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Jomâa, Marzouk, Ghannouchi et la nuit du destin

Trois photos partagées ces derniers jours traduisent, à elles seules, l’avenir politique tunisien. Mehdi Jomâa au marché, Mohsen Marzouk au mausolée de Sidi Sahbi et Rached Ghannouchi à la mosquée Zitouna. Une mise à exécution des ABC de la com’ dupliquée de trois manières différentes, c’est ce qu’on aura vu, à travers ces clichés. Trois protagonistes, donc, et non des moindres : le premier a été chef de gouvernement et aspirerait encore à un poste à la tête de la Tunisie. Le deuxième est perçu comme « le » candidat potentiel à la magistrature suprême. Le dernier est le chef d’un des mouvements politiques les plus influents en Tunisie. Celui qui peut faire basculer la balance vers l’une ou l’autre partie.

Sur les réseaux, les internautes ont partagé en masse la photo de Mehdi Jomâa achetant des pommes de terre. Pensait-on qu’un homme politique devenait un surhomme à la fin de sa mission ? Plusieurs Nidaïstes ont critiqué ladite photo prétextant y déceler une mise en scène maladroite. A-t-on vite oublié, par ici, que la communication politique est un véritable jeu d’acteur ? Ceux-là mêmes qui critiquent l’aspect travaillé de la spontanéité affichée de Mehdi Jomâa, en savent pourtant quelque chose sur l’art de faire comme si, en période préélectorale. On aura, du moins, appris que la mauvaise foi se fait, au besoin, désigner comme de la perspicacité et que nos propres travers ne sont pas beaux à voir, dès lors que c’est l’adversaire qui s’en empare.

C’est donc tout sourire, en short et tee-shirt, que notre ancien chef du gouvernement et potentiel futur président s’en est allé acheter des patates. Quoi de plus prosaïque ? Quoi de plus parlant ? Première brique d’une image qui prendra, petit à petit, forme, cette scène immortalisée et très partagée laissera, en les électeurs potentiels, l’impression d’un dirigeant simple, humain et semblable à eux. Un politicien est, avant tout, un homme et un homme en qui on se reconnaît. La stratégie est définie et le jeu ne fait que commencer. Celui qui fait encore cavalier seul est déjà l’un des hommes politiques en qui les Tunisiens ont le plus confiance (45,9% selon un sondage Sigma datant de mars 2015). La tendance est affichée et il part en position de probable gagnant. C’est peut-être pour cela qu’il dérange. Bon vent, Monsieur Jomâa !

Du côté de Nidaa Tounes, l’affaire est toute autre ! On évoquera la loyauté aux Etats-Unis de Mohsen Marzouk qui en est le secrétaire général et le probable candidat à la présidentielle. Sa photo lors de la diffusion de l’hymne national américain à l’ambassade des Etats-Unis en Tunisie fera jaser ceux qui y verront un signe explicite envers le pays de l’Oncle Sam. Une autre photo contrebalancera cet effet négatif. C’est celle d’un Mohsen Marzouk lisant quelques versets coraniques à un mausolée de Kairouan.

Que l’âme de Sidi Sahbi soit avec lui ! C’est ce que chercherait le potentiel futur président de Tunisie ? Un de nos plus grands militaires n’avait-il pas dit, lors d’une interview attendue à l’époque, que la Tunisie est préservée, grâce à ses saints ? Tellement tordu comme idée qu’à l’oral, on m’aurait à coup sûr, comprise autrement ! Quoiqu’il en soit, Mohsen Marzouk a bien compris cette aberration et a mis cela à exécution. Le prototype d’électeur le plus puissant en Tunisie n’étant pas celui qui se croit futé et qui passe son temps à scruter et à critiquer, en bon politicien, il aura compris que le message est à adresser ailleurs que dans cette bulle. A cette cible plus large, choisie stratégiquement et non par affinité idéologique, il est nécessaire de s’adresser régulièrement et avec les codes propres à elle, évidemment. C’est un peu ce que nous appelons, communément, populisme.

Plus d’antipodes donc dans cette politique tunisienne qui balançait, il n’y a pas longtemps de cela, entre laïcs et islamiques. Plus d’extrêmes, que des choix divers dans la communication et dans les messages. Mais le tout se complique, quand la cible de ces stratégies de communication n’est plus le peuple, ni la populace, mais la pseudo élite récalcitrante. C’est le cas de Rached Ghannouchi, lors de la prière avec le président de la République à la mosquée Zitouna, la nuit du Destin, celle que nos politiciens célèbrent comme on célèbre une circoncision, avec la famille élargie. Tous en habits traditionnels. On se croirait presque à un concours de « jebba ». La blanche, la beige, la marron, la rayée, la grise, la bleutée et le costume ! Cherchez l’intrus ! Il est bien visible : le seul à n’avoir pas respecté le « dress code » du concours du plus prestigieux homme politique en traditionnel tunisien !

Ah l’horreur ! Notre cheikh national était hier le plus moderne de tous, plus que Mohsen Marzouk et sa chemise Mc Gregor et sa prétendue Rolex (Nous ne l’avons pas vue de près, mais peut-être que celui qui en est connaisseur, un certain Nicolas Sarkozy de passage en Tunisie cette semaine, pourra-t-il attester que Monsieur Marzouk a bien réussi sa vie). Nous disions donc que M. Ghannouchi était plus moderne que les modernes. Ni marché, ni mausolée, ni conventionnalisme ! De l’air frais du côté du dirigeant d’Ennahdha, un air revigorant faisant du cheikh un sieur, un véritable rival politique jeune, « beau » (j’ai toujours cru en la relativité des choses et des êtres) et moderne. Que l’on soit cavalier seul, coéquipier caché ou déclaré, il est celui auquel s’allier est gage de réussite (car la réussite est quantitative et non qualitative, les expériences électorales récentes nous l’ont appris).

Trois photos ont marqué l’actualité ces derniers jours. Pas l’actualité bavarde, mais celle moins explicite et plus symbolique. Nos « people » d’un genre nouveau aiment les photos et les photos ça s’aime, énormément, sur les réseaux sociaux. Vecteurs d’une communication politique, elles visent à constituer l’image escomptée de ceux qui voudraient nous voir voter pour eux. Comme on lit l’avenir dans les cartes, on pourrait lire, dans ces clichés, l’avenir politique tunisien et ses prochaines échéances décisives : Mehdi Jomâa et Mohsen Marzouk qui rivalisent dans l’art de vouloir plaire au peuple et Rached Ghannouchi, celui qui voudrait tellement faire croire qu’il a changé. Cela ne pourra l’aider qu’à convaincre enfin ses détracteurs de longue date. Ses nouveaux amis et ses prochains alliés ont compris que le cheikh, en « djebba », en costume, barbu ou rasé de près, est utile pour une accession au pouvoir. Son positionnement pour l’un ou l’autre candidat aura un poids certain. Même MBJ l’avait compris à l’époque. Le Cheikh est la clé politique d’une Tunisie, tellement ambivalente que les camps et les idées se mélangent à souhait. Au diable, l’idéologie et les promesses ! En politique, il faut de l’image et une façade qu’on aura peinte au goût du jour.

On prie, on fait les courses, on se modernise. Chacun avance, comme il peut et comme son équipe le veut, vers des élections importantes qui détermineront le destin de la Tunisie et confirmeront la prédominance d’une alliance internationale particulière, selon le profil du candidat. Que le meilleur gagne ! Le meilleur futur président, non pas le meilleur acteur. Oui, tout se joue déjà et les vertus de la nuit du destin pourraient bien se poursuivre. Politiciens, cabotins, figurants, à vos flashs !

Ce que nous devenons et ce que nous pensons être

Point de départ à cette chronique une vidéo qui n’a pas uniquement fait le buzz sur les réseaux sociaux mais qui a provoqué un véritable tollé au niveau officiel, du côté du Sénégal. On y voit le second de l’ambassadeur sénégalais en train d’être malmené par des policiers à l’aéroport Tunis Carthage. On y entend le diplomate étranger tenter de faire savoir qui il est. Peu importe la nature de son poste, pareil comportement « n’est pas digne d’un être humain, à plus forte raison d’un diplomate », comme l’a déclaré l’ambassadeur du Sénégal en Tunisie, Khady Tall Diagne à l’agence de presse de son pays.

Point de chute après ce rappel des faits, une question fatidique : « Quelle image dégageons-nous ? ». Il est des fois important de se poser cette question à l’échelle individuelle. A l’échelle collective voire nationale, une réponse pourrait nous permettre de nous situer parmi les peuples en dynamique constante, ceux qui émergent, ceux qui stagnent ou ceux qui vivent une régression affligeante.

Ne faisons pas dans l’hypocrisie ! Nous sommes un pays reconnu en matière de racisme. Des faits nombreux, dans ce sens, l’attestent. Qu’ils aient été notifiés ou vécus sur un plan individuel et perçus, de ce fait, sur un mode anecdotique n’y change rien. En Tunisie, le racisme est une affaire culturelle placée sous différentes étiquettes. « Je ne suis pas raciste, mais… ». Que de fois nous avons entendu cette phrase suivie des justifications les plus alambiquées. Refoulant donc nos tares, reniant notre appartenance et la réduisant au champ exclusivement géographique nous essayons d’avance, de nous en sortir et de nous trouver des alliés.

Acte isolé répliqueront les adeptes des offensives à toute critique dérangeante. Cet écart vient, toutefois, confirmer une série qui s’allonge et qui en se prolongeant, une fois de plus, vient confirmer, à son tour, notre position africaine inconfortable. Ce continent que nous pensions surplomber, à différents égards, nous sommes à sa trainée, dépassés par le Maroc et autres pays ayant, économiquement, fait leurs preuves. Nous ne gardons que notre arrogance comme garde-fou d’apparence pour réconforter le prestige de celui qui a peur de perdre son prestige. Concrètement, nous sommes un pays dont l’économie est menacée, dont la stabilité est menacée, dont l’Etat est menacé. Un constat peu glorieux qu’accentueront nos bavures diplomatiquement intolérables et notre isolement par rapport à des pays pouvant être de vrais amis.

La position officielle ne peut rien changer dans l’appréciation générale qu’a un peuple d’un autre. Les signatures de conventions non plus. Encore moins les accolades fausses des politiciens. Tout cet effort d’amitié feinte à bon escient peut être entaché par un déplorable écart de comportement. Selon la version donnée des faits, les policiers filmés en flagrant délit d’excessivité et au lieu de protéger le client d’un taximan véreux, ont cautionné, d’une manière musclée, le comportement de celui qui demandait plus que son compteur n’affichait.

Des justifications officielles tenteront de faire dépasser cet incident et il le sera. Nous sommes pourtant nombreux à savoir que pour nos commerçants et taximen, « rouler » un étranger n’est pas assimilé à du vol, que le racisme sévit au fond de plusieurs de nos compatriotes, que nos policiers n’ont toujours pas appris à maîtriser leur comportement sanguin et à n’être que professionnels quand, au fond, ils sont violents, agressifs ou aigris. Peut-être devons-nous réapprendre à être professionnels, à nous imposer une rigueur dans le comportement et à être conscients que chacun est responsable de l’image collective du pays, en ces temps où notre image est à reconstruire. Si chacun le faisait, la Tunisie avancerait beaucoup.

La vidéo du diplomate étranger tabassé, violenté et trainé par des agents de l’ordre parmi la foule n’est pas qu’anecdotique, elle reflète nos vices profonds. En attendant et malgré les efforts officiels et ceux individuels de certains leaders d’opinion, l’image que l’on pourrait percevoir de nous est en inadéquation avec ce que nous pensons être, avec ce que nous voulons être et avec ce que nous pourrions devenir. A défaut d’avoir un « meneur » exemplaire à suivre, une loi à craindre et une image de laquelle on se soucie et qu’en se canalisant on tenterait de préserver, nous sommes nombreux sur les réseaux à manifester notre soutien à ces invités que nous malmenons, de différentes manières, sur nos terres.

Mes excuses, du pays de Bourguiba, au pays de Senghor. L’amitié francophone et africaine et notre image nationale à l’international ont été mises à rude épreuve. Sachez, tout de même, qu’en Tunisie, nous ne sommes pas tous des malhonnêtes, nous ne sommes pas tous racistes, nous ne sommes pas tous violents, mais nous sommes nombreux à essayer de faire avancer ce pays. Et il avancera !

La dictature commence quand un gouvernant n’attache plus d’importance à l’avis de la quasi majorité

La dictature commence quand un gouvernant n’attache plus d’importance à l’avis de la quasi majorité et quand ce qu’elle pense semble importer peu lorsqu’il s’agit pour lui de faire ce qu’il veut faire ou ce qu’on voudrait qu’il fasse.

On ne s’improvise pas dictateur, on le devient, graduellement, à chaque rupture avec son peuple et à chaque « Allez vous faire voir » qu’on lui renvoie!

Le terrorisme est un état d’esprit

Le terrorisme est un état d’esprit, c’est celui qui fait notre nonchalance face à l’horreur et produit notre défaitisme niaiseux face à ce qui n’est plus qu’une menace.

Le terrorisme est un état d’esprit, un « état d’esprit politique » peut le vaincre ou le faire fluctuer.

Aide-toi, le G7 t’aidera

Notre gouvernant et ses satellites s’en sont allés en Bavière, cette semaine. Ils en serreront des mains, en prendront des photos, en débiteront des verbiages et en écouteront des promesses. « Où est le kérosène ? », commentera, d’une manière aigre, l’ancien conseiller de l’ancien président. « Où est Taïeb Baccouche ?», commentera-t-il, peu après. L’aspect peu utile d’un pareil voyage, l’absence pour la deuxième fois lors d’un séjour important -à l’étranger justement- du ministre des Affaires étrangères sont de moindre importance, compte tenu des belles prises qui y auront été faites. Magnifiques clichés devant une montagne aussi brumeuse que notre vision de citoyens haletants.
Et nous haletons, matin et soir, derrière une actualité surréaliste car toute notre actualité rentre dans la case « insolite ». Pour peu que disparaisse, comme par enchantement, l’effet anesthésiant de l’habitude, on verra clairement que nous pataugeons en plein délire anarchique.

Instituteurs en grève ! Les élèves tunisiens, ceux du public uniquement, ne passeront pas leurs examens de fin d’année. Le bizutage du ministre nidaïste de l’Education devient un peu lourd. Qu’on l’arrête, de grâce, ça ne fait plus rire personne ! Les photos circulant sur la toile d’un ministre dépassé n’intéressent que ceux que la rivalité partisane a aveuglés. L’image des enseignants pitoyables se confirme, mais autrement. Certains parmi eux en voudront aux journalistes de n’avoir pas défendu leur cause. Une rancune musclée qui a fait ressortir le côté voyou de ceux qui sont censés incarner et inculquer de nobles valeurs à leurs élèves. Quant aux élèves et à leurs parents, quoique pouvant constituer une véritable force de contrepoids, ils continueront à être le maillon faible de la chaîne ; broyés au milieu d’une force syndicale et d’une force officielle, dans une bataille qui met à mal le « marché du savoir ».

Car le savoir est devenu une « marchandise » qu’on a du mal à offrir, qu’on vend dans le cadre du marché parallèle et florissant des cours particuliers et qu’on monnaye dans les enchères des grèves et des revendications syndicales. Non, je ne donnerai de mon savoir à vos enfants que quand j’aurai eu ce que je demande : plus d’argent et tant pis pour la dignité. Et puis la dignité, depuis qu’on en a fait un slogan révolutionnaire, elle est matérielle ou n’est pas !

Pour être digne, il faut donc réclamer plus ! C’est la vision qui ressort de la plupart des mouvements sociaux qui fleurissent ça et là en Tunisie, en cet été qui débute lourdement. Pour être en harmonie avec la définition nationale de la dignité, on réclamera plus, dans quelques villes du sud, à coup d’anarchie en tous genres, de postes de police en feu et de véhicules incendiés. Peu importe le contexte national chancelant. Qu’importe si Daech est à nos portes et si la Libye est contagieuse. A chacun son mal et le nôtre est aussi endémique. Il s’étend du nord au sud et il mine le pays de l’intérieur, des tripes de cette Tunisie vidée ou faussement garnie. Ce qu’elle est laide la dignité mercantile qui fait tâche au milieu de l’espoir de voir ce pays s’en sortir !

Pétrole. Elèves. Elèves, vous êtes notre pétrole. L’assemblage n’est pas de moi, mais il est le fruit du génie de la com’ qui fait dire à Béji Caïd Essebsi des répliques « buzzante », pouvant alimenter les réseaux et créer, artificiellement, un effet subversif. On répond aux maux par les mots et on soigne les apparences, alors que la laideur intérieure ressort de partout. Peut-être avons-nous besoin de rigueur pour nous en sortir ? Peut-être avons-nous besoin d’une autorité bien incarnée pour dépasser la crise ? Peut-être est-il temps d’évaluer la crise pour aller de l’avant ? Point de salut par les gouvernants, ils sont occupés à construire leur propre avenir, je l’ai déjà écrit je sais. Point de salut par l’élite, on ne peut tout de même pas changer le monde à travers des statuts Facebook ! Non, mais laissons ce beau monde somnoler ! Pour nous tirer vers le haut, il faudrait qu’il arrête lui-même de creuser.

Au G7, après les accolades et une photo de groupe où l’on voyait fièrement le drapeau national flotter en Allemagne, Béji Caïd Essebsi s’est exprimé, en nos noms. Au nom de tous les Tunisiens dignes, il a demandé, solennellement, aux puissances mondiales réunies, de l’aide, pour que notre transition démocratique réussisse. En voilà une bonne cause ! Une dignité ça se vend, mais une dignité ça s’achète aussi. Le président de la République a réclamé de l’aide. On verra si elle viendra ou si la demande n’en fera que plus nous enfoncer dans le pathétique. Que pouvait-il faire de plus pour nourrir toutes ces bouches ouvertes et ces ventres vides ? Que pouvait-il faire pour nous trainer et nous faire avancer ? Monsieur le Président, la tâche n’est pas aisée, on vous le concède. Alors aidons-nous d’abord, et le G7 nous aidera ! « La seule vraie dignité de l’homme est sa faculté de se mépriser », écrivait un penseur américain. Avec toute l’inconscience qui nous mine, nous sommes sur le point de découvrir enfin la seule vraie dignité.

Le militaire-tueur et les connards de journalistes

8 morts en plein Bardo. Une dizaine de blessés. Plusieurs versions des faits. C’est le topo de la journée d’hier 25 mai 2015. Un topo tragique qui a touché l’armée nationale, les faits s’étant déroulés dans la caserne de Bouchoucha. L’impact de la tuerie a, toutefois, été minimisé par la communication des étapes ; celle qui fait accepter le pire en annonçant à petites doses le mauvais. Acte désespéré d’un militaire en détresse ou acte prémédité d’un militaire devenu potentiel terroriste, la question reste posée, mais personne ne semble plus attendre la réponse.

Lorsque l’information faisant état de « grabuge » au Bardo est tombée, le lundi 25 mai aux alentours de 9 heures du matin, c’est vers la piste terroriste que la lecture des faits s’orientait. Cela n’était pas le résultat de simples spéculations, ni de stratégie cherchant à appâter le lectorat, ni de précipitation à la quête du buzz. Les médias seront aussitôt lynchés virtuellement et virulemment par les internautes, on ira jusqu’à les traiter de « connards », dès que la version officielle du ministère de la Défense a été rendue publique.

Il ne s’agit pas d’un acte terroriste, mais d’un caporal qui a ouvert le feu sur ses collègues pendant le salut du drapeau. On parlera alors de blessés uniquement, on évoquera ensuite trois morts, puis 5 puis 7. On saura que le militaire en question fait l’objet d’une interdiction de port d’armes et on apprendra qu’il a arraché celle de son collègue puis on apprendra qu’il l’a poignardé pour avoir l’arme du crime.

Malgré l’horreur de l’acte d’hier, malgré le nombre important de victimes qu’on ne saura désigner comme des martyrs ou des tués, malgré la nature de la tuerie et le flou qui s’y rattache on croira, en majorité, et sans suspicion aucune, la version officielle de la Grande Muette. La tragédie de Bouchoucha nous aura démontré que la communication officielle a fait de grand pas. Il fut un temps où les versions officielles étaient systématiquement mises en doute, où la théorie du complot était florissante et servait de substitut à des arguments qui ne convainquaient pas la majorité. Hier le contraire a été constaté : c’est contre les médias qu’on se retournera pour dénoncer la non-adéquation de la version des faits donnée par certains d’entre eux avec celle officielle.

Que la zone ait été fouillée, que l’école mitoyenne ait été vidée, que la mosquée adjacente ait été contrôlée, alors que les faits se seraient déroulés à l’intérieur même de la caserne et que l’élément perturbateur a été abattu, rien de tout cela ne rendra perplexe ceux qui se sont empressés d’attaquer les médias. Rien ne fera naître chez eux de marge de doute, alors que le ministère de la Défense, lui-même, a annoncé que la piste terroriste n’était ni confirmée ni infirmée.
Pour ne pas se focaliser comme le font certains sur des champs connexes et maintenir l’attention en éveil sur l’essentiel : ce qui s’est passé hier est d’une extrême gravité. Des militaires de grades divers ont été abattus non pas au détour d’une montagne, dans un buisson non loin du Châambi, sur une route déserte, en pleine nuit ou par des terroristes. La tuerie a eu lieu en plein Tunis, à l’intérieur de la caserne, par un militaire. La piste terroriste n’étant pas occultée par la partie officielle elle-même, les lectures des faits de Bouchoucha en deviennent plus complexes et plus multiples.

De cela les groupes terroristes via leurs organes de communication profiteront, tout comme Yassine Ayari, l’activiste controversé, fils d’un militaire tué ne cachant pas ses relations occultes avec des militaires. La piste terroriste pour laquelle on avait dénigré certains journalistes est désormais de mise puisque l’acte a été revendiqué par un groupe extrémiste et qu’une version diffusée sur la toile décrit un acte prémédité.

C’est une lecture approfondie du profil du militaire-tueur qui permettra de définir la nature de l’acte d’hier, c’est après une analyse des éléments que la Grande Muette a, éventuellement, préféré taire que la piste terroriste sera exclue ou affirmée. La description de ses voisins et amis proches interrogés par des journalistes qui se sont dépêchés chez lui à Tebourba, fait du tueur d’hier le portrait d’un homme « normal », un bon vivant qui a, à peine, commencé à faire sa prière, il y a peu de temps. Leur voisin, cousin et ami ne pouvait donc pas être un extrémiste religieux qui serait passé à l’acte. Toutefois, pareille tuerie en pareille conjoncture, l’assassinat de 7 vaillants soldats, cela ne peut être qu’un acte terroriste, que cela ait un ancrage religieux ou pas.

L’accent se sera à peine posé sur le sujet, le temps d’une polémique autour des médias nationaux, d’une matinée de dénigrement des journalistes et d’une heure de démonstration de connaissances de la part de nouveaux experts multi-spécialisés. La politique des étapes adaptée à l’art d’informer au goutte à goutte aura permis d’assurer une communication efficace, faisant percevoir l’atrocité de l’information comme nettement moins importante que la manière dont on l’a relayée.

Au lendemain du drame, les raisons pour lesquelles on a appuyé sur la gâchette demeurent inconnues. Acte terroriste ou acte isolé, cela ne change pas grand-chose. Les forces sécuritaires du pays ne sont plus visées uniquement, elles sont visées de l’intérieur et c’est encore plus grave. Le doute d’une infiltration mettrait à mal l’image de la sécurité tunisienne en en affectant la perception du pilier principal : l’armée. Quoique la version officielle ait empêché de faire naître tout mouvement de panique, il ne s’agissait pas hier d’un simple fait divers. La minutie s’impose !
8 morts. Une dizaine de blessés. Plusieurs versions. Mardi 26 mai 2015. Lendemain du drame et l’intérêt général est déjà ailleurs. Richesses naturelles, association de défense des homosexuels, dénigrement des médias, la polémique est déjà tout autre. Sacré hasard ! A la caserne de Bouchoucha et en relation étroite avec le SNJT, on formait, ce matin même, les journalistes à « l’art de la couverture médiatique ». Tout est dit.

Paix aux âmes de ceux morts en servant cette nation et en saluant le drapeau.

Les dessous de la photo Marzouk- Kerry

Du voyage officiel en cours de Béji Caïd Essebsi aux Etat-Unis, restera incontestablement une image. Celle d’un président se mettant en arrière-position et d’un Mohsen Marzouk signant un memorandum tuniso-américain aux côtés de John Kerry, le secrétaire d’État des États-Unis. Peu après sa publication sur les réseaux sociaux, ladite photo a fait l’objet de nombreuses critiques. La question n’en a pas fini d’alimenter la polémique : Pourquoi Mohsen Marzouk ? Retour sur une image qui dérange.

C’est donc Mohsen Marzouk qui a scellé, le 20 mai 2015, d’une manière officielle et fortement symbolique, les liens qui lieront, désormais, la Tunisie aux Etats-Unis d’Amérique. De l’accord signé, les Tunisiens ne retiendront, en majorité, pas grand-chose. Le document est pourtant important. Le texte stipule, ainsi, l’engagement des USA à soutenir les capacités sécuritaires et militaires de la Tunisie et à renforcer davantage la coopération dans le domaine de lutte contre le terrorisme. Il institue, en outre, la mise en place d’instances communes qui auront en charge de veiller sur les partenariats économiques et les échanges commerciaux tuniso-américains. Ne s’agissant que d’un memorandum n’engageant pas d’une manière « contractuelle » et concrète la Tunisie, la signature apposée aux côtés de celle de John Kerry pouvait être celle du ministre-conseiller tunisien, le seul à avoir un statut proche de celui de John Kerry parmi la délégation, c’est l’explication juridique donnée notamment par Mohsen Marzouk lui-même. Pourtant deux autres ministres étaient présents : Selma Elloumi et Slim Chaker, respectivement ministres du Tourisme et des Finances, en plus d’un secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et vice-ministre de ce même département.

Ce qui a, donc, mobilisé l’attention générale, c’est bien Mohsen Marzouk, fraîchement désigné à la tête du parti Nidaa Tounes. Dès sa nomination au poste de secrétaire général du parti au pouvoir, celui-ci a décidé de renoncer à son poste au sein de la présidence de la République. Mohsen Marzouk n’est donc plus le conseiller aux Affaires politiques. Il a pourtant été du voyage américain de Béji Caïd Essebsi. Cela s’est justifié par le fait que ce soit lui qui a préparé le voyage en question et qui, de par un carnet d’adresse washingtonien bien fourni, soit un des pions importants à ne laisser partir qu’après « cette virée» importante aux Etats-Unis. Ministre-conseiller, Mohsen Marzouk le sera, ainsi, jusqu’à son retour du voyage officiel, c’est ce qu’il avait lui-même annoncé quand il avait été interrogé sur le potentiel cumul de postes.

Mohsen Marzouk n’est pas que conseiller, il est ministre-conseiller. Elidé de l’écriteau le présentant, le statut de conseiller n’aurait pas permis au nouvel homme fort de Nidaa d’occuper la place où on l’a vu hier. C’est, en revanche le statut de ministre dont il jouit qui lui a permis d’occuper les devants de la scène et de reléguer aux arrière-plans, et au « premier degré », le président de la République, lui-même. De nombreux experts et juristes se sont exprimés sur la question et, pour la majorité d’entre eux, la polémique, d’un point de vue juridique, n’a pas lieu d’être. L’article 7 de la Convention de Vienne régissant le « droit des traités », dispose, en effet, qu’une « personne est considérée comme représentant un Etat pour l’adoption ou l’authentification du texte d’un traité ou pour exprimer le consentement de l’Etat à être lié par un traité, si elle produit des pleins pouvoirs appropriés; ou s’il ressort de la pratique des Etats intéressés ou d’autres circonstances qu’ils avaient l’intention de considérer cette personne comme représentant l’Etat à ces fins et de ne pas requérir la présentation de pleins pouvoirs ».

Officiellement, rien à relever ou presque, hormis le fait que le « ministre Marzouk » ne fait pas partie du gouvernement, mais de la présidence de la République. Cependant, ce qui a permis pareille « opportunité » à celui-ci, c’est justement l’absence du chef de la diplomatie tunisienne, en l’occurrence Taïeb Baccouche. Resté à Tunis, le ministre des Affaires étrangères n’a pas justifié sa non-participation au voyage officiel longuement préparé, y compris par ses propres troupes. Un silence qui a été la porte ouverte aux spéculations dont les plus plausibles font état d’un froid avec Béji Caïd Essebsi et les plus folles évoquent sa mise à l’écart au profit d’une vedette montante. Cette absence devient raisonnable au vu des dossiers aussi délicats que nombreux qui incombent à M.Baccouche et à son ministère (affaires libyennes notamment). Des sources dignes de foi ramènent l’absence de Taïeb Baccouche au fait qu’à la préparation de la visite, il était prévu que John Kerry soit en déplacement à la période à laquelle allait se dérouler la visite du président tunisien. C’est donc Lyès Kasri, directeur général Amérique-Asie, qui allait suppléer son ministre. Sauf que lorsque le déplacement qui allait engendrer l’absence de Kerry a été annulé et que la présence de celui-ci a été confirmée à la partie tunisienne, l’éventualité d’embarquer notre ministre des Affaires étrangères a été occultée. L’absence de Taïeb Baccouche aura toutefois permis au nouvel homme fort de Nidaa de se faire remarquer politiquement, tant en Tunisie à travers la polémique suscitée que sur le plan américain, à travers une position politique forte.

Le ministre des Affaires étrangères a, en outre, été remplacé lors de la visite américaine par M’hammed Ezzine Chlaifa, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères qui devait, initialement, signer le memorandum en question avec son homologue américain. Avant d’être rappelé à ce poste par Habib Essid, en février 2015, M.Chlaifa était ambassadeur de Tunisie à Washington et maîtrise, de ce fait, le contexte américain. Le ministre des Affaires étrangères a donc été représenté par un directeur génral de son ministère, par le secrétaire d’Etat nommé plus haut et par Fayçal Gouia, nouvellement nommé au poste d’ambassadeur de Tunisie à Washington. La présence des deux diplomates et du vice-ministre ne leur permettra pas d’occuper les devants de la scène, celle-ci était réservée au ministre-conseiller sur le départ : Mohsen Marzouk.Les trois représentants de la diplomatie tunisienne seront mis, comme le montre une autre photo prise le 20 mai, en bout de table, alors que le protocole exige qu’ils soient assis après les ministres mais pas derrière toute la délégation, conseillers présidentiels compris, nous précise-t-on.

Au-delà de l’aspect officiel, la lecture de la photo de la signature du memorandum tuniso-américain renvoie l’image d’un ministre-conseiller imposant. Beaucoup de commentaires y verront l’esquisse de l’avenir politique promis et prometteur de Mohsen Marzouk. Celui qu’on dit être le favori de Béji Caïd Essebsi mais aussi des américains se serait, dans ce cas, précipité dans la tâche, au point de rehausser son image au détriment de l’image de celui qui a, en quelque sorte, contribué à sa propulsion : Béji Caïd Essebsi. Et ce n’est pas pour la personne du chef de l’Etat qu’on aura réagi, au vu des nombreuses critiques, mais pour le président de la République qu’il est. Ce prestige de l’Etat longtemps pleuré par les Nidaïstes, quand un certain Moncef Marzouki l’incarnait, aura été lourdement atteint au profit du nouveau chef de Nidaa.

D’un point de vue juridique, toute la polémique n’en est que ragot. D’un point de vue protocolaire, les choses sont tout autres. La posture de Béji Caïd Essebsi, en elle-même est, selon la lecture purement diplomatique, une entorse aux protocoles. Le président de la République n’avait pas à se mettre debout derrière les deux protagonistes principaux et devenir ainsi tellement « secondaire ». Sa présence en pareille position aurait été plausible s’il y avait à ses côtés le président américain. L’attention n’avait visiblement pas été attirée sur ce « détail », et pourtant ce sont ces détails qui font la communication dans le sens destructeur d’une image comme dans celui constructif. Cela dépend des points de vue.

Moez Sinaoui a raison, Confucius aussi

Moez Sinaoui a déclaré concernant la relation tuniso-libyenne que « la géographie définit la diplomatie ». Cette assertion a été répétée à deux reprises par le porte-parole de la présidence de la République, lors d’une intervention radio. Monsieur Com’ nous envoie un message limpide : point d’idéalisme en politique extérieure. Les temps sont durs et l’époque de la diplomatie d’apparat est révolue. Le contexte politique libyen et celui tunisien par dérivation (et non pas contagion, nous l’espérons), ont, de facto, imposé à notre diplomatie de se retrousser les manches et d’être mise à l’épreuve.

La diplomatie géographique, telle que la présente M. Sinaoui, est cette nécessité de reconnaitre et de coopérer avec les deux parties se disputant l’autorité en Libye. Le but étant de préserver la Tunisie et les Tunisiens, l’attitude consensuelle se définit comme un compromis qui s’impose. La délicatesse étant que le compromis ne se transforme pas en compromission.

La Tunisie avait rouvert l’antenne diplomatique en Libye, après avoir ordonné le retour de l’ambassadeur tunisien. Elle se dirigeait vers un rétablissement des vols reliant les deux pays, après qu’ils aient été suspendus. Elle avait accepté de coopérer avec les deux parties tenant, chacune de son côté, l’autorité en Libye. Mais elle a arrêté, récemment, un chef de milice à l’aéroport Tunis-Carthage. L’acte en apparence légitime serait perçu comme un sacrilège suprême et la vengeance ne se serait pas fait attendre : des Tunisiens, par dizaines, seront mis entre les mains de Fajr Libya pour monnayer la libération de leur chef. Le ministère des Affaires étrangères tunisien déclarera aujourd’hui que les autorités libyennes avaient arrêté les Tunisiens en question suite à un simple contrôle d’identité. Quoiqu’il en soit, avec la Libye, le bras de fer et la démonstration de force ne datent pas de la semaine dernière.

Deux diplomates kidnappés, 2 journalistes enlevés puis 172 Tunisiens pris en otage (le chiffre demeure à prouver et les raisons aussi), le voisin libyen ne nous veut pas que du bien. Dualité au pouvoir oblige ! Face à pareille bipolarité politique oscillant entre discours officiel lisse à souhait et agissements de bandits, la diplomatie tunisienne peine à trouver l’issue à une crise transcendante mettant en péril la Tunisie et les Tunisiens, contrairement à ce que visait la « consensualité ».

Les adeptes de la critique politiquement dirigée y verront la faiblesse de notre diplomatie, l’absence d’autorité de nos dirigeants et la mise à mort du prestige tunisien garant de la sécurité de tout citoyen comme du territoire national. Le pragmatisme se détachant de la volonté de casser l’adversaire politique quitte à dénigrer son propre pays impose, quant à lui, une autre piste de réflexion, plus réaliste et non moins déplorable : Car elle nous expose aux risques, la géographie nous impose des limites ! La situation tunisienne, sa sécurité chancelante et sa politique trébuchant encore, nous font accepter ces limites. Le mal que nous avons à accepter l’image de nous-mêmes qui s’en dégage nous pousse, quant à lui, à renier la délicatesse de la situation et à dénigrer celui qui devient l’incarnation de notre faiblesse, à défaut d’être celle de notre prestige. « Dépasser les limites n’est pas un moindre défaut que de rester en deçà », répliquerait Confucius.
Et nous avons beau rester en deçà, la foudre libyenne nous atteint, nous touche, nous éclabousse. Elle ne prend pas uniquement la forme d’enlèvements de Tunisiens mais aussi de propos visant l’Etat tunisien et son chef actuel. C’est le pseudo dieu de la com’ libyen qui entamera les rafales verbales, dès mars 2015. Le président de l’Instance libyenne de la Culture et de l’Information (du gouvernement de Tobrouk), Omar Gouiri, avait alors annoncé que la Libye reconnaissait « l’Emirat du mont Châambi » et les islamistes qui y sont retranchés. Il écrira, samedi dernier, que le président de la République tunisien sera brûlé par les Libyens et déclarera, hier, que les forces égyptiennes, saoudiennes et Emiraties devront intervenir en Tunisie.

Du côté libyen, on dira que les propos de Gouiri ne concernent que lui. Du côté tunisien, on dira que celui-ci ne représente rien, hormis un politicien irresponsable. Face à un épiphénomène, la meilleure attitude à prendre est celle qui ne fera pas de lui un phénomène, en reprenant ses propos et en réagissant officiellement. Oui, sauf que cela n’est pas du goût de tous ; y compris les CPRistes qui se positionneront pour BCE, leur rival suprême, non pas pour sa personne, non pas pour sa politique, mais pour le prestige de l’Etat qu’il incarne. Tarek Kahlaoui comme Adnène Mansar crieront au scandale quant aux propos visant le président de la république. On ne manquera toutefois pas de critiquer, au passage, la politique étrangère de la Tunisie et l’absence de réaction de la part de ses teneurs. La récupération est un art. Oui, on l’aura compris !

Kidnapping en nombre, propos indignes d’une relation entre pays limitrophes. Le voisin libyen n’est pas un voisin facile à gérer. Que peut la diplomatie classique face à des braqueurs ? Que peut la politique cordiale face à la goujaterie verbale ? L’Egypte avait rétorqué par une frappe aérienne à l’offense qui l’avait atteinte en l’exécution de ses ressortissants par des extrémistes religieux en Libye. Le Maroc et l’Algérie se sont positionnés comme partenaires de choix dans le cadre de la mission de l’ONU pour l’appui à Libye. La Tunisie n’a pas choisi ces options et ne pourra, vraisemblablement, pas le faire, faute de moyens mais aussi faute d’une politique claire. Les deux raisons combinées donnent la politique étrangère qui est la nôtre. En attendant nous continuons à payer le prix de la politique du consensus. Le Libyen n’est plus matière à blagues. Après nous avoir fait rire, il nous fait, désormais, trembler. Tâchons, au moins, de faire en sorte que cela ne se voit pas.

Morsi condamné à mort

Par le zèle, les peuples fabriquent leurs propres tyrans.

Par la persécution, les tyrans fabriquent les monstres de demain.

Cercle infernal dont la laideur n’a d’égale que la bipolarité de ceux qui justifient la dictature au nom de la démocratie.

Au nom d’Hermès et de son carré, cessez le débat !

La polémique en France sur la longueur de la jupe d’une collégienne a été adoptée en Tunisie, avec quelques variantes. Le voile d’une hôtesse de l’air a fait le débat et continue à le faire. Alors que la jeune française a été exclue de l’établissement scolaire parce que sa jupe était trop longue, l’hôtesse tunisienne a été appelée à ne pas monter à bord parce qu’elle avait les cheveux couverts. Le parallèle n’est pas sans divergences. Mais les similitudes sont multiples. Topo d’un débat surréaliste.

L’hôtesse de Tunisair et le voile. Cela pourrait faire le titre d’un roman, tant l’intrigue est rocambolesque, les personnages fantasques, les adjuvants nombreux et les râleurs également.

Pas plus loin qu’hier, des observateurs accusaient l’hôtesse en question d’être la cause de la chute des actions de la compagnie aérienne nationale. En France, après l’éviction de la collégienne, un collectif est né, son nom en dit long sur l’aspect creux d’un débat hors du temps « Je porte ma jupe comme je veux ». Non ce n’est pas une blague ! C’est l’appellation choisie pour le mouvement voulant contrer l’écart produit par un directeur de collège « zélé ». En Tunisie, le collectif défendant l’hôtesse voilée n’a pas de nom aussi banalement explicite, mais a, en majorité, une appartenance idéologique nette. Ce sont les CPRistes et autres révolutionnistes qui se sont consacrés à la défense de ce dossier. Quant aux modernistes, élitistes, bourguibistes… ils crieront au scandale quant à cette dérive qui pourrait en amener d’autres. Une hôtesse à la tête couverte ? Et puis quoi encore !

Le débat sur le voile de l’hôtesse mérite d’être posé, à échelle moindre certes, mais il mérite d’être abordé publiquement. Il est toutefois posé d’une manière biaisée et c’est là que réside le vice. La plupart des intervenants et autres commentateurs en font une lecture éthique, voire « esthétique ». Présent sur un plateau télévisé, un acteur tunisien de renom, dira qu’il n’a « rien contre le voile s’il est élégant, avec des couleurs pastel, un carré Hermès par exemple ». Perspicace et pas superficiel pour un sou ! Au nom du dieu des poids et des mesures, cessons ce débat!

Les mêmes personnes qui, commentant l’incident de la province française, pointeront du doigt la ségrégation antimusulmans et crieront au scandale en constatant la stigmatisation anti-arabes, ces mêmes personnes sont celles qui verront, en le port du voile par une hôtesse de l’air tunisienne, un affront à la laïcité de la République. Ces mêmes personnes auraient crié au scandale et qualifié le commandant de bord ayant déclenché le conflit d’extrémiste, si l’hôtesse avait été évincée pour une jupe trop courte.

Il n’est même pas intéressant de chercher à répondre à cette lecture biaisée, de commenter l’intolérance qui s’en dégage, de relever le dommage que cela engendre sur le tissus social tunisien qui se distend pour des raisons idéologiques, ni de faire remarquer que c’est toujours aux mêmes personnes que cette distanciation profite.

Inutile d’aborder le problème qui n’en est pas un à partir de cet angle, car le problème ne réside pas là où on le croit. La polémique du voile de l’hôtesse est surtout un conflit d’ordre purement juridique. Un contrat liant l’hôtesse de l’air en question et son employeur et précisant la nature de l’uniforme et ses détails, c’est cet engagement contractuel « rompu » qu’il aurait fallu rappeler en premier.

A défaut de pragmatisme dans le traitement de ce qui relève du « passionnel » (le religieux, en l’occurrence), on ira, dans l’un et l’autre camp, vers une portée idéologique. Les uns nous rappelleront une lecture particulière de la laïcité devenant moyen de refus de l’altérité. Les autres récupéreront le tout et en feront un débat oppresseurs/opprimés sur fonds de querelles politiques et de comptes à régler.

L’affaire du voile comme celle de la jupe sont anecdotiques, mais très révélatrices de nos sociétés, de nos politiques, de notre élite. Elles en disent long sur le mal-être qui agite le débat et l’oriente là où il ne devrait pas aller. Et ces débats n’ont pas lieu d’être, tant dans une société ayant accueilli l’Autre depuis trop longtemps pour le stigmatiser aujourd’hui, que pour la nôtre qui découvre l’Autre dans la douleur et qui a mesuré l’impact des conflits idéologiques sur une politique encore en chantier.

Ce débat sur les signes ostentatoires d’appartenance religieuse voire de choix dans l’exercice quotidien de cette religion ne devrait plus se poser. Pas uniquement pour des considérations politiques, mais aussi pour l’aspect anachronique que revêt le problème en question. Seule la législation claire et les rapports contractuels peuvent constituer une issue rationnelle à de pareils conflits. Tout le reste n’est que polémique et toute polémique n’est que récupération.

Samir El Wafi, escroc ou vilain petit canard ?

Samir El Wafi est en prison depuis le 15 avril 2015. Il avait fait l’objet, le jour-même d’un mandat de dépôt émis par les services du procureur de la République. L’animateur aurait, en effet, racketté des hommes d’affaires tunisiens, en l’occurrence Hakim Hmila, Hammadi Touil et Ayachi Ajroudi. L’affaire qui défraie la chronique soulève de nombreuses polémiques : Y a-t-il un statut de privilégié qu’accorderait la célébrité à ceux qui s’en trouvent lotis? Peut-on en vouloir à une personne pour la simple raison qu’elle travaille dans les médias sans être journaliste à la base ? Il suffit d’un fait divers pour que des paradoxes se révèlent. Focus sur une affaire qui prend des proportions autres que judiciaires.

C’est avec l’arrestation de deux autres figures médiatiques, en l’occurrence, Moez Ben Ghabia et l’humoriste Wassim Herissi que tout avait commencé. Arrêtés pour avoir usurpé l’identité du président de la République, les deux hommes avaient révélé qu’ils ont agi pour démontrer qu’il y avait bien eu racket d’hommes d’affaires tunisiens par le concurrent Samir El Wafi. Moez Ben Gharbia comme Wassim Herissi ont été relâchés à la suite d’un jugement de 6 mois de prison avec sursis. Le président de la République avait décidé de renoncer à son droit de les poursuivre et une mobilisation populaire presque générale avait permis de les soutenir.

S’exprimant à l’époque sur l’affaire où son nom avait commencé à être cité, Samir El Wafi n’a pas nié les faits qu’on lui reprochait. Il avait agi pour des besoins journalistiques, avait-il avancé pour justifier le fait d’avoir demandé de l’argent à un homme d’affaires qui s’est réfugié à l’étranger afin de ne pas avoir affaire avec la justice. L’animateur avait précisé qu’il n’a perçu aucune somme et qu’il s’était contenté de faire croire à l’homme d’affaires en question qu’en payant, il pouvait l’aider à regagner la Tunisie, une fois l’image blanchie par son émission à forte audience. Son but : avoir un scoop et être celui qui aura fait, en premier, l’interview d’un nom connu à l’époque de Ben Ali, en fuite depuis la révolution.

La version des faits avancée par Samir El Wafi n’a visiblement pas convaincu. Interrogé le 15 avril 2015 par les services du procureur de la République, il a été transféré illico à la prison de Mornaguia. La date de son procès a vite été fixée. C’est le 22 avril 2015 qu’il comparaîtra devant le juge pour escroquerie et quoiqu’il demeure innocent jusqu’à preuve du contraire, Samir El Wafi aura été dénigré sur la toile et dans le milieu où il travaille par ceux qui ne voient en lui qu’un « usurpateur proche d’Ennahdha et du CPR ».

Ont alors commencé à fuser les réactions hostiles à la vedette du petit écran. C’est essentiellement parce qu’il n’a pas la formation de journaliste que Samir El Wafi sera attaqué, qu’on se dira contents de le savoir en prison, qu’on souhaitera l’y voir croupir pour longtemps. Pourtant, le succès de ce rédacteur présent dans le milieu journalistique depuis une vingtaine d’années est connu de tous. En atteste l’audience de ses émissions ne laissant pas indifférents les téléspectateurs et suscitant par les choix éditoriaux qui leurs sont propres des polémiques en nombre. Peu importe le style choisi, qu’il plaise à la masse ou déplaise à une certaine élite, d’un point de vue « marketing », Samir El Wafi a réussi à percer et à s’imposer et vraisemblablement à déranger. Il a dérangé au point que des personnes se félicitent de le savoir en prison pour la simple raison de ne pas le revoir les soirs du dimanche à la télévision. A ceux-là, un bouton sur une télécommande aurait suffit, pourtant…

Mais Samir El Wafi n’a pas que des ennemis. Il a aussi des amis bien zélés qui ont pris sa défense. Certains y verront même un signe : C’est Ennahdha, premier organe « officiel » à défendre l’animateur télé via un communiqué de presse et c’est Hassan Ghodhbani, avocat proche du courant islamiste qui prêchera en sa faveur dans les radios et sur les plateaux télé. Me Ghodhbani ira même jusqu’à s’indigner du fait qu’il n’y ait pas de traitement de faveur pour certaines professions dont celle de journaliste aux côtés de celles d’ « avocat, juge, médecin, ingénieur ». Avançant que ceux-là « ne sont pas n’importe qui », dans le cadre d’une intervention enflammée sur Al Hiwar Ettounsi. Hassan Ghodhbani a soulevé un autre problème qui est cette facilité d’émission de mandats de dépôt à l’encontre de personnes pouvant comparaître en état de liberté.

Au-delà du volet laissé à la discrétion du procureur de la République, ce que l’intervention de Me Ghodhbani soulève d’important est cette possibilité de créer une frange de citoyens au dessus des lois. Etre journaliste peut-il être un motif d’impunité ? Y-a-t-il des limites déontologiques à la latitude permise au journaliste dans le cadre de son travail dans la sphère du pouvoir et de celle des affaires ? La réponse ne sera probablement trouvée qu’au moyen du traitement de pareilles affaires auxquelles nous ne sommes pas habitués.

Samir El Wafi ne sera pas sur Al Hiwar Ettounsi, ce dimanche, comme à son habitude. Il sera en prison. Ceux qui s’en réjouissent le font parce qu’ils ne voient pas en lui de journaliste. Ceux qui le défendent le font parce qu’ils ne voient en lui que le journaliste. Au-delà de ces deux visions antonymiques, il y a le citoyen et il y a l’homme tout court. Celui-là doit répondre de ses faits devant la loi et nous doit, non pas l’empathie quasi humaine qui ne se commande pas, mais le simple respect pour sa personne, abstraction faite de tout a priori. En attendant, c’est la justice, seule, qui fera de lui un coupable ou un innocent.