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Simplisme politique et politique des extrêmes

S’il est un pays qui connaît la gueule de bois d’après-élections, comme nous l’avons connue après la révolution, c’est bien la France. Malgré sa démocratie enracinée, malgré son attachement à la pluralité politique, malgré sa tolérance quant à la différence idéologique, la France est explicitement critique face au parti d’extrême droite. Elle dit ouvertement, à travers ses médias et ses figures politiques, son indignation face au choc qu’a constituée sa victoire inattendue aux dernières élections.

Les lendemains de votes ont des goûts difficiles, visiblement. En cette période de crise politique, il est des votes-sanction. En cette période de crise économique, il en est d’autres refuges. Quand les temps sont durs, l’on part vers l’extrême, vers une foi excessive, vers un nationalisme affirmé à l’extrême. Une quête de l’identité s’opère souvent par ces temps durs. Toute spécificité mise à part, c’est en partie ce qui est arrivé en Tunisie, lorsqu’un peuple connu pour sa foi modérée a érigé, au pouvoir, l’islamisme politique. Celui là même qui avait fait, parmi les Tunisiens, des victimes défigurées au vitriol et d’autres mortes dans des explosions orchestrées, dit-on, par ceux qui nous ont un certain temps gouvernés.

C’est que l’extrême rassure. Il est voulu comme une manière de sanctionner une politique à évincer, car non appréciée, car non efficace. C’est le cas de François Hollande, président français, qui a prouvé, au cours de son mandat encore en cours, les limites du socialisme dans sa conception actuelle, mais peu d’actualité. Une révision du « Socialisme » politique s’impose puisque les impératifs du citoyen comme de l’Etat ont changé. Bien loin de l’efficience escomptée, encore plus loin de ses promesses électorales, François Hollande est très critiqué, pour sa politique, pour sa présence, pour son absence. Bref, tourné en dérision, le président français rappelle à bien des égards, notre Moncef Marzouki national ou du moins la manière dont est perçue, en majorité, sa prestation présidentielle.

Mis, en quelque sorte, en quarantaine, suite à des votes ayant acculé le socialisme au rang de nos « zéro virgule » ou presque, François Hollande devrait démissionner, selon certains observateurs. « Le score minable du Parti socialiste témoigne de la défiance des Français à l’égard de François Hollande et de son gouvernement à des niveaux jamais atteints sous la Ve République« , a écrit Hervé Morin, président de l’UDI, dans un communiqué paru dans le Figaro, il y a deux jours. Mais protégé par un « bouclier institutionnel », Hollande restera en place, entre l’Elysée et la rue du cirque, il continuera son sur-place politique. Ses dernières sorties ont tourné à la douche froide et les passages du cortège présidentiel par les Champs Elysées, n’attirent plus la foule, tant l’image de la présidence a été avec lui changée (en témoigne la célébration de l’Armistice, ce 8 mai 2014).

C’est que François Hollande avait opté, dès le début de son mandat, pour une certaine normalité qui l’a desservi. « La présidence normale » était un des slogans de sa politique de proximité annoncée. C’est aussi ce que voulait faire un Moncef Marzouki qui, en dévêtant la présidence de la République de ses protocoles, et en ôtant la cravate, a pensé rester davantage proche du peuple, par le paraître et par l’attitude. Moncef Marzouki en est-il devenu plus populaire ? La réponse est non, car le peuple a désormais le flair pour cerner le populisme et car l’on attend plus d’un président que d’être un président « simple ». « La fonction d’un président de la République, ce n’est pas une fonction normale. Et la situation que nous connaissons, ce n’est pas une situation normale. Votre normalité, elle n’est pas à la hauteur des enjeux », avait répondu le président sortant Nicolas Sarkozy à François Hollande, lors d’un duel télévisé. Celui même qui a connu le célèbre « Moi, président de la République » repris 15 fois de suite par le candidat socialiste de l’époque.

Hollande et Marzouki ont axé leur politique, prioritairement, sur l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes, sur leur manière d’être, sur leur attitude. Ils sont restés attentifs à leurs propres attentes et ont omis que la conjoncture impose plus d’eux et que si attente il y a, c’est bien du côté des gouvernants que cela se situe. L’on attend donc plus d’un gouvernant que de la simplicité et on s’impose, en premier, auprès des électeurs, par le charisme, par exemple.

C’est ce qu’a compris en France le Premier ministre Manuel Valls. C’est ce qu’a compris en Tunisie, le chef du gouvernement Mehdi Jomâa. Les deux ont une présence imposante qui a suppléé à celle plus lisse de présidents qui se cherchent encore. Des présidents qui, en cassant l’image ancienne de la présidence, ont altéré la leur. Avec son « J’assume », prononcé plusieurs fois de suite à l’Assemblée nationale, Manuel Valls a voulu mettre en évidence son courage, son endurance et son sens de la responsabilité. A travers son attitude et sa manière de prendre les choses en main, Mehdi Jomâa s’est façonné une image de force et de compétence au regard des Tunisiens. Même si les résultats de son gouvernement se font attendre, même si ses discours ne sont pas encore assez travaillés, le chef du gouvernement tunisien a réussi à maintenir tel quel, voire améliorer, son capital sympathie et combler le déficit occasionné sur l’Etat par une présidence défaillante.

Par ailleurs, ce qui a impacté les dernières élections en France, c’est sans conteste, un taux d’abstention fort. Celui-ci se chiffre à 56,89 %, lors des dernières élections européennes. Il était de 39 % lors des dernières municipales. Pour les dernières élections tunisiennes, le taux d’abstention, en octobre 2011, a été important aussi. Il a atteint des records pour les Tunisiens de l’étranger où on enregistrait près de 75% de taux d’abstention. Quant à notre président, il a élu par 153 députés de l’ANC à laquelle il est parvenu grâce au vote favorable de quelque 17.000 électeurs. Pour nos élections qui se préparent en ce moment, un effort devra être fait pour que soient influencés et revus à la baisse, les abstentionnistes susceptibles par leurs passivités de faire chavirer l’embarcation qu’on peine à faire parvenir à bord.

Entre-temps, en France, des partis implosent et le schéma politique vit une mutation importante. Entre-temps, en Tunisie, des partis politiques et des alliances implosent et le schéma politique vit aussi une mutation vers l’improbable. Malgré les sondages effectués chez nous, depuis un certain temps, le paysage politique final reste incertain et les choix des votants et des abstentionnistes demeurent mystérieux car souvent imprévisibles.

«Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire», a déclaré François Hollande dans le cadre d’une tribune publiée, dans le Monde, en date du 8 mai 2014, et intitulée « L’Europe que je veux ». Face aux « eurosceptiques », le président français a choisi une décence quelque peu normale. Face aux « afro-sceptiques », notre Moncef Marzouki a choisi l’indécence et la suffisance qui font dire à un président de la République, devant les ambassadeurs des pays du continent africain, que ses concitoyens sont des «ignorants qui ne réalisent pas qu’eux aussi appartiennent à l’Afrique ».

« Si l’UMP et le PS étaient bons, le Front national n’existerait pas », a déclaré Marine Le Pen (leader du Front national sorti gagnant des derniers scrutins en France). Une citation évoquée dans « Marine Le Pen, notre faute ! », un livre sorti hier en librairie en France. « Si notre opposition était bonne, Ennahdha n’aurait pas connu sa résurrection », déclarent tous les jours des Tunisiens ayant encore à la mémoire l’arrière-goût d’un certain 23 octobre, une amertume qu’un prochain scrutin pourrait faire oublier ou, au contraire, pourrait rendre plus vive.

Diplomatie tunisienne, un mal-être qui s’aggrave

S’il est un ministère qui a pâti après la révolution d’une mauvaise image liée, essentiellement, à l’intrusion du politique dans le diplomatique, c’est le ministère des Affaires étrangères. La nomination à sa tête de Rafik Abdesselem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi, puis ses déboires judiciaires, ont marqué un passage de la diplomatie rigoureuse à une diplomatie contestable et contestée. Les intrusions de Moncef Marzouki n’ont fait qu’accentuer le trait d’une politique étrangère, étrangère aux codes en vigueur.

La diplomatie tunisienne a commencé à connaître ses premiers déboires, aux lendemains des élections, lorsque le temps était venu pour partager le gâteau et en distribuer les parts. Par complaisance, par proximité idéologique ou appartenance partisane apparente ou camouflée, les postes au sein des représentations diplomatiques ont été distribués. Les plus attrayants ont été partagés entre les membres de la Troïka au pouvoir.

Ces nominations politiques ont suscité de nombreux remous et, pourtant, rien ne semble changer. C’est qu’un bras de fer s’est opéré, depuis peu, entre les deux présidences, celle du gouvernement et celle de la République. La première ayant promis de faire en sorte que cela soit révisé au plus vite et la deuxième s’entêtant pour que tout cela soit maintenu en l’état. Entre les deux, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères doit jouer, péniblement, aux intermédiaires. Moncef Marzouki refuse, selon des sources diplomatiques, que soient révisées les nominations politiques parmi nos représentations consulaires. En attendant, la préparation d’un mouvement prévu avant la rentrée reste en suspens, « otage de l’entêtement présidentiel », nous dit-on au ministère.

Malgré des défaillances de taille, aucune sanction n’atteindra ces ambassadeurs. Adel Fekih avait tout de même commis un impair pour lequel des mesures devaient être prises. A cause d’une négligence de sa part, son supérieur hiérarchique, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères a été mal accueilli en France, malgré son statut et le passeport diplomatique qu’il a présenté. Celui qu’on sait proche d’Ettakattol a, semble-t-il, bénéficié du soutien de Mustapha Ben Jaâfar, secrétaire général du parti et président de l’ANC. L’incident est passé sous silence, sans que les autorités françaises ne réagissent. Cela n’a pas été le cas du ministre marocain des Affaires étrangères ayant eu le même traitement de la part des autorités françaises et qui a, lui, bénéficié d’excuses officielles de la France.

Quant aux erreurs de l’ambassadeur de Tunisie en Libye, réputé proche d’Ennahdha, ce sont deux Tunisiens kidnappés par des milices libyennes qui en paient le prix. Selon nos sources au sein du ministère des Affaires étrangères, celui-ci n’a cessé d’être rassurant quant à la sécurité de ses subordonnés. Prétendant, à chaque fois, avoir la situation sous contrôle, ledit ambassadeur avait pourtant affecté des membres du personnel de sécurité détachés du ministère de l’Intérieur à d’autres tâches. Un premier kidnapping a touché le personnel de l’ambassade : le 21 mars 2014, c’est Ahmed Ben Cheikh, employé local qui sera enlevé par des ravisseurs. Ces mêmes ravisseurs  enlèveront aussi Laâroussi Gantassi, diplomate et second de l’ambassade tunisienne en Libye, le 17 avril 2014. Malgré les négociations, les deux otages tunisiens ne sont, jusqu’à ce jour, pas libérés. Mais l’ambassadeur tunisien dit encore avoir, à travers ses contacts sur place, de quoi agir en faveur d’une libération qui peine à venir.

La situation actuelle en Libye, et le semblant de guerre en devenir qui s’y amorce n’a pas arrangé les choses. A Benghazi, comme ailleurs, la sécurité demeure nulle, et nos diplomates sur place sont on ne peut plus exposés, sans un effort particulier pour que soit garantie leur sécurité.

Selon certains observateurs, les personnes nommées à la direction de représentations diplomatiques tunisiennes doivent être rappelées avant les élections. Chafik Sarsar, a relevé ce point, lors de sa rencontre en date du 20 mai 2014 avec Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères. Le maintien de telles personnes en poste met, selon le président de l’ISIE, en péril le déroulement des élections à l’étranger. Doit-on mettre en péril l’avenir politique du pays par complaisance partisane? Telle est la question qu’on se pose au ministère des Affaires étrangères, un ministère où des compétences sont acculées à attendre que soient rappelés ceux qu’ils voient comme des intrus dans la diplomatie, un domaine où l’on doit gravir les échelons, en y gagnant en compétence, pour mériter des postes à la tête des ambassades.

Outre les nominations politiques que Moncef Marzouki refuserait de réviser, il en est d’autres que celui-ci voudrait imposer. Suscitent donc une polémique des noms comme Khaled Ben Mbarek, proche du CPR, et proposé par le président de la République (dont il a été le conseiller), pour le poste d’ambassadeur à Berne ou encore Abderrazek Kilani, réputé proche d’Ennhahda et nommé depuis 2013, ambassadeur représentant permanent de la Tunisie auprès de l’Office des Nations unies à Genève, ou encore celui de Mohamed Hnid, qui passerait de conseiller de Moncef Marzouki au poste d’ambassadeur de la Tunisie à l’Unesco.
Dernièrement, c’est le nom de Adnane Mansar, actuel conseiller à la présidence de la république, qui aurait été proposé « avec insistance » au poste de secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe (UMA), en remplacement de Habib Ben Yahia. Mais les partenaires de la Tunisie rejetteraient cette proposition. « La Tunisie est en train de perdre des postes diplomatiques à cause du mauvais choix des candidats », nous avoue, sur un ton amer, un diplomate.

Les relations étrangères tunisiennes pâtissent également d’impairs commis par la présidence de la République et prenant la forme de déclarations non pesées et de décisions impulsives. La fermeture de l’ambassade tunisienne en Syrie et l’isolement qui en a résulté pour une colonie tunisienne délaissée par son pays en est un exemple. Le prouve, également, la déclaration faite en Algérie par Moncef Marzouki. En attestent l’intrusion de celui-ci dans les affaires égyptiennes et le rappel de l’ambassadeur égyptien (suite à l’appel de Moncef Marzouki à la libération du leader islamiste, Mohamed Morsi). Le confirme la décision de rappel de l’ambassadeur des Emirats arabe Unis en Tunisie, le 27 septembre 2013 (suite aux mêmes propos prononcés lors de la 68 ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies). Les dernières positions déclarées quant au soutien exprimé par Moncef Marzouki « au peuple libyen contre toutes les agressions orientées vers ses institutions », exprimée à Nouri Bousahmein, président du congrès national général libyen, a déplu à beaucoup, de part son manque de tact quant aux incidents libyens, incidents graves et aux débouchées encore incertaines. Un des premiers à avoir réagi est le ministre des Affaires étrangères Mongi Hamdi. Celui-ci a relevé, d’une manière diplomatique, l’écart à la norme opéré par un président de la République qui a omis que la Tunisie doit suivre « la position de la neutralité positive ». «La diplomatie tunisienne ne tentera pas d’intervenir dans les affaires internes du voisin libyen », a-t-il ajouté.

« La Tunisie a toujours eu des principes, en ce qui concerne le volet diplomatique. Elle ne s’en écartera point », a déclaré le ministre des Affaires étrangères à la presse récemment. Il a, cependant, omis que la diplomatie tunisienne est, désormais, un des terrains où s’exercent les caprices des nouveaux gouvernants. Objet de convoitises de part les hauts postes qui, à travers elle,  s’acquièrent, la diplomatie tunisienne peine, depuis la révolution, à reprendre son souffle. C’est Mehdi Jomâa, qui après son investiture, a entamé une démarche reconstructive pour que soit revu positivement, par plusieurs pays, le partenaire Tunisie. La diplomatie, dans sa forme « bicéphale », est ainsi tiraillée entre deux présidences. Un bras de fer qui se joue entre Moncef Marzouki et Mehdi Jomâa et qui délivrera peut-être notre politique étrangère du poids des mauvaises pratiques.

Peut-on donner ce qu’on n’a pas ?

La Tunisie est exposée, par déviation, au mal ayant frappé la Libye, un mal indéfinissable encore et dont les débouchées demeurent inconnues. L’issue reste donc improbable, mais notre pays la subira, incontestablement.Une équation à deux inconnues que celle que connaît la Tunisie, celle d’un mal étranger à sa volonté et celle d’un autre inhérent à l’avenir politique qui s’y dresse. Entre conflits « inter-partis » et conflits « intra-partis », la scène politique tunisienne sombre dans un flou qui profitera, à coup sûr, à ceux qui doivent se délecter en observant nos démocrates sombrer. Le mal est là et les efforts se concentrent ailleurs. Malgré la grogne, la machine continue d’avancer.

Ben Ali et son appareil de communication avaient rempli de mots un système vide de sens. Des valeurs telles que la liberté d’expression, la pluralité, les droits de l’Homme y étaient inexistants en pratique et, pourtant, les termes les désignant étaient employés à profusion, dans un discours maniant machiavéliquement, la langue de bois. Les institutions d’après révolution ont perverti, à leur tour, les nobles valeurs auxquelles aspirait le peuple. Ils ont vidé de leurs sens des mots pourtant scandés spontanément par ceux qui sont sortis chasser la dictature.

Dignité, on en usera, indignement, malgré des outrages qui continuent. Vérité, on en abusera, pour mentir aux désabusés que nous sommes.
Vérité et dignité, des deux on fera une Instance. Le tout a été voté, hier, malgré la contestation et les défaillances relevées. Des recours ont été déposés contre 6 noms présents dans les listes et représentant un écart quant aux normes mises en place dans la sélection. La présence de Sihem Ben Sedrine, ou encore Khémaïes Chammari, a été décriée par beaucoup. Epinglée au sujet de ses revenus et critiqué pour son ancienne proximité avec le système Ben Ali, les deux noms gênent plusieurs observateurs et militants des libertés.

Pourtant le 15 mai, la commission de tri des candidatures à l’instance Vérité et Dignité a rejeté l’ensemble des recours. Une majorité s’élevant à 98 voix (23 contre et 4 votes blancs) accordera aux 15 personnes, désormais membres de ladite Instance, un droit de regard sur les violations commises par l’ancien régime. Principal outil de la Justice transitionnelle, l’Instance de la Vérité et de la Dignité sera en charge d’indemniser les victimes et de mettre en place la conciliation nationale.

Continue donc sa percée, la rancœur ô combien négative à un pays qui peine à se reconstruire après la dictature. Continuent à couler à flot, les budgets annexes en salaires et en dédommagements qui alourdissent davantage une économie bien chancelante. Continuent à s’ériger en défenseurs des nobles valeurs, ceux qui ne sont pas exempts des contestations. Continue le pervertissement de la langue et des principes qu’elle dit au profit de l’indicible, celui consistant à faire des droits des autres un fonds de commerce pour soi.

Avec l’appui attendu de l’Assemblée nationale constituante ayant atteint depuis longtemps sa date de péremption, la nouvelle Instance rendra-t-elle, divinement, justice aux victimes d’injustice par le passé ou à ceux qui continuent encore à l’être ? Injustice, la notion est tellement usitée. Les mots manquent pour donner corps à la souffrance de ceux qui, malgré leur appel à la dignité, continuent à pâtir d’un déséquilibre social les plaçant en-deçà de l’attention. Dignité, cela sonne faux avec les déclarations d’une responsable de l’Institut de protection de l’Enfance qui avance que son organisme ne se charge pas des enfants après leurs décès, pour justifier l’oubli d’un enfant à la morgue des mois durant.

Nous nous sommes désormais habitués à un fait : derrière tout ce qui est pompeux se cache une volonté de dompter et, par les valeurs et les nobles mots qui les disent, s’opère, des fois, la perfidie, celle de tirer profit du mal des autres pour des causes qui ne profiteront qu’à soi.
Dans mon pays où des journalistes continuent à être agressés, où les blessés d’une révolution révolue continuent à souffrir d’un mal visiblement incurable, où les institutions sociales jettent à la morgue des enfants dont elles se disent être à la charge de la vie uniquement et non de la mort, la vérité n’est pas bonne à lire et la dignité demeure à l’état de notion.

Le citoyen ou le militant, qui est le coupable?

Trois ans après, il ne reste de la révolution tunisienne que des images en noir et blanc, que des souvenirs de chants de révolte passés de mode, que des éloges faits par des dirigeants étrangers à notre démocratie naissante, que quelques langues déliées. Libérées, certaines plumes le sont désormais, aussi, mais pour dire l’impensable : ces pratiques que l’on croyait révolues, l’amour invétéré du pouvoir, la médiocrité politique, l’épopée quotidienne de ces dirigeants au creux de la vague et de ceux qui, chaque jour, touchent le fond et restent, tout de même, encore à la surface.

Dans la nuit d’hier, lundi 12 mai 2014, un activiste a été arrêté. Son nom est connu en Tunisie et son profil l’est aussi pour la police tunisienne. Aziz Amami est un activiste, un blogueur, un citoyen, en somme, sensible à l’injustice, insensible à l’intimidation. Aziz Amami a été arrêté à La Goulette puis transféré à Bouchoucha. Il a été écouté dans le cadre d’une affaire en relation avec sa potentielle détention de cannabis.

Aziz Amami est un de ceux qui ont lancé l’opération « Moi aussi, j’ai brûlé un poste de police ». L’intitulé de la campagne est incendiaire et violent. Ce qu’elle dénonce l’est également : des jeunes comparaissent, en ce printemps 2014, pour ce qui a été, selon de nombreux activistes, les prémices du printemps arabe. Ils sont jugés pour avoir attaqué des postes de police, un acte perçu dans la sphère militante, comme fort symbolique ; voulu subversif, il visait à faire chuter un régime dit policier.

L’arrestation de Aziz Amami a suscité, sur la toile, un important mouvement de soutien et d’indignation. Quelques rassemblements sont prévus, aujourd’hui, pour contester l’arrestation et organiser l’action qui lui fera suite. Son père a dénoncé l’agression qu’il aurait subie, son avocat Bassem Trifi a crié à l’injustice, ses acolytes ont crié au scandale et la raison appelle à plus de pondération.

Oui, si Aziz Amami a été victime d’agression de la part des agents de l’ordre qui l’ont arrêté, cela est à dénoncer et bien plus. Oui, tout abus devra être sanctionné. Mais en aucun cas l’action militante ne doit être une raison pour aller outre la justice. Etre militant par la parole, par l’action, par l’expression artistique ne doit aucunement devenir un passe-droit. Les militants de l’avant révolution ont combattu l’impunité et ont lutté contre la présence d’une classe de personnalités hors système judiciaire car dans le système para-politique. Se plaçant en dehors du système du pouvoir, les militants d’hier devraient, à ce titre, éviter de devenir une nouvelle classe de favorisés et l’action en faveur des droits de l’Homme ne devrait pas être un droit pour être au delà de la loi.

Le militant Aziz Amami est avant tout citoyen, dans sa défense de la patrie, dans son acharnement contre ceux qui la menacent, dans ses prises de position en faveur des opprimés par le système. Une éventualité est donc à garder vive : la police a, peut-être, arrêté, hier, le citoyen et non le militant. A ceux qui défendent la patrie et ses valeurs de ne pas contrecarrer les lois et de laisser la justice prendre son cours quel que soit le vis à vis. Veiller au respect des procédures, tel doit être le rôle de la société civile, que cela concerne un leader d’opinion ou un citoyen sans renommée aucune.

Les campagnes « ‪#free…» que l’on voit sur la toile ont été tellement usitées qu’elles en sont arrivées à être reprises ironiquement par les publicitaires. Les opérations organisées par des jeunes et aux slogans volontairement provocateurs comme « Moi aussi je fume du cannabis » sont dénoncées pour l’incitation au fait d’aller contre la loi (avant que celle-ci ne soit revue comme le réclament des associations et autres acteurs de la société civile). L’action militante doit être un garde-fou contre les dérives et ne doit aucunement devenir une invitation à une dérive tout autre car ce contre quoi la lutte s’opère n’est pas le pays et ses principes fondateurs, mais un système de passage contre lequel le combat doit être bien pensé et sans failles.

Certes la coïncidence est déconcertante, certes désolant est le fait de constater que dans l’impunité ont agi certains, que la loi a été sélective, que la police est preste dans l’arrestation de ceux qui se positionnent comme ses ennemis, que le système est clément envers ceux qui en seraient les adjudants. Que soient dénoncées toutes les dérives, mais que ne soit accordée la primauté qu’à la citoyenneté et donc à l’égalité de tous, au regard de la loi! C’est à ceux qui sont les plus vigilants quant aux droits de chacun, d’être les plus rigoureux quant à l’application de la loi sur tous.

La France a répondu présente à Mehdi Jomâa

Lundi 28 et mardi 29 avril 2014, Mehdi Jomâa, chef du gouvernement tunisien accompagné d’une délégation ministérielle, ont entrepris un voyage officiel en France. A l’arrivée, les attentes étaient importantes et, au retour, les retombées le sont aussi. C’est ce qui a été annoncé lors des différents points de presse organisés et tenus par M. Jomâa, ses ministres et leurs interlocuteurs français. Qu’en est-il de cette visite et qu’en sera-t-il des promesses qui y ont été accordées ?

L’Histoire de la Tunisie est marquée par trois phases : près de huit décennies de lutte sanglante contre la colonisation, environ  trois décennies de lutte passive contre la dictature et trois ans contre les dérives de l’islamiste rampant et son corollaire, l’extrémisme religieux. La France était l’objet de la lutte première de la Tunisie. Elle a été, d’une certaine manière, un soutien à la seconde. Quant à cette troisième phase, la France a visiblement opté pour une position de soutien.

Telle est la volonté exprimée, tour à tour, par Manuel Valls, premier ministre français, par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, et par François Hollande, président français. Outre leurs projets de vacances potentielles dans nos contrées, les dirigeants français ont avancé des propositions selon lesquelles la France entamera une phase de soutien active à notre pays. Car en l’absence d’un sursaut économique réel, notre démocratie naissante, quoique flattée par les démocraties bien mûres, est vouée à l’échec. Conscient de cette condition de taille, Mehdi Jomâa a entrepris ce voyage, consciente de notre besoin et de ses retombées, la France a répondu présente.

Plusieurs points d’accord ont été trouvés quant à des collaborations de genres divers entre la France et la Tunisie. Les plus importantes porteront sur le volet économique. Pierre Ghattaz, président du MEDEF, a, en effet, évoqué « la volonté des entreprises françaises de renouveler leur soutien à la Tunisie ». Se voulant rassurant, il a annoncé que les entreprises françaises n’envisageaient pas de quitter la Tunisie, mais souhaiteraient y investir davantage. Le regain de confiance des entreprises françaises en la Tunisie a été rappelé aussi par Noureddine Zekri, secrétaire d’Etat chargé du développement et de la Coopération. Sont à l’ordre du jour donc des projets d’envergure tels que l’arrivée en Tunisie du leader français de la sécurité Thalès, de projets nouveaux du groupe Auchan et de la banque française Société générale. Des représentants de ces deux dernières sociétés ont, en effet, rencontré Mehdi Jomâa, à l’ambassade de Tunisie.

Secteur annexe aux répercussions importantes, aussi bien sur le plan économique que social, la coopération en termes de technologies et de coopération universitaire a été un des points dans le cadre desquels des efforts seront déployés du côté français. C’est ce qu’a affirmé Taoufik Jelassi, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et des TIC. La Tunisie mettra en place, comme il l’a annoncé, le DSI de l’Etat qui regroupera les différentes composantes du système d’informations de l’Etat et qui sera le coordinateur général  du secteur des technologies en Tunisie. Par ailleurs, a été annoncée, en marge de la visite officielle de Mehdi Jomâa en France, la création d’une « ville du savoir » dans les environs de Tunis. Composée de plusieurs campus universitaires à l’américaine, celle-ci sera réalisée, dès 2015, sur un terrain de 40 hectares, dans le cadre d’une coopération entre Paris Dauphine et le groupe Mabrouk.

Par ailleurs, et sur le plan local, la polémique autour de l’arrivée d’Israéliens en Tunisie a atteint son apogée avec notamment une motion de censure signée par quelques élus afin de sanctionner les ministres l’ayant autorisée. C’est dans ce contexte très délicat que Mehdi Jomâa ainsi qu’Amel Karboul, ministre du Tourisme, ont tenté de réanimer un secteur souffrant de trois ans d’insécurité et de soubresauts politiques déstabilisateurs. Rassurer les juifs, c’est ce qu’a voulu faire Mehdi Jomâa lors, notamment, de son intervention, ce matin du 29 avril sur Europe 1. « Les juifs venaient avant la révolution, pendant la révolution et sont les bienvenus après la révolution pour faire leur pèlerinage », a-t-il en effet déclaré.

En outre, le chef du gouvernement, dans une initiative assez décalée et quelque peu improvisée s’est rendu, hier, entre deux rendez-vous, au quartier de Belleville, réputé pour être le QG des juifs tunisiens de Paris. Ce qu’il a qualifié de « moment agréable » a été perçu par quelques représentants de la communauté juive comme une attention particulière à leur égard. Notons, toutefois, un hic important : plusieurs médias tunisiens ayant fait le voyage pour couvrir la visite parisienne de Mehdi Jomâa n’ont pas eu vent de cette virée, quoique présents à toutes les étapes de son séjour parisien. Dans un souci de communication efficace et transparente, dans un souci d’équité envers ceux qui ont fait le déplacement, il aurait été meilleur que Mehdi Jomâa et ses troupes ne fassent pas subjectivement le tri parmi les journalistes, faussant au passage la route aux autres.
Une omission dira-t-on, une erreur peut-être, et non l’unique. Des cafouillages, il y en a eu lors de cette visite ; subis essentiellement par les journalistes présents. Alors que le programme de la visite mentionnait une réception à l’ambassade en présence de chefs de médias, un des représentants de l’ambassade de Tunisie en France annonce clairement aux journalistes tunisiens que cette soirée n’est pas inscrite dans leur programme. Invités à rejoindre leur hôtel, les représentants de la presse tunisienne ayant fait le déplacement jusqu’à Paris, se verront avancer l’argument : seuls les journalistes français sont concernés. Au bout de tractations ayant duré une journée entière, c’est Nabil Ben Hadid, chargé des protocoles au sein de la présidence du Gouvernement et  en remplacement visiblement à Abdesselem Zebidi, qui accordera aux journalistes tunisiens le droit d’accéder à leur ambassade le temps d’une soirée mondaine.

La soirée de l’ambassadeur, un des points d’orgue de la visite de Mehdi Jomâa à Paris, a vu la participation de plusieurs personnalités de renom, de France et de Tunisie. Y assisteront des artistes plus ou moins connus, controversés comme Nadia El Fani, appréciés comme Michel Boujnah. Des hommes d’affaires et des ministres, y prendront part également. La soirée aura permis à beaucoup de découvrir l’épouse de Mehdi Jomâa qu’on aura vue pour la première fois. Cependant, alors qu’elle était sur le point de répondre à nos questions, le chef du gouvernement lui dit qu’elle ferait mieux d’éviter. « Je préfère qu’elle ne soit pas exposée, ni elle ni les enfants », nous déclarera-t-il. « Ca sera perçu comme un mauvais point pour la liberté de la femme », rétorquera en souriant Héla Jomâa. On n’en saura pas davantage sur celle que beaucoup parmi l’assistance abordent avec familiarité et sympathie. Par ailleurs, une autre épouse sera également remarquée, lors de cette soirée : Selma Fekih, épouse de l’ambassadeur controversé, Adel Fekih, réputé pour sa nomination politique à la tête de notre représentation diplomatique en France. Celle qui se présente à nous comme « l’ambassadrice » veillait depuis le matin sur les moindres détails concernant la soirée. Attentive à la décoration au point de la prendre pour la décoratrice, elle affirme à Business News son engagement pour la promotion de la culture tunisienne et rappelle, dans ce sens, ses actions entreprises en collaboration avec des associations de Tunisiens de France.

De Abdou Diouf, président de l’Organisation internationale de la Francophonie, à François Hollande, président de la France, le maître-mot, lors de cette visite officielle de Mehdi Jomâa et de ses troupes sera le soutien à la Tunisie. Au-delà des promesses, des projets annoncés et non encore réalisés, des déclarations officielles et de celles officieuses prononcées entre deux petits-fours à l’ambassade de Tunisie, la France et les Français dépasseront-ils le discours affectif pour aller vers un soutien effectif chiffrable ?

La communication par tweets et Instagram d’un gouvernement décontracté

Il fut un temps où les médias étaient le seul moyen pour les politiques de communiquer avec les citoyens. Hormis les rencontres directes peu nombreuses, occasionnelles et protocolaires, un ministre, ça ne se croisait pas au coin de la rue ou très rarement. En Tunisie du moins. Les temps ont changé et avec l’apogée qu’atteint l’utilisation des réseaux sociaux en tous genres, un ministre ça aime, ça partage, ça twitte et ça instagram. Finis les discours guindés et les attitudes calculées à l’avance. Désormais, un chef de gouvernement, ça plaisante, ça improvise, ça marche dans les rues de Paris et ça fait son jogging le matin. Décryptage d’une communication politique qui se démocratise.

 

En Tunisie, l’usage qu’on faisait de la communication politique se limitait à la préparation minutieuse des discours et de l’art de les dire. Des théories revues par nos technocrates qui, arrivés au pouvoir, ont donné à l’Etat une dimension autre. Décontraction, voilà le maître-mot apparemment pour ces gouvernants jeunes aux commandes de la Tunisie depuis peu.
Plutôt commencer par elle, tant elle a été pionnière dans l’affaire : Amel Karboul. Ministre du Tourisme, experte en communication, elle a réussi à faire parler d’elle, dès son arrivée dans le gouvernement. Son « let’s rock the boat » rédigé, le 30janvier 2014, sur le livre d’or de la Fédération tunisienne des Agences de voyage et de Tourisme, avait surpris par sa légèreté et son « exotisme ». Ses tweets où elle évoque son activité ministérielle avaient étonné. Son compte Instagram est, quant à lui, depuis quelques jours, scruté de près, suscitant, à la fois, indignation et admiration.

Quels que soient les positions et les arguments de chacun, le résultat est bien là : Amel Karboul a réussi à faire parler d’elle. Pourtant, deux affaires politiques ont été enclenchées à son égard. La première concernait l’arrivée d’Israéliens à bord d’un bateau de croisière et empêchés d’entrer sur le territoire tunisien. L’autre est encore en cours et concerne une autorisation accordée conjointement par Ridha Sfar, ministre délégué chargé de la Sûreté et par la ministre du Tourisme.
L’impact des deux affaires n’aura pas affecté l’image d’Amel Karboul, quoique les faits reprochés soient de nature très délicate. Sa relation avec Israël, voilà un reproche persistant depuis le passage de l’actuelle ministre devant les élus de l’ANC, en janvier 2014.

Le gouvernement a visiblement préféré éviter d’entrer dans la polémique lancée par des députés à la suite de la fuite du document « incriminant », selon eux, Amel Karboul et Ridha Sfar.
Mehdi Jomâa ainsi que la ministre du Tourisme ont annoncé qu’ils acceptaient que soient auditionnés à l’ANC les concernés, ne donnant ainsi aucune raison à l’affaire d’intéresser une opinion publique se focalisant, en général, sur les polémiques.
A Paris, Mehdi Jomâa, comme ses ministres, opteront pour un discours certes décontracté, mais bien étudié. S’en dégage une « positivité » qui se veut engageante camouflant ainsi les affaires d’ordre politique qui pourraient rebuter quelques-uns si on les ajoute à la difficulté économique tunisienne persistante.
Une évidence que Mehdi Jomâa met en application. En atteste son discours au vocabulaire volontairement décontracté, son attitude oscillant entre légèreté et rigueur et ses clins d’œil à ses collaborateurs.

Hier, lors de sa conférence à l’université Paris Dauphine, le chef du gouvernement, dira en invitant ses ministres à répondre aux questions de l’assistance, en relation avec leurs secteurs d’activité, qu’il ne veut pas que ceux-ci s’habituent à la présence passive. Il avouera, par ailleurs, avoir « posé une colle » aux gouverneurs en leur demandant, lors d’une réunion, de traduire un terme qu’il avait présenté comme se rattachant au domaine économique, alors qu’il ne l’était vraiment pas, selon ses propres dires. Le terme en question était résilience, cet art de se sortir grandi des situations difficiles.

Résilience ! Malgré la crise aiguë par laquelle passe la Tunisie, une crise aussi bien politique qu’économique, le rajeunissement dans la manière de faire, reflet de la manière d’être de nos nouveaux gouvernants, innove, percute et maintient presqu’intact le préjugé favorable qui leur a été accordé. Demeurent, tout de même, sceptiques quelques-uns, quant à l’attitude, frileux d’autres, quant à son efficacité. A voir ce qui se passe ailleurs : les attitudes décalées d’un Barack Obama hamburger à la main, d’un Dalai Lama actif sur Twitter, du pape François qui rejoint Instagram, on ne peut que se dire que nous sommes dans l’air du temps, si ce n’est pas le cas de tous les Tunisiens, c’est du moins celui de Karboul et de ses acolytes 🙂

Diplomatie boiteuse et citoyens en danger

Six jours que le premier secrétaire de l’ambassade tunisienne en Libye, Laâroussi Gantassi, est kidnappé, 35 jours que l’agent de la même ambassade, Mohamed Ben Cheikh, l’est aussi. Sur la toile et côté citoyens internautes, il y a eu plus d’engouement pour le décès de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez que pour le sort des deux Tunisiens aux mains de ravisseurs, à ce moment-là, inconnus. C’est qu’en apparence, l’intérêt de la blogosphère tunisienne semble porter davantage sur la littérature, sur l’écrit et ceux qui s’y sont illustrés. Une déduction qui s’avère fausse à voir la réaction du même network à la mort, un jour après, de Habib Boulaâres, écrivain de qualité dans une Tunisie visiblement très sélective.

Qu’importe ! L’intérêt posthume des Tunisiens ne rendra pas au pays ses créateurs décédés et ne saura rendre à la littérature tunisienne une gloire qu’elle a toujours peiné à avoir, même sur le plan local. L’intérêt aux Tunisiens kidnappés est, en revanche, susceptible de les ramener vivants car la mobilisation populaire peut, dans de tels cas, fonctionner comme un moyen de pression sur les ravisseurs. Oui, l’intérêt des Tunisiens s’est porté, depuis la nuit du dimanche 20 avril, sur le dossier des kidnappés, mais la manière était biaisée et pervertie. La vidéo, diffusée par les ravisseurs sur la toile a fait le buzz en Tunisie. Mais un buzz imprégné de voyeurisme et d’inconscience.

Ce qui était escompté par la diffusion de ladite vidéo a été atteint. Le partage a dû permettre de faire parvenir le message au président tunisien Moncef Marzouki, supplié par le kidnappé Mohamed Ben Cheikh, d’agir pour sa libération. Peut-être voulait-on qu’une pression populaire s’exerce sur le président, à travers des Tunisiens qui seraient touchés par les larmes du père de famille kidnappé ? C’était sans compter sur la mémoire courte du tunisien dont l’engouement n’a duré que le temps d’un partage sur Facebook. C’était sans compter sur un Moncef Marzouki habitué, désormais à la pression, aux larmes, aux supplications, aux morts et aux funérailles.

Peut-être pouvait-on compter sur notre diplomatie ? Certes celle-ci a été frappée de plein fouet par les déboires de son chef par le passé, Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi. Mais l’arrivée d’un Mongi Hamdi à sa tête récemment avait rassuré l’opinion publique, comme cela a été le cas pour d’autres ministères passés aux commandes des technocrates. C’était sans compter sur un savoir-faire, visiblement, en déperdition. « Diplomatie », un terme chargé de sens, connotant à la fois la noblesse d’un corps de métier et l’habileté dans la gestion des affaires difficiles. Le kidnapping de deux Tunisiens travaillant dans une représentation diplomatique tunisienne est une affaire difficile.

L’affaire est difficile, puisque la Libye notre voisine géographiquement, connaît depuis sa révolution un hiatus alarmant entre ses structures gouvernementales nouvellement mises en place et les milices et autres groupuscules y ayant proliféré. Les relations tuniso-libyennes sont sur un plan officiel calmes et maîtrisées. Officieusement, le terrorisme les a entachées. On évoque, à ce jour, la détention de deux libyens potentiellement impliqués dans les incidents d’Errouheya. Celle-ci serait la raison pour laquelle les ravisseurs ont opté pour le rapt des deux Tunisiens, comme moyen de réclamer la libération des leurs. Ils avaient donc, dans un premier temps, kidnappé Mohamed Ben Cheikh, qui s’est avéré être non pas un diplomate, mais un employé local au sein de l’ambassade tunisienne en Libye. Ils auraient, alors, selon des sources diplomatiques, décidé d’agir d’une manière plus virulente et donc plus remarquée, en ciblant le premier secrétaire de la même ambassade.

La Tunisie n’a pas été la seule à pâtir de tels agissements. Le meurtre de l’ambassadeur américain sur les territoires libyens, lynché par une foule en furie, en septembre 2012, est encore vif dans les pensées, tant ses retombées en termes stratégiques, ont été grandes. Il a été déterminant dans la politique libyenne et la politique des Etats-Unis vis-à-vis de celle-ci. L’ambassadeur de Jordanie avait à son tour été kidnappé, le 15 avril, soit quelques jours avant Laâroussi Gantassi. Le chef de la diplomatie jordanienne aurait été, selon Reuters, enlevé en réaction à l’emprisonnement à vie d’un libyen du nom de Mohamed Saïd Al-Doursi, condamné pour avoir tenté de faire exploser l’aéroport de Amman en 2004. Le 14 avril, c’est une employée locale de sécurité à l’ambassade des Etats-Unis à Tripoli qu’on a tenté de kidnapper. Celle-ci a pu échapper à ses ravisseurs, peu de temps après. En janvier, cinq diplomates égyptiens en fonction en Libye ont été détenus pendant deux jours par une milice libyenne dont le chef a été arrêté en Egypte.

C’est visiblement ainsi que se gèrent, désormais, les litiges libyens, depuis que le chaos a empreint la gestion du pays et de ses relations extérieures. Suite à la démission du premier ministre libyen Abdullah Al Thinni, la Libye avait annoncé, le 16 avril, que des mesures allaient être prises pour que soit renforcée la sécurité des diplomates étrangers en poste en Libye. Mais, la Tunisie, qu’avait-elle fait pour protéger les siens ? Pourquoi l’ambassadeur n’avait-il pas pris ses dispositions pour protéger ses employés ? Des sources diplomatiques nous informent que cela fait un moment que l’ambassadeur tunisien en Libye disait avoir la situation en main, à chaque fois que, de son ministère de tutelle, on lui posait la question quant aux risques encourus par les agents de notre représentation en Libye. Selon des sources diplomatiques, 12 agents de sécurité dépendant du ministère de l’Intérieur travaillent à l’ambassade tunisienne en Libye pour assurer la protection du personnel. Ces 12 agents ont, cependant, selon les mêmes sources, été affectés à des tâches administratives. La défaillance de l’ambassadeur de Tunisie en Libye est pointée du doigt. Son éventuel attachement au parti islamiste Ennahdha, l’est aussi. Le nom de Ridha Boukadi est en effet, parmi la liste des ambassadeurs au background partisan dont on voudrait se séparer.

La diplomatie tunisienne est un des secteurs qui ont été affectés par les nominations partisanes, les remous qu’elles ont suscités auprès de l’opinion publique et l’impression négative données aux pays étrangers quant à de telles pratiques. En témoignent, au vu de l’avancement des choses et de la gestion du premier cas de kidnapping puis du deuxième, le degré zéro de communication pratiquée et la gestion de crise adoptée par notre ministère des Affaires étrangères. De la part dudit ministère, les déclarations se suivent et se ressemblent. Dévoilant en partie l’avancement des négociations et la nature qu’elles prennent, on y annonce ouvertement que la Tunisie n’acceptera pas de chantage, elle sera, cependant, ô combien favorable à des changements, à plus d’un niveau !

Pensées aux Tunisiens malmenés de par le monde, sans soutien aucun ou presque.

A lire également : Soutien à Lâaroussi Gantassi et Mohamed Ben Cheikh, sur la toile

L’art de dire ce qu’on ne pense pas

L’expression du désir du peuple au moyen du slogan « Le peuple veut… » a permis de faire chavirer un système de valeurs dans lequel seul le gouvernant avait le pouvoir. Des protagonistes aux genres divers ont commencé, depuis, leur danse de séduction, cherchant à satisfaire celui qui était mis en quarantaine et qui représente, désormais, une force. Et pour séduire ce peuple rien n’est plus approprié que le populisme, évidemment. Du populisme on en servira à toutes les sauces.

Les émissions de télévision iront chercher au plus bas que cela puisse être possible de quoi confectionner leurs émissions de variété, de téléréalité et de talk show. On optera pour un degré zéro de langage et on ira vers un prosaïsme médiocre dans les thématiques. De quoi attirer l’attention et donner au peuple devenu quasi bipolaire ce qu’il attend, mais qu’il dénigre. De nombreuses émissions seront, ainsi, au centre de vives polémiques, critiquées à chaque diffusion et pourtant très bien suivies, régulièrement par ceux-là mêmes qui les critiquent ardemment. Sur les réseaux, l’indignation s’affiche et dope un audimat assez conséquent malgré le dénigrement annoncé.

Le populisme, les politiciens aussi s’y mettront. Des leaders de renom aux moins charismatiques, des députés aux politiciens de talk show, le maître-mot sera de dire au peuple ce qu’il voudrait écouter, voire davantage. On creusera le fond pour transcender l’électorat et gagner sa considération. On lui servira balivernes et autres mensonges grossiers qu’il saura lire comme tels, des fois, mais par quoi il sera manipulé, tant d’autres. L’enjeu est en effet important: des élections à gagner, des réputations à reconstruire et des virginités à racheter. Ceux qui ont gagné les précédentes élections l’avaient compris. Ils avaient offert au peuple un discours religieux concrétisé en cadeaux utiles : moutons, couffins de courses, cours particuliers. D’autres lui ont offert un discours révolutionnaire, tendance à l’époque : slogans enflammés, promesses de vengeance, le tout arrosé avec parcimonie au sang des martyrs et des blessés d’une révolution martyrisée à souhait. Pour mieux parler au peuple, on utilisera lunettes, oiseau et poisson… Celui-ci avait répondu présent !

Ne changeant pas une recette qui gagne, les politiciens surfent sur la vague populiste encore une fois, depuis ce samedi 14 avril. C’est que le verdict dans le cadre de l’affaire relative aux blessés et aux martyrs de la révolution s’y prête bien. Des communiqués ont été publiés par dizaine pour transmettre au public l’indignation de sa classe politique. Celle-là même qui dénigrait les familles des victimes quand elle était au pouvoir et qui ne s’était pas indignée quand elles ont été agressées lors d’une manifestation de colère au ministère des Droits de l’Homme. La commission des martyrs et des blessés au sein de l’ANC n’a pas manqué, à son tour, de se rappeler de sa tâche première, elle qui a pourtant été désignée par les familles concernées comme hermétique à leurs requêtes. Les députés se sont évertués dans les discours grandiloquents, des statuts Facebook ont exprimé leur étonnement et certains ont été jusque vers des décisions se voulant héroïques atteignant ainsi un paroxysme dans la surenchère et dans la propagande. Ils sont une dizaine à avoir annoncé le gel de leurs activités à l’ANC, tant que le comité de « la Dignité et de la Vérité » n’a pas été effectif.

Hier encore, ces mêmes politiciens et organismes revendiquaient l’indépendance de la Justice et saluaient la rigueur de la justice militaire. Ils se déchaînent, depuis trois jours, contre un verdict qui a- il est vrai- beaucoup surpris, mais qui n’en demeure pas moins justifié. Tout a priori mis à part, tout slogan et surtout tout populisme écarté, le verdict de ce samedi s’est basé, selon certains observateurs, sur des faits et des preuves, voire une absence de preuves. Que certains crient aujourd’hui au scandale est pour le moins étonnant. Mais s’étonnent moins ceux qui se rappellent du « propagandisme » ayant amené certains dans la sphère politique. Sont peu surpris, ceux qui songent au discrédit qui caractérise l’action politique de certains figurants, accessoirement politiciens et sommairement droit-de l’Hommistes.

Le courroux populaire que l’on voit depuis l’annonce du verdict de ce samedi n’est pas seulement alimenté par les crimes pour lesquels ont été jugés les hauts cadres sécuritaires et autour desquels plane encore le mystère. Ils sont aussi une réaction par rapport à l’oppression vécue au temps de Ben Ali, la torture et autres crimes avérés pendant la période où ils étaient aux commandes du ministère de l’Intérieur. Le décalage entre les faits reprochés par la justice et ceux reprochés par le peuple génère forcément un décalage entre le verdict et les attentes que beaucoup avaient quant à celui-ci. Le populisme d’une certaine « élite » n’a aucunement puisé dans la rationalisation de quoi anticiper le verdict et de quoi y songer à temps. L’absence de preuves dans les dossiers de ceux qui pourraient être derrière les meurtres des martyrs a été relevée, depuis un certain temps. Que le peuple réclame que justice soit faite, cela est admissible. Cependant que des politiciens chevronnés réclament que justice soit faite, sans preuves et sur de simples présomptions, cela devient plus déconcertant.

Cet acharnement soit puérile, soit sournois, n’a qu’une réponse plausible, c’est le populisme qui devient, dans nos contrées, un art. Celui de dire ce que l’on ne pense pas, mais que le peuple veut entendre et d’être dans »l’excessivité » quand il s’agit des coupables présumés et dans la sensiblerie quand il s’agit des victimes. L’attitude hautaine de nos politiciens avait créé un hiatus entre gouvernants et gouvernés. L’attitude populiste pour laquelle a adopté « le nouveau modèle » de politiciens (terme emprunté au Chef du gouvernement Mehdi Jomâa) est en passe de creuser le fossé entre le peuple et

ses représentants actuels. « Le peuple veut… », bien beau le slogan ! Mais la conjoncture veut surtout une vraie élite capable d’aiguiller les désirs du peuple vers le rationalisme et non vers l’anarchie.

Rafik Haj Kacem, un civil devant la justice militaire

Alors que la Tunisie a célébré, hier 9 avril, ses martyrs de l’Occupation, elle s’apprête à rendre justice, demain, à ses martyrs d’après-révolution. Ces Tunisiens morts lors des événements ayant engendré les changements politiques d’après janvier 2011. Le dossier de ces martyrs tués par les balles de tireurs encore inconnus sera entre les mains de la justice demain, une justice militaire, ce qui est contesté par certains observateurs. De nombreuses défaillances ont été relevées par ceux qui maîtrisent le dossier et qui l’ont, pour le cas de l’avocat Nizar Ayed, porté aux mains des hautes instances onusiennes.

Le dossier des martyrs et blessés de la Révolution, traitant de faits remontant, désormais à plus de 3 ans, peine à trouver une issue rendant justice aux victimes. C’est un constat que font, depuis un moment, les avocats de ceux qui ont perdu des êtres chers et qui tentent de passer le cap de cette phase sanglante de notre Histoire. Les avocats des accusés pointent, quant à eux, des défaillances en nombre. Si cette affaire a tardé à être finalisée, c’est qu’elle n’a pas été traitée, dès le départ, de la bonne manière, explique Nizar Ayed, avocat de Rafik Haj Kacem, ministre de l’Intérieur à l’époque des faits.
Tout en confirmant la compétence et la rigueur caractérisant la justice militaire, Me Ayed précise que le cas de son client pose un sérieux vice de forme. L’ancien ministre de l’Intérieur ne fait, en effet, pas partie du corps sécuritaire qu’il encadre. Son statut de civil imposerait, de ce fait, qu’il ne soit pas jugé devant un tribunal militaire. A cet argument, Charfeddine Kellil, avocat des blessés et martyrs de la révolution, oppose l’Article 2 de la loi n°70 de l’année 1982 (en date du 6 Août 1982) portant statut des forces de sécurité intérieure. Cet article stipule que lesdits agents dépendent du ministre de l’Intérieur qui est, ainsi que le premier ministre, exécutant des ordres présidentiels.

Selon Me Kellil, l’ancien ministre de l’Intérieur aurait même accepté d’être jugé devant un tribunal militaire à condition que Mohamed Ghannouchi, premier ministre à l’époque, le soit également. Charfeddine Kellil rappelle que, dans ce cadre, la législation est à revoir. Cela ne concernera aucunement le cas de l’ancien ministre de l’Intérieur, d’après lui, mais d’autres comme celui de l’ancien conseiller du président Moncef Marzouki, Ayoub Massoudi, qui, bien que civil, a été jugé devant un tribunal militaire.
L’attribution du dossier de son client Rafik Haj Kacem à la justice militaire a été porté par Nizar Ayed au regard des Nations Unies, car contraire à la législation internationale et nationale selon l’article 5 du Décret 69 – 2011 en date du 29 juillet 2011, ajoute-t-il dans une lettre qu’il a envoyée à la rapporteuse du Haut-commissariat aux Droits de l’Homme chargée de la justice militaire, Gabriella Knaul. Celle-ci aurait, selon Nizar Ayed, exprimé son étonnement quant à l’institutionnalisation de la justice militaire dans le cadre de la nouvelle Constitution alors que celle-ci reste, dans plusieurs autres pays, une exception en cas de guerre par exemple.

Me Ayed y relève ce qu’il hésite à qualifier de mensonge ou d’erreur, à savoir une omission de taille recelée dans la réponse du gouvernement tunisien à un questionnaire que lui a soumis, en date du 10 mai 2013, le Haut-commissariat aux Droits de l’Homme et, précisément, la rapporteuse spéciale de l’indépendance des juges et des avocats concernant la justice militaire. Interrogé quant à la comparution de civils dans le cadre de la justice militaire, le gouvernement tunisien avait répondu par la négative.
« – Est ce que le système de justice militaire a juridiction uniquement sur le personnel militaire ? Est ce que la loi qui régit la juridiction militaire dans votre pays considère certains civils comme du personnel militaire en raison de leurs fonctions ? », lit-on dans ladite correspondance. La réponse du gouvernement tunisien fut un pur mensonge, clame Nizar Ayed. « – La législation militaire tunisienne ne considère pas certains civils comme du personnel militaire », avait, en effet, répliqué notre gouvernement, le 8 juillet 2013.

Rafik Haj Kacem, qui comparaît demain vendredi 11 avril devant la cour d’appel permanente de Tunis, a déjà été jugé devant les trois tribunaux militaires dont dispose la Tunisie, en l’occurrence, ceux du Kef, de Sfax et de Tunis. Des jugements ayant abouti à des peines de prison allant de 10 à 15 ans à chaque fois et faisant un total de 37 ans de prison pour les mêmes faits à chaque jugement, avance son avocat. Des hauts cadres du personnel sécuritaire et à leur tête leur ministre de l’époque ont donc été jugés coupables pour « complicité de meurtres en donnant des instructions aux forces de l’ordre de tirer sur les manifestants». Hors, de ces accusations, ne ressort aucune culpabilité vérifiable, selon les avocats des accusés.
Pour l’avocat des victimes, Me Kellil, il y a eu un flux gigantesque d’appels téléphoniques émanant du téléphone de Rafik Haj Kacem vers les téléphones d’agents présents sur le terrain à l’époque des faits. Cette absence de respect de la hiérarchie dans le cadre de la communication entre le ministre et les agents montre, selon ses dires, une volonté de dissimuler la portée de tels contacts. Il existe, ajoute Me Kellil, des documents visant à faire parvenir des balles à des villes telles que Thala et ces documents ont été signés par le ministre de l’Intérieur qui était, de ce fait, informé qu’il y a eu des tirs et qu’il allait y en avoir encore.

Pour l’avocat des victimes, le poste de Rafik Haj Kacem implique une responsabilité sécuritaire, politique et pénale. S’en préserver derrière les agents de terrain qui auraient donc décidé d’eux-mêmes d’aller vers la violence extrême, est une esquive qui a, dans son sillage, mis en prison une cinquantaine d’agents. Ceux-là continuent, selon Charfeddine Kellil, à être menacés s’ils venaient à évoquer les réels donneurs d’ordre.

Me Nizar Ayed, confirme, de son côté, que l’absence de preuves ne peut attester implicitement de l’implication de Rafik Haj Kacem et de ses subordonnés dans l’action de tirer sur les manifestants. Le flux d’appels évoqué par l’avocat des victimes et cité comme une preuve n’en est pas une, dans la mesure où on ignore ce qui y a été dit. « On a peut-être ordonné aux forces sur le terrain d’aller moins vers l’agressivité ? », s’interroge Maître Ayed. Au contraire, la défense disposerait d’instructions envoyées aux forces sur le terrain, afin  » d’éviter de tirer sur les manifestants quelle que soit la gravité de la situation « , nous précise-t-on. « Contrairement à ce qui s’est passé en Syrie, en Egypte, ou plus récemment en Ukraine, et malgré les défaillances du régime Ben Ali, il n’y avait pas de volonté d’aller vers la violence extrême et de tirer sur les manifestants », ajoute Nizar Ayed. « Certes, chaque individu compte, mais la révolution tunisienne a fait uniquement 69 martyrs dans le meurtre desquels on évoque l’implication potentielle des cadres du ministère de l’Intérieur. Mais si le régime l’avait voulu, le bilan quoique tragique, aurait pu l’être bien davantage », précise l’avocat de l’ancien ministre de l’Intérieur.

On reproche, à bon escient, aux hauts dirigeants sécuritaires de Ben Ali d’avoir exercé une pression constante et souvent musclée sur l’opposition, d’avoir oppressé le peuple et d’avoir orchestré des abus divers à l’encontre des libertés individuelles des citoyens. Des torts qui ne rentrent pas dans le cadre des crimes pour lesquels ils sont jugés mais qui n’en demeurent pas moins « réprimables ». A cela Nizar Ayed oppose un argument en relation avec le contexte de l’époque et la menace terroriste qui planait alors; une menace souvent minimisée, mais qui était pourtant réelle, au vu de ce que nous avons connus dans ce sens depuis la révolution, ajoute-t-il.

Une dizaine de hauts dirigeants sécuritaires, une cinquantaine d’agents et leur ministre sont encore entre les mains de la justice. Aurait-on opté pour les « mauvais » accusés, leur a-t-on reproché des faits qui ne sont pas les bons ? Ou la justice de la grande Muette tient-elle à garder secrets quelques détails relatifs à un épisode historique qui demeure encore flou, malgré les efforts entrepris de part et d’autre pour rendre justice à ceux qui ont été lésés ?

338 Tunisiens ont trouvé la mort dans le cadre du soulèvement populaire ayant amorcé les changements politiques que le pays a connus. Pour promettre que justice leur soit rendue, Moncef Marzouki avait fait un vœu dans ce sens, auprès d’une mère de victime. Il lui avait promis de n’ôter le pin’s portant sa photo et avec lequel il avait orné sa veste, que quand il aura trouvé ceux qui ont été derrière la mort de ce jeune et de plusieurs autres morts comme lui. Demeurent donc en prison une dizaine de hauts cadres du ministère de l’Intérieur et leur ministre Rafik Haj Kacem pour une probable implication dans le meurtre de 69 Tunisiens, implication que réfute évidemment l’avocat Nizar Ayed. Courent encore les meurtriers des 269 Tunisiens restants.

Moncef Marzouki a, quant à lui, enlevé le pin’s qu’il a longtemps porté. L’affaire relative aux martyrs et blessés de la révolution, sa gestion et ses finalités semblent teintées de populisme. Les familles éplorées n’arrivent toujours pas à faire le deuil de ceux qu’elles ont perdus et demeure suspendue la question : Qui les a tués? Pourtant la révolution a fini de donner ses fruits, délectables pour certains, empoisonnés pour d’autres.

Amel Karboul au Tourisme, pouvoirs extraordinaires ou aura médiatique ?

Dans sa lutte pour faire sortir le tourisme tunisien du marasme qu’il connaît depuis quelques années déjà, Amel Karboul, nouvellement ministre du Tourisme, se fait bien remarquer. Une attitude innovatrice, un discours souvent décalé en comparaison avec celui auquel nous étions habitués, une décontraction déconcertante pour certains, originale à souhait pour d’autres … Autant de moyens mis en œuvre par cette PDG d’une boîte de consulting (comme elle se plaît à le rappeler) ; moyens de se démarquer, dans ce flux de travail de taille mais souvent discret, qu’entreprennent ses confrères au pouvoir.

Fraîchement débarquée de Londres, la ministre du Tourisme, a été accueillie d’une manière pour le moins mitigée lors de son arrivée dans l’équipe gouvernementale concoctée par Mehdi Jomâa. Le scepticisme des élus à son égard avait alors pris, un certain 28 janvier 2014, un ton des plus virulents. On lui reprochait alors un voyage en Israël. La ministre avait, suite à cela, soumis une démission au chef du gouvernement, lui laissant ainsi le loisir de la garder au poste ou de l’en écarter. Mehdi Jomâa optera pour la première possibilité, laissant à Mme Karboul l’opportunité de se présenter en tant que sauveuse d’un secteur en pleine crise.

Voulant visiblement travailler en étroite collaboration avec le ministère de la Culture, Amel Karboul multipliera les apparitions aux côtés du ministre Mourad Sakli. Dunes électroniques, musée du Bardo, réunions de travail, ils s’afficheront souvent en duo, scellant ainsi un « pacte » d’amitié et d’osmose initié le 18 février 2014, dans le cadre d’une réunion de travail à laquelle ils avaient pris part. Avait été alors décidée la mise en place de projets communs sous un volet à explorer et à mettre en vedette: le « tourisme culturel ». Leur première apparition côte à côte était au sud tunisien, lors d’un événement qui a été bien médiatisé et dans lequel l’implication de Mme Karboul, de M. Sakli et de leurs ministères respectifs était minime, vu que « les Dunes électroniques » était un événement organisé par des « privés » et programmé bien avant leur arrivée à la tête desdits ministères.

Le tandem Karboul/ Sakli démontera sa symbiose lorsque la ministre de Tourisme, invitée à participer à un débat sur la chaîne Nessma Tv refusera d’être présente sur le plateau, en l’absence de son confrère de la Culture. La communication de la ministre ne lésine visiblement pas sur les détails dépassant même le fond pour aller vers la compagnie. Une communication pointilleuse quant au registre utilisé, également. Un registre de langue de néophyte certes, mais explicite à souhait, tant explicite que certains y ont vu une grande légèreté, un brin de superficialité et trop de terre à terre. Le recours à la « Harissa » comme moyen de promotion du tourisme tunisien au Canada en fait partie pour certains observateurs à l’esprit critique aiguisé. La ministre avait, dans un spot publicitaire dans lequel on la voyait avancer avec grâce, vanté les mérites de notre condiment national, allant jusqu’à dire qu’après l’avoir goûté, on a forcément envie de venir en Tunisie. Pouvoir magique de la purée de piment ou de celui des termes employés, les touristes ont répondu présents, selon la ministre qui a annoncé une hausse du nombre des réservations aujourd’hui sur les ondes de Shems Fm.

Ministre de terrain, Amel Karboul l’est incontestablement. Du terrain elle en a fait à Berlin lors du salon international du Tourisme. Elle en a fait aussi au musée du Bardo en compagnie du styliste Azeddine Alaya. On lui reprochera en revanche, de prêcher des conquis au lieu d’explorer des marchés autres que ceux que la facilité pourrait ramener vers la destination Tunisie. Le ministère du Tourisme semble pourtant ouvert vers certains horizons plus lointains. En effet, une version du site du ministère du Tourisme a été lancée en langue japonaise afin de conquérir, via le net, ce marché potentiel.

Des professionnels proches du secteur relèveront, cependant, que des efforts sont à accentuer au niveau de la direction des représentations internationales et les offices du tourisme plus particulièrement. Opérant par roulement, ces organismes sont amenés à être dirigés par des compétences certes confirmées, mais qui doivent tout de même redoubler d’effort et persévérer, afin d’atteindre le niveau de popularité locale et de connaissance du marché gagnés par leurs prédécesseurs contraints à partir ailleurs. Un effort serait donc à faire du côté de nos représentations et donc en interne par rapport aux structures du ministère. Notre ministre qui en fournit au niveau de la communication extérieure ne doit, à coup sûr, pas lésiner sur les détails au niveau de la communication interne, ni au niveau de la communication « interministérielle » d’ailleurs.

La ministre avait commencé à mettre de l’ordre au sein de son département. N’avait-elle pas limogé Habib Ammar, le directeur général de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), par téléphone et alors qu’il était en mission dans le cadre de la participation de la Tunisie au salon touristique professionnel BIT Milan ? Habib Ammar, en poste depuis 2010, avait alors été révoqué au bout de 15 jours à peine de collaboration avec sa ministre de tutelle. La volonté qu’a Mme Karboul d’amener un souffle neuf et de mettre de l’ordre au sein de son département semble être réelle. Une volonté qui dépasse même les limites résidant entre les différents départements de l’Etat et allant vers une contiguïté qui pourrait se révéler hasardeuse.

Hier mercredi 3 avril 2014, la ministre est partie s’enquérir de l’état de l’aéroport de Tunis Carthage, visiter l’espace fumeur qui y a été mis en place et se renseigner auprès des passagers à propos des défaillances aéroportuaires dont la lenteur dans la gestion des bagages. Mme Karboul a été au contact des chauffeurs de taxi pour les exhorter au professionnalisme et au sourire. Premier contact avec les touristes étrangers, l’aéroport Tunis Carthage l’est, mais il n’est pas le seul à l’être. Il est vrai que nos aéroports connaissent un sérieux souci au niveau de la gestion. La présence de démarcheurs de compagnies de téléphonie, avant même l’espace de récupération des bagages, est étonnante pour certains passagers, touristes ou autochtones soient-ils. Se voir contraint à payer un forfait pour un taxi qui refuse de mettre le compteur en marche à la sortie de l’aéroport est une arnaque pour des usagers désabusés en nombre. Mais tout ceci est sûrement du ressort du ministère du Transport et des services de l’Office de l’Aviation Civile et des Aéroports. Espérons donc que la visite de terrain de la ministre du Tourisme à l’aéroport hier ne soit pas perçue comme une intrusion, par le ministère du Transport et son cadre dirigeant.

Amel Karboul est présentée comme la femme tunisienne par excellence, par ceux qui lui ont amené leur soutien dès son arrivée au pouvoir. Elle a été présentée par France 2 en introduction à un reportage la mettant en vedette comme une des femmes qui ont combattu pour la parité en politique en Tunisie. Amel Karboul est ministre femme, parmi les trois femmes que comptent le gouvernement Jomâa. Et pourtant, les autres femmes ministres, on ne les voit que trop peu. Sont-elles plus discrètes ? Sont-elles moins compétentes ? La compétence passe-t-elle par la communication ou par l’action ? L’action est-elle médiatique ou doit-elle aussi cesser de l’être par moments ? Amel Karboul avait gagné en popularité et en célébrité avant même qu’elle ne prenne les commandes du tourisme d’une manière effective. Le capital sympathie que lui a accordé l’opinion publique et le crédit qui lui a été octroyé par le chef du gouvernement auront-il été une aura purement médiatique ou Mme Karboul révolutionnera-t-elle réellement les prestations ministérielles conventionnelles ? Aux caméras canadiennes comme aux chauffeurs de taxi tunisiens, Mme Karboul vantera les vertus du sourire pour attirer les touristes. Alors sourions et le reste viendra probablement ! En attendant, comme l’a écrit notre ministre, « let’s rock the boat» !

Peine de mort : Ces frères qu’on achève!

Frères musulmans, l’histoire du groupe islamiste le plus influent et le plus étendu n’est pas à rappeler. Son actif, depuis ce qu’on désigne comme le printemps arabe, s’est chargé de l’imposer de nouveau sur la scène politique et de raviver la doctrine qui lui est propre d’un point de vue idéologique, dans plusieurs pays arabes. La confrérie a pu renaître de ses cendres dès les prémices des révolutions arabes. Organisée, étendue et visiblement soutenue financièrement, elle a gagné en influence et en puissance. C’était sans compter les revirements qu’a connu la scène politique égyptienne qui ont impacté la balance des pouvoirs et ramené sur les devants de la scène une force militaire, aussi redoutable que redoutée.

529 frères musulmans seront exécutés ! Verdict lourd tombé, hier lundi 24 mars 2014, en Egypte et accueilli, à l’échelle internationale, avec beaucoup d’indignation, mais aussi un brin d’indifférence.

Impliqués dans des violences commises au profit du président destitué Morsi à l’été 2013, ces « frères » seront donnés en exemple à celui qui osera s’insurger contre le pouvoir militaire en place.
Qualifié de scandaleux par le président du Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’Homme, d’expéditif selon un des avocats des dirigeants des Frères musulmans, le verdict est une première dans l’Histoire égyptienne, une première « inquiétante » selon les Etats-Unis.

Les gagnants d’hier se trouvent donc être les perdants d’aujourd’hui. Le sort de notre frange de la confrérie n’est, quant à lui, pas encore scellé. Leur mutation en faveur d’un changement de tendance et d’un revirement vers un islamisme « nationaliste modéré » était voulue comme une carte électorale en leur faveur. Elle se révèlera être aussi une porte de sortie sans dégâts si les vents qui les ont propulsés au pouvoir décidaient de les en éloigner réellement.

Interrogé par rapport à son adhésion à la pensée de Saïed Kotb, théoricien de l’islamisme politique, Rached Ghannouchi, a déclaré, lors d’un voyage à Washington, qu’il n’est pas d’accord avec le penseur sur beaucoup de points et qu’il s’oppose à plusieurs de ses positions.
L’islamisme d’Ennahdha se veut modéré. En a attesté, hier, lors d’un débat sur la chaîne Nessma, le plus grand rival d’Ennahdha, Béji Caïd Essebsi, leader du parti Nidaa Tounes. « Ennahdha est désormais un parti plutôt nationaliste qui a prouvé, de par ses positions allant vers le consensus, qu’il est un parti comme les autres », a-t-il avancé, surprenant au passage ses partisans comme ses détracteurs.

Le mouvement islamiste tunisien a déjà, bien avant les soubresauts fatals que connaissent les Frères d’Egypte, connu une mutation de taille. Son changement d’appellation l’a fait passer de l’ombre des Frères aux lumières de la légalité et de la Renaissance (le Mouvement de la tendance islamiste devenant, en 1988, Mouvement Ennahdha). La politologue Vincent Geisser affirme, dans ce même contexte à propos du mouvement islamiste, « Il est, au départ, dans la mouvance des Frères musulmans. Certes, il n’a pas de lien organique avec les Frères musulmans égyptiens mais est il dans l’idéologie des Frères musulmans ».
Anciennement proche du parti Ennahdha, l’opposant Ahmed Mannaï, nous déclare que certains anciens du Mouvement de la tendance islamiste essaient de se reconstituer en mouvement autonome indépendant, mais ils ont été vite récupérés par Ennahdha».

Ghannouchi et ses acolytes ont défendu, depuis la chute du régime islamiste en Egypte, Morsi et ses compères. A quatre doigts, ils ont manifesté leur soutien à ceux que le pouvoir militaire a renversé. Alors que 529 Frères musulmans sont condamnés à mort et qu’un nombre similaire d’entre eux sera jugé aujourd’hui même, Ennahdha a pris position, d’une manière officielle et officieuse. Dans un communiqué publié en ce mardi 25 mars, le parti islamiste a condamné fermement « ce jugement injuste allant vers une surenchère dangereuse exercée dans le cadre de la confrontation avec ceux qui jouissent de la légitimité ».

Officieusement, des bruits de couloirs font état de négociations tentant d’aboutir à l’octroi de l’asile politique en Tunisie à ces condamnés à mort égyptiens. Une nouvelle qui a suscité des remous chez les plus progressistes, mais qui réconfortera les choix électoraux des fidéles d’Ennahdha.

Le CPR, avec Moncef Marzouki au sommet de l’Etat, jouera un rôle important dans une telle prise de décision. Le CPR, étant en quelque sorte, le cousin des Frères, il ne s’opposera probablement pas à une telle solution. Marzouki n’avait-il pas proposé sans qu’on ne le lui demande, l’asile politique à Bachar Al Assad ? Le militant des Droits de l’Homme qu’il a été sera soutenu dans une telle décision par des dirigeants de son parti qu’on dit anciennement islamistes. Car « beaucoup d’anciens du Mouvement de la tendance islamiste à l’étranger ont été fondateurs du CPR, lors de sa fondation en Juillet 2001 », nous informe Ahmed MannaÏ qui les a connus de près. Il cite, parmi d’autres, des noms comme Ben Hmiden, Daïmi et Hamrouni.

Ennahdha a opéré, malgré son changement de tendance et son idéologie accommodée au goût du jour, un retour aux sources assez audacieux en se positionnant dès le revirement de la situation en Egypte contre le pouvoir militaire. Lors de la manifestation organisée en l’occasion de la fête de l’Indépendance, la photo de Morsi, le déchu, a orné l’avenue Habib Bourguiba. Lors de ce même événement, Ennahdha a aussi ressorti son idéologie d’avant 1988 (date où le Mouvement de la tendance islamiste a connu sa mutation apparente en changeant de nom). Grâce à des livres vendus pour le modique prix de 1 dinar, Ennahdha a partagé avec ses électeurs-lecteurs son idéologie première et sa doctrine fondatrice. Une pensée que l’on déclare proche de l’AKP turque, mais qui puise, en réalité, son fondement dans les thèses des Frères musulmans auxquelles s’est converti le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, lors de son passage de jeunesse par Le Caire.

Pour Ahmed Mannaï, il est possible que les adeptes du Mouvement de la tendance islamiste, dans sa branche originelle, « réapparaissent, maintenant, avec les différends qui traversent le mouvement après qu’ils aient quitté le pouvoir ». La réputation faisant état de solidarité des islamistes entre eux n’est pas à refaire, leur discipline en tant que groupe ne date pas d’aujourd’hui. Leur ouverture d’esprit et leur modération l’est, en revanche. Frères d’un jour, frères pour toujours, telle a été la devise d’Ennahdha. Alors que la fratrie des islamistes au pouvoir semble s’agrandir par le consensus, et que, sur les bords du Nil, l’étau se resserre contre les Frères de sang et de naissance, Ennahdha maintiendra-t-elle sa position affichée à l’ANC et ayant abouti à la légalisation de la peine de mort en Tunisie ou tentera-t-elle, à sa manière, de s’opposer à ce qu’une telle peine soit subie par ses frères ?

Article le plus lu de l’année 2014 dans Business News http://www.businessnews.com.tn/les-dix-articles-les-plus-lus-de-lannee-2014-sur-business-news,520,52454,3

Werner Ruf parle de Bourguibisme et de la politique étrangère tunisienne

En 1967, Werner Ruf*, historien et spécialiste du Maghreb, a écrit une thèse intitulée « Le Bourguibisme et la politique étrangère de la Tunisie ». L’Institut tunisien des Relations internationales (ITRI) a traduit l’ouvrage en arabe par le Professeur Sahbi Thabet. Il est présenté le 20 mars 2014, une date ô combien symbolique car désignant celle de la libération de la Tunisie du joug du colonisateur, grâce, notamment, à Habib Bourguiba. Présent en cette Tunisie à laquelle il s’est intéressé il y a de cela plus de trois décennies, Werner Ruf a accordé cette interview à Business News.

– Votre visite en Tunisie intervient un 20 mars, jour de la commémoration de l’indépendance tunisienne. Votre livre a été écrit dans les années 1960. Que pensez-vous des différentes phases « d’occupations » et « d’indépendances » qu’a connues la Tunisie depuis ?

La Tunisie était un protectorat. En tant qu’Etat, elle n’a jamais disparu ; contrairement à l’Algérie devenue, à l’époque et par l’occupation, partie de la France à laquelle on a tenté de gommer l’identité. La base de l’Etat en Tunisie était différente et il fallait la reconstruire avec des particularités différentes. Le mot « dostour » (Constitution) est mythique en Tunisie : les mouvements ayant réclamé l’indépendance s’appellent, d’ailleurs, « dostour » ou « néo dostour ». Quand, récemment, la nouvelle Constitution tunisienne a été votée, c’était la fête dans la salle. Il n’y avait alors ni des drapeaux verts, ni noirs. Il n’y avait que le drapeau tunisien. L’identité nationale est donc ici une tradition.

-Pourquoi la Tunisie en 1967 et pourquoi de nouveau la Tunisie en 2014 ?

A l’époque, le choix de la Tunisie était un hasard. Je présentais, lors d’un séminaire, un article sur le livre « Philosophie de la révolution » de Jamal Abdel Nasser. A la fin, un de mes professeurs m’a dit : « c’est bien ce que vous avez présenté, mais il y a un autre type qui m’intéresse beaucoup. C’est ce Bourguiba en Tunisie ». Mon choix était fait. Je suis venu en Tunisie faire ma thèse et l’affinité est venue au fur et à mesure de mes recherches dans la bibliothèque nationale, de mes lectures et de mes rencontres.
Je suis de retour en Tunisie, grâce à l’effort de Ahmed Mannaï et de l’équipe de l’ITRI qui a contribué à la réédition du livre. Et puis avec la révolution, la Tunisie est le seul pays qui a une chance de s’en sortir. Elle fait office d’exemple. Il faut dire que la Tunisie a de la chance : elle n’a pas de frontière avec Israël, pas de pétrole, pas de canal de Suez. On la laisse donc plutôt tranquille… enfin, j’espère.

– Vous avez écrit un livre intitulé « La Tragédie Algérienne. De la cassure de l’Etat d’une société déchirée». Avec l’annonce de l’intention de Bouteflika de se représenter aux élections présidentielles et les querelles entre les différentes composantes de l’Algérie (Chaouis, Kabyles et Arabes), voyez-vous un drame se redessiner chez nos voisins de l’ouest ?

En Algérie, depuis bien longtemps, ce sont les militaires qui ont gouverné. Actuellement, y sévissent les clans des différents camps de ceux qui sont au pouvoir et qu’on appelle « la nébuleuse ». L’Algérie a du mal à trouver dans tout cela un gouvernant, tant la lutte des clans est virulente. Bouteflika a été mis sur la sellette, alors qu’il ne peut pas suivre ses fonctions, ni agir politiquement. Il n’arrivera probablement pas à la fin de son mandat. C’est une catastrophe et cette situation est la conséquence d’une politique de dilapidation des biens de l’Etat. Certains clans se mettent plein les poches pendant que le peuple s’appauvrit. L’Algérie vit au rythme des clashs entre les différentes ethnies et les différents groupes. Il n’y a plus une identité nationale, ce sont les identités claniques et tribales qui priment.

La Tunisie et suite à une décision présidentielle, a coupé toute relation diplomatique avec la Syrie. Comme pour punir Bachar Al Assad, Moncef Marzouki avait décidé de rompre les liens unissant les deux pays. Cependant un lien fort est maintenu, il est fait de sang et de sexe et il s’appelle Jihad. Que pensez-vous de ce phénomène et du phénomène qui l’a vu naître sans s’en alarmer ?

On ne peut pas lui demander cela puisqu’il est mort, mais Bourguiba ne l’aurait pas fait. Une politique étrangère doit avoir une continuité et doit jouer sur toutes les facettes et dans toutes les circonstances. Couper donc un élément, c’est idiot. J’ignore pour quelles raisons cette décision a été prise et je ne m’aventurerais pas là dedans.
Ce qui se passe en Syrie est très grave. Selon ma thèse, les Etats-Unis ne veulent plus et ne peuvent plus être la puissance mondiale qu’ils ont toujours été, avec l’émergence de la Chine. Ils ont placé dans la zone un pouvoir de substitution délégué aux pays du Golfe. C’est un mauvais choix de se dire une démocratie et de s’allier avec des pays où la démocratie n’existe pas. Ces pays-là se querellent entre eux et n’ont pas de base commune. C’est le peuple syrien qui paye cela. Avec toutes les milices financées par différentes parties, c’est grave mais on laisse faire, parce que, d’un point de vue macrostructure géo-stratégique, il y a des intérêts de grandes puissances dans ce pays. La Syrie est l’alliée de l’Iran. En détruisant la Syrie, on croit affaiblir l’Iran. La Turquie a aussi des intérêts en Syrie et la Turquie a aussi ses problèmes avec la question kurde (en relation indirecte avec les kurdes syriens qui s’imposent). Les russes, quant à eux, ont des intérêts à préserver, puisqu’ils ont le dernier pont marin en Syrie (la mer noire). Cela explique pourquoi ce conflit ne trouve pas sa fin.

Votre ouvrage le plus récent s’intitule « L’Islam – Horreur de l’Occident. Comment l’Ouest se construit son image de l’ennemi ». Quelle image a de nous l’ouest et pourquoi nous positionnez-vous en tant qu’ennemis ?

Samuel Huntington a écrit « La lutte des civilisations », un article paru, en 1993, dans la revue Foreign Affairs. Cet article qui disait que « l’islam est la grande menace pour le monde entier » avait créé une vive polémique. L’idée a alors été développée dans le livre « Le Choc des civilisations ». En 1994, le secrétaire général de l’Otan reprend ce discours et déclare, dans une interview, que « l’islam est une menace, plus que le communisme ne l’a jamais été ». On retrouvera cette même idée dans « Le livre blanc » que le France publiera par la suite. C’est l’aspect politique étrangère de la question, mais il y a aussi l’aspect politique intérieure. Nous avons, dans les différents pays d’Europe, connu des vagues d’immigration et le racisme est une réalité. Les clichés en relation avec l’antisémitisme ont été retournés contre les musulmans et l’islam. Le racisme antimusulman puise ses racines dans l’antisémitisme. Des mouvements d’extrême droite en Hollande, en France, en Autriche et en Allemagne font le pèlerinage à Jérusalem et sont reçus par les ministres des cabinets d’extrême droite israéliens. Les clichés antisémites sont utilisés contre les musulmans grâce à cette alliance « fascinantes ».

-Alors que notre chef du gouvernement revient d’une visite dans les pays du Golfe dont vous avez précédemment parlé, en tant qu’expert du Maghreb, quel regard stratégique portez-vous sur les relations étrangères tunisiennes ?

La Tunisie s’est enlisée dans une économie défaillante. L’essentiel est devenu de recevoir de l’argent pour financer l’Etat. Je pense que la Tunisie devrait essayer de sortir de cette logique. Beaucoup exploitent la main d’oeuvre tunisienne bon marché et les profits s’en vont à l’étranger. Cette politique néo-libérale commencée par Ben Ali a été poursuivie par Ennahdha : on ouvre les marchés, mais on ne reçoit rien. L’Union Européenne tient un double langage : la Tunisie doit s’ouvrir, mais elle est mise en concurrence avec des pays favorisés par d’autres facteurs et dans un système de quota et de calendriers. Ce sont ces petites contradictions qu’on pourrait utiliser pour gagner un peu plus en autonomie. Ceux qui prêchent le libéralisme ne le pratiquent pas. Je vois d’ici le vieux Bourguiba sortir son miroir et dire « Vous, la France qui parlez des droits de l’Homme ? Qu’avez-vous fait en Tunisie ? ».

-Nous célébrons, en ce 20 mars, l’indépendance, quel message adressez-vous à cette Tunisie d’après-Bourguiba ?

Loin de tout protocole, Mohamed Masmoudi m’a dit un jour: « Il y a deux grands acteurs, dans le monde : De Gaulle qui jouait une tragédie ; et le nôtre, un vrai comédien ! ». J’ai vu Bourguiba deux fois. Il avait beaucoup de finesse, il avait une intelligence extraordinaire et savait très vite comment réagir. C’est là que réside la différence la plus importante entre Ben Ali et Bourguiba : Ben Ali avait très peur de toute personne qui pensait, parce que lui même n’était pas très fort en pensée. Il y a en Tunisie, après Bourguiba, une tradition intellectuelle énorme. C’est cette tradition qui peut donner au pays une identité et la chance de trouver des solutions innovantes.

*Werner Ruf est spécialiste en Sciences politique, en Sociologie, en Histoire en en Littérature française. Il a fréquenté l’Université de Fribourg en Suisse, La Sorbonne en France et l’université de Sarrebruck en Allemagne. Enseignant à New York, à Aix En Provence, à Essen (en Allemagne) puis à la Castle University (Boston), Werner Ruf est un spécialiste du Maghreb, de sa politique et de ses spécificités sociales. Il est l’auteur de :
Habib Bourguiba et l’idée de l’unification maghrébine, Fribourg, 1964.
Le Bourguibisme et la politique étrangère de la Tunisie indépendante, Gütersloh 1969.
Le rôle des images dans la politique internationale, Sarrebruck 1974.
Nouvel Ordre ou Désordre dans le système des Nations Unies. Comment le Conseil de Sécurité traite la souveraineté des Etats du « Tiers Monde », Münster 1994.
La Tragédie Algérienne. De la cassure de l’Etat d’une société déchirée. Münster 1997.
L’Islam – Horreur de l’Occident. Comment l’Ouest se construit son image de l’ennemi, Cologne 2012