Romans tunisiens: Vous avez aimé Ettaliani? Vous aimerez Barguellil de Mahfoudh

Lorsque l’on finit de lire Le chant des ruelles obscures on se pose une question plutôt naïve: Quelle est cette magie qui vous fait rentrer tout un monde dans cet ouvrage de 167 pages? Car la magie est là et elle opère dès l’augure!

L’histoire de Barguellil, héros dont le sobriquet juxtaposé au titre est un oxymore lumineux est relatée dans les détails. Le récit qui en est fait imite le cheminement de sa vie, sinusoïdale, oscillant entre succès et re chute.

Ahmed Mahfoudh, en auteur esthète, a fait côtoyer deux mondes à travers son personnage clé. Le premier est virtuel, romanesque, fruit de son imagination nourrie elle-même de souvenirs d’un Tunis qu’il ressuscite. Le deuxième est réel, il est l’intertexte tangible, témoin d’une époque.
En figure connue du mezoued, le héros de Mahfoudh parcourt un monde narratif ponctué de détails historiques et culturels réellement tunisiens: le récit qui débute dans les années 70 et se poursuit jusque l’avant-révolution, a pour espace spatio-temporel l’histoire de la Tunisie, de ses faubourgs, de son urbanisme en mouvement, jusqu’à sa côte djerbienne.

Entre obscurité et lumière, odeur de gomme arabique, jeux d’enfants, et heurts d’adultes, Mahfoudh fait revivre tout un monde, en fait revivre l’essence, à force d’images et de descriptions minutieuses. Les déboires de l’artiste, de son enfance perdue à l’adulte sans objectif ou presque qu’il devient sont une pérégrination dans la ville à laquelle il nous invite. Un voyage dont il est le prisme, voyage ponctué de faits réels, de noms réels, imprégné de réalisme rendant réalistes des personnages que l’auteur crée pourtant de toutes pièces.

Ici se côtoient Fadhel Jaziri, Lotfi Bouchnaq, Habbouba, le clan Ben Ali, Smaïl Hattab dans une maîtrise savamment orchestrée. Ici, Tunis, prend forme, forme humaine et féminine, envoûtante, décadente, magicienne et ensorceleuse.

Le sort du héros n’y change rien et le tragique marquant sa vie sisyphéenne n’empêche pas la tonalité colorée se dégageant du récit qui en est fait.

Barguellil, fils de la médina, échappe aux codes et aux stéréotypes. Il accompagne le lecteur dans un parcours atypique au fil de la Tunisie et de son histoire, au son du mezoued, au goût de Mornag et au leitmotiv musical et poétique. Une poésie d’un autre temps, pour un roman au ton novateur ayant obtenu récemment le Prix du jury Comar 2017.

Un ouvrage bien tunisien qui en rappelle un autre: Ettaliani. L’on a l’impression que le héros de Mahfoudh et celui de Mabkhout pourraient se croiser au détour d’une ruelle, au croisement d’une époque ou d’un événement bien de chez nous. Car abstraction faite des choix de langues d’écriture (arabe et français), règne dans ces deux romans tunisiens à succès une ambiance similaire, probablement est-ce le fruit d’une même dextérité, propre à deux dramaturges orfèvres des descriptions aussi réalistes que… fantastiques.

Enseignant universitaire, spécialiste de la littérature maghrébine, l’auteur de Chant des ruelles obscures a créé une oeuvre rivalisant en qualité avec celles qu’il enseigne depuis plusieurs années à l’Université de Tunis. Celle-ci mérite de figurer dans le corpus des livres au programme des départements de Lettres.

Déçus par BCE? L’ère des sauveurs est finie!

Il faut dire que l’on en attendait beaucoup, beaucoup plus que ce qui n’a été dit. BCE face au peuple tunisien via écran au Palais des Congrès, cela était susceptible de faire revenir le citoyen tunisien vers l’ère Bourguiba, celle des grands discours et des prises de parole attendues.

Et on l’a attendu une semaine entière ce discours, après une annonce bourguibienne aussi: « le Chef de l’Etat s’adressera à la Nation mercredi 10 mai », avaient relayé certains médias et autres proches de Carthage, il y a de cela plusieurs jours.

Un teasing qui a mené bien loin un peuple tenu en haleine par une morosité ambiante et une tension digne de celui qui se sent au bord du précipice. Entre les pistes d’un référendum en lien avec la polémique réconciliation et celle d’un changement potentiel de régime politique, de nombreuses personnes ont oscillé, avant d’être face à leurs écrans aujourd’hui.

Plusieurs points saillants marquent ce discours qui s’est voulu historique: l’attachement affiché aux acquis de la Tunisie y compris ceux obtenus par les voies démocratiques, l’attachement confirmé au projet ayant trait à la réconciliation et l’implication de l’armée dans le cadre de ce qui pourrait mettre en péril les richesses du pays (phosphate, pétrole…).

Pas de mouvement de table rase donc, malgré les vraies fausses polémiques successives en relation avec le rendement de certains ministres. Pas de retour quant à l’obstination relative à la loi de la réconciliation, celle -ci étant présentée comme le moyen de faire sortir le pays du fameux « goulot » bloquant. Pas de laxisme face aux manifestations, certes tolérées, mais qui, dans certains cas, prennent des formes de prise d’otage à aspect social et économique.

Face à cela, plus de ministres dépêchés sur place, plus de chef du gouvernement annonçant des batteries de décisions, mais…l’armée. Un coup de pouce pour le gouvernement en place, en somme, pour en faire le gant de velours qu’on dotera d’un bras de fer « sécuritaire ».

La « restructuration » du ministère de l’Intérieur annoncée aujourd’hui ( et qui fait probablement suite au Conseil de sécurité qui a eu lieu il y a quelques jours) visera, dans ce cadre, à ne pas épuiser les troupes à qui on attribue un autre champ de bataille, encore un!

A côté de tout cela, un clin d’oeil adressé au passage aux « comploteurs », ceux-là la présidence ne les a même pas conviés (doit-on entendre outre le parti de Marzouk, de Hamma, de Abbou… le clan nouvellement formé de Mehdi Jomâa?). Un autre clin d’oeil à Rached Ghannouchi en rappel des accords moraux conclus entre les deux hommes et visant à préserver le pays et non les partis respectifs. Un dernier clin d’oeil à l’administration, pointée du doigt pour son rythme au ralenti freinant, dans sa cadence basse, les investissements étrangers.

Entre ces messages jacents et ceux sous-jacents, les observateurs sont restés sur leur faim. Non pas parce que les propos présidentiels avaient des airs de discours de campagne électorale ou des airs de déjà vu. Non pas que l’apparition était de trop puisque, rappelant le contexte, nombreux étaient ceux qui pointaient la non-implication du président de la République. Mais sur leur faim, parce que l’annonce a été un peu trop pompeuse, un peu trop en avance, un peu trop propice aux scenarii les plus extrêmes.

A-t-on noyé volontairement le message? A-t-on revu le discours présidentiel après l’annonce de la démission de Sarsar de la présidence de l’ISIE? Des questions qui se répètent après un discours qui a rendu perplexes ceux qui attendaient d’être éclairés.

Statu quo donc, un brin de fermeté en plus et par le bras le plus symbolique du pays. Pourvu que cela ne mette pas à mal un des organes les plus vitaux et les plus épargnés jusque-là: l’armée nationale.

Les confrontations entre forces de l’ordre et protestants risquent, en l’absence d’une action autre, d’étouffer un mal qui continuera de ronger, de l’intérieur, l’intérieur même de la Tunisie. Et, sans des forces composant les-unes avec les autres, loin des enjeux électoraux et autres projets occultes, ce pays ne connaîtra pas de répit.

Peut-être n’avons-nous que peu de choses à attendre d’un discours présidentiel au final: Rappelons-nous que le premier salut vient de nous -mêmes et qu’insulter un président, saboter des ministres (qui se sabotent déjà suffisamment eux-mêmes) ne fera que plus nous enliser. A force de nous laisser aller vers le fond, le plus doué des politiciens ne saura nous sauver. L’ère des sauveurs est finie!

À la rencontre de Amira Hammami: L’art pour pousser les murs

Lorsque Amira Hammami parle de son parcours, les mots deviennent imagés et le parcours celui d’un rêve, rêve enfin réalisé.
Amira se décrit comme une artiste humaniste et propose un projet de vision pédagogique qu’elle qualifie de « particulière »: « un atelier de lecture, écriture et d’arts plastiques qui connecte l’enfant avec la nature et le sensible ». Quoique n’ayant pas étudié l’art-thérapie, Amira en pratique l’essentiel au quotidien.

Doctorante des Beaux-arts, cette jeune tunisienne a mis fin à une carrière dans l’enseignement supérieur pour faire vivre sa passion: transmettre l’art autrement.

L’art au profit des personnes fragiles:

Des maisons de retraite….

Cette diplômée de Science et techniques des arts plastiques de l’Institut supérieur des Beaux Arts de Tunis a été attirée, au gré de sa thèse en cours, vers un monde peu exploré: les maisons de retraite. Son sujet porte, en effet, sur l’image de la fragilité humaine.
Parmi les étapes marquantes de son exercice artistique, quelques années passées aux ôtés des personnes âgées dans des maisons de retraite. « Je les faisais sortir de leur cadre virtuellement par l’art et les voyais, au fur et à mesure, évoluer ,grâce à cette ouverture à un monde différent de leur quotidien », explique Amira.

« Pendant cette phase de recherche, mon approche photographique avec les pensionnaires a été appuyée par l’approche plastique, ce qui m’a fait glisser vers une recherche sur l’art- thérapie », explique Amira au HuffPost Tunisie.

Une phase qui a duré 10 ans et qui a permis à l’artiste d’intégrer deux éléments qu’elle juge importants: la nature et la création.
« Ces pensionnaires que je commençais à considérer comme une famille vivent dans l’attente d’une fin. Je l’ai écrit dans ma thèse « Ici, le temps se dévalise pour la dernière fois », raconte l’artiste.

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Ils ont été « intégrés au processus de création », leurs capacités inhibées ont été libérées et ceux qui écrivaient d’abord timidement un poème, l’ont lu puis ont commencé à envisager une musique l’accompagnant », poursuit Amira.

Amira a travaillé sur l’environnement propre aux pensionnaires en intégrant le végétal dans leur quotidien, et en faisant ressurgir leurs âmes d’enfants, dans toutes formes de création.

Les résultats cliniques étaient impressionnants et gériatres et auxiliaires de vie l’ont largement remarqué, selon elle.

… aux enfants malades

Appelée à participer ensuite à une expérience en France aux côtés de chercheurs en soins palliatifs, l’artiste tunisienne a pu faire éclore son approche, au contact d’art-thérapeutes étrangers.

« Ce que j’ai vécu avec la vieillesse m’a amenée vers l’essence de la vie. Qu’est-ce qu’on en attend, nous, êtres fragiles (la vieillesses et la maladie sont des formes de cette fragilité)? J’ai commencé à partir de là, à adopter ma démarche aux enfants aux besoins spécifiques », relate Amira.

Autre étape autre orientation mais toujours par l’art, Amira adapte son approche à un public différent, plus jeune et avec une particularité: la maladie. C’est dans leur chambre d’hôpital que l’artiste retrouve les enfants atteints de cancer. Elle les emmène vers une démarche créatrice visant à dépasser la réalité vers un monde onirique meilleur, moins dur et moins fatal.

Grâce à l’imagination créatrice, Amira prouve aux enfants malades leur capacité d’action et leur fait explorer un monde dont ils sont les acteurs et les créateurs. « Les murs rendent malades, je faisais de mon mieux lors de mes passages pour montrer aux enfants que l’imaginaire est capable de dépasser le périmètre où ils se trouvent et je vivais à leurs côtés une évasion ludique et artistique ».

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Arrivée dans une chambre d’hôpital, elle transformait le cadre froid et sans vie en conte imaginaire, à travers la lecture, aux chevets des enfants. « La puissance de l’imagination a un rôle méditatif, elle aspire l’esprit de son cadre et le transporte ailleurs ». Et c’est vers la terre que Amira transporte aussi : « arroser, semer, entretenir, sourire au bourgeon qui voit le jour est , en soi, thérapeutique et c’est dans ce cadre que j’implique la création artistique », note Amira.

L’art pour dépasser les murs:

Aujourd’hui, Amira exerce sa passion dans un contexte différent. C’est dans la nature qu’elle retrouve ses apprentis artistes pour une approche encore plus poussée de sa démarche d’apprentissage de l’art. « Je n’ai pas voulu créer un club mais un process différent de ce qui existe. « , explique l’artiste.

Et de poursuivre « J’ai pensé à l’urgence de mettre en place cette approche dans une démarche pédagogique qui pourrait être partagée dans les écoles et les maternelles car nos enfants, avec l’ère du virtuel, s’éloignent de l’essentiel ».

Dans un processus d’apprentissage qui l’a interpellée depuis ses années de Beaux Arts, Amira explore ce qui a trait à la santé mentale des enfants et à leur bonheur, d’une manière plus spécifique. Elle fait baigner les enfants dans un endroit de vie naturel à entretenir et en fait un espace de création que chacun d’entre eux appréhende à sa façon.

« C’est dans ce sens que j’ai appelé ma démarche « Coin Tipi« , une démarche qui appelle au voyage, à la découverte et surtout à la légèreté créatrice. Mon espace est un concept que je prends sous mon tipi », détaille l’artiste.

Un process artistique particulier:

Rendez-vous est donc donné dans les jardins de Zmorda, un espace culturel de la Soukra. S’enchaînent dans la verdure, des étapes différentes pendant lesquelles l’enfant évolue vers son imaginaire créatif. Une première prise de contact a lieu autour d’animaux du poulailler. Les petits citadins les touchent, leur donnent à manger, les caressent.

Amira les invite même à bien les regarder, à les toucher pour privilégier le contact direct avec les animaux, passage pendant lequel l’enfant explore, selon elle, sa sensibilité et « se connecte » à la nature. Deuxième étape du parcours proposé: la méditation autour d’un tipi installé dans le jardin. Une lecture puis une connexion au monde imaginaire, via un moment de repos et de méditation.

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Place donc à l’imaginaire qui se concrétise ensuite autour d’oeuvres créées par les enfants, un moment pendant lequel ceux-ci donnent vie au conte lu lors de l’étape précédente et dont l’univers a été revisité par eux, chacun à sa manière. « Mes enfants interprètent artistiquement un monde qu’ils ont eux-mêmes créé. Ils explorent leurs capacités artistiques et voient que, dans ce monde, leur regard a de la valeur », déclare l’artiste.

Le livre contre des graines

« J’ai voulu agir avec des enfants, car c’est là que les changements sont plus assimilables », justifie Amira Hammami. Dans le processus artistique, les enfants rencontrent des personnages autres, ceux d’autres artistes, comme les personnages de Lea – Vera. « Les enfants interagiront avec le fruit de l’imagination de cette artiste tunisienne décédée, comme un hommage à elle et à son oeuvre », explique Amira Hammami, en parlant d’un atelier qu’elle proposera samedi 6 mai.

Avec les enfants qui suivent sa démarche artistique, celle-ci a créé un conte collectif qui sortira fin mai.

« Pour avoir ce livre, il faudra payer un prix peu ordinaire: des graines à la place de l’argent », note-t-elle. Retour vers la nature certes, mais une idée recherchée surtout: que ce qui compte, c’est ce qui germe et pousse en nous et autour de nous. L’art est à portée de main et d’imagination.

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L’électeur français et l’embarras du non-choix

Dans quelques jours, les Français voteront Le Pen ou Macron. Ils auront à glisser dans l’urne un bulletin, à faire en sorte que celui-ci ne soit pas blanc et à faire un choix. Mais y a t-il désormais choix pour les électeurs? Les choix politiques se font de plus en plus par dépit et très souvent quand élections il y a, nous sommes devant l’embarras du non-choix.

Malgré un passage, sans grande difficulté, au second tour, Macron n’arrive pas tout à fait à convaincre. Son avant second tour a été décevant du point de vue de la communication. En marche vers le jour J, le candidat de lui-même qui ne fait pas l’unanimité a le soutien des médias et d’une grande frange d’une population se déclarant hostile aux idées d’extrême droite.

Macron en devient l’anti-candidat au lieu d’être le candidat, son projet politique ne plait pas forcément mais s’entend en comparaison avec l’alternative qui s’offre face à lui. Sans parti, sans grand ancrage idéologique, il devient le candidat de ceux qui ne voudraient pas voir la France sombrer dans le camp FN.

Et il se banalise ce camp des extrémistes nationalistes. La haine affichée des médias et le dénigrement subi depuis des années, n’y ont rien pu. La présence au second tour de la deuxième génération des Le Pen est une victoire en soi pour l’extrême droite française. Changement de discours et changement de contexte, des conjonctures qui ont donné à la candidate FN les raisons de son argumentaire. Crise, terrorisme, intégrisme, les malheurs des-uns ont fait les arguments des autres.

Les idées honteuses par le passé réduisant la France aux Français ont en été banalisées. Le vote FN le devient aussi.

Face à la décrispation de ce qui pouvait être perçu comme vote non assumé, le danger devient tangible pour les indécis et pour ceux votant par dépit. Tel a été le cas d’une scène politique américaine où a triomphé, après tumulte et moult polémiques, un Donad Trump aux attitudes et aux idées contestées.

Il est clair qu’en cette période de crise internationale, élire le changement devient la première priorité de ceux que le jeu politique n’a pas encore blasés. Ceux croyant encore en un possible enjeu pouvant changer leur quotidien aspirent à découvrir d’autres voies, en attente de solutions autres que celles de droite et de gauche, celles consommées déjà. Quitte à aller vers les voies les moins sures, l’électeur est prêt à tout pour générer du changement.

La dirigeante FN à la mue juste apparente pourra-telle convaincre suffisamment en dehors du camp de ceux déjà conquis? Macron se distanciant de la gauche comme de la droite est la voie nouvelle qui s’offre aux électeurs. Son âge, son discours, sa virginité partisane, sa situation familiale, tout son projet est en rupture avec le classicisme politique. S’offre aux sceptiques comme une fatalité électorale: l’embarras du non-choix. Ceux-là sont dans ce jeu à plaindre (mais encore à conquérir). Leur vote sera celui d’une conscience patriotique cherchant à éviter que l’inconscience des-uns n’emporte la France ailleurs que vers ses valeurs originelles.

« Choix et conscience sont une seule et même chose » écrivait Jean-Paul Sartre, une réflexion qui se vérifiera au suffrage universel.

 

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Dans les coulisses des villages SOS: Les détails d’une structure peu connue

Le concept des centres SOS accueillant des enfants en difficulté ou abandonnés est né en Autriche en 1949. C’est le médecin Hermann Gmeiner qui a créé le premier village à la 2ème guerre mondiale pour venir en aide aux enfants devenus orphelins. Son idée consistait en un accueil dans des maisons reproduisant le schéma familial où les enfants étaient dans un foyer les réunissant comme des frères et soeurs autour d’une mère SOS.

SOS Tunisie, la structure:

SOS existe en Tunisie depuis 1981, date du lancement du village de Gammarth. Depuis, trois autres villages ont vu le jour avec l’idée d’une implantation régionale couvrant les différentes régions de la Tunisie. A Akkouda, au Mahres et à Siliana, des équipes accueillent des enfants en difficulté sous l’égide d’une structure composée d’un comité directeur, d’une présidente nationale élue, d’une directrice nationale et de directeurs de villages.

Responsables des collectes de fonds, de la gestion du parc technologique, psychologues, éducateurs, chargés du renforcement familial, chargés de l’insertion des jeunes, secrétaires de village, directeurs et mamans: Une équipe composée d’une centaine de personnes travaille au quotidien au sein des 4 villages tunisiens pour assurer le quotidien d’enfants mis à mal par un système parental qui a dysfonctionné pour des raisons diverses.

Au sein des villages SOS, la protection est une priorité, expliquent les responsables.

« Toute personne qui entre en contact avec les enfants doit être un exemple en termes de comportement et de discipline », explique la responsable.

Manuels, guides, codes de conduite, standards de qualité sont mis en place et sont le gage de notre vigilance relative à la culture de « bientraitance », expliquent les responsables au HuffPost Tunisie.

Accueil enfants:

Ils sont 65 enfants à Gammarth, 105 à Akkouda, 40 à Siliana et 74 à Mahres à vivre dans ces maisons SOS. Un des standards de SOS c’est que « ne sont admis que des enfants sans soutien ou en situation de menace ou de négligence », explique au HuffPost Tunisie Olfa Rakrouki, responsable des programmes et conseillère nationale « Accueil familial ». Cette psychologue clinicienne de formation qui a commencé sa carrière comme psychologue du village de Gammarth explique que 70 % de la population SOS sont nés hors mariage.

Les enfants arrivent ici avec des critères et les dossiers sont envoyés par l’INPE (généralement parce que l’idée de l’adoption est exclue), par les délégués de protection de l’enfance, par les 13 associations privées pour les bébés sans soutien dites pouponnières ( et qui transfèrent les enfants non adoptés au delà de 2 ans vers SOS), par les services sociaux des régions, suite à une décision du juge de la famille.

« La particularité de nos villages c’est que ce sont les seuls organismes qui accueillent les enfants de la naissance à l’âge avancé », explique Olfa Rakrouki qui précise toutefois que seuls les enfants en bonne santé sont admis. Une exclusion qui se justifie selon elle par la « difficulté que peut avoir la mère de gérer les autres enfants qu’elle a en charge quand l’un d’eux présente une maladie nécessitant plus de présence ou plus d’attention ».

Quant à l’admission, elle est précédée par une préparation permettant de rapprocher l’enfant de la structure (préparation de l’enfant mais aussi de la famille du village, la mère et la fratrie) et de visites sociale et médicale permettant de juger si l’enfant est mieux au sein de SOS ou dans une autre structure. « C’est toujours mieux de vérifier pour laisser la place pour les plus démunis, explique Olfa.
Est ensuite mise en place une organisation quotidienne permettant de surveiller le développement de l’enfant et du jeune. Des fiches à remplir par la mère du village pour chaque enfant, des réunions une fois par an avec l’équipe permettent de cerner les problèmes de chaque enfant et de tracer des objectifs, explique Amira Zouaoui, responsable communication.

Le système de parrainage permet de prendre en charge un enfant en particulier. Toutefois, SOS évite le contact direct entre l’enfant et son parrain ou sa marraine. « Nous autorisons quatre visites par an. Il fut un temps où les parrains étaient autorisés à faire sortir leurs filleuls en promenade. Nous avons arrêté cela car nous avons eu des cas de parrains qui disparaissaient du jour au lendemain suscitant la désolation et l’incompréhension d’enfants vivant cela comme un deuxième rejet », explique l’ancienne psychologue du village.

La famille SOS au quotidien

Chaque mère a en charge 7 enfants environ. Chacune reçoit un budget par semaine qui s’élève à 2 dinars par enfant par jour. Celle-ci tient un carnet d’achats vérifié périodiquement par l’association qui, elle, gère un budget global débloqué par tranches. A cela, viennent s’ajouter des budgets de sorties familiales organisées par la mère par le biais de l’argent de poche des enfants et parfois des vacances d’été (2 ou 3 familles peuvent louer une maison pour la saison, départs en colonies de vacances…).

Par ailleurs, les structure SOS permettant de maintenir le lien avec les familles biologiques, certains enfants partent pendant les vacances scolaires retrouver les leurs. « Nous avons remarqué que les enfants qui passent de longues périodes dans leurs familles revenaient avec une difficulté de réinsertion et d’apprentissage ensuite. Pour l’été, nous avons choisi que ceux-ci passent un mois au maximum dans leurs familles. Nous sommes conscients de l’importance de nouer le contact avec leurs proches, mais nous voulons éviter qu’ils aient des séquelles à leurs retours », explique la responsable des programmes.

Le règlement intérieur stipule aussi que les parents viennent à des horaires administratifs. En revanche, la responsable nuance: « Ce n’est pas régulier et nous nous adaptons car il y a des mères SDF ou avec un travail particulier pour qui ces restrictions ne sont pas applicables. Toutefois, et dans une démarche appliquée au sein du réseau mondial de SOS, l’association laisse de plus en plus la place pour des liens avec la famille biologique afin de favoriser la réintégration.

« Nous essayons de maintenir certains enfants dans leur environnement familial en amenant des aides aux familles dans le besoin », indique la responsable pour présenter le programme dit de renforcement familial.

Dès l’âge de 15 ans, les jeunes sortent de la cellule familiale SOS pour partir vers un foyer de jeunes puis vers des maisons encadrées (de 18 à 23 ans). Des passages qui ne sont pas sans difficultés. « Certains vivent mal le fait d’être hors programmes. Ils se sentent rejetés. Mais au delà de l’obligation professionnelle nous avons un engagement humain. Nous ne pouvons pas rester insensibles face à ceux qui nous rappellent qu’ils sont nos fils et nos filles », indique la responsable.

Au delà de cet âge, la plupart des jeunes partent en dehors de la structure. Même s’il est déconseillé de travailler pour l’association une fois un diplôme en poche et ce afin de favoriser l’autonomie et l’ouverture au monde, le lien reste souvent permanent entre les anciens pensionnaires et l’institution.

 » Ils viennent, aident, deviennent parrains, nous permettent de recueillir du feedback pour améliorer des relations que l’on découvre après coup émaillées d’une certaine rancoeur », explique-t-on.

« Nous essayons de faire en sorte que l’histoire de chaque enfant soit bien construite dans la continuité. Comme les pièces d’un puzzle nous les préservons, chacun disposant d’un album photo retraçant son passage au sein du village », explique la responsable mentionnant que par attachement à leurs enfants du village, elle a vu des mères partir à la retraite en emmenant les albums des enfants dont elle a eu la charge. Une anecdote qui en dit long sur une filiation très particulière.

Profession: Mère SOS

L’association en est à sa 9ème session de recrutement de mamans. La dernière ayant eu lieu en 2016. Depuis 1999, une centaine de mères et tantes ont été choisies et formées.

C’est un métier comme un autre; on y accède après des stages successifs: un stage probatoire de 3 mois après entretien de présélection et une série d’ évaluations. « Il y en a qui n’aiment pas après coup ou semblent avoir des problèmes après la sélection », précise la conseillère nationale.

A celle qu’on propose un contrat en CDD et un Smic, on propose également une formation académique, un stage technique dans les pouponnières, des formations en informatique, en cuisine, en secourisme… 11 modules en tout pour que le contact mère-enfant soit fluide.

« SOS a donné de nouvelles directives dès les années 2000: nous nous orientons vers le recrutement de femmes ayant entre 30 et 45 ans, nous faisons plus attention à leur niveau scolaire (niveau plus élevé bac ou 5ème du secondaire et 2 ans de formation) », explique la directrice. Celle-ci précise par ailleurs qu’il est possible d’accepter des mères SOS mariées. « C’est une manière de remédier au manque de motivation que de laisser la mère vivre sa vie. Nous essayons également de créer une ambiance récréative au sein des villages, d’éviter aux mamans le sentiment de routine », précise-t-elle.

« Nous avons des mères qui arrivent avec des enfants après un divorce, nous les maintenons avec leurs propres enfants », poursuit-elle.

Et d’ajouter: « Des générations de mamans sont passées par là. Il y en a qui ont fait 30 ans de carrière. Elles ont éduqué des jeunes devenus hauts cadres des fois. Même si la population SOS est en effet à l’image des familles tunisiennes avec des échecs et des réussites. Ces mères ont consacré leur jeunesse à nos enfants ».

Une reconnaissance morale que les membres de l’équipe souhaitent acter autrement: « Il est nécessaire de mettre en place une reconnaissance de la profession de mère SOS. Nous avons comme date butoir décembre 2018 pour le faire en Tunisie. Le Maroc a obtenu l’appellation « Aide familiale » et ce depuis 2007, en Palestine « Mère alternative », en Egypte « Assistante ». En Tunisie, un dossier a été monté depuis 2009 et pourtant on ne nous a proposé qu’une appellation que nous avons refusée qui est « animatrice de jardin d’enfants, une appellation qui ne colle pas au métier », indique Olfa Rakrouki.

Une négociation serait en cours dans ce sens. Son objectif étant de valoriser un métier noble et difficile afin de garantir le droit des mères et de réussir à en attirer pour combler un certain turn over généré notamment par le mariage de certaines mamans SOS.
« A 3 reprises des mères SOS ont été décorées par le ministère de la Femme, c’est une forme de reconnaissance », conclut la responsable.

Un challenge attend SOS:

L’antenne tunisienne de SOS reçoit près de 65% de son budget du réseau international auquel elle appartient. Ce sont les villages « les plus riches » qui aident les moins favorisés. Toutefois, un dernier audit a inscrit les villages tunisiens sur la liste de ceux pouvant avoir une autonomie financière.

« SOS se retrouve orphelin lui-même, par rapport au réseau international « , lance une des responsables tunisiennes.
D’ici 2020, l’aide se fera dégressive avant de s’arrêter définitivement. Cette décision est vécue comme un véritable défi par les membres de l’équipe SOS Tunisie. Entre démarches pour chercher les donateurs particuliers, le système de parrainage, la recherche des fonds, l’association s’organise pour assurer sa survie et la pérennité de la structure. « Les bailleurs de fonds préfèrent financer des projets à résultats immédiats. Offrir de quoi nourrir les enfants n’intéresse pas toujours, mais nous devons trouver de quoi assurer le quotidien basique des enfants », explique la directrice nationale.

Parrainages grand public et entreprises, dons en nature ou en espèces permettent d’assurer la phase d’autonomisation des villages SOS tunisiens aidés par l’association mère dans cette phase de stabilisation vers la suffisance financière. Digitalisation: dons en ligne, emailing, partenariats entreprises, sont menés pour qu’à terme, les équipes tunisiennes puissent compter sur leurs propres moyens.

« Nous ne pourrons pas progresser tant que nous n’avons pas stabilisé nos finances: nous devons nous limiter jusqu’en 2020 et réduire l’accueil de nouveaux enfants. Ici, nous ressentons l’impact de l’inflation et malgré des prix en hausse, nous essayons de contrecarrer les moyens restreints pour que cela n’impacte pas le quotidien des enfants », explique la directrice de SOS.

Et d’ajouter que comme dans de nombreuses familles tunisiennes l’employabilité des jeunes est un des plus grands problèmes . « Cela pénalise la prise en charge d’autres enfants », indique-t-elle.

SOS accueille des enfants dès un jeune âge et jusqu’à la stabilité financière. « La stratégie 2030 vise le développent et l’employabilité des jeunes. « La vie au village n’est qu’une 1ère étape », conclut la directrice nationale.

 

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Quand Jebali et Gibran nous font réfléchir en dehors de la bulle

Le Fou de Gibran, le Fou de Jebali, les deux oeuvres se superposent dans une forme de complétude, trois soirées durant, à El Teatro de Tunis (12, 13 et 14 avril). Cette pièce qui a été jouée sur plusieurs scènes étrangères depuis 2001 (et qui en est, après des représentations en 2008, à sa troisième vie de scène) a fait revivre un texte chargé de sens et de symboliques.

Quatre acteurs (et danseurs), un décor minimaliste, des prouesses technologiques, une projection, un sous-titrage en anglais et en français et une musique épousant le tout et donnant une atmosphère particulière.

Le temps est celui de l’infinie perception qu’en a l’être. Le lieu est les tréfonds de cet être, sa conscience, son inconscient, sa réflexion et sa perception de l’altérité et par elle.

Drôle de voyage qu’entreprend Jebali et qu’illustre un jeu d’acteur représentant, par les mouvements du corps, l’intonation de la voix et par la parole, les pérégrinations d’un esprit « fou ».

Fou pour avoir perdu ses masques et découvert le soleil. La raison est ainsi dite et la suite détaille les sentiments profonds de celui qui vit pleinement l’évolution de ses sentiments. Sa tristesse et ses joies, sa peur et sa satisfaction, sa sociabilité et son isolement, la pièce en est l’incarnation et les personnages l’audacieuse interprétation.

« Vous avez votre idéologie et j’ai la mienne », la sagesse de ce Fou s’illustre par nombre de divergences donnant sa particularité à cet être innommable. Son décalage au groupe, son anticonformisme idéologique est ce grain de folie qui a germé et qui éclot sur scène et prend voix.

Des corps en transe illustrent ce désarroi assumé, cette différence portée comme une anomalie bénéfique. A bas la vision binaire des choses et des êtres, à bas le manichéisme et ses valeurs pas si dichotomiques, à bas les stéréotypes et les clichés, le regard galvaudé et le monde du « Tous comme moi! ». Prométhéen comme projet de ré-appréhension de l’univers et de l’humain. Le feu arrivant sur scène plus d’une fois, est cette lueur mythologique dérobée aux dieux et portée par l’homme pour mieux l’éclairer, comme les voix lisant le texte de Gibran éclairent le spectateur.

La différence, le Fou de Gibran la cultive dans le texte et Jebali l’accueille dans un monde restreint comme l’intériorité de l’être, grand comme l’Humanité. Un microcosme obsessionnel rappelant Jung et ses théories de persona, la multitude du soi et le besoin d’être unique dans un monde prônant l’unicité du conformisme aux codes « communs ».

C’est cela la sagesse du Fou. Une pièce poussant à réfléchir en dehors de la bulle.

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Qu’avons-nous fait de notre élite?

La scène culturelle tunisienne a perdu une de ses brillantes étoiles. Raja Ben Ammar, grand nom du théâtre tunisien n’est plus. On la regrette, on la pleure, on lui rend des hommages posthumes… Posthumes, c’est fou ce que ce type de démonstrations d’intérêt suscite de l’intérêt dans nos contrées.

La culture a, dans notre scène publique, l’image qu’elle a dans le budget de l’Etat: de la figuration. A tel point que l’intérêt pour elle devient occasionnel et ostentatoire.

Qu’avons-nous fait de notre élite? Nous avons attendu qu’elle meure pour la saluer. Qu’avons nous fait de nos grands? Nous les avons mis sous terre et les avons érigés en idoles. Pourquoi? Parce que la scène publique est pleine. Elle étouffe, elle suffoque à force de médiocrité télévisée et d’audiences accordées au gré de l’audimat, des sondages et des agendas politiques.

Une nouvelle élite a parasité le paysage tunisien. Une fausse élite usurpatrice, celle des plateaux télé et des réseaux. Quant à la vraie élite méritante, elle a été enterrée vivante. Sa parole a été décriée lors de nombreux passages ayant suivi la révolution. Au nom de l’idéologie, elle a été diabolisée, par moments, puis absente du système. N’y survivent que quelques figures à la pensée pouvant épouser l’idéologie et le système. C’est l’exemple du modèle bourguibien ayant été adopté (à outrance, d’ailleurs) par le marketing partisan et qui permet la mise en avant d’une élite suscitant un intérêt de conjoncture. Celle là devient star de l’audimat non pas pour l’intérêt de son oeuvre mais comme complément de projets politiques.

Quant aux cinéastes, écrivains, figures de théâtre, chanteurs, danseurs, peintres, sculpteurs et autres acteurs de la scène culturelle tunisienne, ils se meurent de désintérêt. Les projecteurs se braquent sur eux le temps d’une consécration et s’en vont ailleurs très vite.

Raja Ben Ammar comme Gannoun avant elle, comme tant d’autres éminences tunisiennes, sont les fondateurs de ce pays, d’une certaine manière et d’une manière certaine, ils ont contribué à l’édifice; édifice que d’autres poursuivent, dans la discrétion. Attali écrivait dans un récent écrit que « les nations se nourrissent des grandes polémiques culturelles qui y surgissent. Elles meurent quand ces polémiques n’existent plus, quand chacun s’y résigne à n’être plus qu’un consommateur de distraction, solitaires et juxtaposées. »

C’est ce que nous sommes en train de devenir à force de politique stérile et d’aridité orchestrée. Le débat public devrait être porté par les faiseurs d’idées. Ce sont eux les vrais chefs de file à même d’orienter, de représenter ce pays, de l’éclairer. Ce sont eux les raviveurs de pathos auxquels tout citoyen devrait s’identifier pour être tiré vers le haut. A défaut, le règne de la médiocrité et de l’opportunisme est en marche et comme il a absorbé le présent, il absorbera le passé, celui qui compose l’Histoire collective, elle-même composée des histoires d’éminentes individualités. Alors qu’avons-nous fait de notre élite?

« Les hommages rendus aux morts sont la parure des vivants », Euripide

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Femmes, bonne fête quand même!

Tu te lèves le matin, tu regardes la date sur ton téléphone: 8 mars, jour de fête dans le monde entier. Sur les réseaux sociaux les fleurs envahissent l’écran. Les voeux te submergent. Tu n’as pourtant rien fait, à part être ce que la nature a décidé pour toi. Fête des femmes du monde. Pourtant dans ce monde, tous les jours c’est ta fête!

Au diable l’euphorie du jour, quand tu te rappelles que tu es en retard pour la démarrer ta vie de femme. Tu t’habilles; tu ne te coiffes pas, car le temps manque. Le temps manque toujours à ta journée de femme active. Hyperactive, tu dois l’être à défaut d’être dépassée par les événements. Ces événements qui vont toujours trop vite qui t’ont faite épouse, puis mère, qui t’avait faite fille de, qui t’ont donné, par le hasard des rencontres, des passions et qui t’ont inculqué, comme une fatalité indispensable à ton épanouissement, l’ambition.

Retour sur terre! Réveiller les enfants. Fait! Les aider à s’habiller. Fait! Les faire petit déjeuner. Pas fait, il faut bien qu’ils te fassent la fête un peu. Courir vers la voiture. Réduire ses rêves de femme à un seul: arriver à l’heure pour l’école. Passer pour une mauvaise mère serait mal vu, en ce jour « bien spécial ». Pourtant, un homme à ta place ne serait pas traité de mauvais père. Soit! On a appris à faire avec…

Faire avec, telle est la démarche qui te réconcilie avec ce monde trop dur avec toi et avec cette société où tu dois faire la dure. C’est ainsi que tu dois être pour ne pas te faire aborder dans les rues de la ville. Avoir une tenue pour le centre ville justement. Pas trop découverte, pas serrée, assez « respectueuse ». Tu la mets systématiquement pour tes virées « dépaysantes » dans des rues qui te ressemblent de moins en moins, des rues des fois hostiles à la femme, car emplies d’une admiration un peu trop débordante. Respectueuse en vers qui en fait? Tu ne le sais même plus mais tu t’y plies par facilité. Ca t’évite, les regards « dénudants », les répliques vulgaires, les réflexions tordues et les compliments insultants car insistants.

Ta ville tu l’aimes, mais tu la détestes. Parce qu’il y a encore des cafés pour les hommes qui jonchent ses trottoirs. Parce qu’elle est matriarcale mais machiste. Parce qu’elle est le reflet de ta société. Et dans ta société, il y a encore des filles qui épousent leur violeur. Il y a des femmes battues qui se taisent de peur de se retrouver sans foyer. Il y a des épouses trahies qui gardent cela pour elle pour garder une stabilité, elles dont les finances sont en mode précarité.

Pourtant la femme dans ton pays est fêtée doublement. Deux dates qui sont, chaque année, l’occasion de rappeler le Code du Statut personnel, les avancées bourguibiennes en la matière, les prouesses de femmes particulières et la particularité bien tunisienne de la gent féminine.
Deux fêtes, un CSP- jadis avant-gardiste – et un énorme décalage entre le texte et la pratique. Entre la rue et la télé, entre les articles vantant tes mérites et des pratiques sociales les rabaissant.

Peut-on être femme en étant individualité? Le propre de la femme est la générosité, c’est ce que disent, du moins, certains stéréotypes. Il n’y a pas lieu d’être euphorique donc, tant que le topo est en clair obscur. Tant que la société n’a pas suivi le mouvement de ses textes et que des femmes pâtissent ça et là de questions de genre devant avoir cessé d’exister depuis longtemps.

Tu cesses tes pérégrinations lorsque ton fils te demande de baisser le son de la radio annonçant à coup de chansons spéciales et autres voeux lancés à tout va. « Maman, est-ce qu’il y a une fête de l’Homme? », « Non, mon fils et c’est quand il y en aura une, qu’il y aura quelque chose à fêter! ».

 

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Médecins contre journalistes: Ces métiers nobles que l’on malmène

Je me suis endormie hier au rythme des notifications de mes amis médecins dénigrant, sur leurs pages, des radios de la place. La guerre est annoncée et elle prend des proportions corporatistes. Sommes-nous, nous journalistes, en guerre contre les médecins? Il semblerait que oui.

C’est ce que laissent, du moins, augurer les messages d’indignation, les menaces de réaction et l’annonce d’une grève décrétée par nos blouses blanches pour la date du 8 février.

Soutenir ma corporation ou celle des autres? Est-ce une manière adéquate de se positionner par rapport au conflit du moment? Ma réponse je l’ai eue ce matin en sortant de chez moi. J’entamais ma journée de journaliste et, elle, finissait sa nuit de permanence.

Elle avait sa blouse blanche et son stetho. Elle portait les cernes d’une fatigue nocturne et avait l’air hagard des internes au lendemain d’une nuit de garde. Elle a dû sauver des vies, soigner des malades. Elle a dû être patiente envers des patients souvent impatients.

Elle a dû pâtir encore une fois du manque de moyens et de la violence qui sévit dans nos hôpitaux. Elle a dû constater encore une fois la pénibilité de ce métier qu’elle a choisi, un métier noble et dur à exercer, doublement pour ceux qui y débutent.

Les périples d’une interne mise en garde à vue après des articles évoquant la mise dans la morgue d’un bébé encore vivant (et sorti vivant également), ont rappelé le grand impact de nos deux métiers. Eux impactant sur la vie humaine de ceux plaçant, entre leurs mains, leur santé et nous, impactant sur l’opinion publique au moyen d’articles de presse en lesquels des lecteurs ont foi.

Qui a failli dans l’affaire? Probablement ceux qui défendent bec et ongles sans se dire que l’erreur est possible de l’un et de l’autre côté. Ceux qui ont fait de deux faits divers (cette affaire et celle d’un médecin en garde à vue à Gabès) une guerre de corporatisme. Ceux qui diabolisent et ceux qui dénigrent. L’erreur est partagée, elle est humaine et ne peut faire l’objet de généralisations arbitraires.

En erreur donc les médias qui n’ont pas vérifié le fond de l’affaire, qui se sont suffi de la déclaration du père endeuillé et qui ont occulté le fait qu’il s’agisse de prématurité sévère et que des heures après sa sortie de la morgue un nourrisson (même à la santé normale) ne pouvait être encore en vie.

En erreur également, ceux qui essayent de défendre la confrérie aux moyens de campagnes organisées sur les réseaux sociaux au lieu d’éclairer l’opinion publique.
En erreur, aussi l’opinion publique qui fait la loi alors qu’elle fait dans l’injustice et l’impartialité.
En erreur le système qui se base dessus pour réprimer.

En erreur la répression au nom de la loi tant que le coupable n’est pas désigné comme tel.
Car au delà des métiers de chacune des parties afférentes à cette affaire, réside un constat affolant: celui que tout citoyen peut se retrouver en prison, en étant juste suspect.

Résultat de l’affaire, deux médecins ont passé leur weekend en prison comme de vulgaires criminels, comme s’ils allaient se défiler de la justice, comme s’ils allaient esquiver à la loi ou quitter le pays.
C’est cela les gardes à vue, et elles sont encore plus injustes en temps d’état d’urgence.

Ces abus tolérés au nom de la loi ont affecté cette fois-ci un corps de métier qui se veut solidaire pour le meilleur et pour le pire. Ils affectent régulièrement des citoyens sans soutien.
Et si bataille, il y a, ce n’est incontestablement pas les-uns contre les autres mais ensemble contre un système que nous tous subissons.

Il ne s’agit donc pas de la médecine contre le journalisme, ni des médecins contre l’opinion publique, mais de deux médecins et de certains journaux, de deux citoyens en somme et d’un abus réglementé.

Autrement, de part et d’autre, il serait intéressant que l’on cesse de travailler dans des environnements hostiles, au nom de la noblesse des missions incombant à chacun de nos métiers et de l’utilité publique qui, sauf Exception, s’en dégage.

 

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La La Land, ce film où le rêve a le premier rôle

Lorsque l’urbain se charge de couleurs, lorsque son stress est suppléé par l’euphorie, lorsque le bruit des klaxons laisse place à des notes de musique, vous entrez dans le monde déconcertant de La La Land*.

Un drôle d’univers qui s’appose à celui quotidien et lui oppose une perception autre des choses et de leur déroulement. Le monde devient rêvé mais aussi réfléchi, le focus large et reflet centré sur l’intérieur des êtres aussi. Des personnages dansant, chantant, aux sentiments emphatiques, au ressenti amplifié.

Dans ce monde frôlant l’onirique, deux individus se croisent, une fois, deux fois, trois fois puis cessent de se croiser pour se voir, non plus par le hasard qui fait bien ( ou mal) les choses mais par la force d’un sentiment aussi fort qu’envahissant.

Ces deux êtres que le destin met face à face sont la quintessence de deux passions: l’une est, de cinéma, faite et l’autre de jazz animée. Elle, passe des castings à profusion et rêve d’intégrer le monde fascinant du cinéma. Lui, rêve de jazz dans un monde où les goûts « évoluent » vers des sonorités autres.

La La Land est la promiscuité de ces deux rêves si clairs mais au traçage si imperceptible. Un monde chatoyant et mélodieux où l’on vit comme dans une comédie musicale, où l’on chante et danse au rythme de l’envie et des sentiments.

Ce film est l’histoire d’une rencontre mais aussi celle d’une rupture de trajets. Une séparation assumée pour que vivent les rêves de chacun et deux vies qui se distancient pour que chaque parcours atteigne sa plénitude.

Dans La La Land, nulle place aux concessions, aux demies mesures. Le rêve est sur écran et au fond des coeurs de personnages modernes et épiques à la fois, déterminés à aller jusqu’au bout de leurs projets.

Un film leçon de cinéma et leçon de vie et de survie en temps de morosité, un film où la mise en abyme retrace les différentes manières de faire du cinéma, cet art qui transporte hors du temps et hors de l’espace commun. Un film de l’hors champs, dépeignant le for intérieur et le touchant, où l’on a du mal à rentrer et dont on a du mal à sortir. La La Land, étrange et pénétrant!

Sorti cette semaine en Tunisie, La La Land, deuxième film de Damien Chazelle, n’en finit pas, depuis l’ouverture de la Mostra de Venise en septembre, de recueillir les avis élogieux. Une série de Prix aux Golden Globes 2017 ( Meilleure comédie, meilleur scénario, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleures musique et chanson originale), 7 récompenses donc pour 7 nominations, un record historique pour ce film aux allures de « comédie musicale » nominé pour 14 catégories aux Oscars.

 

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Habib Cheikhrouhou, le père d’Assabah, raconté par sa fille

Il a fondé Dar Assabah, grand média tunisien, aujourd’hui au centre d’un débat visant la finalisation de sa cession. Ce projet de vie (passé partiellement entre les mains du gendre de Ben Ali et confisqué à la suite de la révolution par l’Etat tunisien) porte, en effet, dans son ADN, le nom d’un des pionniers de ce pays: Habib Cheikhrouhou, venu de Sfax à Tunis, dans les années de lutte anti-colonialiste, militer par les mots et par les actes. Plus qu’un projet éditorial, plus qu’une vocation informative, Habib Cheikhrouhou a été un porteur de projet à une époque où l’on ne pouvait avancer réellement sans courage et patriotisme.

De ses 7 enfants et .. petits enfants, le HuffPost Tunisie a choisi sa fille Azza, pour revenir avec elle sur la vie de celui qui a été pour ce pays, l’un des fondateurs. Des Cheikhrouhou, Azza est la plus jeune. Elle a collaboré au journal de sa famille et dit avoir contribué « à sa bonne marche pendant de longues années ». Azza a vendu ses parts de l’édifice patriarcal avec quelques membres de la fratrie. Une vente imposée par une conjoncture personnelle et familiale, explique-t-elle. « C’est avec beaucoup d’amertume et à contrecoeur que j’ai dû me défaire de ma part dans la société familiale: je n’aurais jamais pensé qu’un jour je pouvais arriver à ce cas extrême », tient-elle à expliquer.

« Assabah », Azza en parle comme d’une femme qui a conquis le coeur de son père et qui s’est accaparé son attention et son affection. « Lors d’un dîner avec le couple Bourguiba, ma mère a dit ‘je me plains à vous de mon mari, il en a une autre! Bourguiba s’est emporté et lui a dit ‘Une autre! comment a-t-il osé? N’ai-je pas aboli la polygamie! oui, une autre a rétorqué ma mère et elle s’appelle Assabah! Celle-là c’est moi-même qui la lui autorise a répliqué Bourguiba ».

Et quand elle parle de son père, Azza n’omet jamais de citer Hallouma bent El Béhi. Fille des quartiers de la Médina qui a accepté d’épouser sans le voir cet inconnu venu de Sfax, qui a accompagné son succès, bien géré sa fortune naissante et qui a contribué à le propulser dans les hautes sphères de la société tunisienne et de ses politiques.

« C’était la fête tous les soirs, chez nous. Autour du couple, des hommes politiques, des penseurs, des chanteurs animaient une vie mondaine exemplaire. Ma mère n’était pas très instruite, mais avait une intelligence sociale qui a aidé mon père. Peut-on être dans le journalisme sans cela. Je pense que non! ».

Ce microcosme riche et puissant dans lequel évoluaient les Cheikhrouhou se retrouvait aussi dans les colonnes de leur quotidien. Les plus grands noms y écrivent, y contribuent, y participent faisant ainsi le succès et la fortune du média et de son fondateur. « Certains collaborateurs ont contribué à l’essor de Assabah, je peux en citer si Hedi Laabidi, Mohamed Guelbi avec sa fameuse rubrique Lamha… » , précise Azza.

Implanter son journal dans les milieux culturel et politique tunisiens, Habib Cheikhrouhou a su le faire en ajoutant, à son succès, une longueur d’avance qui a réussi à en réaliser l’expansion. « Mon père était un précurseur. A Bourguiba il a lancé une fois : »Je ne veux pas d’argent de votre part, Monsieur le Président, donnez-moi de la publicité! » Il avait été le premier à instaurer le principe de la publicité de la part de l’Etat pour les médias nationaux, lui qui a été l’un des premiers investisseurs à avoir lancé un média privé ».

Habib Cheikhrouhou a aussi créé une autonomie pour son projet en mettant en place son propre réseau de distribution. « Il en avait assez de la distribution classique qui était pénalisée par une mainmise de la part d’une famille dont elle devenait tributaire. Il a alors demandé 4 autorisations pour des louages (véhicules de transport en commun) et a distribué lui-même au nord, au sud, à l’est et à l’ouest de la Tunisie. Il a ainsi réalisé ce à quoi il aspirait: présence dans les régions et journalisme de proximité », relate Azza.

Dans les années 80/ 90, Assabah était à son apogée. Son lectorat était en France, aux Etats-Unis… et son expansion constituait une fierté pour toute une famille. Car le média est certes l’oeuvre du père mais il était aussi la propriété de ses sept enfants. « Il a voulu de son vivant que la société nous appartienne à tous. Il a voulu que nous ayons nos parts (une part pour chaque fille et deux pour chaque garçon) dans cette réalisation qui est sienne. Il voulait tellement nous unir autour, nous avons fini par nous désunir ».

Une réplique lancée avec amertume par cette descendante qui préfère garder pour elle les détails d’un conflit entre fratrie persistant toujours et ayant pour nom Assabah. Ce projet de vie qui s’est disloqué et qui a fini par échapper à ses faiseurs.

« Après sa mort j’ai appris qu’il gérait tout un village, subvenait aux besoins de ses habitants au quotidien. Il était très discret et avait de la retenue. Il était, par ailleurs, avare en mots et prenait le temps de réfléchir, mais quand il parlait, il était percutant, avec de l’humour et avec une façon très anecdotique. J’ai su qu’il appelait tous les jours le standard du journal juste pour écouter dire par l’opératrice, anonymement, le matin ‘Bonjour ici Assabah’ et en fin de journée ‘Bonsoir, ici Assabah’ « .

 

 Habib Cheikhrouhou est décrit comme une personne qui maîtrisait comme nulle autre la proximité distante et la distance affectueuse. « Sa porte était toujours ouverte et sa devise était donner sans compter. Pris par son projet, il m’a vu grandir par intermittence et m’a laissé décidé pour ma vie quitte à ne pas toujours faire les meilleurs choix, mais je garde de lui la rigueur et les principes. C’est ce que j’ai passé aussi à mes propres enfants: sa modestie, sa disponibilité pour les autres et son sens du projet mené à terme. Il était fier de nous comme on l’est d’une réalisation réussie: assis autour de lui pendant ses dernières années de vie: il nous regardait et disait « Tout ce beau monde est à moi? », on lui répondait fièrement que oui, à lui le fils unique, orphelin de mère dès sa naissance ».

Habib Cheikhrouhou est arrivé à Tunis modestement, seul, avec seulement une idée et des principes, il a quitté la vie, le 27 janvier 1994 laissant derrière lui un journal aujourd’hui âgé de 66 ans.

*Habib Cheikhrouhou a fondé en 1951 le journal tunisien Dar Assabah. Militant d’origine sfaxienne, il a oeuvré, malgré les pressions en temps de colonisation, en faveur d’un salut culturel pour la Tunisie. A la fois proche de la sphère politique et de l’élite culturelle, proche de Bourguiba et de ses ministres et membre du groupe d’artistes dit Tahte essour, il a ouvert son journal aux plumes engagées et aux esprits aspirant à l’indépendance. Malgré les pressions du colonisateur, l’exil, l’emprisonnement, les menaces d’assassinat par la main rouge, Habib Cheikhrouhou a résisté ainsi que son projet: faire des mots un acte de courage .

 

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10 suggestions de lecture pour « entrer » dans l’étude du monde arabe

Découvrir le monde arabe via l’écrit, une approche incomplète certes, mais efficace pour appréhender des sociétés et des politiques en mutation.

« Pour les personnes curieuses mais pressées, pour celles qui voudraient creuser mais qui jonglent avec plusieurs sujets, pour celles qui débutent et qui ont peur d’être noyées », Charles Thepaut, diplomate français passionné par la zone MENA, propose cette liste de lecture:

1) Les Arabes, leur destin et le nôtre, de Jean-Pierre Filiu qui trace une fresque historique très efficace pour bien avoir les éléments chronologiques importants en tête. L’auteur a un sens de la synthèse qui rend l’ouvrage très accessible.

« C’est par la Nahda que les arabes vont progressivement prendre conscience d’eux mêmes. Cette renaissance arabe, équivalent des Lumières européennes, aura trois pôles principaux: l’Égypte par la puissance d’un État modernisateur, la Tunisie par la légitimité d’une construction constitutionnelle, et le Levant par le dynamisme d’une effervescence intellectuelle », Les Arabes, leur destin et le nôtres , p. 70

2) Pensée et politique dans le monde arabe, de Georges Corm, qui rappelle, derrière les grosses étiquettes « qui tachent », toutes les nuances et toute la richesse de la réflexion politique dans la zone. Un ouvrage sans doute à garder comme dictionnaire pour y piocher des références solides.

« Il me paraît faire œuvre salutaire, tant pour la pensée euro-américaine que pour la pensée arabe, que d’œuvrer pour briser les miroirs déformants à travers lesquels, de façon perverse, chacune se contemple et contemple l’autre, renforçant ainsi des récits canoniques bâtis sur d’innombrables clichés et simplification intellectuelles, qui contribuent tant à l’éclosion d’idéologies virulentes et guerrières. » Pensée et politique arabe, p. 12

3) Comprendre l’islam politique, de François Burgat, qui, à partir de la description de son itinéraire de chercheur, permet de saisir la dimension réactive de l’islamisme. Celle-ci n’explique évidemment pas tout mais, en ce qui concerne la zone, l’ouvrage nous rappelle certaines choses importantes sur la complexité du spectre islamiste, notamment pour lutter contre certains biais d’analyse qui flirtent parfois avec l’ethnocentrisme.

« La nouveauté apportée par l’Etat islamique réside moins dans le durcissement idéologique ou politique que dans l’accroissement brutal de la capacité de mobilisation de la fraction islamiste radicale. » Comprendre l’islam politique, p. 20

4) Vers un nouveau Moyen Orient?, de Pierre-Jean Luizard et Anne Bozzo, ouvrage universitaire sans doute le plus à jour sur le Moyen Orient. Il compile des articles riches qui permettent de conserver en tête de très utiles catégories d’analyse sur les concepts d’identité, de nation, d’Etat et d’appartenance religieuse au Moyen Orient.

« L’avenir de l’État syrien dépendra étroitement du devenir de l’État irakien: si la logique confessionnelle a raison de l’État irakien, il sera difficile à la Syrie de ne pas être à son tour touchée. » Vers un nouveau Moyen-Orient?, p. 22

5) Révolution et état de violence: Moyen-Orient 2011-2015, de Hamit Bozarslan, étude de science politique pure sur les ressorts de la violence dans la région et son impact sur l’évolution des soulèvements de 2011. Ouvrage qui nécessite sans doute un bon bagage préalable, mais qui est conceptuellement très solide.

« La chronologie post-2011 dans le monde arabe (…) est proprement vertigineuse, le temps se pulvérisant par endroit au sens propre du terme. » Révolution et état de violence, p. 39

A ces cinq ouvrages, voici des romans qui donneront un supplément d’âme aux lectures précédentes.

6) Les murailles de Jericho, d’Edward Whittemore, c’est un roman historique, sur un espion israélien infiltré dans la Syrie des années 1960-1970. C’est un beau panorama de la région qui dépeint l’atmosphère de l’époque.

« Tajar s’opposa à l’invasion avec une telle véhémence qu’on le tint à l’écart de toutes les opérations du Mossad ou presque. Les rapports du Coureur étaient traités avec mépris, peut-être parce qu’ils corroboraient les arguments de Tajar. Le Coureur affirmait sans ambages que jamais les Syriens ne tolèreraient un Liban sous domination maronite. La réponse à cette objection tombait sous le sens : les Syriens ne pourraient rien faire tant la supériorité militaire d’Israël était écrasante. Et puis, tout comme Tajar, le Coureur était connu pour adopter un peu trop souvent le point de vue arabe, et les circonstances présentes ne se prêtaient pas à cela. » Les Murailles de Jericho

7) Léon l’Africain, d’Amin Maalouf qui, derrière le récit du parcours incroyable du héros, réalise une fresque historique de la Méditerranée du Moyen Âge.

« Enfin le Caire! Dans nulle autre cité on oublie aussi vite qu’on est étranger. A peine arrivé, le voyageur est happé par le tourbillon des rumeurs, des anecdotes, des foules bavardes. Cent inconnus l’abordent, lui chuchotent à l’oreille, le prenne à témoin, le pousse par l’épaule pour mieux le provoquer aux jurons ou aux rires qui l’attendent. » Léon l’Africain, p. 226

8) Les amants désunis, de Anouar Benmalek, encore une fresque historique, qui va de la guerre d’Algérie à la guerre civile algérienne des années 1990. L’histoire d’amour d’une Suisse et d’un Algérien est à la fois belle et terrible. Elle transmet de manière originale toute la dureté et l’intensité de l’histoire de l’Algérie.

« Pour le moment, je te le concède, on ne peut pas dire que ce soit l’intelligence qui étouffe le monde. Mais que veux-tu qu’on y fasse, toi et moi? » Les amants désunis, p. 223

9) L’arabe du futur, de Riad Sattouf, c’est déjà presque un classique, et les trois tomes de cette bande dessinée autobiographique sont à la fois drôles et fins. Ils permettent de lire et de découvrir avec un autre regard le monde arabe des années 1980 à travers les yeux d’un enfant élevé entre la France, la Libye et la Syrie.

« Mais mon frère qu’est ce que tu fais chez moi? – Mais je suis chez moi ! La maison était vide. Le Guide a donné le droit à tous les citoyens d’habiter les maisons inoccupées, tu sais bien. »L’arabe du futur (t.1)

10) Le quatrième mur, de SorjChalandon, un roman puissant sur le théâtre et sur la guerre civile au Liban.

« Keffieh, barbe blanche, cigarette entre deux doigts, il fumait. Malgré le char, le danger, la fin de notre monde, il fumait bouche entrouverte, laissant le nuage paisible errer sur ses lèvres ». Le quatrième mur, p. 14

« Il n’aurait pas beaucoup de sens de dire que ce sont les ‘meilleurs’ ouvrages sur la région. Je les ai plutôt choisis pour leur capacité à démontrer des choses importantes qui aident à débloquer la compréhension », précise le diplomate, qui publie en février un manuel de présentation de la politique arabe intitulé « Le monde arabe en morceaux » et qui fait la synthèse de nombreux travaux publiés sur la région.

Quant à son intérêt pour le monde arabe celui-ci précise qu' »au début c’était surtout de la curiosité ». Mais à cet intérêt sommaire s’est ajoutée, selon lui « l’envie de mieux comprendre une région dont on parle souvent, et que l’on connaît pourtant si mal ».

Ces suggestions de lecture ne remplacent évidemment pas, d’après Thepaut, la lecture d’autres romans, notamment en langue arabe (Naguib Mahfoudh, Ahlam Mostaghanemi, Tayeb Saleh,…), et encore moins le fait de se rendre dans des pays du monde arabe.

 

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