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10 suggestions de lecture pour « entrer » dans l’étude du monde arabe

Découvrir le monde arabe via l’écrit, une approche incomplète certes, mais efficace pour appréhender des sociétés et des politiques en mutation.

« Pour les personnes curieuses mais pressées, pour celles qui voudraient creuser mais qui jonglent avec plusieurs sujets, pour celles qui débutent et qui ont peur d’être noyées », Charles Thepaut, diplomate français passionné par la zone MENA, propose cette liste de lecture:

1) Les Arabes, leur destin et le nôtre, de Jean-Pierre Filiu qui trace une fresque historique très efficace pour bien avoir les éléments chronologiques importants en tête. L’auteur a un sens de la synthèse qui rend l’ouvrage très accessible.

« C’est par la Nahda que les arabes vont progressivement prendre conscience d’eux mêmes. Cette renaissance arabe, équivalent des Lumières européennes, aura trois pôles principaux: l’Égypte par la puissance d’un État modernisateur, la Tunisie par la légitimité d’une construction constitutionnelle, et le Levant par le dynamisme d’une effervescence intellectuelle », Les Arabes, leur destin et le nôtres , p. 70

2) Pensée et politique dans le monde arabe, de Georges Corm, qui rappelle, derrière les grosses étiquettes « qui tachent », toutes les nuances et toute la richesse de la réflexion politique dans la zone. Un ouvrage sans doute à garder comme dictionnaire pour y piocher des références solides.

« Il me paraît faire œuvre salutaire, tant pour la pensée euro-américaine que pour la pensée arabe, que d’œuvrer pour briser les miroirs déformants à travers lesquels, de façon perverse, chacune se contemple et contemple l’autre, renforçant ainsi des récits canoniques bâtis sur d’innombrables clichés et simplification intellectuelles, qui contribuent tant à l’éclosion d’idéologies virulentes et guerrières. » Pensée et politique arabe, p. 12

3) Comprendre l’islam politique, de François Burgat, qui, à partir de la description de son itinéraire de chercheur, permet de saisir la dimension réactive de l’islamisme. Celle-ci n’explique évidemment pas tout mais, en ce qui concerne la zone, l’ouvrage nous rappelle certaines choses importantes sur la complexité du spectre islamiste, notamment pour lutter contre certains biais d’analyse qui flirtent parfois avec l’ethnocentrisme.

« La nouveauté apportée par l’Etat islamique réside moins dans le durcissement idéologique ou politique que dans l’accroissement brutal de la capacité de mobilisation de la fraction islamiste radicale. » Comprendre l’islam politique, p. 20

4) Vers un nouveau Moyen Orient?, de Pierre-Jean Luizard et Anne Bozzo, ouvrage universitaire sans doute le plus à jour sur le Moyen Orient. Il compile des articles riches qui permettent de conserver en tête de très utiles catégories d’analyse sur les concepts d’identité, de nation, d’Etat et d’appartenance religieuse au Moyen Orient.

« L’avenir de l’État syrien dépendra étroitement du devenir de l’État irakien: si la logique confessionnelle a raison de l’État irakien, il sera difficile à la Syrie de ne pas être à son tour touchée. » Vers un nouveau Moyen-Orient?, p. 22

5) Révolution et état de violence: Moyen-Orient 2011-2015, de Hamit Bozarslan, étude de science politique pure sur les ressorts de la violence dans la région et son impact sur l’évolution des soulèvements de 2011. Ouvrage qui nécessite sans doute un bon bagage préalable, mais qui est conceptuellement très solide.

« La chronologie post-2011 dans le monde arabe (…) est proprement vertigineuse, le temps se pulvérisant par endroit au sens propre du terme. » Révolution et état de violence, p. 39

A ces cinq ouvrages, voici des romans qui donneront un supplément d’âme aux lectures précédentes.

6) Les murailles de Jericho, d’Edward Whittemore, c’est un roman historique, sur un espion israélien infiltré dans la Syrie des années 1960-1970. C’est un beau panorama de la région qui dépeint l’atmosphère de l’époque.

« Tajar s’opposa à l’invasion avec une telle véhémence qu’on le tint à l’écart de toutes les opérations du Mossad ou presque. Les rapports du Coureur étaient traités avec mépris, peut-être parce qu’ils corroboraient les arguments de Tajar. Le Coureur affirmait sans ambages que jamais les Syriens ne tolèreraient un Liban sous domination maronite. La réponse à cette objection tombait sous le sens : les Syriens ne pourraient rien faire tant la supériorité militaire d’Israël était écrasante. Et puis, tout comme Tajar, le Coureur était connu pour adopter un peu trop souvent le point de vue arabe, et les circonstances présentes ne se prêtaient pas à cela. » Les Murailles de Jericho

7) Léon l’Africain, d’Amin Maalouf qui, derrière le récit du parcours incroyable du héros, réalise une fresque historique de la Méditerranée du Moyen Âge.

« Enfin le Caire! Dans nulle autre cité on oublie aussi vite qu’on est étranger. A peine arrivé, le voyageur est happé par le tourbillon des rumeurs, des anecdotes, des foules bavardes. Cent inconnus l’abordent, lui chuchotent à l’oreille, le prenne à témoin, le pousse par l’épaule pour mieux le provoquer aux jurons ou aux rires qui l’attendent. » Léon l’Africain, p. 226

8) Les amants désunis, de Anouar Benmalek, encore une fresque historique, qui va de la guerre d’Algérie à la guerre civile algérienne des années 1990. L’histoire d’amour d’une Suisse et d’un Algérien est à la fois belle et terrible. Elle transmet de manière originale toute la dureté et l’intensité de l’histoire de l’Algérie.

« Pour le moment, je te le concède, on ne peut pas dire que ce soit l’intelligence qui étouffe le monde. Mais que veux-tu qu’on y fasse, toi et moi? » Les amants désunis, p. 223

9) L’arabe du futur, de Riad Sattouf, c’est déjà presque un classique, et les trois tomes de cette bande dessinée autobiographique sont à la fois drôles et fins. Ils permettent de lire et de découvrir avec un autre regard le monde arabe des années 1980 à travers les yeux d’un enfant élevé entre la France, la Libye et la Syrie.

« Mais mon frère qu’est ce que tu fais chez moi? – Mais je suis chez moi ! La maison était vide. Le Guide a donné le droit à tous les citoyens d’habiter les maisons inoccupées, tu sais bien. »L’arabe du futur (t.1)

10) Le quatrième mur, de SorjChalandon, un roman puissant sur le théâtre et sur la guerre civile au Liban.

« Keffieh, barbe blanche, cigarette entre deux doigts, il fumait. Malgré le char, le danger, la fin de notre monde, il fumait bouche entrouverte, laissant le nuage paisible errer sur ses lèvres ». Le quatrième mur, p. 14

« Il n’aurait pas beaucoup de sens de dire que ce sont les ‘meilleurs’ ouvrages sur la région. Je les ai plutôt choisis pour leur capacité à démontrer des choses importantes qui aident à débloquer la compréhension », précise le diplomate, qui publie en février un manuel de présentation de la politique arabe intitulé « Le monde arabe en morceaux » et qui fait la synthèse de nombreux travaux publiés sur la région.

Quant à son intérêt pour le monde arabe celui-ci précise qu' »au début c’était surtout de la curiosité ». Mais à cet intérêt sommaire s’est ajoutée, selon lui « l’envie de mieux comprendre une région dont on parle souvent, et que l’on connaît pourtant si mal ».

Ces suggestions de lecture ne remplacent évidemment pas, d’après Thepaut, la lecture d’autres romans, notamment en langue arabe (Naguib Mahfoudh, Ahlam Mostaghanemi, Tayeb Saleh,…), et encore moins le fait de se rendre dans des pays du monde arabe.

 

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Bahi Ladgham raconté par sa fille

18 janvier 1952, la Tunisie débutait sa bataille contre la colonisation.
Une date marquant la révolte d’un peuple et celle d’une classe politique travaillant autour et en marge de Habib Bourguiba.
Bahi Ladgham fait partie de ces hommes de la « période cruciale » devenus, une fois le combat fini, les leaders d’après indépendance.
Retour sur l’oeuvre et la vie de cette figure de l’Histoire tunisienne, en compagnie de sa fille.

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Bahi Ladgham et sa fille Zohra (à 20 ans), à Paris où elle était étudiante

Lorsqu’elle parle de son père, Zohra alterne images d’enfance et flashs de moments nationalement historiques. C’est que Bahi Ladgham* raconté par sa fille cesse d’être la figure politique de l’Histoire de la Tunisie et devient un père de famille comme tant d’autres. Comme tant d’autres certes, mais avec cette particularité que peut avoir un Tunisien ayant épousé la politique à vingt ans, ayant oeuvré en période de décolonisation, ayant fait la prison pour ses idées à 25 ans et ayant marqué son époque d’après-indépendance.

Des événements qu’a connus, de près, son père, Zohra raconte des bribes de souvenirs vécus en marge de l’Histoire, dans l’intimité de leur foyer ou pendant des moments privilégiés que son père lui a permis de vivre en première ligne, à ses côtés.

La rencontre de Bahi Ladgham avec Nelson Mandela fait partie de ces moments qui lui ont fait côtoyer deux géants de la politique et du militantisme.”Nelson Mandela avait connu mon père au début des années 60 en tant que Secrétaire d’état à la défense nationale lors d’une visite en Tunisie alors qu’il était venu solliciter du nouveau gouvernement tunisien une aide logistique pour son organisation le « Congrès national africain » dit ANC . Cette aide lui a été fournie avec grande solidarité. De retour en Tunisie , lors du Sommet de l’OUA en 1992, après ses 27 ans de prison et après qu’il soit devenu Président de l’Afrique du Sud, il a demandé de rencontrer mon père », précise Zohra.

« J’étais à côté de lui, dans son bureau à la maison, lorsqu’on l’a appelé pour lui annoncer que Mandela voulait le revoir. Il m’a demandé si je voulais l’accompagner et je n’ai pas hésité à accepter.  » Zohra rapporte un moment de « grande fraternité panafricaine et d’humanité » qui a permis à son père de parcourir avec le militant sud-africain l’Histoire de la Tunisie et la géopolitique de la région.

Pendant ses 28 années loin de la sphère du pouvoir, Bahi Ladgham n’a pas cessé de suivre l’évolution générale de la Tunisie aux plans national et international, comme en témoigne sa fille. « Malgré son retrait de la vie publique officielle, il a continuellement été sollicité pour participer à des colloques et séminaires nationaux et maghrébins sur l’Histoire de la Tunisie. Il a été sollicité par la presse écrite tunisienne et internationale pour des interviews sur l’actualité et a régulièrement donné des conférences à l’université tunisienne, à l’institut de presse de Tunis et avec des fondations et associations tunisiennes et occidentales notamment à l’étranger. Le corps diplomatique international accrédité à Tunis a continué de lui rendre des visites de courtoisie et certaines personnalités politiques en visite en Tunisie aimaient le rencontrer » . Pour Zohra, Bahi Ladhgram a continué à exister politiquement et à participer à la vie publique tunisienne jusqu’à sa mort en 1998.

“Je n’ai pas vu mon père connaître le désœuvrement d’après la fin de l’activité politique professionnelle. Il se levait très tôt le matin pour aller « travailler » dans son bureau installé dans notre maison. »

« Au milieu de ses livres rares il parcourait le monde, l’Histoire et l’actualité et suivait le parcours de ce pays qu’il a vu échapper du joug de la colonisation. A la moindre question, il nous répondait avec un grand souci de « contextualisation », une capacité de persuasion étonnante et une force oratoire exceptionnelle », décrit-elle.

« En famille, particulièrement en présence de ma mère , il veillait à ce que nos échanges autour de questions philosophiques, d’actualité ou ayant un lien avec l’Histoire se déroulent en langue arabe. J’y vois le tact d’un mari ne voulant pas exclure son épouse exclusivement arabophone et la volonté de lui permettre de participer pleinement à nos discussions passionnantes et passionnées”. Car à ses quatre enfants à savoir Abderrahmen, Professeur de médecine et ancien Ministre de la Gouvernance et de la lutte contre la corruption , Houda , Cadre retraitée de banque , Zohra , Ambassadrice et Feu Bochra , Artiste comédienne, Bahi Ladgham a veillé à transmettre sa passion pour l’archéologie et pour l’Histoire universelle .

« Sa bibliothèque a représenté pour moi une mine de connaissances et d’ouverture sur le monde. Il m’a conseillée et guidée dans le choix de mes lectures, m’a initiée à l’intérêt pour les biographies et mémoires de grandes figures politiques nationales et internationales. C’est grâce à lui que j’ai découvert les Mémoires de De Gaulle à 13 ans, que j’ai choisi d’étudier l’Histoire ensuite. Je lui dois l’amour de la nature et du voyage dont il était le meilleur des guides. »

Zohra dit avoir appris de son père la persévérance et avoir pris de lui sa témérité et sa force de résistance « Toujours debout, c’est sa réplique pour nous signifier que, dans la vie, il faut avancer sans fléchir, ni devant les obstacles ni devant les hommes. Et face à l’adversité ou aux blocages il nous a appris à négocier. Avec lui je devais argumenter pour tout, il me poussait à plaider pour mes propres petites causes, lui qui, à 25 ans, a plaidé, seul devant un tribunal militaire, pour la sienne ».

Sa force de caractère, Bahi Ladgham semble avoir tenu à la transmettre à ses enfants « mais sans être un père castrateur », souligne Zohra. « J’ai redécouvert mon père en grandissant et en en apprenant davantage sur son parcours politique , ses combats , ses réalisations et ses missions menées à terme. Je n’ai toutefois perçu de lui, tout au long de mon enfance et de ma jeunesse, moi l’enfant des retrouvailles entre lui et ma mère, moi l’enfant d’après l’adversité, la prison, l’exil, et l’indépendance que l’image d’un père très présent. »

« Comment arrivait-il à mener à bien ces deux rôles? Comment pouvait-il être si proche de nous, nous marquer si profondément et déterminer nos destins avec ses multiples initiations et, incitations intellectuelles et conceptuelles, ses valeurs humaines et être dans l’Histoire de la Tunisie celui qu’il a réussi à être? »

« Un mystère »… Un mystère qui s’appelle « rigueur et pédagogie », d’après sa fille. « Avec lui , nulle place pour l’ennui. Tout est cadencé, organisé, réglé, au détail près ».

Une manière d’ordonner le quotidien qui lui permettait de gérer l’agenda de vacances de ses enfants comme de gérer le sien plus dense.

Ce qui laissait à la figure politique occupant de hauts postes à la tête de l’Etat, le temps de pratiquer des loisirs autres qu’intellectuels. « Papa était autant cérébral que manuel. Il cultivait son jardin avec art et ses arbres et plantes ornant notre jardin qu’il arrosait pendant les fins d’après-midis d’été en témoignent encore. Il bricolait dans un espace qu’il avait aménagé au grenier de notre maison et rabotait des heures durant, fabriquant des étagères aux détails ornementaux tunisiens avec une grande habileté…il était également féru de Malouf , de musique classique orientale et de musique et chants soufis.”

A Zohra, Bahi Ladgham a choisi de donner le prénom de sa mère, qu’il a perdue à l’âge de 9 ans, un prénom qu’elle dit porter comme une mission. Une mission qui se poursuit autrement pour cette descendante aujourd’hui ambassadrice de Tunisie. « Je puise, dans ce qu’il a été, la force et la volonté d’assumer une haute responsabilité , une mission patriotique de représentation d’une Nation, d’un peuple qui a consenti des sacrifices humains du temps du colonialisme, qui a fourni des efforts remarquables pour son développement économique et social et qui continue d’être dans la marche de l’Histoire ».

L’exercice de son métier, il la renvoie très souvent aux valeurs patriotiques de son père, sa conception du service public, comme elle l’explique avec émotion:

« J’ai le sentiment d’être investie d’une belle mission de perpétuation de sa mémoire à travers la représentation diplomatique de cette Nation à laquelle il a voué sa vie et dont il a contribué à l’édification », décrit-elle.

Né un 10 janvier, il y a de cela 104 ans, Bahi Ladgham a été l’un des fondateurs de la Tunisie Moderne. Demeurent de lui aujourd’hui des écrits, des photos, des lectures et un sentiment de conscience historique où sa fille dit puiser un sentiment de fierté nationale quant à ses vis à vis politiques dans son pays d’accréditation.

Bahi Ladgham qui a été le premier Premier ministre de Bourguiba a participé à la création d’organisations nationales, telles que l’Union générale tunisienne du travail et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, mais aussi l’école des cadres, une institution qui a formé les futurs cadres politiques du Néo-Destour, comme Taïeb Mhiri et Béji Caïd Essebsi.

Il a été également le chef de file du Comité représentant le Néo Destour pour les Négociations du Protocole de l’Indépendance en Mars 1956 à Paris . Il a été Secrétaire d’Etat à la Présidence de 1956 à 1969 et a mené les négociations pour la nationalisation des terres domaniales tunisiennes après l’indépendance. Il a procédé à l’évacuation de l’armée d’occupation de la base maritime de Bizerte en tant que Secrétaire d’état à la défense après des rencontres et des négociations avec le Général de Gaulle. Il a été le Secrétaire Général du Parti Néo Destour , devenu Parti Socialiste Destourien de 1956 à 1970. Il a également été élu, par la ligue des Etats arabes, Président de la Commission des négociations entre le Royaume Hachémite de Jordanie et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) lors du conflit les opposant en septembre 1970.

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Mariée à 13 ans: Il est urgent de revoir nos lois

Elle a 13 ans. 14, dans un mois, d’après le procureur de la République au Kef. Elle a été consentante, toujours selon lui, pour avoir une relation avec le beau-frère de ses deux soeurs. Elle en sera l’épouse d’après une décision de justice (voir article*) l’autorisant à se marier, à son âge, à celui qui est perçu comme son violeur.

C’est qu’être consentante à 13 ans ne peut tenir comme argument pour de nombreuses personnes que l’affaire a choquées. C’est qu’à un aussi jeune âge, l’on ne peut avoir assez de discernement pour être responsable de ses actes, même ceux qui, en réalité, ont un impact majeur sur son avenir.

« Lorsqu’elle est venue nous voir elle avait du henné sur les mains mais la cérémonie du mariage n’a pas encore eu lieu », ajoute le procureur dans une déclaration à la presse. Sacré détail!

La décision est venue appuyer la volonté d’une famille voulant étouffer l’affaire, ajoute-t-il. « Pour que la famille ne soit pas salie dans le voisinage ». Sacré argument!

Et quand la famille a un penchant archaïque, la loi lui donne raison au lieu de prendre le relais pour protéger une enfant doublement victime; triplement victime, en réalité! Car, à celui qui l’a mise enceinte, elle la mineure, et à sa famille qui n’a pensé qu’au « qu’en dira-t-on », s’est ajoutée la loi, celle qui fait désormais l’injustice au nom d’un texte désuet.

L’affaire de cette fille est loin d’être un fait divers…

Au delà de la gravité de pareille décision de justice, au delà de l’impact qu’elle aura sur le devenir de cette personne, au delà du fait que l’on ne puisse ainsi tracer l’avenir d’une mineure alors qu’elle ne peut, elle-même, faire des choix y ayant trait. Au delà de tout ce cafouillage moyenâgeux, c’est un système judiciaire aussi moyenâgeux qui est à blâmer.

Nous avons beau nous enorgueillir de notre Constitution révolutionnaire, dresser le profil d’une Tunisie plus prospère en 2020, flatter l’ego tunisien en citant l’aspect précurseur du Code du statut personnel , nous sommes encore très loin en termes de législation. Et tant que la loi qui fait le socle de la Tunisie au quotidien est défaillante, le salut de ce pays et de ses enfants n’est que partiel.

Bienvenus à l’ère des anachronismes juridiques. L’ère à laquelle, au nom d’une supposée précocité, on ferait marier des gamines de 13 ans et on laisserait fiancer celles de 12. L’ère à laquelle on célébrerait des noces au lieu d’éduquer, on légitimerait l’inconscience au moyen de décisions de justice et on cautionnerait l’esprit rétrograde au nom de la loi.

D’après Gandhi, « Dès que quelqu’un comprend qu’il est contraire à sa dignité d’homme d’obéir à des lois injustes, aucune tyrannie ne peut l’asservir ». C’est peut-être parce qu’elle et les siens n’ont pas compris qu’il s’agit, dans cette affaire, de dignité qu’une loi tyrannique a été mise à exécution. Ceux qui l’ont compris ont le devoir de réagir.

Certes la société civile est montée au créneau, comme elle le fait régulièrement, au rythme des polémiques, mais son intérêt pour les fondements du problème risquent de s’estomper, une fois une autre polémique déclenchée. Qu’en sera-t-il de cette fille une fois mère-fille? Que lui propose-t-on en alternative à cette décision de justice suspendue car anachronique? La laisser élever son enfant seule et dans un environnement familial hostile n’est pas une solution adéquate non plus. Il ne suffit incontestablement pas de montrer les problèmes. Il faut aussi tenir à ce que soient touvées des solutions.

Et s’il est un impératif dans ce pays, c’est là qu’il résiderait: On devrait être forts de ses lois, non faibles et honteux par elles!

* Article 227 bis: « Est puni d’emprisonnement pendant six ans, celui qui fait subir sans violences, l’acte sexuel à un enfant de sexe féminin âgé de moins de quinze ans accomplis (…) le mariage du coupable avec la victime (…) arrête les poursuites ».

 

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Jemna: La dictature du peuple ruine la République

Nous pensions en avoir fini avec la dictature des dirigeants, nous voilà aux prises avec la dictature du peuple.

Et elle en est à son énième épisode. Une démonstration de force de plus, de trop aussi, a eu lieu ce weekend à Jemna. Des terres, propriété de l’État, ont été exploitées illégalement par l’Association d’exploitation des palmeraies éponymes et le fruit de l’usurpation a été vendu en présence de représentants de partis politiques. Autrement dit, on a assisté à Jemna à une institutionnalisation du vol des biens publics.

Argument présenté en faveur de pareille imposture: un bénéfice dépassant celui qu’en réalisait l’État. Une recette d’un million sept cent mille dinars, des projets d’infrastructure réalisés grâce aux recettes passées mais une ardoise générale où n’ont pas été calculés les frais et les bénéfices nets.

Mauvaise gestion des pouvoirs publics versus gouvernance sociale plus performante. L’équation censée placer l’État en position de faiblesse n’est pas la bonne car le recel, même en ramenant gros, n’a jamais été un moyen honnête dont on pouvait se targuer.

Vers des projets sociaux dont le succès impose le modèle comme une alternative plus rentable? Non, nous allons plutôt vers « l’étatisation » de la Tunisie. Chacun pourrait, de ce fait, penser à en faire autant. Chaque région peut, au moyen d’une association, décider d’exploiter ses richesses naturelles, ses terrains publics, ses atouts géographiques. Il suffirait d’y gagner gros pour gagner la légitimité et le soutien de certains politiciens. Ceux-là mêmes qui légifèrent et qui approuvent les écarts à la loi.
Le citoyen- bandit serait défendu par ceux qui prônent la défaite des gouvernants et la victoire du peuple. Mais point de victoire sans respect de l’Etat, au delà des a priori concernant ses actuels symboles.

A Jemna, pourrait naître une insurrection populaire car la loi, au lieu d’être revue, est tout simplement bafouée. Toutefois, les politiciens qui ont soutenu la vente de Jemna par leur présence et en en devenant le porte-voix ont profité d’une brèche juridique. La plainte empêchant la vente en question ne concernant pas la date du 9 octobre mais une date annoncée auparavant, aucune démarche autre n’avait été entreprise par l’État en recours à celle-ci, d’après Samia Abbou députée du Courant démocratique selon qui la vente finalisée ce weekend ne peut être considérée comme une enfreinte à la loi.

Pourtant ces mêmes figures politiques auraient pu participer à la création d’un cadre légal pour l’exploitation en question comme pour celles d’autres terres que l’État abandonne ou ne gère pas d’une manière optimale.

Au lieu de cela, on a salué l’illégalité et on en a défendu le résultat. Au nom de l’opposition au pouvoir en place, on a agi contre la République et ses valeurs, contre l’État de droit et ses bases premières. Le soutien aux démarches sociales et populaires peut-il se faire au détriment de tout un pays, des valeurs supposées être communes et d’un certain nombre de lois?

C’est donc cela la dictature du peuple. C’est donc cela la tyrannie de l’individualisme. Un champ d’action allant au contraire de ce que font certains anarchistes des droits ouvriers, mais aussi dangereux et « égocentré ». Ca force la main à l’Etat et vous occupe illégalement un terrain lui appartenant au nom des nobles valeurs du travail. Ca vous paralyse une économie nationale au nom de grèves ne servant qu’une partie du groupe. Ca vous réclame, à coup de menaces, des augmentations alors que la courbe de croissance est à son plus bas niveau. Ca vous rebute les investisseurs d’un côté, alors que l’on se démène de l’autre pour les rassurer.

Cette même dictature nouvelle est à gérer d’urgence. Les syndicats partie prenante dans la sphère décisionnelle par le biais de l’Accord de Carthage devraient en être les garants. Les partis politiques d’opposition devraient au nom de la primauté des lois y constituer un garde-fou. Une prise de conscience générale devrait être envisagée pour que les victimes ne deviennent pas les nouveaux gourous et que ne s’annonce pas la faillite imminente.

On la croyait seulement économique mais, au vu des dernières nouvelles, elle risque d’être celle des valeurs de l’État, de sa quintessence.

 

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L’anarchie tue

Chers gouvernants, vous qui guettez la moindre de nos failles, qui veillez à nos mœurs de bons musulmans respectant le texte saint, pour vous a été lancée hier une pétition pour que soient interdits les quads à la plage. La chose a l’air bien simple. Et pourtant, c’est à nous d’attirer votre attention pour que vous nous protégiez et préserviez notre sécurité de l’incivisme des nôtres. Et l’incivisme a frappé samedi dernier.

L’affaire a secoué la Tunisie. « Fait divers » a titré un des médias électroniques de la place. Et quel fait divers! Hager Chaker, dentiste, mère de deux enfants, jeune tunisienne de 35 ans a été écrasée par un quad sur une plage de Nabeul.

Ses enfants ont été épargnés car au bord de l’eau au moment des faits et son mari est encore hospitalisé. Cette catastrophe qui n’a pas seulement touché une famille mais a secoué tout un pays est l’œuvre d’un jeune de 20 ans dont l’inconscience a été mortelle pour autrui. Sacré constat ! Oui c’est pire que le terrorisme, la goujaterie!

Et nous la voyons régulièrement sévir, elle fait le buzz sur les réseaux sociaux, elle monopolise l’attention générale et se laisse oublier, petit à petit, jusqu’à ce que l’intérêt s’estompe.

Voilà cinq ans environ que nous nous sommes découverts tant de travers, nous le peuple qui se croyait discipliné de nature. Fiers d’avoir vu des compatriotes faire la queue spontanément à l’aune de la période d’après-révolution, nous nous voyions comme un peuple exceptionnel. Mais qui sommes-nous sans l’autorité des hommes et des lois? Que sommes-nous sans la crainte et dans l’impunité?

C’est l’anarchisme qui prime et nous avons presque envie de lancer une campagne de sensibilisation, un peu comme on en faisait pour le peuple, mais cette fois-ci pour vous, nos gouvernants, pour que vous sachiez que votre laxisme nous met en danger.

Oui, nos décideurs ne peuvent pas tout faire. Oui, tout n’est pas de leur faute. Mais l’absence de réglementations spécifiques, le laisser-aller tuent désormais. Nous avons besoin de rigueur dans la gestion du quotidien. Rigueur en l’absence de laquelle, la loi de la jungle prime. Car faute de civisme « inné », il nous faut des lois, des amendes, des résolutions, des décisions et des actes. Il nous faut de la rigueur pour discipliner et pour éduquer à la « sociabilité civique ».

Peut-être cela rebutera-t-il enfin les chauffards qui n’ont plus aucun scrupule à commettre leurs infractions au vu des policiers. Peut-être cela fera réfléchir les conducteurs des véhicules de transport en commun, sortes de grands taxis qui sévissent, en faucheuses à grande vitesse, sur nos routes. Peut-être que cela permettra de revoir les passages à niveau qui ont fait et font encore des morts dans des accidents (trains/ voitures) des plus dangereux, pour cause de défaillance au niveau des installations.

Peut-être cela sauvera-t-il les motards qu’on arrêtait jadis en masse pour le non port de casques de sécurité et qu’on laisse mourir désormais en l’absence de conscience individuelle du danger.

Peut-être que cela attirera l’attention sur les chiens dangereux qui se vendent sur les réseaux sociaux librement. Peut-être que cela nous épargnera les chiens errants qui vivent parmi nous, qu’on a commencé à abattre et qu’on laisse désormais libres, faute d’un moyen de lutte échappant à la vindicte des défenseurs des animaux.

Peut-être que l’on comprendra que les rues où l’on a coupé l’éclairage public (et ce même dans les villes dites touristiques et dans les quartiers modernes de la capitale) sont un danger pour nous. Car l’absence d’éclairage (payé pourtant sous forme de taxe ) étant propice aux vols et aux incidents et accidents peut s’avérer périlleuse…

Et la liste est longue. Longue de détails certes, mais de détails ayant trait à votre rôle principal, vous, nos gouvernants. Une liste qui en dit long sur le quotidien de citoyens dont l’Etat ne se soucie plus du quotidien.

Proies de l’anarchie qui règne, victimes de l’incivisme de certains, nous sommes les sacrifiés de la démocratie, celle qui a peur d’offusquer et qui laisse faire.

Parce que nous avons peur de voir se généraliser la loi de la jungle, nous avons besoin de voir régner la loi, de recréer un cadre disciplinaire propice à une vie commune en toute sécurité et de rééduquer à la vie en société ceux à qui, en l’absence de crainte, les règles de base échappent.

Fortes pensées à Jamil Chaker, père de la défunte Hager, éminent universitaire, qui m’a enseigné la littérature et continue encore à m’en insuffler la passion.

 

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Quand le ramadan accentue nos défauts, nous sommes encore loin de l’avenir

Le mois de Ramadan est à son début. 30 jours de vie au ralenti pour une Tunisie qui n’a toujours pas trouvé son rythme de croisière.

Côté administrations, c’est un laisser-aller aussi habituel que dangereux qui prime.

Fonctionnaires absents ou en retard, service mou et rendement frôlant le zéro pour cent. Kamel Ayadi n’y pourra rien. La paresse en pareille saison est régulière et la conscience citoyenne, notion à l’intensité occasionnelle.

Les paroles du ministre de la Fonction publique, de la gouvernance et de la lutte contre la corruption ne seront qu’un tour de communication verbale plus ou moins bien assuré, les mauvaises habitudes ont l’ancrage bien profond.

Du côté des banques, c’est vers 12H45 que le travail s’arrête. Le labeur de nos banquiers se résume à une moyenne de 5 heures par jour au maximum. Après cela le service s’arrête. Soit près de 5 heures avant la rupture du Jeûne; n’est-ce pas abusé? Le temps de faire un tour au marché, une sieste, une pause télé plus longue, elle, que la journée de travail.

Tunis en mode Ramadan, c’est des routes vides le matin et désertiques l’après-midi. Drôle de parenthèse hors du temps pour un pays qui tente de se relever dans la douleur. Le dinar est à son taux le plus bas. Les signaux économiques sont au rouge. La relance est pénible. Le tunnel est long et le bout invisible encore. Et pourtant la Tunisie s’offre des vacances « pieuses ».

C’est vrai qu’il nous faut prier pour nous en sortir!

Même en politique, le flou est dramatique. Un appel à un gouvernement d’union nationale lancé par le président de la République et un brouhaha en écho. Entre ceux qui se voient déjà à la tête de ce gouvernement, ceux qui veulent parasiter le message, ceux qui ne l’ont pas compris et ceux qui l’applaudissent, le Tunisien est on ne peut plus blasé. Au diable, les politiciens et vive la télé!

Tel est le slogan de la conjoncture! A vos écrans, vite partez! C’est la course à qui regardera le plus de feuilletons télévisés. C’est haletant, dégoûté, dépité qu’on le retrouve le soir, ce Tunisien-téléspectateur-internaute, accessoirement citoyen.

Il crie sa rage sur les réseaux sociaux contre des émissions qu’il regardera, religieusement, trente jours durant. Il pleure les millions de dinars déboursés pour une production télévisée très en-deça des standards minimaux. Il râle, il insulte, il jure ses grands dieux qu’il ne se laissera plus piéger et il reviendra à sa télécommande, entre deux posts Facebook, regarder la médiocrité… pour la dénoncer ensuite.

Médiocrité quand tu nous tiens! Et elle nous tient! Elle s’accroche à nous comme à elle nous nous accrochons. Nous en sommes gavés régulièrement, persuadés pourtant que nous méritons mieux.

Mais dans la logique des choses faisant qu’en l’absence de créativité, le prosaïque devienne la norme, nos écrans ne font que nous renvoyer notre propre image. La violence verbale, la goujaterie, l’incivisme et toutes les autres tares sociales, c’est un diagnostic triste mais bien à nous.

Notre situation économique alarmante, elle est à l’image de notre paresse collective, de notre conscience endormie, de notre zèle dans l’absence de zèle. Notre politique chancelante, elle est à l’image de nos choix.

Qu’avons-nous d’autre à faire à part prier que cela s’arrête, et nous dire que nous sommes en 1437 (année de l’hégire). Nous aurons l’impression d’être plus dans l’ère du temps, un certain temps…pas celui de l’avenir, indubitablement.

 

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Néjiba Hamrouni: Le repos de la guerrière

L’information a été annoncée, hier, en fin de soirée.

Néjiba Hamrouni est décédée le 29 mai 2016, des suites d’une longue maladie. Un dernier combat pour celle qui a consacré sa vie à la lutte pour la liberté de la presse.

L’ancienne présidente du Syndicat National des Journalistes Tunisiens a surtout œuvré pour que le pouvoir n’interfère pas dans le cadre du journalisme, ni comme outil de répression et de pression, ni comme moyen de corruption et d’amadouement.

Néjiba Hamrouni est de ces femmes qui ne sont pas rares en Tunisie, femmes qui croient en une cause et qui se battent pour, malgré tout.

Malgré la pression du pouvoir en place avant la révolution, malgré la haine vouée et ostentatoire des caciques du régime déchu après, malgré les moqueries en relation avec la couleur de sa peau, malgré sa maladie, Néjiba Hamrouni a été comme on la surnomme la lionne d’un secteur que certains avaient intérêt à mettre en cage.

La « Kahina du journalisme », comme l’a surnommé notre confrère du journal La Presse, Abdel Aziz Hali, Madame Liberté de la presse, comme l’a surnommée Frida Dahmani notre consœur de Jeune Afrique, la Doyenne, comme l’appelaient ses collègues, a fait de sa vie une bataille pour son corps de métier.

Un dernier hommage lui a été rendu aujourd’hui au SNJT, lors d’une oraison funèbre chargée d’émotions et de fierté, pour elle, pour nous.

Le corps de Néjiba Hamrouni a trôné dans la salle de réunion du Syndicat des Journalistes, son portrait a été accroché de nouveau aux côtés de celui de Néji Bghouri, actuel président dudit syndicat.

Elle qui avait écrit récemment qu’en se rendant dans les locaux de l’Avenue des Etats Unis, elle avait constaté que son portrait n’y était plus, parmi ceux des différentes figures du journalisme tunisien, ce qu’elle aurait était fière de savoir que c’est en grande famille que les journalistes tunisiens lui ont dit adieu.

Forte est cette image de la famille Hamrouni et de la famille de la presse réunies dans une même salle. Autour du cercueil, mère, sœurs, tantes et en face les journalistes, ses amis, les membres du bureau du SNJT et Néji Bghouri.

Politiques, figures de la société civile, journalistes, techniciens, animateurs, écrivains, ils étaient nombreux à attendre leur tour puis à passer présenter des condoléances aux deux familles de la défunte.

Image forte car elle symbolisait l’union de la presse tunisienne dans ces circonstances tristes et exceptionnelles. Elle symbolisait la force d’un corps de métier qui se reconstruit dans la douleur depuis la révolution. Elle symbolisait l’unité d’un secteur que les différences des-uns et des autres ont fait éclater, à coups de « qui est plus révolutionnaire que l’autre? » et « qui est plus à cheval par rapport à la déontologie que ses confrères? ».

Abstraction faite de ce que les-uns reprochaient aux autres et de ce que certains ont reproché à Néjiba Hamrouni dans le cadre de son mandat de quatre ans à la tête du SNJT, ils étaient nombreux à saluer la battante qu’elle a été. Ils étaient nombreux autour de l’ambulance dans laquelle le cercueil a été transporté vers le cimetière d’Al Batan, à la Manouba, non loin de Tunis.

Partie sous les applaudissements, Néjiba Hamrouni a quitté pour la dernière fois, l’Avenue des Etats-Unis où a retenti, ce midi, une voix féminine qui parlait en boucle de la défunte, de son parcours et de sa personne.

A l’intérieur des locaux, des caméras, des appareils photos, des saluts discrets et des échanges de regards chargés d’émotions, des gorges nouées et les pleurs des membres du SNJT qui l’ont connue de près. Les larmes d’une femme du personnel d’entretien, en tablier bleu et fichu sur la tête, étaient des plus transcendantes, des plus sincères et des moins intéressées.

Paix à l’âme de celle qui a fait de sa vie une guerre pour Nous.

Pensées dépitées pour les trois femmes de kasserine déchiquetées par une mine au mont Sammema alors qu’elles partaient chercher du romarin un certain lundi de mai.

 

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Egaux en héritage: Rêve altruiste ou manœuvre politique?

Voilà qu’en Tunisie, le débat se tourne de nouveau vers une problématique qui risque d’être de taille: l’égalité en héritage. Un projet de loi déposé par le député indépendant Mehdi Ben Gharbia fait déjà débat parmi les politiciens et divise au niveau de l’opinion publique.

Fustigée par certaines personnalités politiques, la démarche de Mehdi Ben Gharbia est loin de faire l’unanimité.

En attestent la prise de position de la députée du parti islamiste Ennahdha Yamina Zoghlami jugeant que la femme a d’autres priorités et la volte-face du Front populairedont certains leaders figurent parmi les 27 signataires et pour qui l’heure n’est pas à pareils débats.

Il faut dire que la situation tunisienne est bien délicate et que ce projet pâtit déjà d’un problème de leadership en la personne de celui qui le porte, en l’occurrence Mehdi ben Gharbia. L’absence de background féministe, éclairé de celui-ci, son passage de jeunesse par Ennahdha, l’absence d’assise partisane portant la démarche de cet indépendant font que l’initiative laisse sceptiques quelques-uns. On regarde alors du côté de l’agenda, on est dubitatif par rapport à la volonté première de cette initiative, on est suspicieux par rapport à son initiateur.

Pourtant la démarche de Mehdi Ben Gharbia n’est plus sienne tout à fait, elle est désormais portée par ses signataires dont certains étaient présents à ses côtés à la conférence de presse tenue le lundi 9 mai 2016, comme à l’événement de pré-annonce qui s’est tenu la veille. Un choix stratégique a fait rallier, à ce projet, des députés de plus d’un parti, tous en l’occurrence ou presque, Ennahdha manquant à l’appel.

Et c’est vers Ennahdha, en effet, que les regards se tournent. Le parti qui organise son Congrès dans quelques semaines aurait prévu, à l’ordre du jour, une réflexion autour de son orientation première. L’aspect religieux serait, ainsi, en passe de se muter en aspect civil. Le parti islamiste s’en trouvera ainsi détaché de sa tendance principale et une prise de position de caractère idéologique serait déterminante pour confirmer ou infirmer pareil changement. Si le parti de Rached Ghannouchi s’oppose à l’égalité en héritage en avançant l’argument coranique sa démarche sera décrédibilisée. S’il approuve la proposition en question il sortira grandi et en matière de communication cela sera la confirmation d’un statut nouveau à l’égard duquel beaucoup demeurent fortement sceptiques.

L’aspect idéologique que recèle la question qui, à nous, désormais, se pose augure donc d’une série de débats, d’une polémique pluridimensionnelle et d’une crainte dans un contexte où les grandes échéances ont été ponctuées par des questions d’ordre idéologique ayant abouti à une scission entre clans: les dits laïcs (dans un détournement étymologique très local faisant d’eux, presque, des mécréants) et les conservateurs (dans un rapport au texte religieux oscillant entre l’appui et le déni).

Nous sommes, en effet, dans le pays des paradoxes. Une société matriarcale et machiste à la fois où le débat déjà jugé hors-contexte sera attaqué par des non-pratiquants qui prendront l’argument religieux comme base de leur conservatisme. Le sujet purement législatif, son aspect politique, sa base féministe, sa visée « droit de l’hommiste » sont déjà confrontés à une querelle religieuse à laquelle le Mufti de la République a été le premier à prendre part. « le Coran est clair là dessus » et celui-ci ne laissait « aucune place à l’interprétation » car « la volonté de Dieu ne peut être changée », a affirmé Othmane Battikh dans une déclaration radiophonique.

L’argumentaire religieux auquel fait face ce projet pourtant de nature hautement sociétale fera dévier le débat vers un aspect déjà connu et qui a créé une distanciation par rapport à une certaine élite tunisienne, celle des universitaires spécialisés, d’une frange de la société civile et des constitutionnalistes qui essaient de proposer une lecture nouvelle à certaines dispositions, de participer à la séparation entre l’Etat et la religion et d’appréhender, autrement que par le prisme rigoriste, le texte saint et sa mise en pratique quotidienne.

L’égalité en héritage ne concernera pas que l’élite qui le portera, elle n’exclura pas la femme rurale, elle ne sera pas que le projet des femmes. C’est, en effet, un projet dont les retombées seront aussi économiques, un projet qui créera du nouveau dans le cadre de l’accession à la propriété souvent majoritairement masculine, de la détention de capital potentiellement propice à la création d’entreprises, de l’émancipation financière surtout dans les zones rurales où l’on a encore du mal à réclamer son héritage même quand celui-ci est exploité injustement par les frères.

Le projet de Mehdi Ben Gharbia est celui de toute une société. Il est un des projets de vie de certaines féministes, il est le bébé longtemps porté par l’Association tunisienne des Femmes démocrates, il est l’œuvre d’universitaires de renommée. Mais il n’est pas le projet d’une élite dite « laïque » et mené contre la religion et ses codes.

C’est d’ailleurs un projet de réforme qui n’est pas que tunisien. Pareille réflexion a déjà été amorcée au Maroc et en Iran. Car la société n’est pas figée et sa dynamique constante, une réflexion dans ce sens pourrait être envisagée.

Toutefois, il serait utile que l’aspect politique s’estompe, que la querelle religieuse soit freinée au profit d’une vision plus pragmatique, que les bénéfices individuels pouvant découler de l’initiative soient occultés au nom d’une démarche collective plus globale pour que la vision ne soit pas biaisée et le projet ne soit pas récupéré.

Passera, passera pas. Le débat risque d’être long et houleux. Nous avons jusqu’à la rentrée pour lancer les paris, croiser les doigts ou serrer les dents.

 

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Si ce message te parvient c’est qu’ils n’avaient pas tout faux ceux qui disaient que les grands ne meurent pas

6 avril 2000, on enterrait Bourguiba.
6 avril 2016, on enterre Sghaier Ouled Ahmed.

Si ce message te parvient c’est qu’ils n’avaient pas tout faux ceux qui disaient que les grands ne meurent pas, que les artistes ne meurent jamais, que les poètes étaient immortels.

Moi, cette femme et demie que tu as vantée, moi cette Tunisienne que tu as chantée, moi ce vers exceptionnel que tu as composé, te charge, en ce jour triste, pour nous, délivrant, pour toi, de transmettre ce message à un autre grand qui, le même jour que toi, avait repris racine dans cette terre de Tunisie.

Sghaïer, dis-lui qu’il a combattu seul pour la Tunisie et que nous combattons tous pour elle, désormais. Pour sa liberté conquise puis perdue, pour ces statuts promulgués et mis à mal, pour son entité que l’on souhaite garder indemne, malgré tous les changements.

Dis-lui Sghaïer, que nous avons changé. Qu’il y a 16 ans, nous étions quelques centaines, quand il fallait lui rendre un dernier hommage, et que nous sommes des milliers, aujourd’hui, à lui faire honneur. Dis-lui que nous avons dépassé ses défauts, réalisé l’ampleur de ses paroles, compris, quelques décennies après, ses discours, fait abstraction de ses tics et réalisé enfin qui il était et quel projet de société ce visionnaire nous avait préparé.

Avise-le que le marketing politique a fait de son nom des produits dérivés partisans, que la politique l’a réintégré, dans sa logique de réhabilitation intéressée, comme fonds de commerce. Même sa statue déplacée retrouvera le centre de Tunis, prochainement. Moyennant quelques milliers de dinars, cette générosité posthume fera des émules et les émules feront des fans du bourguibisme revisité.

Raconte-lui Sghaïer comment nous avons pris les choses en main et comment nous essayons de ne pas perdre cela de vue. C’est bien qu’il sache que nous avons connu enfin la démocratie et que nous nous tuons pour qu’elle ne nous lâche pas. Nous nous tuons, non par l’image mais en vrai ! Des Tunisiens meurent encore pour que ce pays recouvre la liberté et que le drapeau reste rouge et ne se noircit pas. Relate-lui nos martyrs, nos deuils, nos couvre-feux. Nos sit-in, nos manifestations, nos slogans. Dis-lui les épreuves et les leçons, les promesses, les trahisons et la détermination. Dis-lui le peuple uni et l’apprentissage de la différence, les erreurs commises, les fautes de parcours et le parcours qui n’en finit pas de nous épuiser.

Récite-lui un de tes textes, il saura que nous savons désormais apprécier le patriotisme, le vrai. Qu’il ne se confond plus avec l’hypocrisie, l’arrivisme politique et les éloges qui maquillaient en mauve le rouge et réduisait la patrie à un unique parti. Récite-lui la femme, les réussites, Nobel, Habiba et Hédi. Le cinéma, la culture, les prix… Dis-lui nos victoires et ne lui parle pas de nos prochains combats. On attendra de les avoir gagnés, pour lui en faire état.

Sghaïer, n’oublie pas de lui dire que nous sommes, aujourd’hui, 12 millions ou presque à aimer la poésie, à savourer plus que jamais ta poésie. A bénir tes images et à brandir ton image dans un Jellaz rempli. Un vers truffé de style, que cette terre de Tunisie où tu seras enterré, où il a été enterré. Cette terre fertile, vous en êtes le fruit et la graine. Nous enterrons des talents et il en poussera d’autres, différents à chaque fois mais tout aussi étonnants. Des talents qui feront que se perpétuent, par nous, le respect pour les grands et que soit revisité, à travers eux, le sens de la Nation.

Hommage à lui, le père renié puis adopté de nouveau, à toi Sghaïer, le vers, et à Adel, la voix (animateur radio enterré le même jour).

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Rétrospectives 2015 – Les photos de l’année

 

 

 

 

Je suis Charlie, le nouveau slogan de la liberté d’expression

L’attaque de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, a fait 12 morts parmi l’équipe du journal satirique Charlie Hebdo. Une solidarité mondiale a suivi la mort de Cabu, Charb,Tignous, Honoré, Wolinski, Bernard Maris, Elsa Cayat, Mustapha Ouarrad… En signe de soutien à la liberté d’expression devant triompher de l’obscurantisme islamiste, des manifestations ont eu lieu dans de nombreux pays et le hashtag #jesuischarlie a fleuri, en ultime hommage, sur la toile mondiale.

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Raïf Badaoui, une torture qui continue

Le blogueur saoudien est en prison depuis 2012 pour apostasie. Condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison, Raïf Badaoui a commencé à subir sa peine de flagellation, le 9 janvier 2015. Plusieurs militants, organismes internationaux, gouvernements ainsi que l’ONU ont protesté contre le supplice que continue à subir ce père de trois enfants.

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Shaïma Al- Sabbegh, la militante qui meurt debout

Militante égyptienne, Shaïma est morte, le 24 janvier 2015, d’une balle dans le dos lors d’une manifestation de célébration de la révolution de 2011 au Caire. Sa photo alors qu’elle quittait la vie, encore debout, dans les bras de son mari, est devenue l’icône d’une révolution qui dévore ses propres enfants.

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Séisme au Népal, Katmandou en deuil pendant 13 jours

Un séisme de magnitude 7.8 frappe le Népal, le 25 avril 2015. Il fait 8000 morts et 16000 blessés. Les répliques de ce tremblement de terre ressenti jusqu’à New Delhi ont fait des centaines de morts. Il a causé, par ailleurs, des avalanches sur le Mont Everest. Katmandou, en deuil, était au centre de l’attention et de la mobilisation internationales.

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Géorgie, un safari sur fond de catastrophe naturelle

Samedi 13 juin 2015, une coulée de boue inonde Tbilissi en Géorgie. Neuf morts, des familles évacuées et des milliers de personnes privées d’eau potable et d’électricité. Des animaux dont des lions, des tigres, des jaguars, des loups et des ours échappés du zoo ont semé la terreur dans les rues de la capitale géorgienne.

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La FIFA entachée

Scandale au sein de l’instance dirigeante du football. Sept responsables de la FIFA sont accusés de corruption et arrêtés à Zurich. Le 3 juin 2015 Sepp Blatter annonce sa démission et Michel Platini annonce, dans la foulée, son ambition de se porter candidat à la présidence de la FIFA. Coup de théâtre : dans le cadre d’une enquête sur un virement suspect, Blatter et Platini sont suspendus le 8 octobre 2015. Jugés coupables de « gestion déloyales » et de « conflits d’intérêts », les deux dirigeants sont suspendus de toute activité en relation avec le football pendant huit ans.

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L’accord de Vienne, le monde se réconcilie avec l’Iran

Il aura fallu 12 ans de négociations pour que les grandes puissances mondiales et l’Iran trouvent un compromis dans le cadre du programme nucléaire. Des négociations qui ont repris avec l’arrivée de Hassan Rohani en 2013 et qui ont abouti, dans un premier temps, à l’accord de principe de Genève le 24 novembre 2013. Le compromis finalisé le 14 juillet 2015 à Vienne repose sur trois axes principaux : la limitation du programme nucléaire de l’Iran pendant une décennie, la levée des sanctions internationales contre l’Iran et le renforcement des contrôles. Le but des puissances mondiales n’est donc plus d’empêcher le programme nucléaire iranien mais d’empêcher qu’il ne se fasse clandestinement.

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Aylan Kurdi, l’enfant symbole

La photo de son corps échoué sur une plage turque, le 2 septembre 2015, a fait le tour du monde. Aylan, trois ans, est devenu le symbole du drame que continuent à vivre des millions de migrants syriens.

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Crash de l’avion russe et l’escalade Poutine

Un avion de la compagnie russe Metrojet s’écrase au Sinaï en Egypte, samedi 31 octobre 2015 et fait 224 morts. Le 13 novembre 2015, Poutine admet que le drame du Sinaï est un acte terroriste. Les conséquences promises par le président russe contre les « criminel » ont été une escalade de menaces et de déclarations d’hostilité de la part de la Russie ayant pour point de repère les positions politiques par rapport à Bachar Al Assad.

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La marche des chaussures, recours à l’état d’urgence

La marche pour l’écologie à la veille de la COP 21 n’a pas pu avoir lieu. Pour cause, l’état d’urgence que connait la France depuis le 13 novembre 2015 suite aux fusillades et aux attaques-suicides qui ont fait 90 morts dans la salle du Bataclan où se déroulait un concert rock et sur les terrasses de cafés mitoyens. Le 29 novembre 2015, des militants de Avaaz, mouvement mondial de mobilisation citoyenne, organisent la marche des chaussures à la Place de la République. Des milliers de paires dont celles de personnes célèbres comme le pape François ou Ban Ki-moon.

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Rétrospective 2015 – Ces artistes que la Tunisie a perdus

 

 

L’année 2015 aura été marquée par le départ de cinq artistes tunisiens de renom. A ces faiseurs d’une Tunisie originale et authentique, tous nos hommages !

La Nation est une construction idéologique qui, comme un kaléidoscope, de plusieurs couleurs est formée. La culture, de ces couleurs, en est une. Parce que l’Histoire d’une Nation n’est pas que politique, elle ne retiendra certainement pas tous ces noms qui monopolisent l’attention générale et dont l’apport est soluble dans l’air. Mais l’Histoire retiendra que nous ont quittés :

 

– Le 25 mars 2015, le peintre Foued Zaouche

 

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– Le 29 mars 2015, l’homme de théâtre Ezzeddine Gannoun

 

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– Le 11 avril 2015, l’écrivain et poète Faïza Skandrani

 

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– Le 7 juin 2015, le chanteur engagé Ezzine Safi

 

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– Le 27 octobre 2015, la chanteuse populaire Fatma Bousaha

 

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– Le 20 novembre 2015, l’acteur Ahmed Snoussi

 

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L’artiste ne meurt jamais. Les notes, les paroles, la réflexion qu’il laisse après lui sont la continuité de son être et de sa manière d’être. Son corps ne peut que se reposer. Quant à son âme, elle ne s’arrête jamais de vivre…

Le 2015 tunisien, en 15 dates

2015, une année qui prend fin. Une année ponctuée d’événements pour une Tunisie qui continue, depuis 5 ans, à se muer en démocratie. Une année particulière pour un peuple qui a vécu le pire et qui aspire au meilleur. 2015, en 15 dates*, pour ceux qui de 2015 voudront se rappeler de l’essentiel.

 

Béji Caïd Essebsi à Carthage :

C’est le 31 décembre 2014 que la passation de pouvoir a lieu au Palais de Carthage entre un Moncef Marzouki sortant et un BCE fraîchement élu. 1 731 529 voix ont permis au dirigeant de Nidaa Tounes d’accéder à la magistrature suprême en incarnant l’anti-islamisme politique en période électorale. L’alternative que BCE avait représentée s’est avérée être, après la victoire, un simple calcul politique et le slogan du vote utile (pour que les voix des démocrates ne s’éparpillent pas), une ruse d’avant-vote. Une fois au pouvoir, c’est avec les islamistes que Béji Caïd Essebsi s’alliera. Les raisons de ce mariage « de raison » et d’ambitions sont connues de tous, mais ne sont toujours ni compréhensibles ni acceptables pour de nombreux déçus.

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Gouvernement Essid, du mou et des remous :

La première copie remise par Habib Essid publiquement le 23 janvier 2015 a été abandonnée au profit d’une deuxième proposée le 3 févier. Après de longues tractations, des pourparlers, des négociations officieuses, il a été décidé d’inclure Afek, UPL et Ennahdha dans l’exercice du pouvoir. Cette décision qui n’a pas plu à tous les pro Nidaa a donné suite à deux versions de gouvernement. Il aura fallu trois mois, après les législatives, pour attribuer les portefeuilles et ajuster les responsabilités selon les partis politiques concernés. Un gouvernement Essid né dans la douleur et qui a encore du mal à faire peau neuve ; le remaniement annoncé depuis longtemps se fait encore attendre.

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Attentat du Bardo, le tourisme assassiné :

Le 18 mars 2015, le musée du Bardo, ce palais beylical retraçant l’Histoire de la Tunisie rentre de nouveau dans l’Histoire, mais d’une manière tragique. Vingt-qautre morts et 45 blessés, lors d’une attaque terroriste revendiquée par « l’Etat islamique ». Le 29 mars 2015, une marche contre le terrorisme est organisée. Plusieurs officiels étrangers ont pris part à cette manifestation de soutien à une Tunisie endeuillée à la suite d’un acte terroriste ayant visé le tourisme, un secteur vital qui a, depuis, du mal à reprendre vie.

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La réconciliation entre projet politique et projet de loi :

Le 20 mars 2015, lors d’un discours prononcé pendant la cérémonie célébrant l’Indépendance tunisienne, Béji Caïd Essebsi a effleuré l ‘idée qui sera, par la suite, au centre d’une polémique nationale et internationale. La réconciliation du passé et de l’avenir pour garantir «  le droit de tous et ouvrir la voie à la contribution sérieuse à l’édification nationale grâce à la levée de tous les obstacles devant les hommes d’affaires ». Le président de la République réitérera à plusieurs reprises son attachement à ce qui est encore un projet de loi. Il insistera, à chaque occurrence, sur sa constitutionnalité et sur sa concordance avec l’esprit transitionnel qui caractérise la Tunisie d’après-révolution. A la demande de l’Instance de la Vérité et de la Dignité, la Commission de Venise rendra son avis consultatif à ce sujet. Un avis qui a fait l’objet de deux interprétations opposées : constitutionnelle ou anticonstitutionnelle, la réconciliation économique ne fait toujours pas l’unanimité. Par ailleurs, quatre des lois rejetées, le 23 décembre 2015, par l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois ont trait au projet de loi en question.

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Ettaliani, la littérature tunisienne connue et reconnue:

Le premier roman de Chokri Mabkhout a été primé le 6 mai 2015 à Abou Dhabi. L’universitaire tunisien décroche ainsi le prix de meilleur roman arabe de l’année 2015. Ettaliani était en lice, parmi 180 autres ouvrages d’auteurs venant de 15 pays. Une consécration internationale pour la littérature tunisienne moderne et une reconnaissance pour ses faiseurs à une époque où seul le politique s’impose en vedette.

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Mohsen Marzouk en N.1 aux Etats-Unis :

C’est la seule image marquante du voyage de BCE aux Etats-Unis : Mohsen Marzouk signant, le 20 mai 2015, un mémorandum d’entente avec le secrétaire d’Etat américain, John Kerry ; le président de la République, seul, en arrière-plan. La mise en avant de celui qu’on présentait jusque-là comme le fils spirituel de Béji Caïd Essebsi a dérangé. Sa symbolique et sa plausibilité juridique ont été pointées du doigt par les spécialistes et par les néophytes. Pourquoi Marzouk et pas l’homologue tunisien de John Kerry ? Pourquoi avoir mis le président de la République dans une posture pareille ? Un événement qui n’est pas passé inaperçu et qui aura marqué, pour ce ministre – conseiller, l’apogée et le point de chute de sa carrière aux côtés de Béji Caïd Essebsi à Carthage.

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Accident de train à El Fahs, le prix de la nonchalance :

Une collision entre un camion et un train, le 16 juin 2015, dans le gouvernorat de Zaghouan, fait 18 morts et 100 blessés, le tout mis sur le compte d’une faute humaine. La SNCFT, comme le ministère du Transport, ayant écarté la possibilité d’erreur de leur part ou de défaillance au niveau de l’équipement de sécurité à l’endroit de l’accident. Pas de démission ni de limogeages, après cet accident resté sans suites. Paix aux âmes de ceux que la bêtise humaine aura tués.

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Attentat de Sousse, un impact international :

Plage d’El Kantaoui, un 26 juin 2015. Un terroriste arrive tranquillement sur la plage, kalachnikov au bras et fait 38 morts et 39 blessés. Pas de Tunisiens parmi les personnes décédées, le terrorisme ayant exclusivement visé les touristes présents au tristement célèbre Hôtel Imperial. Cet attentat auquel ont fait suite de nombreuses réactions internationales de soutien a été le coup de grâce donné par les djihadistes au tourisme tunisien.

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Rien ne va plus à l’IVD :

Zouhair Makhlouf, vice-président de l’Instance Vérité et Dignité a adressé une lettre à Mohamed Ennaceur, président de l’ARP, le 25 août 2015. Il y a exposé des fautes graves qu’il impute à Sihem Ben Sedrine, présidence controversée de ladite instance. Une dénonciation qui vaut à l’ancien activiste une éviction de son poste à l’IVD. Il sera réhabilité par jugement du Tribunal administratif, puis évincé de nouveau pour les mêmes raisons, à savoir violation du droit de réserve. La querelle Makhlouf- Ben Sedrine n’est pas une affaire personnelle, elle est la partie visible du malaise que provoque cette instance constitutionnelle devenue, par l’action de sa présidente, source de conflits au lieu d’être un organe de consensus.

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Mosquée Ellakhmi, point d’orgue d’une querelle politico-religieuse :

Depuis le 15 septembre 2015, date du limogeage par le ministre des Affaires religieuses de Ridha Jaouadi, la mosquée Ellakhmi où ce dernier officie est au centre d’une polémique nationale. La récupération des mosquées échappant au contrôle de l’Etat ne s’est pas passée dans le calme en ce qui concerne cette grande mosquée de Sfax. Alors que les lieux de culte semblent avoir joué un rôle important dans l’endoctrinement et l’embrigadement de jeunes pour des fins djihadistes, la mise à l’écart de certains imams s’imposait comme une évidence. Une décision qui n’a pas été du goût d’un certain Ridha Jaouadi dont la réputation est pourtant entachée par une affaire de mauvaise gestion, ni de celui de ses acolytes, ni même du goût de certains politiciens. Ennahdha, s’était, dans ce cadre, positionnée comme un parti d’opposition alors que la décision officielle l’impliquait directement en tant que parti au pouvoir. Deux nominations en remplacement de l’imam Jaouadi ont été refusées par les prieurs. La troisième semble susciter moins d’équivoques. Il s’agit de Abdel Aziz Loukil qu’on dit être un ancien cadre du parti islamiste.

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Moez Ben Gharbia, une vidéo et des aveux qui ne viennent pas:

L’animateur-vedette et propriétaire d’une nouvelle chaîne de télévision a diffusé le 4 novembre 2015 une vidéo dans laquelle il promet de livrer, d’une manière imminente, un secret important. Il aurait eu, selon ses propos, accès à des informations graves au sujet des assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi. Moez Ben Gharbia parti se réfugier en Suisse serait, selon ses propres dires, menacé de mort. Les propos de Moez Ben Gharbia n’ont pas laissé indifférents les Tunisiens qui n’ont toujours pas mis la main sur les coupables des meurtres des deux hommes politiques. Pourtant, une fois rentré en Tunisie, Ben Gharbia sera écouté par la police, et n’aura rien dévoilé, se cachant derrière un état dépressif.

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Mabrouk Soltani décapité à 16 ans :

Le jeune berger soupçonné par des groupes terroristes d’avoir collaboré avec les autorités a été kidnappé puis décapité le 13 novembre 2015. Le corps de la jeune victime a été retrouvé par sa propre famille au lendemain du drame. Quant à sa tête, elle a été livrée à sa famille par le biais de son cousin qui avait été également kidnappé. Un réquisitoire télévisé mettant en vedette un autre cousin, Nessim Soltani, en l’occurrence, aura permis de mettre l’accent sur la misère sociale dans les villes défavorisée de Tunisie. Un drame qui a éveillé, momentanément, certaines consciences.

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Le bus de la Garde présidentielle :

Le 24 novembre, une explosion à l’avenue Mohammed V fait 12 morts parmi les membres de la garde présidentielle qui s’apprêtaient à partir, en bus, vers le Palais de Carthage. Cette attaque terroriste quia frappé un symbole de la République à des centaines de mètres du ministère de l’Intérieur visait à mettre à mal l’autorité et à mettre en doute sa capacité à être le garant de la sécurité des Tunisiens étant elle-même atteinte. Depuis cet attentat, les forces sécuritaires ont multiplié les arrestations d’éléments djihadistes, les démantèlements de cellules terroristes et la mise en échec d’attentats planifiés.

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Nidaa Tounès en crise ; le pouvoir est une dure épreuve:

S’il fallait dater, d’une manière précise, le début de la fin de Nidaa dans sa version originelle, on citera la date du 1er novembre 2015. C’est en effet, en ce jour, que des violences ont lieu dans un hôtel de Hammamet, en prémices d’une guerre intestine entre deux clans rivaux issus de la même fratrie politique. Les adeptes de Hafedh Caïd Essebsi et ceux de Mohsen Marzouk ont scindé le parti au pouvoir en deux voire en 3 clans. Le mélange hétéroclite qu’est Nidaa n’aura pas su durer au-delà des élections et à l’approche d’autres enjeux électoraux et politiques. Malgré le rafistolage présidentiel, malgré le comité des 13 chargé de réconcilier les deux clans et d’arbitrer dans le cadre de ce litige, malgré la pression des Nidaïstes qui tiennent à ne pas voir leur parti se diviser, la rupture est annoncée et consommée entre Mohsen Marzouk et le clan du fils Caïd Essebsi. Trop dangereux, trop ambitieux, trop pressé, le secrétaire général démissionnaire de Nidaa Tounès a choisi une voie autre. Il n’en demeure pas moins surveillé de très près.

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La Tunisie prix Nobel de la Paix :

L’annonce a surpris puis rendu fiers l’ensemble des Tunisiens ou presque… Le prestigieux prix a mis sur les devants de la scène internationale l’effort du quartette dans le cadre du Dialogue national. Pour avoir assuré la transition politique en période difficile d’une manière non violente, Wided Bouchamaoui, Houcine Abassi, Ahmed Mahfoudh et Abdessatar Ben Moussa ont été primés, lors d’une cérémonie qui a eu lieu le 10 décembre 2015. A Oslo, les centrales ouvrières et syndicale étaient côte à côte alors que les négociations autour des augmentations salariales dans le secteur privé prenaient une tournure conflictuelle. Une querelle quasi personnelle qui ne prendra peut-être fin, d’une manière consensuelle, que lundi 28 décembre 2015. A retenti, lors de la cérémonie d’Oslo, 5 ans après, la voix d’une Amel Mathlouthi symbolisant, pour beaucoup, la révolution tunisienne par son hymne chanté a cappella à l’avenue Bourguiba en janvier 2011.

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2015, une année qui prend fin. Une année au rythme de la République qui se renouvelle dans la difficulté et dans la joie. Que l’année 2016 vous apporte succès et satisfactions et soit pour la Tunisie, celle de la délivrance!

* Le choix des faits relatés dans cette rétrospective est subjectif et non exhaustif.