Zbeida belhaj amor, actrice en quête d’absolu

 

Zbeida Belhaj Amor est une actrice tunisienne dont le talent s’est dévoilé, pour la première fois au cinéma, dans le film de Leyla Bouzid Une histoire d’amour et de désir, qui a été présenté lors de la

Semaine de la critique au dernier Festival de Cannes. Âgée de 22 ans, Zbeida a un parcours ressemblant à celui de l’héroïne qu’elle a incarnée à l’écran. « Je partage avec elle son élan de vie, sa quête d’absolu, c’est quelqu’un d’euphorique, qui a envie de découvrir, d’ouvrir les portes… », révèle-telle.

Licenciée en design, la jeune femme s’est installée à Paris afin d’y poursuivre son rêve de petite fille : faire une formation de théâtre et lancer sa carrière d’actrice.

Comment est venu ce premier rôle ?

J’ai toujours été passionnée par le cinéma et le jeu. Je prenais des cours de théâtre à Tunis, quand tout a commencé grâce à une rencontre avec la réalisatrice Leyla Bouzid. Elle cherchait l’actrice de son premier long-métrage, mais je n’avais, à ce moment-là, que quatorze ans. Cinq ans plus tard, elle m’a recontactée pour Une histoire d’amour et de désir, et ç’a été le point de départ d’une belle aventure.

Qu’avez-vous en commun avec Farah, le personnage que vous interprétez ?

Nous avons toutes les deux le goût de l’aventure et des grandes déclarations. Nous sommes à peu près animées par le même feu, même s’il y a des points autour desquels nous divergeons totalement. Comme Farah, j’ai quitté Tunis pour aller faire mes études à Paris et embrasser l’avenir. C’est cette aventure que nous avons en partage, une aventure vécue sous le mode de l’enthousiasme et de la passion.

Selon vous, comment se porte la francophonie auprès des jeunes, en Tunisie notamment ?

Je dois vous avouer que la francophonie pourrait être dans une meilleure situation auprès des jeunes Tunisiens. Mais il ne faut pas désespérer de pouvoir la relancer, malgré un engouement rampant et assez palpable pour la langue anglaise qui s’installe depuis quelques années. Je pense, à ce titre, que l’intérêt pour le livre français et pour les productions cinématographiques francophones devrait être stimulé. Il faudrait, éventuellement, imaginer des actions innovantes auprès des jeunes des différentes régions, même celles les plus reculées du pays.

Que pourraient apporter les jeunes francophones comme vous sur la scène culturelle et artistique en France ?

Je pense honnêtement que les jeunes francophones apportent déjà beaucoup à la scène culturelle française. Ils apportent un plus, de par leur différence, leurs expériences, leurs cursus d’intégration. Tout cela rejaillit, immanquablement, sur leurs contributions dans les productions littéraires et cinématographiques françaises et francophones. C’est carrément un melting-pot qui émerge et qui donne à la France une particularité que beaucoup d’autres pays lui envient : cette part active dans l’universalité de la culture et sa dimension humanitaire.

Comment envisagez-vous votre avenir artistique ?

Je suis actuellement à l’École du jeu, à Paris. Plongée dans un univers dans lequel je trouve ma place. J’espère continuer à jouer dans des films qui me parlent et à travers des rôles que j’incarnerai avec plaisir et enthousiasme.

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Beata umubyeyi – « tous tes enfants dispersés »

NIVEAU : B2/C1

OBJECTIFS :
Etudier des extraits d’un roman ; observer un champ lexical, analyser des textes en se basant sur le vocabulaire utilisé.

PRÉSENTATION DE L’AUTEURE

QUI EST BEATA UMUBYEYI ?

Beata Umubyeyi Mairesse a été la lauréate 2020 du prix des Cinq Continents de la Francophonie avec son livre Tous tes enfants dispersés, paru aux éditions Autrement.

Née à Butare au Rwanda en 1979, Beata Umubyeyi Mairesse est arrivée en France en 1994. Elle venait alors d’échapper au génocide des Tutsi. Elle a obtenu le prix François-Augiéras, le prix de l’Estuaire et le prix du livre Ailleurs avec ses recueils de nouvelles Ejo et Lézardes.

PRÉSENTATION DU ROMAN

L’IMAGE DE LA MÈRE

Blanche est rwandaise et vit à Bordeaux. C’est une rescapée du génocide des Tutsi. Immaculata est sa mère. Entre les deux femmes, la situation n’est pas facile. Le passé est lourd de reproches, de culpabilité et d’incompréhension et l’avenir incertain.

Les deux femmes ont connu de vraies épreuves en lien avec le génocide Tutsi et peinent à se reconstruire. Elles peinent à rebâtir le lien de filiation, à se réapproprier sainement la maternité. Les deux prénoms (Immaculata et Blanche) choisis par l’auteure renvoient à la blancheur ; celle désignant la paix et s’opposant donc au vécu chargé d’expériences tragiques ; celle de la paix des âmes recherchée par les protagonistes au moyen de salutaires rétrospections.

Blanche, fille d’Immaculata est aussi mère. Son fils est, quant à lui, au milieu de ces deux générations de femmes, en quête également de sa propre identité, celle-ci ne pouvant être reconquise que par le biais d’une vraie réconciliation avec le passé.

Dans ce cadre se dresse, en toile de fond, une autre forme de maternité ; celle de mère-patrie à laquelle on voue un amour sans faille. C’est elle qui voit naître ses enfants, les voie aussi s’entretuer, les regarde partir et espère, un jour, les voir revenir à elle.

Le retour aux sources est, en cela, une véritable bénédiction malgré la difficulté qu’il engendre. Il est un retour vers la part brisée de soi, une reconquête de l’Autre, aussi proche soit-il ; une recherche de réconciliation avec l’avenir qui ne peut être salutaire sans un regard serein jeté derrière soi.

Entre reproches, remords, aveux et pardon, oscillent des personnages aux profondeurs certaines. Ils sont ici pour démontrer les abîmes des âmes humaines, ces lieux de retranchements dont il est bénéfique de sortir.

LE POUVOIR DE LA LANGUE

L’auteure choisit d’utiliser le kinyarwanda en incrustation dans un roman écrit essentiellement en langue française. La langue maternelle a toute sa place à travers une mise à l’honneur de ses possibilités de transmission et de ses capacités expressives.

Présentée souvent par Beata Umubyeyi Mairesse comme la langue des symboles et de l’image, le kinyarwanda est la langue des origines que l’on gomme comme par instinct de survie, sous la pression. Pour échapper au génocide, de nombreuses personnes ont fait semblant de ne pas parler cette langue. La renier les a sauvées. Mais peut-on renier pour toujours ?

Cette langue incarne le rapport à la famille, le rapport au pays. Par opposition à la langue française qui est perçue aussi bien par le personnage que par l’auteure comme la langue de l’écrit, la langue du pays d’origine étant celle de l’oralité et de la famille.

Cet attachement aux deux langues est une métaphore de la double culture. Ces deux parties de l’identité linguistique se complètent pour former la riche complexité des doubles appartenances.

Ceci est visible à travers le vécu du fils de Blanche et petit-fils d’Immaculata, métis qui cherche sa place parmi ses communautés.

Le choix de sa mère est de l’orienter vers l’acceptation de ses deux mondes et non vers un choix qui serait à faire entre les deux.

LA DIALECTIQUE DU TEMPS ET DES COULEURS

Le récit se déroule entre trois niveaux temporels : le présent, le passé, le futur. Ces trois temps renvoient à la situation des personnages. En effet, ceux-ci évoluent entre le passé souvent destructeur, le présent qui hésite et l’avenir que l’on souhaite plus stable.

Les personnages tentent de dompter leurs souvenirs en se réconciliant avec, afin d’avancer plus sereinement dans la vie.

Comme à la recherche de clés pour refermer paisiblement les portes de l’enfer, le personnage principal recherche la paix intérieure à travers un retour salvateur vers le passé. Les fleurs de jacarandas sont présentes dans le livre. Dans une interview, l’écrivaine précise à ce sujet, qu’elles renvoient au bleu-mauve « couleur de la nostalgie », mais aussi couleur du deuil. Et faire le deuil, c’est probablement tout ce que recherchent les personnages de ce livre pour passer outre, aimer la vie et se réconcilier avec le passé et ses protagonistes. Le but est de se réconcilier avec le passé, à défaut de savoir l’oublier.

DÉCOUVERTE

  1. Comment comprend-on le titre du roman ?
  2. Lisez l’extrait 1. Quels personnages y retrouve-t-on ?
  3. Quelle relation existe-t-il entre les personnages ?

EXPLORATION

  1. En vous aidant de l’extrait 1, dites quelle image a la mère dans ce roman.
  2. D’après l’extrait 2, quelle place a la langue maternelle de l’auteure dans le roman ? Qu’apporte-t-elle ?
  3. Toujours dans l’extrait 2, relevez ce qui a un lien avec la perception du temps.

EXTRAIT 1

Il la prend par la main pour lui faire visiter les lieux qu’il a toujours connus, sa ville, sa rue, sa maison. Elle lui fait entièrement confiance et cependant toujours il guette son assentiment avant d’agir. La mère l’a longuement préparé : tu seras son guide mais n’oublie jamais ta place : tu es un enfant, tu dois l’écouter et lui obéir. Blanche les suit un pas derrière, silencieuse, interloquée par la fluidité de leur relation, comme s’ils s’étaient toujours connus. Une évidence.

Elle est le lien entre eux deux mais très vite elle se retire de leur conversation, sur la pointe des pieds, pour mieux les entendre se nouer, ainsi que le fait un tuteur qui demeure planté humblement, inutile, à côté de l’arbrisseau qui prend son élan vers les cieux. Une paix tangible a commencé à s’installer sur cette famille autrefois délabrée, déjà, lors de son dernier voyage à Butare. Le temps de la reconstruction pourrait bien être arrivé. Grâce à Stokely, grâce à ce que Blanche en a fait, passant son existence au tamis pour ne lui transmettre que les choses apaisées, laissant à la thérapie ses pierres agglomérées, rugueuses, ce qui n’a pas encore été lissé ni accepté.

Blanche a compris qu’il ne fallait pas tout amalgamer.

Rompre le cercle de mauditions.

Octobre est bien avancé et les premiers jours froids la font frissonner, elle a la nostalgie du pays.

Le temps des au revoir est arrivé. Elle emporte une valise pleine de livres, de graines et d’épices, promet à Stokely de lui écrire souvent. Il pleure un peu, elle le console sans ménagement : « Mwana wange, mon enfant, on ne regrette bien que ceux qu’on a connus, je reviendrai te visiter souvent. Grâce à Dieu et à ta mère, on est ensemble dorénavant. »

EXTRAIT 2

On dirait que tout est sur le point de s’évaporer ou d’être enseveli par une brume de fantôme. Oui, Nyogokuru, ton album est habité de fantômes, et c’est ça qui me plaît.

Je voulais que tu me racontes ton univers avec des photos, seulement les lieux, les objets et les animaux, et on dirait que tous ceux qui sont partis, les morts que tu gardes en toi, sont venus me saluer. J’ai agrandi les photos et je les ai punaisées sur les murs de ma chambre. Quand je suis dans mon lit, je rentre dans un des décors et j’invente une aventure dont toi oxu Maman êtes les héroïnes. Je vous imagine d’autres vies, des histoires qui finissent toujours bien. Sinjye wahera hahera umugani ! J’ai demandé à Maman ce que signifiait cette formule avec laquelle tu finissais toujours les histoires que tu me racontais quand j’étais petit. « Que ça ne soit pas ma fin mais celle du conte ! » C’est trop beau. Les conteurs ne meurent jamais vraiment, c’est ça ? Plus tard, je crois que je voudrais faire ça, tu sais, raconter des histoires, pour tuer le temps qui assassine les gens qu’on aime, pour tracer des virgules entre hier et demain. Maman m’a aussi expliqué qu’en kinyarwanda c’est le même mot pour dire hier et demain, ejo. C’est fort. En cours d’histoire, j’ai fabriqué une petite sculpture avec un long fil de fer que j’avais ramassé dans la cour : j’ai construit dix « ejo » attachés les uns aux autres « ejoejoejoejoejo », et puis avec cette phrase de métal j’ai fait une boule de la taille d’un poing. Comme un globe terrestre. J’y mettrai une tige de fer et je l’offrirai à maman pour qu’elle la pique dans la terre de l’hibiscus (que je lui ai acheté pour son anniversaire et qui est toujours en fleur).

Ejo, hier et demain, c’est ton temps et mon temps réunis dans le même mot. Tu vois, on est toujours ensemble.

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Mohamed harmel réinterprète murakami

Avec son nouvel ouvrage, le Tunisien Mohamed Harmel n’en a pas fini de surprendre ses lecteurs par son esprit critique. Murakami et la logique du rêve est son premier essai, mais c’est le troisième livre à travers lequel cet auteur se révèle et dévoile une capacité d’analyse puissante par sa profondeur, subversive par son cheminement.

Dans cet ouvrage, l’approche philosophique épouse la lecture psychologique avec subtilité et offre une lecture de Nietzche, de Deleuze, de

Jung, de Zweig et d’autres penseurs de renom…

Les mondes de ces grandes figures n’ont plus de secret pour le lecteur ou presque, tant les clés de lectures procurées par Harmel sont d’une complétude transversale bien ficelée.

L’essai comporte deux volets. Le premier, « Sur Murakami », est un focus sur l’oeuvre de l’auteur japonais Haruki Murakami d’après le prisme du surréalisme et de l’inconscient. Le deuxième, « Sur la littérature et l’expérience limite », est une lecture analytique de Stefan Zweig, de John Steinbeck… avec pour point commun leurs retranchements vers des limites savamment explorées. « J’ai toujours souhaité écrire sur Murakami. La logique de sa littérature m’a fasciné, j’ai donc voulu explorer le fil de cette logique onirique qui produit sur le lecteur cette magie singulière. Puis j’ai poursuivi cette approche dans d’autres oeuvres qui ont exercé sur moi une fascination particulière, la fascination de la limite », explique Mohamed Harmel dans l’introduction de son essai.

Présentant son livre comme un travail non pas « érudit » mais « passionné », Mohamed Harmel s’inscrit aussi bien dans la lignée des critiques avisés que dans celle des philosophes bien outillés. Les trames analytiques qu’il développe sont riches d’intertextualités. Un prisme intéressant pour une approche innovante des œuvres de grands noms de la littérature et de la philosophie.

Murakami et la logique du rêve est édité par la maison d’édition tunisienne Nirvana.

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FICHE PÉDAGOGIQUE – Birago diop, la voix de la poésie

NIVEAU : B2/C1
OBJECTIFS POÈME 1

  • Relever le champ lexical de la nature ; déceler les marques de la personni­fication ; relever les caractéristiques de l’évocation de la mort ; leitmotiv et importance de la répétition ; locuteur/allocutaire : message : qui parle à qui ? pour dire quoi ? ; étudier la forme du poème ; reconnaître les figures de style
  • LEXIQUE
  • Champ lexical : ensemble de mots se rapportant au même thème
  • Personnification : attribuer des propriétés humaines à un animal ou à un objet
  • Leitmotiv : phrase ou expression qui revient à plusieurs reprises dans un texte
  • Métonymie : désigner un concept au moyen d’un autre qui lui est rattaché par un lien logique (cause à effet, par exemple)

OBJECTIFS POÈME 2

Repérer des indications aidant à comprendre le texte, en l’occurrence ce qui se rattache à la sagesse ; étudier les temps utilisés et justifier l’usage de ceux-ci ; observer l’aspect répétitif et essayer de comprendre ce qu’il rapporte au texte ; reconnaître trois figures de style

PRÉSENTATION DE L’AUTEUR

Qui est Birago Diop ?

Birago Diop est un conteur et poète sénégalais né en 1906 et mort en 1989. Diop a fait connaître, à l’écrit et en français, de nombreux contes appartenant au patrimoine oral d’Afrique. Vétérinaire de formation, il a également embrassé une carrière diplomatique et a été nommé par le président Léopold Sédar Senghor ambassadeur du Sénégal en Tunisie.

Diop est l’un des auteurs de la négritude, courant littéraire et politique né après la Première Guerre mondiale et qui a rassemblé des écrivains francophones noirs. Ce courant fortement lié à l’anticolonialisme a permis la mise en avant des valeurs d’Afrique. 

PRÉSENTATION DU RECUEIL

Leurres et Lueurs est un recueil de Birago Diop publié en 1960 par Présence africaine.

Ce recueil associe l’attachement du poète à la tradition orale africaine et sa passion pour la langue française. 

ÉTUDE DE TEXTES

POÈME 1 : « SOUFFLES »

  • Relever le champ lexical de la nature

Le poète évoque, dans ce texte, les quatre éléments de la nature. Il cite, en effet, le feu, l’eau, le vent et la terre. Il choisit, même, de les écrire à la manière des noms propres, avec une majuscule en début de mot.

On relève également l’usage d’autres mots appartenant au champ lexical de la nature, comme « buisson », « arbre », « bois », « rocher », « herbes », « forêt », « fleuve ».

À travers ce poème, la nature prend une place primordiale, au sein du texte et même dans la vie de l’homme. Elle est celle qu’on doit observer et écouter, et passe, en cela, avant les Êtres, qui d’après le poète, présentent moins d’intérêt.

Ce choix s’explique par le rapprochement que fait le poète entre la nature et les êtres morts qui finissent par l’habiter.

  • À quoi est associé ce champ lexical dans le texte. Pourquoi ?

Le lexique de la nature est associé à une action particulière, celle de produire des sonorités. Il est également associé à des verbes exprimant des sentiments et des actions. Les éléments de la nature sont ainsi personnifiés. Ils sont capables d’avoir une voix, des sentiments et de les exprimer.

Exemples : « La voix du feu », « la voix de l’eau », « le buisson en sanglot », « l’arbre qui frémit », « le bois qui gémit », « le rocher qui geint », « les herbes qui pleurent ». 

  • Relever les allusions à la mort

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis » / « Les morts ne sont pas sous la terre » / « Les morts ne sont pas morts » / « Le souffle des ancêtres […] qui ne sont pas morts » / « nos morts qui ne sont pas morts » / « Les morts qui ne sont pas partis » / « Les morts qui ne sont plus sous terre ».

  • Que remarque-t-on ?

On remarque l’usage de la forme négative, à chaque allusion faite à la mort.

Le poète entend ainsi répondre à une idée répandue en la niant. Il s’oppose à la vision commune de la mort en présentant une nouvelle manière de définir et d’appréhender la fin de la vie.

Derrière cette vérité nouvelle affirmée sous forme de négation, se cache une volonté d’honorer et de donner toute leur place aux ancêtres, évoqués dans le poème. La mort telle que décrite dans ce poème est une métonymie des ancêtres qui demeurent vivants par leurs souvenirs et leurs leçons de vie. 

  • Observer le leitmotiv

Une strophe se répète à trois reprises. Elle ouvre le poème et le clôt, partiellement.

Comme une sorte de cycle qui connaît un début, un déroulement et une fin, ce leitmotiv épouse le sens du poème et imite le mouvement cyclique de la vie humaine.

Si le poète a choisi de recourir à cette redondance, c’est pour insister sur ce qu’il y énonce.

En effet, Diop a décidé, dans cette strophe, de mettre côte à côte assertion et injonction. Il utilise un ton directif, une sorte d’ordre ou de conseil, puis énonce une idée présentée comme une vérité.

Exemples : « Écoute plus souvent… » / « La voix du feu s’entend »  « Écoute […] le buisson en sanglot » / « C’est le souffle des ancêtres »

Nous pouvons ainsi distinguer un message, un allocutaire et un énonciateur. 

  • Qui parle ? À qui s’adresse-t-il ?

Le message est, dans ce poème, un appel à une série d’actions, susceptibles de faire changer la perception des choses.

L’énonciateur est cette voix qui appelle à cohabiter différemment avec la nature, à être sensible aux choses et à l’écoute de leurs mouvements. Il donne un ordre et avance des vérités. Comme les ancêtres dont il appelle à perpétuer le souvenir, le locuteur est présenté comme la voix de la sagesse, à écouter pour une meilleure perception du monde.

L’allocutaire n’est pas défini. Il est tout homme capable d’écoute, d’attention et de sensibilité. Il est l’humanité dans sa globalité face à un phénomène concernant l’humanité entière : la mort et le rapport aux êtres partis.

  • Thème universel versus vision africaine

Le poète a choisi un thème universel concernant toute l’espèce humaine sans distinction aucune : la mort et la compréhension qui en est faite.

La notion de transmission de savoir est une continuelle leçon de vie, tel semble être pour le poète, le message à faire passer à tout humain sur terre.

Toutefois, Diop n’a pas manqué de faire cohabiter cet aspect universel avec une autre vision particulièrement africaine, mettant à l’honneur les ancêtres et leur apport, même au-delà de la mort.

C’est en cela que le poète s’inscrit dans le mouvement de la négritude dont il est un des auteurs majeurs. Ce mouvement rappelons-le, s’inscrit dans une volonté manifestée par de nombreux intellectuels d’Afrique, de se réunir autour des valeurs communes et de mettre en avant les caractéristiques du continent et les valeurs négro-africaines.

Cet attachement à l’africanité dans le fond s’accompagne dans la forme par un attachement à l’architecture de la poésie française.

  • Observez la forme de ce poème

Ce poème présente une forme irrégulière. Les strophes qui le composent ne présentent pas le même nombre de vers. Les vers quant à eux ne se composent pas du même nombre de syllabes.

Ce poème présente une musicalité marquée par les phrases courtes qui épousent la longueur du vers. Il rappelle en cela les chants africains.

Il y a, par endroits, une alternance entre les rimes masculines et les rimes féminines. Rappelons que les rimes féminines se terminent par un mot présentant à sa fin un « e » muet et les masculines par un mot finissant par une syllabe pleine.

Exemple : « partis » / « s’éclaire » – « s’épaissit » / « terre »

Nous retrouvons, dans ce poème, des rimes riches présentant 3 phonèmes en commun.

Exemple : « frémit » / « gémit » – « Êtres » / « Ancêtres »

Il y a d’autres rimes pauvres, c’est-à-dire présentant un seul phonème en commun.

Exemple : « souvent » / « s’entend » – « partis » / « s’épaissit »

Il y a d’autres rimes qui sont suffisantes, c’est-à-dire présentant deux phonèmes en commun.

Exemple : « coule » / « foule » – « sanglots » / « l’eau » 

  • Relevez 3 figures de style

L’anaphore, qui est une figure qui consiste à répéter un mot ou un groupe de mots en début de phrase afin d’insister sur un sens.

Exemple : « Ils sont dans l’Arbre qui frémit / Ils sont dans le Bois qui gémit / Ils sont dans l’Eau qui coule / Ils sont dans l’Eau qui dort / Ils sont dans la Case / ils sont dans la Foule »

Le chiasme qui est une figure de construction qui consiste à disposer les termes d’une manière symétrique (AB/BA)

Exemple : « La voix du feu s’entend, entends la voix de l’eau »

La métaphore qui est une figure d’analogie qui consiste à remplacer un terme ou une idée par un autre lui ressemblant sans recourir à un outil de comparaison.

Exemples : « Le buisson en sanglot » pour décrire le bruit de l’eau, le poète l’assimile à un sanglot. 

POÈME 1 : SOUFFLES

 

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots :

C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :

Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit.

Les Morts ne sont pas sous la Terre :

Ils sont dans l’Arbre qui frémit,

Ils sont dans le Bois qui gémit,

Ils sont dans l’Eau qui coule,

Ils sont dans l’Eau qui dort,

Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :

Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots :

C’est le Souffle des Ancêtres morts,

Qui ne sont pas partis

Qui ne sont pas sous la Terre

Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :

Ils sont dans le Sein de la Femme,

Ils sont dans l’Enfant qui vagit

Et dans le Tison qui s’enflamme.

Les Morts ne sont pas sous la Terre :

Ils sont dans le Feu qui s’éteint,

Ils sont dans les Herbes qui pleurent,

Ils sont dans le Rocher qui geint,

Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,

Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots,

C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,

Le grand Pacte qui lie,

Qui lie à la Loi notre Sort,

Aux Actes des Souffles plus forts

Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,

Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.

La lourde Loi qui nous lie aux Actes

Des Souffles qui se meurent

Dans le lit et sur les rives du Fleuve,

Des Souffles qui se meuvent

Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.

Des Souffles qui demeurent

Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,

Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit

Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,

Des Souffles plus forts qui ont pris

Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,

Des Morts qui ne sont pas partis,

Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots,

C’est le Souffle des Ancêtres. 

POÈME 2  : « SAGESSE » 

  • Relever ce qui se rattache à la sagesse dans le texte :

La sagesse dans ce poème semble être de vivre sans souvenir, sans désir et sans haine. Le regard tourné vers l’avenir avec pour impératif de soigner son coeur, d’oublier ses malheurs et de dépasser ses remords.

Tel est le credo du poète cherchant la sagesse et la sérénité. Celui-ci décrit un schéma initiatique qui le mènera vers la paix intérieure. Il utilise le futur simple pour décrire les étapes qu’il entend effectuer.

  • Pourquoi le futur ?

Le poète a choisi d’utiliser le futur simple pour évoquer le parcours menant à la sagesse. le futur est le temps du possible. L’action envisagée n’est pas décrite au conditionnel, mode qui en ferait une action irréelle.

Le futur de l’indicatif permet d’envisager l’avenir avec la certitude de parvenir à mettre en place son plan pour l’appréhender en faisant un travail sur soi, essentiellement.

Exemples : « retournerai », « ressemblerai », « rassemblerai », « jetterai », « dormirai ».

  • L’allusion au passé

Le poète fait allusion dans ce texte au passé, qui ne semble pas l’avoir épargné. Par opposition au futur qui marque son projet de nouveau départ, il évoque le passé comme un souvenir lourd de douleur et de blessures.

Le pronom possessif « vos » désigne ceux que l’auteur accable et rend responsables de ses douleurs passées.

Exemples : « Mon coeur qu’a meurtri chacun de vos gestes ».

Il recourt également à des mots tels que l’adverbe « jadis » et l’adjectif « vieillis », marquant une sorte d’opposition entre deux contextes temporels différents.

Le poète aspire à une nouvelle vie, « là-bas, au pays », un pays dont il semble éloigné et où il souhaite ramasser les morceaux cassés de lui-même et commencer une nouvelle vie.

  • Forme du poème

Le poème se compose de trois strophes. Chaque strophe se compose de cinq vers. Rappelons qu’une strophe de cinq vers s’appelle un quintil.

Les rimes de ce poème sont croisées (ABAB)

Exemple : « haine » / « Pays » – « haleines » / « vieillis »

Elles sont suffisantes, c’est-à-dire qu’elles présentent deux sons en commun : il y a reprise de deux mêmes phonèmes.

  • Répétition

Chaque strophe du poème s’ouvre et se termine par le même vers, ou presque. Ainsi, des trois répétitions, seule la dernière est identique. Les deux autres occurrences présentent un changement.

Exemples : « Sans souvenir, sans désirs et sans haine / Sans souvenirS, sans désirs et sans haine » / « Je rassemblerai les lambeaux qui restent » / « J’EN rassemblerai les lambeaux qui restent »

« Dans le murmure infini de l’aurore » / « Dans le murmure infini de l’aurore »

La répétition, outre l’insistance qu’elle permet de marquer, apporte une musicalité au poème, comme le permettrait un refrain dans une chanson. C’est aussi une manière de montrer le caractère obsessionnel de ce projet d’avenir loin des tracas du passé et de ses blessures, au sein du pays auquel on revient pour chercher l’apaisement.

  • Relevez 3 figures de style

L’allitération : il s’agit de la répétition d’une même consonne.

Exemples : « Sans souvenir, sans désirs, sans haine » : Le son [s] est ici répété quatre fois au niveau du premier vers. « Enterrer tous mes tourments » : le son [t] est ici répété trois fois au niveau du quatrième vers.

Anadiplose : il s’agit de la répétition du dernier mot d’une phrase ou d’un vers.

Exemple : « De ce que j’appelais jadis mon coeur / Mon coeur qu’a meurtri chacun de vos gestes »

L’anaphore : répétition d’un mot au début d’une phrase ou des membres d’une phrase.

Exemple : « Sans souvenir, sans désirs, sans haine » 

POÈME 2 : SAGESSE

Sans souvenir, sans désirs et sans haine

Je retournerai là-bas au pays,

Dans les grandes nuits, dans leur chaude haleine

Enterrer tous mes tourments vieillis.

Sans souvenirs, sans désirs et sans haine,

Je rassemblerai les lambeaux qui restent

De ce que j’appelais jadis mon coeur

Mon coeur qu’a meurtri chacun de vos gestes ;

Et si tout n’est pas mort de sa douleur

J’en rassemblerai les lambeaux qui restent.

Dans le murmure infini de l’aurore

Au gré de ses quatre Vents, alentour

Je jetterai tout ce qui me dévore,

Puis, sans rêves, je dormirai – toujours –

Dans le murmure infini de l’aurore.

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Le made in Africa de la balle de coton à la haute couture

En Afrique, l’exploitation du coton et le déploiement du secteur textile ne favorisent pas, comme il le faudrait, l’émergence du « fabriqué en Afrique ». Pourtant, de la récolte au tissage et à la confection, maîtriser la filière constitue un rêve à la portée du continent. 

Considéré comme l’or blanc de l’Afrique, le coton est une des richesses de plusieurs pays du continent. C’est au Bénin et au Mali que la production cotonnière atteint les chiffres les plus importants. Au Mali, la culture du coton occupe plus de 650 000 hectares et fait travailler plus de 162 000 personnes. La saison a lieu entre mai et octobre pour la production et octobre à fin mars pour la récolte. Le coton rapporte au Mali plus de 20 % de ses recettes d’exportation et représente plus de 15 % du PIB national. Le secteur du coton fait vivre environ 5 millions de Maliens.

Mais ce secteur est en crise à l’échelle internationale, et ses performances ont été impactées négativement par un fléchissement mondial de la demande. Le Mali a ainsi connu une baisse de la production, et les surfaces consacrées au coton ont diminué de plus de moitié. La crise du coton est directement liée à celle due à la pandémie ainsi qu’à la baisse des chiffres du secteur textile au niveau international. Autre baisse impactantee, celle du cours du pétrole, qui a favorisé l’intérêt pour les fibres synthétiques. Au Mali, le stock d’invendus s’est ainsi élevé à 400 000 balles de coton. Sans évoquer le fait que l’annonce de la diminution du prix d’achat garanti par l’État a poussé de nombreux producteurs maliens à opter pour d’autres cultures.

Avec une production de plus de 700 000 tonnes par an, plus élevée que celle du Mali depuis 2018, un autre pays s’impose dans la car­tographie africaine du coton : le Bénin. Cette ascension a pu se faire grâce à un nombre de décisions visant à encourager et protéger les producteurs mais aussi grâce à l’industrialisation du secteur. Cela est passé aussi par l’amélioration des routes et la réhabilitation des chemins ruraux afin de désenclaver les bassins de production et de faciliter le transport des marchandises. Par ailleurs, au Bénin, le mon­tant du prix d’achat est fixé à un taux plus élevé qu’ailleurs en Afrique. Avec pour résultat d’encourager les producteurs et de maintenir le pays à sa place de leader africain malgré le contexte de crise.

Le rôle économique de ce secteur est important surtout en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale où le coton fait vivre une population rurale et améliore le revenu de nombreux pays, notamment le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, qui se positionnent eux aussi comme des acteurs majeurs de la filière du coton en Afrique et dans le monde.

Le textile africain à l’ombre du géant chinois

Le coton participe à la hausse des recettes d’exportation de plusieurs pays. Mais la filière représente aussi un manque à gagner important, compte tenu du faible pourcentage de coton transformé sur place par rapport à celui exporté brut. En effet, seule l’industrie textile est susceptible de dynamiser la relation entre la production de coton et les potentialités des grands marchés de la confection. À défaut, le coton africain devient principalement une marchandise d’export alors qu’il pourrait habiller la population du continent.

Le paradoxe suit son cours : les marchés africains sont ainsi inondés de tissus provenant de Chine, souvent des copies d’origine africaine. Favorisés par des prix attractifs, ces marchandises suppléent les produits du continent et ralentissent la fabrication locale jusqu’à l’étouffer.

Le géant chinois, qui a longtemps accompagné le secteur textile en Afrique subsaharienne, multiplie depuis quelques années les investissements dans le secteur de la transformation du coton et de la confection sur le continent, ce qui a donné naissance à de nombreuses usines, notamment dans des pays comme la Tanzanie et surtout l’Éthiopie, devenue un nouvel eldorado pour certaines marques en quête de main-d’oeuvre qualifiée à bas coûts.

Des dizaines de projets de parcs textiles ont ainsi été lancés en partenariat avec la Chine. Cela a certes permis de stimuler le marché économique africain, mais de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la situation et les conditions de travail des ouvriers locaux que cachent ces nouvelles infrastructures.

Malgré toutes les critiques, ce nouveau hub textile de l’Afrique a pu grâce à ce type de partenariats instaurer et imposer le made in Ethiopia. Une revanche sûrement pour une population africaine en quête de reconnaissance dans un domaine qu’elle a longtemps maîtrisé et affectionné : l’étoffe et la mode. 

Privilégier les produits locaux

La production textile est ancrée dans de nombreuses cultures d’Afrique, le savoir-faire existant depuis des décennies, la matière première présente en quantité. Mais le made in Africa peine à décoller à l’international et a du mal à trouver sa place localement.

En dehors de la problématique chinoise, le textile africain est en effet concurrencé par le marché des vêtements de seconde main provenant d’Europe et des États-Unis, moins coûteux que lorsqu’il s’agit de s’habiller en coton africain. Au fil des années, ce secteur informel étrangle de plus en plus celui du textile en Afrique.

Afin de permettre à l’Afrique de rayonner par ses propres créations et sa propre production, plusieurs experts appellent à préserver et à encourager le secteur. Les consommateurs sont incités à privilégier les produits locaux malgré la rude concurrence des prix avec les produits d’importation, pour que l’Afrique qui habille le monde par son coton, cesse de s’habiller exclusivement en made in China ou en friperie !

Les designers sont également invités à préserver les techniques ancestrales et à mettre en avant l’authenticité du patrimoine africain. De nombreux créateurs ont commencé, dans ce contexte, à lutter contre la forme stéréotypée de la mode ethnique et à valoriser un passé créatif régional souvent méconnu.

Des expériences comme celle d’Aïssa Dione permettent de mesurer la hauteur du potentiel africain en termes de création textile. Cela fait plus de vingt-cinq ans que cette Sénégalaise devenue pionnière en la matière a décidé de faire connaître les tissages mandjaques, ori­ginaires de Casamance, de Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Faisant tra­vailler des tisserands locaux, elle a pu associer le savoir-faire ancestral et le patrimoine local au luxe et à la mode internationale. Ses collabo­rations avec des maisons de renom comme Hermès, Lacroix, Féraud, sont la preuve de la plausibilité de ce combat mené par elle comme par beaucoup d’autres Africains en faveur du 100 % made in Africa.

PORTRAIT

SALAH BARKA, ENTRE ANTICONFORMISME ET AVANT-GARDISME 

Créateur tunisien passionné par le style ethnique, Salah Barka a lancé grâce à des associations inhabituelles le style arabo-africain, donnant lieu à des collections imprégnées d’originalité mais aussi d’authenticité.

Mais tout n’a pas été simple pour cet autodidacte qui a d’abord fait ses gammes dans le mannequinat. C’est là qu’il côtoie les créateurs et découvre de près un univers pour lequel il se passionne. Mais apprendre les bases du métier a un coût, que peut difficilement se permettre ce cadet d’une famille de neuf frères et soeurs… Il a alors intégré le métier par une autre voie, tout aussi formatrice : le cinéma. Encouragé par de grands stylistes à se lancer, il crée ses propres vêtements et finit par se faire remarquer au point d’être recruté comme assistant-costumier. Une nouvelle étape pour Salah Barka, qui a pu lancer sa propre griffe en s’inspirant de grands créateurs comme Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaulthier ou Vivienne Weswood. Mais son originalité, il la puise en empruntant aux traditions vestimentaires tunisiennes, en allant chercher des détails dans de multiples cultures, qu’elles soient phéniciennes, berbères ou africaines. Il s’intéresse aux modes de vie de différentes ethnies et civilisations, navigue dans les coutumes et traditions et en crée une mode qu’il définit comme « ethnique chic ».

Son métissage des genres fait de lui un alchimiste des couleurs et des matières, plein d’audace et de subtilité. Il aime la mode joyeuse, libérée du carcan social et de « l’effet de séries » imposé par la tendance. Il crée un style non genré pour des hommes qui travaillent leur apparence, tout en ne cachant pas sa préférence pour le « gay style », bien plus ouvert selon lui que ce qu’il nomme le « look vitrine ».

Adepte du « zéro déchet »

À mi-chemin entre l’anticonformisme et l’avant-gardisme, Salah Barka a une touche visible et reconnaissable. Il lance les pantalons unisexes, les vestes pour hommes avec des détails féminins, marie le traditionnel saroual tunisien avec son univers plus éclectique. C’est aussi un adepte du « zéro déchet », qui opte pour la récup’ et déclare préférer les vêtements usés aux neufs. Il aime transformer, patiner, teindre, faire vieillir les matières travaillées et chiner dans les friperies tissus et accessoires auxquels offrir une nouvelle vie.

Fluide, aérien et respectueux de l’environnement, le style de Salah Barka plaît par son aspect épuré au niveau des coupes et des matières mais aussi, bien sûr, par sa forte empreinte africaine. Ses créations ont d’ailleurs été présentées en Afrique lors de divers évènements spécialisés.

Que dire encore de Salah Barka ? Que c’est un homme de principes et de valeurs. On l’a vu dans un documentaire pointant le racisme, ce mal sournois qui ronge la société. C’est aussi un fervent défenseur de la cause homosexuelle, qui milite contre la stigmatisation de la communauté LGBT et les privations de droits que celle-ci subit souvent. Enfin, il prend fait et cause pour les luttes féministes. Pour lui la femme africaine combattante, avec son élégance, son allure ronde ou filiforme, est la muse qui inspire l’homme ethno-chic.

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L’aventure du tissu ndop

Le ndop est une étoffe bleu indigo avec des motifs blancs fabriquée depuis plusieurs siècles dans le nord du Cameroun. Connu pour sa méthode de production artisanale et élaborée, ce tissu noble a évolué au fil des ans, passant des plateaux volcaniques des peuples bamilékés aux grandes maisons de couture.

On lie souvent l’Afrique au wax, mais le travail des tissus a toujours été sur le continent un savoir-faire ancestral et emblématique, une des composantes essentielles du patrimoine culturel de certains peuples et pays. C’est le cas pour le tissu ndop, dans la fabrication duquel s’illustre le nord du Cameroun.

Les premières traces de cette étoffe remontent au xve siècle, et c’est au xviiie siècle qu’il a été développé. Plus parti­culièrement ce sont les Bamilékés et les Bamouns, deux peuples des hauts plateaux volcaniques de l’ouest du pays (et proches par des ancêtres communs et des pratiques similaires) qui sont connus pour leur savoir-faire et la fabrication de ce tissu très particulier. Le tissu ndop est fabriqué par la mise côte à côte de bandes de coton bleu indigo ornées de motifs blancs géométriques ou figu­ratifs (avec des représentations de plantes ou d’animaux).

Avant de voyager vers l’ouest du pays pour les travaux de surcouture et de finition, il se tisse et trouve sa couleur définitive dans le nord du Cameroun, dans la région de Garoua. Un filage à la main, pratiqué souvent en groupe, permet aux artisans de produire la première étape d’un parcours long et précis, le tissage s’effectuant ensuite sur des métiers de petite taille, avant l’ajout par les tisserands des motifs géométriques emblématiques du ndop. Ces formes sont aussi sym­boliques car elles représentent souvent la relation de l’homme avec la nature et l’au-delà.

Elles sont en cela porteuses de signification et objet de multiples interprétations. La technique la plus ancienne se faisait au moyen d’un fil de raphia que l’on positionnait en surcouture avant de teindre le tissu. Un moyen pour obtenir des motifs en blanc, une fois le fil retiré. Une méthode fastidieuse qui a été rempla­cée par une autre qui consiste en l’uti­lisation d’une matière imperméable, la cire de bougie ou une pâte faite à partir du manioc, par exemple.

Une fois le travail de surcouture achevé, l’étoffe est plongée dans une tein­ture bleu indigo. Le contraste qui se crée grâce à « la technique de la réserve » permet ainsi de laisser apparaître des motifs blancs. Il existe également une variante de ndop présentant des motifs brodés à la main.

Du sacré au tendance

Le ndop était autrefois considéré comme un produit local chargé de valeur, qui s’offrait dans le cadre d’échanges et de transactions entre peuples et entre chefs, en signe d’amitié et de paix.

Cette noble étoffe se transmettait d’une génération à l’autre dans le cadre de rites initiatiques. Seuls d’éminents membres, souvent appartenant à des sociétés secrètes, pouvaient l’arborer, les décorations et la matière du tissu, hautement symboliques, variant selon la région et la famille.

Grâce à des pratiques nouvelles et moins élaborées, il a pro­gressivement été possible de rendre le tissu ndop plus acces­sible. À côté de la forme originelle produite exclusivement à la main par des artisans confirmés, il existe un autre type dit semi-artisanal, fabriqué à base d’un tissu industriel traité ensuite artisa­nalement. Mais il existe aussi une variante entièrement industrielle. Malgré l’attachement qu’elles vouent aux formes, aux couleurs, aux motifs, ces deux versions sont perçues de manière péjorative car noyant le marché de « pâles copies ».

Au fil des années, le ndop a perdu sa valeur symbolique et son aspect sacré, mais son industrialisation a permis d’en faire une tendance connue à l’échelle internationale. Aujourd’hui, ce tissu a permis la mise en avant du patrimoine culturel camerounais, notamment grâce à des créateurs qui l’ont utilisé d’une manière innovante, tel Cédric DeBakey, qui en a fait des accessoires de mode.

Le ndop a même inspiré les plus grandes maisons de couture comme Hermès, de telle sorte que de ce tissu ancestral des Bamilékés est née une collection de foulards en soie vendus partout sur la planète.

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L’artisto, le théâtre dans le quartier

L’Artisto est un espace culturel tunisien qui propose des cours de théâtre pour des professionnels et des amateurs. Implanté dans un quartier populaire de la capitale tunisienne, il est devenu, depuis son ouverture en 2010, un lieu d’apprentissage et d’épanouissement. 

Pour Ghazi Zaghbani, acteur, metteur en scène et directeur des lieux, l’Artisto a été créé pour répondre à un besoin crucial de la scène culturelle tunisienne : le manque d’espaces destinés à la culture. En effet, la Tunisie a connu, dans les dernières années, la fermeture de plusieurs Maisons des jeunes qui constituaient, jusque-là, un espace culturel gratuit au sein de villes et de quartiers où les loisirs manquent cruellement. Dès son ouverture, non loin du centre-ville de Tunis, L’Artisto a commencé à assurer des cours à titre gracieux pour les enfants et les jeunes du quartier. Il a aussi attiré une communauté hétéroclite qui vient pour se former au théâtre à des tarifs très symboliques. « Au début, nous ne suscitions pas trop l’intérêt. Nous avons commencé avec deux ateliers seulement. Actuellement, il y en a 120 », se réjouit Ghazi Zaghbani. Les ateliers en question se veulent un lieu de rencontres culturelles riches en créativité et en relations humaines et en pouvoir d’introspection. Certains viennent pour apprendre à mieux communiquer, pour perfectionner leur manière d’être et de se tenir, pour savoir comment gérer leur stress, être plus performants professionnellement ou moins intimidés dans leur vie personnelle et au quotidien.

Le théâtre au profit de l’épanouissement

À L’Artisto – « théâtre vivant, lieu intimiste doté d’une âme qui vibre au rythme des spectacles, des ateliers, des formations théâtrales et des créations qu’il accueille », comme il se présente sur le site de l’établissement –, le credo est l’épanouissement artistique, et le public qui s’y intéresse est un public large et diversifié. « Nous accueillons des enfants, à partir de 5 ans, des adolescents, des adultes… ici chacun a sa place », explique son directeur. Les élèves adultes viennent ainsi de secteurs professionnels différents. Fonctionnaires, médecins, avocats ou journalistes se dirigent vers les ateliers de L’Artisto, en quête de divertissement, mais aussi d’un état de « déconnexion ».

« Je viens ici pour oublier la fatigue de ma journée », explique Rim, qui suit les cours de théâtre depuis un an. Deux heures par semaine, c’est le temps que certains apprenants s’offrent pour « penser à autre chose », « faire une activité différente » par rapport à leur métier, pour « sortir de la logique de la vie qu’ils mènent » ou de leur métier. Cela se fait au moyen de jeux dramatiques, d’ateliers de création qui permettent d’explorer ses propres capacités artistiques et de sortir de l’ordinaire pour aller vers l’imaginaire.

« Beaucoup de nos élèves sont au départ très introvertis, s’arrêtent à leurs propres limites, des limites qui n’existent que dans leurs têtes et se découvrent par la suite en découvrant tout ce dont ils sont capables », relève Ghazi avec fierté. Avec le théâtre, on apprend selon lui, au fil des exercices, à appréhender la vie autrement.

Le théâtre au profit des professionnels de demain

Mais, à L’Artisto, on vient aussi pour des cours à vocation professionnelle et non uniquement pour le divertissement. Ce lieu de rencontres culturelles est aussi un lieu d’apprentissage du métier d’acteur. Il s’agit du premier cours diplômant privé, précise le fondateur des lieux.

« Nous avons estimé que deux heures par semaine, c’était insuffisant pour ceux qui veulent se spécialiser, poursuit Ghazi Zaghbani. Ceux qui viennent pour des objectifs professionnels disposent donc de cours plus intensifs afin de les rendre prêts, à la fin de leur formation, à exercer le métier d’acteur. Nous avons lancé la première formation professionnelle privée en la matière. » Une quinzaine de personnes ayant suivi des cours intensifs et approfondis, au rythme de trois séances de quatre heures par semaine, constitueront donc la première promotion de l’Atelier de l’Acteur et pourront se retrouver sur les planches dès décembre 2021.La francophonie dans le texte

Mais L’Artisto est surtout cet espace de jeu, de rôles où l’on se découvre acteur, amateur ou professionnel, au fil de situations imaginées et de textes de qualité. Pour le directeur artistique des lieux, il est important de faire jouer aux apprenants des textes qu’ils écrivent eux-mêmes, en groupe ou individuellement, mais aussi de les mettre en situation au moyen de textes théâtraux connus traduits du français vers le dialecte tunisien ou joués dans leur langue d’origine.

« Nous souhaitons être un espace où la passion s’affirme, naît, s’épanouit, où on rencontre des gens qui partagent le même intérêt pour le théâtre, où on se rencontre avec un soi-même qui était jusque-là caché, conclut Ghazi Zaghbani, bien décidé à transmettre sa passion et à mettre son savoir-faire en matière de jeu et de direction d’acteurs au profit du plus grand nombre. J’aime aller dans les régions, explorer les profondeurs de la société tunisienne et aller au plus près des potentielles capacités, découvrir des talents en latence qui n’attendent qu’à être découverts. » 

Encadré

Ghazi Zaghbani s’est produit lui-même sur la scène de son théâtre de poche à plusieurs reprises. Il a joué des textes comme La Cantatrice chauve ou La Leçon, d’Eugène Ionesco, Les Bancs de Jean Genet… Il a aussi joué une adaptation de La Solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, Deal (pièce coproduite par L’Artisto et la troupe française Les Yeux de l’Inconnu) où il est, sur scène, aux côtés d’un acteur français (l’un s’exprimant en arabe et l’autre en français).

L’Artisto a aussi produit La Fuite, une pièce déclinée également en film dans laquelle Zaghbani joue le rôle du terroriste en fuite qui se retrouve en quasi-huis clos avec une fille de joie.

Pour en savoir plus : http://www.lartisto.net

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 Quand les enfants découvrent les arts africains

Les éditions Retz ont eu la bonne idée de proposer une déclinaison de leur manuel éducatif d’initiation aux arts plastiques Tout l’art du monde dans le cadre de la Saison Africa2020, mettant en avant des artistes du continent africain pour ainsi rapprocher le jeune public de leur univers créatif. Découverte. 

 Tout l’art du monde est un ensemble d’ouvrages des Édi­tions Retz qui propose, pour les élèves des trois sections de maternelle, une proximité inclusive avec la création artistique. Autour d’activités imaginées en lien avec des oeuvres diverses, ces outils pédagogiques mettent les élèves en situation d’immer­sion, à travers le décryptage, la lecture et la stimulation artistique guidée. C’est dans le cadre de la Saison Africa2020 qu’a été pensé l’opus de la collection consacrée aux arts d’Afrique, un ouvrage distribué gratuitement dans les écoles maternelles françaises et acces­sibles également en version numérique sur le site de l’éditeur. Il s’agit de situa­tions et de réflexions liées à sept projets d’arts plastiques de sept artistes africains contemporains. Différents ateliers sont proposés pour mettre à l’honneur les capacités créatives d’Afrique et les rendre accessibles au niveau scolaire. Cet ouvrage mène les élèves sur les pas de créateurs d’obédiences artistiques dif­férentes : photographie (Malick Sidibé), dessin (Julie Mehretu), peinture (Saïd Atek), sculpture (El Anatsui), perlage (Beya Gille Gacha), architec­ture (Bodys Isek Kingelez) et design (Vincent Niamien) sont ainsi proposés comme champs d’exploration.

Éducation au regard et travail langagier

Tout au long des trente-trois pages qui constituent cette édition spé­ciale, s’éveille la curiosité chez l’élève et se développe une ouverture culturelle sur le monde, africain en l’occurrence. Les apprenants sont ainsi accompagnés sur le chemin de la découverte et finissent par s’approprier l’univers artistique exploré, en devenant eux-mêmes créateurs. L’ap­port pédagogique des activités a été réfléchi et étudié, et les situations propo­sées ont été testées en classe. Guidé dans le cadre d’une pratique artistique inédite et spécifique, l’élève s’exerce à la lecture d’oeuvres et à l’appropriation du langage. Il dispose, dans ce parcours d’initiation, d’une palette d’artistes riche et d’oeuvres connues et moins connues d’époques et de techniques différentes. La spécificité africaine a été mise en avant afin d’accompagner, sur le volet de l’ac­cessibilité aux arts multiples du conti­nent, la Saison Africa2020. Ce projet panafricain et pluridisciplinaire est centré sur l’innovation dans les arts, les sciences et l’entrepreneuriat, en mettant l’accent sur l’éducation et la transmission des connaissances à la jeunesse. Ce manuel de Tout l’art du monde ne pouvait donc mieux valoriser l’universalité de l’art africain en le plaçant ainsi à portée des enfants.

EN SAVOIR PLUS

 

 

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Mobilité et inclusion, Faire bouger la francophonie

En ces temps de crise sanitaire, la situation des femmes est mise à mal dans de nombreux pays, notamment en Afrique. Travaillant souvent dans le secteur informel, elles n’ont aucune garantie de stabilité financière. Inévitablement, ces difficultés se répercutent à la fois dans le contexte familial, où leur position de pilier du foyer est menacée, et dans le tissu social, où elles se retrouvent fragilisées. C’est dans ce cadre qu’a été créé le fonds de l’Organisation internationale de la Francophonie intitulé La Francophonie avec Elles, qui vient au soutien des femmes durement impactées par la pandémie, et auquel chaque citoyen peut apporter son écot.

Autre création en faveur des femmes et plus précisément de l’égalité : la plateforme collaborative RELIEFH, mise en place par l’OIF pour donner accès à des ressources éducatives libres et un ensemble de bonnes pratiques en la matière.

Car en cette période troublée, l’éducation est une autre valeur refuge qu’il est crucial de ne pas négliger. Il faut prendre la mesure des enjeux de l’enseignement pour désenclaver des régions isolées et illuminer les esprits, pour transmettre le savoir à ceux qui y ont le moins accès, faute de moyens. C’est le but du programme de mobilité des enseignants qui a débuté au Rwanda et devrait s’étendre à tout l’espace francophone.

Autant de ressources humaines, matérielles et éducatives en faveur de la jeunesse, et notamment des femmes et des filles. Autant de projets qui, par leur vision humaniste, par les valeurs inclusives et collaboratives qu’ils portent, font plus que jamais bouger la francophonie.

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24 heures… et plus, pour le Liban

Ils étaient nombreux à exprimer leur solidarité envers le Liban les 24, 25 et 26 septembre à l’Institut du monde arabe, à Paris.

Plus de soixante artistes et intellectuels sur scène dans le cadre des « 24H pour le Liban », un évènement de soutien pour ce pays où l’horreur a frappé le 4 août. L’explosion qui y a été enregistrée a secoué la population internationale et remué les douleurs d’un peuple qui a longtemps vécu au rythme des conflits et des guerres civiles.

Dépassant tous les clivages, des artistes se sont réunis autour de ce projet à la fois social et culturel. Au programme, des concerts et des performances artistiques mais aussi des témoignages d’activistes et de membres de la société civile libanaise qui ont proposé une réflexion sur l’identité libanaise en temps de crise, sur les espérances et le cri de colère que chacun pourrait lancer pour se libérer du poids du désastre.

L’évènement était aussi l’occasion de présenter des prestations artistiques inédites comme le clip devenu viral de la chanson de Michelle et Noel Keserwany, « Romance politique ». La première vivant actuellement à Paris et la seconde au Liban, les deux sœurs ont bravé les interdits et la censure pour présenter une critique décapante de la réalité libanaise.

En ouverture et en clôture de cette manifestation de solidarité, le publc a eu droit à une prestation du dramaturge libanais Wajdi Mouawad qui a décrit l’explosion, dans une tribune publiée au Monde, comme « une monstruosité […] une tragédie dont on n’a pas trouvé de mots pour la raconter. »

« 24H pour le Liban » a été l’occasion de mettre des mots sur cette douleur innommable, de transformer la colère en vague de soutien et de changer, par l’alchimie de l’art, la distance en une chaleureuse proximité.

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Les élections tunisiennes à l’ère du Big Data: Laboratoire démocratique 2.0?

Internet a changé nos vies. Qui d’entre nous ne l’a pas constaté? Internet a changé nos démocraties voilà un constat que nous commençons à peine à faire.

Ceux qui ont utilisé les moyens technologiques à des fins électorales l’ont, eux, compris avant les autres.

En Tunisie et alors que le premier tour des élections présidentielles vient de s’achever, il demeure de nombreuses interrogations quant aux résultats. En vue des législatives imminentes, il est intéressant de réfléchir à des réponses en lien avec un contexte international ayant connu l’influence du big data dans les enjeux décisionnels.

A regarder de près la scène politique tunisienne, l’on se rend compte de l’émergence d’une nouvelle classe politique, une catégorie nouvelle, peu connue. Cette nouvelle catégorie de « politiciens » est étonnante par l’inadéquation entre son action politique minimaliste et les résultats des urnes en sa faveur, déconcertante par son absence sur le terrain et par sa présence en tête des sondages, inquiétante par le décalage entre l’opacité de son mode opératoire et la clarté qu’impose l’exercice politique aux yeux de citoyens composant avec un passé politique révoltant.

Les présidentielles qui se sont tenues le 15 septembre 2019, en Tunisie, ont vu la montée de deux phénomènes considérés, jusque-là, dans le cadre de l’adversité, comme des épiphénomènes. En l’absence d’un parti les soutenant, sans structure ni hiérarchie, ni ramification régionale, en l’absence d’un passé politique ou d’actions militantes, sans engagement aucun à une cause précise, ces deux candidates étaient, aux yeux du commun  des Tunisiens, face à des figures politiques connues et des structures partisanes ayant pignon sur rue, les erreurs des sondages les donnant, depuis plus de six mois, pour favoris.

Certes Nabil Karoui (ayant obtenu 15,6% des voix) a misé sur l’action sociale (son association de bienfaisance) et la propagande médiatique( à travers sa chaîne de télévision) pour gagner en popularité, mais il n’est pas parti de rien en termes d’image. Il a juste fallu amplifier sa renommée d’une manière stratégique et apposer à l’étiquette des affaires celle de l’engagement social au profit de la classe démunie. Un ciblage artisanal, en somme, mais qui tient compte d’une nouvelle donne:

Le clivage en Tunisie n’est plus idéologique, mais social, il ne se rattache plus aux idées, mais au quotidien, à la subsistance.

Pourtant, en Tunisie, de nombreux partis, hommes politiques et leaders d’opinion continuent aujourd’hui à évoquer une opposition progressistes/ islamistes. Cela est très loin de la réalité et ceux qui ne l’ont pas compris se sont vus pénalisé lors des dernières élections. La cartographie politique a changé et le clivage aussi. L’on peut même pousser la réflexion: la différenciation des tendances politiques gauche droite est amenée, elle aussi, à être revue, compte tenu du désir de renouveau insufflé par les urnes dans de nombreux pays.

Pour revenir au contexte tunisien, baignant en plein anachronisme, lesdits progressistes s’étaient avancés vers la date fatidique du 15 septembre, en s’entretuant et se sont vus au final dépassés de loin ( avec 18,4%)par un enseignant universitaire à peine connu pour ses interventions de spécialiste en Droit constitutionnel dans le cadre du journal télévisé de la chaîne nationale. Elément de renommée: sa voix monocorde et son intonation très particulière. Sans programme politique clair, sans présence outre-mesure sur le terrain, sans présence médiatique, sans discours politique transcendant, sans vision globale pour l’avenir de la gestion du pays,  Kais Said a remporté le premier tour, loin devant ses concurrents.

Kais Said est un réel phénomène, un cas d’école, le contre-exemple pour l’archaïsme politique, peut-être le prototype pour « la politique de l’avenir ».

On peut réussir sans grosse machine (apparente), sans capacités humaines (visibles), sans grandes tournées électorales (réelles), sans serrer des mains et taper sur les épaules. Kais Said est un OVNI politique, un OPNI , il est la preuve que la légitimité et la renommée ne vont pas forcément de pair et que les modes de fonctionnement de l’action politique classique peuvent s’avérer inefficaces.

Les législatives verront probablement la montée d’un autre OPNI, Ich Tounsi, mouvement qui se différencie, substantiellement, des partis et qui semble gagner du terrain, avec l’assurance de celui qui maîtrise les données menant au résultat escompté.

Alors que la date du 2ème tour avance à grands pas vers une opinion publique encore déconcertée, l’accointance de certaines parties politiques avec des entreprises étrangères fait polémique. Ont en effet, fait surface, des documents attestant d’une collaboration entre les candidats Karoui et l’initiatrice du projet Ich Tounsi et le parti Ennahdha avec des sociétés américaines opérant dans le secteur du marketing de l’image et du lobbying. Le savoir-faire étranger en matière de marketing électoral ne serait donc pas si lointain des candidats à la présidentielle…

Les parties n’ayant pas eu recours à pareils services n’ont peut-être pas échoué par manque de compétence mais pour non équité dans la pratique de la chose politique.

Pratiques politiques classiques face aux pratiques innovantes, l’archaïque face au 2.0…

Le monde a connu des victoires politiques surprenantes bien avant la Tunisie. Cela avait fait l’actualité lorsque des affaires d’utilisation de données avaient été dévoilées au grand jour. Le big data, les données collectées, ont rendu plus facile l’accès aux citoyens internautes. Potentiels électeurs sont désormais identifiés, le discours vers eux est plus direct, mieux ciblé, quasi personnalisé. En plein dans le mille, et c’est bien plus efficace qu’une tournée préélectorale dans le marché du village. Il suffit de taper sur Google Cambridge Analytica, de scruter les changements politiques dans le monde… On remarquer la montée souvent inattendue de forces nouvelles, dudit antisystème.

On remarquera que l’antisystème ne s’oppose clairement plus au système dans son essence, mais essentiellement à sa conception et à son mode d’action.

L’action politique efficiente a-t-elle connu une grande mutation? Ceci n’est pas de l’ordre du complotisme, ni de la spéculation. De nombreuses sociétés de par le monde proposent aujourd’hui leur service, à celui qui veut l’acheter, pour faire gagner des électeurs comme on fait gagner à une entreprise des clients. Marketing politique innovant ou détournement de la démocratie? Cela est incontestablement une menace pour les pays concernés quand les candidats aux scrutins y ayant recours ne sont pas les meilleurs décideurs de demain. Trump, phénomène politique, en exemple. Le Brexit en cas pratique. L’Inde en spécimen de taille. Les victoires surprenantes et les opinions publiques à la ramasse, en résultat.

La Tunisie sera-t-elle, quant à elle, le premier laboratoire arabe de la démocratie 2.0?

 

 

Les cinémas d’afrique – Un panorama de paradoxe et de créativité

Il convient, dès l’entame, de préciser qu’il n’y a pas un cinéma africain mais des Cinémas d’Afrique, tant le continent est multiple, tant son 7e art est divers.

De cette pluralité, nous avons essayé de transmettre l’essentiel, histoire de donner aux talents du continent la place qui leur revient de droit dans le paysage cinématographique international.

Oui ! Sur la scène mondiale, le cinéma africain n’est pas un figurant à la présence honorifique. Pour preuve, les dernières sélections et les récents succès à des festivals tels que la Mostra de Venise ou Cannes.

Dieudonné Hamadi, Maïmouna Doucouré, Kaouther Ben Hania, Philippe Lacôte, Ismaël El Iraki… sont les exemples d’un foisonnement cinématographique qui a su s’imposer et qui a su aussi arracher sa place sur les podiums du monde.

Les cinéastes d’Afrique tiennent aussi la vedette dans le cadre de festivals africains.

Ces rendez-vous contribuent à créer une meilleure dynamique filmique. Ils permettent des échanges d’expertises panafricains.

Ils sont aussi l’occasion, pour les publics locaux, de renouer avec le cinéma, en l’absence de réseaux de distribution en nombre. Et c’est là, en effet, une problématique ancrant une disparité en termes de moyens entre les cinéastes du continent.

Les cinéastes africains, du Nord au Sud, ont, en revanche, un point commun : des difficultés économiques qui impactent, inévitablement, la production et la diffusion.

Heureusement que derrière ces forces vives, il y a des financements et des expertises qui poussent vers le renouveau du secteur, et des savoir-faire qui se partagent dans le cadre de collaborations et décuplent les potentialités.

Les cinémas d’Afrique, c’est plus de cinquante ans de tentatives et d’affirmations, d’Ousmane Sembène et Tahar Cheriaa, à la génération nouvelle de cinéastes qui s’imposent. Les moyens ont changé, les techniques ont évolué, le produit se perfectionne, mais la passion reste intacte, pour qu’aux yeux du monde, l’Afrique brille sur grand écran. Action !

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