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Le gant de fer de Mehdi Jomâa

Dans la soirée d’hier, lundi 3 mars 2014, Mehdi Jomâa s’est adressé aux Tunisiens lors d’une interview qui a été diffusée sur Nessma TV et sur la Watanyia 1. La rencontre a été suivie par près de 4 millions de téléspectateurs (selon SIGMA) et a été marquée par un feedback des plus fluctueux. Sur les réseaux, des commentaires à profusion, des réactions allant majoritairement dans un seul sens : une vague de désenchantement a inondé la toile.

Pourtant les Tunisiens sont lucides quant à la nature de la conjoncture ! Pourtant ils sont en mesure, au vu des difficultés quotidiennes, de se rendre compte de l’ampleur de la crise ! Pourtant on voulait un discours réaliste, après avoir été menés en bateau des mois durant, matraqués par les slogans fleuves, mitraillés par les discours bateau. Malgré cela, l’insatisfaction a gagné du terrain hier. D’une manière oscillant dans les degrés de virulence, beaucoup ont relevé la négativité de Mehdi Jomâa, chef du gouvernement depuis peu.

« A moins que vous ne vouliez faire ça en deux temps, ce qui me semble être de la politique de gestion des attentes plutôt que de la politique orientée solutions … J’attends toujours des indicateurs clairs de performances par ministère. Conclusion : Peut mieux faire … », a commenté l’élu Noômane Fehri, suite à la diffusion de l’interview.

On a reproché à Mehdi Jomâa une certaine négativité dans sa communication. Il a en effet énuméré toutes les problématiques (ou presque) entravant un éveil de l’économie et un regain de confiance quant à l’avenir. Il a annoncé, entre autres mesures, que seront gelés les recrutements dans la fonction publique.

Cependant, pour Sami Remadi, président de l’Association tunisienne pour la transparence financière (ATTF), il aurait mieux valu que le chef du gouvernement dévoile les résultats d’un inventaire qu’il aurait dû faire dans les structures de l’Etat afin d’éclairer l’opinion publique « sur les 13 756 milliards de dinars que le gouvernement d’Ennahdha a emprunté en dépit de l’absence de développement et sur le nombre de bénéficiaires de l’amnistie générale intégrés dans une administration publique déjà à plat et qu’Ennahdha a encore plus mis à bas… ».

Pour certains, à partir des éléments exposés hier par le chef du gouvernement, une plainte contre les gouvernants d’avant Jomâa devrait être déposée.
« Après l’exposé fait par Mehdi Jomâa, hier soir, et surtout concernant la situation de la caisse d’Etat, y a-t-il moyen de poursuivre Ilyès Fakhfakh pour haute trahison ? », s’est interrogé Taïeb Laguili, président de l’IRVA.

L’expert financier Moez Joudi, a écrit : « Je suis pour une plainte nationale contre les gouvernements Jebali et Laârayadh! Qu’on constitue un collectif et qu’on porte plainte pour « mauvaise gestion des deniers publics »! Les propos du chef du gouvernement hier ne peuvent constituer que des preuves tangibles! ». Joudi a ajouté plus tard dans la journée que de nombreuses personnes l’ont contacté afin de s’inscrire dans le cadre de cette initiative.

Dans les propos de Mehdi Jomâa, ne figure aucune prophétie d’un genre inattendu. Ce qu’il a dit les Tunisiens le savent en majorité. Ce qu’il a annoncé est pressenti depuis des mois. C’est ce qui a motivé les derniers événements politiques ayant engendré une remise en cause du système qui était en place. Cependant, Mehdi Jomâa a omis hier, volontairement ou involontairement, qu’il s’adresse à un peuple affecté par une politique qui est allée de paire avec la montée de la violence, la naissance de l’insécurité et l’installation de signes de pauvreté inquiétants.

Mehdi Jomâa fait face à un peuple en attente d’un signe d’espoir qui a un peu trop misé sur son arrivée. Il semble cependant avoir décidé de faire l’impasse sur les stratégies de communication, sur les discours d’influence et la manipulation par le mot. Erreur de communication ou volonté de mettre le citoyen devant la réalité des choses, devant ses devoirs envers son pays et sa conscience politique qui doit s’éveiller au plus vite ?

Le chef du gouvernement a certes déçu beaucoup. Il a accentué une frilosité devenue chronique pour des Tunisiens touchés plus que jamais par les événements politiques et leurs répercussions sur le pays, sur son économie, sur son ancrage idéologique et son identité. Cependant, nombreux ont été ceux qui ont apprécié l’absence de langue de bois dans son discours, sa franchise et son courage d’aborder de front la difficulté, d’en mesurer la gravité et d’appeler tous ceux que cela concerne à en prendre conscience.

« Mehdi Jomaa a bien usé des trois atouts majeurs de la communication politique: la sincérité, la franchise et la clarté. Il tranche avec ses prédécesseurs et marque ainsi un point décisif dans le paysage politique post 14 janvier: l’avènement d’un discours politique crédible et d’un charisme de troisième type… à l’accent tunisien », a écrit Slaheddine Maaoui, directeur général de l’Union de radiodiffusion des Etats arabes.

L’intervention de Mehdi Jomâa d’hier soir, est peut-être à l’image de cette politique que nous avons cherchée : nouvelle et subversive. Tout en étant dépourvue, au stade qu’il est, d’actions fédératrices de changements spectaculaires, elle est éventuellement un moyen de stimuler certaines consciences, d’instaurer une volonté de revanche sur une cause pas encore perdue et de nourrir un intérêt pour le travail dans une société qui a été longtemps marquée par la passivité et l’attentisme.

« Je suis heureux de voir que Monsieur le Chef du Gouvernement Mehdi Jomâa, dans sa conférence d’hier, a conclu son intervention sur la valeur du travail. Il n’y a que cela qui compte …. Libérez les Hommes d’Affaires et l’Utica de la peur et des procès « bidons » et vous verrez le résultat … », a écrit Hédi Jilani, homme d’affaires et ancien président de l’UTICA.

Alors qu’est annoncée, il y a à peine quelques heures, la libération de l’ancien ministre de la Défense sous Ben Ali, Ridha Grira, et qu’un mandat de dépôt a été émis contre Imed Deghij, de la Ligue de protection de la révolution, certains ont vu, dans tout cela, un certain renouveau politique. Sommes-nous en train d’affronter la réalité et d’en modifier enfin l’impact à terme, en allant davantage vers une politique moins vengeresse et revancharde et plus réaliste, consensuelle et constructive ?

Hier, beaucoup de Tunisiens avaient besoin d’une main de fer dans un gant de velours. Le tout serait de ne pas avoir une main de velours au-delà du gant de fer qu’a constituée la franchise de M. Jomâa.

Violette Daguerre: Des ministres sous Ben Ali sont en prison injustement !

Violette Daguerre, présidente de la Commission arabe des Droits de l’Homme, s’est installée en Tunisie, depuis peu. Elle y assure avec d’autres acteurs de la société civile le rôle de ce qu’elle désigne comme le « contrepoids au pouvoir ». Libanaise d’origine, Mme Daguerre a choisi un parcours militant, suite à l’expérience de « l’exil involontaire », à laquelle elle a été confrontée lorsque la scène politique libanaise a connu les premières prémices de la guerre civile qui l’agite encore.
A Business News, Violette Daguerre a accordé l’interview qui suit :

-Madame, dans le cadre de vos déplacements et de vos actions, vous êtes souvent en relation étroite avec la politique, le pouvoir et leurs nombreuses caractéristiques. La scène politique tunisienne, comment la percevez-vous ?

-Peu avant les élections, un journaliste m’a posé une question relative à la situation politique à venir. J’ai répondu ceci : « J’ai une crainte pour ce pays qui trace son chemin vers la démocratie. J’ai peur qu’il ne soit touché par cette maladie consistant en une altération de son unité ». Certes vous n’avez pas en Tunisie une multiplicité de religions qui pourrait générer des fragmentations au sein du tissu social, mais certains peuvent utiliser les querelles idéologiques, voire les accentuer afin de rentrer vers ce corps sain de l’intérieur et de l’affecter. Cependant, j’avais anticipé, de par ma connaissance, des différents scénarii politiques, les développements survenus en Tunisie, malgré sa situation moins stratégique que celle d’autres pays et malgré le manque en ressources naturelles en comparaison avec des contrées voisines. Certaines parties ont utilisé la religion. Comme des marionnettistes, ils ont essayé d’amadouer la société tunisienne et d’affaiblir l’image de l’Etat. Des pays du Golfe ont, à mon sens, financé ces projets d’invasion d’un type nouveau.

-Constitution, justice transitionnelle, loi électorale, quel regard apportez-vous sur ces piliers de la démocratie à bâtir ?

La Constitution, malgré quelques lacunes, demeure assez moderne à plusieurs égards. La justice transitionnelle qui doit être de mise, aussi, en Egypte, en Libye et plus tard en Syrie a été instaurée en Tunisie, malgré les différentes problématiques y résidant. Quant aux élections, elles seront assez décisives pour le pays. Plusieurs questions se posent : laissera-t-on l’argent politique y prendre place ? Des forces extérieures en influenceront-elles l’aboutissement ? Ou ce peuple sera-t-il conscient des enjeux, afin de définir les priorités et mettre en avant ceux qui dirigeront au mieux le pays. Ceci se passera en adéquation avec le contexte politique général dans les pays arabes environnants. La Tunisie a été un exemple, et c’est pour cette raison qu’il est important de le surveiller de près. C’est pour cette raison, qu’il est important de mettre loin de tout risque les prochaines élections. Les partis politiques ne seront pas les seuls acteurs de cet événement majeur, la société civile le sera aussi.

-Travaillez-vous en Tunisie en collaboration avec les officiels ou avec la société civile uniquement ?

-Je ne travaille pas avec les officiels. D’abord, parce qu’ils n’ont pas besoin de moi et ensuite parce qu’ils n’ont pas su être à l’écoute. J’aurai aimé pouvoir assurer mon rôle d’intermédiaire en termes de Droits de l’Homme, mais je n’ai pas trouvé d’écoute auprès de ceux à qui je me suis adressée. Je suis passée à d’autres priorités pour ne pas perdre mon temps. Je venais en Tunisie pendant les années Ben Ali, pour défendre ceux que le régime oppressait et parmi eux les islamistes. J’ai sollicité certains pour plusieurs dossiers, mais aucun retour n’a été donné aux différentes démarches que j’avais entreprises pour aller vers eux.

-En tant que défenseuse des libertés et militante pour leur respect, quel topo pouvez-vous dresser de la scène tunisienne ?

-Je gère, en ce moment, le dossier de ceux qui ont été diabolisés après la révolution et présentés comme les assassins des martyrs qu’a faits ce soulèvement populaire. Autour de ce sujet, réside une certaine gêne encore. Je sens qu’il y a un malaise même sur le plan médiatique pour aborder cette problématique et évoquer certains noms connus sous Ben Ali aujourd’hui sous les verrous. Il faut se poser la question quant à l’implication de ces personnes dans les événements sanglants d’après la révolution. Il ne faut pas que ces dirigeants soient emprisonnés des années durant pour avoir simplement servi leur pays à un moment de l’Histoire. Des ministres sous Ben Ali, vivent en toute liberté à l’étranger, d’autres jouissent de la leur en Tunisie. Alors pourquoi certains demeurent-ils en prison ? La justice doit être transitionnelle et non pas vengeresse. Elle ne doit pas non plus être sélective. C’est là qu’intervient le rôle de la justice, à l’impartialité souvent décriée de l’intérieur même de ce corps de métier respectable.

-Etes-vous en contact avec ces prisonniers?

-Oui, samedi 22 février, je me suis rendue à la prison d’El Mornaguia. J’y ai rencontré dix personnes, dont Rafik Hadj Kacem, ancien ministre de l’Intérieur et du Développement local, l’ancien ministre de l’Environnement, Nadhir Hamada et plusieurs autres cadres sécuritaires connus sous Ben Ali. Il s’agit de près de quarante deux personnes concernées par des audiences et des traductions en justice. Ces gens sont très affectés par l’emprisonnement. Ils sont malmenés dans les rouages de la justice à travers plusieurs procès. Ils sont jugés responsables d’avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Mais même les avocats dans leurs plaidoyers n’ont pas été en mesure de définir clairement la teneur de l’implication de ces accusés. Le peuple tunisien n’est toujours pas à même de savoir clairement ce qui s’est passé pendant la révolution. Il ne faut donc pas tenir ces gens pour potentiels responsables, sans preuves, dans le simple but d’en faire des symboles ou des trophées illustrant la réussite de la transition politique.

-Pourtant vous êtes réputée pour avoir connu Moncef Marzouki, durant « son exil » français. N’avez-vous pas interpelé le militant des Droits de l’Homme qu’il était, dans le cadre de la gestion de ces dossiers ?

-Oui j’ai sollicité le président de la République. Et oui, pour certains cas, il a bien voulu agir. Cependant, Moncef Marzouki oscille entre le militant des Droits de l’Homme qu’il a été et ses fonctions actuelles à la tête de l’Etat. Il ne sait plus sur quel pied danser. La rupture avec le régime syrien est l’illustration de cette ambivalence. Moncef Marzouki avait décidé de rompre les relations avec le régime de Bachar sans en peser les conséquences, sans penser aux Tunisiens vivant en Syrie, ni à aux Syriens résidant en Tunisie. La Tunisie n’a, par ailleurs, pas empêché des jeunes partis par milliers pratiquer ce qu’ils appellent le jihad en terres syriennes. Des jeunes filles sont parties pour un Jihad d’une autre nature, donner du plaisir à ces pseudo-combattants. Malgré les différents démentis dans ce sens, j’atteste, en connaissance de cause, qu’il y a bien des Tunisiennes parties pour le Jihad ennikah. Pour revenir à Moncef Marzouki, il a eu la volonté d’isoler Bachar Al Assad et son régime. Il voulait probablement contribuer à perpétuer l’exemple du soulèvement populaire tunisien. Mais ce genre de transposition n’est pas possible, compte tenue des différents contextes dont celui géographique. Il aurait mieux valu aider la Syrie à aller dans le sens de la transition non violente. Je reste mitigée quant à pareille décision venant de la part de Moncef Marzouki. A-t-il été poussé à cela, par un agenda politique qui lui a été dicté ? A-t-il décidé cela de lui-même ? Je ne sais guère.

-Vous qui avez été visionnaire dans votre réponse à un de nos confrères peu avant les élections, comment voyez-vous la Tunisie, d’un point de vue politique d’ici quelques années ?

-En Tunisie la situation va vers le meilleur, mais la vigilance est de mise afin de ne pas effectuer un bond vers l’arrière et mettre en danger les efforts effectués d’une manière rapide. C’était le cas dans des pays disposant des armées les plus fortes parmi les pays arabes, à savoir l’Egypte, l’Iraq et la Syrie. Je reste sur ma garde, malgré les différentes évolutions en termes de transition, de pluralisme et d’avancement dans le cadre de plusieurs sujets dont ceux en relation avec la femme. En comparaison avec d’autres pays arabes, la situation en Tunisie est moins complexe. Mais tous les efforts doivent être déployés notamment par la société civile, pour préserver ce modèle qu’a été votre pays.

Traduction en anglais dans Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/03/tunisia-human-rights-activist-interview-progress-caution.html

Changement de casquette pour têtes brûlées

Changement de carrière, changement de bord, changement de casquette, beaucoup de ces noms devenus illustres d’après la révolution et d’avant le changement en ont amorcé un. L’ère du changement, terme dont Ben Ali a fait son slogan, est vécue en Tunisie actuellement sous des auspices multiples. Un des plus expressifs est ce changement de casquette que font certains pour s’ouvrir à une nouvelle vie et s’offrir de nouvelles possibilités. Dans ce pays en pleine mutation, nombreux sont ceux qui se cherchent mais moindres sont ceux qui se sont trouvés.

Etre militant des Droits de l’Homme est devenu un métier difficile, alors que l’oppression politique a cessé ou presque. Pour ceux qui en faisaient un métier et non une passion, on cherche les causes et on s’y accroche ; de quoi faire un livre ou aller sur les plateaux. Des changements de vocation s’opèrent alors. Et des plans d’une autre carrière se dessinent pour ces militants mutants. Un cas des plus flagrants serait celui de Sihem Ben Sedrine qui s’est définitivement corrompue le jour où elle s’est affichée aux côtés de membres des LPR dans le cadre de l’une de leurs réunions. Elle a définitivement entaché son nom jadis présenté comme celui d’une virulente défenseuse des libertés.Elle en est devenue « la défonceuse », alors qu’elle s’attaquait à ses salariés journalistes de Radio Kalima qu’elle possède. Passer de la clandestinité aux lumières, n’est visiblement pas chose aisée.

Le cas du président de la République s’inscrit dans cette lignée de ceux qui peuvent briller en tant qu’opposants et qui essuient raclée sur raclée en accédant au pouvoir. Un changement de casquette qui a montré ses limites et qui nous confronte encore, à plus d’une occasion, à un président au rendement ambivalent et à l’efficacité sinusoïdale. A un profil d’orateur de grande envergure, a succédé, bien des fois, un improvisateur de piètre qualité, tombant dans un prosaïsme déconcertant, quand le président, s’exprimant au nom de cette noble République qu’il préside, se met à nous parler de chaussettes, de chaussures et même de toilettes.
C’est là qu’intervient le rôle d’un conseiller auprès de la présidence : dans la canalisation de la verve débordante de celui au profit de qui il a mis ses services et sa capacité à encadrer et à se faire écouter.

Inévitable donc, dans ce cas, d’évoquer Adnène Mansar, conseiller devenu illustre par ses interventions médiatiques et sur les réseaux. Présent sur le plateau d’Ettounsiya dimanche 23 février, il a avoué lui-même qu’il peinait à faire changer Moncef Marzouki d’avis, qu’il était dans l’impossibilité de l’influencer quant à son apparence, à sa tenue vestimentaire et à la teneur de ses interventions souvent improvisées. N’est-ce pas là une illustration bien explicite d’un changement de casquette, un énième, en cette Tunisie qui mue, pour le moins improbable? Académicien connu, historien reconnu, universitaire respecté, Adnène Mansar a choisi de passer à la politique. Il a mis en suspens, voire en péril, une carrière dont la noblesse n’est pas à étayer, pour s’exposer aux critiques les plus basses (toute justification mise à part), aux insultes les plus insupportables, à une appréciation ô combien dure de son rendement dans ce nouveau champ d’activité. L’académicien s’est rapproché de la politique, avec tous les aléas qui lui sont propres.

Certains le traitent de porte-voix, d’autres de valet. De lui-même il a avoué qu’il a été obligé de manigancer pour dérober un des costumes de Moncef Marzouki dans le but d’éviter que celui-ci le ne le porte de nouveau. C’est qu’il devait être bien laid le costume, monsieur Mansar, pour que le grand universitaire accepte d’en arriver là! Cela serait acceptable, si M. Mansar faisait ce changement de carrière pour des raisons d’ordre patriotique. Quand on sait que le porte-parole est aussi membre du CPR, qu’il y a indéniablement intérêt partisan, le doute plane. Pourquoi celui qui contribuait à l’écriture de l’Histoire, la grande, choisit-il de participer à l’essor de ceux qui sont pour beaucoup voués à ne figurer que dans la petite ? Pourquoi M. Mansar ne se retirerait-il pas de ce poste aux allures nobles et à la nature, pour beaucoup, avilissante ?

Un autre conseiller s’était pourtant retiré, avant que M. Mansar n’intègre l’équipe de Moncef Marzouki. Il s’agit de Ayoub Massoudi qui a démissionné de son poste de conseiller chargé de l’information le 28 juin 2012. Ayoub Massoudi a lui-même opéré, depuis, un changement de casquette pour passer des hautes responsabilités de l’Etat aux affrontements avec la présidence de la République, en critiquant de front un des conseillers qui y officient, en l’occurrence, Adnane Mansar.

Sur Facebook, l’ancien et l’actuel conseillers se sont affrontés dans un duel virtuel qui finira probablement en justice et qui n’est pas sans rappeler les allures de cette nouvelle république et l’étoffe de ses nouveaux chevaliers défenseurs.

A une étape aussi importante de l’Histoire de la Tunisie et alors que le pays passe de la dictature à la démocratie et qu’il connaît son changement de casquette à son tour, ces citoyens qui opèrent un changement de cursus sont-ils motivés par leur propre épanouissement ou par celui de la Nation ? A trop se disperser, à aller vers des parcours souvent bipolaires, ne tombe-t-on pas dans une folie dégénérative ?

Les cocus de la révolution

La présidence de la République organise, aujourd’hui 7 février 2014, un événement en guise de célébration de la Constitution nouvellement approuvée. L’événement a suscité, bien avant sa tenue, une polémique quant à deux points l’ayant entaché. Premier hic de taille ayant échappé, visiblement, aux organisateurs : le choix de la date. Le deuxième hic consiste en de potentiels incidents à caractère diplomatique en ayant résulté.

La présidence de la République, dès le lendemain du vote favorable à l’ANC pour l’instauration de la nouvelle Constitution, soit le 27 janvier 2014, a organisé un événement au palais de Carthage. Ce fut un essai festif raté : la qualité de l’organisation semblait peu satisfaisante, les prestations prévues de second choix et le temps pluvieux n’avait fait que tirer davantage vers la médiocrité, une festivité qui en était déjà bien marquée.

Le deuxième essai a été lancé quelques jours après. A la fête d’aujourd’hui, annoncée le 31 janvier 2014, sont en effet annoncés « présidents, rois et princes». L’événement dans son acte II a l’air d’être plus officiel, donc mieux organisé. Néanmoins, des bruits de couloirs au ministère des Affaires étrangères font état d’incidents à caractère diplomatique avec bon nombre de pays que la présidence aurait omis de convier ou auxquels les invitations seraient parvenues assez tard pour qu’un chef d’Etat puisse inclure un tel voyage dans son planning.

A voir cela de près, la date était trop précipitamment fixée : le 7 février, coïncidant, d’une manière simple mais non simpliste entre le 6 et le 8 février. La première date correspond à la commémoration de l’assassinat de Chokri Belaïd, martyr de la nation pleuré par sa partie qui a perdu en le perdant, un de ses vaillants défenseurs. Hier, en effet, était une journée marquant l’Histoire de la Tunisie d’une marque doublement tragique : une journée qui a rappelé le deuil qu’a connu le pays après la disparition de Belaïd et le deuil que l’on voudrait nous inciter à faire, en tuant la vérité quant aux réels commanditaires de ce crime odieux.

Le cœur des Tunisiens n’est donc pas à la fête, diront certains. La fête est pour le lendemain, diront d’autres. Sauf que le lendemain est aussi la veille d’un autre événement sanglant : les événements de Sakiet Sidi Youssef. En effet, la Tunisie ainsi que l’Algérie ont pour coutume commune de faire honneur en cette date aux 75 morts (dont une douzaine d’écoliers) tombés suite aux bombardements de 25 avions français sur ce petit village du nord-ouest tunisien. D’ailleurs, en parlant de la France, François Hollande, qui en est le président était un des premiers à accepter l’invitation que la présidence de la République tunisienne lui a envoyée. C’est même suite à un communiqué de l’Elysée, que l’organisation de cette fête a été révélée publiquement.

Hollande est donc aujourd’hui de la fête, parmi une poignée de présidents ayant accepté l’invitation. Quant aux autres pays, ils délègueront le privilège du partage de la joie des Tunisiens à leurs présidents de parlements essentiellement. Les rois annoncés, nous n’en verrons aucun. Quant aux princes, seuls celui de l’Espagne et celui du Maroc ont fait le voyage. Ceux qui ne sont pas venus ainsi que ceux qui ont honoré la Tunisie par leur présence savent ou sauront, à coup sûr, que les Tunisiens demeurent mitigés, que la Constitution n’est qu’une étape et une étape dont le coût élevé a davantage alourdi les caisses de l’Etat. Ils savent aussi que l’organisation d’un tel événement impliquant des frais d’organisation élevés est le budget superflu de trop dans un pays qui peine à se reconstruire.

Mais à ces convives, on ne montrera pas la misère. Pour eux, les routes seront nettoyées soigneusement, les grandes artères fermées au public et le parcours désigné à l’avance, sans faille aucune. En notre nom, ils seront remerciés par le président, pour être venus partager la joie des Tunisiens, mais des Tunisiens ils ne verront que des gouvernants ne représentant que leur propre joie. Que sait-on de la joie des Tunisiens quant à l’adoption de la Constitution ? Sait-on au moins qu’ils sont plus joyeux de voir les interminables débats prendre fin, de savoir qu’ils ne verront plus certains députés, de penser que l’économie tunisienne ne pâtira plus du budget faramineux alloué à cette institution censée les représenter ? La joie du Tunisien que nos invités étrangers sont venus fêter est, de ce fait, une joie timide, une joie teintée de culpabilité par rapport aux martyrs de la nation tombés sur le chemin périlleux vers la stabilité politique.

La joie de nos gouvernants est, en revanche, ostentatoire. Elle s’est déjà exprimée à coup de feux d’artifice de second choix et de ballons lâchés en pleine mer. Elle s’exprimera ce soir avec plus de raffinement, certainement, au Palais Ennejma Ezzahra, lors d’un concert qui sera organisé en l’honneur des convives de la Tunisie ou du moins ceux qui resteront en Tunisie et qui voudront bien y assister. Car après l’incident survenu à l’ANC cet après-midi, et après la prise de parole du président du parlement iranien, la délégation américaine s’est retirée de la séance. Inviter l’Iran et les Etas-Unis, n’était-ce pas une idée dangereusement audacieuse, en effet?

Que la Tunisie soit aujourd’hui le centre d’intérêt aux yeux des pays voisins et amis est une fierté pour tous les Tunisiens. Cependant, il serait judicieux d’évoquer, avec certains représentants de pays ayant fait le déplacement, les véritables problématiques telles que l’immigration. Car évoquer avec le représentant italien, « l’intérêt de l’Italie pour la démocratie en Tunisie », est bien beau, mais il serait encore plus beau de rappeler, ne serait-ce qu’à travers un clin d’œil discret, les milliers de jeunes se perdant en mer, entre les deux rives de la Méditerranée. Il serait judicieux de rappeler à nos partenaires stratégiques que l’on attend d’eux davantage qu’un soutien moral et que pour construire cette démocratie qu’ils sont venus fêter, la bonne volonté ne suffira pas.

Il serait bon de leur dire que la bataille de la veille contre le terrorisme ne sera probablement pas la dernière, que la Tunisie se débat encore contre ce monstre engraissé par des mois de mauvaise gouvernance et des années de laisser-aller. Il serait bon de leur parler des blessés, qui après des mois de soulèvement, souffrent encore, de tous ces petits Tunisiens malades et qui en Tunisie et à défaut de départ ailleurs, ne font que se consumer, de ces jeunes qu’on met en prison pour leurs idées, de la faim qui ne quitte pas certains ventres et des ventres qui poussent à vue d’œil… Il serait bon de leur dire que la Tunisie, comme d’autres pays, a ses cocus, et que ces cocus de la révolution* que nous sommes ont du mal à festoyer.

Plusieurs représentants sont venus fêter notre parcours houleux sur le chemin de la démocratie, alors que la démocratie reste, dans leurs contrées, une simple notion. En revanche, les festivités officielles de cette nature, les discours interminables desquels ont les lassera, les paroles creuses desquelles on les gratifiera sont devenus, chez nous, une simple notion que l’on croyait révolue. Avec un président sans cravate, nous croyions révolu le conformisme officiel, les banquets présidentiels et les dépenses superflues. Mais, visiblement, à la présidence de la République, il n’y a en moins que la cravate.

Plus loin que la menace, l’espoir

Nous sommes à quelques jours des festivités des 6 et 7 février, célébrant, tour à tour, un événement populaire et tragique et un événement présidentiel et festif. Nous célébrerons, non sans émotion, l’an écoulé depuis l’assassinat de Chokri Belaïd. On célébrera, un jour après, à Carthage la Constitution. En attendant, les Tunisiens vivent au rythme d’une série policière à l’américaine, suivant avec intérêt les événements de Raoued.

Le terrorisme, dans ses premières occurrences en Tunisie, avait instauré la terreur et avait alourdi l’ambiance. Il avait choqué de nombreuses personnes et avait marqué les esprits. Aujourd’hui et alors que le pays connaît une lutte sanglante contre des terroristes retranchés en banlieue proche de Tunis, l’optimisme règne.

Il est comme une onde positive qui a frappé les esprits. La passation du pouvoir a eu l’effet escompté. Le gouvernement Jomâa, malgré les quelques réserves qu’il a rencontrées, a été rassurant. Certes, d’un point de vue action, les nouveaux gouvernants n’ont pas encore fait leurs preuves. Mais ils ont été gratifiés par un préjugé favorable faisant que leur simple arrivée à la tête du pouvoir a changé, quelque peu, des choses.

Ainsi, la situation économique s’est vue tirée vers le vert. Dès le lendemain du vote favorable à l’ANC pour le gouvernement Jomâa, la frilosité avait cédé la place à un onde positive réconfortante.
Le FMI a, en effet, annoncé son accord d’attribuer à la Tunisie un crédit de 500 millions de dollars, dès la soirée du 29 janvier. Une somme qui servira à couvrir les dépenses relatives à l’exercice 2013 que le trésor public ne pouvait couvrir. La confiance règne désormais. Elle impactera positivement sur la consommation et sur l’investissement. Le credit default swaps (CDS), à savoir, la prime de risque et de couverture demandée par les investisseurs internationaux, a, à son tour, baissé. Un facteur qui est en soi à la fois révélateur de la stabilité économique, en marche, et de l’évolution vers le positif, en devenir. Ceci ne pourra que rassurer les experts financiers de tous bords, attirant vers la Tunisie des partenaires qui en étaient rebutés.

Selon une déclaration de Mohamed Bichiou, directeur général de la Bourse de Tunis, à la TAP le 28 janvier, la réussite du processus gouvernemental « a entraîné un regain de confiance et offert plus de visibilité aux investisseurs». Le Tunindex avait, en effet, progressé de 1,68% lors de la première séance boursière ayant suivi le vote favorable pour le gouvernement Jomâa. L’attentisme des mois passés a été suppléé par un regain de confiance se reflétant, à court et moyen termes sur l’économie du pays.

Alors quand le terrorisme refait surface, quand il est aux portes de Tunis, quand les fusillades durent près de 24 heures, que des morts tombent dans l’un et l’autre camps, la Tunisie demeure impassible.

Même la commémoration de la mort de Belaïd, un des faits les plus tragiques de l’histoire de la Tunisie, prendra des allures artistiques. Y sont prévues des animations culturelles de genres divers à différents endroits de Tunis.

Le maintien de Jabeur Mejri en prison est jugé anti-constitutionnel par certains. Ce jeune condamné à 7 ans et demi de prison pour avoir partagé sur son compte Facebook une caricature du prophète, n’est toujours pas libéré, malgré la promesse qui lui aurait été faite de partir vers la Suède et donc d’être amnistié sous peu. Cette injustice provoque, cependant, une forme contestataire inédite. Afin de dénoncer l’emprisonnement de Jabeur Mejri, 100 caricaturistes se sont mobilisés pour dire, par leurs planches, leur colère et leur incompréhension quant à un tel jugement.

Le combat mené par les forces de l’ordre contre le terrorisme est à l’ordre du jour. Il vise à mettre à bas un phénomène qui a profité du laxisme des gouvernants déchus pour s’amplifier. Les événements de Raoued permettront au ministère de l’Intérieur et, d’une manière plus large, au nouveau gouvernement, de prouver leur efficacité et de mettre en application les changements récents. La sécurité est en effet le nerf de la guerre. Sans elle, la situation économique et, à travers elle, la situation sociale demeurent précaires. Le gouvernement Jomâa l’a visiblement compris. Il fallait amener une réponse définitive à la question incessante: Qui a tué Belaïd?

La présidence de la République s’apprête à recevoir « les présidents, les rois et les princes » conviés pour la fête du 7 février et les Tunisiens s’apprêtent à célébrer, le 6 du même mois, un an d’impunité pour les meurtriers de Belaïd. En attendant, la Tunisie continue à se débattre contre le terrorisme. Cependant, cette Tunisie on la jauge selon le prisme économique, mais aussi selon le prisme plus subjectif de « la rue ». La rue survit malgré la menace et, à force d’actions, la menace se dissipera.

http://www.businessnews.com.tn/details_article.php?t=523&a=44046&temp=4&lang=

Traduction en anglais sur Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/02/tunisia-hope-rises-above-threat.html

Amel Karboul : La starification de l’anti-Sihem Badi

Amel Karboul. Il y a de cela quelques jours, ce nom ne disait pas grand-chose aux Tunisiens. Hormis sa famille, son cercle proche et les compétences exerçant dans son domaine d’activité, l’actuelle ministre du Tourisme vivait dans le confort de l’anonymat. Elle progressera désormais dans le confort de la popularité, un confort qui, habituellement se mérite et ne s’offre pas, mais dont les Tunisiens l’ont visiblement gratifiée.

Pour une experte en mise en place de stratégies de changement, Madame Karboul a bien réussi le sien. A-t-elle fait un effort pour cela ? La réponse est, vraisemblablement, négative.
Amel Karboul a été attaquée par les députés lors de la séance consacrée au vote de confiance à l’ANC. Nombreux étaient ceux qui lui reprochaient un voyage en Israël. Malgré les justifications de la ministre et du Chef du gouvernement quant à la non collaboration de celle-ci avec Israël, beaucoup d’élus sont restés sceptiques, certains même ont été insultants et l’opinion publique a, de ce fait, pris position. Loin de condamner Amel Karboul et d’entacher son parcours, ces fustigations ont alimenté une cote de popularité qui est partie crescendo en peu de temps, faisant de cette Tunisienne vivant entre Cologne et Londres une véritable icône.
Amel Karboul sera désignée comme la Tunisienne modèle, la figure d’exemplarité, la femme élégante. Certains iront même jusqu’à s’intéresser au brin de poussière sur ses chaussures. Dans son « excessivité » dans l’appréciation bonne ou mauvaise soit-elle, dans son désir d’apposer des étiquettes, le Tunisien a trouvé en Amel Karboul, un modèle de choix.

Amel Karboul est, en effet, une femme. Une femme à une époque où s’opère une discrimination positive jouant souvent en défaveur de celle que l’on voudrait favoriser. La discrimination positive a, en effet, montré ses limites, notamment dans le cadre de la parité imposée lors des dernières élections. Cependant, être une femme n’est certainement pas l’unique atout jouant en faveur de la nouvelle chouchoute tunisienne. D’autres femmes, en l’occurrence deux, sont sur la liste des ministres récemment nommés et, d’elles, on ne parlera que d’une manière sommaire.
On jugera alors la ministre du Tourisme sur sa féminité. Ses photos pieds nus et cheveux au vent inonderont la toile. Charmante la ministre ! Elégante de surcroît, ajouteront d’autres. Jeune aussi, la native de 73 qui a réussi dans son domaine d’activité, à se distinguer et à s’imposer à l’échelle internationale. Autant d’arguments qui alimenteront un fonds sympathie dans lequel pourra puiser la ministre dans les prochains jours, avant que la roue ne tourne et que ces mêmes Tunisiens ne se mettent à fouiller dans son passé, à se poser des questions quant à une éventuelle parenté entre son mari allemand et l’ambassadeur d’Allemagne en Tunisie (qui porteraient le même noms), à chercher, de plus près et à mauvais escient, les failles de son parcours professionnel et surtout à la questionner sur son rendement.
Cela viendra, en effet ! Le Tunisien, certes rêveur, est aussi réaliste. Après l’attachement superficiel quasi passionnel il se penchera sur les attentes rationnelles et justifiées que l’on peut avoir vis-à-vis d’un ministre nouvellement nommé dans un pays en crise. Nommée à la tête d’un ministère gérant les problématiques d’un secteur lui-même problématique, Amel Karboul devra faire ses preuves pour que ne s’amenuise pas son capital sympathie. Elle devra donner suite à ses idées positives quant à l’avenir du secteur, à sa volonté louable de travailler en harmonie avec ses collaborateurs, au pragmatisme de sa théorie du « prestataire » et du « régulateur »  qu’est le ministère du Tourisme.

Amel Karboul devra fournir davantage d’efforts pour cesser d’être la jeune femme de carte postale que les Tunisiens ont fait d’elle, elle devra cesser d’être une égérie ou plutôt cesser de n’en être qu’une.

Arrivée au gouvernement alors qu’une autre femme, moins appréciée qu’elle le quitte, Amel Karboul est devenue très vite l’anti-Sihem Badi, du moins dans la perception qu’auront d’elle certains. Dépités par la ministre de la Femme, par sa manière d’être et ses prestations médiatiques et populaires peu satisfaisantes, beaucoup ont trouvé, en cette nouvelle ministre (quoiqu’étant à la tête d’un ministère autre) l’anti-exemple de Sihem Badi, le bon exemple de la Tunisienne telle qu’elle est ou telle qu’on lui donne le crédit d’être.

Amel Karboul prend les commandes du tourisme tunisien avec un préjugé largement favorable. Elle bénéficie d’une cote de popularité à la taille des besoins de son secteur. Son « aura » aura permis de faire oublier les zones d’ombre dont  est caractérisée la composition du nouveau gouvernement, le maintien du controversé Lotfi Ben Jeddou et la collaboration de certains avec l’ancien régime.

L’engouement pour sa personne, quoique se nourrissant, en partie, d’un point polémique de son parcours, a fait d’elle une sorte d’héroïne moderne au cursus étoffé et au charme fortement apprécié. La ministre du Tourisme a bénéficié d’une campagne de communication spontanée et populaire sur les réseaux et dans les médias. Cette campagne d’idolâtrie « virtuelle » a généré, en sa faveur, un mouvement de starification aussi excessif que fulgurant.

Certes la situation du Tourisme tunisien est pathétique, suite aux crises politiques et aux problèmes sécuritaires ayant secoué le pays, mais l’arrivée de la nouvelle ministre a pu amener de la fraîcheur à une époque où la politique ne suscitait que lassitude et dégoût. Amel Karboul aura animé la scène politique en pleine régénérescence et amené du nouveau là où les vieilles méthodes ont échoué. Que du positif en apparence, mais le tout est de ne pas sombrer dans l’éloge démesuré susceptible de transformer l’idolâtrie en désenchantement. Qu’importe ! « Let’s rock the boat ! »

A quoi sert une Constitution ?

Le dimanche 26 janvier au soir, lors de l’adoption de la Constituante dans son intégralité, les Tunisiens étaient, par milliers, devant leurs écrans, émus par le spectacle cathartique des élus émus eux-mêmes, tombant dans les bras les uns des autres, entre larmes, youyous et chants de stade. (voir vidéo)
A l’exception des élus du Courant d’Al Mahaba, toutes les couleurs politiques n’en ont fait qu’une. L’euphorie était générale et le moment chargé d’émotion à l’intérieur de l’hémicycle et même derrière les écrans.

Pourtant, l’article 4 permettant aux élus d’empocher une prime évaluée à des millions de dinars (21 mille dinars par élu) est bel et bien passé. Pourtant, après de nombreuses tergiversations, une crise intense et une situation extrême, Lotfi Ben Jeddou est bien resté à la tête du ministère de l’Intérieur. Un entêtement qui a failli avoir la tête du nouveau gouvernement avant même qu’il ne voie le jour et qui ne peut qu’éveiller la curiosité et susciter les suspicions.

Pour cette Constitution, nous avons payé le prix fort. Que de sang a coulé, que de familles ont été endeuillées, mais aussi, que d’argent a été dépensé !

Pour ce moment d’euphorie générale, l’Etat tunisien aura déboursé un montant faramineux en salaires, dépenses annexes et gratifications de tous genres. Une somme qui aurait peut-être pu servir, en cette période difficile, à combler les milliers de trous de notre budget. Se payer une nouvelle Constitution était-ce une si bonne idée ? Qui a été l’instigateur d’un tel projet ? Est-ce le peuple ? Au nom de quoi ? De la dignité ? Même la peine de mort n’y est pas abolie ! De la justice transitionnelle ? Trois ans après, la Constituante est prête et les blessés et martyrs de la révolution n’ont toujours pas obtenu justice. Du droit au travail ? 216 élus en ont bénéficié, en effet.

216 élus dont très peu avaient les capacités que requiert un tel projet. Nous avons donc payé, chèrement, l’erreur d’électeurs qui ont amené jusqu’à ce moment historique des personnes qui n’ont, vraisemblablement, rien ajouté à l’érection d’un tel édifice fastidieux. Nous avons lié leur nom à l’Histoire de notre pays et à sa Constituante, eux les néophytes à l’actif souvent nauséabond.

Nous avons payé les shows de Gassas, les acquiescements silencieux des élues d’Ennahdha, les caprices des élus du Courant d’Al Mahaba (qui a fait des siennes, jusqu’au bout, votant contre la Constituante dans sa version finale pourtant approuvée par 200 élus), les exégèses de nombreux députés qui dans le fond n’avaient pas grand-chose à ajouter sinon du verbiage inutile. Nous aurions peut-être mieux fait de payer des experts en droit constitutionnel dont beaucoup auraient certainement travaillé bénévolement et qui se seraient peut-être abstenus de gagner de l’argent sur le dos d’une Tunisie qui souffre.

Le coup est parti, diront certains. Un sacré coût, diront d’autres. Ne lésinant pas sur les moyens, l’Etat (pour rester sommaire) ira jusqu’au bout de son rêve et fera la fête jusqu’à… jusqu’à ce qu’il se mette à pleuvoir (voir vidéo).
Après la magie de la veille, nous voilà tombés en plein prosaïsme ! Voulant rompre avec tous les codes, nous sommes tombés en plein dans le grotesque.

Slogans stéréotypés, chorale, feux d’artifice… autant d’artifices qui en avaient trop l’air. Marzouki a fait un lâcher de ballons pour fêter la Constitution, Ghannouchi a fait une prosternation de remerciement, en signe de gratitude à cette force divine qui a fait oublier au peuple la violence, le vitriol et la chevrotine (voir vidéo). De l’ostentation de genres divers, mais dont l’effet est le même et dont le résultat est réussi : la catharsis. Même Mustapha Ben Jaâfar est devenu, comme par magie, sympathique aux yeux de tous. Le peuple est conquis de ses franges les plus crédules à son opposition la plus farouche. Des élus décédés, on brandira les portraits, mais en accolades chaleureuses on se fendra dans les bras de ceux dont le nom est un peu trop proche du crime (voir vidéo). Le Tunisien est de nature… « gentille ». Evidemment ! Aux oubliettes nos différends. Au diable les divisions. Nous avons enfin une Constitution !

Au lendemain du vote, après les liesses enflammées et les larmes de joies, en prenant le volant, je m’attendais à retrouver des conducteurs moins transgressifs et des piétons plus disciplinés. En allant au contact des gens, je m’attendais à les voir moins agressifs. En rencontrant des lycéens, je pensais ne pas avoir droit au bal des vulgarités, en croisant des passants, je pensais qu’au diable est passée la grossièreté. Que nenni! La crise tunisienne d’après-révolution est surtout une crise de valeurs et notre carence en éducation s’est accentuée depuis l’avènement de la liberté. N’est-ce pas fantastique d’avoir une Constitution comme « charte nationale », mais n’aurait-il pas été mieux d’avoir, avant et en bonus, pour tous les frais avancés, une charte de politesse ?!

Le Dîner de cons à l’ANC

Depuis quelques jours, l’ANC nous présente son show télévisé tous les soirs ou presque. Un spectacle désolant que suivent des Tunisiens auparavant déçus par le rendement faible de leurs élus et désormais affligés par leur implication pour le moins survoltée.
Depuis le début du vote du projet de la Constitution, que de clashs au sein de l’hémicycle ! Que de voix haussées, que de propos violents et que d’incivilité !

Ces députés, chargés de rédiger la Constitution, un code régulant l’Etat, gérant les affaires y afférentes et encadrant l’ensemble des citoyens, n’ont pas tous, et cela nous le savions de prime abord, les compétences « techniques » nécessaires. Cependant, que ces élus peinent à assurer leur propre gestion interne, à maîtriser l’ardeur de leur colère, à tâcher ne pas entacher l’image de l’institution qui est la leur et à partir d’elle l’image qui est la nôtre, cela est déconcertant.
Une Constitution écrite par des néophytes est, comme nous l’avons constaté depuis des mois déjà, laborieuse, lente et tâtonnante. Une Constitution écrite par des néophytes violents et inconvenants est une constitution dont le caractère suprême pourrait être mis à mal.

La Constitution est, par définition, « l’acte politique et la loi fondamentale qui unissent et régissent de manière organisée et hiérarchisée l’ensemble des rapports entre gouvernants et gouvernés ».
Or, violences verbales, agressivité par les gestes et attitudes irrespectueuses règnent entre les députés. Comment peuvent-ils donc gérer les relations entre les citoyens, eux qui peinent à gérer les relations entre eux ? Plus d’un clash a éclaté lors des dernières délibérations à l’Assemblée. Iyed Dahmani élu d’Al Joumhouri a été la cible de deux tentatives de violence suite à sa prise de parole lors du vote de la loi relative au dédommagement des victimes de l’ancien régime (vidéo).

Hier et suite à sa demande de traduction en français d’un article dont elle peinait à percevoir le sens, Karima Souid a été obligée de quitter l’hémicycle. La vice-présidente de l’ANC l’avait « agressée verbalement et humiliée» (comme l’a ensuite précisé Mme Souid), enfreignant au passage l’article 77 du règlement intérieur de l’ANC garantissant aux élus le droit d’être assistés en cas de besoin pour la compréhension de certains termes.

Dans cette ambiance tendue, baignée d’animosités et d’incivilités, peut-on produire un code de civilité à la noblesse et à la longévité incontestées ? Ces élus ne sont-ils pas en train de mettre à mal le prestige de l’Etat, un mal que ces mêmes députés incombent à l’expression jugée excessivement libérée de la presse d’après-révolution ?

Des plénières aux allures d’un « Dîner de cons », mais avec plus d’un François Pignon. Nous assistons devant nos postes à des propos décalés, à des propositions farfelues, certes drôles, mais terriblement affligeantes pour celui qui songe au prix auquel nous reviennent les élucubrations d’Azed Badi (vidéo), les soubresauts intellectuels de Sonia Ben Toumia (vidéo) et les fluctuations rythmiques de Mabrouka Mbarek.

Entretemps et entre deux prises de becs, la peine de mort est maintenue en Tunisie. Au nom de l’Etat de droit et de l’Islam dont les nobles valeurs sont inscrites dans l’article premier de notre Constitution, on n’abolira pas cette peine maximale mettant fin à la vie d’autrui !

L’accusation d’apostasie est, désormais, et depuis l’accord autour de l’article 6, interdite. Cependant, aucune procédure ni démarche sérieuse ne visera Habib Ellouze, celui qui a ouvertement incité au meurtre de Mongi Rahoui, « ennemi de l’Islam » comme il l’a qualifié.

L’accusation d’apostasie est certes interdite et cette interdiction a été constitutionnalisée, mais Jaber Mejri, pour avoir publié sur son compte Facebook des caricatures « anti-religieuses », demeurera en prison pour 7 ans. Ridha Grira, ancien ministre en prison continuera, quant à lui, son agonie lente et douloureuse en prison, malgré les appels à libération émis par de nombreuses associations. L’Etat de droit est en construction, mais peut-on garantir la notion d’Etat de Droit alors que les droits restent menacés et  l’Etat, légitimement, décrié?

Ce jour où mon pays a pris feu

17 décembre, Tunisie, trois ans après.

Pas la peine de planter le décor. Tout ici a planté !

Dans les rues, la pauvreté est de plus en plus visible. L’ambiance est morose malgré un soleil qui semble narguer, en chaque saison, ceux qui du feu ont puisé leur métamorphose, ont quitté leur coquille, mais se sont vite brûlé les ailes. Par le feu, Bouazizi s’est immolé, il y a trois ans. Un feu prométhéen pour conquérir la belle, un feu qui s’est éteint dans la moiteur des lendemains et une belle qui s’est révélée moins belle qu’elle ne semblait être.

Je ne parlerai pas de ce jour où l’avenir de mon pays s’est dessiné, plus envoûtant que jamais, aussi imprécis que peut l’être l’Histoire qui s’écrit et que les slogans que l’on scande.

De ce feu qui a échauffé les esprits, je ne parlerai point. De cette émotion qui nous a bousculés un certain soir de décembre, il n’est nul intérêt de parler.

L’héroïsme est aujourd’hui bien loin et les héros sont désormais d’un autre monde. Ne demeurent que les anti-héros. De nouveaux anti-héros suppléant les anciens gommés de l’Histoire à coup de Dégage et ne les dépassant qu’en médiocrité.

Sur les écrans défile leur bêtise : réunions, conseil, tables rondes, hémicycle, députés, langues déliées et langues fourchues, gueule de bois et esprits de plomb.

Les comparses envahissent la scène. Les répliques se dupliquent et l’on n’y perçoit plus que le vide qui a empli la scène politique.

Je ne parlerai pas du miroir qui, depuis trois ans, nous renvoie une nouvelle image de nous-mêmes. Nous étions habitués à nous voir lâches face à la dictature, dépourvus face à la torture, silencieux face aux abus, satisfaits avec les petites occupations, y mordillant, comme dans un os tendu, l’illusion d’une satisfaction divertissante.

Après avoir subrepticement aperçu le mirage d’une nouvelle image de nous-mêmes, plus héroïque, moins docile et plus consciente, nous revoilà confrontés à notre petitesse. Le miroir nous déforme-t-il ou avons-nous été dé-formés ? Le scénario a-t-il été revu, nous prenant de court ou tel il était, dès le départ, tout court ?

Le nœud était-il ainsi prévu ou avons-nous contribué à compliquer l’intrigue par notre mauvais jeu d’acteurs passifs, actifs virtuellement. Le virtuel a-t-il consumé notre énergie ? A-t-il éteint notre enthousiasme ? A-t-il fait de nous ce que nous ne sommes pas et nous a-t-il fait croire en un héroïsme dont nous sommes, en réalité, dépourvus ?

17 décembre, un jeune de Sidi Bouzid, démuni comme le sont beaucoup de jeunes de son âge, dans un acte d’héroïsme tragique a pris sa vie en main et y a mis le feu. Son corps s’est embrasé, le pays s’est embrasé avec.

Depuis, une conscience s’est éveillée, d’un réveil furtif. Mais depuis, les abus ont repris, des manifestations ont été réprimées, des jeunes ont été emprisonnés, des artistes ont été violentés, des libertés ont été brimées, des corps ont été atteints, des assassinats ont été perpétrés et le feu a de nouveau repris.

De ses flammes, ne s’est propagée qu’une froide étincelle qui nous rend insensibles au mal que l’on voit de nouveau. Insensibles aux signes de pauvreté qui emplissent les rues, aux ramasseurs de bouteilles en plastique qui errent à la recherche du piètre Graal, aux fouilleurs de poubelles, aux mains tendues quêteuses de pièces… Imperturbables face aux soubresauts d’une classe politique qui nous chevauche d’une manière régulière. Inquiets certes, mais d’une inquiétude molle.

En attendant, la gauche devient si maladroite, que même le plus adroit des citoyens y perd le nord.

En attendant, les nouveaux cabotins se barricadent dans leurs loges : gouvernant derrière les barbelés d’une Kasbah complètement dénaturée et célébrant, dans les cours du palais de Carthage, la révolution d’un peuple qui les maudit.

En attendant, la scène plonge de nouveau dans le flou. Une machinerie précise et experte tire les ficelles, les têtes changent, de nouveaux chemins se dessinent, feuille de route, vote, choix, consensus, Bouazizi, Ghannouchi, Essebsi, Jebali, Laârayedh, Jomâa. Rencontres, réunions, UE, ambassades, méchoui.

De la révolution, on fera un festival et du pays, on fera un cirque.

17 décembre, révolution de feu, de flou, de fous.
17 décembre et le show continue !

Et pourtant !

10 décembre, journée internationale des Droits de l’Homme. En Tunisie d’avant le changement, on nous aurait, en ce jour, parlé des exploits de Ben Ali dans ce domaine, de son dévouement pour ces nobles valeurs, de ses réalisations louables et de son action incommensurable.

Quelques changements après, la journée se fête à demi-mots dans une Tunisie mutée. Un événement qui ne sera qu’international, car à l’échelle nationale, nous n’avons rien à fêter !

Droits de l’Homme, un terme qui englobe plus d’une attente et qui évoque plus d’un abus. En Tunisie, avant la révolution, le terme gênait car il renvoyait à l’image d’un pays où les dérives étaient nombreuses et où pôle aux commandes, dirigeants satellitaires et citoyens avaient opté pour un silence assassin.

Seuls quelques-uns se sont évertués à dénoncer les abus, faisant des droits de l’Homme leur cheval de Troie, un moyen de percer dans la vie et de se faire connaître sur la scène internationale en apparence très regardante quant à de telles problématiques. Une reconnaissance dont certains ont fait un fonds de commerce susceptible de les propulser jusqu’au sommet du pays.

Bien qu’ils aient un mode de pensée ne correspondant pas à celui de tous et que l’islamisme politique semble avoir atteint ses limites, il est en ce jour réconfortant de voir les opprimés d’hier, ceux-là mêmes qui pâtissaient en termes de droits de l’Homme, propulsés au pouvoir.

Cependant, il est affligeant de constater que les opprimés d’hier sont les oppresseurs d’aujourd’hui. Que ceux qui, hors de la Tunisie, ont fait des droits de l’Homme leur métier sont ceux qui, une fois réinstallés dans le pays, les bafouent.

C’est sous Ali Laârayedh, le prisonnier dont Ben Ali a violé les droits, que plusieurs Tunisiens ont été tirés à la chevrotine. Que de mutilations restées impunies, justifiées pathétiquement et tombées dans l’oubli quelques temps après !

Et pourtant, manifester son mécontentement quant au pouvoir politique est un droit, se manifester en tant que citoyen en est un aussi.

C’est sous Samir Dilou, ancien militant brimé, actuel ministre des Droits de l’Homme, que des cas de torture ont été recensés, que des morts ont été enregistrées, que des abus se poursuivent dans nos institutions carcérales.

Et pourtant, pour y avoir passé des années, les islamistes au pouvoir connaissent les couloirs carcéraux, les caves du ministère de l’Intérieur et l’envers du décor.

Moncef Marzouki, établi en France des années durant et opposant notoire, préside, à ce jour, la Tunisie. Une reconnaissance de quelques 17000 électeurs qui fera honneur à sa carrière de militant (parce que militant, c’est avant tout pour certains, un métier). C’était, par contre, à lui de préserver cet honneur acquis au moyen des paroles libérées, du déshonneur des actions corruptrices.

Et pourtant, c’est bien ce militant des droits de l’Homme, aujourd’hui président de la République, que Violette Daguerre, présidente de la commission arabe des droits de l’Homme, interpelle depuis des mois et dans plus d’une déclaration, afin de l’exhorter à revoir de près les dossiers des anciens ministres de Ben Ali mis sous les verrous et dont certains sont souffrants comme c’est le cas de Ridha Grira.

C’est aussi sous Marzouki que Jabeur Mejri est en prison pour avoir manifesté son athéisme virtuellement. Amnesty international a, d’ailleurs, récemment mis en ligne une vidéo en sa faveur et où Marc Lévy, auteur français de best-sellers, a exhorté le pouvoir en place à reconsidérer son cas et à envisager sa libération.

Et pourtant, ce même Moncef Marzouki se dit disciple de Nelson Mandela et a fait un voyage coûteux, par ces temps durs, en Afrique du Sud, pour saluer la mémoire de ce grand Homme.
Qu’importe ! L’admirateur de Mandela a accordé hier sa grâce, en hommage à la symbolique de cette journée, à 79 prisonniers. Il avait, en avril 2012, libéré de la prison d’Ennadhour, un canari en cage.

La schizophrénie politique n’a pas fini de nous étonner. De l’asile politique à l’asile psychiatrique il n’y a qu’un pas : le pouvoir !

Traduction en anglais sur Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2013/12/tunisia-human-rights-abuses-repeated.html

Chronique d’une Tunisie en couleurs

Pour moi à qui on suggérait souvent d’écrire sur un sujet positif, d’aborder une lecture joyeuse de notre quotidien, il était important de fouiller parmi le flux d’informations de la semaine, ce qu’il y avait de gai à aborder. Mises à part les prouesses footballistiques du samedi, je n’ai rien trouvé! Alors j’ai décidé de faire de cette réalité monochrome, une lecture en couleurs. L’événement majeur de cette semaine aura été le livre noir publié par la présidence de la République au sujet de ceux qui ont fait la propagande du régime de Ben Ali. L’institution présidentielle s’inscrit avec la publication d’un tel ouvrage dans la lignée des « livres de couleurs », en l’occurrence le vert et le rouge ! Kadhafi, ancien président libyen, avait fait du vert, la couleur de son livre référence. Son ouvrage reproduisait, en effet, sa façon de voir le monde et le confortait dans sa position de leader. Mao Tsé-Toung, homme d’Etat chinois, avait fait du rouge la couleur de son livre emblème. « Le petit livre rouge » est le deuxième livre le plus vendu au monde après la Bible ; un livre où le leader chinois traçait les lignes directrices de toute une doctrine, un livre qui l’imposait en tant que guide suprême de son pays et de ses compatriotes. Moncef Marzouki a fait du noir, la couleur du dernier ouvrage de l’institution qu’il préside. Un livre entouré d’opacité, reproduisant l’état d’esprit et imitant le mode de réflexion d’un président qui, dès son premier discours, a opté pour la stratégie consistant à « diviser pour mieux régner ». La première intention a été atteinte au moyen de dichotomies de différents genres, la deuxième ne le sera probablement jamais. Encore un livre se distinguant essentiellement par sa couleur, une couleur hautement symbolique à une époque où la présidence de la République a trouvé sa vocation en l’annonce de deuils nationaux et en l’art de porter les cercueils des soldats tombés pour la Tunisie. Un livre qui sort, timidement, à une époque où le parti des lunettes rouge et vert, celui de Moncef Marzouki en l’occurrence, continue à voir du noir partout, à chercher des « éléphants roses », à courir tel un mauvais torero derrière une bête à abattre et qui s’acharne devant tout un pays qui se débat contre ses fantômes d’hier et les démons d’aujourd’hui. En Tunisie, chaque dirigeant avait conduit le pays selon une nuance de son choix : main rouge maculée de sang de l’ère pré-bourguibienne, bras mauve de l’ère de Ben Ali, couleur d’un égo national marqué d’ecchymoses, bleu caractéristique de la couleur d’un islamisme-traumatisme, d’un choc électoral ayant frappé de front un pays aux allures pourtant modernistes ! De bleu ils ont même teinté nos billets de banque ! Du prisme des couleurs, nous avons bien envie de supprimer des couleurs, mais ne nous resterait qu’un jaune-dents en faux sourire de ceux qui ont mangé tout notre pain blanc et qui croient avoir du sang bleu, en narguant tout un peuple avec leur révolutionnisme monnayable et en tirant à boulets rouges sur ceux qu’ils cataloguent comme les corrompus d’hier. Une histoire cousue de fil blanc dont l’issue est quasi prévisible et qui nous mènera à des rancunes non seulement sur le plan social, mais aussi au sein d’un corps de métiers de nature sensible et dont le pouvoir est de taille. En attendant, la noirceur continue à régner et notre président, super héros en cape-burnous noire, poursuit son chemin funeste de croque-mort, mettant sous terre au rythme de l’hymne national, ceux qui de leur sang ont honoré la Tunisie. La Tunisie a enterré aujourd’hui Youssef Dridi, soldat tombé au mont Chaâmbi, énième proie d’un terrorisme qui s’affirme à coup de mines, d’amputations et de morts. Par ailleurs, l’Egypte a enterré en ce même jour, Ahmed Foued Najm, grand poète de toute la nation arabe. Défenseur acharné des cols bleus, chantre d’une révolution culturelle, Najm a quitté cette nation en proie encore à l’inconnu qui la guette. L’œil rouge, la main jaune, le cœur noir… Qu’ils sèment le mal, en nous, ne germera que l’espoir.

Trois ans de révolution et nous avons notre Ben Laden !

Nous avions notre dictateur et nous voilà désormais pourvus d’un terroriste bien à nous. Un terroriste tunisien pur jus !
Un terroriste qui connaît la mosquée Al Fath et qui en connaît surtout les alentours, s’en évadant comme un prisonnier s’évaderait d’une prison sans clé. Attendu, gentiment, par la police aux abords du lieu de prière, notre Abou Iyadh s’en est enfui, bien méchamment.
Les islamistes au pouvoir l’avaient bien dit : cet homme est un danger pour la Tunisie. Ils auraient dit plus bas « alors laissons le rôder ».

Attraper Abou Iyadh, c’est comme attendre devant celui qui viendra « par derrière ». Ceci n’est pas de moi, bien évidemment car je ne saurai plagier le grand Laârayedh dont est cette expression, inventée ingénieusement pour décrire la débandade de l’ambassade des Etats-Unis. Les apprentis de notre terroriste national avaient alors manifesté, en douceur, aux portes de ladite ambassade, en n’omettant point de ramener échelles, bâtons et autres outils de manifestation pacifique.

Abou Iyadh, le terroriste tunisien, serait, selon certains, derrière l’assassinat d’un autre Tunisien et non des moindres : Chokri Belaïd. Il serait, encore selon eux, derrière l’image d’une Tunisie sanguinolente sur laquelle nous nous sommes réveillés un certain février. Derrière la cavalcade qui s’en est suivie au niveau de la scène politique nationale et au niveau sécuritaire.

Abou Iyadh serait, selon d’autres, celui qui a prévenu Belaïd, quelques jours avant son assassinat, qu’un attentat se préparait et que le pire était à venir. Il se serait ainsi dégagé de la responsabilité d’un acte criminel duquel on voulait l’inculper.

Abou Iyadh serait aussi selon le ministère de l’Intérieur, celui qui a orchestré les attentats du Chaâmbi. Celui qui a causé la mort de dizaines de soldats partis pour défendre la patrie et partis comme sans défense, sans gilets pare-balles, sans équipement de pointe, décimés par des mines que les acolytes d’Abou Iyadh auraient semées.

Abou Iyadh, il aurait tellement sévi que l’on finirait par croire qu’il serait, à son tour, un jour, indemnisé, parmi la liste des extrémistes religieux qui le seront bientôt, grâce à l’indigne fonds de la dignité.

Au lendemain du vote de cette loi et alors que les Tunisiens se déchaînaient, sur la toile cela va sans dire, on évoque l’arrestation d’Abou Iyadh. De quoi faire oublier la pilule mal avalée de la veille. Coup de génie ! Américain, américain mais en Libye, selon Reuters qui relaie l’information selon la TAP. Coup de génie ! Abou Iyadh serait arrêté et le doute persiste encore. Abou Iyadh lui-même ne sait pas avec certitude s’il a bel et bien été arrêté ou pas, à en voir les cafouillages de part et d’autre. Ni du côté libyen, ni du côté américain ne viendra la confirmation. L’information en question a été démentie par l’ambassade des Etats-Unis en Tunisie et par de nombreuses sources sécuritaires libyennes.

Notre Ben Laden national aurait, comme son père spirituel, été arrêté par les ricains à un timing des mieux choisis. Coup de génie, vous disais-je ! De quoi éclairer le bilan terne d’un Laârayedh sur le départ. De quoi alléger la liste des tâches à éliminer d’un Mehdi Jomâa qui attend, depuis quelque temps déjà, sur la ligne d’arrivée d’une course au poste, au départ de laquelle il ne figurait pas.

Abou Iyadh, mon Abou Iyadh, notre Abou Iyadh ! De combien de malheurs on t’aura accablé ? De combien de malheurs nous as-tu accablés ? Qu’as-tu fais au pire ? Tué quelques Tunisiens ? Terrorisé tout un pays ? Tu nous as, tout de même, fait oublier, un jour durant, le vol, le viol que nous avons subi une certaine nuit de 29 décembre, quand une centaine d’élus ont voté pour notre ruine, pour une loi d’indemnisation qui a dépourvu notre opposition, alors absente en majorité, de toute dignité.

Abou Iyadh ne vous inquiétez guère, comme tout bon terroriste, un jour vous serez peut-être indemnisé.

P.S. Meilleurs vœux à tous ceux qui lisent mes chroniques, mais qui n’aiment pas. A tous ceux qui aiment et qui commentent et à tous ceux qui aiment et ne commentent pas. A sahibolhimar qui m’a écrit un jour en commentaire « Ines, je t’aime ! Pour de vrai et j’aime tout ce que tu écris » et à Abel Chater qui m’a adressé cet énième commentaire de « désapprobation » : « Encore cette photo en noir et blanc, pour cacher ses allures noirâtres !». Mes vœux les meilleurs à tous ceux que je connais, à tous ceux qui se reconnaîtront, à ceux qui me connaissent désormais et que je ne connais pas.