Aminata Diop, ambassadrice de l’afrique créative

Installée entre et Paris et Marseille, la Sénégalaise Aminata Diop-Johnson fonde, en 2017, l’Agence culturelle africaine (ACA). Consciente que l’Afrique n’occupe pas, au sein des manifestations culturelles, une place à la hauteur de ses talents, elle décide de travailler à offrir plus de visibilité aux artistes africains.

Pourquoi vous être investie en faveur de la culture d’Afrique et plus particulièrement du cinéma africain ?

Aminata Diop-Johnson : Je dis souvent que je suis devenue entrepreneuse par hasard et que je me suis découvert une âme d’entrepreneuse. Tout a commencé par une belle rencontre en 2010 avec une femme formidable, Bénédicte de Capèle, directrice de l’ADIAC (Agence d’information de l’Afrique centrale) et qui m’a demandé de les accompagner dans leur volonté de promouvoir les auteurs de l’Afrique centrale. C’est ainsi que nous avons créé ensemble l’espace Livres et Auteurs du Bassin du Congo et que nous avons donné de la visibilité à la littérature africaine, de 2010 à 2016, au Salon du Livre de Paris. C’est ensuite en 2017 que j’ai décidé de fédérer plusieurs pays africains autour d’un même projet et au sein d’un même espace en créant le Pavillon des Lettres d’Afrique.

Par ailleurs, parce que l’Afrique est riche dans sa diversité culturelle, l’ACA répond également à la demande de sa jeunesse en élargissant son champ d’action aux autres industries culturelles et créatives, dont le cinéma. Je dois reconnaître que j’ai eu une chance extraordinaire qu’un film sénégalais Atlantique de Mati Diop (film accompagné par l’OIF) fasse partie de la sélection officielle du Festival de Cannes l’année où j’ai décidé de lancer avec le soutien de TV5Monde, un Pavillon Africain porté par le Sénégal à Cannes.

Cela a permis au Pavillon d’avoir une grande visibilité en 2019, et de reconduire sa présence en 2020 sous une forme numérique.

Que pensez-vous de la présence du cinéma africain à l’international, notamment dans les festivals ?

S’il n’y a pas beaucoup de films dans les festivals de cinéma internationaux, c’est parce qu’il y a un problème de financements. Les cinéastes africains n’ont pas les plateformes et les structures adéquates (du type Unifrance, Wallonie Bruxelles image, German films, etc.) pour fédérer des professionnels sur des festivals internationaux et leur permettre de lever des fonds pour faire des films de portée internationale. L’un des objectifs de l’ACA est d’offrir aux professionnels africains un lieu de rencontres où ils peuvent travailler sur le financement des films, la recherche de partenariats et de coproductions. C’est aussi un lieu où les gouvernements peuvent présenter leurs initiatives en faveur du cinéma.

Le Programme TCA (Talentueuses Caméras d’Afrique) lancé en 2019 par l’ACA dans le cadre du Festival de Cannes, permet par exemple aux cinéastes sélectionnés de bénéficier d’un programme de rencontres spécifiques et d’ateliers de formation avec des experts.

Nous les accompagnons ainsi sur la promotion et la compréhension des mécanismes du cinéma et de la coproduction. Grâce aux sélections 2019 et 2020, douze projets francophones et anglophones ont été valorisés.

Vous êtes en contact avec de nombreux cinéastes du continent. Quels sont les requêtes et les souhaits qui reviennent le plus souvent ?

Ce qui revient souvent ce sont les difficultés qu’ont les cinéastes pour se faire financer. Nous avons, d’ailleurs, récemment travaillé sur le sujet à travers deux panels : l’un avec le Centre national du cinéma (CNC) intitulé « Nouvelles opportunités de financement pour les réalisateurs et producteurs des pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) » et l’autre en partenariat avec SENTOO, qui concerne la promotion des coproductions Sud-Sud.

L’autre écueil qui revient, c’est l’accès à la formation dans les domaines de l’écriture de scénario, de la production et de la réalisation.

Beaucoup de jeunes professionnels n’ont pas accès à des ateliers de formation. Mais je tiens à saluer le travail d’incubateurs tels que Ouaga Film Lab ou Up Courts-Métrages et Forum Média Centre au Sénégal. On assiste aussi aujourd’hui à l’éclosion de nouvelles initiatives comme SENTOO, un programme de coopération Sud-Sud dédié à la coproduction entre les pays d’Afrique subsaharienne et les pays d’Afrique du Nord.

Au niveau institutionnel, est-on suffisamment conscient de l’importance de la représentativité artistique pour le rayonnement du continent ?

À l’instar de « Livres et Auteurs du Bassin du Congo » qui a été porté par le Congo, le Pavillon des Lettres d’Afrique a été porté par la Côte d’Ivoire, et le Pavillon des Cinémas d’Afrique par le Sénégal.

L’implication de ces 3 pays et la présence d’autres nations à leurs côtés démontrent que les gouvernements africains ont conscience aujourd’hui que la culture est un vecteur important de développement économique. Encore une fois, l’impact médiatique mondial de la sélection du film de Mati Diop à Cannes montre l’importance de la culture et, en l’occurrence, du cinéma pour le rayonnement d’un pays.

Quel est votre prochain challenge en matière de cinéma africain ?

Notre expérience du Marché du film en ligne a été formidable et riche d’enseignements cela nous a permis de faire participer des personnes qu’on n’aurait jamais eues en présentiel. Nous avons réuni, notamment, des intervenants et des participants des cinq régions géographiques de l’Afrique que nous aurions eu du mal à rassembler pour des raisons de visas et de budget.

Nous travaillons avec nos partenaires à la création d’une formule hybride de notre Pavillon pour maintenir une version numérique.

L’idée étant de continuer à informer un maximum de professionnels et d’offrir aux institutions la meilleure plateforme de promotion possible. Nous souhaitons poursuivre notre collaboration avec les grands festivals internationaux tels que Berlin, Venise, Toronto, Locarno, sans oublier les festivals francophones comme Angoulême, Namur, Annecy, etc. Et cela va de soi, les grands rendez- vous africains comme le Fespaco, Écrans Noirs, Recidak et Dakar Court.

Citation :

« Parce que l’Afrique est riche dans sa diversité, l’Agence culturelle africaine répond à la demande de sa jeunesse en élargissant son champ d’action aux autres industries culturelles et créatives, dont le cinéma »

 

« Le Programme TCA (Talentueuses Caméras d’Afrique) lancé en 2019 par l’ACA dans le cadre du Festival de Cannes, permet aux cinéastes sélectionnés de bénéficier d’un programme de rencontres spécifiques et d’ateliers de formation »

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l’OIF, un accompagnement pour la création

Plus de 30 ans que l’Organisation internationale de la Francophonie est aux côtés des cinémas d’Afrique, accompagnant un secteur en pleine mutation grâce notamment à son fonds Image de la Francophonie. Souad Houssein, spécialiste de programme Cinéma à l’OIF, apporte sa lecture de ces trois décennies remplies de changements, d’essais et de succès. Entretien. 

Quels sont les traits marquants de plus de 30 ans de soutien du cinéma africain par le Fonds image de la Francophonie ?

J’ai pu observer trois différentes phases dans l’évolution de l’aide au cinéma d’Afrique francophone depuis la création du Fonds Image de l’OIF en 1988. Dans la première phase qui a duré jusqu’en 2006, le cinéma africain francophone dépendait fortement de financements publics bilatéraux et multilatéraux provenant essentiellement du Nord. La seconde phase s’est caractérisée par une certaine érosion de ces financements.

Mais les cinéastes africains se sont adaptés et, en saisissant les possibilités offertes par les technologies du numérique, se sont mis à réaliser leurs films avec de petits budgets. Enfin, la troisième phase est marquée par la multiplication et la diversification des partenaires. Certains États africains ont mis en place des fonds nationaux d’aide à la production. Des partenaires privés se sont intéressés au financement et à la distribution des films africains.

Ce partenariat public/privé a ouvert des nouvelles perspectives au cinéma africain qui attendent d’être mieux explorées.

Le cinéma africain tend-il vers l’universel ? Gagnerait-il à rester identitaire ?

Contrairement à une certaine idée reçue, le cinéma africain ne s’est pas réfugié ou enfermé dans l’affirmation identitaire ou le particularisme culturel. À travers des faits sociaux et des récits africains, il aspire comme tous les cinémas à l’universel, qu’il aborde à partir de son ancrage africain. On dit, d’ailleurs, que « l’universel, c’est le local moins les murs ». D’ailleurs, des films comme Finyé de Souleymane

Cissé (1982), pour ne citer que celui-là, ont eu un succès international non pas parce qu’ils étaient spécifiquement africains mais qu’ils traitaient de thèmes qui pouvaient intéresser le monde entier.

Peut-on parler de renouveau du cinéma africain francophone ?

Oui, car celui-ci s’est déployé ces dernières années à la faveur de l’entrée en scène de partenaires privés internationaux, avec une prise de conscience des États. Ainsi, la production cinématographique des pays d’Afrique francophone est mieux financée, mieux exposée, mieux diffusée et accède progressivement à un marché international. Stabilisé financièrement et plus diversifié dans son contenu, le cinéma africain francophone augmente numériquement et qualitativement – vu, aussi, le nombre de dossiers soumis chaque année au fonds Image de la Francophonie. De même, la cadence de production s’est accélérée : d’un film tous les 5 ou 7 ans, on est passé à 2 ou 3 années. On constate également une africanisation des postes techniques et artistiques.

Quels sont les déclencheurs et les caractéristiques de ce renouveau ?

Grâce aux nouveaux moyens de distribution des films à travers les plateformes numériques, le cinéma africain dispose d’un véritable allié qui lui ouvre un pont direct avec le monde. Ce renouveau est marqué par une large féminisation dans le cinéma africain, ce qui constitue un atout majeur, notamment pour le sortir des stéréotypes. Elles y occupent une place de choix et sont actives à tous les maillons de la chaîne, comme réalisatrices, actrices, maquilleuses, monteuses, mais aussi productrices et directrices de festivals. Les réalisateurs africains, certes moins fortunés, s’appliquent aussi à témoigner de leur temps en multipliant les documentaires.

Ce genre a de beaux jours devant lui, il éduque et incite le public à la prise de conscience citoyenne en donnant un point de vue « interne » à des problématiques autrefois traités par des réalisateurs étrangers.

Quels sont les prochains défis du cinéma africain ?

En tenant compte de l’évolution du paysage et du contexte technologique actuel, les cinémas d’Afrique ont un défi à relever. Les cinéastes africains, conscients de la nécessité de reconquérir leur public, souhaitent rompre avec le « misérabilisme » dans le traitement des scénarios qui avait éloigné le cinéma africain de son public. Par ailleurs, la jeunesse africaine, de plus en plus éduquée et connectée, attend un cinéma qui puisse lui renvoyer une image plus positive de son continent et lui offrir des héros auxquels elle peut s’identifier.

Plus encore, les jeunes Africains attendent que ce cinéma nouveau combatte les préjugés sur l’Afrique, renforce leur confiance et estime de soi, et illustre les contributions significatives des peuples africains au progrès général de l’humanité.

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Karoui en tête des sondages: Un cadeau pour Youssef Chahed

Le sondage Sigma du mois de juin a désarçonné. Et pour cause, plus de 50% des voix semblent favoriser des candidats contestés par l’opinion publique: Abir Moussi, pour son parcours idéologique certes constant mais présentant un peu trop d’accointances avec le régime Ben Ali. Le juriste Kais Saïd, pour l’aspect infondé de sa présence sur la scène politique. L’homme d’affaires Nabil Karoui, pour son action de propagande télévisée pré-électorale.

Si on s’en tient aux arguments de ladite opinion publique qui s’élève contre ce sondage, aux élections à venir, la Tunisie tanguera entre la passéiste, l’usurpateur et le machiavélique.

Topo alarmant, incontestablement! Mais…

Pareil sondage ne peut se lire sans une approche comparative. Pas seulement par rapport à des expériences électorales étrangères mais aussi par rapport à la propre expérience tunisienne, aussi limitée soit-elle.

Revenons à l’élection de 2014, à quelques mois avant celle-ci, au sondage Sigma de J- 6 mois. Celui-ci donnait, pour gagnant, Mehdi Jomaa, avec plus de 30% avant Beji Caid Essebsi qui arrivait 2ème des intentions de vote avec 6% en moins. Nous savons tous que, 6 mois plus tard et quelques manoeuvres politiques ensuite, la tendance s’est inversée au profit de l’actuel président de la République.

En France, six mois avant l’élection d’Emmanuel Macron (avec plus de 66% de voix, au 2ème tour et 24 au premier), les sondages donnaient, pour gagnant, François Fillion, avec plus de 30% pour l’un contre près de 13% pour l’autre.

En 2016, aux Etats-Unis, les sondages avaient donné, pour gagnante, Hillay Clinton contre le fortement contesté Trump. La suite, nous la connaissons tous.

Que de renversements de tendances!

Ceci ne peut que nous rappeler  que les sondages ont cet avantage de changer la réalité du terrain qu’ils sont censés, en amont, représenter. Plus ils choquent, plus ils sont susceptibles de contrecarrer  leurs propres prémonitions.

Déboussolés, bon nombre de  Tunisiens ont découvert, ce 12 juin 2019, une nouvelle cartographie politique et ne se sont pas reconnus dans la direction vers laquelle tire la majorité.

Quelle est donc cette majorité locomotive de l’avenir de la Tunisie et vers quel avenir traîne-t-elle le pays? Selon ce que semble révéler le sondage précité, « il s’agit de votants issus des régions reculées du pays et de personnes ayant un niveau d’instruction limité ». Stigmatisant? oui, surement!

Toutefois, cela démontre les conséquences du décalage existant entre le discours politique et ceux pour lesquels il se prédestine, entre l’action politique centralisée et les frustrations d’une grande frange de la population pas si spectatrice qu’elle ne le parait.

Cela semble avoir échappé à certains politiciens, mais cela n’a pas échappé à quelqu’un comme Nabil Karoui.

Idéologie versus cartographie socio-économique:

Lors des précédentes élections, c’est dans la dichotomie idéologique que l’on a puisé un fonds électoral gagné par crainte et non par conviction. Soucieux tantôt d’écarter les islamistes et tantôt d’éloigner, de la sphère décisionnelle, l’état d’esprit de Marzouki, les Tunisiens ont été nombreux à voter BCE et Nidaa.

A ce stade, l’argument idéologique semble être passé de date et de l’eau a coulé sous les ponts, réhabilitant certains des proscrits d’hier. En l’absence de réels programmes politiques et de vraies solutions et face à un Tunisien à bout de souffle et en attente d’une sortie de crise imminente, elles sont nombreuses les figures politiques qui peinent à trouver un nouveau fonds de commerce idéologique à présenter comme appât.

Cela Nabil Karoui l’a, indéniablement, compris. Son interlocuteur: Le « zaweli », ce pauvre Tunisien martyrisé dont on chante les louanges avant chaque échéance électorale et à chaque fois que flanche la côte de popularité des décideurs. La crise économique a fait de ce zaweli une icône représentant une multitude de personnes issues de la classe défavorisée qui suffoque et de celle moyenne qui peine à émerger. C’est à lui et rien qu’à lui que l’ambitieux homme d’affaires s’est adressé, des mois durant.  Ca en fait des votants!

Pour transmettre son message, Nabil Karoui n’a pas envahi les plateaux, lui et ses acolytes, n’a pas rempli des salles lors de rencontres et de congrès, n’a même pas lancé de parti -encore… Un canal a suffi: la chaîne de télévision dont il est le fondateur.

Fin avril, la Haute Autorité indépendante de la Communication audiovisuelle ( Haica) somme Karoui d’arrêter la diffusion de sa chaîne. Celui-ci crie au scandale, victime, selon ses dires, d’un complot contre lui, contre ses projets…  contre les zwewla dont il fera, depuis ce jour, partie intégrante. Le statut de la victime tombait à pic et il convient bien au « père des zwewla de Tunisie » qui, des mois durant a procédé à des distributions de denrées alimentaires, de repas chauds et de nécessaires de survie.

Et le gagnant est…

Il serait, à ce stade, biaisé de dire que celui-ci ne peut pas se présenter aux élections et la manoeuvre visant la mise en place d’une loi sur mesure pour l’en écarter ne sied pas à la Tunisie démocrate à laquelle tout un pays aspire.

Il conviendrait mieux d’étudier les choix dont on s’offusque, car il n’y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et il n’y a de plus désespéré que les votes sanctions que le vote par dépit. C’est le vide politique qui est à l’origine des choix électoraux les plus inattendus et la nature n’aimant pas le vide,  celui-ci ne profite qu’aux choix « contre nature ».

Dans ce contexte interloqué, le grand gagnant serait Youssef Chahed, à qui on aura présenté, ce 12 juin, son argument de campagne majeur: être le candidat de l’anti-usurpation, le candidat du critiqué mais rassurant « establishment »… un peu comme BCE avait choisi l’argument faisant de lui l’alternative des anti-islamistes. Joli coup de com’ pour lequel BCE doit beaucoup aux conseils de Nabil Karoui…

Quant au favori des sondages, en as de la communication, il n’a surement pas encore dévoilé toutes ses cartes.

 

 

Interview- Aziz Mebark (AfricInvest): L’optimisme au profit de l’Afrique

Le Tunisien Aziz Mebarek est un des acteurs du private equity, depuis plus de 25 ans. Il est à  la tête d’AfricInvest, un fonds transcontinental qui génère de la croissance pour le continent africain et pour ceux qui s’y intéressent. Interview 

Pouvez-vous nous présenter l’activité d AfricInvest et son mode de fonctionnement?

Nous sommes un investisseur en capital opérant sur le continent africain en private equity,  c’est-à-dire en intervention dans le capital d’entreprises privées non cotées. Nous renforçons les fonds propres des entreprises privées sur le continent pour essayer d’accélérer leur croissance. Nous intervenons, essentiellement, dans des entreprises qui sont bien placées dans leurs pays, pour en faire des acteurs régionaux panafricains ou même des acteurs qui vont au delà des frontières de l’Afrique. C’est le coeur de notre stratégie: investissement en capital pour faire, des entreprises partenaires, des leaders régionaux. En accompagnant, nous n’achetons pas d’entreprises mais nous reprenons une part minoritaire du capital. Quant à nos critères, nous regardons surtout la viabilité des plans de développement, l’état du marché, les ressources humaines qui vont devoir mettre cela en oeuvre…

Opérer dans des places économiques différentes nécessite une connaissance de la réalité des marchés et une forte capacité d’anticipation. Comment avez-vous développé cette expertise ?

Nous nous inscrivons dans le cadre d’une connaissance fine des secteurs dans lesquels nous intervenons afin d’y apporter une valeur ajoutée. Nous n’allons donc pas vers des secteurs dans lesquels nous n’avons pas de connaissances.

Nous n’avons, par exemple, pas investi dans les mines ou les industries extractives, non pas parce qu’elles sont inintéressantes mais parce que nous n’avons pas l’expertise nécessaire. Les choses se font donc par itérations successives . Notre croissance a toujours été une croissance organique. Nous avons toujours pris notre temps pour aller vers des segments nouveaux et vers des pays nouveaux, pour avoir du personnel local susceptible de s’ arrimer à un attelage qui grandit.

Qu’est ce qui vous a ramené vers l’Afrique?

Nous avons commencé notre activité dans des environnements que nous connaissions, c’est-à-dire l’Afrique du nord à travers la Tunisie, l’Algérie, le Maroc. Notre développement s’est fait de manière concentrique par rapport à ce que nous connaissions le plus. Ensuite, nous avons agrandi le cercle car être local, lie fatalement, nos capacités de grandir à nos frontières. En anticipant les besoins des entreprises de notre portefeuille implantées dans nos géographies historiques, nous sommes allés vers d’autres pays. En nous y installant, de nouveaux besoins se sont révélés et  nous sommes devenus locaux dans ces géographies nouvelles. Ce développement s’est opéré sur les 25 dernières années, au moyen d’une certaine anticipation, de l’analyse des évolutions et en se donnant les moyens de mettre en place une stratégie gagnante.

A votre actif 25 ans d’expérience dans le domaine du capital-investissement, quels ont été les marqueurs importants de l’évolution du marché des affaires en Afrique?

Le point le plus important, c’est la gouvernance qui s’est nettement améliorée. Il y a aussi l’émergence d’un secteur privé, l’écosystème qui entoure le monde des entreprises, notamment la logistique: les dessertes maritimes et aériennes… L’infrastructure primaire s’est améliorée et il y a plus de zones industrielles, plus d’infrastructures au niveau électrique… Nous disposons aussi de plus de ressources humaines de qualité.

Je pense qu’aujourd’hui, l’Afrique est encore un continent en devenir mais, au cours des vingt dernières années, il y a eu une remontée de talents exceptionnels dans les différents pays. En Tunisie par exemple, on continue à se plaindre de l’éducation mais, réellement, on continue à trouver des personnes d’un talent exceptionnel dans tous les domaines.

C’est ce qui permet à des activités comme les nôtres d’émerger et, à plus d’entreprises, de naître et d’exister. Ce qui ne s’est, en revanche pas fait dans les vingt dernières années (mais il y a un mouvement qui va désormais dans ce sens) c’est la progression de l’entrepreneuriat. Nous commençons, en effet, à entrevoir l’émergence d’un certain nombre de hubs entrepreneuriaux en Afrique notamment anglophone (le Cap a été précurseur, Nairobi, Lagos, le Caire… d’autres pays comme la Tunisie, le Maroc, le Sénégal sont en train d’émerger). Ce mouvement est à encourager et ce sont les politiques publiques qui doivent continuer à pousser dans ce sens. Nous essayons, quant à nous, d’apporter notre contribution à  cet écosystème entrepreneurial par des actions à but non lucratif, et en mettant en place des instruments qui peuvent accompagner les startups émergentes.

Vous êtes un acteur de l’économie internationale mais la Tunisie reste au centre de vos activités. Pourquoi ce choix?

C’est d’abord un choix de coeur. Mais, c’est aussi là que tout a démarré. La Tunisie  fait partie de la géographie que nous avons jugée pertinente pour nous. C’est un pays à gros potentiel qui est passé par une courbe en J prononcée et qui peut avoir un avenir brillant. Donc oui, la Tunisie fait partie de notre zone d’intervention et le continuera.

Vous représentez l’économie africaine auprès des acteurs majeurs de l’économie européenne. Quelles spécificités mettez-vous en avant? Lesquelles auriez-vous préféré ne pas occulter… ou ne pas avoir à avouer?

J’interagis avec plusieurs acteurs économiques africains et européens qui commencent à s’intéresser, de manière sérieuse, au continent africain. Ce que j’essaie de faire pour être honnête avec moi-même et avec les autres, c’est d’être factuel. Je n’ai jamais survendu les environnements dans lesquels j’opère. En revanche, j’ai toujours considéré, selon ce que j’espère être une analyse objective, que le continent africain est très prometteur et qu’il a un très fort potentiel. Quand je fais une analyse, je ne mens jamais par omission.  Toutefois, je suis de nature optimiste et je pense que nos actions à tous ont un grand apport, quand elles se conjuguent. On peut ainsi capitaliser sur ce qui est positif. Mais il y a toujours des points négatifs à ne pas occulter.

Qu’est-ce qui est donc perfectible, à votre sens?         

Le continent doit rattraper son retard, en matière d’infrastructure. Les choses s’améliorent mais cela reste insuffisant, en ce qui concerne la  santé et l’éducation. C’est également le cas pour la gouvernance. On peut voir ça comme un élément négatif ou comme un potentiel à saisir. Par contre, si on veut appréhender les défis, il faut les prendre de manière organisée, pays par pays, car ce ne sont pas des questions  à considérer d’un point de vue global.

Toutefois, s’il fallait trouver un point commun entre nos différentes problématiques, je pense que ce sera le brain drain des nos concitoyens qui quittent leurs pays, parce qu’ils n’ont plus beaucoup d’espoir. C’est un des sujets par rapport auxquels on ne peut pas démissionner. Même si on considère qu’on est en situation d’échec aujourd’hui, on ne doit pas abandonner nos enfants et les générations qui arrivent et les laisser en rade. En ce qui me concerne, c’est ma principale préoccupation aujourd’hui: faire en sorte que nos jeunes se projettent dans leurs pays, y vivent tout en étant ouverts au monde et regardent l’avenir avec optimisme.

En Tunisie, nous connaissons la problématique des diplômés qui n’arrivent pas à trouver un emploi, ce qui crée l’exode des cerveaux. A côté de cela, nous voyons que la Tunisie peut être une plateforme extraordinaire pour un ensemble de métiers et faire en sorte que ces différentes personnes qui sont chassées par les cabinets internationaux  puissent  être intégrées dans des aventures entrepreneuriales dans leurs pays et peuvent, à partir de leurs pays, conquérir le monde. J’en suis absolument convaincu. Comment y parvenir, c’est autre chose. Ce n’est pas facile mais je pense qu’il y a tous les ingrédients pour que ce que nous considérons comme des difficultés devienne des opportunités.

AfricInvest dispose de 10 bureaux dont 7 en Afrique. Quelle est la stratégie derrière ce développement international?

Nous sommes à Paris, Nairobi,  Tunis, Casablanca,  Alger, le  Caire, le  Lagos et Abidjan pour couvrir les différentes régions qui entourent ces pays. Bientôt, nous démarrons nos activités en Afrique du Sud.

Nous cherchons à avoir une couverture panafricaine, à partir de hubs qui nous permettent de rayonner sur les sous-région qui entourent les pays en question. A Abidjan, nous sommes bien positionnés pour intervenir dans la zone UEMOA et en Afrique centrale . A partir du Nigeria, nous travaillons au Ghana, au Liberia… Nous avons, aujourd’hui, un maillage relativement fin qui nous permet d’avoir une couverture pertinente du continent. Nous avons déployé nos fonds dans plus de 25 pays d’Afrique. En ayant mis en en place cette stratégie de proximité et d’acteur local dans ces différentes géographies, nous avons créé un maillage qui nous permet de baser nos investissements sur une connaissance fine des environnements dans lesquels nous intervenons. AfricInvest grandit donc de manière cohérente en apportant une connaissance fine des nouvelles géographies ou des nouveaux secteurs d’activité dans lesquels nous opérons. Pour ce faire, il faut progresser, développer, évaluer pour corriger et continuer ainsi à se développer. Ce n’est pas une stratégie mais c’est la mise en oeuvre d’une stratégie: être panafricain.

Comment envisagez-vous l’avenir d’AfricInvest?

Je pense que nous avons aujourd’hui une présence panafricaine pertinente et solide, mais nous ne sommes pas positionnés sur l’ensemble de la chaîne des valeurs des investissements. Nous envisageons de démarrer, en 2019, une initiative de venture, c’est à dire de nous rapprocher des porteurs de projets à contenu technologique. Nous pourrons ainsi investir dans un segment dans lequel nous n’étions pas présents, parce qu’il était très difficile de lever des fonds s’intéressant à ce secteur. Nous avons fait beaucoup de travail pédagogique pour amener de grands bailleurs de fonds à nous accompagner sur cette initiative. Nous avons, depuis deux ans, lancé une équipe qui a travaillé d’arrache-pied pour monter une structure qui j’espère verra le jour en 2019. Ca c’est un objectif immédiat, mais je suis, par rapport à l’avenir proche, relativement serein.

Par ailleurs, nous avons démarré une initiative de présence en France et quand je vois ce que nous avons fait durant les deux dernières années, depuis cette implantation, je pense que ça a été pertinent et que nous allons continuer sur cette voie. Nous avons été les premiers à prendre ce positionnement en faisant le lien entre différents continents et l’Afrique et ce segment sera suivi, je l’espère, par d’autres collègues, parce que c’est un segment qui mériterait d’être renforcé.

Dans les ventures, d’ailleurs, il y a des liens très étroits entre plusieurs géographies en Afrique et la Silicon Valley et j’espère qu’on arrivera aussi à intéresser la Silicon Valley au segment venture en Afrique du nord (qui reste un peu francophone). A l’avenir, nous continuerons à être un acteur panafricain, mais en élargissant les horizons et en faisant en sorte d’intéresser d’autres géographies à ce qui se passe sur le continent. On s’inscrit dans cette dynamique et on est un acteur parmi tant d’autres dans cette démarche. 

Vous faites partie des acteurs économiques importants du continent mais on sait peu de choses sur vous. Pourquoi ce choix de la discrétion?

Ce qui est utile, c’est ce que nous sommes en train de faire. C’est ma philosophie: être utile et apporter une réelle contribution. Ce qui importe, c’est l’action.

Interview de Omar El Behi, ministre du Commerce (Tunisie)

La Tunisie intègre le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa). Pour le ministre du Commerce, Omar El Behi, la multiplication d’accords bilatéraux permettra à ses entreprises d’exporter leur savoir-faire et de participer à l’essor de pays à fort potentiel.

Pourquoi la Tunisie a-t-elle rejoint, en juillet 2018, le Comesa ? 

Nous sommes ravis d’avoir intégré ce consortium important qui regroupe 21 pays ; la Tunisie étant le 20e pays et, le 21e, la Somalie. L’espace regroupe plus de 500 millions d’habitants, donc plus de 500 millions de consommateurs avec une croissance moyenne importante et avec un potentiel de croissance future important.

La Tunisie, dans sa politique générale de développement, entend diversifier ses échanges. Actuellement, le principal partenaire économique de la Tunisie est l’Union européenne, qui représente plus de 69 % de nos exportations. Pour diversifier nos exportations, nous avons choisi de nous orienter vers le marché africain. Aujourd’hui, l’Afrique subsaharienne représente moins de 1 % de nos exportations ! C’est pour cela que le potentiel est énorme avec ces pays, que ce soit dans le cadre du Comesa qu’auprès des pays de la Cedeao.

La Tunisie présente une bonne productivité par rapport à ses partenaires. Ce qui prouve que les échanges et l’ouverture économique vers l’Afrique ne vont pas se dérouler au détriment du pays. Nous en sommes convaincus.

Au niveau du Comesa, ce qui est important aussi, c’est que nous concevons nos rapports dans un esprit gagnant-gagnant, dans l’intérêt de chacun. Il ne s’agit pas de destinations pour exporter nos marchandises, mais nous y voyons plutôt un moyen pour construire des relations bilatérales. Nous pouvons exporter, mais aussi importer, favoriser des échanges culturels, des échanges économiques, des échanges de propriété intellectuelle, dans la Santé, l’industrie agroalimentaire…

Dans le cadre de la diversification de ses relations diplomatiques, de ses relations commerciales, la Tunisie veut être plus présente dans ces régions. Et nous voyons qu’elle est bien acceptée, tandis que d’autres demandes ont été refusées !

Pourtant, la Tunisie est-elle assez compétitive pour aborder les marchés africains ? 

Oui, nous avons une assez bonne connaissance de ces marchés. Par rapport au potentiel de croissance de ces pays, il faut réfléchir à l’avenir. D’un point de vue agricole, par exemple, ces pays regorgent de ressources mal exploitées ; nous pouvons développer ensemble une production agricole et agroalimentaire beaucoup plus importante grâce au savoir-faire des industriels tunisiens.

Qu’exporte la Tunisie en direction de ce continent ? 

Trop peu, nous venons de le voir. Une fois que les relations commerciales seront améliorées, le secteur privé prendra la suite. Les acteurs du secteur privé se montrent ravis de cet accord avec le Comesa et entendent aller de l’avant. Nous attendons, de notre côté, l’accord définitif de l’Assemblée nationale à laquelle le projet de loi a été présenté, comme c’est le cas pour tous les accords multilatéraux. Je pense que, dans quelques mois, il entrera en vigueur.

Dans ces pays partenaires, au niveau agricole et agroalimentaire, nous pouvons participer à beaucoup d’investissements. La Tunisie a des groupes importants dans ce domaine qui sont déjà présents en Afrique de l’Ouest et qui veulent investir encore en Afrique. Ce qui pourrait être intéressant,

c’est de faire des investissements en Tunisie qui peuvent être tripartites avec des pays de l’Union européenne ou des pays du Golfe qui peuvent venir investir en Tunisie et exporter vers les pays du Comesa. Cela peut être utile, notamment, en relation avec les pays anglophones avec lesquels la Tunisie n’a pas beaucoup d’échanges.

Que comptez-vous faire pour pousser les Tunisiens à mieux connaître les subtilités du marché et surtout pour accompagner ce mouvement en se diversifiant vers « ces Afriques » (anglophone, lusophone, etc.) ? 

Deux représentations diplomatiques nouvelles vont s’installer en Tunisie. Le Cepex (le Centre de promotion des exportations) ouvre, quant à lui, deux bureaux de liaison dans deux pays d’Afrique, au Nigeria et en Côte d’Ivoire. Ils seront mis à disposition de nos chefs d’entreprise.

D’autre part, nous voulons encourager les missions itinérantes réalisées avec le secteur privé vers ces pays. Nous venons de conduire une mission à Addis-Abeba avec des hommes d’affaires tunisiens. Nous pensons faire la même chose avec d’autres groupes à destination du Kenya, du Rwanda, de la RD Congo. Je vous rappelle que STEG International a installé tout le circuit d’exploitation de l’électricité au Rwanda ! La société tunisienne a apporté son savoir-faire et y a gagné de la reconnaissance. Nous pouvons développer davantage ces relations avec des groupes de cette envergure ou avec des bureaux d’études tunisiens comme Africinvest, Comete Engineering et d’autres groupes.

La Tunisie a des atouts dans l’univers du numérique, dans l’enseignement, dans les soins médicaux. Intégrez-vous ces facteurs dans votre conquête des marchés africains ? 

Je n’aime pas trop le mot conquête, parce que, pour nous, il s’agit de partenariat gagnant-gagnant ! Autrement, oui, nous évaluons les possibilités selon ces atouts. En avril 2018, s’est tenu à Tunis le Forum économique africain. Nous en organiserons une deuxième édition, en juin 2019, et nous voudrions développer notre stratégie autour de ces cinq piliers : le secteur agroalimentaire, la Santé, l’industrie pharmaceutique, les TIC, et l’enseignement supérieur. Nous avons un potentiel de croissance important.

La Tunisie subit une crise financière. Comment affrontez-vous cette situation intérieure tout en ayant l’ambition de vous investir ailleurs ? Ne prenez-vous pas le risque d’une dispersion de moyens et d’énergie ? 

En matière de compétitivité, nous avons, récemment, réalisé une étude de laquelle il ressort que la Tunisie a une bonne productivité par rapport à ses partenaires. Ce qui prouve que les échanges et l’ouverture économique vers l’Afrique ne vont pas se dérouler au détriment de la Tunisie. Nous en sommes convaincus. La situation économique du pays est difficile, mais, par rapport aux années précédentes, nous constatons une amélioration. Le rythme de croissance, au deuxième trimestre 2018, ressortait à 2,8 %. En 2017, le PIB a augmenté de 1,9 %, contre 1 % en 2016.

Certes, cette amélioration se double d’obstacles, face au déficit de la balance commerciale, celui du Trésor. Concernant le déficit budgétaire aussi, nous avons des difficultés mais la situation s’améliore ; il était à 6 %, nous terminons l’année à 4,9 % et nous voulons aller vers 3,9 en 2019.

Avec les réformes engagées – parfois douloureuses –, la loi de Finances 2018 a ramené le déficit budgétaire sous les 5 %. Nous ne pouvions pas continuer avec des taux supérieurs ! Nous entendons revenir vers les 3 % en 2020. Quand nous aurons réduit le déficit budgétaire, nous pourrons diminuer l’endettement et sortir du cercle vicieux de la dette.

De même, il est important pour nous de diminuer le déficit de la balance commerciale. La Tunisie exporte par an l’équivalent de 13 milliards d’euros et importe, à peu près, pour 19 milliards, soit un taux de couverture de l’ordre de 67 %. Les secteurs productifs de l’économie tunisienne sont l’industrie mécanique et électrique avec plus de 40 % des exportations (c’est donc un secteur sur lequel nous misons par rapport à nos échanges africains), mais nous comptons aussi sur le secteur agroalimentaire et celui du textile.

Pour se faire une place en Afrique, la Tunisie, a besoin de chefs d’entreprises capables de comprendre le marché et de lui proposer des produits qui font la différence. Comment la Tunisie travaille sur cette dimension ? 

Beaucoup de groupes s’installent, en ce moment, en Afrique de l’Ouest. Nous restons en contact avec la Cedeao. Nous ne pouvons pas y adhérer, puisqu’il faut être un pays limitrophe avec un pays déjà membre, mais nous finalisons un accord commercial préférentiel. Par rapport à l’encouragement de l’État, au niveau du ministère du Commerce et du Cepex, nous disposons d’un fonds qui s’appelle le Foprodex, ainsi qu’un autre fonds de promotion des exportations, qui avaient un budget de 20 millions de dinars en 2017. Ils s’élèvent à 40 millions de dinars en 2018 et passeront à 80 millions de dinars (23,9 millions d’euros), en 2019. Ils servent à la promotion des exportations.

Nous avons, au niveau de ces fonds, augmenté les investissements vers la destination Afrique. Ils prenaient des engagements à hauteur de 30 % dans le transport maritime, ils passent à 50 % si la destination est en Afrique. Cette stratégie permet de dynamiser l’export, d’appuyer la participation à des foires, la promotion d’un produit… Nous offrons un bonus pour les entreprises qui se tournent vers les marchés africains. Le secteur privé est déjà présent dans ces marchés, mais nous pouvons aussi améliorer l’accompagnement.

On parle beaucoup de la Tunisie hub vers l’Afrique. Quels efforts en matière de transports envisagez-vous ? 

En 2017, nous avons ouvert une ligne vers Cotonou, mais vous avez raison, il faut intensifier nos efforts dans le transport. Nous espérons beaucoup de l’amélioration de la situation de Tunisair ; la compagnie bénéficiera, dès 2019, d’un nouveau mode d’acquisition des avions.

Interview de Omar El Behi, ministre du Commerce (Tunisie)

Tunisie : Le commerce illicite grève la croissance

Publié dans New African

Le secteur informel représente 35 % du PIB de la Tunisie. Il s’agit d’un manque à gagner important qui met à mal l’économie et impacte négativement son attractivité. Les réponses politiques se font attendre.

La Tunisie se situe à la 53place du classement réalisé par l’Alliance transnationale pour la lutte contre le commerce illicite (TRACIT), classement répertoriant les pays selon l’indice évaluant la capacité de 84 pays à se prémunir du commerce illicite.

Elle fait partie, à ce titre, des pays où l’informel occupe une proportion importante. Il ressort aussi de la même étude que 1,1 million de personnes en Tunisie auraient une activité professionnelle qui échapperait au contrôle de l’État et qu’en Tunisie, 30 % des produits de consommation proviennent de l’informel.

Essor du trafic frontalier

Par exemple, la contrebande du tabac représente 38 % des dépenses annuelles en cigarettes en Tunisie. La perte, d’un point de vue fiscal, avoisinerait 177 millions de dollars par an.

Aux origines de l’informel, figurent des raisons macroéconomiques spécifiques. Ainsi, la morosité économique a empêché de générer une activité attractive, susceptible d’englober les réseaux commerciaux, lesquels demeurent à la marge du formel. Les réformes, dans ce cadre, sont jugées insuffisantes.

Pour Robert Blotevogel, représentant du FMI en Tunisie, « la priorité est d’assurer que la situation macroéconomique reste stable. Ceci permettra d’attaquer les problèmes plus structurels afin de rendre le modèle tunisien plus inclusif pour ceux qui, pour le moment, n’ont pas réussi à s’insérer dans le système ». Et de préciser son rôle : « Notre expertise n’est pas de mettre en place des outils coercitifs contre l’informel, nous travaillons pour que le formel marche mieux. »

À cet effort partagé par les autres partenaires de la Tunisie, s’ajoute la lutte contre la corruption. Celle-ci est un moyen utilisé pour contourner les transactions commerciales classiques, les procédures administratives, les taxations, le contrôle douanier… Selon un sondage, 65 % des Tunisiens estiment que ce fléau est en augmentation.

En mai 2017, Youssef Chahed, a déclaré la guerre à la corruption et en a fait le moyen de lutte choisi pour contrer l’informel. Une volonté politique qui aurait permis d’identifier les barons de ce secteur et de procéder à des arrestations clés.

Or, « dans les pays où la perception de la corruption est importante, il est difficile de générer une croissance qui touche toute la population. Dans cette approche, le FMI s’est donné l’objectif d’aider la Tunisie à mettre en place les institutions qui aident le gouvernement à combattre la corruption. C’est notre plaidoyer depuis des années », commente le représentant du FMI en Tunisie.

La Tunisie, pays en transition politique depuis la révolution, et la Libye, pays instable depuis la chute de Kadhafi, entretiennent une relation commerciale des plus ambiguës ; les postes frontaliers de Ras Djedir et de Dhehiba Wazen sont les points de passage de la plupart des transactions illégales. Un phénomène d’échanges illicites renforcé par les grandes différences de prix entre pays limitrophes. Le plus souvent, les subventions de l’État créent un écart entre les prix qui favorisent ces trafics transfrontaliers.

L’État réagit

C’est le cas du carburant libyen qui bénéficie de subventions, lesquels en font un produit demandé en Tunisie, compte tenu de son bas prix. En effet, selon la Banque mondiale, le carburant importé de Libye représente 17 % de la consommation des Tunisiens. Du côté libyen, on affirme que le carburant libyen couvre 40 % des besoins tunisiens et que la perte que les achats hors marché occasionnent pour la Libye avoisine le milliard de dollars.

Dans l’échange informel de produits subventionnés, les États concernés perdent doublement : en payant pour des subventions qui ne profitent pas à ceux auxquels elles se destinent et en perdant ce qui devait leur revenir en taxes.

L’informel prolifère en Tunisie, en l’absence d’accords de voisinage relatifs aux tarifs de certains produits. Une collaboration plus accrue sur le plan commercial avec la Libye et l’Algérie serait susceptible, d’après les experts, de dynamiser les échanges formels et de réduire le marché parallèle.

Depuis mai 2017, le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, a déclaré la guerre à la corruption et en a fait le moyen de lutte choisi pour contrer l’informel.

Une volonté politique qui aurait permis d’identifier les barons de ce secteur et de procéder à des arrestations clés. D’après des sources douanières, cette politique aurait permis de générer un bénéfice de plus de 1 milliard de dinars pour les caisses de l’État. Une somme provenant des amendes et des saisies gérées par la douane tunisienne.

Toutefois, la société civile continue de critiquer la timidité de la volonté politique et la fragilité de la capacité de contrôle. L’effort étant concentré, d’un côté, sur les enjeux politiques et de l’autre, sur l’aspect sécuritaire, la situation ne peut que profiter à la prolifération du commerce illicite, en l’absence de démarches multisectorielles et interministérielles bien étudiées.

Tunisie : Le commerce illicite grève la croissance

Tunisie- Chahed et Hafedh Caïd Essebsi: le Combat de coqs

Publié dans New African

Une nouvelle fois, la Tunisie traverse une crise politique, de nature à affecter sa stabilité et à entraver les échéances électorales à venir. Les querelles entre les dirigeants de Nidâa Tounès ne font qu’envenimer la situation.

Fait rare et significatif : Le ministre tunisien de la Défense est sorti de son silence, après l’enterrement de deux militaires morts la veille suite à une attaque terroriste. Abdelkrim Zebidi a critiqué l’attitude des hommes politiques et mis en garde contre des querelles dont l’impact sera, selon ses dires, la vindicte populaire.

Béji Caïd Essebsi a lancé, au cours d’un entretien télévisé, des messages à l’adresse du chef du gouvernement, l’exhortant à aller devant le Parlement afin de solliciter sa confiance, au moyen d’un vote qui débouchera sur une confirmation de celui-ci à la Kasbah ou sur son départ. Selon le président de la République, le départ de Youssef Chahed ne fera pas de mal à la Tunisie, tout comme celui de son fils, Hafedh Caïd Essebsi, aujourd’hui à la tête d’un parti au pouvoir bien mal en point.

Les problèmes partisans gagnent l’Assemblée

Nidaa Tounès dont le chef du gouvernement est lui-même issu vit, au rythme des crises successives qui l’agitent, un affaiblissement croissant. La querelle entre son directeur exécutif, Hafedh Caïd Essebsi, et son ancien dirigeant, Youssef Chahed, semble avoir atteint son paroxysme.

En mai, lors d’une intervention télévisée, le chef du gouvernement avait critiqué le fils du président de la République l’accusant d’être à l’origine du malaise du parti et des problèmes politiques tunisiens. Depuis, les dissensions ne font que s’accentuer entre les deux hommes et la demande de limogeage de Youssef Chahed est revenue à plusieurs reprises. Le 13 septembre 2018, le comité poli- tique de Nidaa Tounès a envoyé un questionnaire à Chahed.

Avec l’affaiblissement de Nidaa Tounès, c’est bien évidemment le mouvement Ennahdha qui devient ainsi le parti dominant, à l’approche des prochaines échéances électorales.

Deux jours plus tard et faute de réponse de la part de celui-ci, la même partie décide de geler son adhésion à son parti d’origine. Parmi les questions posées à Chahed et les accusations qui lui sont lancées, sa potentielle implication dans les nom-breuses démissions enregistrées par le bloc parlementaire de Nidaa Tounès.

La rentrée parlementaire est marquée par la naissance d’une nouvelle force dépassant, en nombre, le bloc autour de Nidaa Tounès : 47 contre 39 députés. Et les démissions et probables nouvelles adhésions au bloc que l’on attribue offi – cieusement à Youssef Chahed ne feront qu’accentuer l’écart.

Ce bloc émergeant traduit la volonté qu’aurait Chahed de se maintenir en poste. Ce dernier s’est abstenu de lancer un remaniement attendu et d’asseoir, ainsi, sa légitimité remise en cause, d’une certaine manière, par les Caïd Essebsi père et fils. « À la fi n de la quatrième session parlementaire et au début de la session actuelle, il a été constaté que les votes importants ne se faisaient pas sur la base de ce pour quoi on votait, mais dans l’optique de ce qui pourrait être assimilé à un test du positionnement politique, une manière de vérifier le consensus, de vérifier ce qu’obtiendrait Chahed, s’il allait devant l’Assemblée pour un vote de confiance », commente Chaïma Bouhlel, consultante politique.

Cette instrumentalisation de l’Assemblée des Représentants du peuple entraverait donc le rôle premier de législateur, au profit d’un rôle politique. « Désormais, au lieu de représenter le peuple, l’Assemblée devient un lieu de com-bat politique, par procuration », poursuit Bouhlel.

Ennahdha se positionne

La faiblesse du bloc de Nidaa Tounès représente, pour de nombreux observateurs, la faiblesse du parti au pouvoir et la mise à mal du président de la République. Alors qu’il avait 86 députés en 2014, le parti se fait dépasser par le bloc que composent ses démissionnaires.

Parmi les griefs que lancent ceux-ci à la direction de leur ancien parti, la mauvaise gestion et la querelle publique Hafedh-Chahed. Un appel à la dissolution de l’Assemblée a même été lancé par un des dirigeants du parti, Faouzi Elloumi, pour qui la composition au niveau des blocs parlementaires n’a plus rien à voir avec ce qui était voulu par les votes des Tunisiens.

Une mise en garde dans le même sens a été formulée par des dirigeants d’Ennahdha qui, dans une lettre adres- sée à leur leader Rached Ghannouchi, ont exprimé leurs craintes par rapport aux dysfonctionnements qui résulteraient d’une crise politique dont les répercussions ont atteint l’Assemblée.

Le mouvement Ennahdha a pris position très vite sur le conflit entre Nidaa et son ancien dirigeant à la présidence du gouvernement. C’est à travers son Majlès Choura, sorte de conclave des sages, que le parti islamique a manifesté son soutien à Youssef Chahed, un soutien conditionné mais utile à celui-ci compte tenu de la position de premier bloc parlementaire d’Ennahdha.

La condition au soutien étant le renoncement du chef du gouvernement à la présidentielle de 2019. Cet appui accordé à Chahed est à l’origine du divorce entre les deux « cheikhs », en l’occurrence Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi. Cette séparation a été annoncée par le président de la République lors de sa dernière intervention télévisée. Une séparation qu’ont niée des dirigeants d’Ennahdha, qui voient la déclaration du chef de l’État comme une énième manoeuvre politique.

Réunie les 6 et 7 octobre 2018, la Choura d’Ennahdha a insisté sur l’attachement de ses structures au consensus et à une bonne relation avec le président de la République, pour la stabilité du pays et la réussite des prochaines élections. Avec l’affaiblissement de Nidaa Tounès, c’est bien évidemment le mouvement Ennahdha qui devient ainsi le parti dominant, à l’approche des pro-chaines échéances électorales.

Un président politiquement aff aibli

Toutefois, « quand on observe l’éparpillement qu’a connu Nidaa Tounès, on constate qu’il n’y a plus un parti qui peut concurrencer Ennahdha. Les hésitations dont ce mouvement fait preuve quant à la querelle politique pourraient s’expliquer par le fait que celui-ci ne souhaite pas se retrouver dans la position du gagnant, seul », en tant que maître du jeu, interprète Chaïma Bouhlel.

Il n’en reste pas moins que le blocage perdure. Le président de la République est isolé, affaibli par la position de son parti, par l’image négative que lui inflige la présence politique de son fils et par sa non-puissance face à son filleul d’hier, un chef de gouvernement qui a décidé de lui tenir tête et qui semble gagner son bras de fer contre lui.

Quant à Youssef Chahed, même s’il n’a pas un appui assuré d’Ennahdha, il a pu bénéficier de sa part d’un facteur primordial pour gagner une bataille qui se jouera, forcément, à l’Assemblée des Représentants du peuple ; le temps de se préparer à d’autres échéances.

Nidaa redevient la deuxième force parlementaire

Le 14 octobre 2018, le parti Union Patriotique Libre (UPL) qui dispose d’un bloc parlementaire de 16 députés a annoncé son retrait du bloc de la Coalition nationale et sa fusion avec le parti Nidaa. Hasard du calendrier, le président de l’UPL, Slim Riahi, apprendra le lendemain que la chambre spécialisée dans les affaires de chèques sans provision, près du Tribunal de Première Instance de Tunis, a décidé d’abandonner les poursuites engagées contre lui.

L’arrivée à Nidaa de Slim Riahi, qui devient secrétaire général, est perçue comme un moyen pour Hafedh et Béji Caïd Essebsi de remporter leur bras de fer contre Youssef Chahed. Avec un bloc parlementaire qui revient à la deuxième position au moyen de la récente fusion, Nidaa relègue au troisième rang le bloc de la Coalition nationale, bloc considéré comme proche du chef du gouvernement.

La guerre des votes de confiance semble bel et bien entamée. Le « mercato » parlementaire n’en prendra que plus de valeur. C’est, en effet, à sa lumière que le président de la République décidera ou non de recourir à l’article 99 qui dispose que celui-ci peut demander aux Représentant du Peuple de procéder à un vote de confiance au gouvernement.

Tunisie : Combat de coqs

Interview- « La Caisse des dépôts: Un modèle neuf pour l’Afrique » Boutheina Ben Yaghlane

 Publié dans African Banker

La Caisse des dépôts et consignation est l’une des rares institutions de Tunisie à afficher un résultat positif, avec un bilan total de 6,423 milliards de dinars et un résultat net de près de 55 millions de dinars fin 2017. Entretien avec sa directrice générale.

La CDC est une forme hybride par rapport à ses prédécesseurs française et marocaine. Quelle en est la spécificité ?

La Caisse des dépôts et consignation (CDC) tunisienne est une structure récente qui a été créée, après la révolution, en 2011, dans l’objectif de faire fructifier l’épargne et de favoriser l’investissement de long terme. Elle a bénéficié du soutien de la CDC française et de son homologue marocaine, lors de sa constitution. Nous avons ainsi doté l’institution de ses structures de gouvernance et mis en oeuvre de sa doctrine d’investissement qui régit ses principes d’intervention.

Notre Caisse a mis en oeuvre, très rapidement, un nouveau modèle de capital investissement, pour des projets directs où nous sommes actionnaires, en appui à l’initiative publique, comme en appui à l’initiative privée. Enfin, nous n’avons pas les mêmes ressources que les autres caisses : elles proviennent essentiellement de l’épargne postale, ou bien les consignations qui se trouvent dans le Trésor public. Nous avons également d’autres lignes de financement.

L’exemple tunisien peut-il, aujourd’hui, devenir un modèle ?

Nous aidons souvent des caisses en création, dans le cadre du forum des Caisses de dépôts qui se réunit tous les deux ans. Aujourd’hui, le Niger fait appel à nous, le Burkina Faso aussi. En octobre 2017, le chef du gouvernement burkinabé a demandé, lors de sa visite en Tunisie, un rendez-vous avec moi pour discuter du modèle de sa Caisse de dépôts. La Côte d’Ivoire, également, fait appel à nous. Nous avons reçu, en mai 2018, le directeur général de la CDC du Gabon, qui nous a exprimé son intérêt pour le volet private equity, et notamment l’appui aux PME que son établissement ne pratique pas encore.

L’appui aux PME est une activité essentielle pour notre Caisse et sert d’exemple pour les nouvelles structures d’Afrique. Lesquelles souhaitent tirer les leçons de la Caisse tunisienne qui est récente, plutôt que d’aller voir un modèle plus ancien et qui ne leur ressemble pas.

Quelle est l’offre de la CDC ?

La Caisse est actionnaire dans 18 projets directs et notre grande spécificité tient dans le travail en private equity. La Caisse est souscripteur dans treize fonds qui ont pu financer plus d’une centaine de PME. Nous avons une ligne de financement provenant de la Banque mondiale, clôturée le 31 juillet 2018, dont une quinzaine de PME ont pu bénéficier. Nous avons une ligne budgétaire qui provient du budget de l’État pour les SICAR régionales ; elle passe via la CDC, ce qui permet de financer des PME dans les régions. L’autre grande activité de la Caisse est la dynamisation des marchés financiers, via des emprunts obligataires, via les placements, via le marché boursier.

Est-ce un choix de rester discrets sur votre activité ?

Nous ne sommes pas particulièrement discrets ! Les acteurs financiers nous connaissent. Ils viennent nous voir tous les jours. Le grand public nous connaît moins, parce que nous n’avons pas de relation directe avec lui. Nous travaillons avec des promoteurs dont le montant d’investissement doit dépasser les 25 millions de dinars et nous comptons très peu de sociétés ou de promoteurs de cette taille.

L’argent de la CDC n’attire-t-il pas certains « rapaces » ? Comment s’en prévenir ?

La Caisse n’est pas une banque, pas une institution de crédit, la contribution se noue avec des fonds propres (on entre dans le capital en tant qu’actionnaires), la participation est minoritaire et on se suffit à 20 % de l’investissement (avec une possibilité d’aller jusqu’à 40 %, si le projet est à l’initiative par la CDC). Nous entrons dans des projets économiquement rentables, nous privilégions les projets dans les régions, avec, comme principe, d’exercer un levier et d’aller où les autres ne vont pas. Nous agissons avec une vision claire, des stratégies, une doctrine, des normes et des règles de gestion prudentielles. Chaque projet proposé à la CDC doit passer par plusieurs contrôles. Le processus décisionnel permet l’étude en profondeur, à plusieurs étapes et nous veillons à ce que ce processus soit respecté.

De nombreuses entreprises publiques nécessitent un sauvetage urgent. La CDC tient-elle compte de ce contexte particulier ?

Plusieurs discussions vont dans ce sens-là, et cela a commencé quand j’étais secrétaire d’État auprès du ministre des Finances. Dans le plan de sauvetage des entreprises publiques, nous avons discuté de la possibilité de créer un fonds où la CDC contribue en grande partie. Mais cette initiative est encore en discussion avec les acteurs sociaux. Si nous sommes sollicités sur des projets concernant des entreprises publiques qui présentent un business plan pouvant être rentable à long terme, nous ne pourrons être qu’intéressés. Mais la question de l’implication directe de la CDC ne s’est pas posée.

Vous êtes partie prenante dans la création d’un fonds de fonds qui servira à financer et accompagner les start-up tunisiennes. Quelle particularité a la CDC dans ce secteur où plusieurs intervenants sont déjà bien positionnés ?

Le positionnement de la CDC entre dans le cadre de la « Stratégie nationale des start-up et de l’innovation » qui se base sur plusieurs piliers, dont le pilier financement pour lequel la CDC est mandatée par le ministère des Technologies. Nous constituons un fonds des fonds de 100 millions de dollars, dans lequel la CDC ramènera au maximum 20 % pour pouvoir lever les autres fonds. L’un des axes de notre stratégie est de soutenir l’État dans les transitions majeures, à savoir les transitions énergétique et numérique. Dans ce cadre, nous soutenons l’innovation, le numérique et le digital.

Vous avez fait l’objet de plusieurs critiques lors de votre nomination à ce poste délicat et convoité. Deux ans après, arrivez-vous à rester à l’abri des pressions et tiraillements politiques ?

Cela fait plus que deux ans et demi que je suis en poste, avez-vous entendu parler de démissions au sein de la CDC ? Je ne pense pas ! L’institution a une certaine autonomie qui lui permet de refuser des projets. Même s’ils viennent des ministères, des partis, de personnes qui ont du pouvoir… Nous avons la capacité de dire non ! Nous ne prenons pas les projets d’un point de vue complaisance ou rapprochement. Les ressources dont nous disposons sont des ressources sacrées, c’est l’épargne du citoyen. Nous n’avons, de ce fait, pas droit à l’erreur. Nous veillons aux deniers de l’État et nous veillons à ce que ces ressources soient placées dans des investissements rentables pour l’économie, même s’il y a pression. Nous avons, d’ailleurs, refusé, à plusieurs reprises, des projets, car nous avons vu qu’ils n’étaient pas rentables.

Vous êtes la femme au portefeuille d’or, dans un milieu où il y a très peu de femmes. Comment vivez-vous cette grande responsabilité ?

C’est un poste à responsabilité. Nous sommes fiers d’être la seule Caisse, à l’échelle internationale, à être présidée par une femme. Notre directrice générale adjointe est aussi une femme. Lorsqu’on est professionnel, peu importe qu’on soit homme ou femme. L’essentiel c’est d’assumer la responsabilité, d’être professionnel, d’être correct et de travailler en toute transparence. Je suis très contente de diriger une institution comme la CDC, qui se compose d’une quarantaine de personnes avec une grande expertise. Beaucoup de travail est fait… mais nous ne faisons pas beaucoup de bruit.

Boutheïna Ben Yaghlane, DG de la Caisse des dépôts (Tunisie)

Portraits de décideurs: Badreddine Ouali, un modèle de réussite à la tunisienne

Article publié dans African Business (Octobre 2018)

Manager hors pair, personnalité marquante et inspirante, Badreddine Ouali est un entrepreneur tunisien dont la réussite est, désormais, internationale. Il est aujourd’hui à la tête de plusieurs projets, notamment à portée sociale.

Jeune homme ordinaire des faubourgs de Tunis, Badreddine Ouali a intégré l’école des Mines de Saint-Étienne. Un parcours universitaire qui lui a permis d’être embauché, peu après, par une société française spécialisée en ingénierie informatique et d’en être, à 27 ans, l’un des plus jeunes dirigeants. Son parcours n’aurait, probablement, pas été le même, s’il n’avait pas connu, en 1993, un licenciement. Mais Ouali avait décidé de sortir de l’ordinaire et de tenter l’aventure de l’entrepreneuriat. C’est en 1994, qu’il s’installe en Tunisie et choisit d’y fonder la société BFI, ancêtre de Vermeg. Après des débuts difficiles, beaucoup de travail, une période de création pendant laquelle il développait la nuit des solutions qu’il s’attelait à vendre en journée, le succès se profile, avec les premiers clients tunisiens. Son succès est indissociable de celui de son entreprise qui, en près de vingt ans, est passé de l’échelle régionale à une envergure mondiale.

L’éditeur tunisien de solutions logicielles spécialisées pour la banque et l’assurance est, aujourd’hui, une holding internationale qui réalise un chiffre d’affaires avoisinant les 100 millions d’euros, embauche plus de 1 100 personnes dans le monde et compte, dans son portefeuille clients, les plus grandes compagnies, banques et assurances internationales.

Valoriser les ressources humaines

Vermeg, forte de deux acquisitions stratégiques, celle du leader belge de l’édition de logiciels BSB et de Lombard Risk, premier fournisseur mondial de solutions intégrées de reporting réglementaire et de gestion du collatéral, opère désormais dans de nombreux pays. Elle enregistre 60% de son chiffre d’affaires en Europe, 20% en Amérique et 20% en Asie. Pourtant, Badreddine Ouali vit le succès de son entreprise sans démesure et envisage l’avenir en tenant compte de l’importance des étapes. Pas d’entrée en Bourse avant deux ans, pour lui, car sa société est en phase de transformation. Pour l’instant, il savoure, prudemment, le succès : « Nous avons la chance d’avoir comme clients Bank of England, Santander, Bank of New York, Wells Fargo, des banques majeures japonaises », relève l’entrepreneur qui poursuit sans fausse modestie : « Nous avons les meilleurs collaborateurs et nous avons les meilleurs produits. Si nous gagnons des parts de marché, ce n’est pas un hasard. » Conscient de l’importance de son personnel dans la croissance de ses projets, le fondateur de Vermeg mise sur l’humain. Personnage doté d’une forte intelligence sociale, il a instauré un management basé sur l’écoute et le bien-être des collaborateurs. Ses locaux « transformés à la Silicon Valley » et une attractivité intrinsèque à son domaine d’activité forment le bouclier de Vermeg face au problème de ressources humaines que connaissent de nombreuses sociétés.

Conscient de l’attractivité internationale, à laquelle répondent plusieurs compétences tunisiennes, Badreddine Ouali voit ce phénomène d’un bon œil : « Ceux qui partent constituent une chance pour nous aussi. Ils deviennent nos ambassadeurs ailleurs. C’est une fierté pour Vermeg de dire nos collaborateurs valent tous ceux qui sont dans le monde. C’est une fierté pour la Tunisie. » Il vit sa carrière comme un engagement envers la Tunisie, en gardant comme credo la nécessité de donner après avoir reçu. Y installer son entreprise aujourd’hui internationale est, pour lui, un choix du cœur avant tout. De son pays natal, l’homme d’affaires a fait l’épicentre de son activité, « parce qu’il y a plus de mers qu’en Suisse, plus de soleil qu’en Islande et que la Tunisie est proche de tout, comme un centre de gravité du monde ».

C’est pourtant aux Pays-Bas que le PDG a fait immatriculer Vermeg. Son idée était, à l’époque Ben Ali, de se préserver du « contrôle inamical », mais aussi du contrôle des changes, un obstacle que connaissent encore les entrepreneurs tunisiens et qu’il espère voir disparaître, dans les jours ou les mois qui suivent. Du changement pour la Tunisie, Badreddine Ouali a décidé d’en faire lui-même, en s’activant dans plusieurs projets à utilité publique.

À 55 ans, il s’estime dans la phase de la vie où on doit donner, après avoir reçu. Il a, ainsi, pu réaliser un ensemble d’actions à portée sociale, dans des champs divers comme l’humanitaire, la culture et l’employabilité des jeunes (construction d’écoles pour des réfugiés syriens dans le sud de la Syrie, financement d’une unité médicale dans un hôpital de Tunis, aide à des projets culturels…). Il est, aujourd’hui, à la tête du réseau Entreprendre, association de chefs d’entreprise œuvrant à l’aide à l’entrepreneuriat et du projet Smart Tunisia, un programme destiné aux entreprises du secteur de l’offshoring et qui s’engage à créer 50 000 emplois en cinq ans. Encourager les jeunes à la démarche entrepreneuriale et servir la compétence Tunisie à l’international font l’essentiel de sa démarche.

Une activité sociale essentielle

Ouali est considéré par un grand nombre de ses salariés et anciens salariés comme un mentor. Il a inspiré bon nombre de jeunes entrepreneurs tunisiens, représentant, pour plusieurs d’entre eux, un modèle de réussite tunisienne. Il étend, désormais, son aura à des jeunes de la Tunisie profonde.

Le projet phare de Fondation Tunisie pour le développement, récent fleuron de la société civile tunisienne, s’appelle Elife et se veut une version locale de l’École 42 de Xavier Niel, avec qui une collaboration est en place. Sa cible, les villes de l’intérieur du pays et son idée est de répondre au besoin des jeunes, selon trois axes : la formation pour trouver du travail, l’entrepreneuriat pour ouvrir des perspectives et l’organisation d’événements « pour que ces jeunes voient autre chose que le café et la mosquée de leur village ».

Mécène, philanthrope ou manager visionnaire et créateur de compétences ? Ouali se place plutôt dans une démarche aux références culturelles multiples: « Dans notre culture arabe, il y a ce que l’on appelle « les pieux prédécesseurs » (Assalaf Assalah ). Dans la technologie, qui sont ces pieux prédécesseurs ? Ce sont des gens comme Bill Gates ou le patron de Facebook, des gens qui ont donné, de leur vivant, leurs fortunes, à des actions caritatives. Je me suis mis dans cette chaîne ».

Plutôt en retrait au début de son parcours, Badreddine Ouali est désormais plus visible sur la scène tunisienne. Un choix qu’il aurait préféré ne pas avoir à faire, mais auquel il dit se soumettre, par obligation, les actions discrètes ne pouvant pas, réellement, impacter les jeunes auxquels ses projets se destinent.

De par le succès de son entreprise et la nature de ses récents projets, Ouali est, certes, dans la sphère des décideurs, mais il n’envisage pas, pour le moment, de carrière politique. Au moyen de son travail au sein de sa fondation, il est persuadé de servir davantage l’intérêt public. Président un jour? « Que Dieu m’en préserve », s’empresse-il de lancer, avant de conclure, sarcastique : « Quand j’aurai dans les 80 ans, j’y songerai peut-être. »

Article publié dans African Business (Octobre 2018)

Ils ont juré de mourir pour elle et, éternellement, à travers eux, elle vivra

Ils avaient juré de mourir pour elle. Il avait juré qu’elle mourra, quitte à y laisser la vie.

Ils avaient juré de la voir vaincre, remporter sa bataille contre le choléra. En finir avec les mites et les rats, les vipères, les renards, les loups, les vautours et les colombes, les chacals et les faces de rats.

Ils avaient rêvé sa jeunesse, eux sa jeunesse glorieuse. Ils avaient rêvé de gloire, de réussite impétueuse. Ils avaient rêvé une carrière au service de la Nation, fierté de pères et de mères, de familles et de régions.

Ils avaient rêvé famille, épouses et enfants. D’une vie de plénitude, de pleins d’accomplissements.

Ils avaient tout pour vivre. Il était prêt à tout pour les voir mourir.  Eux le symbole du courage, lui qui a massacré son propre avenir.

Ils ont choisi la grandeur, il avait choisi la petitesse. Eux au service d’une patrie, lui au service d’une idée traitresse. Ils ont juré loyauté, il a juré traitrise. Ils ont juré bravoure, il a juré bêtise.

Ils avaient tous le même âge et, dans le même pays, ils ont grandi. Ils ont célébré les mêmes fêtes et des mêmes blagues, ils ont, un jour, surement, ri.

Elle les a vus tous grandir, prenant des chemins opposés. Les uns à son service voués, l’autre à sa mort dévoué. Les uns se sacrifiant pour elle, le sourire aux lèvres, même après la mort. L’autre cherchant à l’abattre, vivant en cadavre et se trainant comme un mauvais sort.

Elle l’a répudié. Elle les avaient bénis. Lui son mal, eux son motif de survie.

Quand le chemin des meilleurs et du pire se croisent, que les uns et l’autre se toisent, que le sang coule et que la vie se finit. Qu’un pays pleure et qu’une bande de lâches rit. Sonne, au plus profond de tous, le sens de leur serment, comme un hymne qui s’entend des splendeurs du firmament.

Ils sont morts pour elle, mais, pour eux, elle vivra. Offrande pour une terre que le rat jamais ne vaincra.

Il avait juré, mais jamais elle ne mourra.

Ils avaient juré de mourir pour elle et, éternellement, à travers eux, elle vivra.

 

Paix aux âmes des six jeunes membres de la Garde nationale morts en guerre contre le terrorisme, ce 8 juillet 2018. 

L’immigration clandestine en Tunisie, ultime cri de désespoir

Plus de 50 corps ont été repêchés au large de Sfax, après le naufrage d’un chalutier à bord duquel auraient embarqué près de 200 personnes cherchant à rejoindre les côtes italiennes (On compte 68 rescapés). L’événement marquant de la semaine en Tunisie est des plus tragiques et pourtant c’est avec une amertume sourde qu’il a été accueilli. Un Etat qui peine à contenter les plus défavorisés et une société incapable de contenir ses maillons les plus faibles ne peuvent que vivre dans un  mélange de défaitisme et d’impuissance pareils drames humains.

L’immigration clandestine des Tunisiens a connu une hausse après la révolution, une courbe basse ensuite et connait, actuellement, un taux des plus hauts. Son mouvement suit le rythme d’une vie politique ayant oscillé entre désordre postrévolutionnaire et stabilité certes transitoire mais lanceuse d’espoir. L’état actuel d’insatisfaction ne laisse transparaître, quant à lui, que flou et incertitude. Les difficultés économiques du pays et leurs répercussions sur le quotidien des Tunisiens ont, en effet,  fini par achever le rêve du lendemain meilleur engendré par le grand changement politique qu’a connu le pays après le départ de Ben Ali.

La Tunisie, exemple démocratique pour la région, se place, désormais en deuxième position après l’Erythrée, en matière de flux de clandestins arrivant en Italie. C’est dire l’état de désolation sociale, la misère économique et la détresse psychologique que  peuvent atteindre certains jeunes pour traverser la mer au risque de leur vie.

Ces mêmes jeunes ont réclamé la dignité dans des slogans lancés, depuis sept ans. Ils ont réclamé du travail, une amélioration de leurs conditions de vie, l’espoir d’un avenir national avec eux et d’une société les incluant au lieu de les mettre en marge. Ils ont réclamé le désenclavement de leurs villes pas très reculées pourtant dans cette Tunisie qui ne fait que 280 Km de large. Ils ont réclamé l’inclusion pourtant possible à plus d’un niveau: politique, culturel, entrepreneurial. Ils ont réclamé une oreille pour les écouter et une volonté pour faire du changement une réalité et non une promesse électorale.

Nombreux sont aujourd’hui les Tunisiens qui pensent que le choix de l’immigration est le choix de facilité pour celui qui n’a pas exploré toutes les pistes dans son pays, que celui qui veut travailler le peut, qu’il faut se contenter de peu au lieu de courir derrière l’espoir du gain facile, que quand on aime son pays, on y reste pour le construire. Mais vraisemblablement, le sentiment d’appartenance ne s’improvise pas, il se nourrit, de jour en jour, de faits anodins pour certains, très significatifs pour d’autres: d’un système social prenant en charge les plus faibles, d’une inclusion réfléchie pour mettre en place la citoyenneté active, d’une présence de l’Etat sous toutes ses formes de représentativité, dans toutes les villes, sans exception ni distinction.

A kerkennah, à 20 kilomètre de Sfax, la République a choisi de se défiler. Le vide a été comblé par l’extrémisme et la marginalisation y a eu comme réponse la défiance. Les conflits sociaux qui y ont eu lieu ont été de véritables bras de fer pour l’Etat. Les conflits avec les forces de l’ordre y ont été si éprouvants que ceux-ci ont fini par se dérober. L’archipel en est devenu une passerelle pour les clandestins, au vu et au su de tous.

Quoi de plus encourageant, quand chez soi tout décourage? L’on sait pourtant, désormais, que les conditions de vie, une fois arrivé en Italie, ne sont pas des meilleures et que le paradis européen rêvé n’est souvent que le début du calvaire. L’on sait la douleur de ceux qui restent et le risque encouru. L’on sait qu’il va falloir souffrir pour survivre, faire des concessions, faire preuve de renoncement, galérer pour y arriver et s’accrocher pour nourrir enfin les rêves de toute une famille par des centaines d’euros envoyées mensuellement pour signifier aux siens que l’on a réussi.

Le risque de mourir dans ces traversées périlleuses est un risque connu de tous car les exemples tragiques ne manquent pas. Pour ces désespérés, jouer le tout pour le tout est la devise. Le rêve italien est vécu, par eux, comme les jeux de chance: la réussite de l’Autre, même si on la sait fruit du hasard, stimulant l’envie de tenter soi-même. Et ils sont nombreux à préférer le mirage d’une vie décente dans un pays d’accueil repoussant à la vie indécente dans une patrie perçue comme une mauvaise mère.

« La Méditerranée engloutit ses enfants », de ce constat on a fait une image poétiquement dramatique. Elle ne l’est pourtant que trivialement. Prêts à mourir pour vivre! N’est-ce pas l’aberration des temps modernes?

 

 

Lettre d’un naufragé en Méditerranée

Je suis parti sans dire au revoir. J’ai pris le large et j’en ai exploré la profondeur. Mon embarcation a fait naufrage… Je ne suis plus des vôtres. Mais l’ai-je jamais été? Oui, c’est moi cet individu que vous ne regardez même pas , ce jeune qui rase les murs, cet étudiant qui a fini par rejoindre sa tribu de chômeurs. Je suis ce fils qui vous disait que son rêve le plus cher est d’envoyer sa mère à la Mecque et son projet le plus ambitieux est d’améliorer la maison de son père.

Je suis ce citoyen qui a rêvé d’une Tunisie meilleure puis qui a regretté Ben Ali. Qui a pleuré pour la démocratie mais qui a pleuré ensuite, peut-être à cause d’elle… Que m’a-t-elle fait la démocratie? Je pose souvent cette question à qui veut m’entendre. Moi que personne n’entend, je passe inaperçu, transparent dans la ville. Celui qui me défend est taxé de populisme. Celui qui me fustige se targue de son réalisme. Je suis l’entre-deux-mondes, le vôtre et le nôtre, le monde des vivants et celui des morts vivants.

Hier, j’ai fugué! J’ai fui cette mère patrie trop dure, sans sentiments, apathique face à ma désolation, insensible à mon ressentiment. Je savais que je pouvais périr. C’était mon seul acte de courage possible dans cette vie qui n’en est pas une. Vivais-je avant de mourir? Posez-vous la question.

Cette mer où vous piquerez une tête cet été, j’ai bu son eau salée jusqu’à en mourir. J’ai vu un instant défiler devant ma mémoire qui s’éteignait les sourires de ma mère qui ne savait pas qu’elle ne me verra plus, de mon père qui a cessé de me regarder tant le poids de mon avenir honteux l’obsède, de mon petit frère qui a continué à me considérer comme son exemple, moi le contre-exemple en tout.

Ma Tunisie, je rêvais de te quitter mais je ne t’ai jamais trahie. Je n’ai pas choisi la voie de ceux qui ont tenté de faire de mon oisiveté un vice extrémiste. Je serais arrivé vivant en Syrie. Mais je ne voulais pas donner la mort. Je voulais vivre. Quitte à en mourir. Je t’ai portée au fond du coeur comme on porte une mauvaise mère: on ne sait pas de quel amour l’aimer ni comment faire pour enfin la haïr. Je savais que tu m’aurais manquée, si j’étais arrivé à l’autre côté de ta rive.

Peut-être qu’aujourd’hui, je ne te manque pas , moi ton enfant le moins glorieux. J’en ai vu d’autres avant moi partir, périr et être oubliés sans que rien ne change. Oui, je voulais que tu saches que les profondeurs de ta mer sont remplies des corps de tes enfants qui, comme moi ont touché, le fond.  Tu peux te vanter face au monde de tes 3000 ans d’histoire et de ta démocratie; tu peux parler de tes jeunes comme parle un politicien de l’intérêt national. Faire de nous un slogan et nous oublier. Tu peux nous pleurer ou continuer à te voiler la face.

Hier, on a repêché mon corps sans vie mais ai-je jamais été autre chose? Oui, j’ai perdu la vie mais en avais-je eu vraiment une?

Vous pouvez toujours m’accabler. Me juger coupable de nuire à l’image de mon pays, moi l’enfant raté qui a tout raté même son départ le plus convoité. Oui, je suis coupable, coupable d’être mal-né, coupable d’être né. Ce monde et ses frontières, ce  n’est pas pour moi! Je ne suis ni à plaindre ni à blâmer. A moi les abîmes de la Méditerranée…

Plus de 50 corps ont été repêchés au large de Kerkennah, archipel tunisien devenu plateforme vers une Europe rêvée. Derrière chaque naufragé, une mère, une famille, une multitude de souvenirs et une histoire tragique… du début à la fin.