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Iamque non umbratis fallaciis res agebatur, sed qua palatium est extra muros, armatis omne circumdedit. ingressusque obscuro iam die, ablatis regiis indumentis Caesarem tunica texit

Amina Sbouï, seins nus sur la toile, tondue en place publique

Amina Sbouï a été tondue en place publique, lisait-on dans la presse française hier 7 juillet. L’ex Femen, devenue célèbre pour s’être montrée seins nus sur les réseaux, a pu mobiliser, à partir d’un statut publié sur son profil Facebook, l’opinion publique internationale. Sans aller vers des comparaisons qui pourraient être taxées de démagogiques par les adeptes du militantisme 2.0 et de l’héroïsme virtuel, sans rappeler la mort la semaine même d’un jeune palestinien, brûlé vif, les faits avancés par Amina sont d’une gravité extrême, d’une gravité extrême s’ils s’avèrent vrais.

A 5 heures du matin, Amina aurait été sortie de force du métro. A la place de Clichy, elle a été violentée par un groupe de jeunes auxquels elle a promis de redevenir une vraie musulmane. Elle a été agressée, a failli être violée et ses sourcils ont été tondus. A en croire le scénario d’Amina, c’est un Paris tout autre qu’on s’imagine. Un Paris où le métro fonctionnerait jusqu’à 5 heures du matin. Un Paris où l’on peut agresser, tenter de violer, raser une jeune fille sans une égratignure, en toute tranquillité à une place de Clichy comme vidée pour le tournage de la pire des séries B. Après l’horreur qu’elle aurait vécue, Amina serait repartie chez elle. Jusqu’au lendemain, elle n’a pas porté plainte.
Martin Pradel, avocat d’Amina, a affirmé à Business News que celle-ci rentrait à cinq heures du matin de l’hôpital Bichat où elle a été pour une foulure à la cheville. Amina n’a cependant pas consulté parce que les urgences étaient débordées. 5 heures, ce serait l’horaire mentionné sur son bulletin de sortie de l’hôpital et non l’heure à laquelle elle retournait chez elle en métro ; d’où la confusion dont parle son avocat.

Amina dit peut-être vrai. Auquel cas ce qu’elle relate est très grave. Grave, car cela implique qu’en France, ce type d’agressions opérées par des « salafistes » est possible et échappe à toute punition. Cela est grave car décrivant un climat d’insécurité alarmant, en plein Paris. Amina dresse de la France un portrait s’approchant davantage de l’Afghanistan que de la ville des Lumières, une France en proie à l’obscurantisme et à ses maîtres de main. C’est pourtant cette même France qui a accueilli Amina après sa sortie de prison. Cette France où elle a été conviée sur les plateaux pour parler de cette Tunisie devenue trop rigide pour elle. Cette France où elle a pu écrire un livre pour relater son parcours militant d’un genre nouveau.

Amina dit peut-être faux. Elle nuit ainsi à l’image de ce pays où elle a trouvé refuge. Elle implique dans son mensonge un réseau de personnes qui l’ont crue et soutenue, un réseau composé d’avocats, de journalistes, d’activistes en tous genres, en Tunisie et outre Méditerranée. Si Amina dit faux, le fait-elle par désœuvrement, parce que l’intérêt autour de sa personne se fait désormais rare et que, de personnage sulfureux mais public, elle était en train de sombrer dans l’anonymat ? Le fait-elle pour trainer la Tunisie de nouveau dans des problématiques d’ordre idéologique qui tombent souvent mal, alors que le pays s’apprête à affronter ce qui pourrait être synthétisé en un duel politique entre démocrates et islamistes?

Tout débat idéologique est d’intérêt dans cette Tunisie qui bouillonne depuis trois ans et qui vit, telle une adolescente de 19 ans qui se cherche, une crise de valeurs, la malmenant d’un extrême à l’autre. Sauf que le débat est initié non pas pour des sujets de fond, mais pour des faits divers, au centre desquels sont ceux qui deviennent prosaïquement des icônes. Amina serait donc en marche de redevenir symbole non pas par l’Action, certes contestable, mais à travers la victimisation. Stigmatisant la femme dans une position de faiblesse, accentuant la crise entre les extrêmes « laïques et religieux », ce fait divers est susceptible de relancer le débat « conjoncturel » entre modernité et islamisme, dans cette Tunisie qui continue, tant bien que mal, son parcours mouvementé sur le chemin de la différence.

Mon intervention à la conférence de l’IHS à l’Assemblée nationale

J’ai pu, ce lundi 23 juin 2014, prendre part à un colloque organisé par l’Institut d’Histoire sociale et qui s’est tenu à l’Assemblée nationale en France. J’y ai représenté Business News avec une intervention dans le cadre du thème de l’événement consacré aux crises en Méditerranée. Ci-joint le texte de mon intervention.

L’Histoire de la Tunisie a été marquée par des phases de dictature étendues. Sous l’occupation, sous Bourguiba, puis sous Ben Ali, nous avons rêvé de liberté et de démocratie. Sous le poids de la pression de dirigeants liberticides, tout un peuple s’est plié, étouffé des décennies durant, privé de sa liberté de parole, freiné dans sa liberté de pensée, ralenti dans son élan désaliénant jusqu’à perdre l’envie d’en sortir.
Un élément déclencheur a pourtant ravivé la flamme et du feu d’un certain marchand ambulant est né ce qui foisonne encore en Tunisie : la démocratie, encore en cours, la démocratie encore en transition.

Le mérite de la révolution tunisienne, quoique beaucoup parmi nous soient désormais sceptiques à ce scénario et à sa spontanéité, c’est d’avoir fait émerger du fond de l’abîme ceux que la dictature a marginalisés. Ceci est une question de principe quand on songe à l’oppression subie, au musellement musclé qu’ont connu les rares personnes ayant eu le courage d’affronter la machinerie en face. Les opprimés d’hier sont les dirigeants d’aujourd’hui. Le tableau est bien beau, conforme aux idéaux du militantisme. Cependant, un hic persiste. Un bon opposant peut-il être bon aussi au pouvoir ? Un opprimé peut-il dépasser le mal qu’il a vécu, aller vers la modération et œuvrer pour le bien de ses compatriotes qui l’avaient vu sombrer ?

L’après révolution a été marqué en Tunisie par des élections, des vraies, sans résultats faussés, sans adversaires exclus, sans fraudes ou presque. Des élections marquées par un engouement général les jours d’avant et par une abstention importante le jour même. Paradoxe décevant qui nous en a amené un autre : La Tunisie, réputée pour sa modération a érigé les islamistes au pouvoir. Un résultat en faveur du parti Ennahdha qui s’est vu renforcer dans sa position de gagnant par deux alliances qui auront été décisives pour l’avenir politique du pays. Deux alliances qui ont donné naissance à la Troïka avec le parti de Moncef Marzouki, depuis président de la République, et celui de Mustapha Ben Jaâfar, depuis président de l’Assemblée nationale constituante.

La Troïka ! La présidence ! L’ANC ! Pour beaucoup de Tunisiens, c’est de là qu’a découlé la faillite de tout un système à l’après-révolution. D’ordre économique, social, politique, les pertes se chiffrent en dinars, mais aussi en vies humaines.
C’est qu’une gestion de néophyte à une transition, par définition délicate, a ramené à la Tunisie le spectre du terrorisme, celui que la répression de Ben Ali n’avait fait qu’étouffer.
Au nom de la liberté, nos dirigeants ont laissé l’islamisme radical s’installer. Au nom de la démocratie, ils l’ont laissé sévir. À cause de leur laxisme, ils lui ont donné la latitude de gangréner le pays. Lorsque des rumeurs ont circulé quant à l’existence de camps d’entrainement au Mont Chaâmbi, le ministère de l’Intérieur avait déclaré qu’il n’y avait, à la plus haute montagne de Tunisie, que des sportifs qui s’entrainaient. Lorsque le leader islamiste Rached Ghannouchi avait été interrogé quant à la radicalisation ayant corrompu nombre de jeunes jusqu’à en faire des terroristes, il avait avancé que ce sont nos enfants et qu’il fallait, de ce fait, les accepter.

Dirigé par Ali Laârayedh, islamiste ayant passé 10 années de sa vie en prison, à l’isolement, le ministère de l’Intérieur que l’on dit infiltré par les islamistes a peiné à accomplir son rôle de garant de la sûreté du pays. La mouvance l’avait dépassé. Le 14 septembre 2012, l’ambassade des Etats-Unis en Tunisie est attaquée par des individus venus jusqu’au Lac, quartier huppé de la capitale, à pied pour certains et à bord de voitures et camionnettes pour d’autres. Transportant échelles, barres de fer et autres outils nécessaires à l’invasion, ils ont pu arriver jusqu’à la forteresse américaine. Le bilan de l’attaque a été le suivant : quatre morts, plusieurs blessés, et aucun responsable. Le ministre de l’Intérieur de l’époque avait alors déclaré, explicitement, et en guise d’excuse : « Nous les attendions par devant, ils sont venus par derrière ».

Deux ans après, on saura que le même Ali Laârayedh, dirigeant du parti islamiste en charge à l’époque de la sécurité du pays, avait cautionné la fuite du chef du réseau d’Al Qaïda en Tunisie. Abou Iyadh, l’homme le plus recherché de Tunisie, prêchait alors en toute illégalité dans une des plus importantes mosquées de Tunis. Malgré la présence policière qui a été débarqué dans tout le périmètre du lieu de culte, Abou Iyadh avait pu s’échapper. Il s’était dissimulé sous un voile féminin intégral, avait-on dit à l’époque. « Nous avons donné l’ordre de ne pas l’arrêter », dira le ministre de l’Intérieur de l’époque récemment. Les raisons avancées pour justifier une telle décision importent peu. Le message qui en découle à l’égard des groupuscules islamistes est quant à lui fort.

Une gestion de l’état de crise dominée par un laisser aller ne pouvait aboutir qu’à ce qu’a connu la Tunisie lors des derniers mois. Les dépôts d’armes découverts dans plusieurs villes tunisiennes ne sont que la face apparente d’un mal qui s’est installé de part et d’autre du pays. Les quelques groupes terroristes démantelés ne sont qu’une partie d’un réseau qui s’est étendu jusqu’en Syrie et qui, au nom de pseudo-djihad, s’est mis à combattre ses propres compatriotes, au nom de Dieu.
18 mai 2011, les événements d’Errouhia font 2 morts dans les rangs de l’armée.

10 décembre 2012, l’attaque d’une patrouille à Feriana fait un mort parmi les forces de l’ordre et plusieurs blessés.
2 mai 2013, Mohamed Sbouîi, commissaire de police, est retrouvé égorgé, les assassins appartiendraient au mouvement Ansar Chariâa.
6 juin 2013, l’explosion d’une mine à Mont Châambi fait 2 morts parmi les militaires surveillant la zone.
29 juillet 2013, huit militaires trouvent la mort dans une embuscade terroriste. Ils ont entre 21 et 31 ans. Ils ont été égorgés, peu avant la rupture du Jeûne au mois de Ramadan.
17 octobre 2013, deux morts parmi la garde nationale, lors de l’attaque de Goubellat.
23 octobre 2013, deux membres de la Garde nationale trouvent la mort dans l’attentat de Menzel Bourguiba. Un groupe d’individus avait ouvert le feu sur une patrouille de sécurité.
23 octobre 2013, une opération de sécurité à Sidi Ali ben Aoun (à Sidi Bouzid) fait 6 morts parmi la Garde nationale.
4 février 2014, mort d’un membre de la Garde nationale lors de l’opération de Raoued.
16 février 2014, une embuscade terroriste à Ouled Manaâ (Jendouba) cause la mort de 3 agents des forces de l’ordre et d’un citoyen.
18 avril 2014, l’explosion d’une mine au Mont Châambi cause la mort d’un soldat.
23 mai 2014, un soldat est tué au Mont Châambi lors de l’explosion d’une mine.
28 mai 2014, quatre policiers sont morts lors de l’attaque du domicile du ministre de l’Intérieur.

Outre ces événements tragiques ayant causé la perte d’éléments sécuritaires en majorité jeunes, il en est d’autres ayant coûté la vie à des leaders politiques. Ils sont au nombre de quatre. Leur importance sur la scène politique est variable, mais leur présence du côté de l’opposition est, entre eux, un point commun.
Chokri Belaïd, virulent opposant à l’islamisme en Tunisie a été assassiné en plein Tunis le 6 février 2013.
Mohamed Brahmi, député et ancien secrétaire général du mouvement populaire, est assassiné devant chez lui, en plein Tunis un 25 juillet 2013.
Lotfi Nagdh, coordinateur régional du parti Nidaa Tounès,  a été lynché à mort le 18 octobre 2012.
Mohamed Bel Mufti, un militant du Front populaire est mort lors d’affrontements dans le cadre d’une manifestation à Gafsa, le 26 juillet 2013.

De deuil en deuil a été marquée la récente période que connaît la Tunisie. Une transition qui a été laborieuse car le chemin vers la démocratie n’est pas seulement le fruit d’un feu subversif. Une transition qui a été sanglante car la démocratie ne s’acquiert pas mais s’arrache au prix fort.
Ce prix fort, nous l’avons payé. La transition nous en avons payé le lourd tribut. Nous reste donc à en connaître les avantages. Ceux-là même que l’on savoure déjà en partie. Liberté d’expression, un des plus grands acquis dont on se délecte depuis l’avènement du changement politique en Tunisie. Liberté d’expression, celle qui nous permet de relever les lacunes, de critiquer le système, de pointer les défaillances. Liberté d’expression, grâce à laquelle j’ai pu être aujourd’hui devant vous, à vous parler de mon pays, de son mal-être et de l’espoir que je porte sur son avenir.
Car l’avenir de la Tunisie n’est pas encore décidé, je veux bien rêver, avec toute la part d’irrationnel que cela connote, d’une Tunisie sortant enfin indemne d’un passage difficile. Cela prendra peut-être des mois, après les prochaines élections qui se préparent. Cela prendra peut-être des années, après d’autres changements politiques de taille. Cela prendra peut-être des décennies, après d’autres déboires et d’autres pertes. Cela prendra le temps qu’il faudra, le temps qu’il faudra pour que mon pays renaisse!

Le bonheur estival n’a pas de prix!

L’été est là et ceux qui ne se sont toujours pas organisés pour les vacances sont en pleine effervescence, car le mois d’août sera chaud, en température et en termes de disponibilités. Après le mois de Ramadan que les Tunisiens préfèrent en majorité passer en famille et chez eux, beaucoup partiront ailleurs, dans des structures hôtelières ou dans des locations. Deux options s’offrent parmi quelques autres, deux options de plus en plus prisées.

Vacances obligent, le Tunisien, bon vivant de nature, arrange en cette première période de l’été ses projets de villégiature pour le mois d’août notamment. Autant rester en Tunisie plutôt que de partir en voyage diront beaucoup de ceux pour qui pareil choix se présente. Autant soutenir notre tourisme pâtissant d’une conjoncture difficile et ramener, par la voie locale, l’élan partiellement salvateur pour la saison et pour des structures hôtelières en manque de clients étrangers.

Un tour par les agences de voyage ayant pignon sur rue et un tour virtuel sur leurs sites de réservation suffisent pour refroidir le potentiel client local. L’effort pour encourager les locaux à venir dans les hôtels est quasi absent. Les prix défiant toute concurrence offerts à la clientèle étrangère sous forme de packages ne se pratiquent pas ici, même pas d’une manière approximative. Au sein des hôtels, l’on vous dira, à demi-mot, que le Tunisien est mauvais client, qu’il consomme beaucoup plus que les autres, qu’il n’est pas soigneux, pas assez organisé pour faire la queue devant un buffet au restaurant, trop égoïste pour penser à ceux qui passeront derrière lui quand il remplit son assiette. L’on préfère donc rester sélectif en filtrant par le prix, garant pour certaines structures d’une image de marque.

L’image de marque, pilier important pour des hôtels ayant choisi le luxe comme créneau et ayant bataillé dans la guerre aux étoiles pour en obtenir les quatre ou les cinq en normes locales- évidemment- pour s’afficher parmi les grands et pour bien porter le nom de sa chaîne internationale. Manque de clients, manque d’entretien régulier ; de l’intérieur, il est aisé de remarquer que l’image de marque, pour beaucoup de grands hôtels de Tunisie est largement atteinte. Piscine au fond crasseux dans un 5 étoiles, fourmis sur la terrasse et dans la chambre dans un hôtel classé meilleur de tous en Tunisie, service d’amateurs dans des structures de renommée. Nos hôteliers n’ont visiblement pas encore compris que le luxe ne se mesure pas à la quantité de marbre d’Italie couvrant leurs sols mais à la propreté, à l’attention, à la qualité de l’accueil et des prestations.

De l’image de marque découle le prix : un rapport de cause à effet évident pour l’hôtelier, obsolète pour le client, une fois le séjour passé. Les tarifs affichés se comptent en milliers de dinars pour une semaine de vacances. Lorsque l’on chiffre le tout pour une famille de quatre personnes, la note passe du simple au quadruple. Pour un 4 étoiles en normes locales le prix d’une semaine, pour un couple et deux enfants, peuvent atteindre les 4.000 dinars en demi-pension. Un prix important pour une famille concédé quand cela est possible pour pouvoir profiter de la plage, de la piscine et de quelques services sommaires et, dans bien des cas, insatisfaisants.

Pour ne pas payer les 4.000 dinars, prix d’un séjour dans un hôtel correct, certains Tunisiens opteront pour un plan voyage vers des destinations comme la Turquie ou l’Espagne pour qui des tours opérateurs proposent des séjours billets inclus à des prix raisonnables et avoisinant ceux d’une semaine dans un hôtel de Tunisie (1350 dinars le prix d’un séjour – billet d’avion compris- pour la Turquie, par exemple). D’autres Tunisiens se retourneront vers une destination moins « dépaysante », vers des maisons de location dans les villes balnéaires.

Et là aussi le client regardant au niveau de la qualité peine à trouver ce qu’il recherche. Des visites rapides mettent le client potentiel devant la réalité de ce marché anarchique : logements étroits et parfois insalubres, meubles de piètre qualité, annonces non conformes à la réalité… ou alors passer par des intermédiaires rassemblant un certain nombre d’annonces sur une ville et offrant une série de locations moyennant commissions. Une autre alternative s’offre depuis quelques années au Tunisien, jusque-là habitué à scruter les annonces dans le journal du dimanche, celle des sites d’annonces et de ceux de certaines agences immobilières proposant, depuis peu, une rubrique locations estivales.

Et là, la bataille des prix semble s’être achevée mettant à bas le moral de celui qui croit pouvoir se sortir indemne de sa quête du Graal. On vous annonce clairement les prix, de prime abord, et souvent selon une grille préfixée avant même les visites : 3.000 dinars pour une villa sans piscine, 4.000 dinars pour une villa avec piscine. Une précision suffit pour achever un chef de famille pas assez fortuné pour posséder une maison secondaire : les prix sont pour la semaine et non pour le mois. Du simple au quadruple, encore une fois, pour celui qui pensait pouvoir profiter plus longtemps qu’une semaine en demi pension et qui croyait faire une concession en renonçant à un séjour dans un hôtel tunisien.

Reste pour le Tunisien moyen et qui cherche pourtant à passer de bonnes vacances le choix de passer à l’hôtel le temps d’une journée, d’un déjeuner et d’une baignade. Mais il y sera accueilli par un portier ayant de l’accueil une notion oscillant selon la marque de voiture qui arrive et un écriteau mentionnant que l’accès est interdit aux non résidents. Le Tunisien, même au portefeuille moyennement garni, ne peut accéder aisément à un hôtel par ces journées caniculaires. Sans sortir de son portefeuille la carte de visite nécessaire pour faire ouvrir les portes du paradis d’un jour, sans retirer ses économies d’une année et son capital patience effrité par un quotidien de citadin blasé, ne lui reste donc que l’option bien tunisienne et bien charmante aussi de chercher dans son arbre généalogique une sœur, un frère ou, un cousin chez qui squatter le temps de quelques moments de bonheur estival.

Bonnes vacances à tous !

De la mort, faire une campagne politique

Quoique épinglé à plus d’un niveau sur des sujets de fond, le parti Ennahdha a, jusque-là, été souvent plus performant que les autres partis, en matière de communication et de rigueur dans la gestion de son image. Un hic de taille a, cependant, eu lieu, ce weekend : la mort de la sœur de Rached Ghannouchi! Evénement tragique certes, mais personnel sorti de la sphère de l’intime et projeté dans le cadre public par Ennahdha et par ceux qui ont fait, de la mort, une information.

Lorsque la nouvelle est tombée, les différentes pages du mouvement islamiste, mise en place pour relayer les informations relatives au parti et à l’activité de ses membres, ont publié un faire-part de décès annonçant la mort de la sœur du leader Rached Ghannouchi. L’excès de zèle a commencé, ensuite, à opérer et M. Ghannouchi, lui-même, s’est prêté au jeu des caméras.

Le parti a, en effet, rendu publiques des photos de ce qui a été présenté comme une cérémonie consacrée à la présentation des condoléances au leader d’Ennahdha. Une série de prises de vue a été partagée. On y voit défiler des personnes connues et moins connues du parti islamiste, serrant la main du « cheikh », l’embrassant, l’enlaçant, dans l’ambiance feutrée d’un hôtel de Gammarth, là où s’était tenu aussi le Majlis choura du parti.

Ennahdha, à travers ses pages, dont celle de Rached Ghannouchi, a aussi diffusé une photo du Cheikh enterrant sa sœur. En habits allégés pour l’occasion, on le voit en pleine action, portant la dépouille de la défunte, elle aussi du coup filmée.

Outre les photos, le parti islamiste est allé jusqu’à publier une vidéo dans laquelle Rached Ghannouchi prononce une oraison funéraire lors de l’enterrement de sa soeur. Y est visible l’émotion du Cheikh récitant des versets de Coran et des prières pour la défunte.

Rached Ghannouchi a donc choisi, volontairement de s’exposer et de présenter en spectacle, sur les réseaux, ce que d’autres auraient empêché de diffuser. Nombre de personnalités luttent, en effet, contre la publication d’images relevant de leur vie privée et luttent au quotidien pour que celle-ci soit préservée. Se disant pourtant proche des valeurs de l’Islam, Ennahdha n’a même pas manifesté d’égard à la défunte et a instrumentalisé le supposé triste événement de sa mort pour des visées politiques. A travers cela, se rend plus perceptible le culte voué aux personnes au sein de certaines structures politiques où c’est l’attachement aux valeurs qui devrait primer.

Partant certainement du principe que le mouvement islamiste est une sorte de communauté, le parti, à travers ses cellules de communication, a choisi de couvrir cet événement en le « dé-couvrant » de son aspect intime. Une occasion pour donner à l’image du Cheikh une dimension humaine, loin des guerres politiciennes et de le montrer sous l’image d’un père de famille autour de qui tout un parti gravite, y compris dans le malheur.

Un spectacle inhabituel qui s’oppose aux standards de discrétion en la matière et qui contribue à la starification du Cheikh, non pas à travers une image de force, mais par le biais d’une attitude exploitée dans une dimension cathartique. Le but était sûrement, tout excès de zèle mis à part, de travailler l’aura du leader islamiste.

C’est que Rached Ghannouchi dispose déjà d’une aura conséquente auprès des siens et même des autres. Ceux qui le critiquent sur les réseaux, ceux qui le dénigrent sur les plateaux télévisés, ceux qui scandent des slogans à son encontre lors des manifestations, ceux qui abhorrent Ennhadha et, à travers elle, ses valeurs et son leader. Et pourtant, en sa présence, l’animosité disparaît, cédant la place non pas au respect et à la cordialité, mais à une vénération déconcertante, donnant des attitudes des plus dociles aux opposants les plus farouches. Lors de la cérémonie organisée par la Chambre de commerce tuniso-américaine la semaine dernière, nombreux ont été ceux qui se sont ingéniés pour prendre la pose aux côtés de Rached Ghannouchi, pour lui serrer la main et lui dire une flatterie.

Une des photos a même été partagée par une des pages d’Ennahdha. Elle était accompagnée de ce qui suit : « Ils le détestent en privé et en public, ils l’accusent d’être un criminel, un terroriste et un traître et pourtant quand ils sont devant lui, ils deviennent muets, ils rivalisent entre eux pour lui serrer la main et avoir de lui un sourire, pour parler avec lui, pour avoir, de lui, un sourire… ».

Rached Ghannouchi a été, dans l’image tunisienne commune, comme d’autres leaders islamistes aujourd’hui personnages politiques, la concrétisation de la phase d’émergence du terrorisme religieux en Tunisie dans les années 80. Diabolisé par le régime répressif de Ben Ali, il a été blanchi par la révolution qui a ramené au pouvoir son parti comme une alternative « pieuse » à un système jugé corrompu. Quelque peu déshumanisé par le jeu politique et le travail pour l’accession au pouvoir, Rached Ghannouchi retrouve, par le biais d’une démarche dont les travers ne sont pas à démontrer, une image chargée d’émotivité où l’alchimie détonante entre le public et l’intime est mise en application au service de la communication politique.

Eya, 13 ans, brûlée vive !

Brûlée vive ! La formule rappelle, de prime abord, le supplice vécu par des jeunes filles au Pakistan, en Inde et dans d’autres contrées lointaines, en proie à un antiféminisme des plus lancinants. Brûlée vive ! C’est en Tunisie que la formule s’affiche, en titre, dans quelques journaux, balbutiée banalement par quelques citoyens encore sensibles à l’horreur devenue, pour d’autres, un simple fait divers.Cela a eu lieu le vendredi 28 mai, à la Cité Ibn Khaldoun à Tunis. Eya avait 13 ans. Elle était une jeune fille ordinaire, avant que son père en décide autrement. Pour l’avoir croisée retournant du collège en compagnie d’un garçon, celui-ci l’a aspergée d’essence et a mis le feu à son corps, à sa vie, à la sienne aussi certainement. La fille a été admise au Centre de Traumatologie et de grands brûlés de Ben Arous. Brûlée au 4 ème degré, elle n’a pas survécu à l’acte fatal d’un père aujourd’hui en prison.

Comment peut-on arriver à commettre une telle horreur ? Comment un père peut-il commettre une telle horreur ? L’acte est incontestablement criminel, tout lien de filiation mis à part. Cet acte se passe en étapes et ne se produit pas d’une manière accidentelle, suite à un accès de violence. Dans sa folie meurtrière, le père de Eya, n’a peut-être pas mesuré l’issue de son geste. Il voulait sûrement infliger à sa fille un châtiment extrême. Mais le décalage résidant entre l’acte à punir et la nature du châtiment est incommensurable.

En Tunisie, la mixité est pratiquée depuis longtemps. Filles et garçons se côtoient sans distinction, sur les bancs de l’école et devant les établissements scolaires, dans une normalité des plus ordinaires. Pourtant un 28 mai 2014, la présence d’un ami aux côtés de sa fille a fait qu’un père de famille aille vers un point de non retour. L’attitude du père est en rupture avec le quotidien de Eya et de la plupart des jeunes de son âge. On y lit le refus d’un schéma social modéré et la prolifération d’une pensée radicale.

Sans aller vers des connotations sexuelles, l’image de la fille est corrompue dans certains esprits, rétrogradée au rang de personnes à maintenir sous contrôle car vulnérable et potentielle proie. Protéger jusqu’à étouffer, punir jusqu’à brûler, châtier jusqu’à tuer. Des dérives d’une éducation prenant pour diktats des dogmes religieux bornés et des postulats sociaux anachroniques. Une stigmatisation de la femme s’explique à travers un acte qui n’aurait pas visé un garçon, mais qui cible une fille, en ce qu’elle incarne, dans la vision conservatrice de certains, l’honneur de la famille et l’image qui s’en répand.

Mourir pour un honneur faussement bafoué. N’est-ce pas d’un autre temps ? Brûlée vive, en voilà par contre, un acte de notre temps. Quand Bouazizi est mort, succombant aux brulures qu’a engendrées son immolation par le feu, tout un pays a changé de bord (du moins en apparence, pour les plus sceptiques par rapport à la thèse). Cependant, beaucoup d’actes similaires ont suivi. Optant pour la même démarche suicidaire, des jeunes et moins jeunes ont, en guise de contestation, mis le feu à leurs corps. Cela a secoué les esprits, un certain temps, puis est tombé dans la banalité des faits divers. Une banalisation de l’immolation s’est opérée dans la société tunisienne pourtant réputée pour son ouverture et sa modération.

Quel que soit le mode opératoire, car c’est bien d’un crime qu’il s’agit, Eya est une jeune tunisienne qui a perdu la vie dans des conditions atroces. Que le criminel soit son père ne fait que rendre plus grave l’acte qui lui a été fatal. Eya est la victime d’une société qui stigmatise la femme, qui lui incombe la lourde tâche de maintenir sauf l’honneur familial. Cependant, pareils cas nous amènent à réfléchir à ce qu’est désormais l’honneur. Se situe-t-il entre les mains d’une fillette de 13 ans qui a perdu l’âme ou entre celles meurtrières d’un père de famille qui n’en a point ? Eya morte devra nous rappeler, en revanche, que le chemin pour la libération de la femme est encore long et que les dogmes qui l’aliènent peuvent même lui coûter la vie.

Mohammed VI et l’envers du décor

Un roi dans les rues de Tunis. Quel honneur ! Dans les rues de Tunis ? Quelle horreur ! Et s’il avait vu l’envers du décor ? A-t-on pensé à nettoyer les rues avant que le roi n’entame sa marche au centre ville de Tunis ? C’est que nous sommes en pleins chantiers démocratiques et que, pour nos gouvernants, le reste semble être accessoire. Ceux qui nous gouvernent étaient, il n’y a pas si longtemps de cela, des citoyens ordinaires. Mais ils ont été, depuis et jusqu’à très peu, barricadés dans leurs ministères et palais. Des barbelés nous empêchaient, nous autres citoyens, d’en longer même les murs, par mesure de sécurité. Un état de dégradation règne dans nos rues, tant le manque d’entretien est flagrant, tant la nonchalance s’accumule, au-delà de ce que remarquent des gouvernants préservés de la vue de ce qui nous désole.

Le roi du Maroc a fait dimanche et suite à sa visite officielle en Tunisie, une promenade au centre ville de Tunis. De nombreuses photos et vidéos de lui ont été prises à l’avenue Bourguiba et ailleurs, en compagnie de membres de sa famille et de simple citoyens tunisiens, étonnés de voir parmi eux, un roi.

Car, dans nos rues, très peu de gouvernants tunisiens s’exposent. C’est qu’on évite le peuple, peut-être. C’est qu’on s’en préserve, éventuellement. C’est qu’on préfère rencontrer ces gouvernés, par biais, et, pour cela, un écran suffit. Un écran suffit pour les connaître, mais il est sûr qu’un écran ne peut pas suffire pour la réciproque et pour que, d’eux, nous soyons plus connus.

Ce que nos dirigeants n’ont, en majorité, pas compris, le roi Mohammed VI l’a mis en application, dans un acte décalé par rapport à la norme et qui a été très apprécié par les Tunisiens, dans l’ensemble. Au-delà des aspects rattachés à la communication et au travail sur l’image, en allant au contact des Tunisiens, en ne se suffisant pas de celui de la caste politique, le roi du Maroc a fait preuve d’un acte de sympathie dont le rendu a été immédiat. Beaucoup sont tombés en admiration devant cette simplicité, paradoxalement, distinguée.

Cependant, en se promenant dans nos rues, le roi a-t-il vu l’horreur que seuls nous voyons en se baladant au centre ville de Tunis ? A-t-il vu les ordures tout au long des trottoirs ? A-t-il vu les tas de sables et autres gravats aux abords des chantiers anarchiques ? A-t-il vu l’incorrection qu’on y croise, les grossièretés qu’on y entend, a-t-il senti l’ambiance nauséabonde qui règne au détour de certaines rues?
Une déconnexion totale du faste présidentiel de Carthage. Une preuve que la simplicité ne passe pas par un nœud de cravate en moins, mais par un geste en plus. Par une attention au peuple et non par une attention que l’on porterait à sa propre image. Bien des choses changeront si nos gouvernants faisaient le pas de venir vers nous, de faire quelques pas dans ces rues que nous arpentons tous les jours et qu’ils ont cessé de parcourir, eux les cloîtrés dans leurs palais. S’ils voyaient, de près, ce que deviennent nos villes, par manque d’hygiène, s’ils voyaient la détérioration d’un capital architectural au fil des mois, des décisions seront prises ; et ces décisions seront plus en adéquation avec le quotidien.

Car les gouvernants dans leur déconnexion par rapport au peuple ne perçoivent plus que l’occasionnel. Ils sont trompés régulièrement : seules les rues faisant partie de leur parcours prévus sont concernées par des mesures visant à les maintenir en état, seuls les endroits qu’ils visitent bénéficient d’attention particulière. Pour le reste, les fontaines où l’eau ne coule plus sont remplies de déchets, les murs couverts de tags, les bacs à fleurs asséchés remplis d’ordures… Un état de décrépitude désolant contre lequel des actions citoyennes se mobilisent. Dans des initiatives donquichottesques, des jeunes luttent, balais à la main, contre la dégradation que connaissent nos villes.

Le roi a donc vu cela un certain dimanche après-midi dans les rues de Tunis. Il a donc vu que loin des cartes postales, des chansons aux senteurs de jasmin et de l’ambiance enivrante des cafés des délices, un Tunis différent existe. Celui dont les gouvernants se mettent à l’écart, obnubilés par l’art de nous séduire, une fois l’urne disposée, et de nous gouverner, sans vraiment nous connaître.

Affaire Bouneb, journaliste dans une prison à ciel ouvert au Qatar

Mahmoud Bouneb est l’ancien directeur exécutif d’Al Jazeeera children et de Baraem, des chaînes spécialisées qu’il a dirigées depuis 1999. Mahmoud Bouneb est surtout un citoyen tunisien, otage d’une injustice, victime de la justice qatarie qui le prive, depuis deux ans et demi, de son droit au voyage. Séquestré loin de son pays, Mahmoud Bouneb est en attente de la suite de son procès prévue pour le 4 juin 2014. Ce sera la 10ème étape judiciaire d’un journaliste dont le sort est entre les mains de la justice depuis septembre 2011.

Quand l’affaire de Mahmoud Bouneb a été rendue publique, l’intérêt qui s’y portait se faisait rare. Seuls quelques syndicats dont le Syndicat national des Journalistes tunisiens et quelques militants des droits de l’Homme dont Saïda Garrach et Abdessattar Ben Moussa ont dénoncé l’injustice subie par ce citoyen tunisien jugé pour mauvaise gestion des chaînes pour enfants du groupe Al Jazeera.

Le premier motif de l’affaire, au centre de laquelle s’est trouvé Mahmoud Bouneb, était en relation avec une «dilapidation de biens publics». Mais une enquête officielle de la Cour des comptes qatarie et un audit d’Ernst & Young ont innocenté l’ancien directeur. «Ici, tout est fondé sur la décision arbitraire des cheikhs. Il est inutile de chercher une autre logique», a commenté, à un journal suisse, le Tunisien Fayçal Hassaïri, ex-producteur exécutif de la chaîne qui l’a d’ailleurs quittée.

Malgré une relation harmonieuse avec le Qatar, la Tunisie n’avait pas, jusque-là, évoqué ledit dossier, malgré plusieurs demandes émises de la part de ceux qui ont été sensibles au dossier et qui ont exhorté les officiels tunisiens à agir. Peut-être ne fallait-il pas importuner ce nouvel ami de la Tunisie ? Peut-être pouvions-nous, au mieux, lui demander une faveur ? Celle d’examiner de près le dossier d’un citoyen tunisien bloqué, deux années durant loin de son pays.

A la veille du procès du 28 mai 2014, 9 ème dans la série de supplices que connaît le journaliste, le bureau nouvellement élu du SNJT a organisé une conférence de presse, pour ranimer l’intérêt pour le dossier Bouneb, évoqué, auparavant par l’ancienne présidente du syndicat Néjiba Hamrouni. Celle-ci avait annoncé, en date du 7 décembre 2012, la décision de mettre en place un comité de soutien composé de journalistes et d’avocats. Elle avait aussi, dans le cadre d’une déclaration accordée à Shems Fm, indiqué que l’ambassadeur qatari avait tenu pour responsables le gouvernement et ambassadeur tunisiens au Qatar qui seraient ainsi derrière la lenteur que connaît le dossier.

En Février 2014, Aymen Rezgui membre du bureau du SNJT a relevé le manquement duquel serait coupable la Tunisie à travers ses officiels, ses différents gouvernements et sa diplomatie dans le cadre de la gestion du dossier Bouneb avec le Qatar. Au début du mois d’avril et alors que l’Emir du Qatar était en visite en Tunisie, Mahmoud Bouneb est intervenu sur la chaîne Tounessna et a pointé du doigt « une nonchalance quant à la souffrance » du citoyen tunisien qu’il est.

Privé de son salaire et de sa couverture sociale, Mahmoud Bouneb a vu son procès ralenti par des démarches tortueuses. Le but était, selon lui, de rallonger la procédure et de faire durer son supplice. Sa famille a lancé, plus d’une fois, des appels aux officiels tunisiens et aux autorités qataries, pour que soit accéléré le traitement de son affaire afin qu’il puisse regagner la Tunisie au plus vite.

La mobilisation tunisienne a commencé à prendre forme, suite à la médiatisation de l’injustice subie par Mahmoud Bouneb, l’engagement de la société civile à travers des organismes comme la Ligue des Droits de l’Homme envers sa cause et l’appel à l’action lancé par plusieurs personnes dont des députés à l’ANC.

L’UGTT, le comité de soutien et d’autres parties ont porté le dossier à Mehdi Jomâa, chef du gouvernement. Mehdi Jomâa a été supplié par Mahmoud Bouneb sur Nessma Tv en février d’agir en sa faveur, il a été exhorté à œuvrer pour le déblocage du dossier par l’UGTT. Abdessattar Ben Moussa, président de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme a déclaré en marge d’un sit-in organisé par le Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse, en février 2014, que le Quartet a présenté au chef du gouvernement, le dossier du journaliste pour qu’il soit informé de tous les détails qui lui sont relatifs.

Cependant, la visite de Mehdi Jomâa au Qatar, le 17 mars 2014, dans le cadre d’une tournée aux pays du Golfe ne semble pas avoir débloqué la situation. Suite à ladite tournée, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères, a annoncé, lors de la conférence de presse qu’il a tenue le 22 mars 2014, que l’affaire du journaliste Mahmoud Bouneb, poursuivi en justice au Qatar, n’a pas été évoquée au cours des entretiens. «Ce qui ne signifie pas que cela ne bénéficie pas d’un suivi attentif», a-t-il justifié.

En l’occurrence, le président de la République, Moncef Marzouki, lors de sa dernière visite à Doha en 2013, était intervenu en faveur de l’ancien directeur exécutif d’Al Jazeera. Il a, également, évoqué le dossier avec le prince Tamim lors de sa visite en Tunisie. Celui-ci s’était engagé pour qu’une solution soit trouvée rapidement afin que M. Bouneb puisse rentrer en Tunisie au plus vite. C’est ce qu’avait précisé Adnene Mansar, porte-parole de la présidence de la République, lors d’une conférence de presse tenue le 5 avril 2014.

Les députés de l’ANC ont, à leur tour, manifesté un intérêt pour le dossier du journaliste tunisien. Le comité des droits et des libertés au sein de l’ANC et les présidents de bloc ont, en date du 28 mars 2014, appelé la diplomatie tunisienne à agir au profit d’un procès équitable.

Présent sur le plateau d’Ettounsiya le 12 avril 2014, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères, a précisé que des représentants de l’ambassade tunisienne ont assisté à tous les procès, afin de soutenir le journaliste tunisien.

Mahmoud Bouneb a fait ses preuves en Suisse, aux Pays Bas, au Canada et même au Qatar, avant que sa réussite professionnelle ne prenne une tournure cauchemardesque. Journaliste soutenu par toute la profession, représentée par son syndicat et par ses différents organes de presse, il demeure en attente d’un déblocage qui tarde à s’enclencher. Malgré les différentes démarches et en dépit de toutes les campagnes de soutien, le calvaire de Bouneb n’a toujours pas pris fin. Le procès du 4 juin en sera peut-être une date marquante ; du moins, on l’espère.

Tunisie- L’islam fait peur?

La nature musulmane du Tunisien ne présentait aucun doute quant à sa sincérité, à son authenticité et à son aspect inébranlable. C’était sans compter l’arrivée de la révolution, une révolution sans leader qui a mis à mal les valeurs d’une société pour les remplacer par celles d’autres. L’islam de nos ancêtres n’est plus, celui de nos descendants pourrait faire peur.

La révolution tunisienne, a, certes, offert un air de liberté dont on avait perdu le goût, 23 ans durant, mais elle a aussi engendré une dégradation désolante au niveau des valeurs morales.
Tolérance quant à la différence, modération au niveau de la pratique religieuse, attachement aux cultes et ouverture d’esprit, des valeurs qui faisaient la richesse culturelle et cultuelle du Tunisien. La « renaissance » postrévolutionnaire a concrétisé, cependant, l’apogée d’une certaine décadence morale poussant des Tunisiens à tuer leurs compatriotes au nom de la religion, à s’attacher aux valeurs partisanes aux dépens d’une patrie qui flétrit de jour en jour et à se détacher de sa propre culture au profit d’un état d’esprit et d’une manière d’être loin d’être les nôtres.

L’arrivée au pouvoir des islamistes a entrainé inévitablement un islamisme politique qui a entrainé à son tour un islamisme culturel des plus rebutants.
L’islam fait peur. La formulation hésite entre interrogation et affirmation. Venant d’un regard extérieur et perçue en tant qu’affirmation, cette idée serait considérée comme un préjugé à tendance discriminatoire. Provenant d’une vision autocritique, même de nature interrogative, l’idée et celui qui l’aurait formulée seront qualifiés du triptyque stéréotypé : « francophone, maçonnique, mécréant ».

L’islam fait peur non pas pour ce qu’il représente, mais par ceux qui le représentent. Un extrémisme cultuel qui, perçu par le prisme de la tolérance pourrait être un signe bénéfique de diversité, mais qui se transforme en une forme de terrorisme culturel, dès lors qu’il manifeste une obligation de soumission d’autrui à des préceptes non partagés de tous. Obliger une fillette à se voiler en fait partie, incarcérer une personne qui s’oppose à la notion de religion en fait partie, pousser vers la haine des chiites, des sunnites modérés, des athées, des agnostiques en provoquant les amalgames en fait partie, inévitablement.

Pour beaucoup et pas uniquement pour les occidentaux, l’islam s’est rattaché à une forme de terrorisme, voire à une expression extrémiste pouvant engendrer meurtres, guerres civiles, attaques sanglantes… au nom de la religion.

Pour beaucoup l’islam se rattache à ses nouveaux gourous et autres cheiks prônant une pratique rigoureuse et diffusant des idées saugrenues.

Pour beaucoup l’islam s’est rattaché aux nouveaux représentants de Dieu sur la scène politique, ceux-là mêmes qui ont manipulé leurs électeurs, qui ont instrumentalisé l’islam et ses valeurs et qui se sont servis dans les caisses de l’Etat non pas pour faire du bien autour d’eux, comme le préconise l’islam, mais pour se faire du bien.

Le contrat politique a été rompu par bon nombre de Tunisiens que l’islamisme politique a manipulés. Le contrat social est en voie de rupture, car la rigueur dans la pratique et les mœurs (refus de la mixité dans le cadre familial élargi, refus de célébrer des fêtes religieuses selon les rites tunisiens ancestraux…) se transforme en rigidité, refroidit la ferveur des uns et accentue la frilosité des autres.

Pas étonnant que la montée du Front National en France et de courants d’extrême droite généralement, dans des pays européens s’opère alors que le débat entre identité nationale et identité culturelle refait surface et que face au refus de se mélanger aux autres, les autres manifestent du refus à notre égard.

Une dualité qui a poussé bon nombre de Tunisiens à fuir la religion, ses pratiques, ses dogmes et ses diktats. Beaucoup n’ont pas fait le ramadan passé, beaucoup se disent déterminés à ne pas fêter l’Aïd El Kébir à venir. Beaucoup ont perdu la foi et ne s’en cachent plus. Des pages Facebook de « Tunisiens irréligieux » ou de Tunisiens nouvellement convertis au christianisme l’attestent. Un épiphénomène certes non représentatif, mais fort révélateur du malaise que connaissent nos crédos, du besoin spirituel que la période de crise a fait naître et que le désenchantement a anéanti et d’une dialectique problématique entre assimilation et distanciation rendant difficile la notion d’appartenance à la religion, quand il devient impossible de se reconnaître dans ses porte-voix et dans les dogmes qu’ils diffusent.

« Le terme islamophobie a été créé précisément pour permettre à ceux qui ne veulent pas voir de rester aveugles« , écrivait Michèle Tribalat, démographe et spécialiste de l’islam, dans son livre Assimilation : la fin du modèle français.
Le nouveau modèle social tunisien est en cours d’élaboration, mais une élaboration laborieuse qui a gommé beaucoup de qualités inhérentes à notre société tant sur le plan culturel que religieux, poussant la société vers une polarisation, volontairement schématisée par certains, par une forme de manichéisme effrayante. Une dichotomie qui n’attire plus « les bons » vers « les mauvais », les moins pratiquants vers ceux qui le sont davantage, mais qui pousse chacune des tendances vers l’autre extrême et vers la perte des valeurs communes. Une tendance qui pourrait être corrigée par la présence d’un modèle consensuel fédérateur de cohésion pour que ne s’altère pas le modèle que nous lèguerons à nos enfants et pour que cesse la victimisation au profit d’une remise en question susceptible d’agir sur le long terme.

Simplisme politique et politique des extrêmes

S’il est un pays qui connaît la gueule de bois d’après-élections, comme nous l’avons connue après la révolution, c’est bien la France. Malgré sa démocratie enracinée, malgré son attachement à la pluralité politique, malgré sa tolérance quant à la différence idéologique, la France est explicitement critique face au parti d’extrême droite. Elle dit ouvertement, à travers ses médias et ses figures politiques, son indignation face au choc qu’a constituée sa victoire inattendue aux dernières élections.

Les lendemains de votes ont des goûts difficiles, visiblement. En cette période de crise politique, il est des votes-sanction. En cette période de crise économique, il en est d’autres refuges. Quand les temps sont durs, l’on part vers l’extrême, vers une foi excessive, vers un nationalisme affirmé à l’extrême. Une quête de l’identité s’opère souvent par ces temps durs. Toute spécificité mise à part, c’est en partie ce qui est arrivé en Tunisie, lorsqu’un peuple connu pour sa foi modérée a érigé, au pouvoir, l’islamisme politique. Celui là même qui avait fait, parmi les Tunisiens, des victimes défigurées au vitriol et d’autres mortes dans des explosions orchestrées, dit-on, par ceux qui nous ont un certain temps gouvernés.

C’est que l’extrême rassure. Il est voulu comme une manière de sanctionner une politique à évincer, car non appréciée, car non efficace. C’est le cas de François Hollande, président français, qui a prouvé, au cours de son mandat encore en cours, les limites du socialisme dans sa conception actuelle, mais peu d’actualité. Une révision du « Socialisme » politique s’impose puisque les impératifs du citoyen comme de l’Etat ont changé. Bien loin de l’efficience escomptée, encore plus loin de ses promesses électorales, François Hollande est très critiqué, pour sa politique, pour sa présence, pour son absence. Bref, tourné en dérision, le président français rappelle à bien des égards, notre Moncef Marzouki national ou du moins la manière dont est perçue, en majorité, sa prestation présidentielle.

Mis, en quelque sorte, en quarantaine, suite à des votes ayant acculé le socialisme au rang de nos « zéro virgule » ou presque, François Hollande devrait démissionner, selon certains observateurs. « Le score minable du Parti socialiste témoigne de la défiance des Français à l’égard de François Hollande et de son gouvernement à des niveaux jamais atteints sous la Ve République« , a écrit Hervé Morin, président de l’UDI, dans un communiqué paru dans le Figaro, il y a deux jours. Mais protégé par un « bouclier institutionnel », Hollande restera en place, entre l’Elysée et la rue du cirque, il continuera son sur-place politique. Ses dernières sorties ont tourné à la douche froide et les passages du cortège présidentiel par les Champs Elysées, n’attirent plus la foule, tant l’image de la présidence a été avec lui changée (en témoigne la célébration de l’Armistice, ce 8 mai 2014).

C’est que François Hollande avait opté, dès le début de son mandat, pour une certaine normalité qui l’a desservi. « La présidence normale » était un des slogans de sa politique de proximité annoncée. C’est aussi ce que voulait faire un Moncef Marzouki qui, en dévêtant la présidence de la République de ses protocoles, et en ôtant la cravate, a pensé rester davantage proche du peuple, par le paraître et par l’attitude. Moncef Marzouki en est-il devenu plus populaire ? La réponse est non, car le peuple a désormais le flair pour cerner le populisme et car l’on attend plus d’un président que d’être un président « simple ». « La fonction d’un président de la République, ce n’est pas une fonction normale. Et la situation que nous connaissons, ce n’est pas une situation normale. Votre normalité, elle n’est pas à la hauteur des enjeux », avait répondu le président sortant Nicolas Sarkozy à François Hollande, lors d’un duel télévisé. Celui même qui a connu le célèbre « Moi, président de la République » repris 15 fois de suite par le candidat socialiste de l’époque.

Hollande et Marzouki ont axé leur politique, prioritairement, sur l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes, sur leur manière d’être, sur leur attitude. Ils sont restés attentifs à leurs propres attentes et ont omis que la conjoncture impose plus d’eux et que si attente il y a, c’est bien du côté des gouvernants que cela se situe. L’on attend donc plus d’un gouvernant que de la simplicité et on s’impose, en premier, auprès des électeurs, par le charisme, par exemple.

C’est ce qu’a compris en France le Premier ministre Manuel Valls. C’est ce qu’a compris en Tunisie, le chef du gouvernement Mehdi Jomâa. Les deux ont une présence imposante qui a suppléé à celle plus lisse de présidents qui se cherchent encore. Des présidents qui, en cassant l’image ancienne de la présidence, ont altéré la leur. Avec son « J’assume », prononcé plusieurs fois de suite à l’Assemblée nationale, Manuel Valls a voulu mettre en évidence son courage, son endurance et son sens de la responsabilité. A travers son attitude et sa manière de prendre les choses en main, Mehdi Jomâa s’est façonné une image de force et de compétence au regard des Tunisiens. Même si les résultats de son gouvernement se font attendre, même si ses discours ne sont pas encore assez travaillés, le chef du gouvernement tunisien a réussi à maintenir tel quel, voire améliorer, son capital sympathie et combler le déficit occasionné sur l’Etat par une présidence défaillante.

Par ailleurs, ce qui a impacté les dernières élections en France, c’est sans conteste, un taux d’abstention fort. Celui-ci se chiffre à 56,89 %, lors des dernières élections européennes. Il était de 39 % lors des dernières municipales. Pour les dernières élections tunisiennes, le taux d’abstention, en octobre 2011, a été important aussi. Il a atteint des records pour les Tunisiens de l’étranger où on enregistrait près de 75% de taux d’abstention. Quant à notre président, il a élu par 153 députés de l’ANC à laquelle il est parvenu grâce au vote favorable de quelque 17.000 électeurs. Pour nos élections qui se préparent en ce moment, un effort devra être fait pour que soient influencés et revus à la baisse, les abstentionnistes susceptibles par leurs passivités de faire chavirer l’embarcation qu’on peine à faire parvenir à bord.

Entre-temps, en France, des partis implosent et le schéma politique vit une mutation importante. Entre-temps, en Tunisie, des partis politiques et des alliances implosent et le schéma politique vit aussi une mutation vers l’improbable. Malgré les sondages effectués chez nous, depuis un certain temps, le paysage politique final reste incertain et les choix des votants et des abstentionnistes demeurent mystérieux car souvent imprévisibles.

«Sortir de l’Europe, c’est sortir de l’Histoire», a déclaré François Hollande dans le cadre d’une tribune publiée, dans le Monde, en date du 8 mai 2014, et intitulée « L’Europe que je veux ». Face aux « eurosceptiques », le président français a choisi une décence quelque peu normale. Face aux « afro-sceptiques », notre Moncef Marzouki a choisi l’indécence et la suffisance qui font dire à un président de la République, devant les ambassadeurs des pays du continent africain, que ses concitoyens sont des «ignorants qui ne réalisent pas qu’eux aussi appartiennent à l’Afrique ».

« Si l’UMP et le PS étaient bons, le Front national n’existerait pas », a déclaré Marine Le Pen (leader du Front national sorti gagnant des derniers scrutins en France). Une citation évoquée dans « Marine Le Pen, notre faute ! », un livre sorti hier en librairie en France. « Si notre opposition était bonne, Ennahdha n’aurait pas connu sa résurrection », déclarent tous les jours des Tunisiens ayant encore à la mémoire l’arrière-goût d’un certain 23 octobre, une amertume qu’un prochain scrutin pourrait faire oublier ou, au contraire, pourrait rendre plus vive.

Diplomatie tunisienne, un mal-être qui s’aggrave

S’il est un ministère qui a pâti après la révolution d’une mauvaise image liée, essentiellement, à l’intrusion du politique dans le diplomatique, c’est le ministère des Affaires étrangères. La nomination à sa tête de Rafik Abdesselem, gendre du leader islamiste Rached Ghannouchi, puis ses déboires judiciaires, ont marqué un passage de la diplomatie rigoureuse à une diplomatie contestable et contestée. Les intrusions de Moncef Marzouki n’ont fait qu’accentuer le trait d’une politique étrangère, étrangère aux codes en vigueur.

La diplomatie tunisienne a commencé à connaître ses premiers déboires, aux lendemains des élections, lorsque le temps était venu pour partager le gâteau et en distribuer les parts. Par complaisance, par proximité idéologique ou appartenance partisane apparente ou camouflée, les postes au sein des représentations diplomatiques ont été distribués. Les plus attrayants ont été partagés entre les membres de la Troïka au pouvoir.

Ces nominations politiques ont suscité de nombreux remous et, pourtant, rien ne semble changer. C’est qu’un bras de fer s’est opéré, depuis peu, entre les deux présidences, celle du gouvernement et celle de la République. La première ayant promis de faire en sorte que cela soit révisé au plus vite et la deuxième s’entêtant pour que tout cela soit maintenu en l’état. Entre les deux, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères doit jouer, péniblement, aux intermédiaires. Moncef Marzouki refuse, selon des sources diplomatiques, que soient révisées les nominations politiques parmi nos représentations consulaires. En attendant, la préparation d’un mouvement prévu avant la rentrée reste en suspens, « otage de l’entêtement présidentiel », nous dit-on au ministère.

Malgré des défaillances de taille, aucune sanction n’atteindra ces ambassadeurs. Adel Fekih avait tout de même commis un impair pour lequel des mesures devaient être prises. A cause d’une négligence de sa part, son supérieur hiérarchique, Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères a été mal accueilli en France, malgré son statut et le passeport diplomatique qu’il a présenté. Celui qu’on sait proche d’Ettakattol a, semble-t-il, bénéficié du soutien de Mustapha Ben Jaâfar, secrétaire général du parti et président de l’ANC. L’incident est passé sous silence, sans que les autorités françaises ne réagissent. Cela n’a pas été le cas du ministre marocain des Affaires étrangères ayant eu le même traitement de la part des autorités françaises et qui a, lui, bénéficié d’excuses officielles de la France.

Quant aux erreurs de l’ambassadeur de Tunisie en Libye, réputé proche d’Ennahdha, ce sont deux Tunisiens kidnappés par des milices libyennes qui en paient le prix. Selon nos sources au sein du ministère des Affaires étrangères, celui-ci n’a cessé d’être rassurant quant à la sécurité de ses subordonnés. Prétendant, à chaque fois, avoir la situation sous contrôle, ledit ambassadeur avait pourtant affecté des membres du personnel de sécurité détachés du ministère de l’Intérieur à d’autres tâches. Un premier kidnapping a touché le personnel de l’ambassade : le 21 mars 2014, c’est Ahmed Ben Cheikh, employé local qui sera enlevé par des ravisseurs. Ces mêmes ravisseurs  enlèveront aussi Laâroussi Gantassi, diplomate et second de l’ambassade tunisienne en Libye, le 17 avril 2014. Malgré les négociations, les deux otages tunisiens ne sont, jusqu’à ce jour, pas libérés. Mais l’ambassadeur tunisien dit encore avoir, à travers ses contacts sur place, de quoi agir en faveur d’une libération qui peine à venir.

La situation actuelle en Libye, et le semblant de guerre en devenir qui s’y amorce n’a pas arrangé les choses. A Benghazi, comme ailleurs, la sécurité demeure nulle, et nos diplomates sur place sont on ne peut plus exposés, sans un effort particulier pour que soit garantie leur sécurité.

Selon certains observateurs, les personnes nommées à la direction de représentations diplomatiques tunisiennes doivent être rappelées avant les élections. Chafik Sarsar, a relevé ce point, lors de sa rencontre en date du 20 mai 2014 avec Mongi Hamdi, ministre des Affaires étrangères. Le maintien de telles personnes en poste met, selon le président de l’ISIE, en péril le déroulement des élections à l’étranger. Doit-on mettre en péril l’avenir politique du pays par complaisance partisane? Telle est la question qu’on se pose au ministère des Affaires étrangères, un ministère où des compétences sont acculées à attendre que soient rappelés ceux qu’ils voient comme des intrus dans la diplomatie, un domaine où l’on doit gravir les échelons, en y gagnant en compétence, pour mériter des postes à la tête des ambassades.

Outre les nominations politiques que Moncef Marzouki refuserait de réviser, il en est d’autres que celui-ci voudrait imposer. Suscitent donc une polémique des noms comme Khaled Ben Mbarek, proche du CPR, et proposé par le président de la République (dont il a été le conseiller), pour le poste d’ambassadeur à Berne ou encore Abderrazek Kilani, réputé proche d’Ennhahda et nommé depuis 2013, ambassadeur représentant permanent de la Tunisie auprès de l’Office des Nations unies à Genève, ou encore celui de Mohamed Hnid, qui passerait de conseiller de Moncef Marzouki au poste d’ambassadeur de la Tunisie à l’Unesco.
Dernièrement, c’est le nom de Adnane Mansar, actuel conseiller à la présidence de la république, qui aurait été proposé « avec insistance » au poste de secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe (UMA), en remplacement de Habib Ben Yahia. Mais les partenaires de la Tunisie rejetteraient cette proposition. « La Tunisie est en train de perdre des postes diplomatiques à cause du mauvais choix des candidats », nous avoue, sur un ton amer, un diplomate.

Les relations étrangères tunisiennes pâtissent également d’impairs commis par la présidence de la République et prenant la forme de déclarations non pesées et de décisions impulsives. La fermeture de l’ambassade tunisienne en Syrie et l’isolement qui en a résulté pour une colonie tunisienne délaissée par son pays en est un exemple. Le prouve, également, la déclaration faite en Algérie par Moncef Marzouki. En attestent l’intrusion de celui-ci dans les affaires égyptiennes et le rappel de l’ambassadeur égyptien (suite à l’appel de Moncef Marzouki à la libération du leader islamiste, Mohamed Morsi). Le confirme la décision de rappel de l’ambassadeur des Emirats arabe Unis en Tunisie, le 27 septembre 2013 (suite aux mêmes propos prononcés lors de la 68 ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies). Les dernières positions déclarées quant au soutien exprimé par Moncef Marzouki « au peuple libyen contre toutes les agressions orientées vers ses institutions », exprimée à Nouri Bousahmein, président du congrès national général libyen, a déplu à beaucoup, de part son manque de tact quant aux incidents libyens, incidents graves et aux débouchées encore incertaines. Un des premiers à avoir réagi est le ministre des Affaires étrangères Mongi Hamdi. Celui-ci a relevé, d’une manière diplomatique, l’écart à la norme opéré par un président de la République qui a omis que la Tunisie doit suivre « la position de la neutralité positive ». «La diplomatie tunisienne ne tentera pas d’intervenir dans les affaires internes du voisin libyen », a-t-il ajouté.

« La Tunisie a toujours eu des principes, en ce qui concerne le volet diplomatique. Elle ne s’en écartera point », a déclaré le ministre des Affaires étrangères à la presse récemment. Il a, cependant, omis que la diplomatie tunisienne est, désormais, un des terrains où s’exercent les caprices des nouveaux gouvernants. Objet de convoitises de part les hauts postes qui, à travers elle,  s’acquièrent, la diplomatie tunisienne peine, depuis la révolution, à reprendre son souffle. C’est Mehdi Jomâa, qui après son investiture, a entamé une démarche reconstructive pour que soit revu positivement, par plusieurs pays, le partenaire Tunisie. La diplomatie, dans sa forme « bicéphale », est ainsi tiraillée entre deux présidences. Un bras de fer qui se joue entre Moncef Marzouki et Mehdi Jomâa et qui délivrera peut-être notre politique étrangère du poids des mauvaises pratiques.

Peut-on donner ce qu’on n’a pas ?

La Tunisie est exposée, par déviation, au mal ayant frappé la Libye, un mal indéfinissable encore et dont les débouchées demeurent inconnues. L’issue reste donc improbable, mais notre pays la subira, incontestablement.Une équation à deux inconnues que celle que connaît la Tunisie, celle d’un mal étranger à sa volonté et celle d’un autre inhérent à l’avenir politique qui s’y dresse. Entre conflits « inter-partis » et conflits « intra-partis », la scène politique tunisienne sombre dans un flou qui profitera, à coup sûr, à ceux qui doivent se délecter en observant nos démocrates sombrer. Le mal est là et les efforts se concentrent ailleurs. Malgré la grogne, la machine continue d’avancer.

Ben Ali et son appareil de communication avaient rempli de mots un système vide de sens. Des valeurs telles que la liberté d’expression, la pluralité, les droits de l’Homme y étaient inexistants en pratique et, pourtant, les termes les désignant étaient employés à profusion, dans un discours maniant machiavéliquement, la langue de bois. Les institutions d’après révolution ont perverti, à leur tour, les nobles valeurs auxquelles aspirait le peuple. Ils ont vidé de leurs sens des mots pourtant scandés spontanément par ceux qui sont sortis chasser la dictature.

Dignité, on en usera, indignement, malgré des outrages qui continuent. Vérité, on en abusera, pour mentir aux désabusés que nous sommes.
Vérité et dignité, des deux on fera une Instance. Le tout a été voté, hier, malgré la contestation et les défaillances relevées. Des recours ont été déposés contre 6 noms présents dans les listes et représentant un écart quant aux normes mises en place dans la sélection. La présence de Sihem Ben Sedrine, ou encore Khémaïes Chammari, a été décriée par beaucoup. Epinglée au sujet de ses revenus et critiqué pour son ancienne proximité avec le système Ben Ali, les deux noms gênent plusieurs observateurs et militants des libertés.

Pourtant le 15 mai, la commission de tri des candidatures à l’instance Vérité et Dignité a rejeté l’ensemble des recours. Une majorité s’élevant à 98 voix (23 contre et 4 votes blancs) accordera aux 15 personnes, désormais membres de ladite Instance, un droit de regard sur les violations commises par l’ancien régime. Principal outil de la Justice transitionnelle, l’Instance de la Vérité et de la Dignité sera en charge d’indemniser les victimes et de mettre en place la conciliation nationale.

Continue donc sa percée, la rancœur ô combien négative à un pays qui peine à se reconstruire après la dictature. Continuent à couler à flot, les budgets annexes en salaires et en dédommagements qui alourdissent davantage une économie bien chancelante. Continuent à s’ériger en défenseurs des nobles valeurs, ceux qui ne sont pas exempts des contestations. Continue le pervertissement de la langue et des principes qu’elle dit au profit de l’indicible, celui consistant à faire des droits des autres un fonds de commerce pour soi.

Avec l’appui attendu de l’Assemblée nationale constituante ayant atteint depuis longtemps sa date de péremption, la nouvelle Instance rendra-t-elle, divinement, justice aux victimes d’injustice par le passé ou à ceux qui continuent encore à l’être ? Injustice, la notion est tellement usitée. Les mots manquent pour donner corps à la souffrance de ceux qui, malgré leur appel à la dignité, continuent à pâtir d’un déséquilibre social les plaçant en-deçà de l’attention. Dignité, cela sonne faux avec les déclarations d’une responsable de l’Institut de protection de l’Enfance qui avance que son organisme ne se charge pas des enfants après leurs décès, pour justifier l’oubli d’un enfant à la morgue des mois durant.

Nous nous sommes désormais habitués à un fait : derrière tout ce qui est pompeux se cache une volonté de dompter et, par les valeurs et les nobles mots qui les disent, s’opère, des fois, la perfidie, celle de tirer profit du mal des autres pour des causes qui ne profiteront qu’à soi.
Dans mon pays où des journalistes continuent à être agressés, où les blessés d’une révolution révolue continuent à souffrir d’un mal visiblement incurable, où les institutions sociales jettent à la morgue des enfants dont elles se disent être à la charge de la vie uniquement et non de la mort, la vérité n’est pas bonne à lire et la dignité demeure à l’état de notion.

Le citoyen ou le militant, qui est le coupable?

Trois ans après, il ne reste de la révolution tunisienne que des images en noir et blanc, que des souvenirs de chants de révolte passés de mode, que des éloges faits par des dirigeants étrangers à notre démocratie naissante, que quelques langues déliées. Libérées, certaines plumes le sont désormais, aussi, mais pour dire l’impensable : ces pratiques que l’on croyait révolues, l’amour invétéré du pouvoir, la médiocrité politique, l’épopée quotidienne de ces dirigeants au creux de la vague et de ceux qui, chaque jour, touchent le fond et restent, tout de même, encore à la surface.

Dans la nuit d’hier, lundi 12 mai 2014, un activiste a été arrêté. Son nom est connu en Tunisie et son profil l’est aussi pour la police tunisienne. Aziz Amami est un activiste, un blogueur, un citoyen, en somme, sensible à l’injustice, insensible à l’intimidation. Aziz Amami a été arrêté à La Goulette puis transféré à Bouchoucha. Il a été écouté dans le cadre d’une affaire en relation avec sa potentielle détention de cannabis.

Aziz Amami est un de ceux qui ont lancé l’opération « Moi aussi, j’ai brûlé un poste de police ». L’intitulé de la campagne est incendiaire et violent. Ce qu’elle dénonce l’est également : des jeunes comparaissent, en ce printemps 2014, pour ce qui a été, selon de nombreux activistes, les prémices du printemps arabe. Ils sont jugés pour avoir attaqué des postes de police, un acte perçu dans la sphère militante, comme fort symbolique ; voulu subversif, il visait à faire chuter un régime dit policier.

L’arrestation de Aziz Amami a suscité, sur la toile, un important mouvement de soutien et d’indignation. Quelques rassemblements sont prévus, aujourd’hui, pour contester l’arrestation et organiser l’action qui lui fera suite. Son père a dénoncé l’agression qu’il aurait subie, son avocat Bassem Trifi a crié à l’injustice, ses acolytes ont crié au scandale et la raison appelle à plus de pondération.

Oui, si Aziz Amami a été victime d’agression de la part des agents de l’ordre qui l’ont arrêté, cela est à dénoncer et bien plus. Oui, tout abus devra être sanctionné. Mais en aucun cas l’action militante ne doit être une raison pour aller outre la justice. Etre militant par la parole, par l’action, par l’expression artistique ne doit aucunement devenir un passe-droit. Les militants de l’avant révolution ont combattu l’impunité et ont lutté contre la présence d’une classe de personnalités hors système judiciaire car dans le système para-politique. Se plaçant en dehors du système du pouvoir, les militants d’hier devraient, à ce titre, éviter de devenir une nouvelle classe de favorisés et l’action en faveur des droits de l’Homme ne devrait pas être un droit pour être au delà de la loi.

Le militant Aziz Amami est avant tout citoyen, dans sa défense de la patrie, dans son acharnement contre ceux qui la menacent, dans ses prises de position en faveur des opprimés par le système. Une éventualité est donc à garder vive : la police a, peut-être, arrêté, hier, le citoyen et non le militant. A ceux qui défendent la patrie et ses valeurs de ne pas contrecarrer les lois et de laisser la justice prendre son cours quel que soit le vis à vis. Veiller au respect des procédures, tel doit être le rôle de la société civile, que cela concerne un leader d’opinion ou un citoyen sans renommée aucune.

Les campagnes « ‪#free…» que l’on voit sur la toile ont été tellement usitées qu’elles en sont arrivées à être reprises ironiquement par les publicitaires. Les opérations organisées par des jeunes et aux slogans volontairement provocateurs comme « Moi aussi je fume du cannabis » sont dénoncées pour l’incitation au fait d’aller contre la loi (avant que celle-ci ne soit revue comme le réclament des associations et autres acteurs de la société civile). L’action militante doit être un garde-fou contre les dérives et ne doit aucunement devenir une invitation à une dérive tout autre car ce contre quoi la lutte s’opère n’est pas le pays et ses principes fondateurs, mais un système de passage contre lequel le combat doit être bien pensé et sans failles.

Certes la coïncidence est déconcertante, certes désolant est le fait de constater que dans l’impunité ont agi certains, que la loi a été sélective, que la police est preste dans l’arrestation de ceux qui se positionnent comme ses ennemis, que le système est clément envers ceux qui en seraient les adjudants. Que soient dénoncées toutes les dérives, mais que ne soit accordée la primauté qu’à la citoyenneté et donc à l’égalité de tous, au regard de la loi! C’est à ceux qui sont les plus vigilants quant aux droits de chacun, d’être les plus rigoureux quant à l’application de la loi sur tous.