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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Une autre jeune fille violée par des policiers !

Une fille a été violée par des policiers. Oui, cela a un air de déjà lu. Non, cela ne concerne pas la Tunisienne Meriem, défendue par des dizaines de militants des droits de l’Homme et soutenue par des centaines de citoyens, au moins. Les faits ne se sont pas déroulés à la banlieue tunisienne de Aïn Zaghouan, mais à Paris, au 36 quai des Orfèvres, exactement.

Le scénario rappelle à s’y méprendre les faits de la série policière éponyme. Dans la nuit du 23 avril, Emily S., une touriste canadienne, a quitté la bâtisse historique de l’Ile de la Cité en pleurs. Quatre policiers de la Brigade de Recherche et d’Intervention l’auraient violée dans les bureaux de la prestigieuse institution. Très vite l’affaire s’ébruite. On évoque le consentement tacite de la fille qui a accompagné les policiers du bar d’en face à leurs bureaux. On évoque son comportement au même bar, depuis quelques jours. Comme justifié, ce qui pourrait être un crime devient plus banal.
Des extraits dévoilés du procès-verbal relatif à l’affaire font état d’un intérêt pour la personnalité de la plaignante, un intérêt qui pourrait être qualifié de bien orienté. Evoquant une sexualité très libre, ledit PV dresse un portrait de la jeune fille violée en en faisant une sorte d’«élément à la décharge des prévenus accusés de viol », lit-on dans l’Express. Un procès verbal qui n’est pas sans rappeler un procès moral fait à la violée tunisienne Meriem qui a été, un certain temps, accusée d’avoir eu une attitude contraire aux bonnes mœurs. Cette accusation portée à la jeune Tunisienne violée a été un point crucial dans l’internationalisation de son affaire. Sensibles à l’injustice qu’elle a subie, militants, avocats et journalistes français s’intéresseront, de très près, à son dossier.

La jeune tunisienne a pu, à peine l’affaire bouclée, partir vivre en France. Elle a pu bénéficier du soutien d’un avocat français, de l’appui d’associations françaises de renom et d’une prise de relais médiatique, afin de présenter l’horreur vécue par une femme arabe outre-Méditerranée. Meriem se fera éditer un livre en France dans lequel elle évoquera ce qu’elle a vécu. Sur les plateaux français on s’indignera de ce que peut être le fait d’être abusée par ceux qui sont censés être les garants de la sécurité de tous. On criera à l’horreur quant au fait de se retrouver quelque peu salie alors qu’on est une victime.

La France vit, depuis quelques jours, des faits similaires qui se sont déroulés, de surcroît, au sein même d’un établissement réputé pour sa rigueur. La touriste canadienne Emily S. est repartie dans son pays, quelques jours après avoir été écoutée par la police. Pour elle, point de plateaux, point de livre pour l’instant, pas de carte de séjour proposée, pas d’associations de renom pour la soutenir et très peu d’émoi autour de son affaire, hormis quelques articles et reportages laconiques dans les JT.
Le soutien à la fille violée par des policiers français viendra peut-être des militants tunisiens des droits de l’Homme. Des avocats tunisiens s’empareront, qui sait, du dossier. Notre journaliste national, Naoufel Ouertani, invitera, peut-être, la violée, comme l’ont fait des journalistes français pour notre violée à nous, devenue, depuis, la leur. Des maisons d’édition tunisiennes inviteront, peut-être, Emily S. à écrire un livre. Le droit de séjour sur nos terres lui sera peut-être accordé… Non ! L’affaire restera en France, sa gestion ne dépassera pas les frontières de l’Hexagone.

Meriem Ben Mohamed, comme Amina Sbouï, a trouvé refuge en France. Une France qui met sur les devants de sa scène médiatique les limites de notre système social et judiciaire quant à l’exercice des libertés et les abus qui sont constatés dans ce contexte. Une France qui a pourtant, comme nous, ses propres travers. Pourquoi les militants des droits de l’Homme sont-ils sélectifs dans leur militantisme, intéressés, comme exclusivement, par les affaires des autres ? Des questions se posent, à voir de près les financements autour de certaines ONG, à voir l’intérêt accru pour certains dossiers médiatisés et prenant une dimension internationale, à voir des principes qui deviennent un fonds de commerce.

La France a été frappée par un mal similaire au nôtre, celui d’une délinquance policière. Même si le viol ne serait pas avéré, il se suffirait, comme preuve, du fait d’avoir introduit une étrangère sur le lieu de travail. Ce n’est pas l’unique mal similaire au nôtre que vit la France. La France connaît la crise, la France connaît la présidence contestée, la France connaît le mal-être journalistique, la France connaît les lourdeurs administratives, la France reconnaît les limites de ses députés. Et à ces limites, une solution a été, partiellement, trouvée : des élus iront faire des stages en entreprise pour mieux légiférer, a-t-on décidé il y a quelques jours. Au lieu d’importer nos dérives, en voilà une initiative que la France devrait nous exporter ! Cependant, elle serait dure à appliquer ; car, pour certains de nos élus, un stage ne suffira pas, toute une éducation est à refaire…

La France a répondu présente à Mehdi Jomâa

Lundi 28 et mardi 29 avril 2014, Mehdi Jomâa, chef du gouvernement tunisien accompagné d’une délégation ministérielle, ont entrepris un voyage officiel en France. A l’arrivée, les attentes étaient importantes et, au retour, les retombées le sont aussi. C’est ce qui a été annoncé lors des différents points de presse organisés et tenus par M. Jomâa, ses ministres et leurs interlocuteurs français. Qu’en est-il de cette visite et qu’en sera-t-il des promesses qui y ont été accordées ?

L’Histoire de la Tunisie est marquée par trois phases : près de huit décennies de lutte sanglante contre la colonisation, environ  trois décennies de lutte passive contre la dictature et trois ans contre les dérives de l’islamiste rampant et son corollaire, l’extrémisme religieux. La France était l’objet de la lutte première de la Tunisie. Elle a été, d’une certaine manière, un soutien à la seconde. Quant à cette troisième phase, la France a visiblement opté pour une position de soutien.

Telle est la volonté exprimée, tour à tour, par Manuel Valls, premier ministre français, par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, et par François Hollande, président français. Outre leurs projets de vacances potentielles dans nos contrées, les dirigeants français ont avancé des propositions selon lesquelles la France entamera une phase de soutien active à notre pays. Car en l’absence d’un sursaut économique réel, notre démocratie naissante, quoique flattée par les démocraties bien mûres, est vouée à l’échec. Conscient de cette condition de taille, Mehdi Jomâa a entrepris ce voyage, consciente de notre besoin et de ses retombées, la France a répondu présente.

Plusieurs points d’accord ont été trouvés quant à des collaborations de genres divers entre la France et la Tunisie. Les plus importantes porteront sur le volet économique. Pierre Ghattaz, président du MEDEF, a, en effet, évoqué « la volonté des entreprises françaises de renouveler leur soutien à la Tunisie ». Se voulant rassurant, il a annoncé que les entreprises françaises n’envisageaient pas de quitter la Tunisie, mais souhaiteraient y investir davantage. Le regain de confiance des entreprises françaises en la Tunisie a été rappelé aussi par Noureddine Zekri, secrétaire d’Etat chargé du développement et de la Coopération. Sont à l’ordre du jour donc des projets d’envergure tels que l’arrivée en Tunisie du leader français de la sécurité Thalès, de projets nouveaux du groupe Auchan et de la banque française Société générale. Des représentants de ces deux dernières sociétés ont, en effet, rencontré Mehdi Jomâa, à l’ambassade de Tunisie.

Secteur annexe aux répercussions importantes, aussi bien sur le plan économique que social, la coopération en termes de technologies et de coopération universitaire a été un des points dans le cadre desquels des efforts seront déployés du côté français. C’est ce qu’a affirmé Taoufik Jelassi, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et des TIC. La Tunisie mettra en place, comme il l’a annoncé, le DSI de l’Etat qui regroupera les différentes composantes du système d’informations de l’Etat et qui sera le coordinateur général  du secteur des technologies en Tunisie. Par ailleurs, a été annoncée, en marge de la visite officielle de Mehdi Jomâa en France, la création d’une « ville du savoir » dans les environs de Tunis. Composée de plusieurs campus universitaires à l’américaine, celle-ci sera réalisée, dès 2015, sur un terrain de 40 hectares, dans le cadre d’une coopération entre Paris Dauphine et le groupe Mabrouk.

Par ailleurs, et sur le plan local, la polémique autour de l’arrivée d’Israéliens en Tunisie a atteint son apogée avec notamment une motion de censure signée par quelques élus afin de sanctionner les ministres l’ayant autorisée. C’est dans ce contexte très délicat que Mehdi Jomâa ainsi qu’Amel Karboul, ministre du Tourisme, ont tenté de réanimer un secteur souffrant de trois ans d’insécurité et de soubresauts politiques déstabilisateurs. Rassurer les juifs, c’est ce qu’a voulu faire Mehdi Jomâa lors, notamment, de son intervention, ce matin du 29 avril sur Europe 1. « Les juifs venaient avant la révolution, pendant la révolution et sont les bienvenus après la révolution pour faire leur pèlerinage », a-t-il en effet déclaré.

En outre, le chef du gouvernement, dans une initiative assez décalée et quelque peu improvisée s’est rendu, hier, entre deux rendez-vous, au quartier de Belleville, réputé pour être le QG des juifs tunisiens de Paris. Ce qu’il a qualifié de « moment agréable » a été perçu par quelques représentants de la communauté juive comme une attention particulière à leur égard. Notons, toutefois, un hic important : plusieurs médias tunisiens ayant fait le voyage pour couvrir la visite parisienne de Mehdi Jomâa n’ont pas eu vent de cette virée, quoique présents à toutes les étapes de son séjour parisien. Dans un souci de communication efficace et transparente, dans un souci d’équité envers ceux qui ont fait le déplacement, il aurait été meilleur que Mehdi Jomâa et ses troupes ne fassent pas subjectivement le tri parmi les journalistes, faussant au passage la route aux autres.
Une omission dira-t-on, une erreur peut-être, et non l’unique. Des cafouillages, il y en a eu lors de cette visite ; subis essentiellement par les journalistes présents. Alors que le programme de la visite mentionnait une réception à l’ambassade en présence de chefs de médias, un des représentants de l’ambassade de Tunisie en France annonce clairement aux journalistes tunisiens que cette soirée n’est pas inscrite dans leur programme. Invités à rejoindre leur hôtel, les représentants de la presse tunisienne ayant fait le déplacement jusqu’à Paris, se verront avancer l’argument : seuls les journalistes français sont concernés. Au bout de tractations ayant duré une journée entière, c’est Nabil Ben Hadid, chargé des protocoles au sein de la présidence du Gouvernement et  en remplacement visiblement à Abdesselem Zebidi, qui accordera aux journalistes tunisiens le droit d’accéder à leur ambassade le temps d’une soirée mondaine.

La soirée de l’ambassadeur, un des points d’orgue de la visite de Mehdi Jomâa à Paris, a vu la participation de plusieurs personnalités de renom, de France et de Tunisie. Y assisteront des artistes plus ou moins connus, controversés comme Nadia El Fani, appréciés comme Michel Boujnah. Des hommes d’affaires et des ministres, y prendront part également. La soirée aura permis à beaucoup de découvrir l’épouse de Mehdi Jomâa qu’on aura vue pour la première fois. Cependant, alors qu’elle était sur le point de répondre à nos questions, le chef du gouvernement lui dit qu’elle ferait mieux d’éviter. « Je préfère qu’elle ne soit pas exposée, ni elle ni les enfants », nous déclarera-t-il. « Ca sera perçu comme un mauvais point pour la liberté de la femme », rétorquera en souriant Héla Jomâa. On n’en saura pas davantage sur celle que beaucoup parmi l’assistance abordent avec familiarité et sympathie. Par ailleurs, une autre épouse sera également remarquée, lors de cette soirée : Selma Fekih, épouse de l’ambassadeur controversé, Adel Fekih, réputé pour sa nomination politique à la tête de notre représentation diplomatique en France. Celle qui se présente à nous comme « l’ambassadrice » veillait depuis le matin sur les moindres détails concernant la soirée. Attentive à la décoration au point de la prendre pour la décoratrice, elle affirme à Business News son engagement pour la promotion de la culture tunisienne et rappelle, dans ce sens, ses actions entreprises en collaboration avec des associations de Tunisiens de France.

De Abdou Diouf, président de l’Organisation internationale de la Francophonie, à François Hollande, président de la France, le maître-mot, lors de cette visite officielle de Mehdi Jomâa et de ses troupes sera le soutien à la Tunisie. Au-delà des promesses, des projets annoncés et non encore réalisés, des déclarations officielles et de celles officieuses prononcées entre deux petits-fours à l’ambassade de Tunisie, la France et les Français dépasseront-ils le discours affectif pour aller vers un soutien effectif chiffrable ?

La communication par tweets et Instagram d’un gouvernement décontracté

Il fut un temps où les médias étaient le seul moyen pour les politiques de communiquer avec les citoyens. Hormis les rencontres directes peu nombreuses, occasionnelles et protocolaires, un ministre, ça ne se croisait pas au coin de la rue ou très rarement. En Tunisie du moins. Les temps ont changé et avec l’apogée qu’atteint l’utilisation des réseaux sociaux en tous genres, un ministre ça aime, ça partage, ça twitte et ça instagram. Finis les discours guindés et les attitudes calculées à l’avance. Désormais, un chef de gouvernement, ça plaisante, ça improvise, ça marche dans les rues de Paris et ça fait son jogging le matin. Décryptage d’une communication politique qui se démocratise.

 

En Tunisie, l’usage qu’on faisait de la communication politique se limitait à la préparation minutieuse des discours et de l’art de les dire. Des théories revues par nos technocrates qui, arrivés au pouvoir, ont donné à l’Etat une dimension autre. Décontraction, voilà le maître-mot apparemment pour ces gouvernants jeunes aux commandes de la Tunisie depuis peu.
Plutôt commencer par elle, tant elle a été pionnière dans l’affaire : Amel Karboul. Ministre du Tourisme, experte en communication, elle a réussi à faire parler d’elle, dès son arrivée dans le gouvernement. Son « let’s rock the boat » rédigé, le 30janvier 2014, sur le livre d’or de la Fédération tunisienne des Agences de voyage et de Tourisme, avait surpris par sa légèreté et son « exotisme ». Ses tweets où elle évoque son activité ministérielle avaient étonné. Son compte Instagram est, quant à lui, depuis quelques jours, scruté de près, suscitant, à la fois, indignation et admiration.

Quels que soient les positions et les arguments de chacun, le résultat est bien là : Amel Karboul a réussi à faire parler d’elle. Pourtant, deux affaires politiques ont été enclenchées à son égard. La première concernait l’arrivée d’Israéliens à bord d’un bateau de croisière et empêchés d’entrer sur le territoire tunisien. L’autre est encore en cours et concerne une autorisation accordée conjointement par Ridha Sfar, ministre délégué chargé de la Sûreté et par la ministre du Tourisme.
L’impact des deux affaires n’aura pas affecté l’image d’Amel Karboul, quoique les faits reprochés soient de nature très délicate. Sa relation avec Israël, voilà un reproche persistant depuis le passage de l’actuelle ministre devant les élus de l’ANC, en janvier 2014.

Le gouvernement a visiblement préféré éviter d’entrer dans la polémique lancée par des députés à la suite de la fuite du document « incriminant », selon eux, Amel Karboul et Ridha Sfar.
Mehdi Jomâa ainsi que la ministre du Tourisme ont annoncé qu’ils acceptaient que soient auditionnés à l’ANC les concernés, ne donnant ainsi aucune raison à l’affaire d’intéresser une opinion publique se focalisant, en général, sur les polémiques.
A Paris, Mehdi Jomâa, comme ses ministres, opteront pour un discours certes décontracté, mais bien étudié. S’en dégage une « positivité » qui se veut engageante camouflant ainsi les affaires d’ordre politique qui pourraient rebuter quelques-uns si on les ajoute à la difficulté économique tunisienne persistante.
Une évidence que Mehdi Jomâa met en application. En atteste son discours au vocabulaire volontairement décontracté, son attitude oscillant entre légèreté et rigueur et ses clins d’œil à ses collaborateurs.

Hier, lors de sa conférence à l’université Paris Dauphine, le chef du gouvernement, dira en invitant ses ministres à répondre aux questions de l’assistance, en relation avec leurs secteurs d’activité, qu’il ne veut pas que ceux-ci s’habituent à la présence passive. Il avouera, par ailleurs, avoir « posé une colle » aux gouverneurs en leur demandant, lors d’une réunion, de traduire un terme qu’il avait présenté comme se rattachant au domaine économique, alors qu’il ne l’était vraiment pas, selon ses propres dires. Le terme en question était résilience, cet art de se sortir grandi des situations difficiles.

Résilience ! Malgré la crise aiguë par laquelle passe la Tunisie, une crise aussi bien politique qu’économique, le rajeunissement dans la manière de faire, reflet de la manière d’être de nos nouveaux gouvernants, innove, percute et maintient presqu’intact le préjugé favorable qui leur a été accordé. Demeurent, tout de même, sceptiques quelques-uns, quant à l’attitude, frileux d’autres, quant à son efficacité. A voir ce qui se passe ailleurs : les attitudes décalées d’un Barack Obama hamburger à la main, d’un Dalai Lama actif sur Twitter, du pape François qui rejoint Instagram, on ne peut que se dire que nous sommes dans l’air du temps, si ce n’est pas le cas de tous les Tunisiens, c’est du moins celui de Karboul et de ses acolytes 🙂

Diplomatie boiteuse et citoyens en danger

Six jours que le premier secrétaire de l’ambassade tunisienne en Libye, Laâroussi Gantassi, est kidnappé, 35 jours que l’agent de la même ambassade, Mohamed Ben Cheikh, l’est aussi. Sur la toile et côté citoyens internautes, il y a eu plus d’engouement pour le décès de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez que pour le sort des deux Tunisiens aux mains de ravisseurs, à ce moment-là, inconnus. C’est qu’en apparence, l’intérêt de la blogosphère tunisienne semble porter davantage sur la littérature, sur l’écrit et ceux qui s’y sont illustrés. Une déduction qui s’avère fausse à voir la réaction du même network à la mort, un jour après, de Habib Boulaâres, écrivain de qualité dans une Tunisie visiblement très sélective.

Qu’importe ! L’intérêt posthume des Tunisiens ne rendra pas au pays ses créateurs décédés et ne saura rendre à la littérature tunisienne une gloire qu’elle a toujours peiné à avoir, même sur le plan local. L’intérêt aux Tunisiens kidnappés est, en revanche, susceptible de les ramener vivants car la mobilisation populaire peut, dans de tels cas, fonctionner comme un moyen de pression sur les ravisseurs. Oui, l’intérêt des Tunisiens s’est porté, depuis la nuit du dimanche 20 avril, sur le dossier des kidnappés, mais la manière était biaisée et pervertie. La vidéo, diffusée par les ravisseurs sur la toile a fait le buzz en Tunisie. Mais un buzz imprégné de voyeurisme et d’inconscience.

Ce qui était escompté par la diffusion de ladite vidéo a été atteint. Le partage a dû permettre de faire parvenir le message au président tunisien Moncef Marzouki, supplié par le kidnappé Mohamed Ben Cheikh, d’agir pour sa libération. Peut-être voulait-on qu’une pression populaire s’exerce sur le président, à travers des Tunisiens qui seraient touchés par les larmes du père de famille kidnappé ? C’était sans compter sur la mémoire courte du tunisien dont l’engouement n’a duré que le temps d’un partage sur Facebook. C’était sans compter sur un Moncef Marzouki habitué, désormais à la pression, aux larmes, aux supplications, aux morts et aux funérailles.

Peut-être pouvait-on compter sur notre diplomatie ? Certes celle-ci a été frappée de plein fouet par les déboires de son chef par le passé, Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi. Mais l’arrivée d’un Mongi Hamdi à sa tête récemment avait rassuré l’opinion publique, comme cela a été le cas pour d’autres ministères passés aux commandes des technocrates. C’était sans compter sur un savoir-faire, visiblement, en déperdition. « Diplomatie », un terme chargé de sens, connotant à la fois la noblesse d’un corps de métier et l’habileté dans la gestion des affaires difficiles. Le kidnapping de deux Tunisiens travaillant dans une représentation diplomatique tunisienne est une affaire difficile.

L’affaire est difficile, puisque la Libye notre voisine géographiquement, connaît depuis sa révolution un hiatus alarmant entre ses structures gouvernementales nouvellement mises en place et les milices et autres groupuscules y ayant proliféré. Les relations tuniso-libyennes sont sur un plan officiel calmes et maîtrisées. Officieusement, le terrorisme les a entachées. On évoque, à ce jour, la détention de deux libyens potentiellement impliqués dans les incidents d’Errouheya. Celle-ci serait la raison pour laquelle les ravisseurs ont opté pour le rapt des deux Tunisiens, comme moyen de réclamer la libération des leurs. Ils avaient donc, dans un premier temps, kidnappé Mohamed Ben Cheikh, qui s’est avéré être non pas un diplomate, mais un employé local au sein de l’ambassade tunisienne en Libye. Ils auraient, alors, selon des sources diplomatiques, décidé d’agir d’une manière plus virulente et donc plus remarquée, en ciblant le premier secrétaire de la même ambassade.

La Tunisie n’a pas été la seule à pâtir de tels agissements. Le meurtre de l’ambassadeur américain sur les territoires libyens, lynché par une foule en furie, en septembre 2012, est encore vif dans les pensées, tant ses retombées en termes stratégiques, ont été grandes. Il a été déterminant dans la politique libyenne et la politique des Etats-Unis vis-à-vis de celle-ci. L’ambassadeur de Jordanie avait à son tour été kidnappé, le 15 avril, soit quelques jours avant Laâroussi Gantassi. Le chef de la diplomatie jordanienne aurait été, selon Reuters, enlevé en réaction à l’emprisonnement à vie d’un libyen du nom de Mohamed Saïd Al-Doursi, condamné pour avoir tenté de faire exploser l’aéroport de Amman en 2004. Le 14 avril, c’est une employée locale de sécurité à l’ambassade des Etats-Unis à Tripoli qu’on a tenté de kidnapper. Celle-ci a pu échapper à ses ravisseurs, peu de temps après. En janvier, cinq diplomates égyptiens en fonction en Libye ont été détenus pendant deux jours par une milice libyenne dont le chef a été arrêté en Egypte.

C’est visiblement ainsi que se gèrent, désormais, les litiges libyens, depuis que le chaos a empreint la gestion du pays et de ses relations extérieures. Suite à la démission du premier ministre libyen Abdullah Al Thinni, la Libye avait annoncé, le 16 avril, que des mesures allaient être prises pour que soit renforcée la sécurité des diplomates étrangers en poste en Libye. Mais, la Tunisie, qu’avait-elle fait pour protéger les siens ? Pourquoi l’ambassadeur n’avait-il pas pris ses dispositions pour protéger ses employés ? Des sources diplomatiques nous informent que cela fait un moment que l’ambassadeur tunisien en Libye disait avoir la situation en main, à chaque fois que, de son ministère de tutelle, on lui posait la question quant aux risques encourus par les agents de notre représentation en Libye. Selon des sources diplomatiques, 12 agents de sécurité dépendant du ministère de l’Intérieur travaillent à l’ambassade tunisienne en Libye pour assurer la protection du personnel. Ces 12 agents ont, cependant, selon les mêmes sources, été affectés à des tâches administratives. La défaillance de l’ambassadeur de Tunisie en Libye est pointée du doigt. Son éventuel attachement au parti islamiste Ennahdha, l’est aussi. Le nom de Ridha Boukadi est en effet, parmi la liste des ambassadeurs au background partisan dont on voudrait se séparer.

La diplomatie tunisienne est un des secteurs qui ont été affectés par les nominations partisanes, les remous qu’elles ont suscités auprès de l’opinion publique et l’impression négative données aux pays étrangers quant à de telles pratiques. En témoignent, au vu de l’avancement des choses et de la gestion du premier cas de kidnapping puis du deuxième, le degré zéro de communication pratiquée et la gestion de crise adoptée par notre ministère des Affaires étrangères. De la part dudit ministère, les déclarations se suivent et se ressemblent. Dévoilant en partie l’avancement des négociations et la nature qu’elles prennent, on y annonce ouvertement que la Tunisie n’acceptera pas de chantage, elle sera, cependant, ô combien favorable à des changements, à plus d’un niveau !

Pensées aux Tunisiens malmenés de par le monde, sans soutien aucun ou presque.

A lire également : Soutien à Lâaroussi Gantassi et Mohamed Ben Cheikh, sur la toile

Rencontre avec Néji Bghouri, de nouveau président du Syndicat national des Journalistes tunisiens

Néji Bghouri a été élu, dimanche 19 avril 2014, président du Syndicat national des Journalistes tunisiens. Sept représentants de sa liste « L’Union de la Profession » seront parmi les neuf membres constituant le bureau exécutif dudit syndicat. A Business News, Néji Bghouri a accordé cette interview dans laquelle il revient sur le putsch l’ayant destitué, par le passé, de la présidence du même syndicat, sur  sa position quant à la HAICA et sur sa vision de la représentativité d’un secteur en pleine mutation.

La présidence du SNJT, une expérience que vous avez connue  et qui s’est terminée d’une manière peu commune. Comment évaluez-vous ce passage assez court par une fonction qui était visiblement très délicate ?

J’avais été élu, en 2008, premier président du Syndicat des journalistes. Il y avait alors beaucoup de problèmes avec les gouvernants. Le conflit avait atteint son paroxysme quand on est venu au SNJT nous proposer de publier un communiqué dans lequel on soutiendrait la représentation de Ben Ali pour les élections de 2014. Dans le bureau élargi, la majorité était favorable et une minorité s’y était opposée. Je faisais partie de cette minorité-là. J’avais alors exercé mon rôle d’une manière non-démocratique et j’avais bien fait de le faire. En réponse à cette requête, j’avais, à l’époque, publié un communiqué dans lequel j’annonçais que nous n’allions pas soutenir Ben Ali, car nous sommes une profession libre et indépendante.

Les choses avaient alors empiré, au point que, peu de temps après, il y a eu un putsch. Le 15 août 2009, exactement, et le bureau entier avait ainsi été destitué. Ce putsch était une suite à cette décision, mais aussi au rapport du 3 mai 2009 dans lequel nous avions fait un bilan pour le secteur et où étaient répertoriées toutes les difficultés qu’il connaissait. On y avait accusé le pouvoir et le clan des Trabelsi d’être une entrave à notre travail en tentant de mettre mainmise sur le secteur (le cas Assabah en était un exemple). Tout ceci avait suscité la colère du pouvoir qui avait décidé, alors, de nous destituer. Une pétition de retrait de confiance avait été lancée, une pression a été faite sur des membres du bureau pour les pousser à démissionner, un congrès extraordinaire avait été tenu et d’autres personnes avaient pris notre place.

Quelles leçons avez-vous tirées de ce bref passage par la présidence du SNJT que vous présidez désormais ?

Le SNJT, je l’ai d’abord intégré en étant jeune journaliste. Dans les vingtaines de mon âge je suis passé par cet enthousiasme par lequel passent certains confrères, en ce moment, dans leur manière de raisonner pour le secteur de la presse. J’avais attrapé le virus du métier de journaliste. J’avais renoncé pour cela à beaucoup de choses importantes et j’ai fait beaucoup de sacrifices. J’ai ainsi appris que s’enthousiasmer ne suffit pas et qu’il faut avoir une vision claire et convaincante. L’expérience est très importante pour la gestion du syndicat des journalistes et celle que j’ai acquise à ce poste m’aidera. Que l’on se trompe, que l’on se soit corrigé, que l’on ait essayé est, en effet, très bénéfique.
Nous devons travailler de telle sorte que les portes s’ouvrent devant nous, le jour où nous sommes contraints de frapper dessus. Le syndicat des journalistes ne peut avancer seul, en étant attaqué de part et d’autre. C’est pourquoi nous devons choisir nos alliés. Nous ne devons pas être en situation de conflit avec les patrons de presse, car on peut avoir à négocier avec eux concernant certains dossiers et il faut privilégier dans ces contextes le consensus aux conflits.

Comment pensez-vous qu’il est possible d’aider le journaliste dans sa lutte quotidienne pour l’information et pour la préservation de ses droits ?

Un journaliste qui peut aspirer à un apport de qualité est un journaliste qui jouit de ses droits, qui est payé décemment et qui travaille dans de bonnes conditions. Les journalistes jouent un rôle important dans la société, ce sont des cadres dans ce pays et ils ont un prestige qui doit refléter la grandeur de ce rôle. Ceci ne peut être fait dans des entreprises en mauvaise santé financière et, dans le bon intérêt des journalistes, les entreprises médiatiques doivent être florissantes. Je suis pour que l’on soutienne les entreprises pour l’obtention de la publicité publique, mais j’exige que celles-ci s’engagent à améliorer la situation des journalistes selon certaines conventions.

Je n’irai pas jusqu’à exiger que les revenus de la publicité soient partagés en partie avec les journalistes. Mais je pense que des parties de  revenus pourraient être versées à des caisses de solidarité qui seront utilisées en cas de besoin par des journalistes en difficulté. Certains journalistes vivent, en effet, dans une situation de précarité extrême, n’arrivant même pas à se soigner en cas de besoin, en l’absence d’une couverture sociale. C’est pourquoi la solidarité doit être de rigueur entre les différents corps de métier. Sans renoncer à nos droits et à notre indépendance, nous devons œuvrer pour le bien du secteur en collaboration avec ses différents acteurs.

Comment voyez-vous le travail du SNJT dans l’avenir ?

La liberté de la presse pour laquelle nous bataillons quotidiennement, n’est pas un acquis qui profite aux journalistes uniquement. C’est un droit et non un luxe, un atout vital pour notre secteur et qui profite à toute la société. S’il n’y a pas de liberté de presse, le politicien ne peut pas faire parvenir son message d’une manière correcte. Le journalisme est, en effet, l’espace réel où se concrétise la réalité politique. La société civile doit donc percevoir l’importance du soutien qu’elle doit apporter au SNJT dans sa lutte pour la défense de la liberté de la presse et pour sa garantie dans notre pays.

Beaucoup de candidats ont évoqué l’évolution du syndicat vers une union des journalistes. Une telle ambition passe par une loi afin que les journalistes aient un droit de regard sur la profession et sur l’accès à elle, à travers notamment l’octroi des cartes de presse et la publicité. Comment aspirer à faire passer un projet aussi ambitieux comme l’union nationale des journalistes, sans qu’il n’y ait de consensus avec les patrons de presse qui auraient compris au préalable que leur intérêt est d’être de notre côté? Sans un syndicat fort et bénéficiant d’une bonne réputation auprès de la société civile, comment pouvons-nous mettre en place un lobbying pour faire passer, aux yeux de l’Assemblée nationale, une loi aussi importante pour le secteur? Oui, nous sommes tous d’accord pour le diagnostic que l’on fait pour le secteur. Oui, le syndicat est affaibli, oui le syndicat a fait perdre des opportunités aux journalistes, oui la situation du secteur est très fragile, oui la liberté d’expression est menacée, en attestent les attaques qu’a subies le secteur sous les gouvernements Laârayedh et Jebali. Cela relève d’un constat des faits, d’un diagnostic autour duquel nous sommes unanimes, mais quelles sont les solutions ? A mon avis, sans un bureau syndical fort et mûr, un bureau où chaque action est bien étudiée, nous n’y arriverons pas.

Vous aviez été membre de l’Instance nationale de régulation de l’Information et de la Communication. Comment évaluez-vous cette expérience et le rendement de cette instance ?

Le 18 janvier, soit quatre jour après le départ de Ben Ali, près de 200 journalistes se sont réunis au SNJT et ont réclamé le retour du bureau exécutif que je présidais. J’avais alors repris les commandes d’une manière officieuse avec un message clair : je suis contre la chasse aux sorcières. J’ai entière connaissance de l’oppression qu’ont connue certains collègues, je sais que le pouvoir savait comment dompter certains d’entre eux. L’essentiel, selon moi, à ce moment-là, était de prouver, dans la période qui suivait, que l’on était libre et qu’on ne se soumettrai plus devant personne. J’avais, alors, été contacté par le gouvernement Ghannouchi, aux commandes du pays à l’époque, pour réfléchir à des solutions pour le secteur. Certains futurs ministres m’avaient interrogé quant à l’intérêt d’avoir un ministère ou un secrétariat d’Etat de l’Information. Nous avions exprimé notre refus des deux alternatives car nous sommes, foncièrement, opposés à la soumission du secteur au pouvoir exécutif, le journalisme étant lui-même un pouvoir et non des moindres.

A l’époque, nous avions débattu aussi avec certains partis de l’opposition comme le PDP et Ettajdid et nous les avions convaincus de notre position. A mon avis, cette décision de refuser la mise en place d’un ministère en charge de l’Information était un pas important pour le secteur.
Comme alternative, nous avions proposé une instance indépendante. Celle-ci avait été mise en place, mais avec beaucoup de précipitation. Ses lacunes ont été une des raisons pour lesquelles je l’ai quittée après y avoir été membre. Mais je pense, tout de même, que l’INRIC a fait un bon travail en préparant, à travers l’article 116, la mise en place de la HAICA.

Aujourd’hui, la HAICA existe. Les cahiers de charge qu’elle a mis en place ont été publiés dans le JORT et beaucoup critiquent sa manière de faire. Quel regard portez-vous sur cette instance de régulation très contestée par les gens du métier?

J’estime qu’il est mieux d’avoir une instance indépendante comme la HAICA pour réguler le secteur, plutôt qu’un ministère. Si nous dépendions d’un ministère, précisément sous les gouvernements Laârayedh ou Jebali, ça aurait été une catastrophe pour la presse tunisienne. Que nous ne soyons pas dépendants du pouvoir exécutif, que nous dépendions d’une instance indépendante est donc bénéfique, quelles que soient les réserves que j’ai concernant les travaux de cette instance. Je sais que les propriétaires de chaînes de radio ne sont pas satisfaits quant aux cahiers des charges mis en place par la HAICA et je pense qu’ils ont le droit d’émettre leurs avis. J’estime qu’un dialogue aurait dû être lancé avec les parties concernées avant la publication desdits cahiers des charges dans le journal officiel. Un compromis aurait pu être trouvé pour que tous soient satisfaits. Notre but n’est pas de changer une force répressive par une autre.

L’instance de régulation telle que la HAICA est apte, à mon sens, à préserver la presse de certaines pratiques qui sont susceptibles de mettre à mal les valeurs de l’Etat en relation avec les droits de l’Homme, avec les statuts de la femme, de l’enfance. Notre secteur, nous devons le préserver de l’argent politique, de l’oppression, de l’intimidation, des abus qui viendraient du pouvoir exécutif et des dérives de certaines milices. Le pouvoir est en passe de changer de main et nous devons donc travailler pour rester à l’abri de toute immixtion de sa part dans notre travail. La bataille pour une presse libre et sans pression n’est donc pas finie et nous devons la mener ensemble, la HAICA, comme les patrons de presse. La HAICA doit, de ce fait, travailler en harmonie avec les différentes parties. Son poids n’en serait que plus grand et son pouvoir de régulation plus efficace.

Vous représentez désormais les journalistes tunisiens, mais la représentativité totale existe-t-elle, dans un secteur qui a épousé, par la création de certains médias au contenu bien orienté, les mouvances politiques et idéologiques ?

Oui, il y a de nouveaux titres et beaucoup de nouveaux médias qui naissent. Leurs orientations sont différentes et je trouve que cela est à percevoir comme un avantage. Un de nos objectifs est d’avoir un secteur varié et prospère. Je trouve, par ailleurs, qu’il n’y a aucun problème à ce qu’un organe de presse ait une tendance quelconque, qu’il soit de gauche ou de droite. Partout dans le monde, il y a de telles divergences dans le traitement de la matière. Le lecteur, comme l’auditeur ou le téléspectateur, peuvent trouver ce qui les intéresse dans cette variété, mieux que dans un contenu uniforme. A une époque, on avait peur de ces différences. Nous devons désormais les considérer comme un moyen d’enrichissement, un potentiel de construction et non de destruction. Cependant, des normes devraient être mises en place, car, même dans un pays démocratique où la liberté est déjà acquise, il y a une règle à respecter, c’est le travail pour un journalisme de qualité. Que le média soit public ou privé, nous rendons un service au citoyen et ce service est très délicat.

Nous façonnons l’opinion publique, nous fabriquons une culture, il est donc primordial qu’il y ait régulation et surtout autorégulation. Une charte déontologique est une garantie, dans ce sens, d’un lien de confiance avec le lecteur et d’une relation saine au sein d’une même entreprise. Cette pratique, déjà entamée par certains médias, devra se poursuivre, car c’est la première base d’un journalisme de qualité. Nous sommes des intermédiaires entre le pouvoir et le peuple, c’est pour cela que des règles doivent être mises. Mais je  veux qu’il n’y ait ni exagération ni abus, car l’instance de régulation ne doit pas se transformer en oppresseur.

L’avenir du secteur journalistique et le rendement à venir de son syndicat, comment les voyez-vous ?

Nous avons constaté, dans la période passée, que des médias ont appelé au djihad, d’autres ont encouragé au meurtre, certains ont motivé la violence et d’autres l’ont justifiée. J’estime, dans ce contexte, que nous devons profiter de la liberté de l’après-Ben Ali, sans pour autant aller vers les dérives de cette liberté.

Notre but à tous est la réforme du secteur pour la mise en place d’un produit journalistique de qualité qui respecte la culture de ce peuple, qui respecte les droits de l’Homme et le civisme atteint par ce pays. Toute prétention mise à part, nous sommes une élite, nous sommes la crème de la société, son intelligentsia et nous devons être le reflet de cette société avec toutes ses diversités et sa richesse d’idées. Nous voulons unifier le secteur car, avant de demander le soutien de nos alliés, nous devons résoudre les problèmes régnant entre nous-mêmes. L’image du journaliste ne peut être façonnée et préservée que par un syndicat ouvert à tous, fort et bénéficiant de l’approbation de tout le secteur.

Profession: Journalistes tunisiens

Se tient en cette fin de semaine, le 3ème Congrès du Syndicat national des Journalistes tunisiens. Un événement qui se déroulera sur deux jours, en l’occurrence les 19 et 20 avril 2014, et lors duquel sera élu le nouveau bureau exécutif du SNJT. L’orientation que prendra son instance syndicale représentative est déterminante pour l’image d’un secteur à la fois critiqué et vénéré et qui vit, comme tant d’autres, une véritable mutation. Les chiffres l’attestent, le journalisme en Tunisie s’oriente vers la qualité. Des outils de régulation ont été mis en place afin d’accompagner ce secteur au rendement perfectible. Objectif sur un secteur sensible, à la veille d’un événement qui marquera le corps de métier pendant trois ans.

Le journalisme en chiffres :

Bien que souvent malmené par ceux qui ont tenté de mettre dessus mainmise, le journalisme connaît, depuis quelques années, une évolution certaine. Celle-ci se mesure en chiffres et se laisse évaluer par l’impact  acquis par ce secteur depuis les grands événements politiques qui ont marqué le pays. Le journalisme en Tunisie, à l’image d’un schéma social prônant la parité homme-femme, compte 52% de femmes journalistes. Il est aussi un secteur dont les acteurs sont à 65% âgés de moins de quarante ans.

En 2005, 80% des journalistes avaient un niveau bac+2. Dans une volonté, parfois contestée, d’aller davantage vers la qualité en embauchant des diplômés universitaires, le SNJT avait en 2008, mis en place un critère selon lequel n’est considéré comme journaliste qu’un titulaire d’une maîtrise. C’est une des raisons qui font qu’en 2011, seuls 3% des journalistes n’ont pas le Bac et plus de 80 % sont titulaires d’une maîtrise voire plus. De ce fait, 97 % des détenteurs de la carte de presse sont des maîtrisards.

Parmi les journalistes affiliés au SNJT, seulement 5% exercent dans la presse électronique, un secteur pourtant en expansion. Certains dirigeants syndicaux expliquent cela par le fait que bien que le nombre de sites d’information soit en augmentation constante, le nombre de ceux exerçant d’une manière légale et dans le respect des salariés et des structures normatives les protégeant, est peu conséquent. En revanche, 75% de ces affiliés au SNJT sont des journalistes qui exercent dans le secteur public, travaillant dans des structures telles que la TAP, les radios et télévisions nationales et des journaux comme La Presse ou encore Essahafa. Par ailleurs, 85% des journalistes affiliés au syndicat des journalistes bénéficient d’une couverture sociale, 60% d’entre eux gagnent plus de 900 dinars et 4% travaillent pour un salaire inférieur à 300 dinars. Constatés en 2011, ces pourcentages ont, en majorité, été actualisés en 2013, lors de la mise en place du bureau exécutif actuel et qui cèdera sa place officiellement d’ici le début de la semaine prochaine.

Un secteur mis à mal :

Le journalisme en Tunisie cherche sa place tout en poursuivant son rendement dans une ambiance politique qui a souvent tenté de le marginaliser, de mettre en doute son apport et ses méthodes et de dénigrer certaines de ses compétences, dans des visées politiques et idéologiques. De nombreux cas de violence contres les journalistes ont été constatés, durant les dernières années, des actions en justice ont été intentées contre certains d’entre eux, ciblant souvent ceux qui sont les plus virulents contre le système politique en place à l’époque. Une pression certaine avait été exercée contre le secteur  et ses acteurs et certains journalistes disposent, encore à ce jour, de protection rapprochée mise en place par le ministère de l’Intérieur qui a évalué, donc, que leur vie est mise en péril.

Le journalisme en Tunisie pâtit de guerres intestines et d’une chasse aux sorcières qui ralentit l’évolution de ce secteur où certains ont été instrumentalisés politiquement par le passé. Le « révolutionnisme », régnant sur un plan vaste en cette période politique charnière, connaît des répercussions sur le domaine journalistique. Certains y sont ainsi adeptes d’un mouvement de table rase visant à écarter ceux qui, selon eux, ont collaboré avec l’ancien régime. D’autres sont plus favorables à l’instauration d’une harmonie visant à réaliser l’unité d’un secteur qui ne peut être fort que dans le respect régnant entre ses différentes composantes.

C’est une des raisons pour lesquelles Néji Bghouri, ancien président du SNJT et candidat pour la présidence dans le cadre des élections imminentes, a opté pour l’appellation significative « L’Union de la profession » pour sa liste électorale. «  Afin d’être fort et d’avoir l’impact que requiert la conjoncture par laquelle nous passons, le secteur et sa représentation syndicale, d’une manière particulière, doivent être unis et solidaires », a précisé celui-ci. Un impératif que rappelle aussi Saïda Hammami, en tête de la liste « Pour le service et la dignité des journalistes ».

La dernière période d’exercice du bureau partant du syndicat des journalistes a, en effet, été marquée par des querelles étalées publiquement ou via les réseaux. Elles visaient des journalistes, des médias et des structures représentatives autres. « Le SNJT ne peut travailler en s’isolant des autres structures représentatives dont l’UGTT, le syndicat des Dirigeants des Médias et la Fédération tunisienne des Directeurs de Journaux. Sans pour autant renoncer à nos droits, nous avons besoin de travailler en coordination avec ces structures», précise Néji Bghouri. Celui-ci rappelle, en guise d’exemple, les deux grèves générales ayant marqué le secteur et qui n’ont pu être réussies que grâce à l’accord des chefs d’entreprise, selon lui. Un consensus est donc à trouver entre les différentes structures syndicales actives dans le secteur journalistique, y compris celles patronales, afin de dépasser le climat conflictuel actuel régnant entre certaines structures représentatives.

Vers le perfectionnement de la profession :

Quatrième pouvoir dans une scène locale où le pouvoir se dispute désormais entre les différents protagonistes y travaillant, le journalisme, comme d’autres corps de métier, est en train de réaliser certains changements importants. Parmi eux, la régulation, un moyen en cours d’application servant à garantir un respect de la déontologie et des normes professionnelles. Ainsi, peu après la révolution et dès les premiers jours du gouvernement Ghannouchi, avait été consulté un certain nombre de journalistes pour la mise en place des travaux de l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC). Un organe provisoire qui visait à effectuer une analyse du secteur et à tenter de trouver des solutions à ses lacunes. C’est en effet, l’INRIC qui a contribué à mettre la pierre angulaire au projet de régulation de plus grande envergure qu’est la Haute Autorité indépendante pour la Communication audiovisuelle (HAICA), à travers son travail sur l’article 116. « Nous avions lors de la consultation qui avait été faite, exprimé notre refus de soumettre le secteur à un organe gouvernemental ministériel car le journalisme est un pouvoir à part entière qui n’a pas besoin de passer par le pouvoir exécutif pour se concrétiser », précise Néji Bghouri qui était aussi ancien membre de l’INRIC. L’instance indépendante, malgré les nombreuses réserves exprimées à son égard et les critiques qui ont visé son mode d’action, demeure une réalisation importante pour le secteur médiatique. Toutes réserves mises à part, la HAICA est en marche de réguler le secteur. La difficulté qu’elle rencontre est due au fait que nous manquons d’expérience dans la régulation, précisent certains observateurs.

Le secteur journalistique a, dans bien des cas, épousé les différentes mouvances politiques, voire idéologiques qui marquent le pays. C’est ainsi qu’aux organes de presse de propagande d’avant la révolution ont succédé d’autres, souvent perçus comme le vecteur d’un message politique, idéologique ou partisan. Une diversité perçue comme parasitant un secteur qui se reconsolide, par certains, et comme un signe salutaire, par d’autres. « Le syndicat des journalistes se doit de représenter tous ceux qui travaillent dans le respect des règles, quelles que soient leurs lignes d’action et leur ancrage idéologique », précise Néji Bghouri. Pour Saïda Hammami, en tête de la liste concurrente, il est primordial d’aider le journaliste à retrouver l’unification de son domaine d’activité et à mettre en place une structure syndicale apte à défendre ses droits, qu’il travaille dans le secteur public ou privé, qu’il soit journaliste photographe ou journaliste correspondant.

 « Nous agissons dans un domaine délicat et nous façonnons l’opinion publique. Nous devons, en l’occurrence, faire primer l’autorégulation avant de nous soumettre à la régulation », précise Néji Bghouri. Conscientes de cet impératif, certaines structures médiatiques ont mis en place un système de charte déontologique afin de sensibiliser leurs journalistes à l’importance de la qualité dans le cadre du travail dans ce secteur délicat. Le respect de certaines règles devient, dès lors, le gage d’une qualité d’information meilleure. « Cette pratique devrait se généraliser », précise Néji Bghouri qui ajoute que « l’instauration de bases de travail est primordiale car nous sommes, à titre d’exemple, confrontés à des problèmes en relation avec le domaine politique, comme la publicité politique et la propagande ».

Le secteur du journalisme est en train de se reconstruire. Tout en amenant ses différents acteurs au respect de la déontologie qui lui est propre, il doit se préserver contre les mauvaises pratiques qui pourraient entraver son fonctionnement et entacher sa relation avec le public.Des impératifs qui sont consolidés par la mise en place d’une structure représentative à l’image du poids dont dispose le secteur, une structure forte et influente. A la veille du congrès, les espoirs sont aussi importants que les projets qui attendent le nouveau bureau exécutif qui y sera élu. Bonne chance à tous nos confrères candidats !

L’art de dire ce qu’on ne pense pas

L’expression du désir du peuple au moyen du slogan « Le peuple veut… » a permis de faire chavirer un système de valeurs dans lequel seul le gouvernant avait le pouvoir. Des protagonistes aux genres divers ont commencé, depuis, leur danse de séduction, cherchant à satisfaire celui qui était mis en quarantaine et qui représente, désormais, une force. Et pour séduire ce peuple rien n’est plus approprié que le populisme, évidemment. Du populisme on en servira à toutes les sauces.

Les émissions de télévision iront chercher au plus bas que cela puisse être possible de quoi confectionner leurs émissions de variété, de téléréalité et de talk show. On optera pour un degré zéro de langage et on ira vers un prosaïsme médiocre dans les thématiques. De quoi attirer l’attention et donner au peuple devenu quasi bipolaire ce qu’il attend, mais qu’il dénigre. De nombreuses émissions seront, ainsi, au centre de vives polémiques, critiquées à chaque diffusion et pourtant très bien suivies, régulièrement par ceux-là mêmes qui les critiquent ardemment. Sur les réseaux, l’indignation s’affiche et dope un audimat assez conséquent malgré le dénigrement annoncé.

Le populisme, les politiciens aussi s’y mettront. Des leaders de renom aux moins charismatiques, des députés aux politiciens de talk show, le maître-mot sera de dire au peuple ce qu’il voudrait écouter, voire davantage. On creusera le fond pour transcender l’électorat et gagner sa considération. On lui servira balivernes et autres mensonges grossiers qu’il saura lire comme tels, des fois, mais par quoi il sera manipulé, tant d’autres. L’enjeu est en effet important: des élections à gagner, des réputations à reconstruire et des virginités à racheter. Ceux qui ont gagné les précédentes élections l’avaient compris. Ils avaient offert au peuple un discours religieux concrétisé en cadeaux utiles : moutons, couffins de courses, cours particuliers. D’autres lui ont offert un discours révolutionnaire, tendance à l’époque : slogans enflammés, promesses de vengeance, le tout arrosé avec parcimonie au sang des martyrs et des blessés d’une révolution martyrisée à souhait. Pour mieux parler au peuple, on utilisera lunettes, oiseau et poisson… Celui-ci avait répondu présent !

Ne changeant pas une recette qui gagne, les politiciens surfent sur la vague populiste encore une fois, depuis ce samedi 14 avril. C’est que le verdict dans le cadre de l’affaire relative aux blessés et aux martyrs de la révolution s’y prête bien. Des communiqués ont été publiés par dizaine pour transmettre au public l’indignation de sa classe politique. Celle-là même qui dénigrait les familles des victimes quand elle était au pouvoir et qui ne s’était pas indignée quand elles ont été agressées lors d’une manifestation de colère au ministère des Droits de l’Homme. La commission des martyrs et des blessés au sein de l’ANC n’a pas manqué, à son tour, de se rappeler de sa tâche première, elle qui a pourtant été désignée par les familles concernées comme hermétique à leurs requêtes. Les députés se sont évertués dans les discours grandiloquents, des statuts Facebook ont exprimé leur étonnement et certains ont été jusque vers des décisions se voulant héroïques atteignant ainsi un paroxysme dans la surenchère et dans la propagande. Ils sont une dizaine à avoir annoncé le gel de leurs activités à l’ANC, tant que le comité de « la Dignité et de la Vérité » n’a pas été effectif.

Hier encore, ces mêmes politiciens et organismes revendiquaient l’indépendance de la Justice et saluaient la rigueur de la justice militaire. Ils se déchaînent, depuis trois jours, contre un verdict qui a- il est vrai- beaucoup surpris, mais qui n’en demeure pas moins justifié. Tout a priori mis à part, tout slogan et surtout tout populisme écarté, le verdict de ce samedi s’est basé, selon certains observateurs, sur des faits et des preuves, voire une absence de preuves. Que certains crient aujourd’hui au scandale est pour le moins étonnant. Mais s’étonnent moins ceux qui se rappellent du « propagandisme » ayant amené certains dans la sphère politique. Sont peu surpris, ceux qui songent au discrédit qui caractérise l’action politique de certains figurants, accessoirement politiciens et sommairement droit-de l’Hommistes.

Le courroux populaire que l’on voit depuis l’annonce du verdict de ce samedi n’est pas seulement alimenté par les crimes pour lesquels ont été jugés les hauts cadres sécuritaires et autour desquels plane encore le mystère. Ils sont aussi une réaction par rapport à l’oppression vécue au temps de Ben Ali, la torture et autres crimes avérés pendant la période où ils étaient aux commandes du ministère de l’Intérieur. Le décalage entre les faits reprochés par la justice et ceux reprochés par le peuple génère forcément un décalage entre le verdict et les attentes que beaucoup avaient quant à celui-ci. Le populisme d’une certaine « élite » n’a aucunement puisé dans la rationalisation de quoi anticiper le verdict et de quoi y songer à temps. L’absence de preuves dans les dossiers de ceux qui pourraient être derrière les meurtres des martyrs a été relevée, depuis un certain temps. Que le peuple réclame que justice soit faite, cela est admissible. Cependant que des politiciens chevronnés réclament que justice soit faite, sans preuves et sur de simples présomptions, cela devient plus déconcertant.

Cet acharnement soit puérile, soit sournois, n’a qu’une réponse plausible, c’est le populisme qui devient, dans nos contrées, un art. Celui de dire ce que l’on ne pense pas, mais que le peuple veut entendre et d’être dans »l’excessivité » quand il s’agit des coupables présumés et dans la sensiblerie quand il s’agit des victimes. L’attitude hautaine de nos politiciens avait créé un hiatus entre gouvernants et gouvernés. L’attitude populiste pour laquelle a adopté « le nouveau modèle » de politiciens (terme emprunté au Chef du gouvernement Mehdi Jomâa) est en passe de creuser le fossé entre le peuple et

ses représentants actuels. « Le peuple veut… », bien beau le slogan ! Mais la conjoncture veut surtout une vraie élite capable d’aiguiller les désirs du peuple vers le rationalisme et non vers l’anarchie.

Rafik Haj Kacem, un civil devant la justice militaire

Alors que la Tunisie a célébré, hier 9 avril, ses martyrs de l’Occupation, elle s’apprête à rendre justice, demain, à ses martyrs d’après-révolution. Ces Tunisiens morts lors des événements ayant engendré les changements politiques d’après janvier 2011. Le dossier de ces martyrs tués par les balles de tireurs encore inconnus sera entre les mains de la justice demain, une justice militaire, ce qui est contesté par certains observateurs. De nombreuses défaillances ont été relevées par ceux qui maîtrisent le dossier et qui l’ont, pour le cas de l’avocat Nizar Ayed, porté aux mains des hautes instances onusiennes.

Le dossier des martyrs et blessés de la Révolution, traitant de faits remontant, désormais à plus de 3 ans, peine à trouver une issue rendant justice aux victimes. C’est un constat que font, depuis un moment, les avocats de ceux qui ont perdu des êtres chers et qui tentent de passer le cap de cette phase sanglante de notre Histoire. Les avocats des accusés pointent, quant à eux, des défaillances en nombre. Si cette affaire a tardé à être finalisée, c’est qu’elle n’a pas été traitée, dès le départ, de la bonne manière, explique Nizar Ayed, avocat de Rafik Haj Kacem, ministre de l’Intérieur à l’époque des faits.
Tout en confirmant la compétence et la rigueur caractérisant la justice militaire, Me Ayed précise que le cas de son client pose un sérieux vice de forme. L’ancien ministre de l’Intérieur ne fait, en effet, pas partie du corps sécuritaire qu’il encadre. Son statut de civil imposerait, de ce fait, qu’il ne soit pas jugé devant un tribunal militaire. A cet argument, Charfeddine Kellil, avocat des blessés et martyrs de la révolution, oppose l’Article 2 de la loi n°70 de l’année 1982 (en date du 6 Août 1982) portant statut des forces de sécurité intérieure. Cet article stipule que lesdits agents dépendent du ministre de l’Intérieur qui est, ainsi que le premier ministre, exécutant des ordres présidentiels.

Selon Me Kellil, l’ancien ministre de l’Intérieur aurait même accepté d’être jugé devant un tribunal militaire à condition que Mohamed Ghannouchi, premier ministre à l’époque, le soit également. Charfeddine Kellil rappelle que, dans ce cadre, la législation est à revoir. Cela ne concernera aucunement le cas de l’ancien ministre de l’Intérieur, d’après lui, mais d’autres comme celui de l’ancien conseiller du président Moncef Marzouki, Ayoub Massoudi, qui, bien que civil, a été jugé devant un tribunal militaire.
L’attribution du dossier de son client Rafik Haj Kacem à la justice militaire a été porté par Nizar Ayed au regard des Nations Unies, car contraire à la législation internationale et nationale selon l’article 5 du Décret 69 – 2011 en date du 29 juillet 2011, ajoute-t-il dans une lettre qu’il a envoyée à la rapporteuse du Haut-commissariat aux Droits de l’Homme chargée de la justice militaire, Gabriella Knaul. Celle-ci aurait, selon Nizar Ayed, exprimé son étonnement quant à l’institutionnalisation de la justice militaire dans le cadre de la nouvelle Constitution alors que celle-ci reste, dans plusieurs autres pays, une exception en cas de guerre par exemple.

Me Ayed y relève ce qu’il hésite à qualifier de mensonge ou d’erreur, à savoir une omission de taille recelée dans la réponse du gouvernement tunisien à un questionnaire que lui a soumis, en date du 10 mai 2013, le Haut-commissariat aux Droits de l’Homme et, précisément, la rapporteuse spéciale de l’indépendance des juges et des avocats concernant la justice militaire. Interrogé quant à la comparution de civils dans le cadre de la justice militaire, le gouvernement tunisien avait répondu par la négative.
« – Est ce que le système de justice militaire a juridiction uniquement sur le personnel militaire ? Est ce que la loi qui régit la juridiction militaire dans votre pays considère certains civils comme du personnel militaire en raison de leurs fonctions ? », lit-on dans ladite correspondance. La réponse du gouvernement tunisien fut un pur mensonge, clame Nizar Ayed. « – La législation militaire tunisienne ne considère pas certains civils comme du personnel militaire », avait, en effet, répliqué notre gouvernement, le 8 juillet 2013.

Rafik Haj Kacem, qui comparaît demain vendredi 11 avril devant la cour d’appel permanente de Tunis, a déjà été jugé devant les trois tribunaux militaires dont dispose la Tunisie, en l’occurrence, ceux du Kef, de Sfax et de Tunis. Des jugements ayant abouti à des peines de prison allant de 10 à 15 ans à chaque fois et faisant un total de 37 ans de prison pour les mêmes faits à chaque jugement, avance son avocat. Des hauts cadres du personnel sécuritaire et à leur tête leur ministre de l’époque ont donc été jugés coupables pour « complicité de meurtres en donnant des instructions aux forces de l’ordre de tirer sur les manifestants». Hors, de ces accusations, ne ressort aucune culpabilité vérifiable, selon les avocats des accusés.
Pour l’avocat des victimes, Me Kellil, il y a eu un flux gigantesque d’appels téléphoniques émanant du téléphone de Rafik Haj Kacem vers les téléphones d’agents présents sur le terrain à l’époque des faits. Cette absence de respect de la hiérarchie dans le cadre de la communication entre le ministre et les agents montre, selon ses dires, une volonté de dissimuler la portée de tels contacts. Il existe, ajoute Me Kellil, des documents visant à faire parvenir des balles à des villes telles que Thala et ces documents ont été signés par le ministre de l’Intérieur qui était, de ce fait, informé qu’il y a eu des tirs et qu’il allait y en avoir encore.

Pour l’avocat des victimes, le poste de Rafik Haj Kacem implique une responsabilité sécuritaire, politique et pénale. S’en préserver derrière les agents de terrain qui auraient donc décidé d’eux-mêmes d’aller vers la violence extrême, est une esquive qui a, dans son sillage, mis en prison une cinquantaine d’agents. Ceux-là continuent, selon Charfeddine Kellil, à être menacés s’ils venaient à évoquer les réels donneurs d’ordre.

Me Nizar Ayed, confirme, de son côté, que l’absence de preuves ne peut attester implicitement de l’implication de Rafik Haj Kacem et de ses subordonnés dans l’action de tirer sur les manifestants. Le flux d’appels évoqué par l’avocat des victimes et cité comme une preuve n’en est pas une, dans la mesure où on ignore ce qui y a été dit. « On a peut-être ordonné aux forces sur le terrain d’aller moins vers l’agressivité ? », s’interroge Maître Ayed. Au contraire, la défense disposerait d’instructions envoyées aux forces sur le terrain, afin  » d’éviter de tirer sur les manifestants quelle que soit la gravité de la situation « , nous précise-t-on. « Contrairement à ce qui s’est passé en Syrie, en Egypte, ou plus récemment en Ukraine, et malgré les défaillances du régime Ben Ali, il n’y avait pas de volonté d’aller vers la violence extrême et de tirer sur les manifestants », ajoute Nizar Ayed. « Certes, chaque individu compte, mais la révolution tunisienne a fait uniquement 69 martyrs dans le meurtre desquels on évoque l’implication potentielle des cadres du ministère de l’Intérieur. Mais si le régime l’avait voulu, le bilan quoique tragique, aurait pu l’être bien davantage », précise l’avocat de l’ancien ministre de l’Intérieur.

On reproche, à bon escient, aux hauts dirigeants sécuritaires de Ben Ali d’avoir exercé une pression constante et souvent musclée sur l’opposition, d’avoir oppressé le peuple et d’avoir orchestré des abus divers à l’encontre des libertés individuelles des citoyens. Des torts qui ne rentrent pas dans le cadre des crimes pour lesquels ils sont jugés mais qui n’en demeurent pas moins « réprimables ». A cela Nizar Ayed oppose un argument en relation avec le contexte de l’époque et la menace terroriste qui planait alors; une menace souvent minimisée, mais qui était pourtant réelle, au vu de ce que nous avons connus dans ce sens depuis la révolution, ajoute-t-il.

Une dizaine de hauts dirigeants sécuritaires, une cinquantaine d’agents et leur ministre sont encore entre les mains de la justice. Aurait-on opté pour les « mauvais » accusés, leur a-t-on reproché des faits qui ne sont pas les bons ? Ou la justice de la grande Muette tient-elle à garder secrets quelques détails relatifs à un épisode historique qui demeure encore flou, malgré les efforts entrepris de part et d’autre pour rendre justice à ceux qui ont été lésés ?

338 Tunisiens ont trouvé la mort dans le cadre du soulèvement populaire ayant amorcé les changements politiques que le pays a connus. Pour promettre que justice leur soit rendue, Moncef Marzouki avait fait un vœu dans ce sens, auprès d’une mère de victime. Il lui avait promis de n’ôter le pin’s portant sa photo et avec lequel il avait orné sa veste, que quand il aura trouvé ceux qui ont été derrière la mort de ce jeune et de plusieurs autres morts comme lui. Demeurent donc en prison une dizaine de hauts cadres du ministère de l’Intérieur et leur ministre Rafik Haj Kacem pour une probable implication dans le meurtre de 69 Tunisiens, implication que réfute évidemment l’avocat Nizar Ayed. Courent encore les meurtriers des 269 Tunisiens restants.

Moncef Marzouki a, quant à lui, enlevé le pin’s qu’il a longtemps porté. L’affaire relative aux martyrs et blessés de la révolution, sa gestion et ses finalités semblent teintées de populisme. Les familles éplorées n’arrivent toujours pas à faire le deuil de ceux qu’elles ont perdus et demeure suspendue la question : Qui les a tués? Pourtant la révolution a fini de donner ses fruits, délectables pour certains, empoisonnés pour d’autres.

Adresse : Boulevard 9 avril

9 avril 1938, voilà une date qui en dit long pour moi et qui, pourtant, il y a quelques années, ne me disait pas grand-chose. Une date qui n’a correspondu pour moi, pendant bien longtemps, qu’à une adresse, celle du boulevard où j’ai grandi, de l’université qui s’y trouve et où j’ai étudié et enseigné. Une date dont la symbolique ne m’était pas transcendante, car des martyrs, je n’ai connu que ce que les cours d’Histoire nous enseignaient. Hormis cela, la fête des martyrs était, pour moi et pour beaucoup de concitoyens, un simple jour férié.

Quelques années ont passé, les temps ont changé et moi visiblement avec et comme moi je pense que beaucoup ont changé aussi. Le chemin vers la libération a été pour la Tunisie jonché de corps tombés pour la patrie, celui de la résistance a été baigné de sang de ceux qui se sont donnés en offrande pour avoir en retour un fruit dont ils ne profiteront des honneurs qu’à titre posthume. Le chemin vers la liberté entrepris depuis trois ans a été, à son tour, sanglant, à une époque où tel scénario semblait peu probable pour une Tunisie jusque-là pacifique et résignée.

Les premiers martyrs d’après-révolution étaient ceux tombés en janvier 2011. D’eux on dira qu’ils étaient, en grande partie, venus saccager les structures étatiques et piller les commerces. De leurs assassins on parlera comme d’un mirage… Snipers venus d’on ne sait où et volatilisés aussitôt le calme revenu. Ils demeureront, dans la mémoire collective endeuillée par des dizaines de décès, comme une image brouillée, mais pourtant vraie, celle d’une « main rouge » ayant criblé de balles des corps de civils.

S’en est suivie une série douloureuse de morts aux corps mutilés un soir de Ramadan qui restera longtemps gravé dans les esprits. Des jeunes soldats avaient été tués lors d’une embuscade au Chaâambi. Nous avions alors été confrontés, ébahis devant nos écrans, à l’essence même du fait de tomber en martyr. La connotation du sacrifice apparaissait dans le meurtre de ces jeunes défenseurs de la nation, dans toute sa splendeur mais aussi dans toute l’horreur qu’un tel crime pouvait atteindre.

Les Nagdh, Ben Mufti et Brahmi, ont allongé de leurs noms la liste des martyrs des temps nouveaux marquant l’histoire de la Tunisie. Morts pour une cause qui n’en est pas une et pour des raisons encore floues, ces martyrs hanteront nos consciences. Ils ont payé un lourd tribut pour que la scène politique puisse connaître ses récentes mutations. Ils ont payé, à travers le chaos ayant engendré leurs décès, le prix du calme certes précaire, mais confortable, que nous connaissons aujourd’hui.

Martyrs, voilà un mot qui n’est plus pour beaucoup de Tunisiens une simple notion. De l’état de théorie, il est passé, pour nous, au stade de douloureuse réalité. Une réalité quotidienne que j’affronte, pour ma part, tous les matins ou presque, en croisant les filles du martyr Chokri Belaïd. Dans un sentiment où se mêlent honte et culpabilité, je ne peux à la vue de ces nouvelles « pupilles de la nation » que détourner le regard, en songeant à ces Tunisiens tombés pour nous et à leurs enfants devenus orphelins pour que les nôtres aient un meilleur avenir. Une occasion quotidienne de songer à la quintessence du mot patrie, à la notion de sacrifice un certain 9 avril et aux sens dont est chargé ce boulevard éponyme que je porterai désormais sur un mode plus conscient dans le cœur.

Amel Karboul au Tourisme, pouvoirs extraordinaires ou aura médiatique ?

Dans sa lutte pour faire sortir le tourisme tunisien du marasme qu’il connaît depuis quelques années déjà, Amel Karboul, nouvellement ministre du Tourisme, se fait bien remarquer. Une attitude innovatrice, un discours souvent décalé en comparaison avec celui auquel nous étions habitués, une décontraction déconcertante pour certains, originale à souhait pour d’autres … Autant de moyens mis en œuvre par cette PDG d’une boîte de consulting (comme elle se plaît à le rappeler) ; moyens de se démarquer, dans ce flux de travail de taille mais souvent discret, qu’entreprennent ses confrères au pouvoir.

Fraîchement débarquée de Londres, la ministre du Tourisme, a été accueillie d’une manière pour le moins mitigée lors de son arrivée dans l’équipe gouvernementale concoctée par Mehdi Jomâa. Le scepticisme des élus à son égard avait alors pris, un certain 28 janvier 2014, un ton des plus virulents. On lui reprochait alors un voyage en Israël. La ministre avait, suite à cela, soumis une démission au chef du gouvernement, lui laissant ainsi le loisir de la garder au poste ou de l’en écarter. Mehdi Jomâa optera pour la première possibilité, laissant à Mme Karboul l’opportunité de se présenter en tant que sauveuse d’un secteur en pleine crise.

Voulant visiblement travailler en étroite collaboration avec le ministère de la Culture, Amel Karboul multipliera les apparitions aux côtés du ministre Mourad Sakli. Dunes électroniques, musée du Bardo, réunions de travail, ils s’afficheront souvent en duo, scellant ainsi un « pacte » d’amitié et d’osmose initié le 18 février 2014, dans le cadre d’une réunion de travail à laquelle ils avaient pris part. Avait été alors décidée la mise en place de projets communs sous un volet à explorer et à mettre en vedette: le « tourisme culturel ». Leur première apparition côte à côte était au sud tunisien, lors d’un événement qui a été bien médiatisé et dans lequel l’implication de Mme Karboul, de M. Sakli et de leurs ministères respectifs était minime, vu que « les Dunes électroniques » était un événement organisé par des « privés » et programmé bien avant leur arrivée à la tête desdits ministères.

Le tandem Karboul/ Sakli démontera sa symbiose lorsque la ministre de Tourisme, invitée à participer à un débat sur la chaîne Nessma Tv refusera d’être présente sur le plateau, en l’absence de son confrère de la Culture. La communication de la ministre ne lésine visiblement pas sur les détails dépassant même le fond pour aller vers la compagnie. Une communication pointilleuse quant au registre utilisé, également. Un registre de langue de néophyte certes, mais explicite à souhait, tant explicite que certains y ont vu une grande légèreté, un brin de superficialité et trop de terre à terre. Le recours à la « Harissa » comme moyen de promotion du tourisme tunisien au Canada en fait partie pour certains observateurs à l’esprit critique aiguisé. La ministre avait, dans un spot publicitaire dans lequel on la voyait avancer avec grâce, vanté les mérites de notre condiment national, allant jusqu’à dire qu’après l’avoir goûté, on a forcément envie de venir en Tunisie. Pouvoir magique de la purée de piment ou de celui des termes employés, les touristes ont répondu présents, selon la ministre qui a annoncé une hausse du nombre des réservations aujourd’hui sur les ondes de Shems Fm.

Ministre de terrain, Amel Karboul l’est incontestablement. Du terrain elle en a fait à Berlin lors du salon international du Tourisme. Elle en a fait aussi au musée du Bardo en compagnie du styliste Azeddine Alaya. On lui reprochera en revanche, de prêcher des conquis au lieu d’explorer des marchés autres que ceux que la facilité pourrait ramener vers la destination Tunisie. Le ministère du Tourisme semble pourtant ouvert vers certains horizons plus lointains. En effet, une version du site du ministère du Tourisme a été lancée en langue japonaise afin de conquérir, via le net, ce marché potentiel.

Des professionnels proches du secteur relèveront, cependant, que des efforts sont à accentuer au niveau de la direction des représentations internationales et les offices du tourisme plus particulièrement. Opérant par roulement, ces organismes sont amenés à être dirigés par des compétences certes confirmées, mais qui doivent tout de même redoubler d’effort et persévérer, afin d’atteindre le niveau de popularité locale et de connaissance du marché gagnés par leurs prédécesseurs contraints à partir ailleurs. Un effort serait donc à faire du côté de nos représentations et donc en interne par rapport aux structures du ministère. Notre ministre qui en fournit au niveau de la communication extérieure ne doit, à coup sûr, pas lésiner sur les détails au niveau de la communication interne, ni au niveau de la communication « interministérielle » d’ailleurs.

La ministre avait commencé à mettre de l’ordre au sein de son département. N’avait-elle pas limogé Habib Ammar, le directeur général de l’Office national du tourisme tunisien (ONTT), par téléphone et alors qu’il était en mission dans le cadre de la participation de la Tunisie au salon touristique professionnel BIT Milan ? Habib Ammar, en poste depuis 2010, avait alors été révoqué au bout de 15 jours à peine de collaboration avec sa ministre de tutelle. La volonté qu’a Mme Karboul d’amener un souffle neuf et de mettre de l’ordre au sein de son département semble être réelle. Une volonté qui dépasse même les limites résidant entre les différents départements de l’Etat et allant vers une contiguïté qui pourrait se révéler hasardeuse.

Hier mercredi 3 avril 2014, la ministre est partie s’enquérir de l’état de l’aéroport de Tunis Carthage, visiter l’espace fumeur qui y a été mis en place et se renseigner auprès des passagers à propos des défaillances aéroportuaires dont la lenteur dans la gestion des bagages. Mme Karboul a été au contact des chauffeurs de taxi pour les exhorter au professionnalisme et au sourire. Premier contact avec les touristes étrangers, l’aéroport Tunis Carthage l’est, mais il n’est pas le seul à l’être. Il est vrai que nos aéroports connaissent un sérieux souci au niveau de la gestion. La présence de démarcheurs de compagnies de téléphonie, avant même l’espace de récupération des bagages, est étonnante pour certains passagers, touristes ou autochtones soient-ils. Se voir contraint à payer un forfait pour un taxi qui refuse de mettre le compteur en marche à la sortie de l’aéroport est une arnaque pour des usagers désabusés en nombre. Mais tout ceci est sûrement du ressort du ministère du Transport et des services de l’Office de l’Aviation Civile et des Aéroports. Espérons donc que la visite de terrain de la ministre du Tourisme à l’aéroport hier ne soit pas perçue comme une intrusion, par le ministère du Transport et son cadre dirigeant.

Amel Karboul est présentée comme la femme tunisienne par excellence, par ceux qui lui ont amené leur soutien dès son arrivée au pouvoir. Elle a été présentée par France 2 en introduction à un reportage la mettant en vedette comme une des femmes qui ont combattu pour la parité en politique en Tunisie. Amel Karboul est ministre femme, parmi les trois femmes que comptent le gouvernement Jomâa. Et pourtant, les autres femmes ministres, on ne les voit que trop peu. Sont-elles plus discrètes ? Sont-elles moins compétentes ? La compétence passe-t-elle par la communication ou par l’action ? L’action est-elle médiatique ou doit-elle aussi cesser de l’être par moments ? Amel Karboul avait gagné en popularité et en célébrité avant même qu’elle ne prenne les commandes du tourisme d’une manière effective. Le capital sympathie que lui a accordé l’opinion publique et le crédit qui lui a été octroyé par le chef du gouvernement auront-il été une aura purement médiatique ou Mme Karboul révolutionnera-t-elle réellement les prestations ministérielles conventionnelles ? Aux caméras canadiennes comme aux chauffeurs de taxi tunisiens, Mme Karboul vantera les vertus du sourire pour attirer les touristes. Alors sourions et le reste viendra probablement ! En attendant, comme l’a écrit notre ministre, « let’s rock the boat» !

Caricature, viol : Même tarif !

Lorsque l’affaire du viol d’une jeune fille par des policiers s’est ébruitée, suite aux faits ayant eu lieu dans la nuit du 3 au 4 septembre 2012, l’indignation générale était de mise. Evidemment, tout ce qui a trait au viol demeure quelque peu tabou dans notre société, mais, compte tenu de l’appartenance des violeurs à un corps de métier de nature très spécifique, l’affaire a dépassé « les basses voies » pour devenir une affaire d’ordre public. Un acte criminel aurait donc été commis sur une citoyenne par ceux qui devraient être les garants de la sécurité des citoyens.

Cela intervient mal, à une période où l’on tente de dépasser le mal-être caractérisant la relation avec les forces de l’ordre, une relation teintée de crainte et de ressentiment vis-à-vis de ceux qui étaient le bras musclé de l’oppresseur, sa main forte et sa cravache. La réconciliation avec le peuple a été consommée, aussitôt enterrés les morts que la révolution a faits, aussitôt le calme revenu et aussitôt immergé un nouvel ennemi commun, aussi fort et aussi zélé en besogne, mais d’un zèle d’une nature bien particulière.

Evitons de généraliser ! Les agents des forces de l’ordre ne sont pas tous à juger de la même manière. Aux oubliettes les agents corrompus, les agents harceleurs, les agents collaborant avec des voleurs, les agents violeurs…

Le procès de Mariem a duré près de deux ans et le dossier des deux policiers qui l’ont violée a été clos hier 31 mars 2014. Le verdict est tombé : 7 ans de prison pour les policiers violeurs. Une peine qui en dit long et qui n’est pas sans rappeler un verdict similaire, tombé il y a de cela un peu plus d’un an et resté dans les annales des injustices avérées. 7 ans de prison ! Tel était le verdict ciblant Jabeur Mejri, jeune cheminot, ayant partagé sur Facebook et dans sa page, dont l’audience ne dépassait pas les 50 personnes, une photo faisant fi du sacré.

Quoiqu’amnistié, puis libéré depuis, il s’agit, pour beaucoup, de 7 ans de trop. 7 ans de trop peu, selon beaucoup, pour ces violeurs qui ont aussi touché au sacré ! Un sacré en relation avec le rapport de confiance entre citoyen et garants de l’ordre. Un sacré en relation avec la nature d’un métier dont l’uniforme et les insignes résument à eux seuls la relation avec la patrie et la noblesse du service qu’on est censé lui rendre. Un sacré en relation avec l’honneur que notre société place souvent bien bas, aussitôt terni. Mais surtout un sacré en relation avec l’intégrité physique de tout un chacun et avec toute atteinte la profanant.

« Je pense que ce verdict ne tire pas la conséquence du crime qu’il prétend réprimer. Depuis le départ, Meriem à été accusée d’avoir permis ce crime, en ne répondant pas à cette contrainte par la violence », nous révèle l’avocat Martin Pradel qui a défendu Mariem aux côtés de Radhia Nasraoui. « Cette circonstance a été débattue à l’audience. La Cour reconnaît le viol, mais condamne les policiers à des peines qui correspondent à cette circonstance, qui aurait donc atténué, semble-t-il, leur culpabilité », précise Maître Pradel.

Qualifié de clément par certains, le verdict est jugé trop sévère par l’avocat des accusés Fathi Laâyouni. Celui-ci a annoncé en effet sa décision de faire appel car, selon lui, les juges n’étaient pas neutres. Maître Laâyouni a, pendant l’audience d’hier, basé son réquisitoire sur des avances que la coupable aurait faites et sur son activité sexuelle qu’il a qualifiée «d’intense ». Hormis le fait de mettre ainsi en doute un rapport médical attestant visiblement du contraire, Me Laâyouni a, dans de tels propos, minimisé un acte criminel des plus odieux. Sur la base d’un tel argumentaire, il tend à le banaliser et à rendre quelque peu coupable celle qui l’a subi.

Le statut de victime, voilà ce qu’attend, en partie, celui qui se sent sali par une injustice. Ce statut a été accordé à Mariem hier, quoique le jugement ait été qualifié par certains comme non conforme à l’article 227, condamnant à la peine de mort celui qui viole en usant de violence ou de menace.
« Coupable d’avoir été violée », c’est ainsi que s’intitule le livre écrit par Meriem Ben Mahmoud et reprenant son histoire. Coupable d’avoir été violée, elle ne l’est plus juridiquement ou presque. Elle le restera cependant aux yeux d’une société qui incombe souvent aux femmes le mal qui leur arrive.

Mariem s’est installée, depuis quelques mois, en France, tout comme son fiancé. Elle trouvera du réconfort, si ce n’est plus, dans une société française solidaire qui lui accordera ses grâces (édition de livre, titre de séjour et présence médiatique), en attendant que soit récupéré un autre dossier chaud d’une société se débattant contre ses syndromes destructeurs. « Un endroit où je ne serai que victime », a-t-elle écrit en évoquant son séjour français. Une restriction de taille, une restriction qui dit tout, et pourtant…

Peine de mort : Ces frères qu’on achève!

Frères musulmans, l’histoire du groupe islamiste le plus influent et le plus étendu n’est pas à rappeler. Son actif, depuis ce qu’on désigne comme le printemps arabe, s’est chargé de l’imposer de nouveau sur la scène politique et de raviver la doctrine qui lui est propre d’un point de vue idéologique, dans plusieurs pays arabes. La confrérie a pu renaître de ses cendres dès les prémices des révolutions arabes. Organisée, étendue et visiblement soutenue financièrement, elle a gagné en influence et en puissance. C’était sans compter les revirements qu’a connu la scène politique égyptienne qui ont impacté la balance des pouvoirs et ramené sur les devants de la scène une force militaire, aussi redoutable que redoutée.

529 frères musulmans seront exécutés ! Verdict lourd tombé, hier lundi 24 mars 2014, en Egypte et accueilli, à l’échelle internationale, avec beaucoup d’indignation, mais aussi un brin d’indifférence.

Impliqués dans des violences commises au profit du président destitué Morsi à l’été 2013, ces « frères » seront donnés en exemple à celui qui osera s’insurger contre le pouvoir militaire en place.
Qualifié de scandaleux par le président du Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’Homme, d’expéditif selon un des avocats des dirigeants des Frères musulmans, le verdict est une première dans l’Histoire égyptienne, une première « inquiétante » selon les Etats-Unis.

Les gagnants d’hier se trouvent donc être les perdants d’aujourd’hui. Le sort de notre frange de la confrérie n’est, quant à lui, pas encore scellé. Leur mutation en faveur d’un changement de tendance et d’un revirement vers un islamisme « nationaliste modéré » était voulue comme une carte électorale en leur faveur. Elle se révèlera être aussi une porte de sortie sans dégâts si les vents qui les ont propulsés au pouvoir décidaient de les en éloigner réellement.

Interrogé par rapport à son adhésion à la pensée de Saïed Kotb, théoricien de l’islamisme politique, Rached Ghannouchi, a déclaré, lors d’un voyage à Washington, qu’il n’est pas d’accord avec le penseur sur beaucoup de points et qu’il s’oppose à plusieurs de ses positions.
L’islamisme d’Ennahdha se veut modéré. En a attesté, hier, lors d’un débat sur la chaîne Nessma, le plus grand rival d’Ennahdha, Béji Caïd Essebsi, leader du parti Nidaa Tounes. « Ennahdha est désormais un parti plutôt nationaliste qui a prouvé, de par ses positions allant vers le consensus, qu’il est un parti comme les autres », a-t-il avancé, surprenant au passage ses partisans comme ses détracteurs.

Le mouvement islamiste tunisien a déjà, bien avant les soubresauts fatals que connaissent les Frères d’Egypte, connu une mutation de taille. Son changement d’appellation l’a fait passer de l’ombre des Frères aux lumières de la légalité et de la Renaissance (le Mouvement de la tendance islamiste devenant, en 1988, Mouvement Ennahdha). La politologue Vincent Geisser affirme, dans ce même contexte à propos du mouvement islamiste, « Il est, au départ, dans la mouvance des Frères musulmans. Certes, il n’a pas de lien organique avec les Frères musulmans égyptiens mais est il dans l’idéologie des Frères musulmans ».
Anciennement proche du parti Ennahdha, l’opposant Ahmed Mannaï, nous déclare que certains anciens du Mouvement de la tendance islamiste essaient de se reconstituer en mouvement autonome indépendant, mais ils ont été vite récupérés par Ennahdha».

Ghannouchi et ses acolytes ont défendu, depuis la chute du régime islamiste en Egypte, Morsi et ses compères. A quatre doigts, ils ont manifesté leur soutien à ceux que le pouvoir militaire a renversé. Alors que 529 Frères musulmans sont condamnés à mort et qu’un nombre similaire d’entre eux sera jugé aujourd’hui même, Ennahdha a pris position, d’une manière officielle et officieuse. Dans un communiqué publié en ce mardi 25 mars, le parti islamiste a condamné fermement « ce jugement injuste allant vers une surenchère dangereuse exercée dans le cadre de la confrontation avec ceux qui jouissent de la légitimité ».

Officieusement, des bruits de couloirs font état de négociations tentant d’aboutir à l’octroi de l’asile politique en Tunisie à ces condamnés à mort égyptiens. Une nouvelle qui a suscité des remous chez les plus progressistes, mais qui réconfortera les choix électoraux des fidéles d’Ennahdha.

Le CPR, avec Moncef Marzouki au sommet de l’Etat, jouera un rôle important dans une telle prise de décision. Le CPR, étant en quelque sorte, le cousin des Frères, il ne s’opposera probablement pas à une telle solution. Marzouki n’avait-il pas proposé sans qu’on ne le lui demande, l’asile politique à Bachar Al Assad ? Le militant des Droits de l’Homme qu’il a été sera soutenu dans une telle décision par des dirigeants de son parti qu’on dit anciennement islamistes. Car « beaucoup d’anciens du Mouvement de la tendance islamiste à l’étranger ont été fondateurs du CPR, lors de sa fondation en Juillet 2001 », nous informe Ahmed MannaÏ qui les a connus de près. Il cite, parmi d’autres, des noms comme Ben Hmiden, Daïmi et Hamrouni.

Ennahdha a opéré, malgré son changement de tendance et son idéologie accommodée au goût du jour, un retour aux sources assez audacieux en se positionnant dès le revirement de la situation en Egypte contre le pouvoir militaire. Lors de la manifestation organisée en l’occasion de la fête de l’Indépendance, la photo de Morsi, le déchu, a orné l’avenue Habib Bourguiba. Lors de ce même événement, Ennahdha a aussi ressorti son idéologie d’avant 1988 (date où le Mouvement de la tendance islamiste a connu sa mutation apparente en changeant de nom). Grâce à des livres vendus pour le modique prix de 1 dinar, Ennahdha a partagé avec ses électeurs-lecteurs son idéologie première et sa doctrine fondatrice. Une pensée que l’on déclare proche de l’AKP turque, mais qui puise, en réalité, son fondement dans les thèses des Frères musulmans auxquelles s’est converti le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, lors de son passage de jeunesse par Le Caire.

Pour Ahmed Mannaï, il est possible que les adeptes du Mouvement de la tendance islamiste, dans sa branche originelle, « réapparaissent, maintenant, avec les différends qui traversent le mouvement après qu’ils aient quitté le pouvoir ». La réputation faisant état de solidarité des islamistes entre eux n’est pas à refaire, leur discipline en tant que groupe ne date pas d’aujourd’hui. Leur ouverture d’esprit et leur modération l’est, en revanche. Frères d’un jour, frères pour toujours, telle a été la devise d’Ennahdha. Alors que la fratrie des islamistes au pouvoir semble s’agrandir par le consensus, et que, sur les bords du Nil, l’étau se resserre contre les Frères de sang et de naissance, Ennahdha maintiendra-t-elle sa position affichée à l’ANC et ayant abouti à la légalisation de la peine de mort en Tunisie ou tentera-t-elle, à sa manière, de s’opposer à ce qu’une telle peine soit subie par ses frères ?

Article le plus lu de l’année 2014 dans Business News http://www.businessnews.com.tn/les-dix-articles-les-plus-lus-de-lannee-2014-sur-business-news,520,52454,3