Bahi Ladgham raconté par sa fille

18 janvier 1952, la Tunisie débutait sa bataille contre la colonisation.
Une date marquant la révolte d’un peuple et celle d’une classe politique travaillant autour et en marge de Habib Bourguiba.
Bahi Ladgham fait partie de ces hommes de la « période cruciale » devenus, une fois le combat fini, les leaders d’après indépendance.
Retour sur l’oeuvre et la vie de cette figure de l’Histoire tunisienne, en compagnie de sa fille.

bahi

Bahi Ladgham et sa fille Zohra (à 20 ans), à Paris où elle était étudiante

Lorsqu’elle parle de son père, Zohra alterne images d’enfance et flashs de moments nationalement historiques. C’est que Bahi Ladgham* raconté par sa fille cesse d’être la figure politique de l’Histoire de la Tunisie et devient un père de famille comme tant d’autres. Comme tant d’autres certes, mais avec cette particularité que peut avoir un Tunisien ayant épousé la politique à vingt ans, ayant oeuvré en période de décolonisation, ayant fait la prison pour ses idées à 25 ans et ayant marqué son époque d’après-indépendance.

Des événements qu’a connus, de près, son père, Zohra raconte des bribes de souvenirs vécus en marge de l’Histoire, dans l’intimité de leur foyer ou pendant des moments privilégiés que son père lui a permis de vivre en première ligne, à ses côtés.

La rencontre de Bahi Ladgham avec Nelson Mandela fait partie de ces moments qui lui ont fait côtoyer deux géants de la politique et du militantisme.”Nelson Mandela avait connu mon père au début des années 60 en tant que Secrétaire d’état à la défense nationale lors d’une visite en Tunisie alors qu’il était venu solliciter du nouveau gouvernement tunisien une aide logistique pour son organisation le « Congrès national africain » dit ANC . Cette aide lui a été fournie avec grande solidarité. De retour en Tunisie , lors du Sommet de l’OUA en 1992, après ses 27 ans de prison et après qu’il soit devenu Président de l’Afrique du Sud, il a demandé de rencontrer mon père », précise Zohra.

« J’étais à côté de lui, dans son bureau à la maison, lorsqu’on l’a appelé pour lui annoncer que Mandela voulait le revoir. Il m’a demandé si je voulais l’accompagner et je n’ai pas hésité à accepter.  » Zohra rapporte un moment de « grande fraternité panafricaine et d’humanité » qui a permis à son père de parcourir avec le militant sud-africain l’Histoire de la Tunisie et la géopolitique de la région.

Pendant ses 28 années loin de la sphère du pouvoir, Bahi Ladgham n’a pas cessé de suivre l’évolution générale de la Tunisie aux plans national et international, comme en témoigne sa fille. « Malgré son retrait de la vie publique officielle, il a continuellement été sollicité pour participer à des colloques et séminaires nationaux et maghrébins sur l’Histoire de la Tunisie. Il a été sollicité par la presse écrite tunisienne et internationale pour des interviews sur l’actualité et a régulièrement donné des conférences à l’université tunisienne, à l’institut de presse de Tunis et avec des fondations et associations tunisiennes et occidentales notamment à l’étranger. Le corps diplomatique international accrédité à Tunis a continué de lui rendre des visites de courtoisie et certaines personnalités politiques en visite en Tunisie aimaient le rencontrer » . Pour Zohra, Bahi Ladhgram a continué à exister politiquement et à participer à la vie publique tunisienne jusqu’à sa mort en 1998.

“Je n’ai pas vu mon père connaître le désœuvrement d’après la fin de l’activité politique professionnelle. Il se levait très tôt le matin pour aller « travailler » dans son bureau installé dans notre maison. »

« Au milieu de ses livres rares il parcourait le monde, l’Histoire et l’actualité et suivait le parcours de ce pays qu’il a vu échapper du joug de la colonisation. A la moindre question, il nous répondait avec un grand souci de « contextualisation », une capacité de persuasion étonnante et une force oratoire exceptionnelle », décrit-elle.

« En famille, particulièrement en présence de ma mère , il veillait à ce que nos échanges autour de questions philosophiques, d’actualité ou ayant un lien avec l’Histoire se déroulent en langue arabe. J’y vois le tact d’un mari ne voulant pas exclure son épouse exclusivement arabophone et la volonté de lui permettre de participer pleinement à nos discussions passionnantes et passionnées”. Car à ses quatre enfants à savoir Abderrahmen, Professeur de médecine et ancien Ministre de la Gouvernance et de la lutte contre la corruption , Houda , Cadre retraitée de banque , Zohra , Ambassadrice et Feu Bochra , Artiste comédienne, Bahi Ladgham a veillé à transmettre sa passion pour l’archéologie et pour l’Histoire universelle .

« Sa bibliothèque a représenté pour moi une mine de connaissances et d’ouverture sur le monde. Il m’a conseillée et guidée dans le choix de mes lectures, m’a initiée à l’intérêt pour les biographies et mémoires de grandes figures politiques nationales et internationales. C’est grâce à lui que j’ai découvert les Mémoires de De Gaulle à 13 ans, que j’ai choisi d’étudier l’Histoire ensuite. Je lui dois l’amour de la nature et du voyage dont il était le meilleur des guides. »

Zohra dit avoir appris de son père la persévérance et avoir pris de lui sa témérité et sa force de résistance « Toujours debout, c’est sa réplique pour nous signifier que, dans la vie, il faut avancer sans fléchir, ni devant les obstacles ni devant les hommes. Et face à l’adversité ou aux blocages il nous a appris à négocier. Avec lui je devais argumenter pour tout, il me poussait à plaider pour mes propres petites causes, lui qui, à 25 ans, a plaidé, seul devant un tribunal militaire, pour la sienne ».

Sa force de caractère, Bahi Ladgham semble avoir tenu à la transmettre à ses enfants « mais sans être un père castrateur », souligne Zohra. « J’ai redécouvert mon père en grandissant et en en apprenant davantage sur son parcours politique , ses combats , ses réalisations et ses missions menées à terme. Je n’ai toutefois perçu de lui, tout au long de mon enfance et de ma jeunesse, moi l’enfant des retrouvailles entre lui et ma mère, moi l’enfant d’après l’adversité, la prison, l’exil, et l’indépendance que l’image d’un père très présent. »

« Comment arrivait-il à mener à bien ces deux rôles? Comment pouvait-il être si proche de nous, nous marquer si profondément et déterminer nos destins avec ses multiples initiations et, incitations intellectuelles et conceptuelles, ses valeurs humaines et être dans l’Histoire de la Tunisie celui qu’il a réussi à être? »

« Un mystère »… Un mystère qui s’appelle « rigueur et pédagogie », d’après sa fille. « Avec lui , nulle place pour l’ennui. Tout est cadencé, organisé, réglé, au détail près ».

Une manière d’ordonner le quotidien qui lui permettait de gérer l’agenda de vacances de ses enfants comme de gérer le sien plus dense.

Ce qui laissait à la figure politique occupant de hauts postes à la tête de l’Etat, le temps de pratiquer des loisirs autres qu’intellectuels. « Papa était autant cérébral que manuel. Il cultivait son jardin avec art et ses arbres et plantes ornant notre jardin qu’il arrosait pendant les fins d’après-midis d’été en témoignent encore. Il bricolait dans un espace qu’il avait aménagé au grenier de notre maison et rabotait des heures durant, fabriquant des étagères aux détails ornementaux tunisiens avec une grande habileté…il était également féru de Malouf , de musique classique orientale et de musique et chants soufis.”

A Zohra, Bahi Ladgham a choisi de donner le prénom de sa mère, qu’il a perdue à l’âge de 9 ans, un prénom qu’elle dit porter comme une mission. Une mission qui se poursuit autrement pour cette descendante aujourd’hui ambassadrice de Tunisie. « Je puise, dans ce qu’il a été, la force et la volonté d’assumer une haute responsabilité , une mission patriotique de représentation d’une Nation, d’un peuple qui a consenti des sacrifices humains du temps du colonialisme, qui a fourni des efforts remarquables pour son développement économique et social et qui continue d’être dans la marche de l’Histoire ».

L’exercice de son métier, il la renvoie très souvent aux valeurs patriotiques de son père, sa conception du service public, comme elle l’explique avec émotion:

« J’ai le sentiment d’être investie d’une belle mission de perpétuation de sa mémoire à travers la représentation diplomatique de cette Nation à laquelle il a voué sa vie et dont il a contribué à l’édification », décrit-elle.

Né un 10 janvier, il y a de cela 104 ans, Bahi Ladgham a été l’un des fondateurs de la Tunisie Moderne. Demeurent de lui aujourd’hui des écrits, des photos, des lectures et un sentiment de conscience historique où sa fille dit puiser un sentiment de fierté nationale quant à ses vis à vis politiques dans son pays d’accréditation.

Bahi Ladgham qui a été le premier Premier ministre de Bourguiba a participé à la création d’organisations nationales, telles que l’Union générale tunisienne du travail et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, mais aussi l’école des cadres, une institution qui a formé les futurs cadres politiques du Néo-Destour, comme Taïeb Mhiri et Béji Caïd Essebsi.

Il a été également le chef de file du Comité représentant le Néo Destour pour les Négociations du Protocole de l’Indépendance en Mars 1956 à Paris . Il a été Secrétaire d’Etat à la Présidence de 1956 à 1969 et a mené les négociations pour la nationalisation des terres domaniales tunisiennes après l’indépendance. Il a procédé à l’évacuation de l’armée d’occupation de la base maritime de Bizerte en tant que Secrétaire d’état à la défense après des rencontres et des négociations avec le Général de Gaulle. Il a été le Secrétaire Général du Parti Néo Destour , devenu Parti Socialiste Destourien de 1956 à 1970. Il a également été élu, par la ligue des Etats arabes, Président de la Commission des négociations entre le Royaume Hachémite de Jordanie et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) lors du conflit les opposant en septembre 1970.

Pour consulter la source, cliquer ici.

Mariée à 13 ans: Il est urgent de revoir nos lois

Elle a 13 ans. 14, dans un mois, d’après le procureur de la République au Kef. Elle a été consentante, toujours selon lui, pour avoir une relation avec le beau-frère de ses deux soeurs. Elle en sera l’épouse d’après une décision de justice (voir article*) l’autorisant à se marier, à son âge, à celui qui est perçu comme son violeur.

C’est qu’être consentante à 13 ans ne peut tenir comme argument pour de nombreuses personnes que l’affaire a choquées. C’est qu’à un aussi jeune âge, l’on ne peut avoir assez de discernement pour être responsable de ses actes, même ceux qui, en réalité, ont un impact majeur sur son avenir.

« Lorsqu’elle est venue nous voir elle avait du henné sur les mains mais la cérémonie du mariage n’a pas encore eu lieu », ajoute le procureur dans une déclaration à la presse. Sacré détail!

La décision est venue appuyer la volonté d’une famille voulant étouffer l’affaire, ajoute-t-il. « Pour que la famille ne soit pas salie dans le voisinage ». Sacré argument!

Et quand la famille a un penchant archaïque, la loi lui donne raison au lieu de prendre le relais pour protéger une enfant doublement victime; triplement victime, en réalité! Car, à celui qui l’a mise enceinte, elle la mineure, et à sa famille qui n’a pensé qu’au « qu’en dira-t-on », s’est ajoutée la loi, celle qui fait désormais l’injustice au nom d’un texte désuet.

L’affaire de cette fille est loin d’être un fait divers…

Au delà de la gravité de pareille décision de justice, au delà de l’impact qu’elle aura sur le devenir de cette personne, au delà du fait que l’on ne puisse ainsi tracer l’avenir d’une mineure alors qu’elle ne peut, elle-même, faire des choix y ayant trait. Au delà de tout ce cafouillage moyenâgeux, c’est un système judiciaire aussi moyenâgeux qui est à blâmer.

Nous avons beau nous enorgueillir de notre Constitution révolutionnaire, dresser le profil d’une Tunisie plus prospère en 2020, flatter l’ego tunisien en citant l’aspect précurseur du Code du statut personnel , nous sommes encore très loin en termes de législation. Et tant que la loi qui fait le socle de la Tunisie au quotidien est défaillante, le salut de ce pays et de ses enfants n’est que partiel.

Bienvenus à l’ère des anachronismes juridiques. L’ère à laquelle, au nom d’une supposée précocité, on ferait marier des gamines de 13 ans et on laisserait fiancer celles de 12. L’ère à laquelle on célébrerait des noces au lieu d’éduquer, on légitimerait l’inconscience au moyen de décisions de justice et on cautionnerait l’esprit rétrograde au nom de la loi.

D’après Gandhi, « Dès que quelqu’un comprend qu’il est contraire à sa dignité d’homme d’obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l’asservir ». C’est peut-être parce qu’elle et les siens n’ont pas compris qu’il s’agit, dans cette affaire, de dignité qu’une loi tyrannique a été mise à exécution. Ceux qui l’ont compris ont le devoir de réagir.

Certes la société civile est montée au créneau, comme elle le fait régulièrement, au rythme des polémiques, mais son intérêt pour les fondements du problème risquent de s’estomper, une fois une autre polémique déclenchée. Qu’en sera-t-il de cette fille une fois mère-fille? Que lui propose-t-on en alternative à cette décision de justice suspendue car anachronique? La laisser élever son enfant seule et dans un environnement familial hostile n’est pas une solution adéquate non plus. Il ne suffit incontestablement pas de montrer les problèmes. Il faut aussi tenir à ce que soient touvées des solutions.

Et s’il est un impératif dans ce pays, c’est là qu’il résiderait: On devrait être forts de ses lois, non faibles et honteux par elles!

* Article 227 bis: « Est puni d’emprisonnement pendant six ans, celui qui fait subir sans violences, l’acte sexuel à un enfant de sexe féminin âgé de moins de quinze ans accomplis (…) le mariage du coupable avec la victime (…) arrête les poursuites ».

 

Pour consulter la source, cliquer ici.

Interview d’Arlette Chabot: BCE est « conscient que le temps lui est compté »

« Tunisie: La démocratie en Terre d’Islam » est un livre-entretien avec Béji Caïd Essebsi qui sort le 1er décembre 2016. Il est édité chez Plon et est écrit par la journaliste française Arlette Chabot.

Ce livre, comme cela est mentionné dès le prologue, est envisagé par le président de la République tunisienne comme un « plaidoyer pour la cause de son pays », un livre personnel, n’engageant en rien la présidence de la République et dans lequel BCE déclare « préférer – pour la liberté qu’elle lui procure – l’expression en son nom propre ».

Le HuffPost Tunisie a interviewé Arlette Chabot sur cette aventure livresque qui a duré un an. Entretien.

HuffPost Tunisie: Comment est née l’idée de ce livre?

Arlette Chabot: Je suis venue en Tunisie après l’attentat du Bardo. J’ai vu le président de la République avec d’autres confrères. Nous avions alors parlé du risque terroriste, des difficultés, etc…

Il y a eu, juste après, les attentats de Sousse. Je me suis dit, à ce moment-là, qu’il fallait agir. Je lui ai donc proposé l’idée de ce livre. Je lui ai dit que je voulais qu’il redise, à plus grande échelle, ce qu’il nous avait dit: l’appel à la solidarité, l’appel à l’unité, la lutte de la Tunisie pour la démocratie et contre le terrorisme. Tout cela, les Tunisiens le vivent mais, nous, nous devons l’apprendre, nous devons l’entendre parce que les Français se sont intéressés à la révolution mais ont décroché après. Le sujet est devenu un peu lointain pour eux, puis le terrorisme l’a ramené.

L’attentat de Sousse a touché des touristes et a touché, de ce fait, l’étranger. Ca a été le déclencheur qui a fait que j’aie proposé à Béji Caïd Essebsi l’idée de ce livre en lui disant qu’il ne s’adressera pas, en priorité, aux Tunisiens, même si ça va les intéresser.

Je lui ai expliqué que le livre est prévu pour tous ceux qui sont hors de Tunisie et qui doivent continuer à manifester, à ce pays, de la solidarité. C’était pour leur rappeler qu’ils doivent surveiller et aider au maximum les Tunisiens et répondre à ce qui peut favoriser l’ancrage de la démocratie.

Finalement, il a accepté ma proposition et m’avait répondu qu’il allait me dire ce qu’est la Tunisie, pourquoi il faut l’aider et comment, comme le dit le titre du livre, la démocratie est possible dans un pays musulman; « parce que c’est la Tunisie et parce que ce sont les Tunisiens », comme il l’explique.

Béji Caid Essebsi parle dans le prologue de votre « insistance chaleureuse et amicale ». Pourquoi l’avez-vous choisi?

Je ne vais pas voter pour lui. Je ne voterai pas pour la prochaine majorité. Mais j’ai trouvé, au vrai sens du mot, que c’était un bon avocat pour la cause tunisienne.

Béji Caïd Essebsi a une expérience invraisemblable, unique, aujourd’hui. C’est un type qui a connu tout le monde. C’est pour cela que je le lui ai fait raconter l’Histoire avec la France, du colonialisme en passant par l’indépendance et jusqu’à aujourd’hui, ce qui a marché, ce qui a moins marché, la révolution… En France, on a soutenu Ben Ali et puis on a soutenu Ennahdha, puis après, on a été dans la panade parce qu’on ne savait plus quoi faire.

Part ailleurs, Béji Caïd Essebsi cite beaucoup le Coran et le connait mieux que certains. C’est important dans le débat français parce qu’on continue à dire que l’Islam est incompatible avec la République.

De l’idée à la finalisation il y a eu combien de temps?

Un an en tout. La préparation du livre a été beaucoup retardée pour des raisons liées à la politique. On devait le sortir mais nous avons été amenés à décaler, compte tenu de l’actualité tunisienne.

Au début, la parution était envisagée, plus précisément, pour le mois de mars et puis Béji Caïd Essebsi a demandé de retarder parce qu’il devait se passer quelque chose. Quelque chose qu’il ne m’a pas dite, mais j’ai compris, après, que ça devait être la préparation de l’initiative d’union nationale. Il y avait aussi le Congrès d’Ennahdha qui était alors prévu… Il a voulu du temps et ça a fait une interruption dans la préparation du livre. Je savais qu’il préparait des choses. Il m’a dit depuis le début « je sais où je vais mais je ne peux pas y aller comme je veux, c’est plus long que je ne le voulais ».

Le temps est passé et je l’ai revu après son annonce de l’idée du gouvernement national.

Combien de rencontres cela a-t-il nécessité?

Pas 60 heures! Evidemment je rigole, parce que quand vous voyez le livre de Davet et Lhomme et François Hollande qui arrivait avec sa bouteille de Bordeaux chez un des journalistes pour diner, imaginez que ça ne s’est pas passé comme ça pour moi.

Je n’ai pas été le voir des dizaines de fois parce que c’est moins simple que s’il avait été à Paris. Je l’ai vu après l’attentat de Sousse, puis après les attentats en France. On a beaucoup parlé de cela. Je l’ai vu, ensuite, en octobre, trois fois en novembre, puis en décembre, en juin et je l’ai revu à Paris en septembre quand il est venu une journée.

On a alors bouclé le livre. On n’a pas vraiment corrigé. On s’était plutôt concentrés sur les détails de la parution. Si on avait continué au gré de l’actualité, on serait encore dessus car l’actualité est sans fin.

Combien de temps duraient les entretiens à chaque fois?

J’ai eu, à chaque fois, entre une heure et demi et 3 heures d’entretien par weekend. Mais ça dépendait de sa disponibilité. Je me suis, à chaque fois, adaptée à son planning à lui.

Ca s’est passé dans son bureau personnel, dans la plupart des cas, là où il habite. On était des fois tous les deux, mais il y a quelqu’un qui a assisté à la plupart des entretiens, sans interférer.

Vous le décrivez dans votre avant-propos comme « une chance pour la Tunisie, un homme tenace et patient ». Quelles autres impressions avez-vous eues de votre interlocuteur?

J’ai beaucoup de respect et d’estime pour lui parce que je trouve que c’est un homme politique incroyable. Comme je le dis dans l’avant-propos, cela est rare qu’un homme politique ait accompagné son pays depuis son indépendance jusqu’à aujourd’hui. Il a un regard sur toute la séquence historique et c’est cela qui m’avait intéressée. Je l’ai trouvé lucide, déterminé, plus que certains ne le pensent.

J’ai trouvé que c’est un homme très conscient que le temps lui est compté et, évidemment, il espère finir son mandat.

Pour lui, il faut que la démocratie soit bien ancrée; ce qu’il dit c’est cela: il faut que la démocratie soit assurée, l’alternance, la pluralité politique, les pratiques démocratiques bien installées.

J’ai remarqué aussi son souci de passer à une nouvelle génération. C’est ce qu’il m a dit, à chaque fois: « Je suis là pour conforter, j’ai contribué à ce que la révolution à laquelle je n’ai pas participé ne se termine pas dans le sang, que la démocratie commence. Après moi il faut qu’une nouvelle génération prenne les rennes de la Tunisie ». Il me répétait cela en permanence: les jeunes, les jeunes, les jeunes!

Apposer l’histoire d’un homme à celle d’un pays, fait-il de ce livre un document d’Histoire ou un regard personnel dessus?

C’est forcément son regard qui prime. Ce livre c’est son regard sur l’Histoire, ce sont ses souvenirs personnels et sa vision.

A la fin de nos entretiens, il m’a dit que c’était un livre personnel, même si c’est du président qu’il s’agit. Un livre personnel parce qu’il y a l’Histoire de la Tunisie que vous connaissez par coeur mais que les français ne connaissent pas forcément et qui était utile à rappeler et parce qu’il y a sa lecture à lui.

Béji Caïd Essebsi a été acteur de l’Histoire aux côtés de Bourguiba. Il a été observateur, ensuite, pendant sa retraite. Il est revenu à la politique avant d’en repartir, d’y revenir et de devenir président. C’est ce personnage qui m’a intéressée.

Ca peut paraître étonnant mais j’ai toujours refusé de faire un livre avec un politique français.

Pourquoi ce livre?

Parce que j’estime que nous avons un devoir de solidarité par rapport à la Tunisie. On a une Histoire commune, un héritage commun et une amitié qu’il faut préserver.

C’est donc un livre fait par une journaliste française avec un éditeur français et dans l’optique d’un public français parce qu’on n’a pas toujours eu, en France, une bonne compréhension de la situation en Tunisie. Il y a tellement eu de malentendus et les gouvernements français n’ont pas soutenu ceux qu’il fallait en Tunisie. Et puis, il y a des a priori de certains politiques français qui pensent que la Tunisie d’aujourd’hui n’aime pas la France, qu’on voudrait se débarrasser de ce partenaire et en trouver d’autres.

Pourtant, entre la Tunisie actuelle et la France, il y a des liens forts. L’histoire personnelle de Béji Caïd Essebsi ramène à la France. Il y a aussi des responsables actuels qui ont fait leurs études en France comme c’est le cas du chef de gouvernement d’aujourd’hui.

On le répète à l’envie: s’il se passe quelque chose en Tunisie on sera tous mal. Si la Tunisie s’effondre, on sera mal.

Pendant nos entretiens, il y a eu les attentats de Paris, il y a eu ceux de Nice, cet été. Nous sommes frappés par le même mal et nous subissons les mêmes menaces. Nous avons un devoir de solidarité pour préserver les liens entre la France et la Tunisie. Nous sommes si proches que nous ne pouvons avoir aucune indifférence à l’égard de ce pays. Il ne doit y avoir que de la solidarité, de l’amitié. Et pour cela, il y a une responsabilité française.

Vu le poste de Béji Caïd Essebsi, quel avenir prévoyez-vous à ce livre?

C’était un moment. Il est d’ailleurs possible qu’il soit complété autrement pour être traduit en arabe. Cela est prévu.

Quels ont été les grands axes choisis?

Il nous a parlé d’Islam. Je lui ai demandé: « Vous dîtes notre Islam est un Islam tunisien, vous le dîtes compatible avec la démocratie. Dîtes-nous-en plus! » Voilà pourquoi il explique cela en répondant à des questions sur l’Islam et en expliquant ce qu’est le Wahabisme. On y parle aussi de la situation d’aujourd’hui, jusqu’où ça va avec Ennahdha et puis on aborde la situation internationale.

Il y a, par ailleurs, l’idée d’expliquer l’exception tunisienne, ce que c’est et ce que cela veut dire.

On aborde aussi le combat actuel contre le terrorisme et puis ce qu’est, pour lui, la Tunisie de demain. Il y a tout un chapitre sur son explication de la situation.

Il parle beaucoup de laïcité mais n’aime, toutefois, pas l’expression « fascisme islamiste ».

La Libye, il en parle beaucoup et c’est intéressant parce qu’en France, on ne perçoit pas du tout l’importance du sujet libyen. La question s’invite dans le débat présidentiel en France à travers Nicolas Sarkozy. Il continue à dire que c’est parce qu’on n’a pas suivi l’après-Kadhafi qu’il y a eu le chaos; d’autres pensent qu’au final, on n’aurait pas dû renverser Kadhafi.

Est-ce qu’il y a des choses qu’il a refusé de laisser paraître après les avoir dites?

Non, je ne vais pas vous dire qu’il n’a pas relu le livre. Mais il n’y a rien de choquant qui ait été relevé. Il n’y a rien de gênant qui ait été enlevé, non plus. Il y a juste eu de la relecture pour des formulations. Je m’étais dit qu’il allait être un peu plus attentif à des choses mais il n’y a pas touchées.

Toutefois, Béji Caïd Essebsi est un homme prudent. Il est, d’ailleurs, beaucoup plus prudent que ne l’est François Hollande. C’est un grand homme politique, sans être langue de bois.

Il a de l’humour, un humour que je trouve sympathique mais, d’un autre côté, je ne savais pas si cet humour pouvait être perçu comme tel. J’ai donc fait attention quand il disait des choses en souriant. Je me disais  » Oula! est-ce que ça va être compréhensible? ». il fallait des fois faire attention.

Et puis nos enregistrements ont été remis par thèmes, condensés et il y a eu le prisme choisi pour appréhender le tout, un prisme français défini selon la cible première: un public hors Tunisie.

Ce livre n’est pas celui où BCE se livre, vu la nature du poste qu’il occupe et les réserves que cela lui impose. Cela vous a-t-il déçue?

Non, pas de déception! Je sais qu’il ne peut pas se livrer. J’ai posé des questions qui intéressent en France, je lui ai demandé d’expliquer des interrogations en relation avec le débat sur l’Islam, l’identité, le terrorisme…

Il y a, incontestablement, des choses qu’il ne dit pas aujourd’hui mais qu’il dira, probablement, après. Ses réserves sont totalement légitimes et, encore une fois, je le dis: il n est pas imprudent comme l’est François Hollande.

Il sait qu’il est encore en fonction, que tout est encore extrêmement précaire, que la situation est difficile.

Quant à moi, je savais que j’allais voir un président. Je suis restée à ma place: je suis française, je suis journaliste. Ce livre n’est pas une commande, il n’a pas été demandé par la présidence de la République je l’ai fait par totale sympathie pour la Tunisie.

Mais je pense qu’un jour il fera un livre avec un journaliste tunisien, au terme de son mandat. Cela permettra de réécrire l’Histoire. Je sais qu’il a été sollicité pour ça, à plusieurs reprises.

Quel message adressez-vous aux lecteurs tunisiens?

Il ne faut pas que les Tunisiens le prennent mal: on est en reflet du débat français sur la place de l’Islam, sur la compatibilité de la pratique religieuse et la démocratie. Il y a beaucoup d’échos au débat présidentiel en France avec, en plus, le récit d’un témoin et de quelqu’un qui a une culture française intéressante, qui a de l’expérience et un recul par rapport à l’Histoire.

Toutefois, je pense qu’il y aura des déceptions en Tunisie parce qu’on attend peut-être des secrets qui n’y sont pas.

Je veux bien, de mon côté, qu’il y ait de l’intérêt pour ce qui est dit mais je sais que c’est une vision pour nous. J’en suis d’ailleurs responsable. Béji Caïd Essebsi s’amuse à dire: « C’est Madame Chabot qui est responsable du livre ». Il a dit cela en souriant.

Et au public français, quel message ce livre peut-il porter?

Je pense que ce sont les citoyens français qui doivent être conscients de ce qui se passe en Tunisie: S’il n’y a pas de mobilisation de la part de l’opinion publique française en faveur de ce pays, ça ne marchera pas! Il faut que les touristes reviennent. C’est cela aussi l’objectif. Et, au-delà de la France, il y a le contexte européen.

La première fois que j’ai vu Béji Caïd Essebsi avec six journalistes françaises, après l’attentat du Bardo, il y avait un enjeu terrible, il y avait aussi un terrible choc et une émotion partagée en France.

Je me souviens bien qu’après ce premier entretien, il nous avait dit, à nous journalistes français: « s’il y a un autre attentat je ne sais pas si on va pouvoir se relever, on n’est pas préparés à ça, on est en transition démocratique. C’est un tel choc! le gouvernement est là depuis peu de temps. Est-ce qu’on va pouvoir se relever, pouvoir tenir? »

Et quand il y a eu Sousse, je me suis souvenu de ce qu’il nous avait dit et qui nous avait beaucoup frappés: tout peut basculer en Tunisie si le terroriste continue, dans ce pays. Il faut que les gens se tiennent droits, résistent et il faut qu’on les aide.

J’entends des gens dire qu’est-ce qu’on peut faire? Vous pouvez prendre un billet et partir passer vos vacances en Tunisie, au lieu de partir ailleurs.

Pour l’opinion française à laquelle s’adresse le livre, les citoyens et moi aussi, nous pouvons agir à notre niveau. On peut manifester notre solidarité en prenant l’avion et en partant en Tunisie, il faut aussi que les entreprises françaises y investissent. C’est encore une fois, l’objectif de ma démarche.

A chaque fois que j’ai pris l’avion pour partir en Tunisie, on m’a dit avec étonnement « Comment peux-tu aller là-bas?! » Ma réponse, c’est que les attentats ont même frappé Paris. C’est dans ce geste-là que peut se mesurer la réalité de l’aide française à la Tunisie.

Car c’est sur trois niveaux que l’on peut aider: le niveau gouvernemental, le niveau de l’investissement et puis notre solidarité, nous citoyens. C’est l’enjeu du livre et Béji Caïd Essebsi l’a compris.

Béji Caid Essebsi sera-t-il avec vous pour le lancement du livre?

Oui, il viendra à Paris. Il va à Bruxelles pour le sommet Tunisie-UE du 30 novembre au 1er décembre et fera un stop à Paris. Il est d’ailleurs sollicité par des médias et ses apparitions sont en cours d’organisation.

Et vous, comptez-vous venir en Tunisie pour le présenter?

L’actualité française est compliquée en ce moment, mais je suis prête à venir! Y compris pour répondre aux questions des journalistes, mêmes celles désagréables.

Je parle Béji Caïd Essebsi assez bien désormais! Je l’entends parler. C’est l’effet du temps que j’ai passé avec lui et à l’écouter.

 

Pour consulter la source, cliquer ici.

2020, c’est demain!

Nous y sommes presque! C’est demain que la Tunisie accueillera ses hôtes et entamera sa Conférence sur l’Investissement. Deux jours de réseautage, de débats et d’échanges; deux jours d’accords, de signatures et de partenariats, on nous l’a promis.

Le pays entier croise les doigts et retient son souffle. Une préparation qui a duré plusieurs mois et une ambiance de grand-messe.

Un petit tour aux abords du Palais des Congrès permet de mesurer la tension du J-1 et d’en voir les résultats. Une propreté que l’on n’a pas vue depuis un moment déjà. Un renfort policier imposant mais cordial. De la verdure ordonnée, arbres taillés, gazon tondu, trottoirs propres. Un traçage de route impeccable, les ampoules des lampadaires publics remplacées et les drapeaux accrochés d’une manière ordonnée. De Gammarth à Mohmed V, la Tunisie est minutieusement préparée.

En vitrine tous! Un communiqué pour organiser la circulation. Restreindre les arrêts, interdire les stationnements et faire de l’esthétique et du pratique en fluidifiant le tout et en éliminant tous les risques.

Il ne manquerait plus qu’un communiqué pour nous dire, nous citoyens, de nous endimancher, ces mardi et mercredi. De mettre de jolis habits, de laver nos voitures, de bannir l’inesthétique, de ne pas crier dans les rues, de ne pas faire les goujats. Le monde nous regarde.

Et ils nous regardent de près. Nos potentiels investisseurs. Même s’ils connaissent tout de nous. Même si l’actualité peint de nous un portrait quasi fidèle à celui naturel, il faudrait jouer le jeu. Montrer nos potentialités gâchées par la conjoncture ardue et anxiogène. Prouver que l’on peut tout, en y mettant de la bonne volonté. Que nos tendances grévistes ne sont qu’une volonté de prouver, à chaque épreuve et de manière presque régulière, que ce droit constitutionnel est enfin à nous et le restera.

Autrement, nous pouvons être travailleurs, rigoureux, ponctuels, professionnels. Notre détermination n’est pas à prouver, mais le reste est à démontrer.

Ce Forum est l’occasion de vendre nos capacités. Et si la Tunisie a fait l’exemple avec le politique, il est temps de passer à un autre volet, dont l’impact est aussi fort que vital: l’économie, le nerf de la guerre!

En matière de démocratie, notre mutation est réalisée. Malgré les remous, la route est tracée. Ne pas en dérailler ne dépend que de nos choix et de la capacité qu’ont nos politiciens de constituer la bonne majorité. Mais la pérennité de cet édifice ne peut être préservée qu’au moyen d’une économie renforcée.

Finie l’ère à laquelle nous avancions pas à pas, avec pour seule feuille de route un planning politique géré à vue d’oeil. Le besoin d’une stratégie est on ne peut plus d’actualité.

Et la vision semble être plus claire, de demain jusqu’en 2020. Les projets d’avenir mis noir sur blanc, les besoins envisagés et la manière de les réaliser appréhendée. L’espace de deux jours, le temps est à la concorde et l’objectif national.

C’est le moment, pour nous, de concrétiser la vision que nous avons de demain et, pour nos politiciens, de montrer que l’avenir n’est pas qu’un slogan redondant et creux. C’est le moment, pour le monde qui nous scrutait depuis 2011, de montrer que la solidarité et l’aide à la Tunisie ne sont pas que de la poudre aux yeux. Un rapport gagnant-gagnant est là pour encourager ceux qui ont la sympathie pour ce pays et les moyens d’y croire.

Investissons-nous, tous! 2020, c’est demain!

 

Pour consulter la source, cliquer ici.

Nagdh n’est plus martyr ou la débâcle du système

Monsieur le Président,

Nous avions appris, le 18 octobre 2012, que le débat des idées (ou plutôt son absence) se faisait suppléer par les coups, que l’intolérance pouvait finir en meurtre et que la différence d’idées pouvait être un motif de violence et d’assassinat. Nous avons appris, hier 14 novembre 2016, que lyncher une personne jusqu’à la voir mourir sous les coups ne pouvait donner lieu qu’à un non-lieu.

Nagdh, vous connaissez ce nom, Monsieur le Président. Vous l’aviez tant de fois répété, lors de votre campagne électorale. Son lynchage a été évoqué beaucoup de fois par les leaders de votre parti. Et même si Nidaa aujourd’hui n’est presque plus, le souvenir de ces répliques parfaitement politiques ne peut que résonner amèrement dans les oreilles de ceux qui avaient cru, non pas en votre parti seulement, mais en un idéal politique où la justice seule pouvait régir les différences transformées en différends mortels.

Vous disiez, il y a de cela quatre ans, quand vous étiez de l’autre côté de la force qu’est le pouvoir, que Lotfi Nagdh a été assassiné, à ceux qui évoquaient la thèse de la mort par crise cardiaque, vous criiez qu’il s’agissait de mensonges et de calomnies. Aujourd’hui que vous êtes au pouvoir, ce faible de tous les politiciens, comment pouvez-vous admettre qu’un non-lieu soit prononcé quand vous disiez, il n’y a pas si longtemps que cela, qu’il y a mort d’homme? Peut-être êtes-vous, comme nous, ce matin, dégoûté par ce à quoi a abouti le système, vous qui êtes dedans, désormais.

La justice est indépendante. Oui, cela est vrai et qui d’entre nous ne le souhaiterait pas. La justice a dit son dernier mot après plusieurs reports. Mais comment compteriez-vous expliquer aux petits Nagdh que, devant un pupitre vous ayez enflammé la scène politique en encensant de prétendus coupables, vos ennemis politiques de l’époque en l’occurrence, et qu’aujourd’hui, des hauteurs de Carthage, vous puissiez accepter la fatalité d’une justice injuste au regard de ceux qui ont cru en vous et de beaucoup d’autres.

Comment expliquera votre parti à cette veuve dont il a fait une égérie de campagne que le mot martyr ne collera plus à celui de son défunt époux. Ce non -lieu est censé l’en priver, du point de vue de la justice. Et si les autres dossiers similaires en cours se soldaient avec la même amertume, comment l’expliqueriez-vous à Majdouline et aux veuves Belaid et Brahmi, celles que vous avez saluées, honorées, fait monter sur le podium le jour de votre victoire, un peu comme une revanche au regard de vos détracteurs, un peu comme une promesse à l’égard de ceux qui attendent encore que justice soit faite après des assassinats vécus comme des deuils nationaux?

Monsieur le Président,

Cela ne doit pas être facile de se voir acculer à l’impuissance quant à la justice, quand, à l’injustice, celle-ci aboutit. Cela est aussi dur que ne l’est ce sentiment de dépit pour ceux qui voient aujourd’hui, avec du recul, que l’instrumentalisation politique des deuils des autres ne peut faire que des désabusés. Et quand ceux-là sont des petits orphelins, une veuve, des frères et soeurs, des parents et amis de personnes que la mort a frappées, par préméditation ou par accident, l’on ne peut que se refuser à l’acceptation.

A nos martyrs d’après révolution, la mort a épargné la désolation de voir que des parties ont fait de leur sang des slogans politiques. La survie de leur souvenir, quels que soient les verdicts, nous rappelle, nous autres concitoyens, que la reconnaissance de la patrie à ses hommes, quand elle se monnaie en voix électorales, pervertit leur souvenir et tâche de sang les victoires qui en résultent.

Monsieur le Président,

L’injustice des hommes peut s’oublier avec le temps, celle de la justice ne peut que remuer le couteau dans la plaie et faire saigner des coeurs blessés face au désolant spectacle d’une patrie se débattant encore, des années après, contre le spectre du passé. Quelle justice transitionnelle peut-elle réparer des maux passés quand le mal se poursuit et affecte tout un pays?

En visionnant de nouveau, ce matin, votre discours de l’époque, cravate noire et regard fermé, parlant du premier martyr de votre parti, l’on ne peut que réaliser ce que les consensus contre-nature sont douloureux des fois et ce que le sentiment de dépit peut être national (si l’on excepte ceux qui narguent veuve et orphelins en affichant, sur photo, leur bonheur face à ce verdict).

L’on ne veut pas au final, Monsieur le Président, comme ceux-là nous ont nargués, vous narguer à notre tour, nous ne voulons pas que des personnes soient jugées d’une manière injuste, si crime il n’y a pas eu, mais nous ne voulons pas non plus que des innocents voient leur père mourir deux fois pour avoir cru en un parti qui a été le vôtre le temps d’un accès au pouvoir, cela les tuera de voir que les desseins politiques ont chargé la mort de leur père d’une utilité à usage unique et en a fait, au final, un dossier poussiéreux classé parmi les dossiers de ceux que le destin, ce coupable d’office, frappe et que la justice et les hommes assassinent une deuxième fois.

Pour consulter la source, cliquer ici.

Grand ménage au Kärcher, quand l’exécutif tunisien s’exécute

Nettoyer le centre ville au kärcher. A grande eau, purger les trottoirs. Eloigner les étals anarchiques. Décongestionner les grandes artères. Affronter l’économie parallèle. Aller jusque son terrain et tenter d’y gagner du terrain, justement. Mettre de l’ordre dans ses lois. Revoir ses bases. En préparer des bonnes pour l’étape à venir. Le gouvernement Chahed et ses adjuvants ont entamé leur grand ménage d’automne.

Une Tunisie propre, respectueuse des accords internationaux. Même en chantier, cela devrait être beau à voir et rassurer. Et ce n’est pas que pour notre bien-être, nous autres citoyens, que cela est fait, c’est aussi pour l’image que, de nous, peut avoir l’Autre. Cet Autre qui attend des prémices de réussite pour continuer à nous aider.

Ratifié l’Accord de Paris à l’Assemblée des Représentants du Peuple pas plus loin qu’hier. Nettoyée aussi nos rues et diffusées, massivement, ces images d’un centre ville renaissant de ses poussières.

Tant pis si les poubelles s’accumulent ailleurs. Tant pis s’il y a invasion de mouches dans tout le pays. Tant pis si les sacs en plastic continuent, malgré un accord les interdisant, à nous sauter en pleins pare-brises. Ce qui compte c’est la vitrine. Et elle est désormais bien astiquée, d’une manière si régulière que l’on aurait presque tendance à y croire… si on ne passait pas tout aussi régulièrement par ces rues de cette Tunisie à l’apparence faussement nouvelle.

On l’aura vu plus d’une fois Chahed sur chantier. Casque de protection et gilet par dessus son costume. En maître d’oeuvre il s’affiche, à plus d’une raison: Dynamiser la perception que l’on pourrait avoir de lui et celle du pays, au passage. Il est important, en effet, à ce stade, de montrer que le politique bouge autrement qu’en gigotant hystériquement sur les plateaux et que le pays a entamé un cycle nouveau.

Et ce nouveau cycle a bien commencé, plus concrètement, à la rue des Salines au centre ville de Tunis. Une descente a eu lieu la semaine dernière et c’est l’équivalent d’un million et demi de dinars en cigarettes qui a été saisi. Visés ainsi la contrebande, le commerce parallèle, le secteur informel, ses collaborateurs d’une manière directe et ses faiseurs par déviation. Un premier coup de filet filmé. Des vidéos qui ont fait le tour du pays et un message lancé à l’égard de tous les intéressés surtout les observateurs étrangers.

On nous regarde de loin! Et bientôt on nous regardera de plus près. La conférence de l’Investissement qui se tiendra fin novembre fera, en effet, venir vers nous les décideurs du monde. Les rassurer, les encourager à voir notre potentiel et les exhorter à y croire. Voilà la démarche actuelle et à venir à appliquer si nous sommes conscients de l’importance d’un salut imminent dans cette ambiance générale plutôt menaçante.

Et il ne suffit pas d’y croire, il faut mette en place le dispositif pour! Loi de l’investissement: Fait! Loi de Finances: Remous, mais Fait! Gel des augmentations salariales: Bras de fer en cours, mais Fait! Système de sécurité sociale: Son échec démontré à l’appui. Ca sera fait. Système fiscal: Populeux à souhait dans sa communication et dans sa substance, mais Fait! Rassurer et secouer à la fois: rassurer les plus faibles de préférence car leur agitation dérangerait ce tableau en cours et secouer les plus nantis car de là peuvent tomber quelques recettes, maigres certes, mais bonnes à grignoter en temps de disette.

On veut éviter la disette justement à cette Tunisie cobaye démocratique. Y mettre du sien n’a pas réussi pour la sauver, alors une tierce aide serait, à ce stade, vitale. En bon élève, l’exécutif s’exécute et exécute les recommandations d’une manière quasi scolaire. L’agenda est suivi à la lettre et les échéances appréhendées, en toute précision.

Ici, on ne ment plus, on ne camoufle plus. Tout a fini par imploser. « Rien n’est dans ce monde dissimulable désormais ». BCE l’avait dit en marge de sa dernière virée américaine.

Fadhel Abdelkéfi, ministre de l’Investissement et de la Coopération internationale aussi, dans le cadre de son roadshow pour promouvoir la Tunisie auprès des capitaux de ce monde. La difficulté qu’a la Tunisie à s’en sortir est connue de tous. A l’étranger, on en est conscient. Et l’on montre ses dispositions à aider quand s’y ajoute l’argument répercussions. L’on a peur du côté américain par exemple et bien ailleurs de l’impact que pourrait avoir le malaise tunisien sur les sécurités nationales respectives, par l’alchimie néfaste du terrorisme et de sa tentation.

Du côté tunisien, on en est conscient aussi. Mais conscients comme des enfants capricieux qui dans la mêlée continuent à s’insulter, à réclamer, à en demander plus, là où si plus est, c’est de nous qu’il devrait venir.

L’économie est le nerf de la guerre. Nous avons passé cinq ans à ne considérer notre transition que par le prisme politique. Nous avons fait notre apprentissage et n’avons réussi à aller au delà de la case débutant. Nous avons commencé par stagner. Nous avons puisé dans nos réserves, consommé nos acquis et épuisé notre capital sympathie dans un monde qui n’est pas fait que de nous. Centrés sur nos propres réussites, nos propres défaites, nos propres railleries, nous en avons presque oublié notre image dans le monde.

Et parce que l’heure est à l’économie, l’on a compris visiblement que le politique est à ce stade accessoire. Il accompagne le changement nécessaire pour un deuxième cycle de vie, un cycle de survie. Pour que la transition démocratique ne soit pas synonyme de banqueroute nationale, l’heure est peut-être venue d’envisager autrement le salut national. La démarche maintenant imposée n’en sera que plus acceptée et mieux appliquée, par tous. Pour que concordent enfin façade et arrière-boutique.

Pour consulter la source, cliquer ici.

Jemna: La dictature du peuple ruine la République

Nous pensions en avoir fini avec la dictature des dirigeants, nous voilà aux prises avec la dictature du peuple.

Et elle en est à son énième épisode. Une démonstration de force de plus, de trop aussi, a eu lieu ce weekend à Jemna. Des terres, propriété de l’État, ont été exploitées illégalement par l’Association d’exploitation des palmeraies éponymes et le fruit de l’usurpation a été vendu en présence de représentants de partis politiques. Autrement dit, on a assisté à Jemna à une institutionnalisation du vol des biens publics.

Argument présenté en faveur de pareille imposture: un bénéfice dépassant celui qu’en réalisait l’État. Une recette d’un million sept cent mille dinars, des projets d’infrastructure réalisés grâce aux recettes passées mais une ardoise générale où n’ont pas été calculés les frais et les bénéfices nets.

Mauvaise gestion des pouvoirs publics versus gouvernance sociale plus performante. L’équation censée placer l’État en position de faiblesse n’est pas la bonne car le recel, même en ramenant gros, n’a jamais été un moyen honnête dont on pouvait se targuer.

Vers des projets sociaux dont le succès impose le modèle comme une alternative plus rentable? Non, nous allons plutôt vers « l’étatisation » de la Tunisie. Chacun pourrait, de ce fait, penser à en faire autant. Chaque région peut, au moyen d’une association, décider d’exploiter ses richesses naturelles, ses terrains publics, ses atouts géographiques. Il suffirait d’y gagner gros pour gagner la légitimité et le soutien de certains politiciens. Ceux-là mêmes qui légifèrent et qui approuvent les écarts à la loi.
Le citoyen- bandit serait défendu par ceux qui prônent la défaite des gouvernants et la victoire du peuple. Mais point de victoire sans respect de l’Etat, au delà des a priori concernant ses actuels symboles.

A Jemna, pourrait naître une insurrection populaire car la loi, au lieu d’être revue, est tout simplement bafouée. Toutefois, les politiciens qui ont soutenu la vente de Jemna par leur présence et en en devenant le porte-voix ont profité d’une brèche juridique. La plainte empêchant la vente en question ne concernant pas la date du 9 octobre mais une date annoncée auparavant, aucune démarche autre n’avait été entreprise par l’État en recours à celle-ci, d’après Samia Abbou députée du Courant démocratique selon qui la vente finalisée ce weekend ne peut être considérée comme une enfreinte à la loi.

Pourtant ces mêmes figures politiques auraient pu participer à la création d’un cadre légal pour l’exploitation en question comme pour celles d’autres terres que l’État abandonne ou ne gère pas d’une manière optimale.

Au lieu de cela, on a salué l’illégalité et on en a défendu le résultat. Au nom de l’opposition au pouvoir en place, on a agi contre la République et ses valeurs, contre l’État de droit et ses bases premières. Le soutien aux démarches sociales et populaires peut-il se faire au détriment de tout un pays, des valeurs supposées être communes et d’un certain nombre de lois?

C’est donc cela la dictature du peuple. C’est donc cela la tyrannie de l’individualisme. Un champ d’action allant au contraire de ce que font certains anarchistes des droits ouvriers, mais aussi dangereux et « égocentré ». Ca force la main à l’Etat et vous occupe illégalement un terrain lui appartenant au nom des nobles valeurs du travail. Ca vous paralyse une économie nationale au nom de grèves ne servant qu’une partie du groupe. Ca vous réclame, à coup de menaces, des augmentations alors que la courbe de croissance est à son plus bas niveau. Ca vous rebute les investisseurs d’un côté, alors que l’on se démène de l’autre pour les rassurer.

Cette même dictature nouvelle est à gérer d’urgence. Les syndicats partie prenante dans la sphère décisionnelle par le biais de l’Accord de Carthage devraient en être les garants. Les partis politiques d’opposition devraient au nom de la primauté des lois y constituer un garde-fou. Une prise de conscience générale devrait être envisagée pour que les victimes ne deviennent pas les nouveaux gourous et que ne s’annonce pas la faillite imminente.

On la croyait seulement économique mais, au vu des dernières nouvelles, elle risque d’être celle des valeurs de l’État, de sa quintessence.

 

Pour consulter la source, cliquer ici.

Tunisie: Ennahdha trace, Nidaa rame

Ce weekend, s’exhibaient des photos de Youssef Chahed en mode décontracté aux côtés de jeunes et d’enfants, les pieds dans la boue dans des quartiers tunisiens que les dernières pluies ont dévastés.

Ce weekend, un de ses ministres s’affichait sur des clichés massivement partagés sur les réseaux sociaux dans un événement n’ayant, pour le moins, rien à voir avec son portefeuille. Le ministre des TIC qui inaugure une école coranique. Il faut dire que cela relève de l’insolite.

Quel lien entre les deux faits? Rien, vraisemblablement. Et c’est cette absence de similarité qui déconcerte! Un chef de gouvernement à l’actualité égocentrée; un ministre en mode hors sujet.

Est-ce cela l’essence de l’Unité nationale pour laquelle un gouvernement a été changé? La question mérite d’être posée. Elle nous aiderait à cerner les visées de chacun et à débarrasser la patrie des figurants qui disent oeuvrer pour elle. Et chacun trace vers son but dans cette Tunisie en transition. Chacun travaille pour ses ambitions et pour les projets des siens, sa famille partisane et idéologique.

Nous sommes à l’ère des clans. Et le but est le positionnement. Le court terme importe peu.

L’admettre rend la cohabitation plus facile entre parties adverses foncièrement opposées. Et la cohabitation rend plus challengeant le parcours à faire côte à côte, vers des buts distincts. C’est une question de survie mais aussi de victoire. Les islamistes l’ont compris. Les « modernistes » pataugent encore.

Car ce weekend -bien dense, en toute évidence- Nidaa débattait, encore, dans le cadre d’une Assemblé générale du bloc parlementaire, de sa propre structuration.

Le parti qui se débat depuis un an et demi contre ses propres démons est devenu le maillon faible de la scène politique tunisienne à défaut d’être son parti fort. Une leçon, en somme, sur le poids des urnes que fausse la communication trompeuse et sur le poids réel que les guerres d’égos rapetissent au fur et à mesure des batailles personnelles et d’ambitions ne générant que scission.

Ce weekend, Rached Ghannouchi poursuivait sa tournée dans le sud tunisien. En grand leader, il a enchaîné visites, conférences, rencontres. Expliquer la transition, étayer les choix de son parti, impliquer sa base. Le parti islamiste rassure les siens et assure le suivi. Il fait du « B to B ». Le parti a compris que l’imminence des élections ne détermine pas l’action politique et que le capital d’un parti doit être entretenu et fidélisé. Autrement, il se disloque et l’effort de le solidariser de nouveau n’en est que plus accru et moins durable.

Deux rythmes de croisière pour un combat qui ne dit pas son nom et une guerre d’emplacement qui a débuté avec les prémices de la transition. L’un trace, l’autre rame. N’en pâtissent que l’État et la population.

Le premier est miné de querelles transposées vers lui. La deuxième est de plus en plus blasée de la politique et de ses choses, ses stratèges et ses déceptions.

Son objectif à elle est à très court terme: vivre décemment dans un environnement sain. Mais elle est perdue entre ceux qui n’ont pas perdu de vue leur but ultime et ceux qui se sont perdus eux-mêmes à défaut d’en avoir un.

Perdre pour mieux gagner, Ennahdha semble en avoir fait un credo. Faire de sa victoire, sa propre perte: Nidaa Tounes, le parti au pouvoir, s’en offre comme la pathétique incarnation.

Pour consulter la source, cliquer ici.

Youssef Chahed a parlé trop tôt

C’est un discours digne d’une campagne électorale que nous a adressé hier Youssef Chahed. Le Chef du gouvernement a, ainsi, pendant une heure, évoqué, propositions, réflexions, pistes de sortie de crise… Le tout agrémenté de questions-transitions assurant la fluidité d’un message qui semblait bien préparé certes, mais pas ou peu étudié.

Quel intérêt avait Youssef Chahed à s’adresser aux Tunisiens hier. A un mois de sa prise de fonctions qu’avait-il de nouveau à annoncer hormis des projets qui peuvent aboutir ou périr au cours de leur élaboration, réussir ou s’avérer de réels fiascos.

L’on ne cesse pourtant de voir l’ampleur de la morosité qui règne, du côté des citoyens.
L’on ne cesse d’évoquer le péril imminent, du côté des économistes lucides et neutres.
L’on ne cesse de sombrer dans ce pays pour qui le gouvernement d’Union nationale avait été présenté, un certain 2 juin, comme la bouée de sauvetage.

Trop tôt pour le critiquer? Trop tôt pour s’affirmer ainsi, alors, tant que rien n’est fait.
Youssef Chahed a, en revanche, choisi l’image à l’action.
Son discours est tel un accessoire apposé sur du vide. Quelle importance peut avoir un discours politique dans ce contexte actuel? Préparer? On ne l’est que trop…

Le Tunisien ne cesse de réclamer de la rigueur dans la gestion du pays et de la fermeté face à ceux qui lui nuisent. Assurer que changement il y aura? L’heure n’est plus aux promesses et aux résolutions. Rassurer? on ne l’est point. Après les 60 minutes de discours, on ne l’est pas plus ce matin qu’hier.

Youssef Chahed a raté l’occasion de se faire discret et de travailler dans le silence en ne faisant parler de lui que par les actions avérées. Il a choisi les paroles à l’acte.

Son apparition télévisée et radiophonique, c’était plus pour lui que pour nous. Parce que l’orientation de son gouvernement est définie par essence et l’idée de sauvetage en est la raison d’être. Car ce qu’il a annoncé aurait pu l’être par les gérants des portefeuilles concernés. Parce qu’il n’y avait de facto rien au demeurant à mettre en avant.

Youssef Chahed aurait gagné en restant dans ses dossiers et loin des caméras, le temps d’avancer dans ses chantiers et d’avoir de l’accompli dans ses grands axes.

Sa première sortie n’en aurait été que plus glorieuse et son apparition aurait eu l’ancrage souhaité en termes de « notoriété » et d’autorité.

De ses 60 minutes de paroles ne demeurent, ce matin, qu’un brouhaha de critiques quant à la prestation journalistique de ses intervieweurs et une vague d’applaudissement à sa « prouesse » faite de la part de ses admirateurs affichés, ceux qui sont là derrière chaque homme politique comme pour lui fausser sa perception des choses et de lui-même.

Le citoyen en aura-t-il retenu grand chose? a-t-il été touché? A-t-il senti l’impact d’un changement tant actuel et sur le plan politique qu’à venir et sur le plan de son quotidien? Rien n’est sûr…
Quant à l’opposition et à la crainte de ses réactions, c’est un facteur devenu absent dans la configuration actuelle.

Les principales figures dissidentes sont, en effet, impliquées politiquement et d’un point de vue responsabilité. Leur accès à des postes d’Etat, les a fait passer de l’autre côté de la scène et a fait des figurants sans teneur, des vedettes des plateaux d’hier.

En attendant, Youssef Chahed avance comme décidé. Il n’a peut-être pas besoin d’assurer dans l’immédiat. Peut-être travaille-t-il sur le long terme.
Son objectif, ce n’est peut-être pas un projet d’Etat mais l’idée d’un homme d’Etat programmé pour un projet politique.
Au lendemain de sa première grande interview d’après accès à la primature, la politique de Chahed semble encore centrée sur sa personne. Cela se voit un peu trop…

Pour consulter la source, cliquer ici.

Youssef Chahed fait une rentrée politique très scolaire

La communication par l’image est dépassée. Pourquoi y aller par quatre chemins. Nous sommes dans un contexte qui impose le pragmatisme et le pragmatisme veut que nous allions droit au but.

Il est vrai que les manuels de communication insistent sur l’effet de l’image, sur l’art de la travailler et du bénéfice susceptible d’en être dégagé. Il est vrai que, quand le topo est vierge, il est facile d’ancrer une identité nouvelle, presque exclusivement visuelle, une identité politique faite de superposition de « persona » dégagées dans l’artifice des images et des mises en scène.

Toutefois, pour pareille démarche, ne faut-il pas une cible réceptive? Cette cible, nous autres Tunisiens, avons cessé de l’être.

Alors, quand le Chef du gouvernement retrousse les manches, quand il s’exhibe debout dans une spontanéité artificielle dans son bureau en entrevue avec un de ses ministres, cela fait parler au lieu d’épater.

Quand Youssef Chahed est pris en photo en train d’attendre que son sandwich soit prêt par une photographe que le hasard a placée là, au bon moment. Cela fait parler au lieu d’épater.

C’est cela le but, dira-t-on: faire parler. Mais le Tunisien n’en est plus là. La Tunisie non plus.

Nous en avons vu déjà, ces hasards plaçant un photographe sur la rue où un Mehdi Jomâa a décidé de faire une marche à Paris au lieu de prendre une voiture; en plaçant un autre (mais de la même chaîne télévisée) au quartier populaire de Belleville, là où le même Chef de gouvernement de l’époque avait décidé de manger un fricassé.

La communication par l’image a été celle d’un Ben Ali que l’on voyait quasi exclusivement sans son, dans des reportages ne mettant l’accent que sur son image et ancrant un personnage qu’il s’est avéré ne pas être dès que la voix suppléait les fonds sonores au rythme conquérant.

Nombreuses sont les personnes qui ont critiqué le travail de l’équipe de communication de Youssef Chahed. Ces équipes n’ont, en revanche, fait que leur travail. Leur partie du travail. Car la communication ne peut tout faire et l’erreur est de ne compter que dessus. La communication est l’accessoire qui vient compléter un tableau. Ceux qui en ont fait un artifice de camouflage pour maquiller les lacunes y ont perdu et n’en ont rien gagné.

L’équipe de communication de Youssef Chahed a permis de faire parler de lui seulement à travers deux clichés (l’un assumé, l’autre publié ailleurs que sur leur réseau). Elle a réussi à générer de la visibilité et des réactions.

A Youssef Chahed et à ses conseillers politiques d’y superposer une autre image, autre que celle de l’image justement. A eux de mettre de l’action au portrait figé que seul un discours savamment prononcé, le jour du vote de confiance à l’ARP, anime.

En voyant de l’action, des décisions, des changements autour de lui, dans son quotidien, le Tunisien sera peut-être plus réceptif à ce que peut vouloir dire l’image de la tête de la primature marchant aux côtés de sa maîtresse retrouvée pour les besoins d’un cliché. En voyant qu’il y a de l’action, il appréciera peut-être la simplicité sur photo d’un Chef de gouvernement déjeunant un sandwich chez Dawla, son gargotier préféré. En le voyant changer les choses, il comprendra que l’heure est aux manches retroussées.

Nos cols blancs de la politiques devront comprendre que l’heure n’est plus au calcul de pourcentages, ni à la mesure de leur capital sympathie. Nous sommes en temps de crise, ces temps pendant lesquels on est prêt à être détesté quand on est Chef parce que des décisions douloureuses doivent être prises.

La rentrée politique a des allures très scolaires. L’on attendait pourtant plus qu’un bizutage sur les réseaux sociaux pour le jeune Chef de gouvernement choisi pour ce contexte difficile.

Le but de Béji Caïd Essebsi en proposant un gouvernement d’Union nationale ne pouvait pas être de nous faire aimer Youssef Chahed. La raison qui a poussé Essid, son prédécesseur, vers la sortie ne pouvait pas être de nous faire savoir que celui-ci pouvait encore parler à ses concitoyens.

Son choix comme Chef de l’exécutif ne pouvait pas avoir comme visée de nous faire savoir qu’il pouvait encore manger un sandwich. Sa première réalisation ne peut pas être sa capacité de retrousser ses manches.

Le peuple veut de l’action. Peut-être qu’à ce moment-là il saura apprécier le « personnage ». Mais à chercher la popularité, on s’égare de l’objectif.

Pour consulter la source, cliquer ici.

Gouvernement Chahed: A-t-on vraiment choisi la sortie de crise?

Quoique réalisé dans un contexte temporel loin d’être propice aux polémiques (les mois d’été où l’attention générale est ailleurs), le changement au sein du gouvernement ne passe pas sans critiques.

Le paysage politique nouveau qui attend la Tunisie, à la rentrée, est généré par une crise économique et des indicateurs au rouge, il n’en est, toutefois, pas moins responsable, actuellement, d’une crise politique parmi les partis au pouvoir. Il n’est pas non plus exempté d’une crise interne voire inter-partis, au vu de sa composition partisane à l’assemblage improbable.

Acte 1: Crise économique oblige!

Lorsque le 2 juin, Béji Caïd Essebsi avait émis l’idée de remplacer le gouvernement Essid par un gouvernement d’Union nationale, c’est l’argument économique qui avait été essentiellement mis en avant.

Le président de la République avait alors insisté, lors de rencontres officieuses qu’il a eues avec des journalistes tunisiens qu’il avait reproché à Habib Essid de s’être senti visé, d’avoir évoqué dans les médias l’idée d’une démission, alors que la proposition présidentielle ne concernait que la composition gouvernementale et non celui qui en est à la tête.

Depuis, Essid n’est plus que chef de gouvernement des affaires courantes. Youssef Chahed, un proche (politiquement) de BCE a été choisi pour former un nouveau gouvernement et, avant même le passage par la case ARP pour valider ou non son choix de composition, les tensions se font sentir.

A croire que nous nous dirigeons vers une autre crise; une crise autre, non pas économique, mais, cette fois, politique.

Acte 2: Crise politique au sein du pouvoir

Le gouvernement tel qu’annoncé par Youssef Chahed, samedi 20 août, est loin de faire l’unanimité et les raisons sont multiples. En relation avec le quota de chaque partie, avec les profils de certains ministres et secrétaires d’Etat, avec l’absence de concertations préalables à l’annonce, avec l’éviction de certains anciens ministres… Les insatisfaits sont nombreux et ils se font, depuis samedi, entendre. Youssef Chahed devra-t-il revoir sa copie? Rien n’est exclu.

Toutefois, engendré par une réaction à la crise économique que connait le pays, le changement qui s’amorce a créé une crise nouvelle. Elle concerne les quatre partis au pouvoir. Afek Tounes et l’UPL ayant annoncé ouvertement leur mécontentement quant au process mis en place dans le cadre du choix des ministres et Ennahdha ayant indiqué avoir des réserves quant à certains profils, mais avec le choix d’une démarche plus discrète pour le faire savoir.

Exit la stabilité parmi les partis au pouvoir. Le conflit est aujourd’hui public et le choix d’écarter indirectement deux partis ayant gagné leur emplacement politique par les urnes est certainement stratégique. Du nouveau dans l’air, frictions et effritement de la répartition des forces à l’ordre des jours à venir. Le pouvoir n’a plus quatre têtes. Il en aura deux et une pluralité de petits mains.

Acte 3: Et si la crise atteignait le prochain gouvernement?

Al Massar, le bloc démocrate, Al Joumhouri, l’UGTT et quelques indépendants ont pu être choisis pour quelques portefeuilles. Ces parties devront cohabiter au sein d’un même gouvernement avec d’autres avec qui les animosités sur fonds politiques et idéologiques sont connues de tous.

La difficulté de construire un gouvernement commun, d’assurer une unité dans le cadre d’un gouvernement dit « d’UNION nationale » est à envisager. L’efficacité pour laquelle tout ce changement aura été amorcé est, de ce fait, à craindre. A craindre aussi une crise au sein du pouvoir tel que conçu dans sa probable prochaine version.

Nous n’en serons que plus loin des visées du changement enclenché par Béji Caïd Essebsi. Des parties foncièrement différentes peuvent-elles faire corps et travailler pour un but commun?

Pourvu que cela se passe sans grands conflits internes.

Epilogue sibyllin

Tout ce qui aura changé au final après cet été politiquement tumultueux, ce sont les poids désormais rapetissés de certains partis ayant fait le poids aux dernières élections et de certains porte-voix de l’opposition politique tunisienne.

Les voix dissidentes auparavant aux partis au pouvoir en feront dorénavant partie. Les Mehdi Ben Gharbia, Samir Taïeb, Iyed Dahmani ou encore la centrale syndicale sont dans la composition présentée par Youssef Chahed. Une consécration personnelle pour ces figures politiques certes, mais une certaine perte du côté de l’opposition; encore une!

Ces hommes politiques pouvant jouer un rôle de contre-poids dans l’étape politique à venir manqueront à l’appel, un peu comme manquent les voix d’autres figures ayant rejoint la sphère du pouvoir après une vie de militantisme.

Que ces reconversions et changements puissent être utiles pour le pays, c’est tout ce que l’on peut espérer.

Les raisons économiques invoquées au début de ces changements sont au vu de la distribution des portefeuilles amenées à être encore d’actualité dans la période qui vient. L’aspect partisan l’ayant emporté sur les profils choisis pour leur compétence. Au vu du choix fait, l’on pourrait croire que ce gouvernement vise à se préserver des potentielles critiques et non à en attaquer les possibles raisons. En attendant, nous sommes donc encore loin des raisons ayant motivé ce changement de pré-rentrée.

« En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal« , avait écrit Nicolas Machiavel. En cela, nous sommes bien « en politique ».

Pour consulter la source, cliquer ici.

Youssef Chahed et le rajeunissement de l’État: Les quadras n’ont pas de baguette magique

Son nom a commencé à circuler deux jours avant qu’il ne soit cité officiellement dans une cérémonie consacrée à son investiture. Youssef Chahed a été chargé par le président de la République de former un nouveau gouvernement en remplacement de celui de Habib Essid acculé au départ.

Point de surprise pour ceux qui croyaient en la possibilité de voir un désaccord autour du jeune agronome de 41 ans, point de manœuvre bloquante de la part de l’UGTT, point de stratège de la part de Béji Caïd Essebsi. Sa stratégie aura été de ne pas en avoir une.

Et c’est sans difficulté particulière que Youssef Chahed aura fait son ascension politique. De militant politique à médiateur (dans le cadre des désaccords au sein de Nidaa où il a été chargé de résorber le conflit), de ministre des Affaires locales à chef du gouvernement.

On l’aura très peu vu à l’œuvre, Youssef Chahed! Deux missions « publiques », quelques sorties médiatiques et très peu de bons résultats visibles. Nidaa ayant explosé malgré ses tentatives de réconciliation; les Affaires locales, un portefeuille dont la priorité, en l’occurrence, la décentralisation a été, selon certains, utilisée pour servir la période pré électorale.

Pourtant, l’on a envie de lui faire confiance, ce plus jeune chef de gouvernement de Tunisie. Sa virginité politique fait de lui un bon chef dont les projets ne seront pas parasités par une idéologie et dont les actions ne seront pas dictées par les ambitions d’un parti (car le sien est à l’état de décomposition).

Du moins, on l’espère! On l’espère reconnaissant au président de la République de l’avoir nommé à tel poste, juste l’espace d’une passation. Une fois à l’oeuvre, on l’espère chef lui-même, et nom l’ombre d’un autre chef.

Le maintien en poste ou le limogeage de personnes nommées par son prédécesseur et contestées par le président de la République sera, pour certains observateurs, un éventuel indice de son indépendance quant aux coulisses de Carthage ou de sa dépendance, en matière de décisions, de ce qui s’y dit.

Mais malgré le scepticisme quant à son profil, sa première intervention publique du mercredi 3 août a été bien accueillie dans l’ensemble. Lacunaire et générale, elle a satisfait des citoyens-observateurs lassés par la langue de bois, les discours interminables et les éloges de leur intelligence rimant comme une insulte à celle-ci, tant rendus insignifiants par leur redondance.

Plan de communication en marche: Youssef Chahed a désactivé son compte Facebook où certains journalistes ont été lui chercher des failles passées. Il a créé un compte Twitter via lequel il a commencé à communiquer. Le digital en marche, et le reste de l’action à suivre, dans des délais constitutionnellement réglementés.

Le challenge est important. Il est historique. Youssef Chahed fait désormais partie d’une lignée, celle de 16 hommes ayant occupé ce poste avant lui, Nouira, Mzali, Jebali, Jomâa…. Une série de 16 noms dont l’observation montre que la Tunisie a changé et que le poste jadis occupé par des profils politiciens est désormais accessible à des profils autres. Accessible aux technocrates, aux chefs d’entreprise, à la jeunesse; le rêve n’est plus impossible. Il suffit que le politique le veuille. Et il l’a voulu.

Les quelques remous quant à son âge, sa parenté (niée) par alliance au réseau familial du président de la République, son « antécédent » professionnel (à prouver) dans les sphères des Etats-Unis, ne l’auront pas fait dévier de sa trajectoire. Droit vers le Palais du Bey, Youssef Chahed composera dans les prochains jours son équipe, celle avec laquelle il devra composer pour la prochaine période.

Défini déjà son plan de route, en 5 points essentiels, et ratifié par plusieurs parties signataires de l’Accord de Carthage. Une difficulté de moins pour sa mission. Béji Caïd Essebsi, ayant initié pareil plan d’action, n’aura laissé à Youssef Chahed que la difficulté de l’action. Celle des tergiversations et des blocages ayant été un obstacle d’enlevé par anticipation.

L’enjeu est important. Il faudra d’abord, gagner en popularité, sans être populiste. Etre influent sans être influencé lui-même. Dire la vérité sans brusquer. Et exécuter sans trop attendre. Il faudra au nouveau chef du gouvernement comprendre que le prestige de l’Etat ne réside pas en son âge ni en son nom mais en la capacité de serrer les maillons d’une chaîne desserrés par un ensemble de hiérarchies défaillantes. Il lui faudra ré-instituer l’hiérarchie et responsabiliser, à tous les niveaux, ses tenants.

Lourdes tâches pour un chef en période de transition chronique. Lourdes tâches mais un atout majeur: un peuple qui a envie de s’en sortir, malgré les difficultés. Lourdes tâches et, pour le taux d’inflation qui monte et le taux de croissance en pente basse, point de baguette magique hormis la force du travail qu’il faudra insuffler, du nord au sud, du maillon le plus faible de la boucle à celui le plus fort. Car peu importent les hommes et leur âge, le salut ne peut venir que de nous-mêmes.

 

Pour consulter la source, cliquer ici.