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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Coachs du troisième type ou l’art de faire marcher sur la braise

Plus d’une occurrence, cette semaine, m’a confrontée à une nouvelle réalité du marché du travail et du bien-être : le coaching, nouveau créneau tendance visant à sortir le meilleur de chacun. Le meilleur de chacun étant, dans bien des cas, son argent…
Puisant son fondement dans le courant occidental New Age qui accorde une importance majeure à la spiritualité, le coaching est à la mode depuis quelques années. Il a fait son apparition en Tunisie, sous des revers peu communs.
Usant de la PNL (Programmation neuro-linguistique) et de ses outils de perception de l’Autre et de soi, de nombreux mentors ont investi ce champ d’action juteux en Tunisie. Le sérieux des uns et des autres modèles présents sur la place n’est pas constant et la fiabilité de certains est mise en doute par beaucoup.

Tarak Souidene, est un de ces formateurs. D’apparence, il s’agit d’un quinquagénaire barbu, de Aguel et de jellaba vêtu, puisqu’il s’agit d’un cheikh koweïtien qui s’est fait un nom grâce à ses interventions radiophoniques et télévisées. C’est aussi un formateur spécialisé en Développement personnel et non des moindres. A en croire tout ce qui se dit sur internet, il serait l’auteur de plus de 70 ouvrages jugés par ses adeptes comme travaux de référence en matière de coaching managérial et sociétal, mais pour lesquels une plainte a été déposée contre lui pour plagiat. Tarak Souidene est aussi l’auteur d’une dizaine de vidéos intitulées « La fin de la vie » et où le cheikh évoque, dans les détails, la mort et l’au-delà, vus d’un point de vue religieux . La prochaine formation de Tarak Souidene en Tunisie se tiendra fin mars/début avril et sera consacrée aux questions suivantes : travailler son charisme, travailler son éloquence, gérer une équipe…

Lors de ces séances octroyées pour un montant avoisinant les 600 dinars, l’ombre religieuse est à peine perceptible, mais rôde tout de même sur le discours employé. Un discours pragmatique et bien étudié mais dans lequel sont insérés des hadith du prophète et quelques versets coraniques.
En Tunisie, c’est le centre canadien de développement personnel qui organise les formations de Tarak Souidene et d’autres intervenants dont l’égyptien Mostafa Aboussoud.

De l’avis d’un expert, ce qu’offrent ces formations c’est une simple introduction à la PNL enrobée, en revanche, d’un « charlatanisme pernicieux » tirant profit de la faiblesse de certaines personnes souvent au carrefour de leur vie ou en proie au vide. Dotés d’un pouvoir de persuasion certain et d’une grande capacité d’emprise sur autrui, ces mentors d’un genre nouveau mêlent, dans une logique déconcertante, le profane et le religieux, jonglant entre les bases de la PNL et celles des prédicateurs religieux connus via les chaînes télévisées arabes.
« Il s’agit de coachs version Nilesat » nous révèle un formateur connu de la place. Ces gens-là usent d’un volet religieux et d’un autre financier, d’après lui. Le discours utilisé, les arguments avancés et les exemples donnés lors des cours dispensés par cette lignée de formateurs ont une tendance religieuse implicite mais effective.

Utilisant le nom et la renommée du pionnier en la matière, Brahim Al Féki, décédé en 2012, les nouveaux spécialistes du coaching gèrent un commerce juteux. Leur emprise sur leurs disciples peut atteindre des dimensions importantes. Ces percepteurs agissent, au moyen d’un discours persuasif incrusté d’évocations à caractère religieux, un moyen d’endoctrinement, visant des cibles multiples, face auxquelles le discours s’adapte, nous dit-on. Ils en deviennent des défenseurs zélés de ces « gourous » capables de les faire marcher sur la braise, en amadouant leur scepticisme et en transcendant le fond de leur pensée, semble-t-il (voir vidéo).

Face à cette tendance venue d’Egypte et où El Féki, Ahmed Koddouss et d’autres ont fait leur renommée, appuyés par d’autres noms de pays du golfe, les coachs d’une tendance dite plus progressiste s’adressent, quant à eux, à un autre public, en l’occurrence des salariés en quête de perfectionnement dans la majorité des cas. Ahmed Koddouss avait déclaré sur la chaîne religieuse Ezzitouna qu’il ambitionnait de s’adresser aux jeunes au sein des universités tunisiennes. Un projet serait en cours dans ce sens, avait-il alors déclaré. Jusqu’où ira « le coaching version Nilesat » et où s’arrêtera le laisser-aller qui le laisserait conquérir, là où ils sont, nos jeunes les plus vulnérables ?

A travers cette forme de coaching, ces formateurs qui en fabriquent d’autres, diplômes à la main, en trois séances de cours, arrivent à marier le moderne et le traditionnel. Leur message se base sur les dernières théories en date en matière de coaching et leur discours est ficelé pour un effet garanti sur son récepteur. Du marketing à l’état pur et des effets de persuasion sans équivoque qui rappellent que la cible est faible tant que celui qui la vise a les clés pour l’amadouer.

Werner Ruf parle de Bourguibisme et de la politique étrangère tunisienne

En 1967, Werner Ruf*, historien et spécialiste du Maghreb, a écrit une thèse intitulée « Le Bourguibisme et la politique étrangère de la Tunisie ». L’Institut tunisien des Relations internationales (ITRI) a traduit l’ouvrage en arabe par le Professeur Sahbi Thabet. Il est présenté le 20 mars 2014, une date ô combien symbolique car désignant celle de la libération de la Tunisie du joug du colonisateur, grâce, notamment, à Habib Bourguiba. Présent en cette Tunisie à laquelle il s’est intéressé il y a de cela plus de trois décennies, Werner Ruf a accordé cette interview à Business News.

– Votre visite en Tunisie intervient un 20 mars, jour de la commémoration de l’indépendance tunisienne. Votre livre a été écrit dans les années 1960. Que pensez-vous des différentes phases « d’occupations » et « d’indépendances » qu’a connues la Tunisie depuis ?

La Tunisie était un protectorat. En tant qu’Etat, elle n’a jamais disparu ; contrairement à l’Algérie devenue, à l’époque et par l’occupation, partie de la France à laquelle on a tenté de gommer l’identité. La base de l’Etat en Tunisie était différente et il fallait la reconstruire avec des particularités différentes. Le mot « dostour » (Constitution) est mythique en Tunisie : les mouvements ayant réclamé l’indépendance s’appellent, d’ailleurs, « dostour » ou « néo dostour ». Quand, récemment, la nouvelle Constitution tunisienne a été votée, c’était la fête dans la salle. Il n’y avait alors ni des drapeaux verts, ni noirs. Il n’y avait que le drapeau tunisien. L’identité nationale est donc ici une tradition.

-Pourquoi la Tunisie en 1967 et pourquoi de nouveau la Tunisie en 2014 ?

A l’époque, le choix de la Tunisie était un hasard. Je présentais, lors d’un séminaire, un article sur le livre « Philosophie de la révolution » de Jamal Abdel Nasser. A la fin, un de mes professeurs m’a dit : « c’est bien ce que vous avez présenté, mais il y a un autre type qui m’intéresse beaucoup. C’est ce Bourguiba en Tunisie ». Mon choix était fait. Je suis venu en Tunisie faire ma thèse et l’affinité est venue au fur et à mesure de mes recherches dans la bibliothèque nationale, de mes lectures et de mes rencontres.
Je suis de retour en Tunisie, grâce à l’effort de Ahmed Mannaï et de l’équipe de l’ITRI qui a contribué à la réédition du livre. Et puis avec la révolution, la Tunisie est le seul pays qui a une chance de s’en sortir. Elle fait office d’exemple. Il faut dire que la Tunisie a de la chance : elle n’a pas de frontière avec Israël, pas de pétrole, pas de canal de Suez. On la laisse donc plutôt tranquille… enfin, j’espère.

– Vous avez écrit un livre intitulé « La Tragédie Algérienne. De la cassure de l’Etat d’une société déchirée». Avec l’annonce de l’intention de Bouteflika de se représenter aux élections présidentielles et les querelles entre les différentes composantes de l’Algérie (Chaouis, Kabyles et Arabes), voyez-vous un drame se redessiner chez nos voisins de l’ouest ?

En Algérie, depuis bien longtemps, ce sont les militaires qui ont gouverné. Actuellement, y sévissent les clans des différents camps de ceux qui sont au pouvoir et qu’on appelle « la nébuleuse ». L’Algérie a du mal à trouver dans tout cela un gouvernant, tant la lutte des clans est virulente. Bouteflika a été mis sur la sellette, alors qu’il ne peut pas suivre ses fonctions, ni agir politiquement. Il n’arrivera probablement pas à la fin de son mandat. C’est une catastrophe et cette situation est la conséquence d’une politique de dilapidation des biens de l’Etat. Certains clans se mettent plein les poches pendant que le peuple s’appauvrit. L’Algérie vit au rythme des clashs entre les différentes ethnies et les différents groupes. Il n’y a plus une identité nationale, ce sont les identités claniques et tribales qui priment.

La Tunisie et suite à une décision présidentielle, a coupé toute relation diplomatique avec la Syrie. Comme pour punir Bachar Al Assad, Moncef Marzouki avait décidé de rompre les liens unissant les deux pays. Cependant un lien fort est maintenu, il est fait de sang et de sexe et il s’appelle Jihad. Que pensez-vous de ce phénomène et du phénomène qui l’a vu naître sans s’en alarmer ?

On ne peut pas lui demander cela puisqu’il est mort, mais Bourguiba ne l’aurait pas fait. Une politique étrangère doit avoir une continuité et doit jouer sur toutes les facettes et dans toutes les circonstances. Couper donc un élément, c’est idiot. J’ignore pour quelles raisons cette décision a été prise et je ne m’aventurerais pas là dedans.
Ce qui se passe en Syrie est très grave. Selon ma thèse, les Etats-Unis ne veulent plus et ne peuvent plus être la puissance mondiale qu’ils ont toujours été, avec l’émergence de la Chine. Ils ont placé dans la zone un pouvoir de substitution délégué aux pays du Golfe. C’est un mauvais choix de se dire une démocratie et de s’allier avec des pays où la démocratie n’existe pas. Ces pays-là se querellent entre eux et n’ont pas de base commune. C’est le peuple syrien qui paye cela. Avec toutes les milices financées par différentes parties, c’est grave mais on laisse faire, parce que, d’un point de vue macrostructure géo-stratégique, il y a des intérêts de grandes puissances dans ce pays. La Syrie est l’alliée de l’Iran. En détruisant la Syrie, on croit affaiblir l’Iran. La Turquie a aussi des intérêts en Syrie et la Turquie a aussi ses problèmes avec la question kurde (en relation indirecte avec les kurdes syriens qui s’imposent). Les russes, quant à eux, ont des intérêts à préserver, puisqu’ils ont le dernier pont marin en Syrie (la mer noire). Cela explique pourquoi ce conflit ne trouve pas sa fin.

Votre ouvrage le plus récent s’intitule « L’Islam – Horreur de l’Occident. Comment l’Ouest se construit son image de l’ennemi ». Quelle image a de nous l’ouest et pourquoi nous positionnez-vous en tant qu’ennemis ?

Samuel Huntington a écrit « La lutte des civilisations », un article paru, en 1993, dans la revue Foreign Affairs. Cet article qui disait que « l’islam est la grande menace pour le monde entier » avait créé une vive polémique. L’idée a alors été développée dans le livre « Le Choc des civilisations ». En 1994, le secrétaire général de l’Otan reprend ce discours et déclare, dans une interview, que « l’islam est une menace, plus que le communisme ne l’a jamais été ». On retrouvera cette même idée dans « Le livre blanc » que le France publiera par la suite. C’est l’aspect politique étrangère de la question, mais il y a aussi l’aspect politique intérieure. Nous avons, dans les différents pays d’Europe, connu des vagues d’immigration et le racisme est une réalité. Les clichés en relation avec l’antisémitisme ont été retournés contre les musulmans et l’islam. Le racisme antimusulman puise ses racines dans l’antisémitisme. Des mouvements d’extrême droite en Hollande, en France, en Autriche et en Allemagne font le pèlerinage à Jérusalem et sont reçus par les ministres des cabinets d’extrême droite israéliens. Les clichés antisémites sont utilisés contre les musulmans grâce à cette alliance « fascinantes ».

-Alors que notre chef du gouvernement revient d’une visite dans les pays du Golfe dont vous avez précédemment parlé, en tant qu’expert du Maghreb, quel regard stratégique portez-vous sur les relations étrangères tunisiennes ?

La Tunisie s’est enlisée dans une économie défaillante. L’essentiel est devenu de recevoir de l’argent pour financer l’Etat. Je pense que la Tunisie devrait essayer de sortir de cette logique. Beaucoup exploitent la main d’oeuvre tunisienne bon marché et les profits s’en vont à l’étranger. Cette politique néo-libérale commencée par Ben Ali a été poursuivie par Ennahdha : on ouvre les marchés, mais on ne reçoit rien. L’Union Européenne tient un double langage : la Tunisie doit s’ouvrir, mais elle est mise en concurrence avec des pays favorisés par d’autres facteurs et dans un système de quota et de calendriers. Ce sont ces petites contradictions qu’on pourrait utiliser pour gagner un peu plus en autonomie. Ceux qui prêchent le libéralisme ne le pratiquent pas. Je vois d’ici le vieux Bourguiba sortir son miroir et dire « Vous, la France qui parlez des droits de l’Homme ? Qu’avez-vous fait en Tunisie ? ».

-Nous célébrons, en ce 20 mars, l’indépendance, quel message adressez-vous à cette Tunisie d’après-Bourguiba ?

Loin de tout protocole, Mohamed Masmoudi m’a dit un jour: « Il y a deux grands acteurs, dans le monde : De Gaulle qui jouait une tragédie ; et le nôtre, un vrai comédien ! ». J’ai vu Bourguiba deux fois. Il avait beaucoup de finesse, il avait une intelligence extraordinaire et savait très vite comment réagir. C’est là que réside la différence la plus importante entre Ben Ali et Bourguiba : Ben Ali avait très peur de toute personne qui pensait, parce que lui même n’était pas très fort en pensée. Il y a en Tunisie, après Bourguiba, une tradition intellectuelle énorme. C’est cette tradition qui peut donner au pays une identité et la chance de trouver des solutions innovantes.

*Werner Ruf est spécialiste en Sciences politique, en Sociologie, en Histoire en en Littérature française. Il a fréquenté l’Université de Fribourg en Suisse, La Sorbonne en France et l’université de Sarrebruck en Allemagne. Enseignant à New York, à Aix En Provence, à Essen (en Allemagne) puis à la Castle University (Boston), Werner Ruf est un spécialiste du Maghreb, de sa politique et de ses spécificités sociales. Il est l’auteur de :
Habib Bourguiba et l’idée de l’unification maghrébine, Fribourg, 1964.
Le Bourguibisme et la politique étrangère de la Tunisie indépendante, Gütersloh 1969.
Le rôle des images dans la politique internationale, Sarrebruck 1974.
Nouvel Ordre ou Désordre dans le système des Nations Unies. Comment le Conseil de Sécurité traite la souveraineté des Etats du « Tiers Monde », Münster 1994.
La Tragédie Algérienne. De la cassure de l’Etat d’une société déchirée. Münster 1997.
L’Islam – Horreur de l’Occident. Comment l’Ouest se construit son image de l’ennemi, Cologne 2012

En Tunisie, une centaine d’immolation depuis la Révolution, des rêves qui prennent feu

Comme se condamnant au bûcher, des jeunes Tunisiens s’immolent par le feu dans un ultime signe de désespoir. Le 13 mars aux alentours de 8 heures, alors que Tunis se réveillait et s’apprêtait à accueillir, sans grand enthousiasme, le nouveau gouvernement formé après un tumulte général que l’on croyait incessant, Adel Khazri, originaire du Nord ouest s’est immolé par le feu.

Enième acte suicidaire qui s’est déroulé devant le théâtre municipal de Tunis, illustration de la tragédie que vivent les tunisiens depuis que la première flamme est née, cet acte a secoué tout un peuple. Mais la secousse n ‘aura duré que quelques minutes. Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnes ont partagé cyniquement la photo illustrant cet acte de désespoir. Mais la vie a vite repris le dessus et les intérêts se sont focalisés sur d’autres sujets.

Le 15 mars, alors qu’on a enterrait Adel Khazri dans une ambiance contestataire pour le moins tendue, 4 autres Tunisiens ont mis le feu à leurs corps. Plus d ‘une centaine de cas similaires se sont produits depuis février 2011.

Le choix du feu :

Des personnes à la fleur de l’âge choisissent ce sort macabre et le choix du feu n’est pas anodin. Ces jeunes suicidaires n’ont pas opté pour une mort sereine, pour un suicide « discret ». Ils ont choisi de mourir en public, au milieu de la foule comme pour se donner en spectacle ; une tragédie épique où le héros se bat contre la misère, où il se bat jusqu’à en mourir. S’immoler par le feu est un acte masochiste qui en dit long sur la perception qu’a le suicidaire de lui-même. Il s’agit d’une perception ou d’une appréciation qui va crescendo : on déteste sa vie, on déteste la vie et on finit par se détester jusqu’à vouloir se faire du mal et en finir.

Le désespoir inhérent à cet acte de pyromanie, recèle une forme de contestation. En effet, volontairement ostentatoire, cette mort dans les flammes se veut un message aux gouvernants, un signe fort qui en dit long sur la situation sociale de la classe défavorisée et d’une jeunesse à l’abandon. La révolution tunisienne s’est essentiellement nourrie du feu qui a dévoré le corps de feu Bouazizi, devenu symbole d’une classe ouvrière meurtrie. C’est cet acte tristement précurseur qui fait que des jeunes tunisiens en proie au désespoir optent pour cette mort plutôt que pour une autre. Il est possible qu’au-delà du désespoir, ces suicidaires croient en l’espoir de faire changer les décideurs, de provoquer un sursaut auprès de leurs compatriotes et d’enclencher un changement. Comme se donnant en offrande à des dieux qui semblent s‘être rangés d’autres côtés que le leurs, ces jeunes au cœur meurtri et aux corps en flamme en finissent avec une vie trop dure pour eux, mais nous lèguent en retour un lourd testament, un testament lourd de culpabilité.

La culpabilisation

Acte final d’une tragédie dont le héros, voire l’anti-héros se bat contre un sort qui l’accable, le suicide tel que nombre de Tunisiens le pratiquent désormais, c’est à dire en s’immolant se passe généralement en public. Ce choix de ne pas mourir dans la discrétion vise à provoquer le pathos au moyen d’un spectacle à la fois choquant et touchant. Assister à ce type de suicide revient à se retrouver témoin de l’injustice générale et du désespoir qui en résulte. C’est se retrouver témoin de l’impuissance du suicidaire et de sa propre impuissance, se sentant coupable d’avoir réussi là où beaucoup d’autres échouent jusqu’à en mourir.

Cependant, la dimension cathartique telle que le suicidaire la conçoit n’est plus au rendez-vous comme elle l’a été lors du sursaut général qu’a connu le Tunisien un certain janvier 2011. En effet, le phénomène s’étant proliféré a connu depuis une banalisation qui l’a vidé de son sens, de ses visées et de sa dimension symbolique.

Alors quand circule une information annonçant que 100 policiers, en contestation à leur licenciement, auraient décidé de tenter un suicide collectif mardi 19 mars devant le ministère de l’Intérieur, les Tunisiens n’en pleurent pas, mais rient.

Toutefois, en Tunisie, on rit jaune depuis un moment, car le désenchantement est croissant, que la situation est exaspérante et que, quelque soit la classe sociale, la déprime est ambiante et généralisée

Il fût un temps où en Tunisie, d’un corps en flamme naissait une révolution. Aujourd’hui, c’est de la révolution que naît le feu. Les cœurs en flamme, on assiste impuissants à des rêves qui prennent feu.

De Ouertani à Toumia, les filières de la mort implosent

Il y a quelques jours, était présent sur le plateau d’Ettounseya un terroriste présumé de retour en Tunisie après une expérience sanguinolente en Syrie. Le passage a été très remarqué, l’animateur de la chaîne a été entendu par les forces de l’ordre et le terroriste en question a été arrêté.

Bien que mis en doute, le témoignage du dénommé Abou Qoussaï est riche en détails. Il amène, dans une grande précision, de nombreux éclaircissements quant à la vie au quotidien dans cette Syrie mutilée par les guerres intestines. La dislocation interne que connaît le tissu social syrien a été en toute évidence accentuée par des parasites venus d’ailleurs, accourus de Libye, du Mali et de Tunisie. Partis en nombre, beaucoup de nos jeunes ont cru en la sacralité d’un combat qui s’est avéré être pour beaucoup une manipulation de taille, au profit d’un projet occulte dont les visées ne sont pas encore évidentes, mais dont les retombées sont incontestablement dévastatrices.

Le témoignage apporté sur le plateau de Naoufel Ouertani a eu des retombées d’un point de vue légal. La teneur de ses propos sera étudiée et évaluée par les forces de l’ordre, seules habilitées, à en déterminer la plausibilité. En revanche, ceux qui ont crié à la manipulation orchestrée par l’animateur de l’émission ont été nombreux. D’un seul camp ils arrivent et vers un unique but ils convergent : le témoignage n’a rien d’authentique et les médias de la honte se confirment comme tels.

Le site électronique Al Sada réputé pour sa proximité avec la Troïka, le journal Al Dhamir, connu pour sa tendance islamiste, des pages Facebook au contenu bien orienté, des figures de la scène politique à la pensée partisane prononcée et « au parti bien pris » ont accablé Naoufel Ouertani, l’accusant d’être « un menteur, un manipulateur agissant dans le but d’instaurer un climat de discorde dans le pays ».

A parcourir de près les journaux islamistes, on se rend compte aisément de l’ampleur de la manipulation subie par ceux qui les lisent. Les calomnies dont ils accablent continuellement leurs confrères, les leitmotivs tels que « médias de la honte », « presse de propagande » seraient aisément reproductibles pour les désigner eux-mêmes, pour illustrer leur zèle vis-à-vis de l’islamisme et de ceux qui le représentent politiquement.

L’affaire du frère de la célèbre élue d’Ennahdha, Sonia Ben Toumia, en est l’illustration. Bruitée suite à un communiqué du Syndicat de la sûreté républicaine rendu public le 15 mars, l’implication du frère de l’élue dans l’endoctrinement, la préparation et les départs de jeunes vers la Syrie a été confirmée par Mohamed Ali Aroui, porte-parole du ministère de l’Intérieur. L’élue avait qualifié de violente et d’injustifiée la descente policière effectuée quelques jours auparavant à Menzel Nour à Monastir. Son frère y était impliqué, voilà donc ce qui explique cela. Sonia Ben Toumia niera cette implication en bloc d’après le journal Al Dhamir. Son frère est en Libye et non en Syrie, précisera-t-elle dans une déclaration rapportée, sans grande précision, dans un article dudit journal.

Non loin de Monastir où aurait sévi le frère Ben Toumia qu’on dit aussi proche de Hamadi Jebali, et dans ce même contexte, a été arrêté, hier, à Sousse, le propriétaire d’un « restaurant islamique » dans le cadre d’une affaire liée au jihad. Le concept du restaurant en question avait été jugé insolite par bon nombre de médias. Insolite, il l’est assurément, puisque, derrière l’idéologie mise au service de la gastronomie, il y a une gestion secrète de fonds aboutissant au financement du terrorisme. Derrière ce projet, il y a des intervenants, de l’argent et une idée, tout comme derrière bon nombre d’organismes à tendance islamiste confirmée tels que les associations, les écoles et beaucoup d’autres projets réalisés à une période de laxisme et crus souvent sur parole, avec pour seul gage, la bonne foi, la foi islamique, ostentatoire de préférence.

Tous les «intervenants » cités dans cette chronique sont impliqués d’une manière ou d’une autre dans ce phénomène qu’est le Jihad ; un phénomène qui commence à mûrir et dont les fruits empoisonnés tomberont sur les têtes de ceux qui les ont laissé pousser. Médias de la honte, politiciens, commerçants de la nouvelle heure, sont des islamistes de longue date, dans bien des cas. Un réseau diversifié, éclaté en apparence puis reconsolidé à l’orée de l’ère nouvelle des libertés. Mettant à bas un système pourri, le Tunisien en a érigé un nouveau, plus chauvin et non moins barbant.

Filles de joie et autres corps mis à nu

Aux portes de l’ANC, des prostituées de Sousse ont manifesté, aujourd’hui mardi 11 mars, afin de réclamer que soit ouverte de nouveau la maison close où elles exerçaient leurs activités. Ces travailleuses du sexe se sont affichées sur la scène publique s’affranchissant ainsi des dogmes sociaux les mettant en marge et du regard souvent irrespectueux posé par certains sur elles. Elles ont clamé leur droit au travail en toute légalité, puisqu’elles possèdent pour cela des autorisations légales et l’aval du voisinage. Une situation insolite certes, mais fort courageuse pour un pays arabe qu’on dit en proie à l’islamisme.

Nous saurons certainement dans les jours qui viennent ce qu’il adviendra de ces revendications, si elles seront accueillies par un avis favorable et si les prostituées de Sousse retrouveront leurs clients.
En revanche, ce que nous pouvons en tirer comme conclusion d’emblée, c’est que la situation des droits de la femme ne sont pas celles que certaines en dressent.

Oui être une fille de joie ne doit pas être joyeux au quotidien. Oui le plus vieux des métiers est un des métiers les plus difficiles à exercer. Oui en arriver à utiliser son corps pour vivre est pour le moins désolant. Cependant, et en matière de libertés individuelles ceci est en adéquation avec les slogans prônés par beaucoup : « Mon corps m’appartient », scandait Amina, ex Femen qui s’est illustrée en posant seins nus sur la toile. Ces prostituées semblent à leur tour s’inscrire dans ce même mode de militantisme. Alors pour qui manifestait Amina, le 8 mars, en s’exhibant dans une nudité intégrale aux abords du musée du Louvre à Paris ?

Peut-être pensait-elle combattre pour des jeunes de son âge en proie au conservatisme ? Pourtant ce qu’on a vu le samedi sur Ettounseya tend à dire le contraire. Une jeune femme présente sur le plateau de Naoufel Ouertani a réclamé haut et fort son droit de consommer le cannabis sans la crainte d’une quelconque sanction. Elle a dit son courage par rapport à l’expérience de la prison, a défié le système social voyant d’un mauvais œil la consommation et a avancé qu’elle est consommatrice et qu’elle n’arrêtera jamais de l’être.

Emancipée la Tunisienne l’est assurément. A outrance selon certains, juste comme le requiert le contexte penseront d’autres. Mais de toute évidence, la femme tunisienne a placé depuis bien longtemps son combat au-delà de son corps et plus dans la sphère des idées et de la détermination à les concrétiser.
La femme a été réduite à une image de propagande pour le système déchu. Elle ne sera résolument pas une image de propagande pour un système espéré par d’autres. Son corps ne sera pas instrumentalisé pour des causes la desservant au final car la nudité affichée ne sert aucune idée hormis celle de l’absence de moyens de les transmettre. Grâce à de nombreuses actions associatives et aux initiatives individuelles, le combat féminin en Tunisie n’aura pas pour vecteur le corps de celle qui crie pour ne pas être considérée comme un objet. Des actions telles que celle entreprise par la jeune Amina, tendent davantage à faire dérailler la Tunisienne du parcours qu’elle a pris depuis la révolution, depuis sa présence massive dans les manifestations, depuis sa participation sur la scène publique en tant qu’acteur de choix, depuis son implication dans les actions en relation avec la société civile…

Le travail en Tunisie sur les affaires de la femme relève davantage de la consolidation et de la préservation. Il faut donc veiller de près à ce que cela ne mette pas en péril des acquis pour quoi d’autres ont combattu à cause d’un mode de combat qui n’est pas en adéquation avec la conjoncture.

La femme tunisienne dans l’ensemble est affranchie de la morale conservatrice. C’est une évidence ! Les cas persistants de sévices contre la femme, en matière d’imposition d’une certaine pensée, sont à traiter d’une manière autre, autre qu’une représentation biaisée et rebutante du modernisme. Le combat pour les droits de la femme ne date pas du 8 mars 2014. Il a commencé avec une présence remarquée dans l’Histoire de ce pays de Didon et d’Al Kahina, par la pensée avant-gardiste de Tahar Haddad et de Bourguiba, et par l’action encore inégalée de Aziza Othmana et de B’chira Ben M’rad.

Traduction en anglais dans Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/07/httpwwwbusinessnewscomtntunisie–la-repression-qui-g.html

Ton corps nu ne me représente pas!

Samedi 8 mars, l’événement est internationalement célébré : Fête internationale de la Femme. En Tunisie, cette journée a été fêtée comme il se doit, voire davantage. C’est que, depuis l’avènement de la crise politique, l’installation de la difficulté économique et les dernières mutations sociales qu’elles ont générées, les fêtes se célèbrent, en Tunisie, d’une manière plus euphorique et surtout plus emphatique. Ceci est révélateur certes, mais incontestablement bénéfique. Sur la toile, à coup de photos et de posts en tous genres, on chantait les louanges de la Tunisienne. Dans les rues, quelques événements ont eu lieu pour rendre hommage à son courage et à sa participation active dans le paysage politique et dans la détermination de l’esquisse qui s’en dresse.

A Paris, au même moment, une jeune tunisienne, drapeau à la main, a fêté, à sa manière, cette journée emblématique. Elle s’est mise à nu aux abords du musée du Louvre. C’est ainsi qu’elle entend combattre pour que soient préservés les droits de la femme.

Pour en être une, pour en approcher une multitude au quotidien, des plus émancipées aux plus conservatrices, je peux affirmer que le combat de Amina n’engage qu’elle. Devenue au moyen de son corps, une figure médiatique, Amina pourrait orienter d’un point de vue idéologique et politique l’opinion publique vers des extrêmes qui ne sont évidemment pas les bons. Un tel acte pourrait en effet, conforter certains dans leur penchant vers l’islamisme, puisqu’en rechange, telle est l’image qui nous est offerte du modernisme. Son acte pourrait être exploité par les adeptes des mouvances islamistes pour envenimer le climat social comme l’ont été la diffusion de Persépolis (un film d’animation qui a donné corps à Dieu) ou encore la projection du film de Nadya El Féni, ni Dieu ni maître. Deux événements ayant marqué un revirement majeur dans le cadre des choix électoraux et des débats idéologiques, à la veille des élections ayant érigé les islamistes à la tête du pays.

Pour moi, femme tunisienne, ceci me parle à plus d’un égard. Amina entendait-elle me défendre ? De qui ? De quoi ? Combattait-elle pour moi ? Je ne lui ai pourtant rien demandé ! Son combat prend-il la bonne forme ? Le militantisme a des visages divers, il a désormais des corps aussi !

En se dénudant, Amina ne m’a guère défendue. Elle n’a aucunement combattu pour moi. Son militantisme est une forme d’insulte au militantisme de la femme tunisienne, à son parcours vers l’émancipation, à sa conquête de l’espace public, à ses droits, à son action…

En se dénudant, Amina a offert l’image d’une femme objet. Elle a instrumentalisé son corps au profit d’une cause sommairement définie. Elle a instrumentalisé son identité, amenant la problématique de la femme tunisienne vers des optiques en inadéquation avec la réalité.

Pourtant avec Amina, j’ai plusieurs points en commun : je suis une femme. Je suis une Tunisienne. Je suis jeune (ou je veux bien le croire). J’ai connu comme Amina ce départ de Tunis vers Paris. Mais je connais aussi le retour de Paris vers Tunis. Et je crois que toute la différence entre Amina et moi est là.

De retour en Tunisie après douze ans en France. Après un bout de carrière dans l’édition, quelques contrats d’auteur, un DEA, un brouillon de thèse, deux enfants et le projet d’un livre, me revoilà en Tunisie. Les islamistes ne me font pas peur. Leur pensée je me dois de la respecter au nom de la tolérance, tant qu’elle ne mènera pas à la ruine mon pays. Le radicalisme, j’en vois les sévices sur écran. J’en fais des brèves et des chroniques et on applaudit mon courage. La violence, je ne l’ai jamais croisée sauf sur les réseaux où, derrière des pseudonymes, on me dit souvent que mon journal dérange, que mes articles dérangent, que je dérange. Et pourtant, je m’épanouis dans ce pays. Je m’épanouis parce que je produis une pensée et qu’avec ma pensée j’affronte l’obscurantisme qui nous guette.

Au profit de mon pays, j’ai mis ma présence et ma pensée. Au profit de la Tunisie, Amina a choisi de mettre son corps et son absence. Le combat d’Amina est peut-être louable pour la bonne volonté qui l’anime. Cependant, en matière de cause et de manière, il demeure discutable. Mon corps m’appartient, scande-t-elle souvent. Le mien aussi, qu’elle se rassure.

Le gant de fer de Mehdi Jomâa

Dans la soirée d’hier, lundi 3 mars 2014, Mehdi Jomâa s’est adressé aux Tunisiens lors d’une interview qui a été diffusée sur Nessma TV et sur la Watanyia 1. La rencontre a été suivie par près de 4 millions de téléspectateurs (selon SIGMA) et a été marquée par un feedback des plus fluctueux. Sur les réseaux, des commentaires à profusion, des réactions allant majoritairement dans un seul sens : une vague de désenchantement a inondé la toile.

Pourtant les Tunisiens sont lucides quant à la nature de la conjoncture ! Pourtant ils sont en mesure, au vu des difficultés quotidiennes, de se rendre compte de l’ampleur de la crise ! Pourtant on voulait un discours réaliste, après avoir été menés en bateau des mois durant, matraqués par les slogans fleuves, mitraillés par les discours bateau. Malgré cela, l’insatisfaction a gagné du terrain hier. D’une manière oscillant dans les degrés de virulence, beaucoup ont relevé la négativité de Mehdi Jomâa, chef du gouvernement depuis peu.

« A moins que vous ne vouliez faire ça en deux temps, ce qui me semble être de la politique de gestion des attentes plutôt que de la politique orientée solutions … J’attends toujours des indicateurs clairs de performances par ministère. Conclusion : Peut mieux faire … », a commenté l’élu Noômane Fehri, suite à la diffusion de l’interview.

On a reproché à Mehdi Jomâa une certaine négativité dans sa communication. Il a en effet énuméré toutes les problématiques (ou presque) entravant un éveil de l’économie et un regain de confiance quant à l’avenir. Il a annoncé, entre autres mesures, que seront gelés les recrutements dans la fonction publique.

Cependant, pour Sami Remadi, président de l’Association tunisienne pour la transparence financière (ATTF), il aurait mieux valu que le chef du gouvernement dévoile les résultats d’un inventaire qu’il aurait dû faire dans les structures de l’Etat afin d’éclairer l’opinion publique « sur les 13 756 milliards de dinars que le gouvernement d’Ennahdha a emprunté en dépit de l’absence de développement et sur le nombre de bénéficiaires de l’amnistie générale intégrés dans une administration publique déjà à plat et qu’Ennahdha a encore plus mis à bas… ».

Pour certains, à partir des éléments exposés hier par le chef du gouvernement, une plainte contre les gouvernants d’avant Jomâa devrait être déposée.
« Après l’exposé fait par Mehdi Jomâa, hier soir, et surtout concernant la situation de la caisse d’Etat, y a-t-il moyen de poursuivre Ilyès Fakhfakh pour haute trahison ? », s’est interrogé Taïeb Laguili, président de l’IRVA.

L’expert financier Moez Joudi, a écrit : « Je suis pour une plainte nationale contre les gouvernements Jebali et Laârayadh! Qu’on constitue un collectif et qu’on porte plainte pour « mauvaise gestion des deniers publics »! Les propos du chef du gouvernement hier ne peuvent constituer que des preuves tangibles! ». Joudi a ajouté plus tard dans la journée que de nombreuses personnes l’ont contacté afin de s’inscrire dans le cadre de cette initiative.

Dans les propos de Mehdi Jomâa, ne figure aucune prophétie d’un genre inattendu. Ce qu’il a dit les Tunisiens le savent en majorité. Ce qu’il a annoncé est pressenti depuis des mois. C’est ce qui a motivé les derniers événements politiques ayant engendré une remise en cause du système qui était en place. Cependant, Mehdi Jomâa a omis hier, volontairement ou involontairement, qu’il s’adresse à un peuple affecté par une politique qui est allée de paire avec la montée de la violence, la naissance de l’insécurité et l’installation de signes de pauvreté inquiétants.

Mehdi Jomâa fait face à un peuple en attente d’un signe d’espoir qui a un peu trop misé sur son arrivée. Il semble cependant avoir décidé de faire l’impasse sur les stratégies de communication, sur les discours d’influence et la manipulation par le mot. Erreur de communication ou volonté de mettre le citoyen devant la réalité des choses, devant ses devoirs envers son pays et sa conscience politique qui doit s’éveiller au plus vite ?

Le chef du gouvernement a certes déçu beaucoup. Il a accentué une frilosité devenue chronique pour des Tunisiens touchés plus que jamais par les événements politiques et leurs répercussions sur le pays, sur son économie, sur son ancrage idéologique et son identité. Cependant, nombreux ont été ceux qui ont apprécié l’absence de langue de bois dans son discours, sa franchise et son courage d’aborder de front la difficulté, d’en mesurer la gravité et d’appeler tous ceux que cela concerne à en prendre conscience.

« Mehdi Jomaa a bien usé des trois atouts majeurs de la communication politique: la sincérité, la franchise et la clarté. Il tranche avec ses prédécesseurs et marque ainsi un point décisif dans le paysage politique post 14 janvier: l’avènement d’un discours politique crédible et d’un charisme de troisième type… à l’accent tunisien », a écrit Slaheddine Maaoui, directeur général de l’Union de radiodiffusion des Etats arabes.

L’intervention de Mehdi Jomâa d’hier soir, est peut-être à l’image de cette politique que nous avons cherchée : nouvelle et subversive. Tout en étant dépourvue, au stade qu’il est, d’actions fédératrices de changements spectaculaires, elle est éventuellement un moyen de stimuler certaines consciences, d’instaurer une volonté de revanche sur une cause pas encore perdue et de nourrir un intérêt pour le travail dans une société qui a été longtemps marquée par la passivité et l’attentisme.

« Je suis heureux de voir que Monsieur le Chef du Gouvernement Mehdi Jomâa, dans sa conférence d’hier, a conclu son intervention sur la valeur du travail. Il n’y a que cela qui compte …. Libérez les Hommes d’Affaires et l’Utica de la peur et des procès « bidons » et vous verrez le résultat … », a écrit Hédi Jilani, homme d’affaires et ancien président de l’UTICA.

Alors qu’est annoncée, il y a à peine quelques heures, la libération de l’ancien ministre de la Défense sous Ben Ali, Ridha Grira, et qu’un mandat de dépôt a été émis contre Imed Deghij, de la Ligue de protection de la révolution, certains ont vu, dans tout cela, un certain renouveau politique. Sommes-nous en train d’affronter la réalité et d’en modifier enfin l’impact à terme, en allant davantage vers une politique moins vengeresse et revancharde et plus réaliste, consensuelle et constructive ?

Hier, beaucoup de Tunisiens avaient besoin d’une main de fer dans un gant de velours. Le tout serait de ne pas avoir une main de velours au-delà du gant de fer qu’a constituée la franchise de M. Jomâa.

Jabeur Mejri : Détournement de fonds pour une affaire qui dérange

Jabeur Mejri n’est plus à présenter. Il a défrayé la chronique depuis qu’il a été emprisonné pour avoir partagé une caricature du Prophète sur Facebook. Son nom s’est affiché en grandes lettres, dans les médias étrangers, depuis qu’il a été condamné à 7 ans et demi de prison. Jabeur est, en Tunisie, le premier prisonnier d’opinion depuis l’avènement de la « révolution de la dignité ».
Pour beaucoup son cas pose problème. Comment ose-t-on aller jusque-là ? N’ya-t-il donc pas de limite à la liberté d’expression ? N’est-ce pas indécent de le défendre ? Des questions qui se posent et qui souvent s’imposent comme réponses, à celui qui ose braver l’équilibre religieux ou à celui qui ose défendre ceux qui le menacent.

Mercredi 19 février 2014, le porte-parole de la présidence de la République, Adnane Mansar, est intervenu sur Shems Fm. Il a annoncé, au passage et entre autres informations, la signature d’une grâce présidentielle visant à mettre fin à l’emprisonnement de Jabeur. Cependant, contre toute attente, une nouvelle pour le moins inattendue a mis fin à l’euphorie générale : Jabeur Mejri fait l’objet d’un mandat de dépôt depuis le 24 janvier 2014.

Il s’agit d’une affaire qui remonte à juillet 2011 et qui concernerait une plainte déposée pour « détournement de fonds » en relation avec l’emploi qu’occupait Jabeur Mejri au sein de la SNCFT. A Business News, son avocat, en l’occurrence Maître Msellmi, a dénoncé la nature abusive d’une telle décision. « Il s’agit d’un dossier vide de preuves, ne contenant que quelques présomptions simples qui ne requièrent pas un mandat de dépôt ». « Mon plaignant aurait pu se présenter en état de liberté », a-t-il ajouté. Une demande de relaxation a été déposée par l’avocat de Jabeur Mejri. Le juge n’a toujours pas statué dans le cadre de cette affaire annexe qui entrave la mise en application de la grâce et la libération effective de Jabeur Mejri.

Et parce que la présidence de la République a depuis un moment opté pour le réseau social comme principal vecteur de communication, Adnane Mansar, son porte-parole, a écrit le 20 février, sur son profil, que le jour de la signature de la grâce, l’affaire de détournement de fonds a refait surface (alors qu’elle était passée inaperçue jusque-là). Mansar a, par ailleurs, précisé que le président Marzouki a le droit de consulter qui il veut, dans le cadre de l’émission de la grâce. Il fait ainsi une allusion directe au fait qu’il a lui-même révélé et selon lequel le président a consulté des cheikhs de la Zitouna avant de prendre sa décision.

Jabeur Mejri aurait ainsi remis une lettre d’excuse à Hechmi Jegham, président de la Haute instance des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, qui lui a rendu visite le 20 janvier 2014 à la prison. Ce nom n’est pas inconnu à ceux qui ont suivi l’affaire Jabeur Mejri. En effet, lors d’une visite à la prison de Mahdia initiée par la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), le 21 janvier 2014, Jabeur avait informé les avocats et les représentants de la société civile partis le voir qu’il a reçu de la visite la veille. C’est Hechmi Jegham qui lui aurait fait signer un certain papier. Pour Jabeur, et selon l’explication de son visiteur, il s’agissait d’une lettre de remerciements pour le gouvernement suédois qui a bien voulu l’accueillir dès sa sortie imminente de prison. Cependant, aux médias qui l’avaient interrogé, Hechmi Jegham s’était rétracté, a tout nié en bloc et a mis cette visite à Jabeur sur le compte de ce qu’il avait appelé « les ragots facebookiens ».

Quelques semaines après, point de départ en Suède pour Jabeur, point d’asile politique, mais on évoque une lettre d’excuses qui aurait été remise à M. Jegham et qui aurait permis à Moncef Marzouki de signer la grâce avec l’approbation d’une « congrégation religieuse ».

Il s’agit, en évidence, d’un fait nouveau en Tunisie. Certes la Zitouna est réputée pour la qualité de son enseignement théologique, certes les érudits qui y siègent sont, d’une certaine manière, vénérés pour leur attachement relativement modéré aux principes islamiques, mais il n’est pas coutume en Tunisie de les mêler aux affaires judiciaires. Une première presqu’anticonstitutionnelle faisant de la chariâa une force de législation et de consultation. La présidence qui a ainsi fait preuve d’un mélange de genres surprenant, déclare, par ailleurs, que « le président de la République ne peut aucunement dépasser la loi et intervenir dans ce qui a trait à la justice, ni émettre la grâce dans le cadre d’une affaire qui n’a pas l’autorité de la chose jugée ».

Pour Martin Pradel, avocat aux barreaux de Paris et membre de la Fédération internationale des Droits de l’Homme, « quand le président de la République demande l’approbation d’un corps intermédiaire, aussi respectable soit-il, pour prendre une décision de grâce que sa propre conscience lui impose – du moins est-ce ce qu’il a dit- il abandonne les prérogatives qui lui ont été confiées en application des règles démocratiques dont il devrait être le gardien scrupuleux ».
Maître Pradel qui suit l’affaire Jabeur Mejri de près, depuis des mois, a ajouté à Business news: « Cette annonce d’une consultation des Cheikhs par le président Marzouki pour formaliser la grâce de Jabeur est très dommageable pour la Tunisie. Elle pose une question très grave dans un Etat démocratique, car la Constitution ne donne pas au président de la République le pouvoir de transmettre ses propres pouvoirs à un autre que lui-même ».

Au mois de septembre 2013, Moncef Marzouki s’était dit choqué par rapport à la peine à laquelle est condamné Jabeur Mejri, lors d’une conférence qu’il a donnée aux Etats-Unis. Il avait alors avancé que compte tenu de l’aspect conservateur de la société tunisienne, maintenir ce prisonnier d’opinion sous les verrous visait à le protéger. Selon Maître Pradel, « à l’injustice s’ajoute la torture inhumaine qui consiste à faire savoir à ce prisonnier que sa détention n’est ni justifiée ni justifiable, mais que pour son bien ou parce qu’il faudrait attendre, il reste privé de sa famille, de ses amis, et des libertés qui font que la vie vaut d’être vécue ».

Tout en relevant que « ces événements posent la question du mépris que les institutions ont pour elles-mêmes », Me Pradel, a ajouté : « j’ai une pensée pour le prisonnier d’opinion, Jabeur Mejri, qui vit un véritable enfer, puisqu’il est chaque jour promis à une liberté qui ne lui est jamais donnée. Depuis deux ans et demi, il est détenu pour la seule raison de son opinion.».

Contacté par Business News, Abdessattar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne des Droits de l’homme, s’est abstenu de donner son avis quant à l’avancement ou plutôt au statu quo que connaît le dossier de Jabeur Mejri. Pour lui, on ne peut se prononcer et prendre position sans avoir une réelle connaissance de ce qu’on reproche à Mejri. Cependant, en vue des éléments fournis par Maître Msellmi, Me Ben Moussa n’a pas manqué de relever, qu’en présence d’un pareil ressort, l’aspect abusif serait indéniable.

Lotfi Azzouz, directeur de la section tunisienne d’Amnesty international, a déclaré à Business News : « Nous sommes maintenant devant deux affaires différentes. La première concerne la liberté d’expression et la deuxième affaire du droit commun».
Le bureau central d’Amnesty international à Londres publiera dans les prochains jours un communiqué. Il s’agit d’un des organismes ayant œuvré en faveur de Jabeur Mejri. Ainsi, depuis des mois et afin de ne pas laisser en pâture ce jeune Tunisien dont le crime semble être bien particulier, plusieurs campagnes de soutien ont été lancées à l’échelle nationale et internationale. La Fédération internationale des Droits de l’Homme, des activistes et des militants, des écrivains, des dessinateurs et des artistes de tous bords se sont mobilisés pour ce prisonnier devenu cause.

Pour beaucoup Jabeur Mejri est devenu emblème de cette lutte que doivent mener les Tunisiens pour la sauvegarde des libertés intellectuelles et la mise en application de la liberté de croyance constitutionnalisée depuis peu. Cependant, ce dossier est devenu cause pour certains et fonds de commerce pour d’autres. La multitude des campagnes lancées n’a toujours pas été efficiente d’une manière définitive afin de clore ce dossier qui ternit, selon plusieurs observateurs, l’étoffe de droit de l’hommiste que vêtait Moncef Marzouki, des années durant, avant d’arriver à la tête de la République.

Violette Daguerre, présidente de la Ligue arabe des Droits de l’Homme, connaît bien Moncef Marzouki d’avant l’accession au pouvoir. Elle a précisé à Business News que, mis à part le cas de Jabeur Mejri, plusieurs autres sont à aborder de près. « De retour de la prison de Mornaguia, je rentre avec plusieurs dossiers relatifs à la situation des libertés en Tunisie », a-t-elle précisé.

En accordant sa grâce à Jabeur Mejri, après des mois de supplice et de supplication, Moncef Marzouki a su se débarrasser de ce dossier devenu encombrant et le vider de sa substance. Dorénavant, la société civile devra mettre en suspens son soutien et le combat mené par les organismes étrangers n’aura plus lieu d’être. Jabeur Mejri, n’est plus prisonnier d’opinion, il est désormais prisonnier tout court. Et parce que les affaires se traitent au cas par cas et que rarement le problème d’origine est abordé de front, les regards se braqueront, à la première occasion, sur d’autres dossiers. On en fera des icônes et des emblèmes d’un mal-être idéologique trop profond pour être traité de la sorte.

Violette Daguerre: Des ministres sous Ben Ali sont en prison injustement !

Violette Daguerre, présidente de la Commission arabe des Droits de l’Homme, s’est installée en Tunisie, depuis peu. Elle y assure avec d’autres acteurs de la société civile le rôle de ce qu’elle désigne comme le « contrepoids au pouvoir ». Libanaise d’origine, Mme Daguerre a choisi un parcours militant, suite à l’expérience de « l’exil involontaire », à laquelle elle a été confrontée lorsque la scène politique libanaise a connu les premières prémices de la guerre civile qui l’agite encore.
A Business News, Violette Daguerre a accordé l’interview qui suit :

-Madame, dans le cadre de vos déplacements et de vos actions, vous êtes souvent en relation étroite avec la politique, le pouvoir et leurs nombreuses caractéristiques. La scène politique tunisienne, comment la percevez-vous ?

-Peu avant les élections, un journaliste m’a posé une question relative à la situation politique à venir. J’ai répondu ceci : « J’ai une crainte pour ce pays qui trace son chemin vers la démocratie. J’ai peur qu’il ne soit touché par cette maladie consistant en une altération de son unité ». Certes vous n’avez pas en Tunisie une multiplicité de religions qui pourrait générer des fragmentations au sein du tissu social, mais certains peuvent utiliser les querelles idéologiques, voire les accentuer afin de rentrer vers ce corps sain de l’intérieur et de l’affecter. Cependant, j’avais anticipé, de par ma connaissance, des différents scénarii politiques, les développements survenus en Tunisie, malgré sa situation moins stratégique que celle d’autres pays et malgré le manque en ressources naturelles en comparaison avec des contrées voisines. Certaines parties ont utilisé la religion. Comme des marionnettistes, ils ont essayé d’amadouer la société tunisienne et d’affaiblir l’image de l’Etat. Des pays du Golfe ont, à mon sens, financé ces projets d’invasion d’un type nouveau.

-Constitution, justice transitionnelle, loi électorale, quel regard apportez-vous sur ces piliers de la démocratie à bâtir ?

La Constitution, malgré quelques lacunes, demeure assez moderne à plusieurs égards. La justice transitionnelle qui doit être de mise, aussi, en Egypte, en Libye et plus tard en Syrie a été instaurée en Tunisie, malgré les différentes problématiques y résidant. Quant aux élections, elles seront assez décisives pour le pays. Plusieurs questions se posent : laissera-t-on l’argent politique y prendre place ? Des forces extérieures en influenceront-elles l’aboutissement ? Ou ce peuple sera-t-il conscient des enjeux, afin de définir les priorités et mettre en avant ceux qui dirigeront au mieux le pays. Ceci se passera en adéquation avec le contexte politique général dans les pays arabes environnants. La Tunisie a été un exemple, et c’est pour cette raison qu’il est important de le surveiller de près. C’est pour cette raison, qu’il est important de mettre loin de tout risque les prochaines élections. Les partis politiques ne seront pas les seuls acteurs de cet événement majeur, la société civile le sera aussi.

-Travaillez-vous en Tunisie en collaboration avec les officiels ou avec la société civile uniquement ?

-Je ne travaille pas avec les officiels. D’abord, parce qu’ils n’ont pas besoin de moi et ensuite parce qu’ils n’ont pas su être à l’écoute. J’aurai aimé pouvoir assurer mon rôle d’intermédiaire en termes de Droits de l’Homme, mais je n’ai pas trouvé d’écoute auprès de ceux à qui je me suis adressée. Je suis passée à d’autres priorités pour ne pas perdre mon temps. Je venais en Tunisie pendant les années Ben Ali, pour défendre ceux que le régime oppressait et parmi eux les islamistes. J’ai sollicité certains pour plusieurs dossiers, mais aucun retour n’a été donné aux différentes démarches que j’avais entreprises pour aller vers eux.

-En tant que défenseuse des libertés et militante pour leur respect, quel topo pouvez-vous dresser de la scène tunisienne ?

-Je gère, en ce moment, le dossier de ceux qui ont été diabolisés après la révolution et présentés comme les assassins des martyrs qu’a faits ce soulèvement populaire. Autour de ce sujet, réside une certaine gêne encore. Je sens qu’il y a un malaise même sur le plan médiatique pour aborder cette problématique et évoquer certains noms connus sous Ben Ali aujourd’hui sous les verrous. Il faut se poser la question quant à l’implication de ces personnes dans les événements sanglants d’après la révolution. Il ne faut pas que ces dirigeants soient emprisonnés des années durant pour avoir simplement servi leur pays à un moment de l’Histoire. Des ministres sous Ben Ali, vivent en toute liberté à l’étranger, d’autres jouissent de la leur en Tunisie. Alors pourquoi certains demeurent-ils en prison ? La justice doit être transitionnelle et non pas vengeresse. Elle ne doit pas non plus être sélective. C’est là qu’intervient le rôle de la justice, à l’impartialité souvent décriée de l’intérieur même de ce corps de métier respectable.

-Etes-vous en contact avec ces prisonniers?

-Oui, samedi 22 février, je me suis rendue à la prison d’El Mornaguia. J’y ai rencontré dix personnes, dont Rafik Hadj Kacem, ancien ministre de l’Intérieur et du Développement local, l’ancien ministre de l’Environnement, Nadhir Hamada et plusieurs autres cadres sécuritaires connus sous Ben Ali. Il s’agit de près de quarante deux personnes concernées par des audiences et des traductions en justice. Ces gens sont très affectés par l’emprisonnement. Ils sont malmenés dans les rouages de la justice à travers plusieurs procès. Ils sont jugés responsables d’avoir donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Mais même les avocats dans leurs plaidoyers n’ont pas été en mesure de définir clairement la teneur de l’implication de ces accusés. Le peuple tunisien n’est toujours pas à même de savoir clairement ce qui s’est passé pendant la révolution. Il ne faut donc pas tenir ces gens pour potentiels responsables, sans preuves, dans le simple but d’en faire des symboles ou des trophées illustrant la réussite de la transition politique.

-Pourtant vous êtes réputée pour avoir connu Moncef Marzouki, durant « son exil » français. N’avez-vous pas interpelé le militant des Droits de l’Homme qu’il était, dans le cadre de la gestion de ces dossiers ?

-Oui j’ai sollicité le président de la République. Et oui, pour certains cas, il a bien voulu agir. Cependant, Moncef Marzouki oscille entre le militant des Droits de l’Homme qu’il a été et ses fonctions actuelles à la tête de l’Etat. Il ne sait plus sur quel pied danser. La rupture avec le régime syrien est l’illustration de cette ambivalence. Moncef Marzouki avait décidé de rompre les relations avec le régime de Bachar sans en peser les conséquences, sans penser aux Tunisiens vivant en Syrie, ni à aux Syriens résidant en Tunisie. La Tunisie n’a, par ailleurs, pas empêché des jeunes partis par milliers pratiquer ce qu’ils appellent le jihad en terres syriennes. Des jeunes filles sont parties pour un Jihad d’une autre nature, donner du plaisir à ces pseudo-combattants. Malgré les différents démentis dans ce sens, j’atteste, en connaissance de cause, qu’il y a bien des Tunisiennes parties pour le Jihad ennikah. Pour revenir à Moncef Marzouki, il a eu la volonté d’isoler Bachar Al Assad et son régime. Il voulait probablement contribuer à perpétuer l’exemple du soulèvement populaire tunisien. Mais ce genre de transposition n’est pas possible, compte tenue des différents contextes dont celui géographique. Il aurait mieux valu aider la Syrie à aller dans le sens de la transition non violente. Je reste mitigée quant à pareille décision venant de la part de Moncef Marzouki. A-t-il été poussé à cela, par un agenda politique qui lui a été dicté ? A-t-il décidé cela de lui-même ? Je ne sais guère.

-Vous qui avez été visionnaire dans votre réponse à un de nos confrères peu avant les élections, comment voyez-vous la Tunisie, d’un point de vue politique d’ici quelques années ?

-En Tunisie la situation va vers le meilleur, mais la vigilance est de mise afin de ne pas effectuer un bond vers l’arrière et mettre en danger les efforts effectués d’une manière rapide. C’était le cas dans des pays disposant des armées les plus fortes parmi les pays arabes, à savoir l’Egypte, l’Iraq et la Syrie. Je reste sur ma garde, malgré les différentes évolutions en termes de transition, de pluralisme et d’avancement dans le cadre de plusieurs sujets dont ceux en relation avec la femme. En comparaison avec d’autres pays arabes, la situation en Tunisie est moins complexe. Mais tous les efforts doivent être déployés notamment par la société civile, pour préserver ce modèle qu’a été votre pays.

Traduction en anglais dans Al Monitor http://www.al-monitor.com/pulse/politics/2014/03/tunisia-human-rights-activist-interview-progress-caution.html

Changement de casquette pour têtes brûlées

Changement de carrière, changement de bord, changement de casquette, beaucoup de ces noms devenus illustres d’après la révolution et d’avant le changement en ont amorcé un. L’ère du changement, terme dont Ben Ali a fait son slogan, est vécue en Tunisie actuellement sous des auspices multiples. Un des plus expressifs est ce changement de casquette que font certains pour s’ouvrir à une nouvelle vie et s’offrir de nouvelles possibilités. Dans ce pays en pleine mutation, nombreux sont ceux qui se cherchent mais moindres sont ceux qui se sont trouvés.

Etre militant des Droits de l’Homme est devenu un métier difficile, alors que l’oppression politique a cessé ou presque. Pour ceux qui en faisaient un métier et non une passion, on cherche les causes et on s’y accroche ; de quoi faire un livre ou aller sur les plateaux. Des changements de vocation s’opèrent alors. Et des plans d’une autre carrière se dessinent pour ces militants mutants. Un cas des plus flagrants serait celui de Sihem Ben Sedrine qui s’est définitivement corrompue le jour où elle s’est affichée aux côtés de membres des LPR dans le cadre de l’une de leurs réunions. Elle a définitivement entaché son nom jadis présenté comme celui d’une virulente défenseuse des libertés.Elle en est devenue « la défonceuse », alors qu’elle s’attaquait à ses salariés journalistes de Radio Kalima qu’elle possède. Passer de la clandestinité aux lumières, n’est visiblement pas chose aisée.

Le cas du président de la République s’inscrit dans cette lignée de ceux qui peuvent briller en tant qu’opposants et qui essuient raclée sur raclée en accédant au pouvoir. Un changement de casquette qui a montré ses limites et qui nous confronte encore, à plus d’une occasion, à un président au rendement ambivalent et à l’efficacité sinusoïdale. A un profil d’orateur de grande envergure, a succédé, bien des fois, un improvisateur de piètre qualité, tombant dans un prosaïsme déconcertant, quand le président, s’exprimant au nom de cette noble République qu’il préside, se met à nous parler de chaussettes, de chaussures et même de toilettes.
C’est là qu’intervient le rôle d’un conseiller auprès de la présidence : dans la canalisation de la verve débordante de celui au profit de qui il a mis ses services et sa capacité à encadrer et à se faire écouter.

Inévitable donc, dans ce cas, d’évoquer Adnène Mansar, conseiller devenu illustre par ses interventions médiatiques et sur les réseaux. Présent sur le plateau d’Ettounsiya dimanche 23 février, il a avoué lui-même qu’il peinait à faire changer Moncef Marzouki d’avis, qu’il était dans l’impossibilité de l’influencer quant à son apparence, à sa tenue vestimentaire et à la teneur de ses interventions souvent improvisées. N’est-ce pas là une illustration bien explicite d’un changement de casquette, un énième, en cette Tunisie qui mue, pour le moins improbable? Académicien connu, historien reconnu, universitaire respecté, Adnène Mansar a choisi de passer à la politique. Il a mis en suspens, voire en péril, une carrière dont la noblesse n’est pas à étayer, pour s’exposer aux critiques les plus basses (toute justification mise à part), aux insultes les plus insupportables, à une appréciation ô combien dure de son rendement dans ce nouveau champ d’activité. L’académicien s’est rapproché de la politique, avec tous les aléas qui lui sont propres.

Certains le traitent de porte-voix, d’autres de valet. De lui-même il a avoué qu’il a été obligé de manigancer pour dérober un des costumes de Moncef Marzouki dans le but d’éviter que celui-ci le ne le porte de nouveau. C’est qu’il devait être bien laid le costume, monsieur Mansar, pour que le grand universitaire accepte d’en arriver là! Cela serait acceptable, si M. Mansar faisait ce changement de carrière pour des raisons d’ordre patriotique. Quand on sait que le porte-parole est aussi membre du CPR, qu’il y a indéniablement intérêt partisan, le doute plane. Pourquoi celui qui contribuait à l’écriture de l’Histoire, la grande, choisit-il de participer à l’essor de ceux qui sont pour beaucoup voués à ne figurer que dans la petite ? Pourquoi M. Mansar ne se retirerait-il pas de ce poste aux allures nobles et à la nature, pour beaucoup, avilissante ?

Un autre conseiller s’était pourtant retiré, avant que M. Mansar n’intègre l’équipe de Moncef Marzouki. Il s’agit de Ayoub Massoudi qui a démissionné de son poste de conseiller chargé de l’information le 28 juin 2012. Ayoub Massoudi a lui-même opéré, depuis, un changement de casquette pour passer des hautes responsabilités de l’Etat aux affrontements avec la présidence de la République, en critiquant de front un des conseillers qui y officient, en l’occurrence, Adnane Mansar.

Sur Facebook, l’ancien et l’actuel conseillers se sont affrontés dans un duel virtuel qui finira probablement en justice et qui n’est pas sans rappeler les allures de cette nouvelle république et l’étoffe de ses nouveaux chevaliers défenseurs.

A une étape aussi importante de l’Histoire de la Tunisie et alors que le pays passe de la dictature à la démocratie et qu’il connaît son changement de casquette à son tour, ces citoyens qui opèrent un changement de cursus sont-ils motivés par leur propre épanouissement ou par celui de la Nation ? A trop se disperser, à aller vers des parcours souvent bipolaires, ne tombe-t-on pas dans une folie dégénérative ?

Prostitution médiatique, ce mal qui ronge nos chaînes télévisées

La semaine écoulée a, quelque peu, été marquée par les échos relatifs à une émission télévisée qui a mis sur le devant de la scène le terrorisme, qui en a occulté les aléas et qui l’a représenté d’une manière empathique allant jusqu’à frôler l’indécence par rapport à ce pays encore ébranlé à vif par ce fléau.

En cette semaine qui commence, en mettant en vedette Abdelhakim Belhaj, c’est au tour d’une autre chaîne, de frôler l’indécence envers un autre pays encore ébranlé par le banditisme politique.

Alors que le pays foisonne en actualité, suite aux récents événements sanglants de Jendouba, que les attentes des Tunisiens sont grandes quant à ces médias encore rangés dans le camp des démocrates, la programmation de Nessma Tv, à une heure de grande écoute, en a étonné plus d’un.

Cela s’apparentait de près à un reportage de commande, au contenu intrusif tant il est accessoire et orienté. La chaîne a voulu « vivre avec la Libye les trois ans écoulés depuis le début de sa révolution, dans un désir de confirmer son appartenance maghrébine », c’est ce qu’a annoncé le journaliste en présentant cet interlude libyen qui n’a pas été au goût de tous.

Une équipe de la chaîne a, en effet, fait le voyage pour interviewer, entre autres personnes, Abdelhakim Belhaj. Ce nom est connu des Tunisiens pour avoir été évoqué par Taïeb Laguili, dirigeant de l’IRVA, dans le cadre de l’assassinat de Chokri Belaïd. Il a, en outre été évoqué, lors d’une information concernant un voyage en Libye qu’auraient effectué des journalistes, des avocats et des militants, aux frais de M. Belhaj, afin de s’enquérir de la situation libyenne.

Cependant, sur Nessma, malgré une actualité en relation avec le terrorisme encore fraîche et une actualité en relation avec l’approche médiatique encore pestiférante, l’on a fait le choix de présenter Abdelhakim Belhaj en grand seigneur et en illustre figure politique de la scène libyenne. « Comment passer de celui qui a porté l’arme et s’est allié à Al Qaïda pour se situer sur la place politique à celui qui fait de la politique : le peuple doit mûrir dans ce sens », c’est ce qu’a dit littéralement, un des invités dans ce reportage diffusé hier.

Cela n’est pas sans rappeler certains acteurs de la scène politique tunisienne dont les actes de nature terroriste ont porté atteinte à la Tunisie entière à la fin des années 80 et qui reviennent aujourd’hui en politique tels des révolutionnaires au combat patriotique indéniable. Cependant, pour se blanchir et pour réintégrer l’arène politique et médiatique, certains n’ont visiblement pas lésiné sur les moyens.

Des chaînes de télévision nous ont chanté, à tue-tête, les louanges du gouvernement et de ses composantes partisanes. Des journaux ont fait le parti pris de se positionner en tant que défenseurs des islamistes ou des CPRistes hier encore au pouvoir. D’autres ont carrément fait le choix, moyennant une enveloppe bien garnie, d’être les souteneurs de personnalités politiques peu populaires.

Tel est le cas de Mokdad Mejri, ce journaliste qui ne s’est pas caché d’avoir perçu une certaine somme de la part de Rafik Abdessalem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi et accessoirement, ancien ministre des Affaires étrangères et ce pour les besoins d’un travail médiatique sur commande.
Alors qu’ils se débattaient contre les affres de la dictature, le poids du contrôle et les tributs de la censure, nos médias sont désormais face à un spectre nouveau, celui de leurs propres travers, de l’avidité du gain et de la tentation quant à la corruption.

L’importance qu’a le paysage médiatique dans le cadre de l’esquisse sociale et politique de cette Tunisie qui s’affine, n’est plus à prouver. Cependant, le secteur demeure ébranlé par des querelles internes entre structures syndicales et structures patronales (voir notre article), une absence d’éthique chez certains et de morale chez les autres. Nos leaders d’opinion, nos politiciens, nos médias et nos journalistes poursuivent, en clair, la même quête, celle de se connaître à défaut de connaître ceux qu’ils représentent.

Vivre avec une garde rapprochée, ces opposants que l’on surveille de près

Dimanche au soir, Sofiène Ben Farhat, journaliste réputé pour ses critiques lancinantes et ses propos effrontés, a été violemment agressé. Son tort est d’être sorti sans la garde que le ministère de l’Intérieur a mise à sa disposition. Une agression de trop qui remet au goût du jour le malaise sécuritaire et qui amène à se poser plusieurs questions relativement à cette protection rapprochée dont jouissent de nombreuses personnalités tunisiennes.
Interviews de ces Tunisiens au quotidien très particulier !


Bochra Belhaj Hmida

Bochra Belhaj Hmida est une avocate, une militante et une féministe proche, par ailleurs, du parti Nidaa Tounes. Ses prises de position la placent parmi les opposants notoires, adulés par certains et décriés par d’autres. Suite à des menaces la ciblant, elle est sous surveillance rapprochée. Son garde du corps l’accompagne lors de toutes ses sorties ou presque.

Sofiène Ben Farhat a été agressé à un moment de dissidence et alors qu’il était sorti sans son garde du corps. Et vous, êtes-vous plus disciplinée quand il s’agit de votre sécurité ?

– C’est certainement plus sécurisant d’avoir un garde du corps quand on sait qu’on est sérieusement menacé même si je suis loin d’être paranoïaque. Personnellement, je n’ai pas demandé à avoir une garde et je ne l’aurais jamais demandée, donc je me débrouille de temps en temps pour sortir seule en lui faisant croire que je ne compte pas sortir. Mais il se rend compte et quand je discute au téléphone (et j’oublie souvent qu’il m’entend) il insiste pour m’accompagner.

Alors que sous Ben Ali, les opposants étaient suivis secrètement par des agents du ministère de l’Intérieur, certains sont aujourd’hui suivis mais ouvertement et de leur plein gré. Cette protection rapprochée, ne la vivez-vous pas comme une manière de vous épier au quotidien ?

– Justement, je suis tellement habituée à l’écoute téléphonique et à la surveillance du temps de l’ancien régime que j’ai acquis de vrais réflexes « sécuritaires ». D’ailleurs les agents le constatent très vite et je m’arrange très bien pour protéger ma vie privée et ma vie publique. Un jour en réagissant à une série de questions, j’ai répliqué : « ah non, c’est carrément comme sous l’ancien régime, vous savez trop de choses sur nous ! ». Mon garde a répondu : « La différence c’est qu’avant, nous vous surveillions pour rapporter à nos supérieurs et, maintenant, nous le faisons pour vous protéger ».

– Cette situation, vous la voyez continuer jusqu’à quand ?

– Quand je réalise que la lutte contre le terrorisme va prendre encore du temps en plus de ce que cela coûte à mon pays, je me demande jusqu’à quand cette garde va continuer et j’espère que cela ne durera pas longtemps !

Taïeb Laguili

Dirigeant au sein de l’Irva, Taïeb Laguili poursuit, depuis un an, son enquête sur le meurtre de Chokri Belaïd. Dans sa quête de la réalité, il gêne ceux qui voudraient la dissimuler et est de ce fait en danger. Il bénéficie d’une garde rapprochée depuis septembre 2013.

Comment arrivez-vous à gérer vos enquêtes, avec l’aspect confidentiel qu’elles revêtent, en étant accompagné d une personne rattachée au ministère de l’Intérieur?

– Je n’ai rien à cacher. Je gère mes rendez-vous normalement. Par contre, cette nouvelle situation limite ma liberté du fait que je ne peux plus me déplacer sans précautions. J’ai donc cessé d’aller à certains endroits, par exemple.

– Sachant que vous disposez de dossiers assez délicats, comment gérez-vous la relation avec les gardes?

Chez ces agents du ministère de l’Intérieur, je découvre beaucoup de professionnalisme. Je crois qu’ils sont tenus de rédiger un rapport après chaque journée. En plus, ils travaillent dans des conditions très difficiles.

– Au quotidien, est-ce contraignant de disposer d’un garde du corps ?

Il y a, à ce jour, 150 personnes placées sous protection et les services gérant ceci ne disposent que de 3 voitures. Parfois, ceci cause du retard. Cela m’oblige à attendre si mon garde n’a pas trouvé de voiture pour le ramener chez moi. Mon quotidien ne dépend donc pas de moi-même mais de cette personne qui m’accompagne partout ou presque.

Sofiène Ben Hamida

Journaliste et analyste politique, Sofiène Ben Hamida est sous garde rapprochée depuis juin 2013. Il continue à exercer son métier, à porter un regard critique sur l’actualité et à proposer des réflexions pointues, malgré la menace qui pèse sur sa personne.

Etre garde de Sofiène Ben Hamida est-ce un métier pénible ou une partie de plaisir ?

– C’est toujours une contrainte d’être sous protection rapprochée. Moi qui ai vécu par intermittence ceci sous Ben Ali, cette expérience me rappelle des souvenirs désagréables. Certes, j’ai affaire à des personnes d’une grande discipline et d’un professionnalisme certain, mais cela demeure incommodant de vivre sous certaines contraintes.

Quelle relation avez-vous avec ces personnes qui vous accompagnent au quotidien ?

Les personnes qui assurent ma garde sont dotées d’un grand sens de la discrétion. Je n’en demeure pas moins discret quant à mon intimité. J’ai dû, à titre d’exemple, renoncer à certaines activités, afin de préserver ma vie privée. Car être suivi constamment et de près n’est pas toujours chose aisée.

– Vous avez désormais une relation particulière avec le ministère de l’Intérieur : il assure votre sécurité et vous le surveillez, d’une certaine manière, de près en tant que journaliste et analyste politique.

En effet, il faut, à mon sens, garder une certaine lucidité qui permet de bénéficier de cette faveur que le ministère de l’Intérieur nous accorde et de continuer à être pleinement journaliste et analyste politique indépendant. Il ne faut, en aucun cas, être désarçonné par cette sorte de faveur que l’on nous accorde (quoique cela soit du rôle de l’Etat d’assurer la sécurité du citoyen). Ceci dit, cette garde rapprochée, je n’en suis pas obnubilé. Elle ne m’empêche aucunement de poursuivre mon travail, de critiquer, quand il le faut, les instances gouvernementales tout comme les organisations terroristes et les islamistes radicaux. La menace quant à ma sécurité n’a jamais été, pour moi, un argument de haine contre eux.

Cette garde vous a été accordée à la suite de menaces vous visant. Aujourd’hui vous sentez-vous moins menacé ?

Oui, la menace persiste. En revanche, la menace ne plane pas que sur ma personne. Une femme est décédée à cause de son mari qui manipulait secrètement une bombe dans son domicile. Ces gens-là représentent donc une menace même pour les leurs. Ils sont une menace pour la Tunisie entière ! Certes ma sécurité dépend du ministère de l’Intérieur, mais la menace qui me vise n’est en aucun cas plus importante que celle qui pèse sur tout le peuple tunisien.

Olfa Youssef

Enseignante universitaire et écrivain, Olfa Youssef dérange, selon certains, par sa réflexion libérée et sa parole franche. Elle est sous surveillance rapprochée depuis le 4 août 2013.

Votre profession d’enseignante universitaire, implique des exigences particulières. Comment cela se passe-t-il au quotidien dans le cadre de la gestion de la protection dont vous disposez ?

Evidemment que cela est contraignant d’être surveillée de près ! Cependant, on s’habitue à cette présence quasi quotidienne, on fait avec et on s’adapte. Des liens d’amitié se tissent avec ces personnes qui veillent sur notre sécurité.

– La présence d’une tierce personne et les consignes sécuritaires qui vous sont imposées impactent-elle votre quotidien de mère ?

En tant que mère, j’essaie en effet de minimiser les risques pour mes enfants tout en veillant à vêtir cette contrainte sécuritaire d’une certaine dimension ludique et d’en dédramatiser le ressenti. Cela complique, d’une certaine manière, la logistique au quotidien. Je ne peux, de ce fait, pas organiser des weekends à l’hôtel, certaines sorties avec mes enfants ou des voyages. Car pour voyager, je dois d’abord consulter le ministère de l’Intérieur. Pour les besoins du lancement de mon nouveau livre, j’aurai à voyager dans les prochains jours, mais j’ignore encore comment seront gérés les impératifs de la garde.

– Disposer d’une garde est un des aléas de la réussite. D’un regard distant, certains y voient un privilège, réellement beaucoup le perçoivent comme une limite à la liberté d’expression. Et vous, cette garde rapprochée, vous la percevez de quelle manière ?

Ma vie d’écrivain et de philosophe m’amène à porter, sur cette menace dont on me protège, un regard autre. Je vois ceci d’un prisme spirituel qui fait qu’à travers la présence de la mort potentielle dans le quotidien, on en arrive à être dans la vie d’une manière plus intense. Non ce n’est pas un privilège que d’avoir un garde du corps ! Ces personnes qui assurent notre sécurité accomplissent un travail pénible et fatigant et le tout coûte assez cher au pays. C’est affligeant qu’en Tunisie, on en soit arrivé là ! Nous espérons que les lendemains seront meilleurs.

Depuis les différentes agressions ayant ciblé des personnages publics, le ministère de l’Intérieur assure désormais et de près la sécurité de ceux qui sont susceptibles d’être visés par la violence et qui ont reçu des menaces mettant en péril leur sécurité. Journalistes à la langue déliée, militants, leaders politiques, figurent sur la liste des personnalités à protéger. Aucune personne appartenant à la Troïka n’a jusqu’ici été ciblée par une quelconque violence verbale ou physique soit elle. Les personnes disposant à ce jour de protection rapprochée viennent de domaines d’activités divers. Cependant, un point en commun les lie: l’appartenance à l’opposition. Cette appartenance est devenue quelque peu anachronique depuis le dernier changement gouvernemental. Espérons que d’ici peu, le soit également le fait d’être menacé pour ses idées!