Les cobayes vous saluent bien bas

La Tunisie, précurseur en matière de démocratie, peine, depuis trois ans, à atteindre la stabilité. Le parcours évidemment difficile est mené par des néophytes observés par des néophytes et critiqués, de toutes parts, par des néophytes qui se présentent, des fois, comme des experts confirmés. La politique devient, dès lors, un véritable laboratoire et nous voilà nous-mêmes cobayes de chercheurs ne cherchant, dans la majorité des cas, que la réalisation de leurs ambitions.

L’amateurisme trouve toute sa splendeur dans la composition du gouvernement Essid. A peine annoncée, la composition du nouveau gouvernement est amenée à être revue. Le premier essai a fait face à des refus en nombre et, avant même de passer devant l’ARP, nos ministres potentiels seront, à coup sûr, remplacés par d’autres.

Nous ignorons sur quel critère ces stars d’un weekend ont été nominées pour les portefeuilles. Les avait-on consultées en amont ou juste mises au parfum quelques minutes auparavant ? Le désistement d’un Karim Skik, potentiel ministre des TIC et de l’Economie numérique, en dit long sur un casting orchestré de manière légère. Soit Habib Essid a été très mal conseillé en matière de sélection puis de communication, soit, en se laissant mener par Béji Caïd Essebsi qui l’a lui-même choisi, il a foncé vers le fiasco, sans même voir vers où être conciliant le menait.

Pouvait-on arriver au pouvoir sans être un fin stratège ? Là encore, l’équation ne trouve pas de solution et les hypothèses les plus divergentes restent de mise. Selon la première, Nidaa et ses dirigeants nous manipulent ; selon la deuxième, ils sont, eux aussi, en plein pataugeage. Les tergiversations actuelles sont-elles inattendues pour ceux qui en ont orchestré les causes ou sont-elles, au contraire, l’effet escompté par une annonce voulue comme provocatrice. Il est possible qu’on nous prépare à accepter la présence d’Ennahdha dans le gouvernement alors que les essais évoquant cela ont été mal accueillis. Un bon communicateur et un politicien professionnel a toujours une marge d’avance dans ses décisions et dans le choix de ses paroles : tel un fin psychologue, il anticipe les réactions ; tel un fin pédagogue, il facilite l’assimilation de ce qui pourrait même relever de l’inadmissible.

Mais peut-être cherche-t-on le génie là où il n’y en a point. Il est possible, en effet, que Nidaa, propulsé au pouvoir par la peur de l’islamisme, n’ait pas les moyens de ses ambitions politiques devenues réelles. Une fois devant la tarte à découper, Nidaa, essoufflé par la course au siège, serait donc tombé en plein dedans et se serait entarté lui-même. Sacrée tarte ! Longtemps on nous a parlé de la Tunisie comme une pièce de pâtisserie à partager. Les métaphores de nos politiciens mauvais communicateurs en disent long sur la nature prosaïque de leurs desseins. Leurs voltes-faces sont l’expression de leur amateurisme incontestable, sur le plan stratégie et sur le plan communication.

Qu’ils soient des génies ou de véritables poires, les éléments connus et inconnus planant dans la sphère décisionnelle actuelle ont une marge d’erreur considérable. Avec ce passage au pouvoir nul n’est dans son élément, et la mutation de l’opposition à la « gouvernance » a la fâcheuse « vertu » de grossir les lacunes et de les rendre visibles. L’expérience qu’on nous a présentée vendredi dernier a l’air de ne pas prendre, faute de dosage, faute de la composition, faute d’avoir préparé le cadre ambiant. Il y a faute, incontestablement, et le professionnalisme, s’il en reste une trace, se mesurera dans la manière de résoudre enfin l’équation difficile de l’appartenance partisane et de la compétence, du pragmatisme et de la complaisance.

Laissera-t-on à Béji Caïd Essebsi et à ses clones autour de Carthage la marge la plus large pour choisir quel portefeuille pour quel nom ou Essid qui a réalisé qu’un deuxième échec ne sera endossé que sur son propre compte reprendra-t-il les rennes d’une décision qui naturellement lui revient ? Parce qu’il est hétéroclite, le gouvernement « transgénique » a été refusé à l’unanimité car il est dur, en l’absence du génie, de faire passer, pour normal, le contre-nature. Si le parti au pouvoir et ses dirigeants sont conscients que ce qui importe ce n’est pas leurs ambitions d’hégémonie mais celles de ne pas achever leur pays, Habib Essid est alors la bonne personne, celle de la conjoncture et de tous les défis, comme il est de mode de le dire.

Cette bonne personne choisie par Nidaa est alors capable de faire de bons choix, et si ces choix ne sont pas faciles à accepter il faudra réfléchir à la manière de faire avaler la pilule avant de la proposer. Autrement nous nous retrouvons face à des hésitations mettant à mal la stabilité du pays et la confiance du citoyen. Ce pas vers l’arrière est-il constitutionnel ? Peu importe nous sommes entre nous ; personne ne nous observe et celui qui a dit que nous étions un exemple exagérait un peu. Nous sommes le pays du système D, nous avons bricolé une Constitution, nous bricolerons alors un gouvernement, puis un deuxième. Les cobayes que nous sommes peuvent attendre, le laboratoire démocratique cherche encore la potion magique pouvant nous guérir de l’amateurisme chronique de notre classe politique.

L’horreur est encore plus frappante quand elle est raisonnée, préparée et argumentée

L’horreur est encore plus frappante quand elle est raisonnée, préparée et argumentée.

Elle dépasse l’entendement, quand elle théâtralise la cruauté.

Elle frôle avec l’indécence, quand, dans la manière de la percevoir, elle est banalisée.

Elle dévie de la réalité vers la fiction; de la fiction vers la science-fiction, tant elle flirte avec le sur-réel.

En cherchant le divin et la conformité à ses préceptes, on est allé vers le mimétisme faussement réfléchi de ce divin (qui est aussi châtiment).

C’est ainsi que se décèle la part de bestial que recèle l’humain muté en inhumain par la recherche du divin qui définitivement n’est pas en lui.

Nidaa n’est pas un parti, ni un ensemble d’idées, il est un moyen pour arriver à une fin

Nidaa n’est pas un parti, ni un ensemble d’idées, il est un moyen pour arriver à une fin.

Nidaa est un projet de pouvoir. Une fois le but ultime atteint, ses éléments devenus obsolètes peuvent être désintégrés: les slogans, les électeurs mais aussi l’équipe de propagande virtuelle d’avant élections.

Seul l’objectif compte, le reste est accessoire et l’objectif est désormais atteint.

Ce « parti » s’auto-détruira à la manière d’un message dans Mission impossible.

Une politique privilégiant le prisme économique à celui politicien

Nous ne pourrons avancer que quand se mettra en place une politique privilégiant le prisme économique à celui politicien et les visions nouvelles à celles archaïques des querelles partisanes.

Nous avons besoin d’une véritable rupture dans le mode de gouverner pour sortir du marasme où nous plongeons et cette rupture ne peut être de la nature de ce qui l’a causée.

Il n’est de salut que par une rupture économique reléguant les politiciens et leur langue de bois au rang d’accessoires.

Des Etats meurtriers achèveront, par la loi et à travers son dépassement, des citoyens innocents

Tant que des Etats meurtriers achèveront, par la loi et à travers son dépassement, des citoyens innocents, nous demeurerons des pays sur la voie d’un développement pénible.

La modernité n’est pas que matérielle, elle est d’abord dans les valeurs que nous nous évertuons à outrepasser.

Que des personnes l’ignorent est dramatique. Que des pays l’ignorent est une vraie tragédie !

La réponse est dans Frankenstein

Voilà deux jours que j’ai croisé une photo qui m’a interpellée : le cheikh Bechir Ben Hassen accueilli triomphalement en Allemagne. Le personnage réputé en Tunisie pour son discours anti laïcs y a donné des conférences, dans plus d’une ville. Alors qu’en France, en Belgique et en Italie, la guerre semble être déclarée aux fondamentalistes pouvant constituer un danger pour leur pays d’accueil, l’Allemagne semble, dans un probable refus de l’amalgame, frôler un danger autre en accordant du crédit à ceux qui, dans la région, n’en ont plus.

Il faut dire que le passage de la marginalisation à la légitimité, l’occident le connait. Les pays arabes ayant connu la révolution, aussi. L’islamisme a ainsi vécu, en quelques années, une mutation de taille. Après une période sombre pour les adeptes de la pensée religieuse fondamentaliste, voilà venue l’époque du travail sous les projecteurs. Pendant que leurs pays les ont mis à l’écart et poussés vers l’exil, l’Occident a ouvert ses portes aux adeptes de la pensée radicale, les a aidés à s’installer et leur a permis de continuer à agir en toute liberté parfois sans surveillance aucune.

Les plus modérés et ceux qui réussissent à faire croire qu’ils le sont devenus ont intégré la scène politique, après les événements ayant chassé la dictature, ont occupé des postes importants dans l’Etat et ont réussi à faire oublier leur passé parfois entaché de violence.

Les moins modérés ne sont pas moins connus. Ils sillonnent la planète en toute liberté, semant par-ci par-là leurs idées radicales, dans des prêches et autres conférences. Ces cheikhs d’un nouveau genre ne sont pas comme leurs anciens qui, eux, privilégiaient les valeurs par rapport au matériel. Ils sont de ceux qui ont réussi à marier le matériel et les valeurs, dans une dimension très lucrative et presque commerciale. Ils vivent, des fois, dans un anachronisme certain, un décalage entre ce qu’ils prônent et leur mode de vie, entre le refus dit de la modernité et un quotidien y baignant. Leur commerce est juteux et le radicalisme a le vent en poupe.

L’islam radical devenu fonds de commerce a, comme tout autre secteur d’activité porteur, des investisseurs en nombre. Ces investisseurs ont été, pour un temps, des pays occidentaux ayant tenté d’exorciser le monstre même. Car on ne le connaissait que trop peu, on a essayé de sortir le fondamentalisme des caves et des arrière-boutiques pour lui offrir la possibilité de s’épanouir en toute légitimité. Car on ne le connaissait que trop peu, le fondamentalisme s’est transformé en intégrisme et en terrorisme et se sont retournés contre ces sociétés qui les ont sortis de la marginalisation, ces fondamentalistes qu’on défendait au nom de la liberté.

C’est dans une autre forme de marginalisation (celle sociale) que les adeptes de la pensée radicale puiseront leur meilleur argument de vente. Ils nourriront ainsi, de violence, la haine qu’ils auront attisée et trouveront parmi ceux qu’ils auront endoctrinés les bras prêts à servir leur pensée. L’idéal prôné par les fondamentalistes n’est pas de s’épanouir en donnant des conférences ou de voir que l’islamisme acquiert une autre dimension en devenant politique, la finalité est de mettre en place un Etat islamique étendu, régi uniquement par le Coran. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, y compris la mise à mort de ceux qui, selon une certaine lecture, s’y opposent.

Au nom de la liberté d’expression, l’Occident a, quelque peu, encouragé l’islamisme dans ses différentes versions. Pour combattre la liberté d’expression, l’islamisme s’est retourné contre son mécène, il a frappé et a fait mal. Parce qu’il est bien équipé pour la guerre sainte qu’il entend mener, parce qu’il est structuré comme un micro Etat, parce que ses hommes de main semblent être bien formés, l’Islamisme peut terroriser. Il a profité pendant les années de marginalisation de l’inattention des autorités pour recruter et proliférer. Il a ensuite profité des moyens mis à sa disposition pour agir et s’imposer.

Certaines lectures « complotistes » voient en Al Qaïda et ses ramifications, l’œuvre de la CIA, d’autres perçoivent certains attentats terroristes comme l’œuvre du Mossad, on accuse le Qatar d’avoir nourri le radicalisme, on pointe du doigt la Turquie devenue passerelle internationale vers la Syrie, on voit en la France la défenseure de l’islamisme politique notamment en Tunisie, on désigne le laxisme de nos autorités comme étant la cause première de la propagation du radicalisme et le meilleur coupable du mal qui, sur nos terres, en découle.

La chose est pourtant plus complexe à appréhender et il nous faudra, probablement, des études sérieuses et plusieurs années de recul pour le comprendre. Nous sommes désormais face à une créature qui dépasse, en puissance d’action, son maître. La combattre ne sera pas aisé, cohabiter avec elle ne le sera pas non plus. Comment réintégrer ces frères, fils, cousins, voisins, amis devenus, à la suite de quelques prêches et de quelques lectures, des radicaux parfois sanguinaires ? Y a-t-il encore une marge de dialogue et d’acceptation ? Tolérance ou tolérance zéro ? Pour tant de similitudes, la réponse est peut-être dans Frankenstein. La dialectique infernale de la créature et de son inventeur y trouve son meilleur écho.

Le terrorisme n’a pas de pays, la tolérance non plus

Alors qu’une marche de solidarité se prépare en France, quelques jours après les attentats sanglants ayant visé le journal satirique Charlie hebdo, les avis en Tunisie divergent quant à un positionnement clair par rapport aux faits. Entre le soutien et les justifications, oscillent les avis. « Je suis Charlie », « Je suis Ahmed », « Je suis Chourabi » ou Nadhir… la solidarité virtuelle fleurit et en dit long sur des polémiques fluctuantes se nourrissant de conflits idéologiques et politiques.

C’est le cas de la polémique ayant commencé hier suite à une information selon laquelle Netanyahou serait parmi les personnalités qui viendront défiler à Paris lors de la grande marche prévue pour ce dimanche 11 janvier 2015. Que Mehdi Jomâa y participe ne plait pas à beaucoup. L’accueil est d’autant plus virulent parmi ceux qui se positionnent foncièrement contre Charlie. La position hostile quant à un journal ayant défié nos interdits religieux prime au regard de ceux-là sur la position hostile à la violence. S’y ajoute l’argument politique « panarabique » pour révéler nos différences et parfois nos contradictions.

Mehdi Jomâa n’a pas à soutenir un journal qui a personnifié et caricaturé le prophète. Il n’a pas à marcher aux côté d’Israël quels que soit la finalité et le message à faire passer. La bataille semble donc être entre les convictions formelles et celles avec a priori. Elle est l’expression d’une divergence entre ceux qui sont foncièrement contre la violence et qui font de ce fait abstraction des différents a priori et entre ceux pour qui les a priori priment. « Oui je suis contre la violence mais je suis d’abord contre ceux qui portent atteinte à mes convictions », « oui je suis contre la violence, mais je ne défilerai jamais aux côtés des Israéliens »… Voilà ce que nous entendons autour de nous et lisons sur la toile.

Rappelons, par ailleurs, que parmi les victimes des attentats ayant eu lieu en France, il y avait des Tunisiens. Celui dont on parle le plus depuis hier est Yoav Hattab. Il s’agit d’un jeune tunisien âgé de 21 ans parti en France récemment. Des photos de Yoav ont circulé depuis l’annonce de son assassinat dans un hypermarché casher de la porte Vincennes. On le voit porter le drapeau de la Tunisie ou brandir fièrement l’index après avoir voté. Pour certains, Yoav est avant tout Tunisien. Pour d’autres, il est avant tout juif. Mais au-delà de la primauté du religieux ou de l’appartenance culturelle et géographique sur l’identité, il faut rappeler que c’est un Tunisien qui a été assassiné ce jeudi 10 janvier. Ce Tunisien a été là où il était au mauvais moment. Un acte anodin du quotidien lui a été fatal. Il a été victime du hasard mais surtout de son appartenance. Car Yoav n’a pas été assassiné par hasard, mais vraisemblablement, parce qu’il est juif, le lieu de l’attaque n’est certainement pas anodin et le choix du timing (un vendredi) non plus.

Le terrorisme a ciblé en cette semaine sanglante les « mécréants », la police qu’on désigne dans les milieux islamistes comme étant le « taghout » et les juifs. Ce choix est représentatif de la stigmatisation de certaines personnes dans la logique extrémiste qui voit, en eux, ses ennemis à abattre. Dans cette logique affrontant à coup de balles et de couteau la différence qui dérange, les extrémistes tentent en cette période politique instable de s’imposer, de conquérir une place et de gagner, par la force, une légitimité.

Installés dans le chaos libyen, au Mali ou au Yémen, les extrémistes religieux essaient de faire passer un message au monde entier afin de dire leur puissance et l’étendue de leur action. Du Châambi, à la Syrie, au Mali, au Yémen et même à Paris, ils agissent dans une harmonie déconcertante et leur action est le reflet effarant de réseaux installés et non visibles dans le monde digital et virtuel et dans celui réel et international.

Les extrémistes sont parmi nous. Leurs attaques et leurs communiqués en font état. Ils savaient à quelle heure se tenait la réunion de rédaction d’un journal satirique à Paris et savaient tout de Sofiene Chourabi ou du moins ce qui les intéresse. Dans un communiqué publié sur un site rattaché au mouvement islamiste au Maghreb, on lisait en réponse aux photos évoquant l’assassinat potentiel des deux otages tunisiens en Libye, une anecdote selon laquelle Sofiene Chourabi aurait bu du vin pendant le ramadan, qu’il se serait positionné du côté de Nadia Fani quand le film de celle-ci a suscité la polémique et qu’il a soutenu également la chaîne Nessma qualifiée d’être celle de la mécréance.

Ceux qui nous épient ont donc une marge d’avance sur ceux qu’ils visent. Loin d’être coupés du monde, ils sont ces citoyens qui estiment que la République ne les représente pas car trop éloignée de leurs idéologies voire de leurs idéaux. « Liberté, égalité, fraternité », « Liberté, dignité, justice, ordre » : autant de devises qui ne parlent aucunement aux fondamentalistes dont le seul crédo est de lutter pour l’islam et pour la mise en place d’une politique qui s’en inspire directement.

Tout ce qui diverge est ennemi, tout ce qui est autre est futile. Telle est la perception des fondamentalistes et de ceux qui font primer l’affront sur la violence qui se dit réponse à lui. Alors quand d’autres scandent « Je suis Charlie » et quand certains programment une manifestation en l’honneur d’un Tunisien juif mort sous les balles, ceux-là ne sont pas touchés par la cause et ne peuvent se sentir concernés par le soutien qui en découle. Loin de rassembler, la violence extrême a révélé de nombreuses scissions. Des lectures différentes pour un même fait et des réactions antagoniques quant à ce qui aurait pu être lu sans équivoque. Le constat ne doit pas être uniquement affligeant, il doit surtout être lu en profondeur et appréhendé d’un point de vue social et par le prisme politique. L’harmonie même dans la divergence est elle encore à la portée ? Une réponse est nécessaire pour pouvoir avancer.

Charlie préfère mourir debout

Houellebecq l’avait prédit : les islamistes sont à Paris ! Non pas à l’Elysée comme écrit, dans le roman polémique du célèbre écrivain français, mais à la rue Richard Lenoir, là où siège le journal satirique Charlie Hebdo. Ce mercredi 7 janvier aura été une date tristement marquante comme l’avaient été d’autres, aussi sanglantes, témoignant, à leurs tours, du paroxysme de la bêtise humaine. A 11h30, cette bêtise humaine a donc frappé dans une petite rue du 11e arrondissement parisien à l’arme lourde et a fait douze morts et de nombreux blessés. Le bilan est lourd, aussi lourd que l’impact qu’il a eu en France et ailleurs.

Charlie Hebdo, pour ceux qui ne le connaissent pas, est un journal satirique qui s’est attiré la foudre des islamistes depuis quelques années déjà. En 2006, le journal est la cible de menaces sérieuses. Son local et certains journalistes avaient alors été mis sous protection. Pour cause, une Une qui a suscité de vives critiques. On y voyait une caricature du prophète qui se cache les yeux et dit : « C’est dur d’être aimé par des cons. » Charb avait surement vu juste !

Le 2 novembre 2011, le siège de Charlie Hebdo est la cible d’un incendie d’origine criminelle. L’attaque qui n’a pas engendré de pertes humaines avait visé l’ancien siège du journal au 62, boulevard Davout, dans le 20e arrondissement de Paris. Elle avait pour cause un dessin mettant en scène le prophète. Dans un parallèle qui n’était visiblement pas du goût de tous, le journal avait fait allusion à la victoire des islamistes en Tunisie après la révolution.

Charlie hebdo est ensuite piraté à deux reprises en 2011 puis en 2012. « Soyez maudits par Dieu ! Nous serons votre malédiction sur le cyberespace ! » avaient inscrit les hackers qui avaient remplacé la page d’accueil par une photo de La Mecque et des versets du Coran. Puis par un message en anglais et en turc disant : « Des dessins dégoûtants et honteux en prétextant la liberté d’expression ».

Par ailleurs, l’un des caricaturistes phares de l’hebdo, Stéphane Charbonnier, alias Charb, figurait parmi la liste des 11 personnalités à abattre. Une liste préparée par Al-Qaïda sous le titre « Wanted dead or alive for crime against Islam » et publiée dans la revue anglophone du groupe islamiste.

Charb, Cabu, Wolinski et d’autres de leurs confrères ont payé, en ce 7 janvier, le prix le plus fort de la liberté d’expression : leurs vies. Les 3 personnes ayant attaqué le siège du journal ont été filmées, à leur sortie, criant que le prophète est vengé et lançant des « allahou akbar ». En même temps, leurs tirs en rafales, en pleine rue, ont ciblé des policiers dont deux sont décédés.

Après avoir été secouée par des débats idéologiques en relation avec l’acceptation de l’Autre et la place de l’islam dans ce pays où les musulmans se comptent par millions, la France connaît désormais les travers de l’islam : l’intégrisme et le fondamentalisme. Tout en ne puisant rien dans les fondements de cette religion réputée pour être celle du pardon et de la tolérance, ces fous de Dieu justifient leur barbarie par une réaction vengeresse. Ils réagissent à la transgression résidant dans le fait de donner corps au prophète à travers un dessin et de le vouloir satirique de surcroît.

Hier encore était à la une de la plupart des journaux français le livre de Michel Houellebecq sorti seulement aujourd’hui en librairie. Ce roman qui met en scène la victoire des islamistes et leur accession au pouvoir en France a suscité la polémique même avant sa sortie. Aujourd’hui, suite à l’attaque de Charlie Hebdo, l’écrivain a été mis sous protection de la police et la maison d’édition, Flammarion, qui publie son livre controversé a fait évacuer ses locaux d’Odéon à Paris, selon une source policière contactée par le Nouvel Observateur.

Dans ce pays où il est on ne peut plus d’actualité, le débat autour de l’identité trouve sa plus forte expression dans le schéma politique incarné par le duel entre les idées de gauche au pouvoir et celle de l’extrême droite le convoitant. La France qui lutte encore sur le plan idéologique et politique contre la diabolisation de l’Autre, contre sa marginalisation et sa stigmatisation se trouve donc confrontée à l’horreur, en proie à l’Autre dans toute sa laideur. Avait-on raison de le diaboliser cet Autre et de dire qu’il est à craindre, devait-on mieux tenter de le connaître pour savoir l’accepter, ne devait-on pas l’accepter pour mieux le respecter ? Ces questions sont à même de se poser en France et ailleurs. La nouvelle tragique a, en effet, choqué et attristé de nombreuses personnes suscitant une vague de solidarité dépassant les frontières de l’hexagone.

Loin des déclarations de soutien officielles, c’est à travers toute la blogosphère que l’horreur face à l’horreur est dite. Communiqués en nombre, déclarations gouvernementales, tweets, et autres témoignages de tristesse ont envahi la toile. Le terrorisme que l’on ne voyait que sur écran, dans cette Europe qui l’étudie, l’analyse et le scrute via ses services secrets a frappé de plein fouet aujourd’hui. N’avaient donc pas tout vu juste ceux qui pensaient que l’intégrisme était le lot des pays s’acheminant encore vers la démocratie. Tel est le cas de cette Tunisie, jusqu’à récemment secouée par les soubresauts révolutionnaires.

Le terrorisme a, aujourd’hui, agi et a fait des morts dans un pays où la démocratie est installée depuis longtemps, un pays à l’armée puissante, à la police aguerrie et à la réaction vive face à la menace. Le plan Vigipirate, déjà en place, sera renforcé. Sa version « alerte attentats » est plus spectaculaire, selon de nombreux témoignages et le déploiement spectaculaire est voulu préventif et effectif.

En attendant, les meurtriers courent toujours, la menace est encore là et de nombreux sièges de journaux font l’objet de protections particulières, la cible étant la liberté d’expression. Au nom de ce droit de dire sa pensée aussi dérangeante soit-elle, des journalistes et caricaturistes de renom sont aujourd’hui morts par balles. Ils ne sont pas morts en Afghanistan ou à Peshawar au Pakistan mais dans leurs bureaux, à Paris, dans leur pays, celui qui leur garantit le droit à l’expression libre et qui ne les réprime qu’à travers la loi.

La France a perdu, en ce jour triste et rageant à la fois, des chroniqueurs, des dessinateurs, des journalistes. Elle a perdu l’esprit de fête qui planait encore dans ses rues et qui dessinait un sourire d’occasion sur les visages les plus moroses. La France a perdu Charb, Cabu, Wolinski et s’est enfoncé dans ce que l’altérité a de plus sanglant. La querelle politique entre extrémisme de droite, nationalisme et autres manières détournées pour dire le refus de l’Autre et les politiques défendant les libertés et luttant pour le respect de la différence n’en sera que plus rude. Aussi rude que la lutte contre les amalgames et les raccourcis voyant dans l’islam, l’intégrisme et dans le musulman un potentiel terroriste.

12 personnes sont mortes aujourd’hui à cause de la loi du plus faible, celui tuant pour ne pas entendre ce qui dérange ses convictions. Ils s’ajouteront aux 77 journalistes et collaborateurs assassinés rien qu’en 2014 (chiffres de RSF). Les affres de la pensée radicale frappent essentiellement ceux qui la déstabilisent. Quant à la liberté d’expression, on ne l’achève pas en achevant un journaliste, on ne l’extermine pas en en tuant douze. « C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux. », avait déclaré au Monde Stéphane Charbonnier, alias Charb, dessinateur et également directeur de la publication de Charlie Hebdo. Avec ses autres collaborateurs, il est mort aujourd’hui, comme un vaillant combattant, son arme à ses côtés : une plume satirique devenue tragiquement historique.

Du bon goût des couleuvres

Voilà plus d’une semaine que Habib Essid a été désigné comme chef du gouvernement en devenir. Depuis, les tergiversations vont bon train et les spéculations les plus folles sont au centre des intérêts de citoyens quelque peu dispersés par l’actualité internationale. M. Essid doit composer avec les compétences qui lui seront proposées pour présenter à l’ARP ceux qui dirigeront nos ministères d’ici peu. On ignore encore qui y sera, quel portefeuille pour quel nom, quel nom pour quelle raison, quel accord, quel arrangement…

Néanmoins, nombreux sont ceux qui savent qui ne veulent-ils pas qu’il y ait dedans: les islamistes. Pour que cela ne soit pas taxé d’exclusionnisme, voici les raisons pour lesquelles on ne veut pas d’islamistes au pouvoir :

– Parce qu’Ennahdha a déjà essayé l’exercice du pouvoir : oui Ennahdha a fait trois ans d’exécutif. Elle a eu sa chance pour gouverner cette Tunisie dont elle a été exclue depuis les années d’exil forcé et volontaire. Puisque les urnes avaient vengé une frange de Tunisiens exclus pour leur appartenance idéologique, la carte de la victimisation n’est plus possible. Ennahdha n’a plus de raison pour nous faire culpabiliser ! Même si on relativise du côté de la Troïka la notion d’échec, la Tunisie n’a plus le temps de tester celui qui l’a déjà été.

– Parce qu’Ennahdha n’a pas réussi dans cet exercice : Ennahdha, parti gagnant des élections de 2011 avait décidé de composer avec deux autres partis, le CPR et Ettakattol, pour diriger le pays. Une composition dissonante qui a montré ses limites dès ses premiers jours. Le bilan de ces trois ans de provisoire est incontestablement négatif. Loin de s’attarder sur les détails le prouvant car ils ont été ressassés trois ans durant, il est possible de rajouter que les ministères ayant été mis entre les mains d’Ennahdha ont été sujets à controverses et leur bilan est loin d’être positif. Nous nous souvenons tous du rendement de certains ministres d’Ennahdha. Absent ou contesté, ce bilan est négatif que ce soit au ministère de l’Intérieur, à l’Enseignement supérieur, aux Affaires étrangères, à la Justice ou à la Justice transitionnelle.

– Parce qu’il y a eu des affaires douteuses : L’affaire Rafik Abdessalem, gendre de Rached Ghannouchi qui avait été nommé ministre des Affaires étrangères, avait défrayé la chronique. Elle est encore l’objet d’une bataille judiciaire. Alors même s’il n’est pas encore possible de le certifier, pareilles affaires réduisent grandement la confiance que peut avoir le peuple dans ce parti islamiste que certaines personnes avaient élu, en grande partie, pour sa proximité idéologique avec les préceptes de l’Islam.

– Parce que c’est à l’époque d’Ennahdha que le terrorisme a commencé à sévir : Même s’il était là depuis Ben Ali, c’est sous la Troïka menée par le parti islamiste que le terrorisme a sévi le plus et fait des dizaines de victimes. Ennahdha n’est peut-être pas responsable directement des sévices des fanatiques, mais elle l’est indirectement. Car Ennahdha a fait preuve de laxisme dans sa gestion du terrorisme, car son leader Ghannouchi l’a justifié en désignant les extrémistes comme ses enfants qui lui rappellent sa jeunesse, il n’est pas possible de déléguer, de nouveau, la gestion du pays à Ennahdha. Le temps est à l’affrontement avec ce monstre à l’étendue internationale qui nous guette et ceux qui vont le combattre ne peuvent aucunement être ceux qui, par leur politique ou par leur absence de politique, lui ont permis de proliférer.

– Parce que Belaïd et Brahmi : Deux figures politiques de renom ont été assassinées sous le règne de la Troïka. Chokri Belaïd avait été pendant une longue période l’objet de la vindicte verbale des islamistes non pas par les partisans du parti au pouvoir, mais par certains de ses cadres. Quant à Brahmi, c’est dans le cadre de l’enquête sur son assassinat que des noms d’Ennahdha sont évoqués. Des affaires judiciaires et des accusations planent même autour de certains anciens ministres appartenant à ce parti. Certains bénéficient, désormais, d’une immunité parlementaire, n’offrons donc plus aux autres la possibilité de défier, par la loi, la loi.

– Parce que la compétence pourrait manquer : Il ne s’agit point, dans le cadre du gouvernement à venir, de distribuer les portefeuilles comme on distribue les parts d’un gâteau qu’on se partage. La situation du pays est tellement difficile, qu’il en devient inadmissible de raisonner en termes de complaisance. Les figures importantes d’Ennahdha sont désormais connues. S’il y avait eu une compétence transcendante ne pouvant se trouver ni chez Nidaa ni ailleurs, il est évident qu’Ennahdha l’aurait déjà mise en avant. Quant à ceux que celle-ci avait présentés comme des compétences indépendantes, ils sont, depuis les dernières législatives, connus pour leur appartenance, auparavant dissimulées, au parti islamiste. Difficile, pour beaucoup, de faire confiance à l’islamisme politique : trop de perfidie et de double-langage empêche que du crédit lui soit de nouveau accordé.

– Parce que les frères ennemis d’hier ne peuvent pas être les meilleurs amis de demain : Depuis le vent de liberté qui les a fait passer de la marginalisation à l’épanouissement, les forces politiques n’ont pas cessé de s’affronter dans des duels souvent vains mettant à mal la stabilité du pays, son économie et son image. Des tiraillements sur écran, sur les ondes et sur la toile ont lassé l’opinion publique et reflété une image négative de la scène politique qui s’est reflétée à son tour sur le moral du citoyen et sur la situation générale du pays. Pour incompatibilité de réflexions et de visions, la cohabitation Ennahdha/ Nidaa ne pourra pas être harmonieuse. Il est donc plus judicieux d’épargner au pays les affrontements de ces meilleurs ennemis que la majorité a départagés.

– Parce que le peuple n’a pas accordé de majorité à Ennahdha : « Le peuple ne nous a pas accordé de majorité confortable », disait BCE après les législatives. Certes ! Mais pareil choix n’implique pas que Nidaa inclue Ennahdha dans le prochain gouvernement car ce peuple n’a pas accordé de majorité à ce parti. Le peuple a choisi de voir Ennahdha passer à l’opposition après avoir été aux commandes. Pourquoi ne pas respecter cette consigne des urnes ?

– Parce que la majorité ne veut plus de l’islamisme politique : Derrière le choix de Nidaa et de BCE, les électeurs avaient exprimé leur choix d’aller vers un schéma de gouvernance autre. Terrorisés par l’hydre à trois têtes qu’a été la Troïka, on risque de l’être, également, par une à deux têtes. Le choix de la majorité qui a pris forme aux législatives s’est confirmé à la présidentielle et la double victoire de Nidaa est l’image de la volonté de ces électeurs majoritaires de voir le pays changer de bord et passer de l’islamisme politique au bourguibisme que BCE s’est évertué à incarner. Le peuple a réclamé la rupture, il faut donc qu’il y ait une réelle rupture, pas dans les relations qui doivent se poursuivre dans la cordialité pour le salut de ce pays, mais dans l’art de le gouverner avec un sang neuf.

– Parce que l’espoir du jour meilleur ne se nourrit pas de promesses, mais d’actions : Il est nécessaire de ramener de la fraîcheur dans ce pays qui stagne depuis trois ans. Parce qu’il faut cesser de régresser, on a besoin d’une approche politique nouvelle susceptible d’assurer, sur le plan national et international, et de diriger, d’une manière nouvelle, pour pouvoir amener l’espoir contagieux du jour meilleur.

Parce qu’une poignée d’années aux commandes d’un pays passe vite et qu’en politique, tout se construit sur le long terme et pour la durée, Ennahdha gagnerait plus à être dans l’opposition qu’au pouvoir. En effet, l’exercice du pouvoir, en pareille période, sera une épreuve éreintante, le plus intelligent est donc de s’épargner cette épreuve pouvant mettre à mal l’image et la popularité d’un parti. Pour que la démocratie se construise correctement, loin de l’intimidation et des consensus pouvant s’avérer caduques, dès les premières confrontations, on ne veut pas d’Ennahdha au pouvoir, parce que nous voulons une opposition pesante face à un pouvoir pouvant l’être négativement à son tour. Faisons du déséquilibre un équilibre, c’est plus profitable pour la Tunisie qui se mue dans la difficulté.

Laudateurs de BCE, taisez-vous!

En parcourant mon fil d’actualité, je suis tombée, il y a quelques jours, sur une phrase qui m’a interpellée. «Le prochain combat, c’est la chasse au culte de la personnalité.», ai-je lu. La phrase m’a rappelé des photos que j’ai croisées sur le net et où on voyait des partisans de Nidaa brandissant le logo du parti aux côtés de personnes démunies ou malades, comme pour signifier une victoire en terres nouvellement conquises. Des photos qui, à leur tour, m’ont renvoyée vers le grotesque d’une autre où on voit une dame habillée d’une robe aux couleurs dudit parti et ornée de transcriptions glorifiant le nouveau sauveur de la Tunisie. Le tout circulant exclusivement sur les murs des détracteurs et volontairement bannies de ceux des Nidaïens qui, malgré l’appartenance commune, voudraient ne pas voir les aléas de la culture partisane qu’ils avaient eux-mêmes cultivée. Des photos d’un genre revisité qui, s’ajoutant à celles où l’on voit des portraits de BCE accrochés dans les locaux de Nidaa et même dans une administration, nous rappellent cette habitude fâcheuse que nous avions à l’époque de Ben Ali et de Bourguiba. Celle du culte démonstratif voué au chef, une habitude bannie après que le peuple se soit insurgé contre son système politique et se soit rebellé contre la figure quasi patriarcale d’un président dont l’omniprésence est devenue une voix vers l’omnipotence.

Béji Caïd Essebsi, BCE, Bajbouj… Plusieurs dérivés pour désigner celui qui est depuis lundi 22 décembre notre président. Celui qui a convaincu la majorité est devenu le lieu de cristallisation de l’espoir de s’en sortir manifesté par des Tunisiens que la chose politique a blasés. BCE en est devenu un héros susceptible de vaincre les rigoristes, les extrémistes, les affamés de pouvoir, même ceux refoulés ou qui s’ignorent comme tels. BCE, capable de faire revenir Bourguiba et de faire oublier Ben Ali et Marzouki réunis. Bajbouj celui aimé, adoré, adulé, vénéré, respecté par les jeunes et les moins jeunes, par les politiciens et les néophytes, par les opportunistes et par les plus désintéressés. Chacun sa raison pour apprécier BCE et chacun ses raisons pour le faire savoir.

En politique, il n’y a pas de place à l’affectif pourtant et il est mieux, quand tendresse, il y a, de séparer l’affect et la politique « publique ». La limite est en effet infime entre admirateur et laudateur, entre soutien et souteneur et le « lèche-bottisme », de ce fait, fort aisé. Apprécier l’opposant politique et sa défiance, encourager le président de parti et sa revanche, saluer le candidat et sa bravoure, applaudir la victoire du président qu’il devient, voilà ce que nous vivons désormais dans notre pays qui s’est trouvé récemment un chef. Cependant, pour qui sait que, dans ce pays, les mauvaises habitudes ont la dent dure et qu’un président déchu y a même déclaré qu’on lui avait brouillé la vue, pour justifier son aveuglement quant à la réalité qu’il ne voyait pas, mieux vaut, d’ores et déjà, crier gare à la tendance laudatrice qui pourrait naître chez quelques-uns, se confirmer chez certains et refaire surface chez d’autres.

Pareilles réflexions dérangent à coup sûr car déstabilisant ceux qui s’inscrivent dans cette tendance parce qu’elle les sert ou parce qu’ils pensent qu’elle pourra le faire. Elles dérangent ceux qui mélangent, dans le confort de la non-réflexion, patriotisme et culte de la personne dirigeante, elle dérange ceux qui n’aiment pas entendre ce que pensent les autres et qui adorent entendre ce qu’ils pensent penser (alors qu’en réalité, ils ne pensent presque pas). Ceux-là ont tendance à diaboliser toute idée perçue comme dissidente aussi logique soit-elle.

Quant aux autres, les plus lucides, les plus pragmatiques, ils disposent d’un discernement leur permettant de voir les nuances surtout celles basées sur l’adaptation de la réaction par rapport à la circonstance et de l’attitude par rapport au statut. Servir de laudateur pour BCE opposant à la Troïka avait une noble fin. Servir de laudateur à BCE devenu président ne pourra désormais que le desservir. L’attitude excessivement flatteuse de celui qui est devenu le chef de tous les Tunisiens rappellera l’image d’un passé politique que certains détracteurs attachent à mauvais escient à BCE. Faire du neuf avec du vieux, cela doit être possible dans ce pays que le parcours démocratique n’a pas effrayé.

Ceux qui ont donc soutenu corps et âme BCE doivent dorénavant faire preuve de modération, un vrai exercice de style voire un rôle de composition pour certaines personnes cherchant un schéma patriarcal dans celui politique en construction. BCE n’est plus le centre de son propre cercle, il est le centre de cette Tunisie qui sort grandie d’un parcours électoral applaudi partout dans le monde. BCE est désormais le président de tous les Tunisiens, ceux qui l’ont élu et ceux qui n’avaient pas coché de case pour qu’il soit là où il sera dans quelques jours.

Le cercle de BCE et celui convexe ayant été formé dans la spontanéité pour la bonne cause et pour celle bonne aussi mais plus calculée et intéressée, tous doivent trouver pour BCE un mode de soutien et d’encouragement autre que le culte voué ostentatoirement à sa personne. On évitera ainsi que le cercle ne se resserre trop autour de ce président. Celui qui jouit en évidence d’une popularité certaine gardera ainsi intact voire en progression son capital sympathie et le préservera de l’excessivité passionnelle de ceux qui le bénissent matin et soir et qui doivent me maudire à l’heure qu’il est.

Lors de l’interview qu’il avait accordée à Business News et à ma question « Que pensez-vous de l’effet des laudateurs sur votre image ? », BCE avait répondu qu’il craignait, de la même manière, les laudateurs et les détracteurs. Alors, avis aux adeptes la pensée laudatrice vous savez ce qu’il vous reste à faire : aimez BCE, mais en silence, ici on cultive la démocratie. La fleur rare a l’air de s’épanouir sous nos cieux, de la mesure dans le verbe et dans le geste sont donc vivement recommandés! Ceux qui ont fêté la victoire de BCE y ont surtout vu une page qui se tourne, faisons donc que soit respecté le sens de la lecture et la théorie de l’évolution voulant que soit capable de discernement celui qui est aveuglé par la passion politique et que cesse d’être diabolisé celui qui à la mesure l’appelle.

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Lettre à Socrate

Voilà des mois que vous nous avez quittés, victime d’un terrorisme sanglant ayant endeuillé notre pays. Vous qui, ravis à la fleur de l’âge, embaumez le jasmin, vous avez été à la révolution son plus fort prix et à la démocratie sa plus chère leçon. Pour que le peuple apprenne à choisir et donne en cela l’exemple, vous avez été le tribut lourd consenti en sacrifice.

Socrate, je m’adresse à l’emblème que vous êtes devenu car, au-delà de vous-mêmes vous incarnez désormais une mosaïque de visages de jeunes tombés comme vous en proie à la bêtise humaine. Morts par dizaines à coup de balles et de mines, vous avez été vengés ce dimanche 21 décembre.

La majorité de vos compatriotes qui vous portent désormais dans le cœur ont écarté du pouvoir celui sous le régime duquel le terrorisme a pu se répandre, s’étendre et atteindre la Tunisie dans ce qu’elle a de plus cher : Vous, sa jeunesse. Ces Tunisiens qui vous ont vus partir, un à un, sur leurs écrans, n’avaient rien pu faire pour que cessent les pertes. Eux qui n’étaient jusque-là capables que de quelques pensées émues accompagnant la tragédie qu’en vous perdant ils vivaient, ils ont cessé d’être passifs en votant dimanche pour une alternative qui fera ses preuves prochainement.

A la tête de cette Tunisie dont vous avez été l’offrande, ce peuple a choisi de désigner le candidat le moins jeune d’une liste longue d’une vingtaine de noms. Car loin de voter pour une personne, la majorité a désigné un mode de vie, une vision et une dimension de la politique dépassant le politique vers le social dans une alchimie de conséquences avec le salut national. Pour vous, ceux-là ont choisi une vision unificatrice, loin de celle qui en disant privilégier les minorités les plus extrémistes, leur a permis de vous stigmatiser, de vous viser et de vous abattre.

Parce que tout va de pair, y compris le deuil et la joie, même nationaux, la Tunisie vit, en ces jours exceptionnels, la fin d’une étape et le début d’une autre. Nous dépassons ainsi les limites largement atteintes d’un régime politique pour en entamer un nouveau. Une étape qui a permis de prouver que la présidence d’un pays en mutation n’est pas aisée, que bon opposant et bon dirigeant, ne sont pas corollaires et qu’entre les idéaux et leur mise à exécution il y a un gap. Ce gap dépasse les ambitions personnelles et celle partisane car il peut s’avérer fatal, quand le hiatus est grand entre la grandeur de la tâche et les petits calculs égocentrés.

Parce qu’il ne s’agit justement pas de personnes ni d’égo, la majorité de la majorité n’a voué de culte qu’à un schéma pouvant la sortir de l’embrouille où, seule, elle s’était mise, un certain octobre 2011. Ecarter les islamistes and co de la sphère décisionnelle, ne pas les occulter comme variante composant la société tunisienne et sa scène politique, et choisir une voie nouvelle en faisant abstraction de critères de choix qui auraient pu être éliminatoires, la majorité l’a fait !

Vous avez été, Socrate, comme nos autres martyrs, l’objet d’un pragmatisme qui mènera le pays vers une nouvelle étape. Vous, la perte de la Tunisie devenus sa plus grande gloire, vous avez été présents dans les esprits quand il s’est agi de cocher une case et de glisser un bulletin.

Les Tunisiens n’ont pas choisi celui qui vous vengera parce que pareil dessein est désormais dépassé, mais ils ont choisi d’éliminer celui qui regardait ailleurs quand on vous achevait un à un. C’est en soi une vengeance, Socrate, une vengeance qui ne sera effective qu’avec une promesse ferme que le pays ne tombera pas si bas, que des martyrs ne tomberont plus par dizaines pour des causes qui ne sont incontestablement pas les bonnes, que l’effort se concentrera sur nous, cercle élargi et non sur celui restreint de la complaisance.

Si tout cela est réalisé, nous serons vengés de vous, martyrs de cette Nation. Vous les frères, fils, maris et pères, vous le jasmin de cette terre qui de pourpre l’avez arrosée, vous l’illustration d’un hymne dont plus que jamais nous avons compris le sens, vous son rythme et sa quintessence, nous vous entendons, d’ici, entonner « Nous mourrons, nous mourrons, pour que vive la patrie ! » et la partie vivra.