Changement de casquette pour têtes brûlées

Changement de carrière, changement de bord, changement de casquette, beaucoup de ces noms devenus illustres d’après la révolution et d’avant le changement en ont amorcé un. L’ère du changement, terme dont Ben Ali a fait son slogan, est vécue en Tunisie actuellement sous des auspices multiples. Un des plus expressifs est ce changement de casquette que font certains pour s’ouvrir à une nouvelle vie et s’offrir de nouvelles possibilités. Dans ce pays en pleine mutation, nombreux sont ceux qui se cherchent mais moindres sont ceux qui se sont trouvés.

Etre militant des Droits de l’Homme est devenu un métier difficile, alors que l’oppression politique a cessé ou presque. Pour ceux qui en faisaient un métier et non une passion, on cherche les causes et on s’y accroche ; de quoi faire un livre ou aller sur les plateaux. Des changements de vocation s’opèrent alors. Et des plans d’une autre carrière se dessinent pour ces militants mutants. Un cas des plus flagrants serait celui de Sihem Ben Sedrine qui s’est définitivement corrompue le jour où elle s’est affichée aux côtés de membres des LPR dans le cadre de l’une de leurs réunions. Elle a définitivement entaché son nom jadis présenté comme celui d’une virulente défenseuse des libertés.Elle en est devenue « la défonceuse », alors qu’elle s’attaquait à ses salariés journalistes de Radio Kalima qu’elle possède. Passer de la clandestinité aux lumières, n’est visiblement pas chose aisée.

Le cas du président de la République s’inscrit dans cette lignée de ceux qui peuvent briller en tant qu’opposants et qui essuient raclée sur raclée en accédant au pouvoir. Un changement de casquette qui a montré ses limites et qui nous confronte encore, à plus d’une occasion, à un président au rendement ambivalent et à l’efficacité sinusoïdale. A un profil d’orateur de grande envergure, a succédé, bien des fois, un improvisateur de piètre qualité, tombant dans un prosaïsme déconcertant, quand le président, s’exprimant au nom de cette noble République qu’il préside, se met à nous parler de chaussettes, de chaussures et même de toilettes.
C’est là qu’intervient le rôle d’un conseiller auprès de la présidence : dans la canalisation de la verve débordante de celui au profit de qui il a mis ses services et sa capacité à encadrer et à se faire écouter.

Inévitable donc, dans ce cas, d’évoquer Adnène Mansar, conseiller devenu illustre par ses interventions médiatiques et sur les réseaux. Présent sur le plateau d’Ettounsiya dimanche 23 février, il a avoué lui-même qu’il peinait à faire changer Moncef Marzouki d’avis, qu’il était dans l’impossibilité de l’influencer quant à son apparence, à sa tenue vestimentaire et à la teneur de ses interventions souvent improvisées. N’est-ce pas là une illustration bien explicite d’un changement de casquette, un énième, en cette Tunisie qui mue, pour le moins improbable? Académicien connu, historien reconnu, universitaire respecté, Adnène Mansar a choisi de passer à la politique. Il a mis en suspens, voire en péril, une carrière dont la noblesse n’est pas à étayer, pour s’exposer aux critiques les plus basses (toute justification mise à part), aux insultes les plus insupportables, à une appréciation ô combien dure de son rendement dans ce nouveau champ d’activité. L’académicien s’est rapproché de la politique, avec tous les aléas qui lui sont propres.

Certains le traitent de porte-voix, d’autres de valet. De lui-même il a avoué qu’il a été obligé de manigancer pour dérober un des costumes de Moncef Marzouki dans le but d’éviter que celui-ci le ne le porte de nouveau. C’est qu’il devait être bien laid le costume, monsieur Mansar, pour que le grand universitaire accepte d’en arriver là! Cela serait acceptable, si M. Mansar faisait ce changement de carrière pour des raisons d’ordre patriotique. Quand on sait que le porte-parole est aussi membre du CPR, qu’il y a indéniablement intérêt partisan, le doute plane. Pourquoi celui qui contribuait à l’écriture de l’Histoire, la grande, choisit-il de participer à l’essor de ceux qui sont pour beaucoup voués à ne figurer que dans la petite ? Pourquoi M. Mansar ne se retirerait-il pas de ce poste aux allures nobles et à la nature, pour beaucoup, avilissante ?

Un autre conseiller s’était pourtant retiré, avant que M. Mansar n’intègre l’équipe de Moncef Marzouki. Il s’agit de Ayoub Massoudi qui a démissionné de son poste de conseiller chargé de l’information le 28 juin 2012. Ayoub Massoudi a lui-même opéré, depuis, un changement de casquette pour passer des hautes responsabilités de l’Etat aux affrontements avec la présidence de la République, en critiquant de front un des conseillers qui y officient, en l’occurrence, Adnane Mansar.

Sur Facebook, l’ancien et l’actuel conseillers se sont affrontés dans un duel virtuel qui finira probablement en justice et qui n’est pas sans rappeler les allures de cette nouvelle république et l’étoffe de ses nouveaux chevaliers défenseurs.

A une étape aussi importante de l’Histoire de la Tunisie et alors que le pays passe de la dictature à la démocratie et qu’il connaît son changement de casquette à son tour, ces citoyens qui opèrent un changement de cursus sont-ils motivés par leur propre épanouissement ou par celui de la Nation ? A trop se disperser, à aller vers des parcours souvent bipolaires, ne tombe-t-on pas dans une folie dégénérative ?

Prostitution médiatique, ce mal qui ronge nos chaînes télévisées

La semaine écoulée a, quelque peu, été marquée par les échos relatifs à une émission télévisée qui a mis sur le devant de la scène le terrorisme, qui en a occulté les aléas et qui l’a représenté d’une manière empathique allant jusqu’à frôler l’indécence par rapport à ce pays encore ébranlé à vif par ce fléau.

En cette semaine qui commence, en mettant en vedette Abdelhakim Belhaj, c’est au tour d’une autre chaîne, de frôler l’indécence envers un autre pays encore ébranlé par le banditisme politique.

Alors que le pays foisonne en actualité, suite aux récents événements sanglants de Jendouba, que les attentes des Tunisiens sont grandes quant à ces médias encore rangés dans le camp des démocrates, la programmation de Nessma Tv, à une heure de grande écoute, en a étonné plus d’un.

Cela s’apparentait de près à un reportage de commande, au contenu intrusif tant il est accessoire et orienté. La chaîne a voulu « vivre avec la Libye les trois ans écoulés depuis le début de sa révolution, dans un désir de confirmer son appartenance maghrébine », c’est ce qu’a annoncé le journaliste en présentant cet interlude libyen qui n’a pas été au goût de tous.

Une équipe de la chaîne a, en effet, fait le voyage pour interviewer, entre autres personnes, Abdelhakim Belhaj. Ce nom est connu des Tunisiens pour avoir été évoqué par Taïeb Laguili, dirigeant de l’IRVA, dans le cadre de l’assassinat de Chokri Belaïd. Il a, en outre été évoqué, lors d’une information concernant un voyage en Libye qu’auraient effectué des journalistes, des avocats et des militants, aux frais de M. Belhaj, afin de s’enquérir de la situation libyenne.

Cependant, sur Nessma, malgré une actualité en relation avec le terrorisme encore fraîche et une actualité en relation avec l’approche médiatique encore pestiférante, l’on a fait le choix de présenter Abdelhakim Belhaj en grand seigneur et en illustre figure politique de la scène libyenne. « Comment passer de celui qui a porté l’arme et s’est allié à Al Qaïda pour se situer sur la place politique à celui qui fait de la politique : le peuple doit mûrir dans ce sens », c’est ce qu’a dit littéralement, un des invités dans ce reportage diffusé hier.

Cela n’est pas sans rappeler certains acteurs de la scène politique tunisienne dont les actes de nature terroriste ont porté atteinte à la Tunisie entière à la fin des années 80 et qui reviennent aujourd’hui en politique tels des révolutionnaires au combat patriotique indéniable. Cependant, pour se blanchir et pour réintégrer l’arène politique et médiatique, certains n’ont visiblement pas lésiné sur les moyens.

Des chaînes de télévision nous ont chanté, à tue-tête, les louanges du gouvernement et de ses composantes partisanes. Des journaux ont fait le parti pris de se positionner en tant que défenseurs des islamistes ou des CPRistes hier encore au pouvoir. D’autres ont carrément fait le choix, moyennant une enveloppe bien garnie, d’être les souteneurs de personnalités politiques peu populaires.

Tel est le cas de Mokdad Mejri, ce journaliste qui ne s’est pas caché d’avoir perçu une certaine somme de la part de Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi et accessoirement, ancien ministre des Affaires étrangères et ce pour les besoins d’un travail médiatique sur commande.
Alors qu’ils se débattaient contre les affres de la dictature, le poids du contrôle et les tributs de la censure, nos médias sont désormais face à un spectre nouveau, celui de leurs propres travers, de l’avidité du gain et de la tentation quant à la corruption.

L’importance qu’a le paysage médiatique dans le cadre de l’esquisse sociale et politique de cette Tunisie qui s’affine, n’est plus à prouver. Cependant, le secteur demeure ébranlé par des querelles internes entre structures syndicales et structures patronales (voir notre article), une absence d’éthique chez certains et de morale chez les autres. Nos leaders d’opinion, nos politiciens, nos médias et nos journalistes poursuivent, en clair, la même quête, celle de se connaître à défaut de connaître ceux qu’ils représentent.

Vivre avec une garde rapprochée, ces opposants que l’on surveille de près

Dimanche au soir, Sofiène Ben Farhat, journaliste réputé pour ses critiques lancinantes et ses propos effrontés, a été violemment agressé. Son tort est d’être sorti sans la garde que le ministère de l’Intérieur a mise à sa disposition. Une agression de trop qui remet au goût du jour le malaise sécuritaire et qui amène à se poser plusieurs questions relativement à cette protection rapprochée dont jouissent de nombreuses personnalités tunisiennes.
Interviews de ces Tunisiens au quotidien très particulier !


Bochra Belhaj Hmida

Bochra Belhaj Hmida est une avocate, une militante et une féministe proche, par ailleurs, du parti Nidaa Tounes. Ses prises de position la placent parmi les opposants notoires, adulés par certains et décriés par d’autres. Suite à des menaces la ciblant, elle est sous surveillance rapprochée. Son garde du corps l’accompagne lors de toutes ses sorties ou presque.

Sofiène Ben Farhat a été agressé à un moment de dissidence et alors qu’il était sorti sans son garde du corps. Et vous, êtes-vous plus disciplinée quand il s’agit de votre sécurité ?

– C’est certainement plus sécurisant d’avoir un garde du corps quand on sait qu’on est sérieusement menacé même si je suis loin d’être paranoïaque. Personnellement, je n’ai pas demandé à avoir une garde et je ne l’aurais jamais demandée, donc je me débrouille de temps en temps pour sortir seule en lui faisant croire que je ne compte pas sortir. Mais il se rend compte et quand je discute au téléphone (et j’oublie souvent qu’il m’entend) il insiste pour m’accompagner.

Alors que sous Ben Ali, les opposants étaient suivis secrètement par des agents du ministère de l’Intérieur, certains sont aujourd’hui suivis mais ouvertement et de leur plein gré. Cette protection rapprochée, ne la vivez-vous pas comme une manière de vous épier au quotidien ?

– Justement, je suis tellement habituée à l’écoute téléphonique et à la surveillance du temps de l’ancien régime que j’ai acquis de vrais réflexes « sécuritaires ». D’ailleurs les agents le constatent très vite et je m’arrange très bien pour protéger ma vie privée et ma vie publique. Un jour en réagissant à une série de questions, j’ai répliqué : « ah non, c’est carrément comme sous l’ancien régime, vous savez trop de choses sur nous ! ». Mon garde a répondu : « La différence c’est qu’avant, nous vous surveillions pour rapporter à nos supérieurs et, maintenant, nous le faisons pour vous protéger ».

– Cette situation, vous la voyez continuer jusqu’à quand ?

– Quand je réalise que la lutte contre le terrorisme va prendre encore du temps en plus de ce que cela coûte à mon pays, je me demande jusqu’à quand cette garde va continuer et j’espère que cela ne durera pas longtemps !

Taïeb Laguili

Dirigeant au sein de l’Irva, Taïeb Laguili poursuit, depuis un an, son enquête sur le meurtre de Chokri Belaïd. Dans sa quête de la réalité, il gêne ceux qui voudraient la dissimuler et est de ce fait en danger. Il bénéficie d’une garde rapprochée depuis septembre 2013.

Comment arrivez-vous à gérer vos enquêtes, avec l’aspect confidentiel qu’elles revêtent, en étant accompagné d une personne rattachée au ministère de l’Intérieur?

– Je n’ai rien à cacher. Je gère mes rendez-vous normalement. Par contre, cette nouvelle situation limite ma liberté du fait que je ne peux plus me déplacer sans précautions. J’ai donc cessé d’aller à certains endroits, par exemple.

– Sachant que vous disposez de dossiers assez délicats, comment gérez-vous la relation avec les gardes?

Chez ces agents du ministère de l’Intérieur, je découvre beaucoup de professionnalisme. Je crois qu’ils sont tenus de rédiger un rapport après chaque journée. En plus, ils travaillent dans des conditions très difficiles.

– Au quotidien, est-ce contraignant de disposer d’un garde du corps ?

Il y a, à ce jour, 150 personnes placées sous protection et les services gérant ceci ne disposent que de 3 voitures. Parfois, ceci cause du retard. Cela m’oblige à attendre si mon garde n’a pas trouvé de voiture pour le ramener chez moi. Mon quotidien ne dépend donc pas de moi-même mais de cette personne qui m’accompagne partout ou presque.

Sofiène Ben Hamida

Journaliste et analyste politique, Sofiène Ben Hamida est sous garde rapprochée depuis juin 2013. Il continue à exercer son métier, à porter un regard critique sur l’actualité et à proposer des réflexions pointues, malgré la menace qui pèse sur sa personne.

Etre garde de Sofiène Ben Hamida est-ce un métier pénible ou une partie de plaisir ?

– C’est toujours une contrainte d’être sous protection rapprochée. Moi qui ai vécu par intermittence ceci sous Ben Ali, cette expérience me rappelle des souvenirs désagréables. Certes, j’ai affaire à des personnes d’une grande discipline et d’un professionnalisme certain, mais cela demeure incommodant de vivre sous certaines contraintes.

Quelle relation avez-vous avec ces personnes qui vous accompagnent au quotidien ?

Les personnes qui assurent ma garde sont dotées d’un grand sens de la discrétion. Je n’en demeure pas moins discret quant à mon intimité. J’ai dû, à titre d’exemple, renoncer à certaines activités, afin de préserver ma vie privée. Car être suivi constamment et de près n’est pas toujours chose aisée.

– Vous avez désormais une relation particulière avec le ministère de l’Intérieur : il assure votre sécurité et vous le surveillez, d’une certaine manière, de près en tant que journaliste et analyste politique.

En effet, il faut, à mon sens, garder une certaine lucidité qui permet de bénéficier de cette faveur que le ministère de l’Intérieur nous accorde et de continuer à être pleinement journaliste et analyste politique indépendant. Il ne faut, en aucun cas, être désarçonné par cette sorte de faveur que l’on nous accorde (quoique cela soit du rôle de l’Etat d’assurer la sécurité du citoyen). Ceci dit, cette garde rapprochée, je n’en suis pas obnubilé. Elle ne m’empêche aucunement de poursuivre mon travail, de critiquer, quand il le faut, les instances gouvernementales tout comme les organisations terroristes et les islamistes radicaux. La menace quant à ma sécurité n’a jamais été, pour moi, un argument de haine contre eux.

Cette garde vous a été accordée à la suite de menaces vous visant. Aujourd’hui vous sentez-vous moins menacé ?

Oui, la menace persiste. En revanche, la menace ne plane pas que sur ma personne. Une femme est décédée à cause de son mari qui manipulait secrètement une bombe dans son domicile. Ces gens-là représentent donc une menace même pour les leurs. Ils sont une menace pour la Tunisie entière ! Certes ma sécurité dépend du ministère de l’Intérieur, mais la menace qui me vise n’est en aucun cas plus importante que celle qui pèse sur tout le peuple tunisien.

Olfa Youssef

Enseignante universitaire et écrivain, Olfa Youssef dérange, selon certains, par sa réflexion libérée et sa parole franche. Elle est sous surveillance rapprochée depuis le 4 août 2013.

Votre profession d’enseignante universitaire, implique des exigences particulières. Comment cela se passe-t-il au quotidien dans le cadre de la gestion de la protection dont vous disposez ?

Evidemment que cela est contraignant d’être surveillée de près ! Cependant, on s’habitue à cette présence quasi quotidienne, on fait avec et on s’adapte. Des liens d’amitié se tissent avec ces personnes qui veillent sur notre sécurité.

– La présence d’une tierce personne et les consignes sécuritaires qui vous sont imposées impactent-elle votre quotidien de mère ?

En tant que mère, j’essaie en effet de minimiser les risques pour mes enfants tout en veillant à vêtir cette contrainte sécuritaire d’une certaine dimension ludique et d’en dédramatiser le ressenti. Cela complique, d’une certaine manière, la logistique au quotidien. Je ne peux, de ce fait, pas organiser des weekends à l’hôtel, certaines sorties avec mes enfants ou des voyages. Car pour voyager, je dois d’abord consulter le ministère de l’Intérieur. Pour les besoins du lancement de mon nouveau livre, j’aurai à voyager dans les prochains jours, mais j’ignore encore comment seront gérés les impératifs de la garde.

– Disposer d’une garde est un des aléas de la réussite. D’un regard distant, certains y voient un privilège, réellement beaucoup le perçoivent comme une limite à la liberté d’expression. Et vous, cette garde rapprochée, vous la percevez de quelle manière ?

Ma vie d’écrivain et de philosophe m’amène à porter, sur cette menace dont on me protège, un regard autre. Je vois ceci d’un prisme spirituel qui fait qu’à travers la présence de la mort potentielle dans le quotidien, on en arrive à être dans la vie d’une manière plus intense. Non ce n’est pas un privilège que d’avoir un garde du corps ! Ces personnes qui assurent notre sécurité accomplissent un travail pénible et fatigant et le tout coûte assez cher au pays. C’est affligeant qu’en Tunisie, on en soit arrivé là ! Nous espérons que les lendemains seront meilleurs.

Depuis les différentes agressions ayant ciblé des personnages publics, le ministère de l’Intérieur assure désormais et de près la sécurité de ceux qui sont susceptibles d’être visés par la violence et qui ont reçu des menaces mettant en péril leur sécurité. Journalistes à la langue déliée, militants, leaders politiques, figurent sur la liste des personnalités à protéger. Aucune personne appartenant à la Troïka n’a jusqu’ici été ciblée par une quelconque violence verbale ou physique soit elle. Les personnes disposant à ce jour de protection rapprochée viennent de domaines d’activités divers. Cependant, un point en commun les lie: l’appartenance à l’opposition. Cette appartenance est devenue quelque peu anachronique depuis le dernier changement gouvernemental. Espérons que d’ici peu, le soit également le fait d’être menacé pour ses idées!

A celui qui ose l’indécence télévisée

Dimanche 9 février, et sur la chaîne Ettounsiya, l’émission « A celui qui ose », a fait débat. On y a vu le père d’un présumé terroriste revenir sur les événements de Raoued où celui-ci a trouvé la mort. On y a vu des invités d’une même mouvance idéologique ou presque parler du terrorisme qui secoue la Tunisie, mais autrement. On y a vu un Khamis Mejri présenter Ben Laden comme un héros et un animateur tombant dans la sensiblerie. Tout ceci a créé une polémique qui continue à agiter l’opinion publique et la scène médiatique.

Une pétition a été lancée sur les réseaux afin d’arrêter l’émission en question. Indignés, des citoyens y ont vu une banalisation du terrorisme et une sorte d’apologie du crime. Au nom des familles des martyrs, la sœur de Socrate Cherni, (victime d’un acte terroriste à Sidi Ali Ben Aoun) est intervenue sur un plateau de Nessma TV pour dire sa colère quant à de pareilles pratiques. «Ceci est une insulte pour la mémoire de nos martyrs », a-t-elle précisé. (Pour voir la vidéo cliquer ici)

Mongi Khadhraoui, secrétaire général du Syndicat des journalistes tunisiens, s’est exprimé ce matin sur mosaïque Fm pour revenir sur ce que certains désignent comme une bavure journalistique. Décrié par ses confrères, l’animateur de l’émission contestée (qui a, par ailleurs, présenté des excuses, aujourd’hui sur Shems Fm) ne pourra pas être sanctionné par le syndicat parce qu’il n’y est pas adhérent, a précisé M. Khadhraoui.

Cependant, le SNJT n’avait pas hésité, en la personne de sa présidente, Néjiba Hamrouni, à réagir vivement et d’une manière officielle quand une autre bavure a eu lieu sur les plateaux de la même chaîne et dans le cadre d’une autre émission qui a été arrêtée depuis, en l’occurrence Attassiâa Massaane.

L’effervescence autour de l’émission du dimanche a été à l’origine d’un appel émis par certains afin de boycotter la chaîne dont l’orientation semble avoir changé au gré de son propriétaire. Mongi Khadhraoui a, en effet, été catégorique quant à cela : Slim Riahi détenteur de la fréquence sur laquelle émet la chaîne est présent dans les choix qui s’y opèrent.

Il est sur le plan de la scène médiatique, des chaînes dont la tendance générale est orientée. Pro CPR, pro Troïka, pro Ennahdha, leur ligne éditoriale est perceptible pour le commun des téléspectateurs.
Cependant, ces chaînes ont le mérite d’être fidèles à elles-mêmes. Quand on y voit une analyse simpliste présentant un attentat terroriste ayant coûté la vie à des agents des forces de l’ordre comme une tentative de leur part de chercher des trésors, cela agace un peu, mais s’explique…(Pour voir la vidéo cliquer ici)

En revanche, que l’on se rende compte qu’une des chaînes de télévision les plus regardées en Tunisie est en train de tomber dans ce simplisme qui n’en n’est pas un et de duper ceux qui la suivent en les orientant vers un mécanisme de pensée déviant de la norme, cela devient plus dangereux.

Tout au long de son émission, l’animateur de l’émission du dimanche a tenu un discours à tendance moralisante faisant référence à un paradigme suscitant l’empathie. Tout un champ lexical des sentiments a été mis à contribution pour susciter la pitié du téléspectateur quant à la douleur du père du terroriste. Il en est arrivé à hésiter, dans la terminologie, entre terroriste et martyr lorsque l’on évoquait Kamel Gadhgadhi, mort dans les événements de Raoued dans une maison où auraient été trouvés des ceintures d’explosifs, des armes et 600 kilos de TNT.

Sous l’impact de l’intrusion du politique dans le champ médiatique, certaines chaînes de télévision ont été, dès les lendemains de la révolution, vers la manipulation de la population. Elles ont été le vecteur d’un alarmisme qui ambitionnait de déstabiliser la mouvance contestataire. Aujourd’hui que d’autres problématiques se posent, d’autres chaînes vont vers une tendance aussi perverse, celle d’orienter aussi les téléspectateurs.

Cette orientation prend des allures diverses et a un impact certain sur le cheminement des événements politiques. La diffusion de Persepolis, film d’animation donnant corps à Dieu, sur la chaîne de télévision Nessma, avait suscité une vive polémique et a été déterminante, d’une certaine manière et d’un point de vue électoral.

Par ailleurs, nous constatons, à travers quelques chaînes de télévision, la banalisation d’autres phénomènes tels que la prostitution, l’inceste, et tant d’autres sujets hier relégués à la case « tabou » et aujourd’hui exposés à outrance et selon un mode de traitement banalisant et presque naïf. Que des chaînes s’immiscent dans le politique par le biais du social n’est pas étonnant quand nous voyons de près d’où proviennent les capitaux les finançant et quand nous voyons de près le profil de ceux qui sont à leurs têtes et de ceux qui se mettent à leur pied.

Nous avons assisté, dimanche 9 février, d’une manière passive mais volontaire et au nom de la démocratie, à l’apologie du crime justifié, à la starification des meurtriers et à la banalisation du terrorisme. Cela reste en rapport avec une tendance faussement moralisatrice tirant vers deux antipodes : deux formes de radicalisme de la pensée qui normalisent avec un certain extrémisme religieux et un autre extrémisme libertaire en inadéquation avec les principes majeurs de notre schéma sociétal.

Une preuve de plus que notre crise est surtout une crise de valeurs et que c’est dans le débat idéologique idéalement stérile que se nourrissent le schisme social et le hiatus politique.

Les cocus de la révolution

La présidence de la République organise, aujourd’hui 7 février 2014, un événement en guise de célébration de la Constitution nouvellement approuvée. L’événement a suscité, bien avant sa tenue, une polémique quant à deux points l’ayant entaché. Premier hic de taille ayant échappé, visiblement, aux organisateurs : le choix de la date. Le deuxième hic consiste en de potentiels incidents à caractère diplomatique en ayant résulté.

La présidence de la République, dès le lendemain du vote favorable à l’ANC pour l’instauration de la nouvelle Constitution, soit le 27 janvier 2014, a organisé un événement au palais de Carthage. Ce fut un essai festif raté : la qualité de l’organisation semblait peu satisfaisante, les prestations prévues de second choix et le temps pluvieux n’avait fait que tirer davantage vers la médiocrité, une festivité qui en était déjà bien marquée.

Le deuxième essai a été lancé quelques jours après. A la fête d’aujourd’hui, annoncée le 31 janvier 2014, sont en effet annoncés « présidents, rois et princes». L’événement dans son acte II a l’air d’être plus officiel, donc mieux organisé. Néanmoins, des bruits de couloirs au ministère des Affaires étrangères font état d’incidents à caractère diplomatique avec bon nombre de pays que la présidence aurait omis de convier ou auxquels les invitations seraient parvenues assez tard pour qu’un chef d’Etat puisse inclure un tel voyage dans son planning.

A voir cela de près, la date était trop précipitamment fixée : le 7 février, coïncidant, d’une manière simple mais non simpliste entre le 6 et le 8 février. La première date correspond à la commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd, martyr de la nation pleuré par sa partie qui a perdu en le perdant, un de ses vaillants défenseurs. Hier, en effet, était une journée marquant l’Histoire de la Tunisie d’une marque doublement tragique : une journée qui a rappelé le deuil qu’a connu le pays après la disparition de Belaïd et le deuil que l’on voudrait nous inciter à faire, en tuant la vérité quant aux réels commanditaires de ce crime odieux.

Le cœur des Tunisiens n’est donc pas à la fête, diront certains. La fête est pour le lendemain, diront d’autres. Sauf que le lendemain est aussi la veille d’un autre événement sanglant : les événements de Sakiet Sidi Youssef. En effet, la Tunisie ainsi que l’Algérie ont pour coutume commune de faire honneur en cette date aux 75 morts (dont une douzaine d’écoliers) tombés suite aux bombardements de 25 avions français sur ce petit village du nord-ouest tunisien. D’ailleurs, en parlant de la France, François Hollande, qui en est le président était un des premiers à accepter l’invitation que la présidence de la République tunisienne lui a envoyée. C’est même suite à un communiqué de l’Elysée, que l’organisation de cette fête a été révélée publiquement.

Hollande est donc aujourd’hui de la fête, parmi une poignée de présidents ayant accepté l’invitation. Quant aux autres pays, ils délègueront le privilège du partage de la joie des Tunisiens à leurs présidents de parlements essentiellement. Les rois annoncés, nous n’en verrons aucun. Quant aux princes, seuls celui de l’Espagne et celui du Maroc ont fait le voyage. Ceux qui ne sont pas venus ainsi que ceux qui ont honoré la Tunisie par leur présence savent ou sauront, à coup sûr, que les Tunisiens demeurent mitigés, que la Constitution n’est qu’une étape et une étape dont le coût élevé a davantage alourdi les caisses de l’Etat. Ils savent aussi que l’organisation d’un tel événement impliquant des frais d’organisation élevés est le budget superflu de trop dans un pays qui peine à se reconstruire.

Mais à ces convives, on ne montrera pas la misère. Pour eux, les routes seront nettoyées soigneusement, les grandes artères fermées au public et le parcours désigné à l’avance, sans faille aucune. En notre nom, ils seront remerciés par le président, pour être venus partager la joie des Tunisiens, mais des Tunisiens ils ne verront que des gouvernants ne représentant que leur propre joie. Que sait-on de la joie des Tunisiens quant à l’adoption de la Constitution ? Sait-on au moins qu’ils sont plus joyeux de voir les interminables débats prendre fin, de savoir qu’ils ne verront plus certains députés, de penser que l’économie tunisienne ne pâtira plus du budget faramineux alloué à cette institution censée les représenter ? La joie du Tunisien que nos invités étrangers sont venus fêter est, de ce fait, une joie timide, une joie teintée de culpabilité par rapport aux martyrs de la nation tombés sur le chemin périlleux vers la stabilité politique.

La joie de nos gouvernants est, en revanche, ostentatoire. Elle s’est déjà exprimée à coup de feux d’artifice de second choix et de ballons lâchés en pleine mer. Elle s’exprimera ce soir avec plus de raffinement, certainement, au Palais Ennejma Ezzahra, lors d’un concert qui sera organisé en l’honneur des convives de la Tunisie ou du moins ceux qui resteront en Tunisie et qui voudront bien y assister. Car après l’incident survenu à l’ANC cet après-midi, et après la prise de parole du président du parlement iranien, la délégation américaine s’est retirée de la séance. Inviter l’Iran et les Etas-Unis, n’était-ce pas une idée dangereusement audacieuse, en effet?

Que la Tunisie soit aujourd’hui le centre d’intérêt aux yeux des pays voisins et amis est une fierté pour tous les Tunisiens. Cependant, il serait judicieux d’évoquer, avec certains représentants de pays ayant fait le déplacement, les véritables problématiques telles que l’immigration. Car évoquer avec le représentant italien, « l’intérêt de l’Italie pour la démocratie en Tunisie », est bien beau, mais il serait encore plus beau de rappeler, ne serait-ce qu’à travers un clin d’œil discret, les milliers de jeunes se perdant en mer, entre les deux rives de la Méditerranée. Il serait judicieux de rappeler à nos partenaires stratégiques que l’on attend d’eux davantage qu’un soutien moral et que pour construire cette démocratie qu’ils sont venus fêter, la bonne volonté ne suffira pas.

Il serait bon de leur dire que la bataille de la veille contre le terrorisme ne sera probablement pas la dernière, que la Tunisie se débat encore contre ce monstre engraissé par des mois de mauvaise gouvernance et des années de laisser-aller. Il serait bon de leur parler des blessés, qui après des mois de soulèvement, souffrent encore, de tous ces petits Tunisiens malades et qui en Tunisie et à défaut de départ ailleurs, ne font que se consumer, de ces jeunes qu’on met en prison pour leurs idées, de la faim qui ne quitte pas certains ventres et des ventres qui poussent à vue d’œil… Il serait bon de leur dire que la Tunisie, comme d’autres pays, a ses cocus, et que ces cocus de la révolution* que nous sommes ont du mal à festoyer.

Plusieurs représentants sont venus fêter notre parcours houleux sur le chemin de la démocratie, alors que la démocratie reste, dans leurs contrées, une simple notion. En revanche, les festivités officielles de cette nature, les discours interminables desquels ont les lassera, les paroles creuses desquelles on les gratifiera sont devenus, chez nous, une simple notion que l’on croyait révolue. Avec un président sans cravate, nous croyions révolu le conformisme officiel, les banquets présidentiels et les dépenses superflues. Mais, visiblement, à la présidence de la République, il n’y a en moins que la cravate.

Plus loin que la menace, l’espoir

Nous sommes à quelques jours des festivités des 6 et 7 février, célébrant, tour à tour, un événement populaire et tragique et un événement présidentiel et festif. Nous célébrerons, non sans émotion, l’an écoulé depuis l’assassinat de Chokri Belaïd. On célébrera, un jour après, à Carthage la Constitution. En attendant, les Tunisiens vivent au rythme d’une série policière à l’américaine, suivant avec intérêt les événements de Raoued.

Le terrorisme, dans ses premières occurrences en Tunisie, avait instauré la terreur et avait alourdi l’ambiance. Il avait choqué de nombreuses personnes et avait marqué les esprits. Aujourd’hui et alors que le pays connaît une lutte sanglante contre des terroristes retranchés en banlieue proche de Tunis, l’optimisme règne.

Il est comme une onde positive qui a frappé les esprits. La passation du pouvoir a eu l’effet escompté. Le gouvernement Jomâa, malgré les quelques réserves qu’il a rencontrées, a été rassurant. Certes, d’un point de vue action, les nouveaux gouvernants n’ont pas encore fait leurs preuves. Mais ils ont été gratifiés par un préjugé favorable faisant que leur simple arrivée à la tête du pouvoir a changé, quelque peu, des choses.

Ainsi, la situation économique s’est vue tirée vers le vert. Dès le lendemain du vote favorable à l’ANC pour le gouvernement Jomâa, la frilosité avait cédé la place à un onde positive réconfortante.
Le FMI a, en effet, annoncé son accord d’attribuer à la Tunisie un crédit de 500 millions de dollars, dès la soirée du 29 janvier. Une somme qui servira à couvrir les dépenses relatives à l’exercice 2013 que le trésor public ne pouvait couvrir. La confiance règne désormais. Elle impactera positivement sur la consommation et sur l’investissement. Le credit default swaps (CDS), à savoir, la prime de risque et de couverture demandée par les investisseurs internationaux, a, à son tour, baissé. Un facteur qui est en soi à la fois révélateur de la stabilité économique, en marche, et de l’évolution vers le positif, en devenir. Ceci ne pourra que rassurer les experts financiers de tous bords, attirant vers la Tunisie des partenaires qui en étaient rebutés.

Selon une déclaration de Mohamed Bichiou, directeur général de la Bourse de Tunis, à la TAP le 28 janvier, la réussite du processus gouvernemental « a entraîné un regain de confiance et offert plus de visibilité aux investisseurs». Le Tunindex avait, en effet, progressé de 1,68% lors de la première séance boursière ayant suivi le vote favorable pour le gouvernement Jomâa. L’attentisme des mois passés a été suppléé par un regain de confiance se reflétant, à court et moyen termes sur l’économie du pays.

Alors quand le terrorisme refait surface, quand il est aux portes de Tunis, quand les fusillades durent près de 24 heures, que des morts tombent dans l’un et l’autre camps, la Tunisie demeure impassible.

Même la commémoration de la mort de Belaïd, un des faits les plus tragiques de l’histoire de la Tunisie, prendra des allures artistiques. Y sont prévues des animations culturelles de genres divers à différents endroits de Tunis.

Le maintien de Jabeur Mejri en prison est jugé anti-constitutionnel par certains. Ce jeune condamné à 7 ans et demi de prison pour avoir partagé sur son compte Facebook une caricature du prophète, n’est toujours pas libéré, malgré la promesse qui lui aurait été faite de partir vers la Suède et donc d’être amnistié sous peu. Cette injustice provoque, cependant, une forme contestataire inédite. Afin de dénoncer l’emprisonnement de Jabeur Mejri, 100 caricaturistes se sont mobilisés pour dire, par leurs planches, leur colère et leur incompréhension quant à un tel jugement.

Le combat mené par les forces de l’ordre contre le terrorisme est à l’ordre du jour. Il vise à mettre à bas un phénomène qui a profité du laxisme des gouvernants déchus pour s’amplifier. Les événements de Raoued permettront au ministère de l’Intérieur et, d’une manière plus large, au nouveau gouvernement, de prouver leur efficacité et de mettre en application les changements récents. La sécurité est en effet le nerf de la guerre. Sans elle, la situation économique et, à travers elle, la situation sociale demeurent précaires. Le gouvernement Jomâa l’a visiblement compris. Il fallait amener une réponse définitive à la question incessante: Qui a tué Belaïd?

La présidence de la République s’apprête à recevoir « les présidents, les rois et les princes » conviés pour la fête du 7 février et les Tunisiens s’apprêtent à célébrer, le 6 du même mois, un an d’impunité pour les meurtriers de Belaïd. En attendant, la Tunisie continue à se débattre contre le terrorisme. Cependant, cette Tunisie on la jauge selon le prisme économique, mais aussi selon le prisme plus subjectif de « la rue ». La rue survit malgré la menace et, à force d’actions, la menace se dissipera.

http://www.businessnews.com.tn/details_article.php?t=523&a=44046&temp=4&lang=

Traduction en anglais sur Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/02/tunisia-hope-rises-above-threat.html

Amel Karboul : La starification de l’anti-Sihem Badi

Amel Karboul. Il y a de cela quelques jours, ce nom ne disait pas grand-chose aux Tunisiens. Hormis sa famille, son cercle proche et les compétences exerçant dans son domaine d’activité, l’actuelle ministre du Tourisme vivait dans le confort de l’anonymat. Elle progressera désormais dans le confort de la popularité, un confort qui, habituellement se mérite et ne s’offre pas, mais dont les Tunisiens l’ont visiblement gratifiée.

Pour une experte en mise en place de stratégies de changement, Madame Karboul a bien réussi le sien. A-t-elle fait un effort pour cela ? La réponse est, vraisemblablement, négative.
Amel Karboul a été attaquée par les députés lors de la séance consacrée au vote de confiance à l’ANC. Nombreux étaient ceux qui lui reprochaient un voyage en Israël. Malgré les justifications de la ministre et du Chef du gouvernement quant à la non collaboration de celle-ci avec Israël, beaucoup d’élus sont restés sceptiques, certains même ont été insultants et l’opinion publique a, de ce fait, pris position. Loin de condamner Amel Karboul et d’entacher son parcours, ces fustigations ont alimenté une cote de popularité qui est partie crescendo en peu de temps, faisant de cette Tunisienne vivant entre Cologne et Londres une véritable icône.
Amel Karboul sera désignée comme la Tunisienne modèle, la figure d’exemplarité, la femme élégante. Certains iront même jusqu’à s’intéresser au brin de poussière sur ses chaussures. Dans son « excessivité » dans l’appréciation bonne ou mauvaise soit-elle, dans son désir d’apposer des étiquettes, le Tunisien a trouvé en Amel Karboul, un modèle de choix.

Amel Karboul est, en effet, une femme. Une femme à une époque où s’opère une discrimination positive jouant souvent en défaveur de celle que l’on voudrait favoriser. La discrimination positive a, en effet, montré ses limites, notamment dans le cadre de la parité imposée lors des dernières élections. Cependant, être une femme n’est certainement pas l’unique atout jouant en faveur de la nouvelle chouchoute tunisienne. D’autres femmes, en l’occurrence deux, sont sur la liste des ministres récemment nommés et, d’elles, on ne parlera que d’une manière sommaire.
On jugera alors la ministre du Tourisme sur sa féminité. Ses photos pieds nus et cheveux au vent inonderont la toile. Charmante la ministre ! Elégante de surcroît, ajouteront d’autres. Jeune aussi, la native de 73 qui a réussi dans son domaine d’activité, à se distinguer et à s’imposer à l’échelle internationale. Autant d’arguments qui alimenteront un fonds sympathie dans lequel pourra puiser la ministre dans les prochains jours, avant que la roue ne tourne et que ces mêmes Tunisiens ne se mettent à fouiller dans son passé, à se poser des questions quant à une éventuelle parenté entre son mari allemand et l’ambassadeur d’Allemagne en Tunisie (qui porteraient le même noms), à chercher, de plus près et à mauvais escient, les failles de son parcours professionnel et surtout à la questionner sur son rendement.
Cela viendra, en effet ! Le Tunisien, certes rêveur, est aussi réaliste. Après l’attachement superficiel quasi passionnel il se penchera sur les attentes rationnelles et justifiées que l’on peut avoir vis-à-vis d’un ministre nouvellement nommé dans un pays en crise. Nommée à la tête d’un ministère gérant les problématiques d’un secteur lui-même problématique, Amel Karboul devra faire ses preuves pour que ne s’amenuise pas son capital sympathie. Elle devra donner suite à ses idées positives quant à l’avenir du secteur, à sa volonté louable de travailler en harmonie avec ses collaborateurs, au pragmatisme de sa théorie du « prestataire » et du « régulateur »  qu’est le ministère du Tourisme.

Amel Karboul devra fournir davantage d’efforts pour cesser d’être la jeune femme de carte postale que les Tunisiens ont fait d’elle, elle devra cesser d’être une égérie ou plutôt cesser de n’en être qu’une.

Arrivée au gouvernement alors qu’une autre femme, moins appréciée qu’elle le quitte, Amel Karboul est devenue très vite l’anti-Sihem Badi, du moins dans la perception qu’auront d’elle certains. Dépités par la ministre de la Femme, par sa manière d’être et ses prestations médiatiques et populaires peu satisfaisantes, beaucoup ont trouvé, en cette nouvelle ministre (quoiqu’étant à la tête d’un ministère autre) l’anti-exemple de Sihem Badi, le bon exemple de la Tunisienne telle qu’elle est ou telle qu’on lui donne le crédit d’être.

Amel Karboul prend les commandes du tourisme tunisien avec un préjugé largement favorable. Elle bénéficie d’une cote de popularité à la taille des besoins de son secteur. Son « aura » aura permis de faire oublier les zones d’ombre dont  est caractérisée la composition du nouveau gouvernement, le maintien du controversé Lotfi Ben Jeddou et la collaboration de certains avec l’ancien régime.

L’engouement pour sa personne, quoique se nourrissant, en partie, d’un point polémique de son parcours, a fait d’elle une sorte d’héroïne moderne au cursus étoffé et au charme fortement apprécié. La ministre du Tourisme a bénéficié d’une campagne de communication spontanée et populaire sur les réseaux et dans les médias. Cette campagne d’idolâtrie « virtuelle » a généré, en sa faveur, un mouvement de starification aussi excessif que fulgurant.

Certes la situation du Tourisme tunisien est pathétique, suite aux crises politiques et aux problèmes sécuritaires ayant secoué le pays, mais l’arrivée de la nouvelle ministre a pu amener de la fraîcheur à une époque où la politique ne suscitait que lassitude et dégoût. Amel Karboul aura animé la scène politique en pleine régénérescence et amené du nouveau là où les vieilles méthodes ont échoué. Que du positif en apparence, mais le tout est de ne pas sombrer dans l’éloge démesuré susceptible de transformer l’idolâtrie en désenchantement. Qu’importe ! « Let’s rock the boat ! »

A quoi sert une Constitution ?

Le dimanche 26 janvier au soir, lors de l’adoption de la Constituante dans son intégralité, les Tunisiens étaient, par milliers, devant leurs écrans, émus par le spectacle cathartique des élus émus eux-mêmes, tombant dans les bras les uns des autres, entre larmes, youyous et chants de stade. (voir vidéo)
A l’exception des élus du Courant d’Al Mahaba, toutes les couleurs politiques n’en ont fait qu’une. L’euphorie était générale et le moment chargé d’émotion à l’intérieur de l’hémicycle et même derrière les écrans.

Pourtant, l’article 4 permettant aux élus d’empocher une prime évaluée à des millions de dinars (21 mille dinars par élu) est bel et bien passé. Pourtant, après de nombreuses tergiversations, une crise intense et une situation extrême, Lotfi Ben Jeddou est bien resté à la tête du ministère de l’Intérieur. Un entêtement qui a failli avoir la tête du nouveau gouvernement avant même qu’il ne voie le jour et qui ne peut qu’éveiller la curiosité et susciter les suspicions.

Pour cette Constitution, nous avons payé le prix fort. Que de sang a coulé, que de familles ont été endeuillées, mais aussi, que d’argent a été dépensé !

Pour ce moment d’euphorie générale, l’Etat tunisien aura déboursé un montant faramineux en salaires, dépenses annexes et gratifications de tous genres. Une somme qui aurait peut-être pu servir, en cette période difficile, à combler les milliers de trous de notre budget. Se payer une nouvelle Constitution était-ce une si bonne idée ? Qui a été l’instigateur d’un tel projet ? Est-ce le peuple ? Au nom de quoi ? De la dignité ? Même la peine de mort n’y est pas abolie ! De la justice transitionnelle ? Trois ans après, la Constituante est prête et les blessés et martyrs de la révolution n’ont toujours pas obtenu justice. Du droit au travail ? 216 élus en ont bénéficié, en effet.

216 élus dont très peu avaient les capacités que requiert un tel projet. Nous avons donc payé, chèrement, l’erreur d’électeurs qui ont amené jusqu’à ce moment historique des personnes qui n’ont, vraisemblablement, rien ajouté à l’érection d’un tel édifice fastidieux. Nous avons lié leur nom à l’Histoire de notre pays et à sa Constituante, eux les néophytes à l’actif souvent nauséabond.

Nous avons payé les shows de Gassas, les acquiescements silencieux des élues d’Ennahdha, les caprices des élus du Courant d’Al Mahaba (qui a fait des siennes, jusqu’au bout, votant contre la Constituante dans sa version finale pourtant approuvée par 200 élus), les exégèses de nombreux députés qui dans le fond n’avaient pas grand-chose à ajouter sinon du verbiage inutile. Nous aurions peut-être mieux fait de payer des experts en droit constitutionnel dont beaucoup auraient certainement travaillé bénévolement et qui se seraient peut-être abstenus de gagner de l’argent sur le dos d’une Tunisie qui souffre.

Le coup est parti, diront certains. Un sacré coût, diront d’autres. Ne lésinant pas sur les moyens, l’Etat (pour rester sommaire) ira jusqu’au bout de son rêve et fera la fête jusqu’à… jusqu’à ce qu’il se mette à pleuvoir (voir vidéo).
Après la magie de la veille, nous voilà tombés en plein prosaïsme ! Voulant rompre avec tous les codes, nous sommes tombés en plein dans le grotesque.

Slogans stéréotypés, chorale, feux d’artifice… autant d’artifices qui en avaient trop l’air. Marzouki a fait un lâcher de ballons pour fêter la Constitution, Ghannouchi a fait une prosternation de remerciement, en signe de gratitude à cette force divine qui a fait oublier au peuple la violence, le vitriol et la chevrotine (voir vidéo). De l’ostentation de genres divers, mais dont l’effet est le même et dont le résultat est réussi : la catharsis. Même Mustapha Ben Jaâfar est devenu, comme par magie, sympathique aux yeux de tous. Le peuple est conquis de ses franges les plus crédules à son opposition la plus farouche. Des élus décédés, on brandira les portraits, mais en accolades chaleureuses on se fendra dans les bras de ceux dont le nom est un peu trop proche du crime (voir vidéo). Le Tunisien est de nature… « gentille ». Evidemment ! Aux oubliettes nos différends. Au diable les divisions. Nous avons enfin une Constitution !

Au lendemain du vote, après les liesses enflammées et les larmes de joies, en prenant le volant, je m’attendais à retrouver des conducteurs moins transgressifs et des piétons plus disciplinés. En allant au contact des gens, je m’attendais à les voir moins agressifs. En rencontrant des lycéens, je pensais ne pas avoir droit au bal des vulgarités, en croisant des passants, je pensais qu’au diable est passée la grossièreté. Que nenni! La crise tunisienne d’après-révolution est surtout une crise de valeurs et notre carence en éducation s’est accentuée depuis l’avènement de la liberté. N’est-ce pas fantastique d’avoir une Constitution comme « charte nationale », mais n’aurait-il pas été mieux d’avoir, avant et en bonus, pour tous les frais avancés, une charte de politesse ?!

Visite à Jabeur Mejri pour voir s’il est bien en sécurité dans sa prison (vidéos)

En ce mardi 21 janvier 2014, une délégation s’est dirigée vers Mahdia, ville où est emprisonné Jabeur Mejri, jeune tunisien condamné à une peine de 7 ans et demi, pour trouble à l’ordre public et atteinte aux bonnes mœurs. Le tort premier de Jabeur est d’avoir publié sur son profil social Facebook des caricatures du Prophète. Autour de Jabeur Mejri, plusieurs organisations internationales se sont mobilisées via leurs délégations nationales et des représentants des structures-mères.

Cette visite initiée par la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) vise à soutenir ce jeune condamné à la peine maximale, car, selon eux, cette sanction démesurée revêt une dimension politique.
En effet, selon un des membres du comité de défense, à savoir Maître Mselmi, « l’affaire a été maniée par rapport à l’opinion publique, elle-même dominée par la pensée islamiste aux commandes ». « Nous avons demandé la libération de mon client à plusieurs reprises », précise Bochra Belhaj Hmida. « Aucune écoute n’a été perçue de la part des officiels dont Moncef Marzouki, président de la République au grand parcours de militant des droits de l’Homme », ajoute-t-elle.
Antoine Bernard, directeur général de la FIDH, nous dévoile qu’à l’issue de cette visite à Jabeur Mejri, une annonce de taille sera faite. Celle de l’internationalisation de l’affaire, auprès de l’ONU notamment.
Cependant, si tout se déroule comme annoncé par la suite, rien de cela ne se passera.


Arrivés devant le portail de la prison de Mahdia, les journalistes pourtant partis avec l’idée de rencontrer Jabeur, de le questionner sur son état et ses attentes. Ils se sont heurtés à un refus d’accéder à l’intérieur de la prison. Seules quelques personnes ont pu entrer. Souhayr belhassan, ancienne présidente de la FIDH, Mokhtar Trifi, ancien président de la Ligue des droits de l’Homme, et la délégation française ayant fait le déplacement resteront à l’extérieur. Près d’une heure d’attente après, nous parvient une nouvelle inattendue. Elle sera annoncée par Karim Lahidji, actuel président de la FIDH : Jabeur Mejri partira éventuellement en Suède.

En effet, Hechmi Jegham, représentant la Haute Commission des Droits de l’Homme, a pu voir Jabeur Mejri hier, 20 janvier 2014. Il serait affaibli moralement et il aurait lui-même la volonté de quitter la Tunisie. M. Jegham aurait informé Mejri que le gouvernement l’appelle à quitter la Tunisie vers « un pays démocratique » et le choix s’est porté sur la Suède. Une proposition qui laisse sous-entendre une grâce présidentielle imminente. Une grâce appréciée, mais fortement contestée.
Au sein de ceux qui ont milité pour l’affaire Mejri, les avis sont partagés. Certains sont contents quant à la possibilité de libération dont les desseins commencent à s’éclaircir. D’autres parlent d’exil, d’asile politique, de libération conditionnée.
Pour Yosra Frawes, déléguée du bureau de la FIDH Tunisie, le combat continue. Jabeur Mejri est une des expressions de l’injustice aux allures politisées. Il y en a d’autres pour qui le combat continuera, nous assurent certains militants.
Le passeport de Jabeur Mejri ainsi que des photos de lui ont été remis à Mokhtar Trifi, de la part de sa sœur. Cette procédure d’immigration « particulière » prendrait donc effet dans les prochains jours.

Moncef Marzouki avait déclaré qu’il gardait Jabeur Mejri en prison dans le but de le protéger. Le voilà désormais expatrié pour les mêmes raisons ou presque. Dans cette affaire, Moncef Marzouki semble choisir le même schéma que Zine El Abidine Ben Ali avec Marzouki lui-même et Ghannouchi : il les sort de prison à condition qu’ils quittent le pays. Certains diront que les pressions internationales, celles d’Amnesty et de la FIDH, pour ne citer qu’elles, ont eu gain de cause quant à l’entêtement du président. D’autres diront qu’il cherche à éliminer un dossier dont l’impact affectera ses ambitions électoralistes.
Jabeur Mejri sera peut-être libéré dans les prochains jours, cependant l’optimisme demeure incertain pour les membres de la délégation. « Des promesses de la sorte avaient eu lieu auparavant et elles n’ont pas été tenues », nous confie Bochra Bel Haj Hmida.
Antoine Bertrand ajoute qu’il s’agit, quelque peu, d’un « exil volontaire ». Cependant, on ne peut maintenir Jabeur en prison par principe, lui qui aspire à une libération dans les plus brefs délais.

Il y aurait une manipulation qui s’opère pour que cette éventualité de départ ne soit pas divulguée et pour que la destination de Jabeur ne soit pas connue. Cependant, faute de coordination ou par précipitation, l’information a circulé. Elle a même été annoncée aux journalistes, vidéos à l’appui. Cependant, la délégation ayant rendu visite à Jabeur Mejri demeure sceptique quant à l’issue de l’affaire tant que rien d’officiel n’a été annoncé.
Face à la certitude d’une libération, l’optimisme est, à ce jour, incertain. Un Tunisien serait acculé à quitter son pays. Sa libération aurait été monnayée au prix de son départ. Il est aisé, dans ce cas-là, d’être libre, libre, mais dans l’exil.

Jabeur Mejri : Une victoire au goût de défaite

A bord d’un bus qui se dirige vers Mahdia me voilà embarquée. Un bus allant à la prison de la ville, prison où croupit depuis des mois, Jabeur Mejri dont le nom est devenu illustre depuis ses derniers déboires qui ne finissent pas. Le procès de Mejri qui a écopé de 7 ans et demi de prison a agité la société civile et la société tout court.

A bord du bus, je lis Cristal de Gilbert Naccache. Cet ancien perspectiviste rapporte dans son livre son expérience de la prison qu’il a connue onze ans durant et qu’il a quittée en 79.
Plongée dans la description que fait Naccache de l’expérience carcérale, je pense fortement à ce jeune Tunisien en prison pour ses idées qui vont à l’encontre de celles de la majorité. Son partage d’une caricature du prophète a été jugé offensant et perturbateur de la quiétude sociale.

De quelle quiétude parlons-nous ? De quels troubles est-il question quand les dessins en question n’ont presque pas été vus. Qu’en est-il de cet élu qui a brandi des caricatures du prophète en pleine Assemblée nationale constituante. « Offensantes », elles l’étaient bien, elles l’étaient au point de faire tomber en plein émoi le député Aymen Zouaghi qui avait éclaté en sanglots en les voyant.

Jabeur, ce Tunisien aujourd’hui en prison, est un des jeunes qui ont cru en la liberté postrévolutionnaire, en la possibilité d’un changement, en l’abolition de la pensée unique et de la répression étouffante. Son désenchantement a été bien houleux ! Son expérience en prison le prouve.

Son délit est celui d’appartenir aux forces « extrêmes laïques », telles que définies par Marzouki, un des extrêmes que connaît la Tunisie en ce moment, mais pas le seul. Des extrêmes de nature autre nous tirent ailleurs et la polarisation opère au profit d’une direction imposée et pourtant inconnue de beaucoup.

Aux abords des années 70, Naccache a transmis son message comme dans une bouteille dans l’eau, sur du papier à cigarettes. Aux abords d’une révolution contestée, la voix de Mejri nous parvient de prison grâce à cette société civile qui se mobilise pour lui. Pour lui, ils ont fait le voyage et pour sa cause ils se sont consacrés.
A bord du bus vers la prison de Mahdia, jeunes et moins jeunes ont pris place, figures internationales de la scène des Droits de l’Hommes, figures médiatiques, militants connus et moins connus seront le relais d’une voix qu’on étouffe pour mieux la protéger. C’est ainsi que l’a décidé le président de la République, un certain défenseur des Droits de l’Homme.
On nous parle en route de l’article 6 qui est l’objet de négociations houleuses à l’ANC. Apostasie, droit de conscience, criminalisation, libertés, vers où va la Tunisie avec cette constituante qui dresse son nouveau portrait. Que de problématiques maniées avec aisance pour nous faire dévier de l’essentiel, pour nous ramener vers l’essentiel qui n’est tel que pour certains, ceux qui visent les élections à venir, qui s’échauffent et dont les échauffements donnent froid au dos.

Naccache- Mejri sont le reflet de deux expériences de la prison, leurs parcours ne sont pas identiques, mais se ressemblent à bien des égards. Deux époques, deux types de tyrannie, deux parcours en prison et une Tunisie, une Tunisie dont l’Histoire continue à s’écrire au prix fort, celui de la liberté.

Fin de la visite, nous voilà à bord du bus de nouveau, en partance de Mahdia. Règne une ambiance d’optimisme amer. Jabeur partira vivre en Suède. Telle est sa volonté appuyée par un désir gouvernemental parvenant des officiels mais de biais. Un Tunisien quittera la prison ! N’est-ce pas une victoire ? Un Tunisien quittera la Tunisie pour sa liberté, n’est-ce pas une vraie défaite ?!

Le Dîner de cons à l’ANC

Depuis quelques jours, l’ANC nous présente son show télévisé tous les soirs ou presque. Un spectacle désolant que suivent des Tunisiens auparavant déçus par le rendement faible de leurs élus et désormais affligés par leur implication pour le moins survoltée.
Depuis le début du vote du projet de la Constitution, que de clashs au sein de l’hémicycle ! Que de voix haussées, que de propos violents et que d’incivilité !

Ces députés, chargés de rédiger la Constitution, un code régulant l’Etat, gérant les affaires y afférentes et encadrant l’ensemble des citoyens, n’ont pas tous, et cela nous le savions de prime abord, les compétences « techniques » nécessaires. Cependant, que ces élus peinent à assurer leur propre gestion interne, à maîtriser l’ardeur de leur colère, à tâcher ne pas entacher l’image de l’institution qui est la leur et à partir d’elle l’image qui est la nôtre, cela est déconcertant.
Une Constitution écrite par des néophytes est, comme nous l’avons constaté depuis des mois déjà, laborieuse, lente et tâtonnante. Une Constitution écrite par des néophytes violents et inconvenants est une constitution dont le caractère suprême pourrait être mis à mal.

La Constitution est, par définition, « l’acte politique et la loi fondamentale qui unissent et régissent de manière organisée et hiérarchisée l’ensemble des rapports entre gouvernants et gouvernés ».
Or, violences verbales, agressivité par les gestes et attitudes irrespectueuses règnent entre les députés. Comment peuvent-ils donc gérer les relations entre les citoyens, eux qui peinent à gérer les relations entre eux ? Plus d’un clash a éclaté lors des dernières délibérations à l’Assemblée. Iyed Dahmani élu d’Al Joumhouri a été la cible de deux tentatives de violence suite à sa prise de parole lors du vote de la loi relative au dédommagement des victimes de l’ancien régime (vidéo).

Hier et suite à sa demande de traduction en français d’un article dont elle peinait à percevoir le sens, Karima Souid a été obligée de quitter l’hémicycle. La vice-présidente de l’ANC l’avait « agressée verbalement et humiliée» (comme l’a ensuite précisé Mme Souid), enfreignant au passage l’article 77 du règlement intérieur de l’ANC garantissant aux élus le droit d’être assistés en cas de besoin pour la compréhension de certains termes.

Dans cette ambiance tendue, baignée d’animosités et d’incivilités, peut-on produire un code de civilité à la noblesse et à la longévité incontestées ? Ces élus ne sont-ils pas en train de mettre à mal le prestige de l’Etat, un mal que ces mêmes députés incombent à l’expression jugée excessivement libérée de la presse d’après-révolution ?

Des plénières aux allures d’un « Dîner de cons », mais avec plus d’un François Pignon. Nous assistons devant nos postes à des propos décalés, à des propositions farfelues, certes drôles, mais terriblement affligeantes pour celui qui songe au prix auquel nous reviennent les élucubrations d’Azed Badi (vidéo), les soubresauts intellectuels de Sonia Ben Toumia (vidéo) et les fluctuations rythmiques de Mabrouka Mbarek.

Entretemps et entre deux prises de becs, la peine de mort est maintenue en Tunisie. Au nom de l’Etat de droit et de l’Islam dont les nobles valeurs sont inscrites dans l’article premier de notre Constitution, on n’abolira pas cette peine maximale mettant fin à la vie d’autrui !

L’accusation d’apostasie est, désormais, et depuis l’accord autour de l’article 6, interdite. Cependant, aucune procédure ni démarche sérieuse ne visera Habib Ellouze, celui qui a ouvertement incité au meurtre de Mongi Rahoui, « ennemi de l’Islam » comme il l’a qualifié.

L’accusation d’apostasie est certes interdite et cette interdiction a été constitutionnalisée, mais Jaber Mejri, pour avoir publié sur son compte Facebook des caricatures « anti-religieuses », demeurera en prison pour 7 ans. Ridha Grira, ancien ministre en prison continuera, quant à lui, son agonie lente et douloureuse en prison, malgré les appels à libération émis par de nombreuses associations. L’Etat de droit est en construction, mais peut-on garantir la notion d’Etat de Droit alors que les droits restent menacés et  l’Etat, légitimement, décrié?

Ce jour où mon pays a pris feu

17 décembre, Tunisie, trois ans après.

Pas la peine de planter le décor. Tout ici a planté !

Dans les rues, la pauvreté est de plus en plus visible. L’ambiance est morose malgré un soleil qui semble narguer, en chaque saison, ceux qui du feu ont puisé leur métamorphose, ont quitté leur coquille, mais se sont vite brûlé les ailes. Par le feu, Bouazizi s’est immolé, il y a trois ans. Un feu prométhéen pour conquérir la belle, un feu qui s’est éteint dans la moiteur des lendemains et une belle qui s’est révélée moins belle qu’elle ne semblait être.

Je ne parlerai pas de ce jour où l’avenir de mon pays s’est dessiné, plus envoûtant que jamais, aussi imprécis que peut l’être l’Histoire qui s’écrit et que les slogans que l’on scande.

De ce feu qui a échauffé les esprits, je ne parlerai point. De cette émotion qui nous a bousculés un certain soir de décembre, il n’est nul intérêt de parler.

L’héroïsme est aujourd’hui bien loin et les héros sont désormais d’un autre monde. Ne demeurent que les anti-héros. De nouveaux anti-héros suppléant les anciens gommés de l’Histoire à coup de Dégage et ne les dépassant qu’en médiocrité.

Sur les écrans défile leur bêtise : réunions, conseil, tables rondes, hémicycle, députés, langues déliées et langues fourchues, gueule de bois et esprits de plomb.

Les comparses envahissent la scène. Les répliques se dupliquent et l’on n’y perçoit plus que le vide qui a empli la scène politique.

Je ne parlerai pas du miroir qui, depuis trois ans, nous renvoie une nouvelle image de nous-mêmes. Nous étions habitués à nous voir lâches face à la dictature, dépourvus face à la torture, silencieux face aux abus, satisfaits avec les petites occupations, y mordillant, comme dans un os tendu, l’illusion d’une satisfaction divertissante.

Après avoir subrepticement aperçu le mirage d’une nouvelle image de nous-mêmes, plus héroïque, moins docile et plus consciente, nous revoilà confrontés à notre petitesse. Le miroir nous déforme-t-il ou avons-nous été dé-formés ? Le scénario a-t-il été revu, nous prenant de court ou tel il était, dès le départ, tout court ?

Le nœud était-il ainsi prévu ou avons-nous contribué à compliquer l’intrigue par notre mauvais jeu d’acteurs passifs, actifs virtuellement. Le virtuel a-t-il consumé notre énergie ? A-t-il éteint notre enthousiasme ? A-t-il fait de nous ce que nous ne sommes pas et nous a-t-il fait croire en un héroïsme dont nous sommes, en réalité, dépourvus ?

17 décembre, un jeune de Sidi Bouzid, démuni comme le sont beaucoup de jeunes de son âge, dans un acte d’héroïsme tragique a pris sa vie en main et y a mis le feu. Son corps s’est embrasé, le pays s’est embrasé avec.

Depuis, une conscience s’est éveillée, d’un réveil furtif. Mais depuis, les abus ont repris, des manifestations ont été réprimées, des jeunes ont été emprisonnés, des artistes ont été violentés, des libertés ont été brimées, des corps ont été atteints, des assassinats ont été perpétrés et le feu a de nouveau repris.

De ses flammes, ne s’est propagée qu’une froide étincelle qui nous rend insensibles au mal que l’on voit de nouveau. Insensibles aux signes de pauvreté qui emplissent les rues, aux ramasseurs de bouteilles en plastique qui errent à la recherche du piètre Graal, aux fouilleurs de poubelles, aux mains tendues quêteuses de pièces… Imperturbables face aux soubresauts d’une classe politique qui nous chevauche d’une manière régulière. Inquiets certes, mais d’une inquiétude molle.

En attendant, la gauche devient si maladroite, que même le plus adroit des citoyens y perd le nord.

En attendant, les nouveaux cabotins se barricadent dans leurs loges : gouvernant derrière les barbelés d’une Kasbah complètement dénaturée et célébrant, dans les cours du palais de Carthage, la révolution d’un peuple qui les maudit.

En attendant, la scène plonge de nouveau dans le flou. Une machinerie précise et experte tire les ficelles, les têtes changent, de nouveaux chemins se dessinent, feuille de route, vote, choix, consensus, Bouazizi, Ghannouchi, Essebsi, Jebali, Laârayedh, Jomâa. Rencontres, réunions, UE, ambassades, méchoui.

De la révolution, on fera un festival et du pays, on fera un cirque.

17 décembre, révolution de feu, de flou, de fous.
17 décembre et le show continue !