratèges. Celle de figures politico-médiatiques poussées par les urnes et soutenues par une opinion publique regardant là où l’on voudrait qu’elle regarde, du moins pas vers l’essentiel.

Que reproche-t-on au fait à Habib Essid? Pourquoi cette volonté soudaine ou préméditée de lancer le pays vers l’inconnu? A moins que l’inconnu n’en soit pas un et qu’un scénario de rechange soit bien ficelé, en attente. Auquel cas, ce que cela nous rassurerait de le connaître!

Car au vu des fuites circulant autour de l’identité du potentiel successeur de Habib Essid, rien de rassurant ne se profile.

Le Tunisien est-il assez naïf, encore, pour croire en l’hypothèse d’un sauveur providentiel pouvant souffler sur sa misère sociale et en faire un portrait prospère, effleurer l’économie en pente basse et en redresser la barre, regarder le peu de scrupules politique qui reste et faire de la bassesse, loyauté et patriotisme?

Existe-t-il, en vrai, cet homme politique du moment, du moment d’après Habib Essid?

Beaucoup en doutent. Mais la machine est lancée et peu sont ceux qui se posent la question quant au pourquoi d’un pareil départ. Poussé vers la porte à coups de menaces qu’il a lui-même avoué en avoir reçu, Habib Essid ira devant l’Assemblée des Représentants du Peuple, à sa demande, chercher des faveurs qu’il n’aura vraisemblablement pas.

Habib Essid sera face à des blocs de partis ou d’idéologies, et non à des individualités pouvant évaluer chacune de son côté, en son âme et conscience, le bilan d’un chef du gouvernement certes très critiquable mais pas assez pour tout ce remue-ménage dont le pays se serait bien passé. Il sera face à des calculs politiques faits à l’avance. Les dés sont jetés!

Habib Essid n’aura peut-être pas de majorité pour le vote de confiance, le scénario de son remplacement avec toutes les étapes constitutionnelles sera enclenché et les desseins en place atteints. Mais le pays y gagnera-t-il vraiment?

Dans certaines sphères étrangères, on parle déjà de la Tunisie, comme à l’époque de fin de règne d’un Ben Ali qui agace avec les siens et avec l’instabilité politique qui se profilait; un air de famille plane. Un changement politique peut-il rassurer à l’international? N’est-il pas le signe d’une certaine instabilité politique? Le gouvernement actuel n’a-t-il pas une multitude de dossiers en cours? Encore une rupture à infliger à un appareil de l’État essoufflé par les calculs politiciens.

Et si Habib Essid l’avait ce vote de confiance, pourrait-il encore relancer la machine, faire abstraction des tractations, des menaces, de l’intimidation et se remettre au travail? Avec quelle équipe? Celui qui a tenu tête jusque-là malgré la fatigue physique et les différentes hospitalisations ne l’a fait que par principe disent ses proches. « Il ne veut pas lâcher son siège », disent de lui ses détracteurs.

Peu importe la raison. Peu importe l’homme, peu importent les hommes, l’actuel et celui en devenir. Nos politiciens auront-ils conscience un jour que les postes se méritent et ne se distribuent pas et qu’en temps de crise toute concession est chèrement payée, à l’échelle individuelle, sur le long terme, et nationale, sur le moyen.

Comprendront-ils un jour que le pays, comme son prestige, se protège politiquement et que le pouvoir devenu faible ne peut générer que la dégénérescence…pour tous? Le grand saut est pour bientôt!

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Attentat de Nice: Il est temps de s’unir et de passer à l’action

L’horreur a frappé à Nice, dans la nuit du 14 juillet. Un soir de fête qui a tourné au drame. Près de 80 personnes décédées et plusieurs dizaines de blessés. Une solidarité internationale a été exprimée.

Du côté tunisien, les réseaux sociaux se sont enflammés à l’annonce de la catastrophe. Les officiels ont pris position dès le lendemain du drame et les avis quoique convergents ont concordé autour d’une empathie transcendante.

Il faut dire que les Tunisiens sont concernés à plus d’un égard. La terreur qu’a connue la France hier nous l’avions connue. La bêtise humaine nous avait été mortelle aussi lorsque le fanatisme religieux s’est muté en bête immonde et tueuse. Nous avons connu, ici, les affres de l’extrémisme.

Nous en souffrons, en latence, en étant presque prêts, continuellement, à accueillir les mauvaises nouvelles qui en résultent (de manière professionnelle pour ceux qui travaillent dans la sécurité, dans le domaine de la santé ou même dans le traitement de l’information).

Nous espérons tout aussi continuellement que cela ne se reproduise plus alors qu’une partie de nous-mêmes nous dit que cela ne cessera pas de sitôt. Pas tant que nous n’aurions traité que les symptômes et géré que le préventif.

Point de salut, foncièrement, tant que nous sommes dans la réaction et non dans l’action. Et le « nous » n’est cette fois pas que tunisien. Il est international.

L’hydre tueuse s’est étendue à travers les continents. Elle est omniprésente, partout, et se manifeste à chaque fois qu’une faille se dresse. Et les failles sont sans nombre; en attestent le changement de mode opératoire faisant utiliser bombes, armes à feu, camion… Le tout pour accomplir une mission dictée par une folie meurtrière autour d’un « certain » zèle.

Tant que Dieu n’a pas raisonné ses fous, l’homme peut-il agir? Il ne s’agit en effet plus de gérer à des échelles nationales le terrorisme et ses potentielles attaques, il ne s’agit plus de mettre des plans de protection, de leur donner des noms sophistiqués, de protéger ses frontières, d’installer des portiques de sécurité… Le terrorisme a une étendue virtuelle à l’échelle de la sphère virtuelle de son champ d’endoctrinement. Il est partout et n’a ni visage typique, ni couleur de peau, ni langue unique, ni origine.

Oui, lorsque les informations relatives à l’identité du tueur ont commencé à circuler, j’ai parcouru articles et dépêches du regard en espérant que le mot « Tunisien » n’y soit pas. J’avoue avoir espéré que mon pays évite les amalgames, que son nom cesse d’être mêlé à l’horreur que la majorité de mes compatriotes refusent. J’avoue avoir espéré voir une toute autre nationalité à la place du fatidique « tunisien ».

La quête d’identification et d’appartenance a amené les plus paumés à ne se reconnaitre qu’en cette origine pseudo musulmane extrême, à vivre dans des pays dont ils renient les valeurs de tolérance et de fraternité et à instrumentaliser la liberté au profit de leurs desseins mortels.

Des sociologues devront se pencher sur cette question pour envisager un salut pour les descendants à venir de générations frustrées.

Car l’extrémisme se pratique à l’échelle familiale, s’entretient dans des lieux de culte, se développe sur les réseaux sociaux et s’inculque dès le jeune âge, un peu comme les maladies contagieuses dont les germes touchent le corps mais ne se manifestent qu’après coup.

Le terrorisme est devenu soluble dans l’air; il n’a pas de nationalité. Ses victimes, non plus.

Au nom du tragiquement vrai « ça n’arrive pas qu’aux autres », le massacre d’hier est un coup porté à l’humanité entière. Car derrière chaque mort, une histoire, une famille, des parents, des maris, des épouses, des enfants, des cousins, des amis, des collègues, des voisins, et des souvenirs entachés d’un sang innocent qui a coulé au nom d’une folie meurtrière prenant Dieu pour alibi.

L’heure est à la solidarité, oui, mais l’heure est aussi à l’union des forces pour combattre une gangrène devenue mondiale. Notre méfiance les uns des autres ne servira qu’à nous isoler tous et à nous rendre plus vulnérables en raison de la mobilité des personnes et des idées.

Les amalgames n’ont généré que l’exclusion (ou le sentiment d’en être victime, des fois), l’exclusion a généré la frustration et la frustration a généré l’horreur.

Il nous faut changer pour que se rompe le cercle vicieux. Il nous faut changer de réactions, changer celles-ci en actions internationales et faire de la solidarité virtuelle de nos peuples, des plus éclairés de nos peuples, une arme contre une bêtise dont le champ d’influence n’est pas défini géographiquement. Il nous faut tous, et ensemble, combattre cette bêtise sans foi que les lois les plus sévères ne pourront, seules, annihiler.

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Le Brexit et nous

L’on s’est réveillés, ce vendredi 24 juin, sur une nouvelle qui n’en finira pas de bouleverser le monde. Brexit, les eurosceptiques ont eu gain de cause. Les Britanniques ont dit leur mot et leur mot était des moins prévisibles, les sondages d’opinion ayant été très loin d’anticiper pareille tendance.

Frilosité internationale. Mais, en Tunisie, on se frotte les mains en pensant dinar.

C’est que notre monnaie en baisse vertigineuse depuis un certain temps y gagnerait. Elle y gagnerait non pas en s’appréciant davantage mais en se dépréciant moins. Les bourses ont, en effet, enregistré des baisses notables et l’Euro ne cesse de dégringoler.

Il y a incontestablement à gagner dans ce divorce européen. Nous pouvons ramasser quelques débris des pots cassés. Mais voulons-nous vraiment de cela ? La baisse qu’enregistra l’euro, le dollar ne la connaitra pas. Les gains ne sont donc pas si grands que ça pour s’extasier, convier les experts sur les plateaux et évoquer joyeusement l’impact positif du Brexit sur la Tunisie.

Car l’impact sur la Tunisie sera indirect, dans un premier temps. Mais, outre l’aspect monétaire, les accords conclus avec la Grande Bretagne seront probablement revus. Le pays du « leave » va devoir, en effet, revoir tous ses accords conclus sous l’égide de l’UE (selon l’accord d’association). Il devra renégocier ses traités commerciaux dont ceux conclus avec la Tunisie et d’autres pays africains. Il peut donc y avoir du changement, même si la Grande Bretagne n’est pas un partenaire de taille pour la Tunisie.

La crise qu’engendrera le Brexit aura un effet boomerang qui commence à se faire sentir, à quelques heures de l’annonce des résultats du vote. D’un point de vue géostratégique, le monde ne sera plus le même.

Le Royaume-Uni est en marche de connaître une mutation de taille, si le Brexit finit par le faire désintégrer. Du côté de l’Ecosse et de l’Irlande, on réclame, en effet, l’indépendance et le schisme risque de ne pas être qu’au niveau des choix. Du côté d’autres pays où les eurosceptiques sont amenés à dire leur mot également, le risque de désunion européenne est imminent et l’effet domino fortement envisagé.

L’Europe est en train de vivre un deuxième Sykes_Picot, sur ses terres cette fois-ci ; non pas selon la carte des intérêts mais selon celle du désintérêt pour un projet ne correspondant plus à une tendance sociologique générale. Ce repli sur soi se comprend au vu de la montée du nationalisme dans plusieurs pays d’Europe. Y ont été explorées les limites de la prospérité économique espérée et les affres des politiques d’austérité.

Dans pareil contexte, l’Allemagne sera en position de force politique et économique (la Bourse de Frankfurt pressentie pour suppléer celle de Londres qui risque de perdre toute attractivité). Quant au Royaume-Uni, il faudra qu’il se cherche un allié pour les jours difficiles qui l’attendent. Le camp américain, selon plusieurs observateurs, en sera le premier.

C’est ce que le peuple a décidé, c’est ce que la démocratie a voulu. Le monde ne fera qu’observer et subir.

En Tunisie, a-t-on envisagé pareil retournement de situation ? On le devrait, si ce n’est pas déjà fait. Nous devons appréhender de nouveau et au bon moment l’ami britannique. Le démarcher, négocier avec lui, en tant qu’entité nouvelle et non partie intégrante d’un tout, une entité qui risque de perdre son rôle de leader économique et celui de puissance parmi les puissances de la scène politique internationale.

Le contexte de récession générale impactera inévitablement des pays loin du contexte européen. Les soubresauts politiques et sociaux susceptibles d’en découler mettront à mal la stabilité d’un monde déjà déboussolé.

Il nous faudra deux ans pour observer ces mutations, le temps que la décision soit englobée et ses retombées entièrement cernées. Du côté tunisien, a-t-on réfléchi à l’impact de cette crise interne au sein de l’UE, s’est-on préparé pour négocier autrement nos accords, a-t-on pensé au contexte de crise générale et à la manière dont nous pouvions nous en mettre à l’abri ?

Une étude aurait été menée au niveau du ministère tunisien des Affaires étrangères, une étude globale, comme le ministère en fait souvent en pareilles circonstances et qui, on l’espère, ne finira pas au fond d’un tiroir rempli de documents similaires. Mais la communication entre les différents départements n’a jamais été notre fort.

Du côté des politiciens, la question ne se pose même pas. Nos hommes politiques ont du mal à envisager une stratégie à court terme pour gérer leurs problèmes internes. Ceux qui sont au pouvoir sont du mauvais côté de la force, pour la majorité. Celle qui tire vers le bas ou loin de l’essentiel.

Nous sommes dans un monde qui ne se vit plus sans stratégie. Pourvu que les décideurs le comprennent ! « Gouverner, c’est prévoir », écrivait le journaliste et politicien Emile de Girardin, message que n’auront compris, vraisemblablement, que ceux qui prévoient de nous gouverner.

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BCE – Essid: De la « Nation gâteau » à la « Nation couffin »

Après la parabole de la Nation gâteau dont les morceaux se partagent entre alliés au pouvoir, voici venue l’image de la Nation couffin dont on se charge tous, citoyens comme gouvernants, de porter l’anse. La Tunisie devient ce lourd fardeau que nous devons tous assumer pour pouvoir poursuivre tant bien que mal la marche vers un avenir brumeux.

Beji Caïd Essebsi l’a dit dans son interview télévisée du 2 juin 2016. L’heure est au pragmatisme. Oui, Monsieur le Président, nous l’avons compris. Bien avant!

La prochaine période sera celle des changements. Le président de la République a évoqué la possibilité de mettre en place un gouvernement d’union nationale, un potentiel départ de Habib Essid et un nouvel échiquier politique donc.

Le chef du gouvernement se dira ce matin prêt à toute éventualité susceptible d’être bénéfique pour le pays. Rendez-vous est pris entre les deux hommes lundi prochain. L’ordre du jour est déjà bien évident: redistribution de cartes en vue d’une nouvelle manche.

L’éventualité qu’avait avancée à son tour le troisième chef tunisien, président de l’Assemblée es Représentants du peuple est une démarche visant à créer un gouvernement consensuel.

Tel que décrite par Mohamed Ennaceur, la configuration nouvelle devrait inclure l’Union générale des Travailleurs tunisiens (UGTT) et l’Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (UTICA). Le tout complété par une représentativité des partis déjà au pouvoir et de ceux dits d’opposition. Opposition? Que deviendra-t-elle dans ce melting-pot politique?

Il est vrai qu’un syndicat au pouvoir cela est tellement original que l’on aurait presque envie de voir.

Si ce n’est cette peur de faire subir à un pays qui chancelle un essai clinique dont il se passe bien. Centrale patronale et centrale syndicale alliées aux commandes du pays, cela est un moyen d’essayer de calmer les tensions sociales elles-mêmes génératrices de malaises économiques aigus.

Mais peut-on avancer en démocratie sans contre-pouvoir? Quelles seront les composantes de l’opposition dans pareil schéma? Certes l’exécutif avancera sans encombre, mais vers où?

Changer de gouvernement voudra dire changer de données de base et changer de données de base donne l’impression que la trajectoire est loin d’être déterminée. Encore une période de remue-ménage, de partage de sièges, de jeu de chaise musicale, d’installation, de cartons faits et d’autres défaits, d’affinités avec les dossiers pour une maîtrise de portefeuille tout juste atteinte par les ministres actuels.

Il faut dire que les indicateurs sont au rouge, toujours au rouge, a-t-on presque envie de dire pour signifier que cela n’a pas changé récemment. Il faut dire que le climat social est nettement plus stable qu’il y a quelques temps.

Il faut dire que certains ministres sont désormais performants et qu’ils y ont gagné même en popularité comme le disent les sondages. Il faut dire que le terrorisme n’a pas sévi depuis un moment et que des réussites sécuritaires ont été réalisées. Alors pourquoi du changement maintenant?

C’est du côté de la politique que ça tangue. La fissure au sein de Nidaa qui a du mal à être rafistolée n’en a pas fini de mettre à mal l’édifice d’après élections. Le parti au pouvoir n’a plus sa vigueur de la veille.

Ce déséquilibre tangible à l’échelle de l’Assemblée a, inévitablement, ses répercussions sur l’exécutif. Le malaise parmi les partis au pouvoir, la querelle Nida UPL, les positions en dehors de la bulle de Afek Tounes, l’échéance élective à venir, en l’occurrence les municipales de 2017, autant de réponses probables à la question du pourquoi qui pourrait tarauder celui qui observe et qui ne comprend pas.

La réponse est politique pour une question quasi vitale, non pas pour un parti, mais pour tout un pays. La réponse est un peu trop politique pour faire le consensus espéré car la politique des stratèges est une maladresse quand l’enjeu est la survie.

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise ». Nous sommes bien dans la logique de Jean Monnet.

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Ennahdha, ce pot de fer de la politique tunisienne

Enfin clos le congrès d’Ennahdha, le dixième, celui qui survient après des décennies de vie commune entre la Tunisie et la pensée politico-islamique, décennies houleuses et une relation plus stable désormais.

Un congrès en grande pompe, donc, comme pour célébrer les cinq ans d’activisme politique public, après des décennies de clandestinité, d’exil et de traque.

Ce parti qui, au sein de ses structures, a noué avec la démocratie est, à l’échelle nationale, de plus en plus solide.

Son congrès, on en parlait longtemps avant et on en parlera longtemps après. Il faut dire que la rigueur politique, en Tunisie, c’est assez rare. La rigueur partisane, on ne l’a connue que par excès de zèle ou abus d’autorité.

La discipline du parti islamiste au pouvoir, l’organisation de ses adeptes, les échéances importantes réglées comme du papier à musique, cela surprend et laisse perplexe. A en faire envier les partisans frustrés des partis dits démocrates, qui peinent à s’identifier à ceux qui sont censés les représenter politiquement!

Si cela n’est pas voulu comme une démonstration de force, ça l’aura été, en définitive.

Le parti islamiste qui se veut désormais civil a offert à ses fidèles, aux officiels, aux concurrents politiques accessoirement alliés, aux Tunisiens et même à l’étranger qui scrute l’islam politique de près, un spectacle grandiloquent qui en dit long sur ses capacités et surtout sur son potentiel.

Le parti sorti gagnant des dernières élections et qui avait pris Ennahdha pour allié au pouvoir en perdrait presque sa primauté, en matière de communication et d’image. Presque? Gardons cela relatif, peut-être aurait-on droit à un sursaut même furtif.

La dialectique Ennahdha et Nidaa, le gagnant et le perdant, le conservateur et le progressiste, l’islamiste et le bourguibiste, enfin réconciliés autour du trophée Tunisie n’est pas sans rappeler la fable de La Fontaine et sa morale ô combien instructive et prédicative:

Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le destin d’un de ces Pots.

Nidaa s’est réuni aussi ce weekend, à Tabarka, sans spectacle et sans spectateurs, non pas autour d’un leader mais d’un éventuel futur leader, en l’occurrence Youssef Chahed ministre des Affaires Locales.

A l’ordre du jour, entre autres, les élections municipales.

Prévue pour 2017, cette échéance élective est hautement politique et sera déterminante pour l’avenir des partis sur le court terme et pour les carrières des uns et des autres sur le long terme.

Rached Ghannouchi président de la République à l’avenir, une fois son parti bénéficiant d’une assise légitime, une fois sa perception comme figure consensuelle admise, une fois Ennahdha devenu parti national et non islamiste, une fois le bleu emblématique changé en rouge.

Nidaa à deux têtes n’y pourra plus rien. Stratégie politique et amateurisme politique obligent.

Les observateurs l’auront, toutefois, compris, pour Ennahdha ce ne sont pas les carrières qui importent mais le groupe et la pensée collective. Tous oeuvrent pour ce but commun.

Que le meilleur gagne la partie, c’est cela le jeu démocratique. Que le gagnant épargne la patrie, c’est cela la noblesse du jeu.

Les petits pots dans les grands, le parti de Rached Ghannouchi fait peau neuve pour affronter un avenir politique plus ambitieux qu’il ne l’a jamais été.

Le rêve du parti sorti de la clandestinité et désormais sous les feux des projecteurs est on ne peut plus réalisable.

La figure de son leader reconduit à la tête du parti a gagné- et on travaillera encore à la faire gagner- en crédibilité dans l’objectif d’un jour J.

La mutation est en marche au sein d’Ennahdha, comme à sa marge, dans les structures inhérentes au parti comme face à la masse.

Une masse électorale faite d’opposants de plus en plus sans teneur, de sceptiques sans alternatives et de conquis que l’on continue à prêcher comme pour les rassurer sur l’avenir du parti sur lequel ils ont depuis longtemps misé.

Il n’en demeure pas moins qu’Ennahdha version 2.0 n’est pas tout à fait réconcilié avec son avenir, du moins celui qu’il vise- ou dit viser.

Le parti qui se veut démocrate par sa manière de se gérer et d’appréhender son propre leadership a réélu à sa tête Rached Ghannouchi avec un taux de 75%. Point de changement majeur donc.

Le chef reconduit reste la figure phare de ce parti qui s’offre un lifting très partiel.

Pas de montée en puissance des femmes d’Ennahdha (10% environ des membres de Majles Choura), pas dans les structures décisionnelles, mais juste disposées, dans le sens de la parité, en avant-boutique.

Quant aux jeunes, ces chevilles ouvrières, qui constituent l’avenir et seront l’essence de la réelle mutation à venir, ils ne sont toujours pas très visibles à l’échelle nationale ou trop peu.

Leurs aînés, les militants d’avant-révolution, n’ont pas encore tout dit et l’ouvrage décennal, ils en sont encore les maîtres et les garants.

Tant que la scène politique nationale est en chantier, le travail stratégique est encore de mise et les cartes à jouer encore à l’abri des regards. La mise est importante et l’enjeu l’est encore plus.

Ennahdha l’a bien compris et travaille en fourmilière pour. D’autres ne font que bourdonner.

En photo- Meurt-on pour sa patrie, un jour?

Douze sécuritaires sont morts dans l’attaque terroriste de Ben Guerdane. Douze noms que la Tunisie ancrera dans son Histoire, comme y ont été ancrés, avant eux, des milliers d’autres. Des noms que la patrie garde, en sa mémoire collective, comme un ensemble, une entité globale, nommée sacrifice. La patrie se construit, nourrit ses valeurs, confirme sa valeur, de cette notion faite de noms, de larmes et de sang.

En ces temps difficiles, le don de soi devient une valeur commune, faisant oublier à tout un chacun qu’il est un et ancrant, en lui, la conviction qu’il est partie d’un tout nommé patrie. Plus qu’un pays donc, ce bout de terre, pour qui des Tunisiens se donnent. Plus qu’un pays, ce pan de culture, pour qui des mères pleurent mais font des youyous, aussi, en signe d’adieu à leurs enfants morts pour que nous vivions.

Les valeurs humaines se gomment ainsi au profit de celles nationales. Les slogans patriotiques prennent forme et transcendent toute autre norme morale. « Mon pays est plus important que mes enfants », a lancé hier, dignement, un père de famille ayant perdu sa fille de 12 ans dans les attentats de Ben Guerdane.

Cette générosité dépasse toutes les campagnes de communication, elle dépasse toute forme de sensibilisation, elle dépasse tous les discours politiques. Cette générosité est le sens même de l’épreuve, celle qui vous fait mesurer votre ancrage dans vos racines, celle qui vous rappelle vos racines, celle qui vous donne la chair de poule en écoutant l’hymne national scandé aux portes d’un hôpital régional par où sortiront les corps sans vie de ceux qui ont fait des leurs une offrande à cette patrie.

Douze noms de plus et plus encore dans la liste des sacrifices que nous payons, que paieront des familles, des mères, des pères, des enfants. Pupilles de la Nation que ces Tunisiens éplorés par une perte nommée sacrifice! « Le sacrifice de soi est le sens de la vertu », écrivait Aristote.

La vertu devient, en cette Tunisie nouvelle, ce sacrifice commun. Elle est cette générosité devenue norme qui nous dit que nous ne sommes pas des habitants mais des citoyens, que le pays est avant tout patrie, que, pour lui, on peut mourir ou voir mourir ses enfants et brandir un bras levé et revanchard vers un avenir qui peine à sourire. Cette générosité-vertu nous sort de l’anecdote et nous fait entrer dans l’Histoire. L’Histoire inclusive faite de noms et de sang, de générosité et de dons, de cris et de youyous et de nobles valeurs.

Alors meurt-on un jour, pour sa patrie ? Non ! Tant qu’elle vivra par nous.

Paix aux âmes de :

Sofiène Ben Ahmed

Mehdi Chemlali

Abdesselem Saâfi

Mohamed Afif

ABdelkerim Jeri

Boulaares Erradaoui

Ramzi Zrelli

Mohamed Yassine Soltani

Abdelati Abdelkebir

Hassine Mansouri

Abdelbassete Meraii

Ghaith Guetif

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Ben Guerdane- Trois buzz et 36 terroristes tués

Le 7 mars 2016, la Tunisie a vécu au rythme d’une attaque terroriste ayant visé Ben Guerdane. 36 terroristes tués, sept arrêtés et 18 martyrs entre civils et sécuritaires. Tout au long de la journée, ce qui était, au départ, perçu comme un attentat « ordinaire », s’est avéré être « un acte sans précédent », comme l’a désigné le président de la République Béji Caïd Essebsi. Le bilan s’est, en effet, révélé être lourd en pertes humaines, vers la fin de la journée. Un couvre-feu a été décrété à Ben Guerdane et d’autres décisions ont suivi. Auront accompagné les commentaires de l’actualité dense, un bal télévisé et radiophonique d’experts sécuritaires… et trois buzz, au moins.

 

La réplique de Beji Caïd Essebsi : « Une attaque sans précédent » mais « qu’on attendait », c’est ainsi que le président de la République a commenté les affrontements de Ben Guerdane. Ce qui sonnait en arabe comme une antiphrase était une description plutôt fidèle d’événements aussi prévisibles qu’inédits, aussi envisagés que complexes. Des sécuritaires visés et des civils aussi. La situation tunisienne, géographiquement et économiquement, est un terreau fertile pour un terrorisme qui s’est exporté, dans un premier temps, et qui fait un retour aux sources, dans un deuxième. Le contexte d’instabilité chez le voisin libyen n’a fait que rendre plus fragiles les frontières tunisiennes. Armes en tous genres font ainsi la traversée régulièrement, d’après plusieurs observateurs. Muraille de sable et barrières électrifiées n’y pourront rien probablement, tant cela a atteint le stade de phénomène difficile à endiguer. Nous sommes conscients de ce qui nous est arrivé, lucides quant à ce qui nous arrive et clairvoyants par rapport à ce qui nous arrivera. Nous n’en demeurons pas moins au stade de réplique, là où on devrait être à celui de l’anticipation, au niveau de la réaction, là où c’est l’action qui est requise, nous sommes dans la défense au lieu d’être dans l’attaque. Une marge de retard, en somme, malgré laquelle toute perte humaine est relative au vu des autres vies épargnées.

 

Le selfie militaire : Depuis la matinée du 7 mars, des photos de corps de terroristes ont commencé à circuler sur la toile. Partagées d’abord par des pages Facebook de la région de Ben Guerdane puis par celles officieuses des forces sécuritaires. Les clichés ont été partagés par nombre d’internautes, comme pour dire la revanche sur l’ennemi. C’est dans ce même contexte qu’a été perçu le selfie de quatre jeunes militaires, grimaçant devant des corps de terroristes. La photo a été partagée, mais aussi critiquée. D’abord, deux journalistes d’Al Jazeera, puis le journal français Libération ont pointé le caractère « anormal » de pareille prise. Des internautes, en masse, ont répondu à l’attaque par la contre-attaque : point de droits de l’Homme pour ceux qui tuent des hommes, point de décence avec ceux qui ont eu l’indécence de viser leurs concitoyens, point de scrupules avec ceux qui n’en ont pas eu à endeuiller des familles de Tunisiens pour une cause qui n’en est pas une. De l’autre côté de l’argumentaire, on pointe l’inconscience de sécuritaires jeunes banalisant des événements sanglants lourds en conséquences pour un pays encore instable. Une guerre 2.0, chopée à coup de Candy, aux allures de shooting de petites stars et à l’allure de jeux vidéo pour un pays qui a du mal à s’habituer au mal qui le frappe.

 

Et les partis au pouvoir ont décidé…. Une marche. On l’attendait leur conférence de presse annoncée à la fin de l’après-midi. D’autres fractions politiques ont publié des communiqués, les partis au pouvoir, eux, ont choisi de rassembler les médias pour une annonce. Ils annonceront leur décision d’organiser une marche pour dire non au terrorisme. Programme sympathique pour après-midi ensoleillé : se dégourdir les jambes, scander, au même moment, des slogans comme on les aime. A bas le terrorisme ! A bas l’islamisme politique ! A bas Ennahdha ! Ah non ! Pareil slogan ne convient plus ! Ennahdha est, désormais, au pouvoir, au même titre que les démocrates qui avaient fait de la sécurité nationale un slogan électoral. Après nous avoir fait marcher, rien de mieux qu’une marche pour nous faire oublier, le temps d’une mascarade dont ce n’est pas le moment, que le chemin reste long pour que ce pays recouvre sa stabilité et pour que gagne enfin le patriote sur le marginal qui restera comme tel.

 

Crédit photo: Tunivisions (Montage Makrem Kasraoui)

 

 

Belaïd, cet assassinat qui nous tue encore

 

6 février d’un certain hiver tunisien. Chokri Belaïd meurt en bas de chez lui, tué par des balles dont l’origine demeure inconnue. Le leader de gauche ne se gênait pas de dire ce qui gênait, il n’hésitait pas à citer l’islamisme politique comme la source des maux tunisiens, il n’avait pas peur de citer les noms des leaders les plus extrémistes et de les désigner comme les  manipulateurs d’une Tunisie qui se radicalise. Il n’a pas eu peur de dire que des volontés étrangères à la Tunisie constituaient les marionnettistes d’un pays qui peinait à trouver la voie, même après avoir chassé la dictature.  Pour tout cela et plus probablement, l’avocat, le père de famille, le Tunisien Chokri Belaïd a été tué, froidement, de bon matin, en plein Tunis. Un crime envers la Tunisie, ses hommes, sa Femme, ses enfants, son avenir que l’on voyait alors radieux au lendemain d’une révolution contre l’oppression. L’oppression est encore là, 3 ans après. Elle serre les cœurs à chaque fois que revient l’image de celui qui est mort pour l’avenir de ce pays ; un avenir sans lui, pour nous et pour nos enfants. Cette lourdeur sur nos cœurs et  ce poids sur nos consciences persistera, tant que persisteront les questions et qu’aucune réponse officielle n’aura convaincu.

 

Mort pour incompatibilité idéologique 

« Lorsqu’il prenait la parole, il accaparait regard, ouïe et attention », se remémorent ses anciens camarades. « Ses qualités d’orateur, sa capacité d’analyser le présent et sa lecture visionnaire de l’avenir politique tunisien font de lui  un politicien hors pair», regrettent les observateurs qui l’ont connu plus tard.  Chokri Belaïd est mort pour incompatibilité idéologique avec ceux qui se voulaient , ainsi que leur pensée, locomotives pour la Tunisie qui se cherche. Un tel leader dérangeait. Son charisme, son point de vue, sa capacité de convaincre et son intrépidité à le faire ne pouvaient qu’augurer du mal qui l’a atteint.

Dans le climat de tension de l’époque, dans le cadre de la vindicte verbale et de la violence sous-jacente aux débats officiels, beaucoup avaient peur pour les hommes peu nombreux de la trempe de Chokri Belaïd. A cette époque-là, « laïc » était devenu une insulte, « rationnel » associé à l’apostasie, « francophone » sonnait comme ennemi de la Nation, « maçonniste » comme ennemi de l’Islam. Le tout faisait une étiquette légitimant l’assassinat au nom d’une idéologie aussi bête qu’abrutissante. Même après sa mort, beaucoup disaient de Belaïd qu’il était un non-musulman comme pour minimiser l’impact de son assassinat ou en légitimer la raison. Ceux-là sont l’emblème morbide d’une Tunisie en proie à l’obscurantisme.

Un assassinat transition politique

La mise à mort de Chokri Belaïd a eu lieu dans un contexte politique très particulier. Mort lors d’une transition dont il a lui-même été une. En 2013, plusieurs mois après la victoire des islamistes en Tunisie et plusieurs mois après le laxisme à l’égard des islamistes radicaux, la Tunisie commençait à prendre une voie qui dérangeait certains militants qui craignaient pour l’avenir du pays. La mort de Chokri Belaïd, la contestation qu’elle a suscitée, dès le soir du meurtre, et le mouvement général que cela a provoqué auprès des dirigeants ont engendré un changement politique qui a marqué la Tunisie post-révolution. Mise à mal du gouvernement de Hamadi Jebali, dissolution de celui-ci, l’instauration d’un gouvernement de technocrates et l’organisation d’élections dans des délais brefs, voilà la suite de l’événement.

La mort de Chokri Belaïd associée à l’assassinat de Mohamed Brahmi, autre leader de gauche – survenu cinq mois après – fera prendre à la Tunisie un tournent important dans le cadre de son Histoire. Un Front de Salut national (composé du Front populaire et d’autres partis de l’opposition), manifestations au Bardo, demande de dissolution de l’Assemblée nationale constituante, arrêt de travail de celle-ci, Dialogue national, puis feuille de route et nouvelle voie ouverte à la Tunisie. Démission de l’islamiste Ali Laârayedh alors chef du gouvernement, arrivée de Mehdi Jomâa, ratification de la Constitution et tenue d’élections législatives et présidentielle.

Mort de l’homme, naissance d’une icône

Cette double perte pour les partis de gauche a permis au Front populaire de gagner en crédibilité et en sympathie. Ceci sera prouvé lors des échéances électorales suivantes. Toutefois cette proximité avec les Tunisiens n’aura pas été suffisante, sur le moyen terme, pour faire arriver les figures de gauche aux postes de décision, faute de leadership adéquat ou résultat de choix n’ayant pas convaincu d’une manière étendue. La mort de Belaïd comme celle de Brahmi après elle, a, toutefois, fait comprendre aux Tunisiens que l’accès à la démocratie peut être sanglant et que la notion de sacrifice, jusque-là perçue par le prisme de l’Histoire, est le propre de toute citoyenneté accomplie.

« Chokri Belaïd est vivant » scandaient des Tunisiens partis au cimetière d’El Jellaz, hommes et femmes, le 8  janvier 2013. Chokri Belaïd n’est plus. Sa moustache et son grain de beauté ont fait de lui le Guevara tunisien. Chokri Belaïd n’est plus parmi nous, mais pour nous il demeurera un emblème. Celui de l’avenir d’une Tunisie qui doit résister encore et toujours. Une Tunisie qui doit rester vigilante, à toute épreuve, pour que ne soit pas détourné son parcours.

Chokri Belaïd est devenu la figure de cette Tunisie qui se veut moderne malgré la violence et la menace persistante. L’homme est mort mais l’icône qu’il est devenu restera longtemps vivante et marquera, d’une manière indélébile,  l’Histoire de ce pays. Mort pour ses prises de position, mort pour ses idées, mort pour la Tunisie. Chokri Belaïd est vivant dans ceux qui l’ont connu et aimé et ceux qui ne l’ont connu que de loin et qui le regrettent encore. En eux tous demeurent deux postulats incompatibles certes mais très représentatifs du paradoxe illustrant la Tunisie et sa politique actuelle : « Chokri vivant ! » mais « Qui a tué Belaïd ? ».  Un regret sonnant comme une revanche portée désormais par des millions de Tunisiens et, en l’absence d’un commanditaire désigné, un triste mystère encore non élucidé.

911-essay.com

Tunisie- Génération chômage

 

 Ils sont nombreux à relater un quotidien difficile, à raconter, à des citadins atterrés devant leurs écrans, leurs journées de désuétude, à dessiner, en noir et blanc, l’image de dizaines d’heures écoulées dans la langueur, dans des cafés bondés du matin au soir, autour d’une boisson qu’ils divisent par six et d’un paquet de cigarettes à partager. Les jeunes de Kasserine, de Thala, de Feriana et de tant d’autres villes enfouies dans les tréfonds tunisiens de la négligence et de l’injustice. Samedi 16 janvier, Ridha Yahiaoui proteste contre le retrait de son nom de la liste des jeunes pouvant intégrer un poste dans le secteur public. Il grimpe à un poteau et meurt électrocuté. Son quartier, se soulève, puis sa ville, puis les villes limitrophes puis toute la Tunisie. Trois jours de revendications, de chaos, de décisions, de tergiversations. Retour sur une semaine pendant laquelle la Tunisie a failli tomber dans le vide.

Aux origines du mouvement :

1300 arrestations, des dégâts matériels, des mesures discutables, deux discours politiques controversés  et un couvre-feu. Le malaise dure encore, malgré le calme recouvré et l’équilibre précaire n’augure pas d’un retour au calme dans la durée. Tout a commencé après une manifestation en soutien à la famille de Ridha Yahiaoui, mort accidentellement certes, mais sur fond d’injustice et d’amertume. Ce jeune de 28 ans est devenu l’emblème d’un manque d’équité et d’une absence de transparence dans le cadre d’un processus de discrimination positive devenu la porte ouverte à des manipulations multiples.

Sept noms auraient été retirés de cette liste. Une manifestation est organisée par l’Union des Chômeurs (UDC) et l’Union Générale des Etudiants de Tunisie. Manifestation à la suite de laquelle, le premier délégué régional de Kasserine a été limogé. « Cette liste a été modifiée et trafiquée sans consultation du délégué ni du député qui était chargé du suivi de l’affaire », avait déclaré  Salem Ayari, secrétaire général de l’UDC. L’enquête est en cours, comme tant d’autres, au centre de polémiques occasionnelles et oubliée, aussitôt l’opinion publique a le dos tourné.

Mais lorsque Kasserine se soulève, c’est l’esprit révolutionnaire qui foisonne et qui investit d’autres villes. C’est ainsi que cela se passe en Tunisie depuis des décennies, en janvier précisément. L’Histoire est un éternel recommencement, les contestations aussi, visiblement. Le lundi 18 janvier, ça gronde, jusque l’avenue Bourguiba en plein Tunis. Des manifestations dans plusieurs autres villes, des slogans hostiles au pouvoir, des pneus brulés, des routes barrées puis la déroute. Ca dégénère et les revendications prennent un aspect violent. Du gaz lacrymogène est utilisé pour disperser les protestataires et les forces de l’ordre sont appelées au plus haut degré de retenue. Le ministère de l’Intérieur appelle à la vigilance et met en garde quant au risque d’infiltration pouvant faire sombrer les manifestations pacifiques dans le vandalisme. Durant la dispersion d’une manifestation à Feriana, un jeune policier meurt après que son véhicule se soit renversé. Il aurait succombé à ses blessures à la suite d’un jet de pierres qui l’a ciblé après son accident, selon d’autres thèses.

Le 21 janvier, des mesures sont annoncées pour calmer les tensions.  On décide, en bloc : le recrutement de 5000 chômeurs dans le cadre des divers programmes de l’emploi, la régularisation de la situation de 1410 personnes,  le financement de 500 projets par la Banque tunisienne de solidarité, la transformation de toutes les terres collectives dans la région en terres privées, la création de 9 chantiers pour l’amélioration de la qualité des routes et des ponts, la construction de 1000 logements sociaux et l’aménagement de 1000 lots en 2016…

Ces décisions prises à la suite d’une réunion extraordinaire présidée par le ministre des Finances ont été annoncées par Khaled Chouket. Le lendemain, Slim Chaker annonce que le nouveau porte-parole du gouvernement a fait erreur sur le nombre de postes à créer. La colère collective reprend donc sous forme d’exaspération par rapport aux politiques, à leurs hésitations et à leur gestion de la crise.

La violence gagne du terrain. A la cité Ettadhamone, quartier populaire de Tunis, et dans plusieurs autres villes, des actes de vol et de vandalisme succèdent aux revendications pacifistes, les sièges de certains gouvernorats sont pris d’assaut et des routes sont barrées par des protestataires et par des braqueurs. Les établissements publics passent sous la sécurité de l’armée. Un couvre-feu est alors instauré, à partir du vendredi 22 janvier, « au vu des atteintes contre les propriétés publiques et privées et de ce que la poursuite de ces actes représente comme danger pour la sécurité de la patrie et des citoyens ». De 20 heures  à 5 heures du matin, dans un premier temps, il sera allégé, ensuite à deux reprises (de 22heures à 5 heures du matin, puis de minuit à 5 heures du matin).

Où sont passés les politiques ?

La cascade d’événements a mis sur le devant de la scène une classe politique consciente certes de l’ampleur du malaise latent dans les zones défavorisées de la Tunisie, mais n’ayant pas envisagé une sorite de crise quand la crise leur éclatera en plein visage. Lorsque la tension a atteint son apogée, le chef du gouvernement, Habib Essid, était à Davos, absorbé par l’économie mondiale. Avec lui en Suisse, une délégation importante composée notamment de Yassine Brahim, ministre du Développement. Quant au ministre de l’Emploi, on le saura parti à Londres assister à un dîner-débat organisé par l’Atuge, association de Tunisiens des Grandes écoles. Chiheb Bouden, ministre de l’Enseignement supérieur l’y accompagnait.

Compte tenu de la tournure que prenaient les événements, Habib Essid, a décidé d’écourter son escapade suisse. Toutefois, son nom a été remarqué par certains observateurs dans le planning du lendemain de François Hollande. Le chef du gouvernement et une partie des siens iront donc à Paris, déjeuner puis signer un accord de conversion de créances en projets de développement à hauteur de 60 millions d’euros (133,7 millions de dinars) et un plan de soutien de 2,2 milliards de dinars (d’un milliard d’euros) sur les cinq prochaines années. Il ne reviendra pas les mains vides ! La réaction de Habib Essid était très attendue, à la suite d’événements qui prenaient une tournure inquiétante et au malaise suscité par l’hésitation au niveau des décisions annoncées. Le chef du gouvernement évoquera le tout, lors d’un entretien accordé à France 24. Il réagira, dès son retour en Tunisie, à travers un discours télévisé très critiqué, les qualités d’orateur du chef du gouvernement étant connues pour leur aspect très primaire.

Quant au président de la République Béji Caïd Essebsi, il s’adressera, le vendredi 22 janvier, aux Tunisiens dans une intervention brève. « Je connais les noms de ceux qui ont mis de l’huile sur le feu », «  des Tunisiens exagèrent ce qui se passe à travers leur discours dans des médias étrangers », « les journalistes faussent l’image de ce qui se passe ». Le président de la République n’a pas convaincu. Il a même exaspéré par la note intrusive et par la tonalité menaçante d’une partie de son intervention. Bien après et lors de sa visite au Bahrain, Béji Caïd Essebsi déclarera à la presse de son pays hôte que « les individus impliqués dans les derniers mouvements sociaux violents appartiennent à l’extrême Gauche», ajoutant que celle-ci est aussi dangereuse que l’extrémisme religieux. Le président de la République s’attirera ainsi la foudre de la Gauche tunisienne.

En matière de discours, pendant la phase difficile qu’a connue la Tunisie, Rached Ghannouchi, s’est, également, fait remarquer. Quelque peu nerveux, il s’adressera aux Tunisiens, le 22 janvier, soit très peu après l’intervention du président de la République, sur un ton paternaliste, dans un discours imagé et avec des solutions plus morales que factuelles. Le temps est tout de même à l’union, entre les modernistes et les islamistes en duo au pouvoir.

Un autre politicien s’est fait remarquer lors de ces journées, il s’agit de Moncef Marzouki, ancien président de la République, chef d’un nouveau mouvement populaire, se proposant comme alternative politique. Moncef Marzouki criera l’échec des gouvernants actuels et appellera à la mise en place d’un gouvernement d’Union nationale. Outre les reproches faits au parti au pouvoir et à ses hommes, Marzouki s’attaquera aux Emirats Arabes Unis, y voyant la source du mal que vit la Tunisie et l’origine des problèmes que connaît également le Monde arabe.

Le soir même, le ministère des Affaires étrangères réagit virulemment et d’une manière inédite à ces propos. Il dénonce fermement ce qui représente une menace aux liens de fraternité entre les deux pays et se démarque de la politique de division dans laquelle on a voulu l’immiscer. « Les Emirats ont joué un grand rôle auprès de la Tunisie et nous comptons tisser des liens encore plus forts avec ce pays frère », a insisté le MAE tunisien.

Après la crise Nidaa, la crise gouvernement :

La crise à Nidaa avait amenuisé la Tunisie et épuisé ceux qui suivent de près l’actualité politique. Entre des dirigeants qui s’attaquent les uns les autres publiquement et l’image d’un parti au pouvoir qui se disloque, la guerre du leadership et des egos inassouvis a fini par diviser le grand parti des « modernistes » en fractions. Une guerre intestine aussi basse que laide à laquelle ont succédé un remanient ministériel qui s’est fait attendre et un air de déjà vu ne présageant de rien de bon.

Certains postes accordés ont suscité beaucoup de remous. D’autres ministres maintenus en place quoique n’ayant pas donné satisfaction continuent d’être le centre de débats légitimes mais non écoutés. La répartition partisane des portefeuilles semble avoir été faite, pour certains ministères, sur la base de la loyauté à Nidaa et de la position prise dans le cadre du conflit qui le secoue. Salma Elloumi, ministre du Tourisme, a ainsi été maintenue en place. Youssef Chahed a été nommé ministre des Affaires locales. La première avait été nommée, en novembre 2015,  gestionnaire provisoire de Nidaa. Le second avait été chargé de présider le groupe des 13 qui a tenté de résoudre les conflits de Nidaa. La première semble avoir atteint ses limites d’action dans le cadre d’un contexte de crise pour un secteur vital pour la Tunisie. Le deuxième a un ministère sans local, ni personnel, ni même un numéro de fax, a noté un activiste de la société civile il y a quelques jours.

Les négociations autour de la composition du gouvernement dans sa version revue, la lenteur dans l’agencement du remaniement et la déception que l’aspect partisan flagrant a suscité auprès des Tunisiens ont rendu imperceptible l’effet positif que pouvait receler un changement de têtes en période de crise. La conjoncture impliquait pourtant un semblant de nouveauté pouvant amener de l’espoir et générer de la patience pour des citoyens aux quotidiens difficiles et acceptant de moins en moins le manque d’équité à leur égard.

Crise ! La Tunisie est pourtant en crise ! Son économie, sa société, sa politique, son discours…  Le pays a besoin d’une gestion autre, d’une communication efficiente et d’une action régénératrice qui se fait attendre. Discours défaillants, décisions anachroniques, mesures politiques manquant de pragmatisme économique. Le plan quinquennal présenté à l’ARP, le 28 janvier, par un chef de gouvernement aux capacités oratoires critiquables, en est l’incarnation première. En Tunisie, on évoque déjà un départ imminent de Habib Essid et on cite plusieurs noms comme potentiels remplaçants à la Kasbah où siège la présidence du gouvernement.

Quant aux revendications, elles se sont estompées. Derrière ce calme provisoire, l’attente de ce qui va advenir et non la satisfaction par rapport à l’annonce de l’action promise. Dans les villages tunisiens en léthargie chronique, les terrasses de café ne désemplissent toujours pas. Autour d’une boisson partagée et d’un paquet de cigarettes commun, la jeunesse ternie par la dureté de la vie foisonne de révolte. La réconciliation de la génération chômage avec le pouvoir et ses représentants n’est pas pour demain…

 

Inès Oueslati

 

 

 

Interview- Inès Oueslati: Aucun gouvernement n’a les moyens de faire face à la crise

Les Tunisiens sortent de nouveau dans la rue 5 ans après la révolution. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Cela fait cinq ans, en effet, que le Tunisien sait qu’il évolue dans le provisoire. Cinq ans de transition, trois présidents de la République, 5 chefs de gouvernement, des ministres par dizaines et autant de promesses électorales non tenues. Les lendemains meilleurs que les politiciens n’ont cessé de faire miroiter ont fini par ne plus séduire, voire par exaspérer.

Les Tunisiens, que la crise économique a éprouvés, ont atteint leur seuil de patience, comme les politiciens les plus appréciés avant ont épuisé leur capital sympathie.

Ajoutons à cela un malaise politique engendré par les derniers soubresauts nidaïens (de Nidaa Tounes, parti du président Essebsi, ndlr) qui ont malmené l’opinion publique dans le cadre d’une querelle partisane anachronique avec les préoccupations des citoyens. Non seulement Nidaa au pouvoir s’est montré inapte à résoudre les problèmes auxquels il avait promis de mettre fin, mais il s’est, en plus, affaibli en rendant publics ses propres problèmes. Autant de désenchantement ne pouvait être qu’un terrain favorable aux revendications et un terreau intéressant pour toute forme de manipulation.

Le gouvernement a-t-il réellement les moyens de faire face à cette grogne sociale ?

Aucun gouvernement n’a les moyens de faire face à cette grogne sociale. Les discours politiques ont beau le maquiller, les chiffres le disent explicitement : la Tunisie est en crise. Nous avons 15% de chômeurs. Notre taux d’inflation a atteint 4,7%. Le déficit budgétaire de l’Etat sera de l’ordre de 3,8% du PIB en 2016. Le taux de la dette publique atteindra 53,4% du PIB d’ici la fin de l’année. Contenter les chômeurs en créant des emplois ne peut même pas être possible sur le moyen terme.

Le pays ne supportera plus les décisions de rafistolage. Une réforme structurelle s’impose et une révision du modèle économique tunisien sera bénéfique. Quant à la crédibilité politique que certains manifestants pointent à coups de slogan, il faudra y répondre par une prise de conscience générale qui ramènera vers les postes de décisions et de réflexions des compétences et non des personnes nommées par complaisance partisane.

Y a-t-il un risque de débordements politiques ?

Le dernier remaniement ministériel n’a pas eu le temps de faire ses preuves et est déjà en très mauvaise posture. Le terrorisme est à l’état de latence. Les revendications populaires sont récupérées par des casseurs.

A cause des actes de violence et de vandalisme, un couvre-feu a été décrété. Certaines décisions annoncées par le gouvernement en faveur des villes concernées par le développement régional se sont avérées être fausses (le porte-parole aurait fait une erreur en énonçant la création de 5000 postes d’emploi à Kasserine, selon le ministre des Finances). Balbutiement, hésitation, faux pas et mauvaise communication. Nous sommes au bord du précipice, accrochés, encore, à l’espoir de voir venir enfin un signal positif de la part de nos dirigeants actuels.

En l’absence d’alternatives et dans l’impossibilité de dresser des perspectives autres — démocratiquement, du moins —, la Tunisie ne peut que retenir son souffle, appeler tous ses enfants au calme et à la patience, et espérer que le lendemain meilleur ne se fasse pas trop attendre. 

Propos recueillis par Ali Boukhlef

 

Pour lire l’interview publié dans le journal algérien Al Watan du 24 janvier 2016

Les bras cassés et les laissés-pour-compte

Le suicide d’un jeune chômeur de Kasserine a alimenté, depuis le 16 janvier 2016, la grogne populaire et ravivé ce qui restait de dignité, dans un pays où les valeurs au nom desquelles le peuple s’est soulevé sont devenues de vains slogans politiques. Parce que son nom a été ôté d’une liste pouvant le faire parvenir à un poste dans le secteur public, Ridha Yahiaoui a été électrocuté, alors qu’il tentait de se suicider, en pleine rue, dans sa ville qui, depuis 5 ans, n’a connu que les promesses non tenus et n’a vu défiler que la figuration politique. Depuis, sa région et celles limitrophes ont entamé des actions de protestation pour dire leur colère et pour faire passer le message à ceux qui nous gouvernent.

Et c’est à nos gouvernants de savoir décrypter ce cri qui leur parvient de l’intérieur de la Tunisie. Eux qui avaient échoué à anticiper par l’action et par la communication, ils ne doivent pas rater le coche, maintenant qu’il s’agit de réaction.  C’est justement sous la pression que nos politiciens doivent trouver la manière adéquate pour calmer ce pan non négligeable du peuple qui se soulève. Non négligeable, non pas par le nombre, mais par rapport au passif de cette région qui a joué le rôle de précurseur en matière de protestations. Manière adéquate, car ce qui a été entrepris n’a pas donné satisfaction et que cela ne relève pas uniquement du bilan appréciatif voire subjectif, mais chiffré et pragmatique.

De 12 % en 2010, le chômage est passé à 15,3 % fin 2015. Pourtant, c’est de révolution économique qu’il s’agissait, il y a cinq ans, quand au nom de la dignité les Tunisiens ont réclamé le changement et l’ont enclenché. Le politique, on lui en voulait, essentiellement, pour son échec cuisant dans le cadre de la gestion équitable entre les régions et de celle encore plus foireuse de la communication de crise qui, au lieu d’écouter, réprime. Le politique n’était, alors, qu’un alibi pour dire un mal plus enraciné et aussi pénalisant au quotidien qu’un changement de président ou de système de gouvernance.

Les slogans révolutionnaires ont été récupérés politiquement pour construire des slogans électoraux dissonants. La révolution a été vidée de son sens et popularisée par l’approche commémorative  « novembriste ». La politique a échappé à ceux qui en ont été, un certain janvier 2011, les principaux marionnettistes.  Ont ainsi été oubliées les principales revendications et nous avons dévié de l’essentiel vers l’idéologie. Un débat stérile a gavé et continue à gaver une opinion publique désormais blasée par les polémiques centrées sur la laïcité, l’apostasie et le fanatisme caché et assumé.

Nous voilà perdus sur un chemin difficile, au milieu d’une foule qui nous observe et du danger qui nous guette. Nous avançons sans feuille de route, sans plan, sans réflexion, sans stratégie ou presque hormis celles ne prenant comme ultime destination que les ambitions égocentrées de bandes politiciennes organisées en partis. Ceux-là n’ont, incontestablement, pas encore remarqué que les promesses sans suites, c’est dépassé de mode, dans un pays qui a lancé la mode des résolutions populaires et de l’action citoyenne aboutie.

Le pragmatisme citoyen dépasse celui du politique. Et quand le peuple attend le concret, alors que ses dirigeants sont encore en mode logorrhées le pragmatisme devient force et toute force non canalisée prend un aspect anarchique. Anarchique peut donc paraître la déception démocratique qui se fait holà à l’adresse d’une Tunisie qui oublie ses enfants et de politiciens qui, de l’Histoire, n’ont pas retenu de leçon. La violence ne se cautionne pas, mais doit être comprise pour qu’une réponse efficiente soit donnée.

Plusieurs décisions ont été annoncées, ce soir du 20 janvier 2016, alors que le pays connait encore des embrasements aux foyers multiples. Elles seront annoncées, après un conseil ministériel silencieux présidé par le ministre des Finances qui remplaçait, en tête de table, Habib Essid parti à Davos s’occuper d’économie mondiale. 5000 chômeurs seront recrutés, 1400  personnes seront embauchées selon le mécanisme 16, des terrains communs seront transformés en terrains de propriété foncière privée durant les deux prochains mois, 1000 logements sociaux seront construits, 500 petits  projets allant jusqu’à 6 millions de dinars seront mis en place, des médecins spécialistes seront en poste dans la région, l’infrastructure améliorée et une commission d’investigation concernant les cas de corruption sera mise en place. L’utopie à l’état politique : de Kasserine on fera un paradis sur terre. Politique chimérique et réveil apocalyptique pour une jeunesse que le désoeuvrement a ternie. Une jeunesse qui a mal, face à ses propres rêves d’un sursaut politique régénérateur pour une Tunisie autre que les plus influents oublient. Entre eux et ceux qu’ils pensaient avoir choisis pour les représenter, il y a un monde, le monde des laissés-pour-compte. Et face à eux, nous sommes tous en échec!